ORLÉANS

Nous arrivons à Orléans la nuit.

Les malles sont laissées à la gare.

«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère. Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficulté.

Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de la lune.

On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui ai tout sur le dos.

Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au Coq-Hardi.—«À deux pas, monsieur!—Voici l'omnibus de l'hôtel!»

Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une ville qu'ils ne connaissent pas.

Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle, hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans l'obscurité et le brouhaha.

Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un paquet d'orphelins.

On éteint les lumières.—Il n'est plus resté qu'un réverbère à l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort; est-ce que ce n'est pas toi!

—Ah! par exemple!»

Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l'espace.

La lune est dans son plein—toutes mes nuits qui _datent _l'ont eue jusqu'ici pour témoin.

Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de notre ombre. C'est même curieux.

Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres s'allongent et se cognent sur le pavé.—Mon père a un nez!

Je ne puis pas rire;—si je riais, je laisserais encore échapper quelque chose;—puis je n'ai pas grande envie de rire.

«Quelqu'un là-bas!»

Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un télescope qu'on ferme.

«Quelqu'un!

—C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!

—Sur quoi est-elle montée?

—Sur quoi?

—Oui, sur quoi?—(Ma mère est aigre, très aigre.)

—Hé! la bonne femme!»

Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.

………………………………

«Mes amis, nous nous sommes tous trompés…»

La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.

«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.

«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»

Il s'arrête un moment:

«Jacques, c'est la Pucelle!»

J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la bergère de Vaucouleurs!

«C'est la Pucelle, Jacques!»

Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de paniers, aussi!

Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste que lui a donné l'Histoire.

«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»

Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne connaissons pas…

«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant son enfant, celle qui a sauvé la France!

—Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air content: on peut s'asseoir contre.»

Nous avons passé la nuit là;—c'était un peu dur, mais on avait le dos appuyé.

Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.

Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement—avec beaucoup de bagages, par exemple,—aux pieds de leur sainte;—il ne nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère même, au bout de la rue, près du marché.

«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.

—Pourquoi aurais-je faim?»

Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa décision en lui demandant si elle avait faim.

Mon père ne souffle mot.—Le sergent de ville coule vers ma mère un regard de terreur.

Nous sommes dans l'auberge.

Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son beau-frère, en tapant contre une cloison.

Un grognement.

«On y va, on y va!»

À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui traînent.

«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»

Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.

Mais elle intervient.

«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.

—Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.

J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre sous une voûte: les miens hurlent;—c'est un échange de borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne man-ge-ra pas.

Elle a pourtant crié à mon père:

«Mange, si tu veux, toi!»

Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmuré:

«Non, non, demain.»

Il sait ce que cela signifie!

Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette, que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.

Ma mère est du concert comme les autres,—mais elle ne cédera pas.—C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais… s'il y avait de quoi!

Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!

Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans appétit, tu verras.—Tu as pour mère une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,—surtout par le nez, car tu l'as en pied de marmite.

Nous avons déjeuné,—ma mère, du bout des dents: mais je l'ai vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;— elle mordait là-dedans!

Mon père a mangé à en éclater,—il en a les oreilles bleues.

Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a confié à ma mère tout l'argent.

Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:

«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra mieux; c'est moi qui payerai en route.»

Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur, la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc, pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de groseille.

Il mourait de soif.

«Donne-moi de l'argent.

—Tu veux de l'argent?…

—Oui, Jacques a soif…»

Ma mère se tourne vers moi.

«Tu as soif?»

Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie froide de son fils à son époux.

«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il n'existait pas.»

Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de versement!

Mon père s'est fâché;—il y a même eu scandale, d'abord sur le pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus: mon père a demandé grâce.

C'est qu'elle est courageuse et franche.—Elle dit souvent: «Je suis franche comme l'or.»

Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père, devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans coeur, un époux sans conduite.

Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.

«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.—Ah! ah!—On veut_ s'empiffrer_ pour oublier… Monsieur veut peut-être l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez sa maîtresse.»

Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec cela!

Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!

«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien… Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-être?…»