XXIII.
L'éclipse du 18 juillet 1860.
Cependant les brumes ne se dissipaient pas. Le soleil n'apparaissait qu'à travers un opaque rideau de vapeurs, ce qui ne laissait pas de tourmenter l'astronome au sujet de son éclipse. Souvent même, le brouillard était si intense, que, de la cour du fort, on ne pouvait pas apercevoir le sommet du cap.
Le lieutenant Hobson se sentait de plus en plus inquiet. Il ne doutait pas que le convoi envoyé du Fort-Reliance ne se fût égaré dans ce désert. Et puis, de vagues appréhensions, de tristes pressentiments agitaient son esprit. Cet homme énergique n'envisageait pas l'avenir sans une certaine anxiété. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire. Tout, cependant, semblait lui réussir. Malgré les rigueurs de l'hivernage, sa petite colonie jouissait d'une santé excellente. Aucun désaccord n'existait entre ses compagnons, et ces braves gens s'acquittaient de leur tâche avec zèle. Le territoire était giboyeux. La récolte de fourrures avait été belle, et la Compagnie ne pouvait qu'être enchantée des résultats obtenus par son agent. En admettant même que le Fort-Espérance ne fût pas ravitaillé, le pays offrait assez de ressources pour que l'on pût envisager sans trop de crainte la perspective d'un second hivernage. Pourquoi donc la confiance manquait-elle au lieutenant Hobson?
Plus d'une fois, Mrs. Paulina Barnett et lui s'entretinrent à ce sujet. La voyageuse cherchait à le rassurer en faisant valoir les raisons déduites ci-dessus. Ce jour-là, se promenant avec lui sur le rivage, elle plaida avec plus d'insistance la cause du cap Bathurst et de la factorerie, fondée au prix de tant de peines.
«Oui, madame, oui, vous avez raison, répondit Jasper Hobson, mais on ne commande pas à ses pressentiments! Je ne suis pourtant point un visionnaire. Vingt fois, dans ma vie de soldat, je me suis trouvé dans des circonstances critiques, sans m'en être ému un instant. Eh bien, pour la première fois, l'avenir m'inquiète! Si j'avais en face de moi un danger certain, je ne le craindrais pas. Mais un danger vague, indéterminé, que je ne fais que pressentir!…
— Mais quel danger? demanda Mrs. Paulina Barnett, et que redoutez-vous, les hommes, les animaux ou les éléments?
— Les animaux? en aucune façon, répondit le lieutenant. C'est à eux de redouter les chasseurs du cap Bathurst. Les hommes? Non. Ces territoires ne sont guère fréquentés que par les Esquimaux, et les Indiens s'y aventurent rarement…
— Et je vous ferai observer, monsieur Hobson, ajouta Mrs. Paulina Barnett, que ces Canadiens, dont vous pouviez jusqu'à un certain point craindre la visite pendant la belle saison, ne sont même pas venus…
— Et je le regrette, madame!
— Quoi! vous regrettez ces concurrents dont les dispositions envers la Compagnie sont évidemment hostiles?
— Madame, répondit le lieutenant, je les regrette, et je ne les regrette pas!… Cela est assez difficile à expliquer! Remarquez que le convoi du Fort-Reliance devait arriver et qu'il n'est point arrivé. Il en est de même des agents des Pelletiers de Saint- Louis, qui pouvaient venir et qui ne sont point venus. Aucun Esquimau, même, n'a visité cette partie du littoral pendant cet été…
— Et votre conclusion, monsieur Hobson…? demanda Mrs. Paulina
Barnett.
— C'est qu'on ne vient peut-être pas au cap Bathurst et au Fort-
Espérance «aussi facilement» qu'on le voudrait, madame!»
La voyageuse regarda le lieutenant Hobson, dont le front était évidemment soucieux, et qui, avec un accent singulier, avait souligné le mot «facilement!»
«Lieutenant Hobson, lui dit-elle, puisque vous ne craignez rien, ni de la part des animaux, ni de la part des hommes, je dois croire que ce sont les éléments…
— Madame, répondit Jasper Hobson, je ne sais si j'ai l'esprit frappé, si mes pressentiments m'aveuglent, mais il me semble que ce pays est étrange. Si je l'avais mieux connu, je crois que je ne m'y serais pas fixé. Je vous ai déjà fait observer certaines particularités qui m'ont semblé inexplicables, telles que le manque absolu de pierres sur tout le territoire, et la coupure si nette du littoral! La formation primitive de ce bout de continent ne me parait pas claire! Je sais bien que le voisinage d'un volcan peut produire certains phénomènes… Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit au sujet des marées.
— Parfaitement, monsieur Hobson.
— Là où la mer, d'après les observations faites par les explorateurs sur ces parages, devrait monter de quinze ou vingt pieds, elle ne s'élève que d'un pied à peine!
— Sans doute, répondit Mrs. Paulina Barnett, mais vous avez expliqué cet effet par la configuration bizarre des terres, le resserrement des détroits…
— J'ai tenté d'expliquer, et voilà tout! répondit le lieutenant Hobson, mais avant-hier, j'ai observé un phénomène encore plus invraisemblable, phénomène que je ne vous expliquerai pas, et je doute que de plus savants parvinssent à le faire.»
Mrs. Paulina Barnett regarda Jasper Hobson. «Que s'est-il donc passé? lui demanda-t-elle.
— Avant-hier, madame, c'était jour de pleine lune, et la marée, d'après l'annuaire, devait être très forte! Eh bien, la mer ne s'est pas même élevée d'un pied comme autrefois! Elle ne s'est pas élevée «du tout!»
— Vous avez pu vous tromper! fit observer Mrs. Paulina Barnett au lieutenant.
— Je ne me suis pas trompé. J'ai observé moi-même. Avant-hier, 4 juillet, la marée a été nulle, absolument nulle sur le littoral du cap Bathurst!
— Et vous en concluez, monsieur Hobson?… demanda Mrs. Paulina
Barnett.
— J'en conclus, madame, répondit le lieutenant, ou que les lois de la nature sont changées, ou… que ce pays est dans une situation particulière… Ou plutôt, je ne conclus pas… je n'explique pas… je ne comprends pas… et… je suis inquiet!»
Mrs. Paulina Barnett ne pressa pas davantage le lieutenant Hobson. Évidemment, cette absence totale de marée était inexplicable, extra-naturelle, comme le serait l'absence du soleil au méridien à l'heure de midi. À moins que le tremblement de terre n'eût tellement modifié la conformation du littoral et des terres arctiques… Mais cette hypothèse ne pouvait satisfaire un sérieux observateur des phénomènes terrestres.
Quant à penser que le lieutenant se fût trompé dans son observation, ce n'était pas admissible, et ce jour-là même — 6 juillet — Mrs. Paulina Barnett et lui constatèrent, au moyen de repères marqués sur le littoral, que la marée, qui, il y a un an, se déplaçait au moins d'un pied en hauteur, était maintenant nulle, tout à fait nulle!
Le secret sur cette observation fut gardé. Le lieutenant Hobson ne voulait pas, et avec raison, jeter une inquiétude quelconque dans l'esprit de ses compagnons. Mais souvent ils pouvaient le voir, seul, silencieux, immobile, au sommet du cap, observer la mer libre alors, qui se développait sous ses regards.
Pendant ce mois de juillet, la chasse des animaux à fourrures dut être suspendue. Les martres, les renards et autres avaient déjà perdu leur poil d'hiver. On se borna donc à la poursuite du gibier comestible, des caribous, des lièvres polaires et autres, qui, par un caprice au moins bizarre — Mrs. Paulina Barnett le remarqua elle-même —, pullulaient littéralement aux environs du cap Bathurst, bien que les coups de fusil eussent dû peu à peu les en éloigner.
Au 15 juillet, la situation n'avait pas changé. Aucune nouvelle du
Fort-Reliance. Le convoi attendu ne paraissait pas. Jasper Hobson
résolut de mettre son projet à exécution et d'aller au capitaine
Craventy, puisque le capitaine ne venait pas à lui.
Naturellement, le chef de ce petit détachement ne pouvait être que le sergent Long. Le sergent aurait désiré ne pas se séparer du lieutenant. Il s'agissait, en effet, d'une absence assez prolongée, car on ne pouvait revenir au Fort-Espérance avant l'été prochain, et le sergent serait forcé de passer la mauvaise saison au Fort-Reliance. C'était donc une absence de huit mois au moins. Mac Nap ou Rae aurait certainement pu remplacer le sergent Long, mais ces deux braves soldats étaient mariés. D'ailleurs, Mac Nap, maître charpentier, et Rae, forgeron, étaient nécessaires à la factorerie, qui ne pouvait se passer de leurs services.
Telles furent les raisons que fit valoir le lieutenant Hobson et auxquelles le sergent se rendit «militairement». Quant aux quatre soldats qui devaient l'accompagner, ce furent Belcher, Pond, Petersen et Kellet, qui se déclarèrent prêts à partir.
Quatre traîneaux et leur attelage de chiens furent disposés pour ce voyage. Ils devaient porter des vivres et des fourrures, que l'on choisit parmi les plus précieuses, renards, hermines, martres, cygnes, lynx, rats musqués, wolvérènes. Quant au départ, il fut fixé au 19 juillet matin, le lendemain même de l'éclipse. Il va sans dire que Thomas Black accompagnerait le sergent Long, et qu'un des traîneaux servirait au transport de ses instruments et de sa personne.
Il faut avouer que ce digne savant fut bien malheureux pendant les jours qui précédèrent le phénomène si impatiemment attendu par lui. Les intermittences du beau temps et du mauvais temps, la fréquence des brumes, l'atmosphère, tantôt chargée de pluie, tantôt humide de brouillards, le vent inconstant, ne se fixant à aucun point de l'horizon, l'inquiétaient à bon droit. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, il ne vivait plus. Si, pendant les quelques minutes que durerait l'éclipse, le ciel était couvert de vapeurs, si l'astre des nuits et l'astre du jour se dérobaient derrière un voile opaque, si lui, Thomas Black, envoyé dans ce but, ne pouvait observer ni la couronne lumineuse, ni les protubérances rougeâtres, quel désappointement! Tant de fatigues inutilement supportées, tant de dangers courus en pure perte!
«Venir si loin pour voir la lune! s'exclamait-il d'un ton piteusement comique, et ne point la voir!»
Non! il ne pouvait se faire à cette idée! Dès que l'obscurité arrivait, le digne savant montait au sommet du cap et il regardait le ciel. Il n'avait même pas la consolation de pouvoir contempler la blonde Phoebé en ce moment! La lune allait être nouvelle dans trois jours; elle accompagnait, par conséquent, le soleil dans sa révolution autour du globe, et disparaissait dans son irradiation!
Thomas Black épanchait souvent ses peines dans le coeur de Mrs. Paulina Barnett. La compatissante femme ne pouvait s'empêcher de le plaindre, et, un jour, elle le rassura de son mieux, lui assurant que le baromètre avait une certaine tendance à remonter, lui répétant que l'on était alors dans la belle saison!
«La belle saison! s'écria Thomas Black, haussant les épaules. Est- ce qu'il y a une belle saison dans un pareil pays!
— Mais enfin, monsieur Black, répondit Mrs. Paulina Barnett, en admettant que, par malchance, cette éclipse vous échappe, il s'en produira d'autres, je suppose! Celle du 18 juillet n'est sans doute pas la dernière du siècle!
— Non, madame, répondit l'astronome, non. Après celle-ci, nous aurons encore cinq éclipses totales de soleil jusqu'en 1900: une première, le 31 décembre 1861, qui sera totale pour l'océan Atlantique, la Méditerranée et le désert de Sahara; une seconde, le 22 décembre 1870, totale pour les Acores, l'Espagne méridionale, l'Algérie, la Sicile et la Turquie; une troisième, le 19 août 1887, totale pour le nord-est de l'Allemagne, la Russie méridionale et l'Asie centrale; une quatrième, le 9 août 1896, visible pour le Groënland, la Laponie et la Sibérie, et enfin, en 1900, le 28 mai, une cinquième qui sera totale pour les États- Unis, l'Espagne, l'Algérie et l'Égypte.
— Eh bien, monsieur Black, reprit Mrs. Paulina Barnett, si vous manquez l'éclipse du 18 juillet 1860, vous vous consolerez avec celle du 31 décembre 1861! Qu'est-ce que dix-sept mois!
— Pour me consoler, madame, répondit gravement l'astronome, ce ne serait pas dix-sept mois, mais vingt-six ans que j'aurais à attendre!
— Et pourquoi?
— C'est que, de toutes ces éclipses, une seule, celle du 9 août 1896, sera totale pour les lieux situés en haute latitude, tels que Laponie, Sibérie ou Groënland!
— Mais quel intérêt avez-vous à faire une observation sous un parallèle aussi élevé? demanda Mrs. Paulina Barnett.
— Quel intérêt, madame! s'écria Thomas Black, mais un intérêt scientifique de la plus haute importance. Rarement les éclipses ont été observées dans les régions rapprochées du pôle, où le soleil, peu élevé au-dessus de l'horizon, présente, en apparence, un disque considérable. Il en est de même pour la lune, qui vient l'occulter, et il est possible que, dans ces conditions, l'étude de la couronne lumineuse et des protubérances puisse être plus complète! Voilà pourquoi, madame, je suis venu opérer au-dessus du soixante-dixième parallèle! Or, ces conditions ne se reproduiront qu'en 1896! M'assurez-vous que je vivrai jusque-là?»
À cette argumentation, il n'y avait rien à répondre. Thomas Black continua donc d'être fort malheureux, car l'inconstance du temps menaçait de lui jouer un mauvais tour.
Le 16 juillet, il fit très beau. Mais le lendemain, par contre, temps couvert, brumes épaisses. C'était à se désespérer. Thomas Black fut réellement malade ce jour-là. L'état fiévreux dans lequel il vivait depuis quelque temps menaçait de dégénérer en maladie véritable. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson essayaient vainement de le calmer. Quant au sergent Long et aux autres, ils ne comprenaient point qu'on se rendît si malheureux «par amour de la lune»!
Le lendemain, 18 juillet, c'était enfin le grand jour. L'éclipse totale devait durer, d'après les calculs des éphémérides, quatre minutes trente-sept secondes, c'est-à-dire de onze heures quarante-trois minutes et quinze secondes à onze heures quarante- sept minutes et cinquante-sept secondes du matin.
«Qu'est-ce que je demande? s'écriait lamentablement l'astronome en s'arrachant les cheveux, je demande uniquement qu'un coin du ciel, rien qu'un petit coin, celui dans lequel s'opérera l'occultation, soit pur de tout nuage, et pendant combien de temps? pendant quatre minutes seulement! Et puis après, qu'il neige, qu'il tonne, que les éléments se déchaînent, je m'en moque comme un colimaçon d'un chronomètre!»
Thomas Black avait quelques raisons de désespérer tout à fait. Il semblait probable que l'opération manquerait. Au lever du jour, l'horizon était couvert de brumes. De gros nuages s'élevaient du sud, précisément sur cette partie du ciel où l'éclipse devait se produire. Mais, sans doute, le dieu des astronomes eut pitié du pauvre Black, car, vers huit heures, une brise assez vive s'établit dans le nord et nettoya tout le firmament!
Ah! quel cri de reconnaissance, quelles exclamations de gratitude s'élevèrent de la poitrine du digne savant! Le ciel était pur, le soleil resplendissait, en attendant que la lune, encore perdue dans son irradiation, l'éteignît peu à peu!
Aussitôt les instruments de Thomas Black furent portés et installés au sommet du promontoire. Puis l'astronome les braqua sur l'horizon méridional, et il attendit. Il avait retrouvé toute sa patience accoutumée, tout le sang-froid nécessaire à son observation. Que pouvait-il craindre, maintenant? Rien, si ce n'est que le ciel ne lui tombât sur la tête! À neuf heures, il n'y avait plus un nuage, pas une vapeur, ni à l'horizon, ni au zénith! Jamais observation astronomique ne s'était présentée dans des conditions plus favorables!
Jasper Hobson et tous ses compagnons, Mrs. Paulina Barnett et toutes ses compagnes avaient voulu assister à l'opération. La colonie entière se trouvait réunie sur le cap Bathurst et entourait l'astronome. Le soleil montait peu à peu, en décrivant un arc très allongé au-dessus de l'immense plaine qui s'étendait vers le sud. Personne ne parlait. On attendait avec une sorte d'anxiété solennelle.
Vers neuf heures et demie, l'occultation commença. Le disque de la lune mordit sur le disque du soleil. Mais le premier ne devait couvrir complètement le second qu'entre onze heures quarante-trois minutes quinze secondes et onze heures quarante-sept minutes cinquante-sept secondes. C'était le temps assigné par les éphémérides à l'éclipse totale, et personne n'ignore qu'aucune erreur ne peut entacher ces calculs, établis, vérifiés, contrôlés par les savants de tous les observatoires du monde.
Thomas Black avait apporté dans son bagage d'astronome une certaine quantité de verres noircis; il les distribua à ses compagnons, et chacun put suivre les progrès du phénomène sans se brûler les yeux.
Le disque brun de la lune s'avançait peu à peu. Déjà les objets terrestres prenaient une teinte particulière de jaune orangé. L'atmosphère, au zénith, avait changé de couleur. À dix heures un quart, la moitié du disque solaire était obscurcie. Quelques chiens, errant en liberté, allaient et venaient, montrant une certaine inquiétude et aboyant parfois d'une façon lamentable. Les canards, immobiles sur les bords du lac, jetaient leur cri du soir et cherchaient une place favorable pour dormir. Les mères appelaient leurs petits, qui se réfugiaient sous leurs ailes. Pour tous ces animaux, la nuit allait venir, et c'était l'heure du sommeil.
À onze heures, les deux tiers du soleil étaient couverts. Les objets avaient pris une teinte de rouge vineux. Une demi-obscurité régnait alors, et elle devait être à peu près complète pendant les quatre minutes que durerait l'occultation totale.
Mais déjà quelques planètes, Mercure, Vénus, apparaissaient, ainsi que certaines constellations, la Chèvre, et du Taureau, et d'Orion. Les ténèbres s'accroissaient de minute en minute.
Thomas Black, l'oeil à l'oculaire de sa lunette, immobile, silencieux, suivait les progrès du phénomène. À onze heures quarante-trois, les deux disques devaient être exactement placés l'un devant l'autre.
«Onze heures quarante-trois», dit Jasper Hobson, qui consultait attentivement l'aiguille à secondes de son chronomètre.
Thomas Black, penché sur l'instrument, ne remuait pas. Une demi- minute s'écoula…
Thomas Black se releva, l'oeil démesurément ouvert. Puis il se replaça devant l'oculaire pendant une demi-minute encore, et se relevant une seconde fois:
«Mais elle s'en va! elle s'en va! S'écria-t-il d'une voix étranglée. La lune, la lune fuit! elle disparaît!»
En effet, le disque lunaire glissait sur celui du soleil sans l'avoir masqué tout entier! Les deux tiers seulement de l'orbe solaire avaient été recouverts!
Thomas Black était retombé, stupéfait! Les quatre minutes étaient passées. La lumière se refaisait peu à peu. La couronne lumineuse ne s'était pas produite!
«Mais qu'y a-t-il? demanda Jasper Hobson.
— Il y a! s'écria l'astronome, il y a que l'éclipse n'a pas été complète, qu'elle n'a pas été totale pour cet endroit du globe! Vous m'entendez! pas to-ta-le!!
— Alors, vos éphémérides sont fausses!
— Fausses! allons donc! Dites cela à d'autres, monsieur le lieutenant!
— Mais alors… s'écria Jasper Hobson, dont la physionomie se modifia subitement.
— Alors, répondit Thomas Black, nous ne sommes pas sous le soixante-dixième parallèle!
— Par exemple! s'écria Mrs. Paulina Barnett.
— Nous le saurons bien! dit l'astronome, dont les yeux respiraient à la fois la colère et le désappointement. Dans quelques minutes, le soleil va passer au méridien… Mon sextant, vite! vite!»
Un des soldats courut à la maison et en rapporta l'instrument demandé.
Thomas Black visa l'astre du jour, le laissa passer au méridien, puis abaissant son sextant, et chiffrant rapidement quelques calculs sur son carnet:
«Comment était situé le cap Bathurst, demanda-t-il, quand, il y a un an, à notre arrivée, nous l'avons relevé en latitude?
— Il était par soixante-dix degrés quarante-quatre minutes et trente-sept secondes! répondit le lieutenant Hobson.
— Eh bien, monsieur, il est maintenant par soixante-treize degrés sept minutes et vingt secondes! Vous voyez bien que nous ne sommes pas sous le soixante-dixième parallèle!…
— Ou plutôt que nous n'y sommes plus!» murmura Jasper Hobson. Une révélation soudaine s'était faite dans son esprit! Tous les phénomènes, inexpliqués jusqu'ici, s'expliquaient alors!…
Le territoire du cap Bathurst, depuis l'arrivée du lieutenant
Hobson, avait «dérivé» de trois degrés dans le nord!
DEUXIÈME PARTIE
I.
Un fort flottant.
Le Fort-Espérance, fondé par le lieutenant Jasper Hobson sur les limites de la mer polaire, avait dérivé! Le courageux agent de la Compagnie méritait-il un reproche quelconque? Non. Tout autre y eût été trompé comme lui. Aucune prévision humaine ne pouvait le mettre en garde contre une telle éventualité. Il avait cru bâtir sur le roc et n'avait pas même bâti sur le sable! Cette portion de territoire, formant la presqu'île Victoria, que les cartes les plus exactes de l'Amérique anglaise rattachaient au continent américain, s'en était brusquement séparée. Cette presqu'île n'était, par le fait, qu'un immense glaçon d'une superficie de cent cinquante milles carrés, dont les alluvions successives avaient fait en apparence un terrain solide, auquel ne manquaient ni la végétation, ni l'humus. Liée au littoral depuis des milliers de siècles, sans doute le tremblement de terre du 8 janvier avait rompu ses liens, et la presqu'île s'était faite île, mais île errante et vagabonde que, depuis trois mois, les courants entraînaient sur l'océan Arctique!
Oui! ce n'était qu'un glaçon qui emportait ainsi le Fort-Espérance et ses habitants! Jasper Hobson avait immédiatement compris qu'on ne pouvait expliquer autrement ce déplacement de la latitude observée. L'isthme, c'est-à-dire la langue de terre qui réunissait la presqu'île Victoria au continent, s'était évidemment brisé sous l'effort d'une convulsion souterraine, provoquée par l'éruption volcanique, quelques mois auparavant. Tant que dura l'hiver boréal, tant que la mer demeura solidifiée sous le froid intense, cette rupture n'amena aucun changement dans la position géographique de la presqu'île. Mais, la débâcle venue, quand les glaçons se fondirent sous les rayons solaires, lorsque la banquise, repoussée au large, eut reculé derrière les limites de l'horizon, quand la mer fut libre enfin, ce territoire, reposant sur sa base glacée, s'en alla en dérive avec ses bois, ses falaises, son promontoire, son lagon intérieur, son littoral, sous l'influence de quelque courant inconnu. Depuis plusieurs mois, il était ainsi entraîné, sans que les hiverneurs, qui, pendant leurs chasses, ne s'étaient point éloignés du Fort-EspéranceFort- Espérance, eussent pu s'en apercevoir. Aucun point de repère, des brumes épaisses arrêtant le regard à quelques milles, une immobilité apparente du sol, rien ne pouvait indiquer ni au lieutenant Hobson, ni à ses compagnons, que de continentaux ils fussent devenus insulaires. Il était même remarquable que l'orientation de la presqu'île n'eût pas changé, malgré son déplacement, ce qui tenait sans doute à son étendue et à la direction rectiligne du courant qu'elle suivait. En effet, si les points cardinaux se fussent modifiés par rapport au cap Bathurst, si l'île eût tourné sur elle-même, si le soleil et la lune se fussent levés ou couchés sur un horizon nouveau, Jasper Hobson, Thomas Black, Mrs. Paulina Barnett ou tout autre eussent compris ce qui s'était passé. Mais, par une raison quelconque, le déplacement s'était accompli jusqu'alors suivant un des parallèles du globe, et, quoiqu'il fût rapide, on ne le sentait pas.
Jasper Hobson, bien qu'il ne doutât pas du courage, du sang-froid, de l'énergie morale de ses compagnons, ne voulut cependant pas leur faire connaître la vérité. Il serait toujours temps de leur exposer la nouvelle situation qui leur était faite, quand on l'aurait étudiée avec soin. Très heureusement, ces braves gens, soldats ou ouvriers, s'entendaient peu aux observations astronomiques, ni aux questions de longitude ou de latitude, et du changement accompli depuis quelques mois dans les coordonnées de la presqu'île, ils ne pouvaient tirer les conséquences qui préoccupaient si justement Jasper Hobson.
Le lieutenant, résolu à se taire tant qu'il le pourrait et à cacher une situation à laquelle il n'y avait présentement aucun remède, rappela toute son énergie. Par un suprême effort de volonté, qui n'échappa point à Mrs. Paulina Barnett, il redevint maître de lui-même, et il s'employa à consoler de son mieux l'infortuné Thomas Black, qui, lui, se lamentait et s'arrachait les cheveux.
Car l'astronome ne se doutait en aucune façon du phénomène dont il était victime. N'ayant pas, comme le lieutenant, observé les étrangetés de ce territoire, il ne pouvait rien comprendre, rien imaginer en dehors de ce fait si malencontreux, à savoir: que, ce jour-là, à l'heure indiquée, la lune n'avait point occulté entièrement le soleil. Mais que devait-il naturellement penser? Que, à la honte des observatoires, les éphémérides étaient fausses, et que cette éclipse tant désirée, son éclipse à lui, Thomas Black, qu'il était venu chercher si loin et au prix de tant de fatigues, n'avait jamais dû être «totale» pour cette zone du sphéroïde terrestre, comprise sur le soixante-dixième parallèle! Non! jamais il n'eût admis cela! Jamais! Aussi son désappointement était-il grand, et il devait l'être. Mais Thomas Black allait bientôt apprendre la vérité.
Cependant, Jasper Hobson, laissant croire à ses compagnons que l'incident de l'éclipse manquée ne pouvait intéresser que l'astronome et ne les concernait en rien, les avait engagés à reprendre leurs travaux, ce qu'ils allaient faire. Mais, au moment où ils se préparaient à quitter le sommet du cap Bathurst, afin de rentrer dans la factorerie, le caporal Joliffe, s'arrêtant soudain:
«Mon lieutenant, dit-il en s'approchant, la main au bonnet, pourrais-je vous faire une simple question?
— Sans doute, caporal, répondit Jasper Hobson, qui ne savait trop où son subordonné voulait en venir. Voyons, parlez!»
Mais le caporal ne parlait pas. Il hésitait. Sa petite femme le poussa du coude.
«Eh bien, mon lieutenant, reprit le caporal, c'est à propos de ce soixante-dixième degré de latitude. Si j'ai bien compris, nous ne sommes pas où vous croyiez être…»
Le lieutenant fronça le sourcil. «En effet, répondit-il évasivement… nous nous étions trompés dans nos calculs… notre première observation a été fausse. Mais pourquoi… en quoi cela peut-il vous préoccuper?
— C'est à cause de la paie, mon lieutenant, répondit le caporal, qui prit un air très malin. Vous savez bien, la double paie promise par la Compagnie…»
Jasper Hobson respira. En effet, ses hommes, on s'en souvient, avaient droit à une solde plus élevée, s'ils parvenaient à s'établir sur le soixante-dixième parallèle ou au-dessus. Le caporal Joliffe, toujours intéressé, n'avait vu en tout cela qu'une question d'argent, et il pouvait craindre que la prime ne fût point encore acquise.
«Rassurez-vous, caporal, répondit Jasper Hobson en souriant, et rassurez aussi vos braves camarades. Notre erreur, qui est vraiment inexplicable, ne vous portera heureusement aucun préjudice. Nous ne sommes pas au-dessous, mais au-dessus du soixante-dixième parallèle, et, par conséquent, vous serez payés double.
— Merci, mon lieutenant, dit le caporal, dont le visage rayonna, merci. Ce n'est pas que l'on tienne à l'argent, mais c'est ce maudit argent qui vous tient.»
Sur cette réflexion, le caporal Joliffe et ses compagnons se retirèrent sans soupçonner en aucune façon la terrible et étrange modification qui s'était accomplie dans la nature et la situation de ce territoire.
Le sergent Long se disposait aussi à redescendre vers la factorerie, quand Jasper Hobson, l'arrêtant, lui dit:
«Restez, sergent Long.»
Le sous-officier fit demi-tour sur ses talons et attendit que le lieutenant lui adressât la parole.
Les seules personnes qui occupaient alors le sommet du promontoire étaient Mrs. Paulina Barnett, Madge, Thomas Black, le lieutenant et le sergent.
Depuis l'incident de l'éclipse, la voyageuse n'avait pas prononcé une parole. Elle interrogeait du regard Jasper Hobson, qui semblait l'éviter. Le visage de la courageuse femme montrait plus de surprise que d'inquiétude. Avait-elle compris? L'éclaircissement s'était-il brusquement fait à ses yeux comme aux yeux du lieutenant Hobson? Connaissait-elle la situation, et son esprit pratique en avait-il déduit les conséquences? Quoi qu'il en fût, elle se taisait et demeurait appuyée sur Madge, dont le bras entourait sa taille.
Quant à l'astronome, il allait et venait. Il ne pouvait tenir en place. Ses cheveux étaient hérissés. Il gesticulait. Il frappait dans ses mains et les laissait retomber. Des interjections de désespoir s'échappaient de ses lèvres. Il montrait le poing au soleil! Il le regardait en face, au risque de se brûler les yeux!
Enfin, après quelques minutes, son agitation intérieure se calma. Il sentit qu'il pourrait parler, et, les bras croisés, l'oeil enflammé, la face colère, le front menaçant, il vint se planter carrément devant le lieutenant Hobson.
«À nous deux! s'écria-t-il, à nous deux, monsieur l'agent de la
Compagnie de la baie d'Hudson!»
Cette appellation, ce ton, cette pose ressemblaient singulièrement à une provocation. Jasper Hobson ne voulut point s'y arrêter, et il se contenta de regarder le pauvre homme, dont il comprenait bien le désappointement immense.
«Monsieur Hobson, dit Thomas Black avec l'accent d'une irritation mal contenue, m'apprendrez-vous ce que cela signifie, s'il vous plaît? Est-ce une mystification provenant de votre fait? Dans ce cas, monsieur, elle frapperait plus haut que moi, entendez-vous, et vous pourriez avoir à vous en repentir!
— Que voulez-vous dire, monsieur Black? demanda tranquillement
Jasper Hobson.
— Je veux dire, monsieur, reprit l'astronome, que vous vous étiez engagé à conduire votre détachement sur la limite du soixante- dixième degré de latitude…
— Ou au-delà, répondit Jasper Hobson.
— Au-delà, monsieur, s'écria Thomas Black. Eh! qu'avais-je à faire au-delà? Pour observer cette éclipse totale de soleil, je ne devais pas m'écarter de la ligne d'ombre circulaire que délimitait, en cette partie de l'Amérique anglaise, le soixante- dixième parallèle, et nous voilà à trois degrés au-dessus!
— Eh bien, monsieur Black, répondit Jasper Hobson du ton le plus tranquille, nous nous sommes trompés, voilà tout.
— Voilà tout! s'écria l'astronome, que le calme du lieutenant exaspérait.
— Je vous ferai d'ailleurs observer, reprit Jasper Hobson, que si je me suis trompé, vous avez partagé mon erreur, vous, monsieur Black, car, à notre arrivée au cap Bathurst, c'est ensemble, vous avec vos instruments, moi avec les miens, que nous avons relevé sa situation en latitude. Vous ne pouvez donc me rendre responsable d'une erreur d'observation que vous avez commise pour votre part!»
À cette réponse, Thomas Black fut aplati, et, malgré sa profonde irritation, ne sut que répliquer. Pas d'excuse admissible! S'il y avait eu faute, il était coupable, lui aussi. Et, dans l'Europe savante, à l'observatoire de Greenwich, que penserait-on d'un astronome assez maladroit pour se tromper dans une observation de latitude? Un Thomas Black commettre une erreur de trois degrés en prenant la hauteur du soleil, et en quelles circonstances? Quand la détermination exacte d'un parallèle devait le mettre à même d'observer une éclipse totale, dans des conditions qui ne devaient plus se reproduire avant longtemps! Thomas Black était un savant déshonoré!
«Mais comment, s'écria-t-il en s'arrachant encore une fois les cheveux, comment ai-je pu me tromper ainsi? Mais je ne sais donc plus manier un sextant! Je ne sais donc plus calculer un angle! Je suis donc aveugle! S'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à me précipiter du haut de ce promontoire, la tête la première!…
— Monsieur Black, dit alors Jasper Hobson d'une voix grave, ne vous accusez pas, vous n'avez commis aucune erreur d'observation, vous n'avez aucun reproche à vous faire!
— Alors, vous seul…
— Je ne suis pas plus coupable que vous, monsieur Black. Veuillez m'écouter, je vous en prie, vous aussi, madame, ajouta-t-il en se retournant vers Mrs. Paulina Barnett; vous aussi, Madge, vous aussi, sergent Long. Je ne vous demande qu'une chose, le secret le plus absolu sur ce que je vais vous apprendre. Il est inutile d'effrayer, de désespérer peut-être nos compagnons d'hivernage.»
Mrs. Paulina Barnett, sa compagne, le sergent, Thomas Black, s'étaient rapprochés du lieutenant. Ils ne répondirent pas, mais il y eut comme un consentement tacite à garder le secret sur la révélation qui allait leur être faite.
«Mes amis, dit Jasper Hobson, quand, il y a un an, arrivés en ce point de l'Amérique anglaise, nous avons relevé la position du cap Bathurst, ce cap se trouvait situé exactement sur le soixante- dixième parallèle, et si maintenant il se trouve au-delà du soixante-douzième degré de latitude, c'est-à-dire à trois degrés plus au nord, c'est qu'il a dérivé.
— Dérivé! s'écria Thomas Black. À d'autres, monsieur! Depuis quand un cap dérive-t-il?
— Cela est pourtant ainsi, monsieur Black; répondit gravement le lieutenant Hobson. Toute cette presqu'île Victoria n'est plus qu'une île de glace. Le tremblement de terre l'a détachée du littoral américain, et maintenant un des grands courants arctiques l'entraîne!…
— Où? demanda le sergent Long.
— Où il plaira à Dieu!» répondit Jasper Hobson. Les compagnons du lieutenant demeurèrent silencieux. Leurs regards se portèrent involontairement vers le sud, au-delà des vastes plaines, du côté de l'isthme rompu, mais de la place qu'ils occupaient, sauf vers le nord, ils ne pouvaient apercevoir l'horizon de mer qui maintenant les entourait de toutes parts. Si le cap Bathurst eût mesuré quelques centaines de pieds de plus au-dessus du niveau de l'Océan, le périmètre de leur domaine serait nettement apparu à leurs yeux, et ils auraient vu qu'il s'était changé en île.
Une vive émotion leur serra le coeur, à la vue du Fort-Espérance et de ses habitants, entraînés au large de toute terre, et devenus avec lui le jouet des vents et des flots.
«Ainsi, monsieur Hobson, dit alors Mrs. Paulina Barnett, ainsi s'expliquent toutes les singularités inexplicables que vous aviez observées sur ce territoire?
— Oui, madame, répondit le lieutenant, tout s'explique. Cette presqu'île Victoria, île maintenant, que nous croyions, que nous devions croire inébranlablement fixée sur sa base, n'était qu'un vaste glaçon, soudé depuis des siècles au continent américain. Peu à peu, le vent y a jeté la terre, le sable, et semé ces germes qui ont produit les bois et les mousses. Les nuages lui ont versé l'eau douce du lagon et de la petite rivière. La végétation l'a transformée! Mais sous ce lac, sous cette terre, sous ce sable, sous nos pieds enfin, il existe un sol de glace qui flotte sur la mer, en raison de sa légèreté spécifique. Oui! c'est un glaçon qui nous porte et qui nous emporte, et voilà pourquoi, depuis que nous l'habitons, nous n'avons trouvé ni un caillou, ni une pierre à sa surface! Voilà pourquoi ses rivages étaient coupés à pic, pourquoi, lorsque nous avons creusé le piège à rennes, la glace est apparue à dix pieds au-dessous du sol, pourquoi, enfin, la marée était insensible sur ce littoral, puisque le flux et le reflux soulevaient et abaissaient toute la presqu'île avec eux!
— Tout s'explique, en effet, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, et vos pressentiments ne vous ont pas trompé. Je vous demanderai, cependant, à propos de ces marées, pourquoi, nulles maintenant, elles étaient encore légèrement sensibles à notre arrivée au cap Bathurst?
— Précisément, madame, répondit le lieutenant Hobson, parce que, à notre arrivée, la presqu'île tenait encore par son isthme flexible au continent américain. Elle opposait ainsi une certaine résistance au flux, et, sur son littoral du nord, la surface des eaux se déplaçait de deux pieds environ, au lieu des vingt pieds qu'elle aurait dû marquer au-dessus de l'étiage. Aussi, du moment que la rupture a été produite par le tremblement de terre, du moment que la presqu'île, libre tout entière, a pu monter et descendre avec le flot et le jusant, la marée est devenue absolument nulle, et c'est ce que nous avons constaté ensemble, il y a quelques jours, au moment de la nouvelle lune!»
Thomas Black, malgré son désespoir bien naturel, avait écouté avec un extrême intérêt les explications de Jasper Hobson. Les conséquences émises par le lieutenant durent lui paraître absolument justes; mais, furieux qu'un pareil phénomène, si rare, si inattendu, si «absurde», — ainsi disait-il, —se fût précisément produit pour lui faire manquer l'observation de son éclipse, il ne dit pas un mot, et demeura sombre et, pour ainsi dire, tout honteux.
«Pauvre monsieur Black! dit alors Mrs. Paulina Barnett, il faut convenir que jamais astronome, depuis que le monde existe, ne s'est vu exposé à pareille mésaventure!
— En tout cas, madame, répondit Jasper Hobson, il n'y a aucunement de notre faute! On ne pourra rien reprocher, ni à vous, ni à moi. La nature a tout fait, et elle est la seule coupable! Le tremblement de terre a brisé le lien qui rattachait la presqu'île au continent, et nous sommes bien réellement emportés sur une île flottante. Et cela explique encore pourquoi les animaux à fourrures et autres, emprisonnés comme nous sur ce territoire, sont si nombreux aux environs du fort!
— Et pourquoi, dit Madge, nous n'avons pas eu, depuis la belle saison, la visite de ces concurrents dont vous redoutiez la présence, monsieur Hobson!
— Et pourquoi, ajouta le sergent, le détachement envoyé par le capitaine Craventy n'a pu arriver jusqu'au cap Bathurst!
— Et pourquoi, enfin, dit Mrs. Paulina Barnett, en regardant le lieutenant, je dois renoncer à tout espoir, pour cette année du moins, de retourner en Europe!»
La voyageuse avait fait cette dernière réflexion d'un ton qui prouvait qu'elle se résignait à son sort beaucoup plus philosophiquement qu'on ne l'aurait supposé. Elle semblait avoir pris soudain son parti de cette étrange situation, qui lui réservait, sans doute, une série d'observations intéressantes. D'ailleurs, quand elle se fût désespérée, quand tous ses compagnons se seraient plaints, quand ils auraient récriminé, pouvaient-ils empêcher ce qui était? pouvaient-ils enrayer la course de l'île errante? pouvaient-ils, par une manoeuvre quelconque, la rattacher à un continent? Non. Dieu seul disposait de l'avenir du Fort-Espérance. Il fallait donc se soumettre à sa volonté.