DEUXIÈME PARTIE
I
Après l'enlèvement
«Texar!…» tel était bien le nom détesté que Zermah avait jeté dans l'ombre, au moment où Mme Burbank et Miss Alice arrivaient sur la berge de la crique Marino. La jeune fille avait reconnu le misérable Espagnol. On ne pouvait donc mettre en doute qu'il fût l'auteur de l'enlèvement auquel il avait présidé en personne.
C'était Texar, en effet, accompagné d'une demi-douzaine de gens à lui, ses complices.
De longue main, l'Espagnol avait préparé cette expédition qui devait entraîner la dévastation de Camdless-Bay, le pillage de Castle-House, la ruine de la famille Burbank, la capture ou la mort de son chef. C'est dans ce but qu'il venait de lancer ses hordes de pillards sur la plantation. Mais il ne s'était pas mis à leur tête, laissant aux plus forcenés de ses partisans le soin de les diriger. Ainsi s'expliquera-t-on que John Bruce, mêlé à la bande des assaillants, eût pu affirmer à James Burbank que Texar ne se trouvait pas avec eux.
Pour le rencontrer, il eût fallu venir à la crique Marino, que le tunnel mettait en communication avec Castle-House. Dans le cas où l'habitation eût été forcée, c'est par là que ses derniers défenseurs auraient essayé de battre en retraite. Texar connaissait l'existence de ce tunnel. Aussi, montant une embarcation de Jacksonville, qu'une autre embarcation suivait avec Squambô et deux de ses esclaves, était-il venu surveiller cet endroit, tout indiqué pour la fuite de James Burbank. Il ne s'était pas trompé. Il le comprit bien, lorsqu'il vit un des canots de Camdless-Bay stationner derrière les roseaux de la crique. Les Noirs qui le gardaient furent surpris, attaqués, égorgés. Il n'y eut plus qu'à attendre. Bientôt Zermah se présenta, accompagnée de la petite fille. Aux cris que la métisse fit entendre, l'Espagnol, craignant qu'on ne vînt à son secours, la fit aussitôt jeter dans les bras de Squambô. Et, lorsque Mme_ _Burbank et Miss Alice parurent sur la berge, ce ne fut qu'au moment où la métisse était emportée au milieu du fleuve dans l'embarcation de l'Indien.
On sait le reste.
Toutefois, le rapt accompli, Texar n'avait pas jugé à propos de rejoindre Squambô. Cet homme, qui lui était entièrement dévoué, savait en quel impénétrable repaire Zermah et la petite Dy devaient être conduites. Aussi l'Espagnol, à l'instant où les trois coups de canon rappelaient les assaillants prêts à forcer Castle-House, avait-il disparu en coupant obliquement le cours du Saint-John.
Où alla-t-il? on ne sait. En tout cas, il ne rentra pas à Jacksonville pendant cette nuit du 3 au 4 mars. On ne l'y revit que vingt-quatre heures après. Que devint-il pendant cette absence inexplicable — qu'il ne se donna même pas la peine d'expliquer? Nul n'eût pu le dire. C'était de nature, cependant, à le compromettre, quand il serait accusé d'avoir pris part à l'enlèvement de Dy et de Zermah. La coïncidence entre cet enlèvement et sa disparition ne pouvait que tourner contre lui. Quoi qu'il en soit, il ne revint à Jacksonville que dans la matinée du 5, afin de prendre les mesures nécessaires à la défense des sudistes, — assez à temps, on l'a vu, pour tendre un piège à Gilbert Burbank et présider le Comité qui allait condamner à mort le jeune officier.
Ce qui est certain, c'est que Texar n'était point à bord de cette embarcation, conduite par Squambô, entraînée dans l'ombre par la marée montante, en amont de Camdless-Bay.
Zermah, comprenant que ses cris ne pouvaient plus être entendus des rives désertes du Saint-John, s'était tue. Assise à l'arrière, elle serrait Dy dans ses bras. La petite fille, épouvantée, ne laissait pas échapper une seule plainte. Elle se pressait contre la poitrine de la métisse, elle se cachait dans les plis de sa mante. Une ou deux fois, seulement, quelques mots entrouvrirent ses lèvres:
«Maman!… maman!… Bonne Zermah!… J'ai peur!… J'ai peur!…
Je veux revoir maman!…
— Oui… ma chérie!… répondit Zermah. Nous allons la revoir!…
Ne crains rien!… Je suis près de toi!»
Au même moment, Mme Burbank, affolée, remontait la berge droite du fleuve, cherchant en vain à suivre l'embarcation qui emportait sa fille vers l'autre rive.
L'obscurité était profonde alors. Les incendies, allumés sur le domaine, commençaient à s'éteindre avec le fracas des détonations. De ces fumées accumulées vers le nord, il ne sortait plus que de rares poussées de flammes que la surface du fleuve réverbérait comme un rapide éclair. Puis, tout devint silencieux et sombre. L'embarcation suivait le chenal du fleuve, dont on ne pouvait même plus voir les bords. Elle n'eût pas été plus isolée, plus seule, en pleine mer.
Vers quelle crique se dirigeait l'embarcation dont Squambô tenait la barre? C'est ce qu'il importait de savoir avant tout. Interroger l'Indien eût été inutile. Aussi Zermah cherchait-elle à s'orienter — chose difficile dans ces profondes ténèbres, tant que Squambô n'abandonnerait pas le milieu du Saint-John. Le flot montait, et, sous la pagaie des deux Noirs, on gagnait rapidement vers le sud.
Pourtant, combien il eût été nécessaire que Zermah laissât une trace de son passage, afin de faciliter les recherches de son maître! Or, sur ce fleuve, c'était impossible. À terre, un lambeau de sa mante, abandonné à quelque buisson, aurait pu devenir le premier jalon d'une piste, qui, une fois reconnue, serait suivie jusqu'au bout. Mais à quoi eût servi de livrer au courant un objet appartenant à la petite fille ou à elle? Pouvait-on espérer que le hasard le ferait arriver entre les mains de James Burbank? Il fallait y renoncer, et se borner à reconnaître en quel point du Saint-John l'embarcation viendrait atterrir.
Une heure s'écoula dans ces conditions. Squambô n'avait pas prononcé une parole. Les deux Noirs pagayaient silencieusement. Aucune lumière n'apparaissait sur les berges, ni dans les maisons ni sous les arbres, dont la masse se dessinait confusément dans l'ombre.
En même temps que Zermah regardait à droite, à gauche, prête à saisir le moindre indice, elle songeait seulement aux dangers que courait la petite fille. De ceux qui pouvaient la menacer personnellement, elle ne se préoccupait même pas. Toutes ses craintes se concentraient sur cette enfant. C'était bien Texar qui l'avait fait enlever. À ce sujet, pas de doute possible. Elle avait reconnu l'Espagnol, qui s'était posté à la crique Marino, soit qu'il eût l'intention de pénétrer dans Castle-House en franchissant le tunnel, soit qu'il attendît ses défenseurs au moment où ils tenteraient de s'échapper par cette issue. Si Texar se fut moins pressé d'agir, Mme_ _Burbank et Alice Stannard, comme Dy et Zermah, eussent été maintenant en son pouvoir. S'il n'avait pas dirigé en personne les hommes de la milice et la bande des pillards, c'est qu'il se croyait plus certain d'atteindre la famille Burbank à la crique Marino.
En tout cas, Texar ne pourrait pas nier qu'il eût directement pris part au rapt. Zermah avait jeté, crié son nom. Mme Burbank et Miss Alice devaient l'avoir entendu. Plus tard, lorsque l'heure de la justice serait venue, quand l'Espagnol aurait à répondre de ses crimes, il n'aurait pas la ressource, cette fois, d'invoquer un de ces inexplicables alibis qui ne lui avaient que trop réussi jusqu'alors.
À présent, quel sort réservait-il à ses deux victimes? Allait-il les reléguer dans les marécageuses Everglades, au delà des sources du Saint-John? Se déferait-il de Zermah comme d'un témoin dangereux, dont la déposition pourrait l'accabler un jour? C'est ce que se demandait la métisse. Elle eût volontiers fait le sacrifice de sa vie pour sauver l'enfant enlevée avec elle. Mais, elle morte, que deviendrait Dy entre les mains de Texar et de ses compagnons? Cette pensée la torturait, et alors elle pressait plus fortement la petite fille sur sa poitrine, comme si Squambô eût manifesté l'intention de la lui arracher.
En ce moment, Zermah put constater que l'embarcation se rapprochait de la rive gauche du fleuve. Cela pouvait-il lui servir d'indice? Non, car elle ignorait que l'Espagnol demeurât au fond de la Crique-Noire, dans un des îlots de cette lagune, comme l'ignoraient même les partisans de Texar, puisque personne n'avait jamais été reçu au blockhaus qu'il occupait avec Squambô et ses Noirs.
C'était là, en effet, que l'Indien allait déposer Dy et Zermah. Dans les profondeurs de cette région mystérieuse, elles seraient à l'abri de toutes recherches. La crique était, pour ainsi dire, impénétrable à qui ne connaissait pas l'orientation de ses passes, la disposition de ses îlots. Elle offrait mille retraites où des prisonniers pouvaient être si bien cachés qu'il serait impossible d'en reconnaître les traces. Au cas où James Burbank essaierait d'explorer cet inextricable fouillis, il serait temps de transporter la métisse et l'enfant jusqu'au sud de la péninsule. Alors s'évanouirait toute chance de les retrouver au milieu de ces vastes espaces que les pionniers floridiens fréquentaient à peine, et dont quelques bandes d'Indiens parcourent seules les plaines insalubres.
Les quarante-cinq milles, qui séparent Camdless-Bay de la Crique- Noire, furent rapidement franchis. Vers onze heures, l'embarcation dépassait le coude que fait le Saint-John à deux cents yards en aval. Il ne s'agissait plus que de reconnaître l'entrée de la lagune. Manoeuvre embarrassante à travers cette obscurité profonde dont s'enveloppait la rive gauche du fleuve. Aussi, quelque habitude que Squambô eût de ces parages, ne laissa-t-il pas d'hésiter, lorsqu'il fallut donner un coup de barre pour obliquer à travers le courant. Sans doute, l'opération eût été plus aisée, si l'embarcation avait pu longer cette rive qui se creuse en une infinité de petites anses, hérissées de roseaux ou d'herbes aquatiques. Mais l'Indien craignait de s'échouer. Or, comme le jusant ne devait pas tarder à ramener les eaux du Saint-John vers son embouchure, il se serait trouvé gêné en cas d'échouage. Forcé d'attendre la marée suivante, c'est-à-dire près de onze heures, comment aurait-il pu éviter d'être aperçu, lorsqu'il ferait grand jour? Le plus ordinairement, de nombreuses embarcations parcouraient le fleuve. Les événements actuels provoquaient même un incessant échange de correspondances entre Jacksonville et Saint-Augustine. Indubitablement, s'ils n'avaient pas péri dans l'attaque de Castle-House, les membres de la famille Burbank entreprendraient dès le lendemain les plus actives recherches. Squambô, engravé au pied d'une des berges, ne pourrait échapper aux poursuites dont il serait l'objet. La situation deviendrait très périlleuse. Pour toutes ces raisons, il voulut rester dans le chenal du Saint-John. Et même, s'il le fallait, il mouillerait au milieu du courant. Puis, au petit jour, il se hâterait de reconnaître les passes de la Crique-Noire, à travers lesquelles il serait impossible de le suivre.
Cependant, l'embarcation continuait à remonter avec le flux. Par le temps écoulé, Squambô estimait qu'il ne devait pas encore être à la hauteur de la lagune. Il cherchait donc à s'élever davantage, quand un bruit peu éloigné se fit entendre. C'était un sourd battement de roues qui se propageait à la surface du fleuve. Presque aussitôt, au coude de la rive gauche, apparut une masse en mouvement.
Un steam-boat s'avançait sous petite vapeur, lançant dans l'ombre le feu blanc de son fanal. En moins d'une minute, il devait être arrivé sur l'embarcation.
D'un geste, Squambô arrêta la pagaie des deux Noirs, et, d'un coup de barre, il piqua vers la rive droite, autant pour ne pas se trouver sur le passage du steam-boat que pour éviter d'être aperçu.
Mais l'embarcation avait été signalée par les vigies du bord. Elle fut hélée avec ordre d'accoster.
Squambô laissa échapper un formidable juron. Toutefois, ne pouvant se soustraire par la fuite à l'invitation qui lui avait été faite en termes formels, il dut obéir.
Un instant après, il rangeait le flanc droit du steam-boat, qui avait stoppé pour l'attendre.
Zermah se releva aussitôt. Dans ces conditions, elle venait d'entrevoir une chance de salut. Ne pouvait-elle appeler, se faire connaître, demander du secours, échapper à Squambô?
L'Indien se dressa près d'elle. Il tenait un large bowie-knife d'une main. De l'autre, il avait saisi la petite fille que Zermah essayait en vain de lui arracher.
«Un cri, dit-il, et je la tue!»
S'il n'y avait eu que sa vie à sacrifier, Zermah n'eût pas hésité. Comme c'était l'enfant que menaçait le couteau de l'Indien, elle garda le silence. Du pont du steam-boat, d'ailleurs, on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans l'embarcation.
Le steam-boat venait de Picolata, où il avait embarqué un détachement de la milice à destination de Jacksonville, afin de renforcer les troupes sudistes qui devaient empêcher l'occupation du fleuve.
Un officier, se penchant alors en dehors de la passerelle, interpella l'Indien. Voici les paroles qui furent échangées entre eux:
«Où allez-vous?
— À Picolata.»
Zermah retint ce nom, tout en se disant que Squambô avait intérêt à ne point faire connaître sa destination véritable.
«D'où venez-vous?
— De Jacksonville.
— Y a-t-il du nouveau?
— Non.
— Rien de la flottille de Dupont?
— Rien.
— On n'en a pas eu de nouvelles depuis l'attaque de Fernandina et du fort Clinch?
— Non.
— Pas une canonnière n'a donné dans les passes du Saint-John?
— Pas une.
— D'où viennent ces lueurs que nous avons entrevues, ces détonations qui se sont fait entendre dans le Nord, pendant que nous étions mouillés, en attendant le flot?
— C'est une attaque qui a été faite, cette nuit, contre la plantation de Camdless-Bay.
— Par les nordistes?…
— Non!… Par la milice de Jacksonville. Le propriétaire avait voulu résister aux ordres du Comité…
— Bien!… Bien!… Il s'agit de ce James Burbank… un enragé abolitionniste!…
— Précisément.
— Et qu'en est-il résulté?
— Je ne sais… Je n'ai vu cela qu'en passant… Il m'a semblé que tout était en flammes!»
En cet instant, un faible cri s'échappa des lèvres de l'enfant… Zermah lui mit la main sur la bouche, au moment où les doigts de l'Indien s'approchaient de son cou. L'officier, juché sur la passerelle du steam-boat, n'avait rien entendu.
«Est-ce que Camdless-Bay a été attaquée à coups de canon? demanda- t-il.
— Je ne le pense pas.
— Pourquoi donc ces trois détonations que nous avons entendues et qui semblaient venir du côté de Jacksonville?
— Je ne puis le dire.
— Ainsi, le Saint-John est libre encore depuis Picolata jusqu'à son embouchure?
— Entièrement libre, et vous pouvez le descendre sans avoir rien à craindre des canonnières.
— C'est bon. — Au large!»
Un ordre fut envoyé à la machine, et le steam-boat allait se remettre en marche.
«Un renseignement? demanda Squambô à l'officier. — Lequel?
— La nuit est très noire… Je ne m'y reconnais guère… Pouvez- vous me dire où je suis?
— À la hauteur de la Crique-Noire.
— Merci.»
Les aubes battirent la surface du fleuve, après que l'embarcation se fut écartée de quelques brasses. Le steam-boat s'effaça peu à peu dans la nuit, laissant derrière lui une eau profondément troublée par le choc de ses roues puissantes.
Squambô, maintenant seul au milieu du fleuve, se rassit à l'arrière du canot et donna l'ordre de pagayer. Il connaissait sa position, et, revenant sur tribord, il se lança vers l'échancrure au fond de laquelle s'ouvrait la Crique-Noire.
Que ce fût en ce lieu d'un si difficile accès que l'Indien allait se réfugier, Zermah n'en pouvait plus douter, et peu importait qu'elle en fût instruite. Comment eût-elle pu le faire savoir à son maître, et comment organiser des recherches au milieu de cet impénétrable labyrinthe? Au delà de la crique, d'ailleurs, les forêts du comté de Duval n'offraient-elles pas toutes facilités de déjouer les poursuites, dans le cas où James Burbank et les siens fussent parvenus à se jeter à travers la lagune? Il en était encore de cette partie occidentale de la Floride comme d'un pays perdu, sur lequel il eût été presque impossible de relever une piste. En outre, il n'était pas prudent de s'y aventurer. Les Séminoles, errant sur ces territoires forestiers ou marécageux, ne laissaient pas d'être redoutables. Ils pillaient volontiers les voyageurs qui tombaient entre leurs mains et les massacraient, lorsque ceux-ci essayaient de se défendre.
Une affaire singulière, dont on avait beaucoup parlé, s'était même passée dernièrement dans la partie supérieure du comté, un peu au nord-ouest de Jacksonville.
Une douzaine de Floridiens, qui se rendaient au littoral sur le golfe du Mexique, avaient été surpris par une tribu de Séminoles. S'ils ne furent pas mis à mort jusqu'au dernier, c'est qu'ils ne firent aucune résistance, et d'ailleurs à dix contre un, c'eût été inutile.
Ces braves gens furent donc consciencieusement fouillés et volés de tout ce qu'ils possédaient, même de leurs habits. De plus, sous menace de mort, défense leur fut faite de jamais reparaître sur ces territoires dont les Indiens revendiquent encore l'entière propriété. Et, pour les reconnaître, dans le cas où ils enfreindraient cet ordre, le chef de la bande employa un procédé très simple. Il les fit tatouer au bras d'un signe bizarre, d'une marque faite avec le suc d'une plante tinctoriale au moyen d'une pointe d'aiguille, et qui ne pouvait plus s'effacer. Puis, les Floridiens furent renvoyés, sans autre mauvais traitement. Ils ne rentrèrent dans les plantations du nord qu'en assez piteux état, - - poinçonnés, pour ainsi dire, aux armes de la tribu indienne et peu désireux, on le comprend, de retomber entre les mains de ces Séminoles, qui, cette fois, les massacreraient sans pitié pour faire honneur à leur signature.
En tout autre temps, les milices du comté de Duval n'eussent pas laissé impuni un tel attentat. Elles se seraient jetées à la poursuite des Indiens. Mais, à cette époque, il y avait autre chose à faire que de recommencer une expédition contre ces nomades. La crainte de voir le pays envahi par les troupes fédérales dominait tout. Ce qui importait, c'était d'empêcher qu'elles devinssent maîtresses du Saint-John, et, avec lui, des régions qu'il arrose. Or, on ne pouvait rien distraire des forces sudistes, disposées depuis Jacksonville jusqu'à la frontière géorgienne. Il serait temps, plus tard, de se mettre en campagne contre les Séminoles, enhardis par la guerre civile au point qu'ils se hasardaient sur ces territoires du nord, dont on croyait les avoir pour jamais chassés. On ne se contenterait plus alors de les refouler dans les marais des Everglades, on tenterait de les détruire jusqu'au dernier.
En attendant, il était dangereux de s'aventurer sur les territoires situés dans l'ouest de la Floride, et, si jamais James Burbank devait porter de ce côté ses recherches, ce serait un nouveau danger ajouté à tous ceux que comportait une expédition de ce genre.
Cependant l'embarcation avait rallié la rive gauche du fleuve. Squambô, se sachant à la hauteur de la Crique-Noire qui donne accès aux eaux du Saint-John, ne craignait plus de s'échouer sur quelque haut-fond.
Aussi, cinq minutes après, l'embarcation s'était-elle engagée sous le sombre dôme des arbres, au milieu d'une obscurité plus profonde qu'elle ne l'était à la surface du fleuve. Quelque habitude qu'eût Squambô de se diriger à travers les lacets de cette lagune, il n'aurait pu y réussir dans ces conditions. Mais, ne pouvant plus être aperçu, pourquoi se serait-il interdit d'éclairer sa route? Une branche résineuse fut coupée à un arbre des berges, puis allumée à l'avant de l'embarcation. Sa lueur fuligineuse devait suffire à l'oeil exercé de l'Indien pour reconnaître les passes. Pendant une demi-heure environ, il s'enfonça à travers les méandres de la crique, et il arriva enfin à l'îlot du blockhaus.
Zermah dut débarquer alors. Accablée de fatigue, la petite fille dormait entre ses bras. Elle ne se réveilla pas, même quand la métisse franchit la poterne du fortin et qu'elle eut été enfermée dans une des chambres attenant au réduit central.
Dy, enveloppée d'une couverture qui traînait dans un coin, fut couchée sur une sorte de grabat. Zermah veilla près d'elle.
II
Singulière opération
Le lendemain, 3 mars, à huit heures du matin, Squambô entra dans la chambre où Zermah avait passé la nuit. Il apportait quelque nourriture, — du pain, un morceau de venaison froide, des fruits, un broc de bière assez forte, une cruche d'eau, et aussi différents ustensiles de table. En même temps, un des Noirs plaçait dans un coin un vieux meuble, pour servir de toilette et de commode, avec un peu de linge, draps, serviettes, et autres menus objets, dont la métisse pourrait faire usage pour la petite fille et pour elle-même.
Dy dormait encore. D'un geste, Zermah avait supplié, Squambô de ne point la réveiller.
Lorsque le Noir fut sorti, Zermah, s'adressant à l'Indien, dit à voix basse:
«Que veut-on faire de nous?
— Je ne sais, répondit Squambô.
— Quels ordres avez-vous reçus de Texar?
— Qu'ils soient venus de Texar ou de tout autre, répliqua l'Indien, les voici, et vous ferez bien de vous y conformer. Tant que vous serez ici, cette chambre sera la vôtre, et vous serez renfermée durant la nuit dans le réduit du fortin.
— Et le jour?…
— Vous pourrez aller et venir à l'intérieur de l'enclos.
— Tant que nous serons ici?… répondit Zermah. Puis-je savoir où nous sommes?
— Là où j'avais ordre de vous conduire.
— Et nous y resterons?…
— J'ai dit ce que j'avais à dire, répliqua l'Indien. Inutile maintenant de me parler. Je ne répondrai plus.»
Et Squambô, qui devait effectivement s'en tenir à ce court échange de paroles, quitta la chambre, laissant la métisse seule auprès de l'enfant.
Zermah regarda la petite fille. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, larmes qu'elle essuya aussitôt. À son réveil, il ne fallait pas que Dy s'aperçût qu'elle eût pleuré. Il importait que l'enfant s'accoutumât peu à peu à sa nouvelle situation — très menacée, peut-être, car on pouvait s'attendre à tout de la part de l'Espagnol.
Zermah réfléchissait à ce qui s'était passé depuis la veille. Elle avait bien vu Mme Burbank et Miss Alice remonter la rive, pendant que l'embarcation s'en éloignait. Leurs appels désespérés, leurs cris déchirants, étaient arrivés jusqu'à elles. Mais, avaient- elles pu regagner Castle-House, reprendre le tunnel, pénétrer dans l'habitation assiégée, faire connaître à James Burbank et à ses compagnons quel nouveau malheur venait de les frapper? Ne pouvaient-elles avoir été prises par les gens de l'Espagnol, entraînées loin de Camdless-Bay, tuées, peut-être? S'il en était ainsi, James Burbank ignorerait que la petite fille eût été enlevée avec Zermah. Il croirait que sa femme, Miss Alice, l'enfant, la métisse, avaient pu s'embarquer à la crique Marino, atteindre le refuge du Roc-des-Cèdres, où elles devaient être en sûreté. Il ne ferait alors aucune recherche immédiate pour les retrouver!…
Et, en admettant que Mme Burbank et Miss Alice eussent pu rentrer à Castle-House, que James Burbank fût instruit de tout, n'était-il pas à craindre que l'habitation eût été envahie par les assaillants, pillée, incendiée, détruite? Dans ce cas, qu'étaient devenus ses défenseurs? Prisonniers ou morts dans la lutte, Zermah ne pouvait plus attendre aucune assistance de leur part. Quand même les nordistes seraient devenus maîtres du Saint-John, elle était perdue. Gilbert Burbank ni Mars n'apprendraient, l'un que sa soeur, l'autre que sa femme, étaient gardées dans cet îlot de la Crique-Noire!
Eh bien, si cela était, si Zermah ne devait plus compter que sur elle, son énergie ne l'abandonnerait pas. Elle ferait tout pour sauver cette enfant, qui n'avait peut-être plus qu'elle au monde. Sa vie se concentrerait sur cette idée: fuir! Pas une heure ne s'écoulerait sans qu'elle s'occupât d'en préparer les moyens.
Et pourtant, était-il possible de sortir du fortin, surveillé par Squambô et ses compagnons, d'échapper aux deux féroces limiers qui rôdaient autour de l'enclos, de fuir cet îlot perdu dans les mille détours de la lagune? Oui, on le pouvait, mais à la condition d'y être secrètement aidé par un des esclaves de l'Espagnol, qui connût parfaitement les passes de la Crique-Noire. Pourquoi l'appât d'une forte récompense ne déciderait-il pas l'un de ces hommes à seconder Zermah dans cette évasion?… C'est à cela qu'allaient tendre tous les efforts de la métisse.
Cependant la petite Dy venait de se réveiller. Le premier mot qu'elle prononça fut pour appeler sa mère. Ses regards se portèrent ensuite autour de la chambre. Le souvenir des événements de la veille lui revint. Elle aperçut la métisse et accourut près d'elle.
«Bonne Zermah!… Bonne Zermah!… murmurait la petite fille. J'ai peur… j'ai peur!…
— Il ne faut pas avoir peur, ma chérie!
— Où est maman?…
— Elle viendra… bientôt!… Nous avons été obligées de nous
sauver… tu sais bien!… Nous sommes à l'abri maintenant!…
Ici, il n'y a plus rien à craindre!… Dès qu'on aura secouru
M. Burbank, il se hâtera de nous rejoindre!…»
Dy regardait Zermah comme pour lui dire:
«Est-ce bien vrai?
— Oui! répondit Zermah qui voulait à tout prix rassurer l'enfant.
Oui! M. Burbank nous a dit de l'attendre ici!…
— Mais ces hommes qui nous ont emportées dans leur bateau?… reprit la petite fille.
— Ce sont les serviteurs de M. Harvey, ma chérie!… Tu sais, M. Harvey, l'ami de ton papa, qui demeure à Jacksonville!… Nous sommes dans son cottage de Hampton-Red!
— Et maman, et Alice, qui étaient avec nous, pourquoi ne sont- elles pas ici?…
— M. Burbank les a rappelées au moment où elles allaient s'embarquer… souviens-toi bien!… Dès que ces mauvaises gens auront été chassées de Camdless-Bay, on viendra nous chercher!… Voyons!… Ne pleure pas!… N'aie plus peur, ma chérie, même si nous restons ici pendant quelques jours!… Nous y sommes bien cachées, va!… Et, maintenant, viens que je fasse ta petite toilette!»
Dy ne cessait de regarder obstinément Zermah, et, quoique la métisse eût dit cela, un gros soupir s'échappa de ses lèvres. Elle n'avait pu, comme d'habitude, sourire à son réveil. Il importait donc, avant tout, de l'occuper, de la distraire.
C'est à quoi Zermah s'appliqua, avec la plus tendre sollicitude. Elle lui fit sa toilette avec autant de soin que si l'enfant eût été dans sa jolie chambre de Castle-House, en même temps qu'elle essayait de l'amuser par ses histoires. Puis Dy mangea un peu, et Zermah partagea ce premier déjeuner avec elle.
«Maintenant, ma chérie, si tu le veux, nous allons faire un tour au-dehors… dans l'enclos…
— Est-ce que c'est bien beau, le cottage de M. Harvey? demanda l'enfant.
— Beau?… Non!… répondit Zermah. C'est, je crois, une vieille bicoque! Pourtant, il y a des arbres, des cours d'eau, de quoi nous promener enfin!… Nous n'y resterons que quelques jours, d'ailleurs, et, si tu ne t'y es pas trop ennuyée, si tu as été bien sage, ta maman sera contente!
— Oui, bonne Zermah… oui!…» répondit la petite fille.
La porte de la chambre n'était point fermée à clef. Zermah prit la main de l'enfant, et toutes deux sortirent. Elles se trouvèrent d'abord dans le réduit central, qui était sombre. Un instant après, elles se promenaient en pleine lumière; à l'abri du feuillage des grands arbres que perçaient les rayons du soleil.
L'enclos n'était pas vaste — un acre environ, dont le blockhaus occupait la plus grande portion. La palissade qui l'entourait ne permit pas à Zermah d'aller reconnaître la disposition de l'îlot au milieu de cette lagune. Tout ce qu'elle put observer à travers la vieille poterne, c'est qu'un assez large canal, aux eaux troubles, le séparait des îlots voisins. Une femme et un enfant ne pourraient donc que très difficilement s'en échapper. Au cas même où Zermah eût pu s'emparer d'une embarcation, comment fût-elle sortie de ces interminables détours? Ce qu'elle ignorait aussi, c'est que Texar et Squambô en connaissaient seuls les passes. Les Noirs, au service de l'Espagnol, ne quittaient pas le fortin. Ils n'en étaient jamais sortis. Ils ne savaient même pas où les gardait leur maître. Pour retrouver la rive du Saint-John, comme pour atteindre les marais qui confinent à la crique dans l'ouest, il eût fallu se fier au hasard. Or, s'en remettre à lui, n'était- ce pas courir à une perte certaine?
D'ailleurs, pendant les jours suivants, Zermah, se rendant compte de la situation, vit bien qu'elle n'aurait probablement aucune aide à espérer des esclaves de Texar. C'étaient pour la plupart des Nègres à demi-abrutis, d'aspect peu rassurant. Si l'Espagnol ne les tenait pas à la chaîne, ils n'en étaient pas plus libres pour cela. Suffisamment nourris des produits de l'îlot, adonnés aux liqueurs fortes dont Squambô ne leur ménageait pas trop parcimonieusement la ration, plus spécialement destinés à la garde du blockhaus et à sa défense le cas échéant, ils n'auraient eu aucun intérêt à changer cette existence pour une autre. La question de l'esclavage, qui se débattait à quelques milles de la Crique-Noire, n'était pas pour les passionner. Recouvrer leur liberté? À quoi bon, et qu'en eussent-ils fait? Texar leur assurait l'existence. Squambô ne les maltraitait point, bien qu'il fût homme à casser la tête au premier qui s'aviserait de la relever. Ils n'y songeaient même pas. C'étaient des brutes, inférieures aux deux limiers qui rôdaient autour du fortin. Il n'y a aucune exagération, en effet, à dire que ces animaux les dépassaient en intelligence. Ils connaissaient, eux, tout l'ensemble de la crique. Ils en traversaient à la nage les passes multiples. Ils couraient d'un îlot à un autre, servis par un instinct merveilleux qui les empêchait de s'égarer. Leurs aboiements retentissaient parfois jusque sur la rive gauche du fleuve, et, d'eux-mêmes, ils rentraient au blockhaus dès la tombée de la nuit. Nulle embarcation n'aurait pu pénétrer dans la Crique- Noire, sans être immédiatement signalée par ces gardiens redoutables. Sauf Squambô et Texar, personne n'aurait pu quitter le fortin, sans risquer d'être dévoré par ces sauvages descendants des chiens caraïbes.
Lorsque Zermah eut observé comment la surveillance s'exerçait autour de l'enclos, quand elle vit qu'elle ne devait attendre aucun secours de ceux qui la gardaient, toute autre, moins courageuse qu'elle, moins énergique, eût désespéré. Il n'en fut rien. Ou les secours lui arriveraient du dehors, et, dans ce cas, ils ne pouvaient venir que de James Burbank, s'il était libre d'agir, ou de Mars, si le métis apprenait dans quelles conditions sa femme avait disparu. À leur défaut, elle ne devait compter que sur elle-même pour le salut de la petite-fille. Elle ne faillirait pas à cette tâche.
Zermah, absolument isolée au fond de cette lagune, ne se voyait entourée que de figures farouches. Toutefois, elle crut remarquer qu'un des Noirs, jeune encore, la regardait avec quelque commisération. Y avait-il là un espoir? Pourrait-elle se confier à lui, lui indiquer la situation de Camdless-Bay, l'engager à s'échapper pour se rendre à Castle-House? C'était douteux. D'ailleurs, Squambô surprit sans doute ces marques d'intérêt de la part de l'esclave, car celui-ci fut tenu à l'écart. Zermah ne le rencontra plus pendant ses promenades à travers l'enclos.
Plusieurs jours se passèrent sans amener aucun changement dans la situation. Du matin au soir, Zermah et Dy avaient toute liberté d'aller et venir. La nuit, bien que Squambô ne les enfermât pas dans leur chambre, elles n'auraient pu quitter le réduit central. L'Indien ne leur parlait jamais. Aussi Zermah avait-elle dû renoncer à l'interroger. Pas un seul instant il ne quittait l'îlot. On sentait que sa surveillance s'exerçait à toute heure. Les soins de Zermah se reportèrent donc sur l'enfant, qui demandait instamment à revoir sa mère.
«Elle viendra!… lui répondait Zermah. J'ai eu de ses nouvelles!… Ton père doit venir aussi, ma chérie; avec Miss Alice…»
Et, quand elle avait ainsi répondu, la pauvre créature ne savait plus qu'imaginer. Alors elle s'ingéniait à distraire la petite fille, qui montrait plus de raison que n'en comportait son âge.
Le 4, le 5, le 6 mars s'étaient écoulés, cependant. Bien que Zermah eût cherché à entendre si quelque détonation lointaine n'annonçait pas la présence de la flottille fédérale sur les eaux du Saint-John, aucun bruit n'était arrivé jusqu'à elle. Tout était silence au milieu de la Crique-Noire. Il fallait en conclure que la Floride n'appartenait pas encore aux soldats de l'Union. Cela inquiétait la métisse au plus haut point. À défaut de James Burbank et des siens, pour le cas où ils auraient été mis dans l'impossibilité d'agir, ne pouvait-elle au moins attendre l'intervention de Gilbert et de Mars? Si leurs canonnières eussent été maîtresses du fleuve, ils en auraient fouillé les rives, ils auraient su arriver jusqu'à l'îlot. N'importe qui, du personnel de Camdless-Bay, les eût instruits de ce qui s'était passé. Et rien n'indiquait un combat sur les eaux du fleuve.
Ce qui était singulier, aussi, c'est que l'Espagnol ne s'était pas encore montré une seule fois au fortin, ni de jour ni de nuit. Du moins, Zermah n'avait rien observé qui fût de nature à le faire supposer. Pourtant, à peine dormait-elle, et ces longues heures d'insomnie, elle les passait à écouter — inutilement jusqu'alors.
D'ailleurs, qu'aurait-elle pu faire, si Texar fût venu à la Crique-Noire, s'il l'eût fait comparaître devant lui? Est-ce qu'il aurait écouté ses supplications ou ses menaces? La présence de l'Espagnol n'était-elle pas plus à craindre que son absence?
Or, pour la millième fois, Zermah songeait à tout cela dans la soirée du 6 mars. Il était environ onze heures. La petite Dy dormait d'un sommeil assez paisible. La chambre, qui leur servait de cellule à toutes deux, était plongée dans une obscurité profonde. Aucun bruit ne se propageait au-dedans, si ce n'est parfois, le sifflement de la brise à travers les ais vermoulus du blockhaus.
À ce moment, la métisse crut entendre marcher à l'intérieur du réduit. Elle supposa d'abord que ce devait être l'Indien qui regagnait sa chambre, située en face de la sienne, après avoir fait sa ronde habituelle autour de l'enclos.
Zermah surprit alors quelques paroles que deux individus échangeaient. Elle s'approcha de la porte, elle prêta l'oreille, elle reconnut la voix de Squambô, et presque aussitôt la voix de Texar.
Un frisson la saisit. Que venait faire l'Espagnol au fortin à cette heure? S'agissait-il de quelque nouvelle machination contre la métisse et l'enfant? Allaient-elles être arrachées de leur chambre, transportées en quelque autre retraite plus ignorée, plus impénétrable encore que cette Crique-Noire? Toutes ces suppositions se présentèrent en un instant à l'esprit de Zermah… Puis, son énergie reprenant le dessus, elle s'appuya près de la porte, elle écouta.
«Rien de nouveau? disait Texar.
— Rien, maître, répliquait Squambô.
— Et Zermah?
— J'ai refusé de répondre à ses demandes.
— Des tentatives ont-elles été faites pour arriver jusqu'à elle depuis l'affaire de Camdless-Bay?
— Oui, mais aucune n'a réussi.»
À cette réponse, Zermah comprit que l'on s'était mis à sa recherche. Qui donc?
«Comment l'as-tu appris? demanda Texar.
— Je suis allé plusieurs fois jusqu'à la rive du Saint-John, répondit l'Indien, et, il y a quelques jours, j'ai observé qu'une barque rôdait à l'ouvert de la Crique-Noire. Il est même arrivé que deux hommes ont débarqué sur l'un des îlots de la rive.
— Quels étaient ces hommes?
— James Burbank et Walter Stannard!»
Zermah pouvait à peine contenir son émotion. C'étaient James Burbank et Stannard. Ainsi les défenseurs de Castle-House n'avaient pas tous péri dans l'attaque de la plantation. Et, s'ils avaient commencé leurs recherches, c'est qu'ils connaissaient l'enlèvement de l'enfant et de la métisse. Et, s'ils le connaissaient, c'est que Mme_ _Burbank et Miss Alice avaient pu le leur dire. Toutes deux vivaient aussi. Toutes deux avaient pu rentrer à Castle-House, après avoir entendu le dernier cri jeté par Zermah, qui appelait à son secours contre Texar. James Burbank était donc au courant de ce qui s'était passé. Il savait le nom du misérable. Peut-être même soupçonnait-il quel endroit servait de retraite à ses victimes? Il saurait enfin parvenir jusqu'à elles!
Cet enchaînement de faits se fit instantanément dans l'esprit de Zermah. Elle fut pénétrée d'un espoir immense — espoir qui s'évanouit presque aussitôt, quand elle entendit l'Espagnol répondre:
«Oui! Qu'ils cherchent, ils ne trouveront pas! Dans quelques jours, du reste, James Burbank ne sera plus à craindre!»
Ce que signifiaient ces paroles, la métisse ne pouvait le comprendre. En tout cas de la part de l'homme, auquel obéissait le Comité de Jacksonville, ce devait être une redoutable menace.
«Et maintenant, Squambô, j'ai besoin de toi pour une heure, dit alors l'Espagnol.
— À vos ordres, maître.
— Suis-moi!»
Un instant après, tous deux s'étaient retirés dans la chambre occupée par l'Indien.
Qu'allaient-ils y faire? N'y avait-il pas là quelque secret dont Zermah aurait à profiter? Dans sa situation, elle ne devait rien négliger de ce qui pourrait la servir.
On le sait, la porte de la chambre de la métisse n'était point fermée, même pendant la nuit. Cette précaution eût été inutile d'ailleurs, car le réduit était clos intérieurement, et Squambô en gardait la clef sur lui. Il était donc impossible de sortir du blockhaus, et, par conséquent, de tenter une évasion.
Ainsi Zermah put ouvrir la porte de sa chambre et s'avancer en retenant sa respiration.
L'obscurité était profonde. Quelques lueurs seulement venaient de la chambre de l'Indien.
Zermah s'approcha de la porte et regarda par l'interstice des ais disjoints. Or, ce qu'elle vit était assez singulier pour qu'il lui fût impossible d'en comprendre la signification.
Bien que la chambre ne fût éclairée que par un bout de chandelle résineuse, cette lumière suffisait à l'Indien, occupé alors d'un travail assez délicat.
Texar était assis devant lui, sa casaque de cuir retirée, son bras gauche mis à nu, étendu sur une petite table, sous la clarté même de la résine. Un papier, de forme bizarre, percé de petits trous, avait été placé sur la partie interne de son avant-bras. Au moyen d'une fine aiguille, Squambô lui piquait la peau à chaque place marquée par les trous du papier. C'était une opération de tatouage que pratiquait l'Indien — opération à laquelle il devait être fort expert en sa qualité de Séminole. Et, en effet, il la faisait avec assez d'adresse et de légèreté de main pour que l'épiderme fût seulement touché par la pointe de l'aiguille, sans que l'Espagnol éprouvât la moindre douleur.
Lorsque cela fut achevé, Squambô enleva le papier; puis, prenant quelques feuilles d'une plante que Texar avait apportée, il en frotta l'avant-bras de son maître. Le suc de cette plante, introduit dans les piqûres d'aiguille, ne laissa pas de causer une vive démangeaison à l'Espagnol, qui n'était pas homme à se plaindre pour si peu.
L'opération terminée, Squambô rapprocha la résine de la partie tatouée. Un dessin rougeâtre apparut nettement alors sur la peau de l'avant-bras de Texar. Ce dessin reproduisait exactement celui que les trous d'aiguille formaient sur le papier. Le décalque avait été fait avec une exactitude parfaite. C'étaient une série de lignes entrecroisées, représentant une des figures symboliques des croyances séminoles. Cette marque ne devait plus s'effacer du bras sur lequel Squambô venait de l'imprimer.
Zermah avait tout vu, et, comme il a été dit, sans y rien comprendre. Quel intérêt pouvait avoir Texar à s'orner de ce tatouage? Pourquoi ce «signe particulier», pour emprunter un mot au libellé des passeports? Voulait-il donc passer pour un Indien? Ni son teint ni le caractère de sa personne ne l'eussent permis. Ne fallait-il pas plutôt voir une corrélation entre cette marque et celle qui avait été dernièrement imposée à ces quelques voyageurs floridiens tombés dans un parti de Séminoles vers le nord du comté? Et, par là, Texar voulait-il encore avoir la possibilité d'établir un de ces inexplicables alibis dont il avait tiré si bon parti jusqu'alors?
Peut-être, en effet, était-ce un de ces secrets inhérents à sa vie privée et que révélerait l'avenir?
Autre question qui se présenta à l'esprit de Zermah.
L'Espagnol n'était-il donc venu au blockhaus que pour mettre à profit l'habileté de Squambô en matière de tatouage? Cette opération achevée, allait-il quitter la Crique-Noire pour retourner dans le nord de la Floride et sans doute à Jacksonville, où ses partisans étaient encore les maîtres? Son intention n'était-elle pas plutôt de rester au blockhaus jusqu'au jour, de faire comparaître la métisse devant lui, de prendre quelque nouvelle décision relative à ses prisonnières?
À cet égard Zermah fut promptement rassurée. Elle avait rapidement regagné sa chambre, au moment où l'Espagnol se levait pour rentrer dans le réduit. Là, blottie contre la porte, elle écoutait les quelques paroles qui s'échangeaient entre l'Indien et son maître.
«Veille avec plus de soin que jamais, disait Texar.
— Oui, répondit Squambô. Cependant, si nous étions serrés de près à la Crique-Noire par James Burbank…
— James Burbank, je te le répète, ne sera plus à redouter dans quelques jours. D'ailleurs, s'il le fallait, tu sais où la métisse et l'enfant devraient être conduites… là où j'aurais à te rejoindre?
— Oui, maître, reprit Squambô, car il faut aussi prévoir le cas où Gilbert, le fils de James Burbank, et Mars, le mari de Zermah…
— Avant quarante-huit heures, ils seront en mon pouvoir, répondit
Texar, et quand je les tiendrai…»
Zermah n'entendit pas la fin de cette phrase si menaçante pour son mari, pour Gilbert.
Texar et Squambô sortirent alors du fortin, dont la porte se referma sur eux.
Quelques instants plus tard, le squif, conduit par l'Indien, quittait l'îlot, se dirigeait à travers les sombres sinuosités de la lagune, rejoignait une embarcation qui attendait l'Espagnol à l'ouverture de la crique sur le Saint-John. Squambô et son maître se séparèrent alors, après dernières recommandations faites. Puis Texar, emporté par le jusant, descendit rapidement dans la direction de Jacksonville.
Ce fut là qu'il arriva au petit jour, et à temps pour mettre ses projets à exécution. En effet, à quelques jours de là, Mars disparaissait sous les eaux du Saint-John et Gilbert Burbank était condamné à mort.
III
La veille
C'était le 11 mars, dans la matinée, que Gilbert Burbank avait été jugé par le Comité de Jacksonville. C'était le soir même que son père venait d'être mis en état d'arrestation par ordre dudit Comité. C'était le surlendemain que le jeune officier devait être passé par les armes, et, sans doute, James Burbank, accusé d'être son complice, condamné à la même peine, mourrait avec lui!
On le sait, Texar tenait le Comité dans sa main. Sa volonté seule y faisait loi. L'exécution du père et du fils ne serait que le prélude des sanglants excès auxquels allaient se porter les petits Blancs, soutenus par la populace, contre les nordistes de l'État de Floride et ceux qui partageaient leurs idées sur la question de l'esclavage. Que de vengeances personnelles s'assouviraient ainsi sous le voile de la guerre civile! Rien que la présence des troupes fédérales pourrait les arrêter. Mais arriveraient-elles, et surtout arriveraient-elles avant que ces premières victimes eussent été sacrifiées à la haine de l'Espagnol?
Malheureusement, il y avait lieu d'en douter.
Et, ces retards se prolongeant, on comprendra dans quelles angoisses vivaient les hôtes de Castle-House!
Or, il semblait que ce projet de remonter le Saint-John eût été momentanément abandonné par le commandant Stevens. Les canonnières ne faisaient aucun mouvement pour quitter leur ligne d'embossage. N'osaient-elles donc franchir la barre du fleuve, maintenant que Mars n'était plus là pour les piloter à travers le chenal? Renonçaient-elles à s'emparer de Jacksonville, et, par cette prise, à garantir la sécurité des plantations en amont du Saint- John? Quels nouveaux faits de guerre avaient pu modifier les projets du commodore Dupont?
C'était ce que se demandaient M. Stannard et le régisseur Perry pendant cette interminable journée du 12 mars.
À cette date, en effet, suivant les nouvelles qui couraient le pays dans la partie de la Floride comprise entre le fleuve et la mer, les efforts des nordistes semblaient se concentrer principalement sur le littoral. Le commodore Dupont, montant le _Wabash, _et suivi des plus fortes canonnières de son escadre, venait de paraître dans la baie de Saint-Augustine. On disait même que les milices se préparaient à abandonner la ville, sans plus essayer de défendre le fort Marion que n'avait été défendu le fort Clinch, lors de la reddition de Fernandina.
Telles furent du moins les nouvelles que le régisseur apporta à
Castle-House dans la matinée. On les communiqua aussitôt à
M. Stannard et à Edward Carrol que sa blessure, non cicatrisée,
obligeait à rester étendu sur un des divans du hall.
«Les fédéraux à Saint-Augustine! s'écria ce dernier. Et pourquoi ne vont-ils pas à Jacksonville?
— Peut-être ne veulent-ils que barrer le fleuve en aval, sans en prendre possession, répondit M. Perry.
— James et Gilbert sont perdus, si Jacksonville reste aux mains de Texar! dit M. Stannard.
— Ne puis-je, répondit Perry, aller prévenir le commodore Dupont du danger que courent M. Burbank et son fils?
— Il faudrait une journée pour atteindre Saint-Augustine, répondit M. Carrol, en admettant que l'on ne soit pas arrêté par les milices qui battent en retraite! Et, avant que le commodore Dupont ait pu faire parvenir à Stevens l'ordre d'occuper Jacksonville, il se sera écoulé trop de temps! D'ailleurs, cette barre… cette barre du fleuve, si les canonnières ne peuvent s'avancer au delà, comment sauver notre pauvre Gilbert qui doit être exécuté demain? Non!… Ce n'est pas à Saint-Augustine qu'il faut aller, c'est à Jacksonville même!… Ce n'est pas au commodore Dupont qu'il faut s'adresser… c'est à Texar…
— Monsieur Carrol a raison, mon père… et j'irai!» dit Miss
Alice, qui venait d'entendre les dernières paroles prononcées par
M. Carrol.
La courageuse jeune fille était prête à tout tenter comme à tout braver pour le salut de Gilbert.
La veille, en quittant Camdless-Bay, James Burbank avait surtout recommandé que sa femme ne fût point instruite de son départ pour Jacksonville. Il importait de lui cacher que le Comité eût donné l'ordre de le mettre en état d'arrestation. Mme Burbank l'ignorait donc, comme elle ignorait le sort de son fils, qu'elle devait croire à bord de la flottille. Comment la malheureuse femme eût- elle pu supporter ce double coup qui la frappait? Son mari au pouvoir de Texar, son fils à la veille d'être exécuté! Elle n'y eût point survécu. Lorsqu'elle avait demandé à voir James Burbank, Miss Alice s'était contentée de répondre qu'il avait quitté Castle-House, afin de reprendre les recherches relatives à Dy et à Zermah, et que son absence pourrait durer quarante-huit heures. Aussi, toute la pensée de Mme Burbank se concentrait-elle maintenant sur son enfant disparue. C'était encore plus qu'elle n'en pouvait supporter dans l'état où elle se trouvait.
Cependant Miss Alice n'ignorait rien de ce qui menaçait James et Gilbert Burbank. Elle savait que le jeune officier devait être fusillé le lendemain, que le même sort serait réservé à son père!… Et alors, résolue à voir Texar, elle venait prier M. Carrol de la faire transporter de l'autre côté du fleuve.
«Toi… Alice… à Jacksonville! s'écria M. Stannard.
— Mon père… il le faut!…»
L'hésitation si naturelle de M. Stannard avait cédé soudain devant la nécessité d'agir sans retard. Si Gilbert pouvait être sauvé, c'était uniquement par la démarche que voulait tenter Miss Alice. Peut-être, se jetant aux genoux de Texar, parviendrait-elle à l'attendrir? Peut-être obtiendrait-elle un sursis à l'exécution? Peut-être enfin trouverait-elle un appui parmi ces honnêtes gens que son désespoir soulèverait enfin contre l'intolérable tyrannie du Comité? Il fallait donc aller à Jacksonville, quelque danger qu'on y pût courir.
«Perry, dit la jeune fille, voudra bien me conduire à l'habitation de M. Harvey.
— À l'instant, répondit le régisseur.
— Non, Alice, ce sera moi qui t'accompagnerai, répondit
M. Stannard. Oui… moi! Partons…
— Vous, Stannard?… répondit Edward Carrol. C'est vous exposer… On connaît trop vos opinions…
— Qu'importe! dit M. Stannard. Je ne laisserai pas ma fille aller sans moi au milieu de ces forcenés. Que Perry reste à Castle- House, Edward, puisque vous ne pouvez marcher encore, car il faut prévoir le cas où nous serions retenus…
— Et si Mme Burbank vous demande, répondit Edward Carrol, si elle demande Miss Alice, que répondrai-je?
— Vous répondrez que nous avons rejoint James, que nous l'accompagnons dans ses recherches de l'autre côté du fleuve!… Dites même, s'il le faut, que nous avons dû aller à Jacksonville… enfin tout ce qu'il faudra pour rassurer Mme Burbank, mais rien qui puisse lui faire soupçonner les dangers que courent son mari et son fils… Perry, faites disposer une embarcation!»
Le régisseur se retira aussitôt, laissant M. Stannard à ses préparatifs de départ.
Cependant il était préférable que Miss Alice ne quittât pas Castle-House, sans avoir appris à Mme Burbank que son père et elle étaient obligés de se rendre à Jacksonville. Au besoin, elle ne devrait pas hésiter à dire que le parti de Texar avait été renversé… que les fédéraux étaient maîtres du cours du fleuve… que, demain, Gilbert serait à Camdless-Bay… Mais la jeune fille aurait-elle la force de ne point se troubler, sa voix ne la trahirait-elle pas, quand elle affirmerait ces faits dont la réalisation semblait impossible maintenant?
Lorsqu'elle arriva dans la chambre de la malade, Mme_ _Burbank dormait, ou plutôt était plongée dans une sorte d'assoupissement douloureux, une torpeur profonde, dont Miss Alice n'eut pas le courage de la tirer. Peut-être cela valait-il mieux que la jeune fille fût ainsi dispensée de la rassurer par ses paroles.
Une des femmes de l'habitation veillait près du lit. Miss Alice lui recommanda de ne pas s'absenter un seul instant, et de s'adresser à M. Carrol pour répondre aux questions que Mme Burbank pourrait lui faire. Puis, elle se pencha sur le front de la malheureuse mère, l'effleura de ses lèvres, et quitta la chambre, afin de rejoindre M. Stannard.
Dès qu'elle l'aperçut:
«Partons, mon père», dit-elle.
Tous deux sortirent du hall, après avoir serré la main d'Edward
Carrol.
Au milieu de l'allée de bambous qui conduit au petit port, ils rencontrèrent le régisseur.
«L'embarcation est prête, dit Perry.
— Bien, répondit M. Stannard. Veillez avec grand soin sur Castle-
House, mon ami.
— Ne craignez rien, monsieur Stannard. Nos Noirs regagnent peu à peu la plantation, et cela se comprend. Que feraient-ils d'une liberté pour laquelle la nature ne les a pas créés? Ramenez-nous M. Burbank, et il les trouvera tous à leur poste!»
M. Stannard et sa fille prirent aussitôt place dans l'embarcation conduite par quatre mariniers de Camdless-Bay. La voile fut hissée, et, sous une petite brise d'est, on déborda rapidement. Le pier eut bientôt disparu derrière la pointe que la plantation profilait vers le nord-ouest.
M. Stannard n'avait pas l'intention de débarquer au port de Jacksonville, où il eût été immanquablement reconnu. Mieux valait prendre terre au fond d'une petite anse, un peu au-dessus. De là, il serait facile d'atteindre l'habitation de M. Harvey, située de ce côté, à l'extrémité du faubourg. On déciderait alors, et suivant les circonstances, comment les démarches devraient être faites.
Le fleuve était désert à cette heure. Rien en amont, par où auraient pu venir les milices de Saint-Augustine qui se réfugiaient dans le sud. Rien en aval. Donc aucun combat ne s'était engagé entre les embarcations floridiennes et les canonnières du commandant Stevens. On ne pouvait même apercevoir leur ligne d'embossage, car un coude du Saint-John fermait l'horizon au-dessous de Jacksonville.
Après une assez rapide traversée, favorisée par le vent arrière, M. Stannard et sa fille atteignirent la rive gauche. Tous deux, sans avoir été aperçus, purent débarquer au fond de la crique, qui n'était pas surveillée, et en quelques minutes, ils se trouvèrent dans la maison du correspondant de James Burbank.
Celui-ci fut, à la fois, très surpris et très inquiet de les voir. Leur présence n'était pas sans danger au milieu de cette populace, de plus en plus surexcitée et tout à la dévotion de Texar. On savait que M. Stannard partageait les idées anti-esclavagistes adoptées à Camdless-Bay. Le pillage de sa propre habitation, à Jacksonville, était un avertissement dont il devait tenir compte.
Très certainement, sa personne allait courir de grands risques. Le moins qui pût lui arriver, s'il venait à être reconnu, serait d'être incarcéré comme complice de M. Burbank.
«Il faut sauver Gilbert! ne put que répondre Miss Alice aux observations de M. Harvey.
— Oui, répondit celui-ci, il faut le tenter! Que M. Stannard ne se montre pas au-dehors!… Qu'il reste enfermé ici pendant que nous agirons!
— Me laissera-t-on entrer dans la prison? demanda la jeune fille.
— Je ne le crois pas, Miss Alice.
— Pourrai-je arriver jusqu'à Texar?
— Nous l'essaierons.
— Vous ne voulez pas que je vous accompagne? dit M. Stannard en insistant.
— Non! Ce serait compromettre nos démarches près de Texar et de son Comité.
— Venez donc, monsieur Harvey», dit Miss Alice.
Cependant, avant de les laisser partir, M. Stannard voulut savoir s'il s'était produit de nouveaux faits de guerre, dont le bruit ne serait pas venu jusqu'à Camdless-Bay.
«Aucun, répondit M. Harvey, du moins en ce qui concerne Jacksonville. La flottille fédérale a paru dans la baie de Saint- Augustine, et la ville s'est rendue. Quant au Saint-John, nul mouvement n'a été signalé. Les canonnières sont toujours mouillées au-dessous de la barre.
— L'eau leur manque encore pour la franchir?…
— Oui, monsieur Stannard. Mais, aujourd'hui, nous aurons une des fortes marées d'équinoxe. Il y aura haute mer vers trois heures, et peut-être les canonnières pourront-elles passer…
— Passer sans pilote, maintenant que Mars n'est plus là pour les diriger à travers le chenal! répondit Miss Alice, d'un ton qui indiquait qu'elle ne pouvait même pas se rattacher à cet espoir. Non!… C'est impossible!… Monsieur Harvey, il faut que je voie Texar, et, s'il me repousse, nous devrons tout sacrifier pour faire évader Gilbert…
— Nous le ferons, Miss Alice.
— L'état des esprits ne s'est pas modifié à Jacksonville? demanda
M. Stannard.
— Non, répondit M. Harvey. Les coquins y sont toujours les maîtres, et Texar les domine. Pourtant, devant les exactions et les menaces du Comité, les honnêtes gens frémissent d'indignation. Il ne faudrait qu'un mouvement des fédéraux sur le fleuve pour changer cet état de choses. Cette populace est lâche, en somme. Si elle prenait peur, Texar et ses partisans seraient aussitôt renversés… J'espère encore que le commandant Stevens pourra remonter la barre…
— Nous n'attendrons pas, répondit résolument Miss Alice, et, d'ici là, j'aurai vu Texar!»
Il fut donc convenu que M. Stannard resterait dans l'habitation, afin qu'on ne sût rien de sa présence à Jacksonville. M. Harvey était prêt à aider la jeune fille dans toutes les démarches qui allaient être faites, et dont le succès, il faut bien le dire, n'était rien moins qu'assuré. Si Texar lui refusait la vie de Gilbert, si Miss Alice ne pouvait arriver jusqu'à lui, on tenterait, même au prix d'une fortune, de provoquer l'évasion du jeune officier et de son père.
Il était onze heures environ, lorsque Miss Alice et M. Harvey quittèrent l'habitation pour se rendre à Court-Justice, où le Comité, présidé par Texar, siégeait en permanence.
Toujours grande agitation dans la ville. Çà et là passaient les milices, renforcées des contingents qui étaient accourus des territoires du Sud. Dans la journée, on attendait celles que la reddition de Saint-Augustine laissait disponibles, soit qu'elles vinssent par le Saint-John, soit qu'elles prissent route à travers les forêts de la rive droite pour franchir le fleuve à la hauteur de Jacksonville. Donc, la population allait et venait. Mille nouvelles circulaient, et, comme toujours, contradictoires — ce qui provoquait un tumulte voisin du désordre. Il était facile de voir, d'ailleurs, que dans le cas où les fédéraux arriveraient en vue du port, il n'y aurait aucune unité d'action dans la défense. La résistance ne serait pas sérieuse. Si Fernandina s'était rendue, neuf jours avant, aux troupes de débarquement du général Wright, si Saint-Augustine avait accueilli l'escadre du commodore Dupont, sans même essayer de lui barrer le passage, on pouvait prévoir qu'il en serait ainsi à Jacksonville. Les milices floridiennes, cédant la place aux troupes nordistes, se retireraient dans l'intérieur du comté. Une seule circonstance pouvait sauver Jacksonville d'une prise de possession, prolonger les pouvoirs du Comité, permettre à ses projets sanguinaires de s'accomplir, c'était que les canonnières, pour une raison ou pour une autre — manque d'eau ou absence de pilote —, ne pussent dépasser la barre du fleuve. Au surplus, quelques heures encore, et cette question serait résolue.
Cependant, au milieu d'une foule qui devenait de plus en plus compacte, Miss Alice et Harvey se dirigeaient vers la place principale. Comment feraient-ils pour pénétrer dans les salles de Court-Justice? Ils ne pouvaient l'imaginer. Une fois là, comment parviendraient-ils à voir Texar? Ils l'ignoraient. Qui sait même si l'Espagnol, apprenant qu'Alice Stannard demandait à paraître devant lui, ne se débarrasserait pas d'une demande importune, en la faisant arrêter et détenir jusqu'après l'exécution du jeune lieutenant?… Mais la jeune fille ne voulait rien voir de ces éventualités. Arriver jusqu'à Texar, lui arracher la grâce de Gilbert, aucun danger personnel n'aurait pu la détourner de ce but.
Lorsque M. Harvey et elle eurent atteint la place, ils y trouvèrent un concours de populace plus tumultueux encore. Des cris ébranlaient l'air, des vociférations éclataient de toutes parts, avec ces sinistres mots, jetés d'un groupe à l'autre: «À mort… À mort!…»
M. Harvey apprit que le Comité était en séance de justice depuis une heure. Un affreux pressentiment s'empara de lui — pressentiment qui n'allait être que trop justifié! En effet, le Comité achevait de juger James Burbank comme complice de son fils Gilbert, sous l'accusation d'avoir entretenu des intelligences avec l'armée fédérale. Même crime, même condamnation, sans doute, et couronnement de l'oeuvre de haine de Texar contre la famille Burbank!
Alors M. Harvey ne voulut pas aller plus loin. Il tenta d'entraîner Alice Stannard. Il ne fallait pas qu'elle fût témoin des violences auxquelles la populace semblait disposée à se livrer, au moment où les condamnés sortiraient de Court-Justice, après le prononcé du jugement. Ce n'était pas, d'ailleurs, l'instant d'intervenir près de l'Espagnol.
«Venez, Miss Alice, dit M. Harvey, venez!… Nous reviendrons… quand le Comité…
— Non! répondit Miss Alice. Je veux me jeter entre les accusés et leurs juges…»
La résolution de la jeune fille était telle que M. Harvey désespéra de l'ébranler. Miss Alice se porta en avant. Il fallut la suivre. La foule, si compacte qu'elle fût — quelques-uns la reconnurent peut-être — s'ouvrit devant elle. Les cris de mort retentirent plus effroyablement à son oreille. Rien ne put l'arrêter. Ce fut dans ces conditions qu'elle arriva devant la porte de Court-Justice.
En cet endroit, la populace était plus houleuse encore, non de cette houle qui suit la tempête, mais de celle qui la précède. De sa part, on pouvait craindre les plus effroyables excès.
Soudain un reflux tumultueux rejeta au-dehors le public qui encombrait la salle de Court-Justice. Les vociférations redoublèrent. Le jugement venait d'être rendu.
James Burbank, comme Gilbert, était condamné pour le prétendu même crime, à la même peine. Le père et le fils tomberaient devant le même peloton d'exécution.
«À mort! À mort!…» criait cette tourbe de forcenés.
James Burbank apparut alors sur les derniers degrés. Il était calme et maître de lui. Un regard de mépris, ce fut tout ce qu'il eut pour les hurleurs de la populace.
Un détachement de la milice l'entourait, avec ordre de le reconduire à la prison.
Il n'était pas seul.
Gilbert marchait à son côté.
Extrait de la cellule, où il attendait l'heure de l'exécution, le jeune officier avait été amené en présence du Comité pour être confronté avec James Burbank. Celui-ci n'avait pu que confirmer les dires de son fils, assurant qu il n'était venu à Castle-House que pour y revoir une dernière fois sa mère mourante. Devant cette affirmation, le chef d'espionnage aurait dû tomber de lui-même, si le procès n'eût été perdu d'avance. Aussi la même condamnation avait-elle frappé deux innocents, — condamnation imposée par une vengeance personnelle et prononcée par des juges iniques.
Cependant la foule se précipitait vers les condamnés. La milice ne parvenait que très difficilement à leur frayer un chemin à travers la place de Court-Justice.
Un mouvement se produisit alors. Miss Alice s'était précipitée vers James et Gilbert Burbank.
Involontairement, la populace recula, surprise par cette intervention inattendue de la jeune fille.
«Alice!… s'écria Gilbert.
— Gilbert!… Gilbert!… murmurait Alice Stannard, qui tomba dans les bras du jeune officier.
— Alice… pourquoi es-tu ici?… dit James Burbank.
— Pour implorer votre grâce!… Pour supplier vos juges!…
Grâce. Grâce pour eux!»
Les cris de la malheureuse jeune fille étaient déchirants. Elle s'accrochait aux vêtements des condamnés, qui avaient fait halte un instant. Pouvait-elle donc attendre quelque pitié de cette foule déchaînée qui les entourait? Non! Mais son intervention eut pour effet de l'arrêter au moment où elle allait peut-être se porter à des violences contre les prisonniers malgré les hommes de la milice.
D'ailleurs Texar, prévenu de ce qui se passait, venait d'apparaître sur le seuil de Court-Justice. Un geste de lui contint la foule… L'ordre qu'il renouvela de reconduire James et Gilbert Burbank à la prison fut entendu et respecté.
Le détachement se remit en marche.
«Grâce!… Grâce!…» s'écria Miss Alice, qui s'était jetée aux genoux de Texar.
L'Espagnol ne répondit que par un geste négatif.
La jeune fille se releva alors.
«Misérable!» s'écria-t-elle.
Elle voulut rejoindre les condamnés, demandant à les suivre dans la prison, à passer près d'eux les dernières heures qui leur restaient encore à vivre…
Ils étaient déjà hors de la place, et la foule les accompagnait de ses hurlements.
C'était plus que n'en pouvait supporter Miss Alice. Ses forces l'abandonnèrent. Elle chancela, elle tomba. Elle n'avait plus ni sentiment ni connaissance, quand M. Harvey la reçut dans ses bras.
La jeune fille ne revint à elle qu'après avoir été transportée dans la maison de M. Harvey, près de son père.
«À la prison… à la prison!… murmurait-elle. Il faut que tous deux s'échappent…
— Oui, répondit M. Stannard, il n'y a plus que cela à tenter!…
Attendons la nuit!»
En effet, il ne fallait rien faire pendant le jour. Lorsque l'obscurité leur permettrait d'agir avec plus de sécurité, sans crainte d'être surpris, M. Stannard et M. Harvey essaieraient de rendre possible l'évasion des deux prisonniers avec la complicité de leur gardien. Ils seraient munis d'une somme d'argent si considérable que cet homme — ils l'espéraient du moins — ne pourrait résister à leurs offres, surtout, quand un seul coup de canon, parti de la flottille du commandant Stevens, pouvait mettre fin au pouvoir de l'Espagnol.
Mais, la nuit arrivée, lorsque MM. Stannard et Harvey voulurent mettre leur projet à exécution, ils durent y renoncer. L'habitation était gardée à vue par une escouade de la milice, et ce fut en vain que tous deux en voulurent sortir.
IV
Coup de vent de nord-est
Les condamnés n'avaient plus, maintenant, qu'une chance de salut - - une seule: c'était qu'avant douze heures, les fédéraux fussent maîtres de la ville. En effet, le lendemain, au soleil levant, James et Gilbert Burbank devaient être passés par les armes. De leur prison, surveillée ainsi que l'était la maison de M. Harvey, comment auraient-ils pu fuir, même avec la connivence d'un geôlier?
Cependant, pour s'emparer de Jacksonville, on ne devait pas compter sur les troupes nordistes, débarquées depuis quelques jours à Fernandina, et qui ne pouvaient abandonner cette importante position au nord de l'État de Floride. Aux canonnières du commandant Stevens incombait cette tâche. Or, pour l'accomplir, il fallait, avant tout, franchir la barre du Saint-John. Alors, la ligne des embarcations étant forcée, la flottille n'aurait plus qu'à s'embosser à la hauteur du port. De là, quand elle tiendrait la ville sous ses feux, nul doute que les milices battissent en retraite à travers les inaccessibles marécages du comté. Texar et ses partisans se hâteraient certainement de les suivre, afin d'éviter de trop justes représailles. Les honnêtes gens pourraient aussitôt reprendre la place, dont ils avaient été indignement chassés, et traiter avec les représentants du gouvernement fédéral pour la reddition de la ville.
Or, ce passage de la barre, était-il possible de l'effectuer, et cela dans un si court délai? Y avait-il quelque moyen de vaincre l'obstacle matériel que le manque d'eau opposait toujours à la marche des canonnières? C'était désormais très douteux, comme on va le voir.
En effet, après le prononcé du jugement, Texar et le commandant des milices de Jacksonville s'étaient rendus sur le quai pour observer le cours inférieur du fleuve. On ne s'étonnera pas que leurs regards fussent alors obstinément fixés vers le barrage d'aval, et leurs oreilles prêtes à recueillir toute détonation qui viendrait de ce côté du Saint-John.
«Rien de nouveau n'a été signalé? demanda Texar, après s'être arrêté à l'extrémité de l'estacade.
— Rien, répondit le commandant. Une reconnaissance que je viens de faire dans le Nord me permet d'affirmer que les fédéraux n'ont point quitté Fernandina pour se porter sur Jacksonville. Très vraisemblablement, ils resteront en observation sur la frontière géorgienne, en attendant que leurs flottilles aient forcé le chenal.
— Des troupes ne peuvent-elles venir du sud, après avoir quitté Saint-Augustine, et passer le Saint-John à Picolata? demanda l'Espagnol.
— Je ne le pense pas, répondit l'officier. Comme troupes de débarquement, Dupont n'a que ce qu'il faut pour occuper la ville, et son but est évidemment d'établir le blocus sur tout le littoral depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux derniers inlets de la Floride. Nous n'avons donc rien à craindre de ce côté, Texar.
— Reste alors le danger d'être tenu en échec par la flottille de Stevens, si elle parvient à remonter la barre devant laquelle elle est arrêtée depuis trois jours…
— Sans doute, mais cette question sera décidée d'ici quelques heures. Peut-être, après tout, les fédéraux n'ont-ils d'autre but que de fermer le bas cours du fleuve, afin de couper toute communication entre Saint-Augustine et Fernandina?
«Je vous le répète, Texar, l'important pour les nordistes, ce n'est pas tant d'occuper la Floride en ce moment, que de s'opposer à la contrebande de guerre qui se fait par les passes du Sud. Il est permis de croire que leur expédition n'a pas d'autre objectif. Sans cela, les troupes, qui sont maîtresses de l'île Amélia depuis une dizaine de jours, auraient déjà marché sur Jacksonville.
— Vous pouvez avoir raison, répondit Texar. N'importe! Il me tarde que la question de la barre soit définitivement tranchée.
— Elle le sera aujourd'hui même.
— Cependant, si les canonnières de Stevens venaient s'embosser devant le port, que feriez-vous?
— J'exécuterais l'ordre que j'ai reçu d'emmener les milices dans l'intérieur, afin d'éviter tout contact avec les fédéraux. Qu'ils s'emparent des villes du comté, soit! Ils ne pourront les garder longtemps, puisqu'ils seront coupés de leurs communications avec la Géorgie ou les Carolines, et nous saurons bien les leur reprendre!
— En attendant, répondit Texar, s'ils étaient maîtres de Jacksonville, ne fût-ce qu'un jour, il faudrait s'attendre à des représailles de leur part… Tous ces prétendus honnêtes gens, ces riches colons, ces antiesclavagistes, reviendraient au pouvoir, et alors… Cela ne sera pas!… Non!… Et plutôt que d'abandonner la ville…»
L'Espagnol n'acheva pas sa pensée; il était facile de la comprendre. Il ne rendrait pas la ville aux fédéraux, ce qui serait la remettre entre les mains de ces magistrats que la populace avait renversés. Il la brûlerait plutôt, et peut-être ses mesures étaient-elles prises en vue de cette oeuvre de destruction. Alors, les siens et lui, se retirant à la suite des milices, trouveraient dans les marécages du Sud d'inaccessibles repaires où ils attendraient les événements.
Toutefois, on le répète, cette éventualité n'était à craindre que pour le cas où la barre livrerait passage aux canonnières, et le moment était venu où se résoudrait définitivement cette question.
En effet, un violent reflux de la populace se produisait du côté du port. Un instant suffit pour que les quais fussent encombrés. Des cris plus assourdissants éclatèrent.
«Les canonnières passent!
— Non! elles ne bougent pas!
— La mer est pleine!…
— Elles essaient de franchir en forçant de vapeur!
— Voyez!… Voyez!…
— Nul doute! dit le commandant des milices. Il y a quelque chose!
— Regardez, Texar!»
L'Espagnol ne répondit pas. Ses yeux ne cessaient d'observer, en aval du fleuve, la ligne d'horizon fermée par le chapelet des embarcations embossées par son travers. Un demi-mille au delà se dressaient la mâture et les cheminées des canonnières du commandant Stevens. Une épaisse fumée s'en échappait et, chassée par le vent qui prenait de la force, se rabattait jusqu'à Jacksonville.
Évidemment, Stevens, profitant du plein de la marée, cherchait à passer, poussant ses feux à «tout casser» comme on dit. Y parviendrait-il? Trouverait-il assez d'eau sur le haut fond, même en le raclant avec la quille de ses canonnières? Il y avait là de quoi provoquer une violente émotion dans tout ce populaire réuni sur la rive du Saint-John.
Et les propos de redoubler avec plus d'animation, suivant ce que les uns croyaient voir et ce que les autres ne voyaient pas.
«Elles ont gagné d'une demi-encablure!
— Non! Elles n'ont pas plus remué que si leur ancre était encore par le fond!
— En voici une qui évolue!
— Oui! mais elle se présente par le travers et pivote, parce que l'eau lui manque!
— Ah! quelle fumée!
— Quand ils brûleraient tout le charbon des États-Unis, ils ne passeront pas!
— Et maintenant, voici que la marée commence à perdre!
— Hurrah pour le Sud!
— Hurrah.»
Cette tentative, faite par la flottille, dura dix minutes environ — dix minutes qui parurent longues à Texar, à ses partisans, à tous ceux dont la prise de Jacksonville eût compromis la liberté ou la vie. Ils ne savaient même à quoi s'en tenir, la distance étant trop grande pour que l'on pût aisément observer la manoeuvre des canonnières. Le chenal était-il franchi, ou allait-il l'être, en dépit des hurrahs prématurés qui éclataient au milieu de la foule? S'allégeant de tout le poids inutile, se délestant pour relever ses lignes de flottaison, le commandant Stevens ne parviendrait-il pas à gagner le peu d'espace qu'il lui fallait pour retrouver une eau plus profonde, une navigation facile jusqu'à la hauteur du port? C'était toujours à craindre, tant que durerait l'étalé de la mer haute.
Cependant, ainsi qu'on le disait, déjà la marée commençait à perdre. Or, le jusant une fois établi, le niveau du Saint-John s'abaisserait très rapidement.
Soudain les bras se tendirent vers l'aval du fleuve, et ce cri domina tous les autres:
«Un canot!… un canot!»
En effet, une légère embarcation se montrait près de la rive gauche, où le courant de flux se faisait encore sentir, tandis que le reflux prenait de la force au milieu du chenal. Cette embarcation, enlevée à force de rames, s'avançait rapidement. À l'arrière se tenait un officier, portant l'uniforme des milices floridiennes. Il eut bientôt gagné le pied de l'estacade et grimpa lestement les degrés de l'échelle latérale, engagée dans le quai. Puis, ayant aperçu Texar, il se dirigea vers lui, au milieu des groupes qui s'étouffaient pour le voir et l'entendre.
«Qu'y a-t-il? demanda l'Espagnol.
— Rien, et il n'y aura rien! répondit l'officier.
— Qui vous envoie?
— Le chef de nos embarcations, qui ne tarderont pas à se replier vers le port.
— Et pourquoi?…
— Parce que les canonnières ont vainement essayé de remonter la barre, aussi bien en s'allégeant qu'en forçant de vapeur. Désormais, il n'y a plus rien à redouter…
— Pour cette marée?… demanda Texar.
— Ni pour aucune autre — au moins d'ici quelques mois.
— Hurrah!… Hurrah!»
Ces hurlements emplirent la ville. Et si les violents acclamèrent une fois de plus l'Espagnol comme l'homme dans lequel s'incarnaient tous leurs instincts détestables, les modérés furent atterrés en songeant que, pendant bien des jours encore, ils allaient subir la domination scélérate du Comité et de son chef.
L'officier avait dit vrai. À partir de ce jour, la mer devant décroître chaque jour, la marée ne ramènerait qu'une moindre quantité d'eau dans le lit du Saint-John. Cette marée du 12 mars avait été une des plus fortes de l'année, et il s'écoulerait un intervalle de plusieurs mois avant que le cours du fleuve se relevât à ce niveau. Le chenal étant infranchissable, Jacksonville échappait au feu du commandant Stevens. C'était la prolongation des pouvoirs de Texar, la certitude pour ce misérable d'accomplir jusqu'au bout son oeuvre de vengeance. En admettant même que le général Sherman voulût faire occuper Jacksonville par les troupes du général Wright, débarquées à Fernandina, cette marche vers le sud exigerait un certain temps. Or, en ce qui concernait James et Gilbert Burbank, leur exécution étant fixée au lendemain dès la première heure, rien ne pouvait plus les sauver.
La nouvelle, apportée par l'officier, se répandit en un instant dans tous les environs. On se figure aisément l'effet qu'elle produisit sur cette portion déchaînée de la populace. Les orgies, les débauches, reprirent avec plus d'animation. Les honnêtes gens, consternés, devaient s'attendre aux plus abominables excès. Aussi la plupart se préparèrent-ils à quitter une ville qui ne leur offrait aucune sécurité.
Si les hurrahs, les vociférations, arrivant jusqu'aux prisonniers, leur apprirent que toute chance de salut venait de s'évanouir, on les entendit aussi dans la maison de M. Harvey. Ce que fut le désespoir de M. Stannard et de Miss Alice, on ne l'imagine que trop aisément. Qu'allaient-ils tenter maintenant pour sauver James Burbank et son fils? Essayer de corrompre le gardien de la prison? Provoquer à prix d'or la fuite des condamnés? Ils ne pouvaient seulement pas sortir de l'habitation dans laquelle ils avaient trouvé refuge. On le sait, une bande de sacripants la gardaient à vue, et leurs imprécations retentissaient incessamment devant la porte.
La nuit se fit. Le temps, dont on pressentait le changement depuis quelques jours, s'était sensiblement modifié. Après avoir soufflé de terre, le vent avait sauté brusquement dans le nord-est. Déjà, par grandes masses grisâtres et déchirées, les nuages, n'ayant pas même le temps de se résoudre en pluie, chassaient du large avec une extrême vitesse et s'abaissaient presque au ras de la mer. Une frégate de premier rang aurait certainement eu le haut de sa mâture perdu dans ces amas de vapeurs, tant ils se traînaient au milieu des basses zones. Le baromètre s'était rapidement déprimé aux degrés de tempête. Il y avait là des symptômes d'un ouragan né sur les lointains horizons de l'Atlantique. Avec la nuit qui envahissait l'espace, il ne tarda pas à se déchaîner avec une extraordinaire violence.
Or, par suite de son orientation, cet ouragan donna naturellement de plein fouet à travers l'estuaire du Saint-John. Il soulevait les eaux de son embouchure comme une houle, il les y refoulait à la façon de ces mascarets des grands fleuves, dont les hautes lames détruisent toutes les propriétés riveraines.
Pendant cette nuit de tourmente, Jacksonville fut donc balayée avec une effroyable violence. Un morceau de l'estacade du port céda aux coups du ressac projeté contre ses pilotis. Les eaux couvrirent une partie des quais, où se brisèrent plusieurs dogres, dont les amarres cassèrent comme un fil. Impossible de se tenir dans les rues ni sur les places, mitraillées par les débris de toutes sortes. La populace dut se réfugier dans les cabarets, où les gosiers n'y perdirent rien, et leurs hurlements luttèrent, non sans avantage, contre les fracas de la tempête.
Ce ne fut pas seulement à la surface du sol que ce coup de vent exerça ses ravages. À travers le lit du Saint-John, la dénivellation des eaux provoqua une houle d'autant plus violente qu'elle se décuplait par les contrecoups du fond. Les chaloupes, mouillées devant la barre, furent surprises par ce mascaret avant d'avoir pu rallier le port. Leurs ancres chassèrent, leurs amarres se rompirent. La marée de nuit, accrue par la poussée du vent, les emporta vers le haut fleuve — irrésistiblement. Quelques-unes se fracassèrent contre les pilotis des quais, tandis que les autres, entraînées au delà de Jacksonville, allaient se perdre sur les îlots ou les coudes du Saint-John à quelques milles plus loin. Un certain nombre des mariniers qui les montaient perdirent la vie dans ce désastre, dont la soudaineté avait déjoué toutes les mesures à prendre en pareilles circonstances.
Quant aux canonnières du commandant Stevens, avaient-elles appareillé et forcé de vapeur pour chercher un abri dans les criques d'aval? Grâce à cette manoeuvre, avaient-elles pu échapper à une destruction complète? En tout cas, soit qu'elles eussent pris ce parti de redescendre vers les bouches du Saint-John, soit qu'elles se fussent maintenues sur leurs ancres, Jacksonville ne devait plus les redouter, puisque la barre leur opposait maintenant un obstacle infranchissable.
Ce fut donc une nuit noire et profonde qui enveloppa la vallée du Saint-John, pendant que l'air et l'eau se confondaient comme si quelque action chimique eût tenté de les combiner en un seul élément. On assistait là à l'un de ces cataclysmes qui sont assez fréquents aux époques d'équinoxe, mais dont la violence dépassait tout ce que le territoire de la Floride avait éprouvé jusqu'alors.
Aussi, précisément en raison de sa force, ce météore ne dura pas au delà de quelques heures. Avant le lever du soleil, les vides de l'espace furent rapidement comblés par ce formidable appel d'air, et l'ouragan alla se perdre au-dessus du golfe du Mexique, après avoir frappé de son dernier coup la péninsule floridienne.
Vers quatre heures du matin, avec les premières pointes du jour qui blanchirent un horizon nettoyé par ce grand balayage de la nuit, l'accalmie succédait aux troubles des éléments. Alors la populace commença à se répandre dans les rues qu'elle avait dû abandonner pour les cabarets. La milice reprit les postes désertés. On s'occupa autant que possible de procéder à la réparation des dégâts causés par la tempête. Et, en particulier, au long des quais de la ville, ils ne laissaient pas d'être très considérables, estacades rompues, dogres désemparés, barques disjointes, que le jusant ramenait des hautes régions du fleuve.
Cependant, on ne voyait passer ces épaves que dans un rayon de quelques yards au delà des berges. Un brouillard très dense s'était accumulé sur le lit même du Saint-John en s'élevant vers les hautes zones, refroidies par la tempête. À cinq heures, le chenal n'était pas encore visible en son milieu, et il ne le deviendrait qu'au moment où ce brouillard se serait dissipé sous les premiers rayons du soleil.
Soudain, un peu après cinq heures, de formidables éclats trouèrent l'épaisse brume. On ne pouvait s'y tromper, ce n'étaient point les roulements prolongés de la foudre, mais les détonations déchirantes de l'artillerie. Des sifflements caractéristiques fusaient à travers l'espace. Un cri d'épouvanté s'échappa de tout ce public, milice ou populace, qui s'était porté vers le port.
En même temps, sous ces détonations répétées, le brouillard commençait à s'entrouvrir. Ses volutes, mêlées aux fulgurations des coups de feu, se dégagèrent de la surface du fleuve.
Les canonnières de Stevens étaient là, embossées devant
Jacksonville, qu'elles tenaient sous leurs bordées directes.
«Les canonnières!… Les canonnières!…»
Ces mots, répétés de bouche en bouche, eurent bientôt couru jusqu'à l'extrémité des faubourgs. En quelques minutes, la population honnête, avec une extrême satisfaction, la populace, avec une extrême épouvante, apprenaient que la flottille était maîtresse du Saint-John. Si l'on ne se rendait pas, c'en était fait de la ville.
Que s'était-il donc passé? Les nordistes avaient-ils trouvé dans la tempête une aide inattendue? Oui! Aussi les canonnières n'étaient-elles point allées chercher un abri vers les criques inférieures de l'embouchure. Malgré la violence de la houle et du vent, elles s'étaient tenues au mouillage. Pendant que leurs adversaires s'éloignaient avec les chaloupes, le commandant Stevens et ses équipages avaient fait tête à l'ouragan, au risque de se perdre, afin de tenter un passage que les circonstances allaient peut-être rendre praticable. En effet, cet ouragan, qui poussait les eaux du large dans l'estuaire, venait de relever le niveau du fleuve à une hauteur anormale, et les canonnières s'étaient lancées à travers les passes. Et alors, forçant de vapeur, bien que leur quille raclât le fond de sable, elles avaient pu franchir la barre.
Vers quatre heures du matin, le commandant Stevens, manoeuvrant au milieu du brouillard, s'était rendu compte par l'estime qu'il devait être à la hauteur de Jacksonville. Il avait alors mouillé ses ancres, il s'était embossé. Puis, le moment venu, il avait déchiré les brumes par la détonation de ses grosses pièces et lancé ses premiers projectiles sur la rive gauche du Saint-John.
L'effet fut instantané. En quelques minutes, la milice eut évacué la ville, à l'exemple des troupes sudistes à Fernandina comme à Saint-Augustine. Stevens, voyant les quais déserts, commença presque aussitôt à modérer le feu, son intention n'étant point de détruire Jacksonville, mais de l'occuper et de la soumettre.
Presque aussitôt un drapeau blanc se déployait à la hampe de
Court-Justice.
On se figure aisément avec quelles angoisses ces premiers coups de canon furent entendus dans la maison de M. Harvey. La ville était certainement attaquée. Or, cette attaque ne pouvait venir que des fédéraux, soit qu'ils eussent remonté le Saint-John, soit qu'ils se fussent approchés par le nord de la Floride. Était-ce donc enfin la chance de salut inespérée — la seule qui pût sauver James et Gilbert Burbank?
M. Harvey et Miss Alice se précipitèrent vers le seuil de l'habitation. Les gens de Texar, qui la gardaient, avaient pris la fuite et rejoint les milices vers l'intérieur du comté.
M. Harvey et la jeune fille gagnèrent du côté du port. Le brouillard s'étant dissipé, on pouvait apercevoir le fleuve jusqu'aux derniers plans de la rive droite.
Les canonnières se taisaient, car déjà, visiblement, Jacksonville renonçait à faire résistance.
En ce moment, plusieurs canots accostèrent l'estacade et débarquèrent un détachement armé de fusils, de revolvers et de haches.
Tout à coup, un cri se fit entendre parmi les marins que commandait un officier.
L'homme qui venait de jeter ce cri se précipita vers Miss Alice.
«Mars!… Mars!… dit la jeune fille, stupéfaite de se trouver en présence du mari de Zermah, que l'on croyait noyé dans les eaux du Saint-John.
— Monsieur Gilbert!… Monsieur Gilbert?… répondit Mars. Où est-il?
— Prisonnier avec M. Burbank!… Mars, sauvez-le… sauvez-le, et sauvez son père!
— À la prison!» s'écria Mars, qui, se retournant vers ses compagnons, les entraîna.
Et tous, alors, de courir pour empêcher qu'un dernier crime fût commis par ordre de Texar.
M. Harvey et Miss Alice les suivirent.
Ainsi, après s'être jeté dans le fleuve, Mars avait pu échapper aux tourbillons de la barre? Oui! et, par prudence, le courageux métis s'était bien gardé de faire savoir à Castle-House qu'il était sain et sauf. Aller y demander asile, c'eût été compromettre sa propre sécurité, et il fallait qu'il restât libre pour accomplir son oeuvre. Ayant regagné la rive droite à la nage, il avait pu, en se faufilant à travers les roseaux, la redescendre jusqu'à la hauteur de la flottille. Là, ses signaux aperçus, un canot l'avait recueilli et reconduit à bord de la canonnière du commandant Stevens. Celui-ci fut aussitôt mis au courant de la situation, et, devant ce danger imminent qui menaçait Gilbert, tous ses efforts tendirent à remonter le chenal. Ils avaient été infructueux, on le sait, et l'opération allait être abandonnée, lorsque, pendant la nuit, le coup de vent vint relever le niveau du fleuve. Cependant, sans une pratique de ces passes difficiles, la flottille eût encore risqué de s'échouer sur les hauts fonds du fleuve. Heureusement, Mars était là. Il avait adroitement piloté sa canonnière, dont les autres suivirent la direction, malgré le déchaînement de la tempête. Aussi, avant que le brouillard eût empli la vallée du Saint-John, étaient-elles embossées devant la ville qu'elles tenaient sous leurs feux.
Il était temps, car les deux condamnés devaient être exécutés à la première heure. Mais, déjà, ils n'avaient plus rien à craindre. Les magistrats de Jacksonville avaient repris leur autorité usurpée par Texar. Et, au moment où Mars et ses compagnons arrivaient devant la prison, James et Gilbert Burbank en sortaient, libres enfin.
En un instant, le jeune lieutenant eut pressé Miss Alice sur son coeur, tandis que M. Stannard et James Burbank tombaient dans les bras l'un de l'autre.
«Ma mère?… demanda Gilbert tout d'abord.
— Elle vit… elle vit!… répondit Miss Alice.
— Eh bien, à Castle-House! s'écria Gilbert. À Castle-House…
— Pas avant que justice soit faite!» répondit James Burbank.
Mars avait compris son maître. Il s'était lancé du côté de la grande place avec l'espoir d'y trouver Texar.
L'Espagnol n'aurait-il pas déjà pris la fuite, afin d'échapper aux représailles? Ne se serait-il pas soustrait à la vindicte publique, avec tous ceux qui s'étaient compromis pendant cette période d'excès? Ne suivait-il pas déjà les soldats de la milice qui battaient en retraite vers les basses régions du comté?
On pouvait, on devait le croire.
Mais, sans attendre l'intervention des fédéraux, nombre d'habitants s'étaient précipités vers Court-Justice. Arrêté au moment où il allait prendre la fuite, Texar était gardé à vue. D'ailleurs, il semblait s'être assez facilement résigné à son sort.
Toutefois, quand il se trouva en présence de Mars, il comprit que sa vie était menacée.
En effet, le métis venait de se jeter sur lui. Malgré les efforts de ceux qui le gardaient, il l'avait saisi à la gorge, il l'étranglait, lorsque James et Gilbert Burbank parurent.
«Non… non!… Vivant! s'écria James Burbank. Il faut qu'il parle!
— Oui!… il le faut!» répondit Mars.
Quelques instants plus tard, Texar était enfermé dans la cellule même où ses victimes avaient attendu l'heure de l'exécution.
V
Prise de possession
Les fédéraux étaient enfin maîtres de Jacksonville — par suite, maîtres du Saint-John. Les troupes de débarquement, amenées par le commandant Stevens, occupèrent aussitôt les principaux points de la cité. Les autorités usurpatrices avaient pris la fuite. Seul de l'ancien comité, Texar était tombé entre leurs mains.
D'ailleurs, soit lassitude des exactions commises pendant ces derniers jours, soit même indifférence sur la question de l'esclavage que le Nord et le Sud cherchaient alors à trancher par les armes, les habitants ne firent point mauvais accueil aux officiers de la flottille, qui représentaient le gouvernement de Washington.
Pendant ce temps, le commodore Dupont, établi à Saint-Augustine, s'occupait de mettre le littoral floridien à l'abri de la contrebande de guerre. Les passes de Mosquito-Inlet furent bientôt fermées. Cela coupa court au commerce d'armes et de munitions qui se faisait avec les Lucayes, les îles anglaises de Bahama. On peut dire qu'à partir de ce moment, l'État de Floride rentra sous l'autorité fédérale.
Ce jour même, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et Miss Alice, repassaient le Saint-John pour rentrer à Camdless-Bay.
Perry et les sous-régisseurs les attendaient au pier du petit port avec un certain nombre de Noirs qui étaient revenus sur la plantation. On imagine aisément quelle réception leur fut faite, quelles démonstrations les accueillirent.
Un instant après, James Burbank et son fils, M. Stannard et sa fille étaient au chevet de Mme Burbank.
En même temps qu'elle revoyait Gilbert, la malade apprenait tout ce qui s'était passé. Le jeune officier la pressait dans ses bras. Mars lui baisait les mains. Ils ne la quitteraient plus maintenant. Miss Alice pourrait lui donner ses soins. Elle reprendrait promptement ses forces. Il n'y avait rien à redouter désormais des machinations de Texar ni de ceux qu'il avait associés à ses vengeances. L'Espagnol était entre les mains des fédéraux, et les fédéraux étaient maîtres de Jacksonville.
Cependant, si la femme de James Burbank, si la mère de Gilbert, n'avait plus à trembler pour son mari et pour son fils, toute sa pensée allait se rattacher à sa petite fille disparue. Il lui fallait Dy, comme à Mars, il fallait Zermah.
«Nous les retrouverons! s'écria James Burbank. Mars et Gilbert nous accompagneront dans nos recherches…
— Oui, mon père, oui… et sans perdre un jour, répondit le jeune lieutenant.
— Puisque nous tenons Texar, reprit M. Burbank, il faudra bien que Texar parle!
— Et s'il refuse de parler? demanda M. Stannard. Si cet homme prétend qu'il n'est pour rien dans l'enlèvement de Dy et de Zermah?…
— Et comment le pourrait-il? s'écria Gilbert. Zermah ne m'a-t- elle pas reconnu à la crique Marino? Alice et ma mère n'ont-elles point entendu ce nom de Texar que Zermah jetait au moment où l'embarcation s'éloignait? Peut-on douter qu'il soit l'auteur de l'enlèvement, qu'il y ait présidé en personne?
— C'était lui! répondit Mme Burbank, qui se redressa comme si elle eût voulu se jeter hors de son lit.
— Oui!… ajouta Miss Alice, je l'ai bien reconnu!… Il était debout… à l'arrière de son canot qui se dirigeait vers le milieu du fleuve!
— Soit, dit M. Stannard, c'était Texar! Pas de doute possible! Mais, s'il refuse de dire en quel endroit Dy et Zermah ont été entraînées par son ordre, où les chercherons-nous, puisque nous avons déjà vainement fouillé les rives du fleuve sur une étendue de plusieurs milles?»
À cette question, si nettement posée, aucune réponse ne pouvait être faite. Tout dépendrait de ce que dirait l'Espagnol. Son intérêt serait-il de parler ou de se taire?
«On ne sait donc pas où demeure habituellement ce misérable? demanda Gilbert.
— On ne le sait pas, on ne l'a jamais su, répondit James Burbank. Dans le sud du comté, il y a de si vastes forêts, tant de marécages inaccessibles, où il a pu se cacher! En vain voudrait-on explorer tout ce pays, dans lequel les fédéraux eux-mêmes ne pourront poursuivre les milices en retraite! Ce serait peine perdue!
— Il me faut ma fille! s'écria Mme Burbank, que James Burbank ne contenait pas sans peine.
— Ma femme!… Je veux ma femme… s'écria Mars, et je forcerai bien ce coquin à dire où elle est!
— Oui! reprit James Burbank, lorsque cet homme verra qu'il y va de sa vie, et qu'il peut la sauver en parlant, il n'hésitera pas à parler! Lui en fuite, nous pourrions désespérer! Lui entre les mains des fédéraux, nous lui arracherons son secret! Aie confiance, ma pauvre femme! Nous sommes tous là, et nous te rendrons ton enfant!»
Mme Burbank, épuisée, était retombée sur son lit. Miss Alice, ne voulant point la quitter, resta près d'elle, pendant que M. Stannard, James Burbank, Gilbert et Mars redescendaient dans le hall, afin d'y conférer avec Edward Carrol.
Voici ce qui fut bientôt convenu. Avant d'agir, le temps serait laissé aux fédéraux d'organiser leur prise de possession. D'ailleurs, il fallait que le commodore Dupont fût informé des faits relatifs non seulement à Jacksonville, mais encore à Camdless-Bay. Peut-être conviendrait-il que Texar fût d'abord déféré à la justice militaire? Dans ce cas, les poursuites ne pourraient être faites qu'à la diligence du commandant en chef de l'expédition de Floride.
Toutefois, Gilbert et Mars ne voulurent point laisser passer la fin de cette journée ni la suivante, sans commencer leurs recherches. Pendant que James Burbank, MM. Stannard et Edward Carrol allaient faire les premières démarches, ils voulurent remonter le Saint-John, avec l'espérance de recueillir peut-être quelque indice.
Ne pouvaient-ils craindre, en effet, que Texar refusât de parler, que, poussé par sa haine, il n'allât jusqu'à préférer subir le dernier châtiment plutôt que de rendre ses victimes? Il fallait pouvoir se passer de lui. Il importait donc de découvrir en quel endroit il habitait ordinairement. Ce fut en vain. On ne savait rien de la Crique-Noire. On croyait cette lagune absolument inaccessible. Aussi Gilbert et Mars longèrent-ils plusieurs fois les taillis de sa rive, sans découvrir l'étroite ouverture qui eût pu donner accès à leur légère embarcation.
Pendant la journée du 13 mars, il ne se produisit aucun incident de nature à modifier cet état de choses. À Camdless-Bay, la réorganisation du domaine s'effectuait peu à peu. De tous les coins du territoire, des forêts avoisinantes où ils avaient été forcés de se disperser, les Noirs revenaient en grand nombre. Affranchis par l'acte généreux de James Burbank, ils ne se considéraient pas comme déliés envers lui de toute obligation. Ils seraient ses serviteurs, s'ils n'étaient plus ses esclaves. Il leur tardait de rentrer à la plantation, d'y reconstruire leurs baraccons détruits par les bandes de Texar, d'y relever les usines, de rétablir les chantiers, de reprendre enfin les travaux auxquels, depuis tant d'années, ils devaient le bien-être et le bonheur de leurs familles.
On commença par réorganiser le service de la plantation. Edward Carrol, à peu près guéri de sa blessure, put se remettre à ses occupations habituelles. Il y eut beaucoup de zèle de la part de Perry et des sous-régisseurs. Il n'était pas jusqu'à Pyg qui ne se donnât du mouvement, quoiqu'il ne fît pas grande besogne. Le pauvre sot avait quelque peu rabattu de ses idées d'autrefois. S'il se disait libre, il agissait maintenant comme un affranchi platonique, fort embarrassé d'utiliser la liberté dont il avait le droit de jouir. Bref, lorsque tout le personnel serait rentré à Camdless-Bay, lorsqu'on aurait relevé les bâtiments détruits, la plantation ne tarderait pas à reprendre son aspect accoutumé. Quelle que fût l'issue de la guerre de Sécession, il y avait lieu de croire que la sécurité serait assurée désormais aux principaux colons de la Floride.
À Jacksonville, l'ordre était rétabli. Les fédéraux n'avaient point cherché à s'immiscer dans l'administration municipale. Ils occupaient militairement la ville, laissant aux anciens magistrats l'autorité dont une émeute les avait privés pendant quelques semaines. Il suffisait que le pavillon étoile flottât sur les édifices. Par cela même que la majorité des habitants se montrait assez indifférente sur la question qui divisait les États-Unis, elle ne répugnait point à se soumettre au parti victorieux. La cause unioniste ne devait trouver aucun adversaire dans les districts de la Floride. On sentait bien que la doctrine des «states-rights», chère aux populations des États du Sud, en Géorgie ou dans les Carolines, n'y serait point soutenue avec l'ardeur habituelle aux séparatistes, même dans le cas où le gouvernement fédéral retirerait ses troupes.
Voici quels étaient, à cette époque, les faits de guerre dont l'Amérique était encore le théâtre.
Les confédérés, afin d'appuyer l'armée de Beauregard, avaient envoyé six canonnières sous les ordres du commodore Hollins, qui venait de prendre position sur le Mississipi, entre New-Madrid et l'île 10. Là commençait une lutte que l'amiral Foote soutenait vigoureusement, dans le but de s'assurer le haut cours du fleuve. Le jour même où Jacksonville tombait au pouvoir de Stevens, l'artillerie fédérale se mettait en état de riposter au feu des canonnières de Hollins. L'avantage devait finir par rester aux nordistes avec la prise de l'île 10 et de New-Madrid. Ils occuperaient alors le cours du Mississipi sur une longueur de deux cents kilomètres, en tenant compte des sinuosités du fleuve.
Cependant, à cette époque, une grande hésitation se manifestait dans les plans du gouvernement fédéral. Le général Mac Clellan avait dû soumettre ses idées à un conseil de guerre, et, bien qu'elles eussent été approuvées par la majorité de ce conseil, le président Lincoln, cédant à des influences regrettables, en entrava l'exécution. L'armée du Potomac fut divisée, afin d'assurer la sécurité de Washington. Par bonheur, la victoire du _Monitor _et la fuite du _Virginia _venaient de rendre libre la navigation sur la Chesapeake. En outre, la retraite précipitée des confédérés, après l'évacuation de Manassas, permit à l'armée de transporter ses cantonnements dans cette ville. De cette façon était résolue la question du blocus sur le Potomac.
Toutefois, la politique, dont l'action est si funeste quand elle se glisse dans les affaires militaires d'un pays, allait encore amener une décision fâcheuse pour les intérêts du Nord. À cette date, le général Mac Clellan était privé de la direction supérieure des armées fédérales. Son commandement se vit uniquement réduit aux opérations du Potomac, et les autres corps, devenus indépendants, repassèrent sous la seule direction du président Lincoln.
Ce fut une faute. Mac Clellan ressentit vivement l'affront d'une destitution qu'il n'avait point méritée. Mais, en soldat qui ne connaît que son devoir, il se résigna. Le lendemain même, il formait un plan dont l'objectif était de débarquer ses troupes sur la plage du fort Monroe. Ce plan, adopté par les chefs de corps, fut approuvé du président. Le ministre de la Guerre adressa ses ordres à New York, à Philadelphie, à Baltimore, et des bâtiments de toute espèce arrivèrent dans le Potomac, afin de transporter l'armée de Mac Clellan avec son matériel.
Les menaces qui, pendant quelque temps, avaient fait trembler Washington, la capitale nordiste, c'était Richmond, la capitale sudiste, qui allait les subir à son tour.
Telle était la situation des belligérants au moment où la Floride venait de se soumettre au général Sherman et au commodore Dupont. En même temps que leur escadre effectuait le blocus de la côte floridienne, ils devenaient maîtres du Saint-John, ce qui assurait la complète possession de la péninsule.
Cependant Gilbert et Mars avaient en vain exploré les rives et les îlots du fleuve jusqu'au delà de Picolata. Dès lors, il n'y avait plus qu'à agir directement sur Texar. Depuis le jour où les portes de la prison s'étaient refermées sur lui, il n'avait pu avoir aucun rapport avec ses complices. Il s'en suit que la petite Dy et Zermah devaient se trouver encore là où elles étaient avant l'occupation du Saint-John par les fédéraux.
En ce moment, l'état des choses à Jacksonville permettait que la justice y suivît son cours régulier à l'égard de l'Espagnol, s'il refusait de répondre. Toutefois, avant d'en arriver à ces moyens extrêmes, on pouvait espérer qu'il consentirait à faire quelques aveux à la condition d'être rendu à la liberté.
Le 14, on résolut de tenter cette démarche avec l'approbation des autorités militaires, qui était assurée d'avance.
Mme Burbank avait repris de ses forces. Le retour de son fils, l'espoir de revoir bientôt son enfant, l'apaisement qui s'était fait dans le pays, la sécurité maintenant garantie à la plantation de Camdless-Bay, tout se réunissait pour lui rendre un peu de cette énergie morale qui l'avait abandonnée. Rien n'était plus à craindre des partisans de Texar qui avaient terrorisé Jacksonville. Les milices s'étaient retirées vers l'intérieur du comté de Putnam. Si, plus tard, celles de Saint-Augustine, après avoir franchi le fleuve sur son haut cours, devaient songer à leur donner la main, afin de tenter quelque expédition contre les troupes fédérales, il n'y avait là qu'un péril fort éloigné, dont on pouvait ne pas se préoccuper, tant que Dupont et Sherman résideraient en Floride.
Il fut donc convenu que James et Gilbert Burbank iraient ce jour même à Jacksonville, mais aussi qu'ils iraient seuls. MM. Carrol, Stannard et Mars resteraient à la plantation. Miss Alice ne quitterait pas Mme Burbank. D'ailleurs, le jeune officier et son père comptaient bien être de retour avant le soir à Castle-House, et y rapporter quelque heureuse nouvelle. Dès que Texar aurait fait connaître la retraite où Dy et Zermah étaient retenues, on s'occuperait de leur délivrance. Quelques heures, un jour au plus, y suffiraient sans doute.
Au moment où James et Gilbert Burbank se préparaient à partir,
Miss Alice prit à part le jeune officier.
«Gilbert, lui dit-elle, vous allez vous trouver en présence de l'homme qui a fait tant de mal à votre famille, du misérable qui voulait envoyer à la mort votre père et vous… Gilbert, me promettez-vous d'être maître de vous-même devant Texar?
— Maître de moi!… s'écria Gilbert, que le nom de l'Espagnol seul faisait pâlir de rage.
— Il le faut, reprit Miss Alice. Vous n'obtiendriez rien en vous laissant emporter par la colère… Oubliez toute idée de vengeance pour ne voir qu'une chose, le salut de votre soeur… qui sera bientôt la mienne! À cela, il faut tout sacrifier, dussiez-vous assurer à Texar que, de votre part, il n'aura rien à redouter dans l'avenir.
— Rien! s'écria Gilbert. Oublier que, par lui, ma mère pouvait mourir… mon père être fusillé!…
— Et vous aussi, Gilbert, répondit Miss Alice, vous que je ne croyais plus revoir! Oui! il a fait tout cela, et il ne faut plus s'en souvenir… Je vous le dis, parce que je crains que M. Burbank ne puisse se maîtriser, et, si vous ne parveniez à vous contenir, votre démarche ne réussirait pas. Ah! pourquoi a-t-on décidé que vous iriez sans moi à Jacksonville!… Peut-être aurais-je pu obtenir, par la douceur…
— Et si cet homme se refuse à répondre!… reprit Gilbert, qui sentait la justesse des recommandations de Miss Alice.
— S'il refuse, il faudra laisser aux magistrats le soin de l'y obliger. Il y va de sa vie, et, lorsqu'il verra qu'il ne peut la racheter qu'en parlant, il parlera… Gilbert, il faut que j'aie votre promesse!… Au nom de notre amour, me la donnez-vous?
— Oui, chère Alice, répondit Gilbert, oui!… Quoi que cet homme ait fait, qu'il nous rende ma soeur, et j'oublierai…
— Bien, Gilbert. Nous venons de passer par d'horribles épreuves, mais elles vont finir!… Ces tristes jours, pendant lesquels nous avons tant souffert, Dieu nous les rendra en années de bonheur.»
Gilbert avait serré la main de sa fiancée, qui n'avait pu retenir quelques larmes, et tous deux se séparèrent.
À dix heures, James Burbank et son fils, ayant pris congé de leurs amis, s'embarquèrent au petit port de Camdless-Bay.
La traversée du fleuve se fit rapidement. Cependant, sur une observation de Gilbert, au lieu de se diriger vers Jacksonville, l'embarcation manoeuvra de manière à venir accoster la canonnière du commandant Stevens.
Cet officier se trouvait être alors le chef militaire de la ville. Il convenait donc que la démarche de James Burbank lui fût d'abord soumise. Les communications de Stevens avec les autorités étaient fréquentes. Il n'ignorait pas quel rôle Texar avait joué depuis que ses partisans étaient arrivés au pouvoir, quelle était sa part de responsabilité dans les événements qui avaient désolé Camdless- Bay, pourquoi et comment, à l'heure où les milices battaient en retraite, il avait été arrêté et mis en prison. Il savait aussi qu'une vive réaction s'était faite contre lui, que toute la population honnête de Jacksonville se levait pour demander qu'il fût puni de ses crimes.
Le commandant Stevens fit à James et à Gilbert Burbank l'accueil qu'ils méritaient. Il ressentait pour le jeune officier une estime toute particulière ayant pu apprécier son caractère et son courage depuis que Gilbert servait sous ses ordres. Après le retour de Mars à bord de la flottille, lorsqu'il avait appris que Gilbert était tombé entre les mains des sudistes, il eût à tout prix voulu le sauver. Mais, arrêté devant la barre du Saint-John, comment fût-il arrivé à temps?… On sait à quelles circonstances était dû le salut du jeune lieutenant et de James Burbank.
En quelques mots, Gilbert fit au commandant Stevens le récit de ce qui s'était passé, confirmant ainsi ce que Mars lui avait déjà appris. S'il n'était pas douteux que Texar eût été en personne l'auteur de l'enlèvement à la crique Marino, il n'était pas douteux, non plus, que cet homme pût seul dire en quel endroit de la Floride Dy et Zermah étaient maintenant détenues par ses complices. Leur sort se trouvait donc entre les mains de l'Espagnol, cela n'était que trop certain, et le commandant Stevens n'hésita pas à le reconnaître. Aussi voulut-il laisser à James et à Gilbert Burbank le soin de conduire cette affaire comme ils le jugeraient à propos. D'avance, il approuvait tout ce qui serait fait dans l'intérêt de la métisse et de l'enfant. S'il fallait aller jusqu'à offrir à Texar sa liberté en échange, cette liberté lui serait accordée. Le commandant s'en portait garant vis-à-vis des magistrats de Jacksonville.
James et Gilbert Burbank, ayant ainsi toute permission d'agir, remercièrent Stevens, qui leur remit une autorisation écrite de communiquer avec l'Espagnol, et ils se firent conduire au port.
Là se trouvait M. Harvey, prévenu par un mot de James Burbank. Tous trois se rendirent aussitôt à Court-Justice, et un ordre fut donné de leur ouvrir les portes de la prison.
Un physiologiste n'eût pas observé sans intérêt la figure ou plutôt l'attitude de Texar depuis son incarcération. Que l'Espagnol fût très irrité de ce que l'arrivée des troupes fédérales eût mis un terme à sa situation de premier magistrat de la ville, qu'il regrettât, avec le pouvoir de tout faire, dont il jouissait, la facilité de satisfaire ses haines personnelles, et qu'un retard de quelques heures ne lui eût pas permis de passer par les armes James et Gilbert Burbank, nul doute à cet égard. Toutefois, ses regrets n'allaient point au delà. D'être aux mains de ses ennemis, emprisonné sous les chefs d'accusation les plus graves, avec la responsabilité de tous les faits de violence qui pouvaient lui être si justement reprochés, cela semblait le laisser parfaitement indifférent. Donc, rien de plus étrange, de moins explicable que son attitude. Il ne s'inquiétait que de n'avoir pu conduire à bonne fin ses machinations contre la famille Burbank. Quant aux suites de son arrestation, il paraissait s'en soucier peu. Cette nature, si énigmatique jusqu'alors, allait-elle encore échapper aux dernières tentatives qui seraient faites pour en deviner le mot?
La porte de sa cellule s'ouvrit. James et Gilbert Burbank se trouvèrent en présence du prisonnier.
«Ah! le père et le fils! s'écria Texar tout d'abord, avec ce ton d'impudence qui lui était habituel. En vérité, je dois bien de la reconnaissance à messieurs les fédéraux! Sans eux, je n'aurais pas eu l'honneur de votre visite! La grâce que vous ne me demandez plus pour vous, vous venez, sans doute, me l'offrir pour moi?»
Ce ton était si provoquant que James Burbank allait éclater. Son fils le retint.
«Mon père, dit-il, laissez-moi répondre. Texar veut nous engager sur un terrain où nous ne pouvons pas le suivre, celui des récriminations. Il est inutile de revenir sur le passé. C'est du présent que nous venons nous occuper, du présent seul.
— Du présent, s'écria Texar, ou mieux de la situation présente! Mais il me semble qu'elle est fort nette. Il y a trois jours vous étiez enfermés dans cette cellule dont vous ne deviez sortir que pour aller à la mort. Aujourd'hui, j'y suis à votre place, et je m'y trouve beaucoup mieux que vous ne seriez tentés de le croire.»
Cette réponse était bien faite pour déconcerter James Burbank et son fils, puisqu'ils comptaient offrir à Texar sa liberté en échange du secret relatif à l'enlèvement.
«Texar, dit Gilbert, écoutez-moi. Nous venons agir franchement avec vous. Ce que vous avez fait à Jacksonville ne nous regarde pas. Ce que vous avez fait à Camdless-Bay, nous voulons l'oublier. Un seul point nous intéresse. Ma soeur et Zermah ont disparu pendant que vos partisans envahissaient la plantation et faisaient le siège de Castle-House. Il est certain que toutes deux ont été enlevées…
— Enlevées? répondit méchamment Texar. Eh! je suis enchanté de l'apprendre!
— L'apprendre? s'écria James Burbank. Niez-vous, misérable, osez- vous nier?…
— Mon père, dit le jeune officier, gardons notre sang-froid… il le faut. Oui, Texar, ce double enlèvement a eu lieu pendant l'attaque de la plantation… Avouez-vous en être personnellement l'auteur?
— Je n'ai point à répondre.
— Refuserez-vous de nous dire où ma soeur et Zermah ont été conduites par vos ordres?
— Je vous répète que je n'ai rien à répondre.
— Pas même si, en échange de votre réponse, nous pouvons vous rendre la liberté?
— Je n'aurai pas besoin de vous pour être libre!…
— Et qui vous ouvrira les portes de cette prison? s'écria James
Burbank, que tant d'impudence mettait hors de lui.
— Les juges que je demande.
— Des juges!… Ils vous condamneront sans pitié!
— Alors je verrai ce que j'aurai à faire.
— Ainsi, vous refusez absolument de répondre? demanda une dernière fois Gilbert.
— Je refuse…
— Même au prix de la liberté que je vous offre?
— Je ne veux pas de cette liberté.
— Même au prix d'une fortune que je m'engage…
— Je ne veux pas de votre fortune. Et maintenant, messieurs, laissez-moi.»
Il faut en convenir, James et Gilbert Burbank se sentirent absolument démontés par une telle assurance. Sur quoi reposait- elle? Comment Texar osait-il s'exposer à un jugement qui ne pouvait aboutir qu'à la plus grave des condamnations? Ni la liberté, ni tout l'or qu'on lui offrait, n'avaient pu tirer de lui une réponse. Était-ce une inébranlable haine qui l'emportait sur son propre intérêt? Toujours l'indéchiffrable personnage, qui, même en présence des plus redoutables éventualités, ne voulait pas mentir à ce qu'il avait été jusqu'alors.
«Venez, mon père, venez!» dit le jeune officier.
Et il entraîna James Burbank hors de la prison. À la porte, ils retrouvèrent M. Harvey, et tous trois allèrent rendre compte au commandant Stevens de l'insuccès de leur démarche.
À ce moment, une proclamation du commodore Dupont venait d'arriver à bord de la flottille. Adressée aux habitants de Jacksonville, elle disait que nul ne serait recherché pour ses opinions politiques, ni pour les faits qui avaient marqué la résistance de la Floride depuis le début de la guerre civile. La soumission au pavillon étoile couvrait toutes les responsabilités au point de vue public.
Évidemment, cette mesure, très sage en elle-même, toujours prise en pareille occurrence par le président Lincoln, ne pouvait s'appliquer à des faits d'ordre privé. Et tel était bien le cas de Texar. Qu'il eût usurpé le pouvoir sur les autorités régulières, qu'il l'eût exercé pour organiser la résistance, soit! C'était une question de sudistes à sudistes — question dont le gouvernement fédéral voulait se désintéresser. Mais les attentats envers les personnes, l'invasion de Camdless-Bay dirigée contre un homme du Nord, la destruction de sa propriété, le rapt de sa fille et d'une femme appartenant à son personnel, c'étaient là des crimes qui relevaient du droit commun et auxquels devait s'appliquer le cours régulier de la justice.
Tel fut l'avis du commandant Stevens. Tel fut celui du commodore Dupont, dès que la plainte de James Burbank et la demande de poursuites contre l'Espagnol eurent été portées à sa connaissance.
Aussi, le lendemain, 15 mars, une ordonnance fut-elle rendue, qui traduisait Texar devant le tribunal militaire sous la double prévention de pillage et de rapt. C'était devant le Conseil de guerre, siégeant à Saint-Augustine, que l'accusé aurait à répondre de ses attentats.
VI
Saint-Augustine
Saint-Augustine, une des plus anciennes villes de l'Amérique du
Nord, date du quinzième siècle. C'est la capitale du comté de
Saint-Jean, lequel, si vaste qu'il soit, ne compte pas même trois
mille habitants.
D'origine espagnole, Saint-Augustine est à peu près restée ce qu'elle était autrefois. Elle s'élève vers l'extrémité d'une des îles du littoral. Les navires de guerre ou de commerce peuvent trouver un refuge assuré dans son port, qui est assez bien protégé contre les vents du large, incessamment déchaînés contre cette côte dangereuse de la Floride. Toutefois, pour y pénétrer, il faut franchir la barre dangereuse que les remous du Gulf-Stream développent à son entrée.
Les rues de Saint-Augustine sont étroites comme celles de toutes les villes que le soleil frappe directement de ses rayons. Grâce à leur disposition, aux brises marines qui viennent, soir et matin, rafraîchir l'atmosphère, le climat est très doux dans cette ville, qui est aux États-Unis ce que sont à la France Nice ou Menton sous le ciel de la Provence.
C'est plus particulièrement au quartier du port, dans les rues qui l'avoisinent, que la population a voulu se concentrer. Les faubourgs, avec leurs quelques cases recouvertes de feuilles de palmier, leurs huttes misérables, sont dans un tel état d'abandon qui serait complet, sans les chiens, les cochons et les vaches, livrés à une divagation permanente.
La cité proprement dite offre un aspect très espagnol. Les maisons ont des fenêtres solidement grillagées, et à l'intérieur, le patio traditionnel — cour entourée de sveltes colonnades, avec pignons fantaisistes et balcons sculptés comme des retables d'autel. Quelquefois, un dimanche ou un jour de fête, ces maisons déversent leur contenu dans les rues de la ville. C'est alors un mélange bizarre, senoras, négresses, mulâtresses, indiennes de sang mêlé, noirs, négrillons, dames anglaises, gentlemen, révérends, moines et prêtres catholiques, presque tous la cigarette aux lèvres, même lorsqu'ils se rendent au Calvaire, l'église paroissiale de Saint- Augustine, dont les cloches sonnent à toute volée et presque sans interruption depuis le milieu du dix septième siècle.
Ne point oublier les marchés, richement approvisionnés de légumes, de poissons, de volailles, de cochons, d'agneaux — que l'on égorge _hic _et _nunc _à la demande des acheteurs — d'oeufs, de riz, de bananes bouillies, de «frijoles», sortes de petites fèves cuites, enfin de tous les fruits tropicaux, ananas, dattes, olives, grenades, oranges, goyaves, pêches, figues, marañons —, le tout dans des conditions de bon marché qui rendent la vie agréable et facile en cette partie du territoire floridien.
Quant au service de la voirie, il est généralement fait, non par des balayeurs attitrés, mais par des bandes de vautours que la loi protège en défendant de les tuer sous peine de fortes amendes. Ils dévorent tout, même les serpents, dont le nombre est trop considérable encore, malgré la voracité de ces précieux volatiles.
La verdure ne manque pas à cet ensemble de maisons qui constitue principalement la ville. À l'entrecroisement des rues, de subites échappées permettent au regard de s'arrêter sur les groupes d'arbres dont la ramure dépasse les toits et qu'anime l'incessante jacasserie des perroquets sauvages. Le plus souvent, ce sont de grands palmiers qui balancent leur feuillage à la brise, semblables aux vastes éventails des señoras ou aux pankas indoues. Çà et là s'élèvent quelques chênes enguirlandés de lianes et de glycines, et des bouquets de ces cactus gigantesques dont le pied forme une haie impénétrable. Tout cela est réjouissant, attrayant, et le serait plus encore, si les vautours faisaient consciencieusement leur service. Décidément, ils ne valent pas les balayeuses mécaniques.
On ne trouve à Saint-Augustine qu'une ou deux scieries à vapeur, une fabrique de cigares, une distillerie de térébenthine. La ville, plus commerçante qu'industrielle, exporte ou importe des mélasses, des céréales, du coton, de l'indigo, des résines, des bois de construction, du poisson, du sel. En temps ordinaire, le port est assez animé par l'entrée et la sortie des steamers, employés au trafic et au transport des voyageurs pour les divers ports de l'Océan et le golfe du Mexique.
Saint-Augustine est le siège d'une des six cours de justice qui fonctionnent dans l'État de Floride. Quant à son appareil défensif, élevé contre les agressions de l'intérieur ou les attaques venues du large, il ne consiste qu'en un fort, le fort Marion ou Saint-Marc, construction du dix septième siècle bâtie à la mode castillane. Vauban ou Cormontaigne en eussent fait peu de cas, sans doute; mais il prête à l'admiration des archéologues et des antiquaires avec ses tours, ses bastions, sa demi-lune, ses mâchicoulis, ses vieilles armes et ses vieux mortiers, plus dangereux pour ceux qui les tirent que pour ceux qu'ils visent.
C'était précisément ce fort que la garnison confédérée avait précipitamment abandonné à l'approche de la flottille fédérale, bien que le gouvernement, quelques années avant la guerre, l'eût rendu plus sérieux au point de vue de la défense. Aussi, après le départ des milices, les habitants de Saint-Augustine l'avaient-ils volontiers remis au commodore Dupont, qui le fit occuper sans coup férir.
Cependant les poursuites intentées à l'Espagnol Texar avaient eu un grand retentissement dans le comté.
Il semblait que ce dût être le dernier acte de la lutte entre ce personnage suspect et la famille Burbank. L'enlèvement de la petite fille et de la métisse Zermah était de nature à passionner l'opinion publique, qui, d'ailleurs, se prononçait vivement en faveur des colons de Camdless-Bay. Nul doute que Texar fût l'auteur de l'attentat. Même pour des indifférents, il devait être curieux de voir comment cet homme s'en tirerait, et s'il n'allait pas enfin être puni de tous les forfaits dont on l'accusait depuis longtemps.
L'émotion promettait donc d'être assez considérable à Saint- Augustine. Les propriétaires des plantations environnantes y affluaient. La question était de nature à les intéresser directement, puisque l'un des chefs d'accusation portait sur l'envahissement et le pillage du domaine de Camdless-Bay. D'autres établissements avaient été également ravagés par des bandes sudistes. Il importait de savoir comment le gouvernement fédéral envisagerait ces crimes de droit commun, perpétrés sous le couvert de la politique séparatiste.
Le principal hôtel de Saint-Augustine, _City-Hotel, _avait reçu bon nombre de visiteurs, dont la sympathie était tout acquise à la famille Burbank. Il aurait pu en contenir un plus grand nombre encore. En effet, rien de mieux approprié que cette vaste habitation du seizième siècle, ancienne demeure du corregidor, avec sa «puerta» ou porte principale, couverte de sculptures, sa large «sala» ou salle d'honneur, sa cour intérieure, dont les colonnes sont enguirlandées de passiflores, sa verandah sur laquelle s'ouvrent les confortables chambres dont les lambris disparaissent sous les plus éclatantes couleurs de l'émeraude et du jaune d'or, ses miradores appliqués aux murs suivant la mode espagnole, ses fontaines jaillissantes, ses gazons verdoyants, — le tout dans un assez vaste enclos, un «patio» à murailles élevées. C'est, en un mot, une sorte de caravansérail qui ne serait fréquenté que par de riches voyageurs.
C'était là que James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille, accompagnés de Mars, avaient pris logement depuis la veille.
Après son infructueuse démarche à la prison de Jacksonville, James Burbank et son fils étaient revenus à Castle-House. En apprenant que Texar refusait de répondre au sujet de la petite Dy et de Zermah, la famille senti s'évanouir son dernier espoir. Toutefois la nouvelle que Texar allait être déféré à la justice militaire pour les faits relatifs à Camdless-Bay, fut un soulagement à ses angoisses. En présence d'une condamnation à laquelle il ne pouvait échapper, l'Espagnol ne garderait sans doute plus le silence, puisqu'il s'agirait de racheter sa liberté ou sa vie.
Dans cette affaire, Miss Alice devait être le principal témoin à charge. En effet, elle se trouvait à la crique Marino au moment où Zermah jetait le nom de Texar, et elle avait parfaitement reconnu ce misérable dans le canot qui l'emportait. La jeune fille se prépara donc à partir pour Saint-Augustine. Son père voulut l'y accompagner ainsi que ses amis James et Gilbert Burbank cités à la requête du rapporteur près le Conseil de guerre. Mars avait demandé à se joindre à eux. Le mari de Zermah voulait être là quand on arracherait à l'Espagnol ce secret que lui seul pouvait dire. Alors James Burbank, son fils, Mars, n'auraient plus qu'à reprendre les deux prisonnières à ceux qui les retenaient par ordre de Texar.
Dans l'après-dîner du 16, James Burbank et Gilbert, M. Stannard, sa fille, Mars, avaient pris congé de Mme Burbank et d'Edward Carrol. Un des steam-boats qui font le service du Saint-John les avait embarqués au pier de Camdless-Bay, puis débarqués à Picolata. De là, un stage les avait emportés sur cette route sinueuse, percée à travers les futaies de chênes, de cyprès et de platanes, qui hérissent cette portion du territoire. Avant minuit, une confortable hospitalité leur était offerte dans les appartements de City-Hotel.
Qu'on ne s'imagine pas, cependant, que Texar eût été abandonné de tous les siens. Il comptait nombre de partisans parmi les petits colons du comté, presque tous forcenés esclavagistes. D'autre part, sachant qu'ils ne seraient point recherchés pour les faits relatifs aux émeutes de Jacksonville, ses compagnons n'avaient pas voulu délaisser leur ancien chef. Beaucoup d'entre eux s'étaient donné rendez-vous à Saint-Augustine. Il est vrai, ce n'était pas au patio de _City-Hotel _qu'il eût fallu les chercher. Il ne manque pas de cabarets dans les villes, de ces «tiendas», où des métisses d'Espagnols et de Creeks vendent un peu de tout ce qui se mange, se boit, se fume. Là ces gens de basse origine, de réputation équivoque, ne se lassaient pas de protester en faveur de Texar.
En ce moment, le commodore Dupont n'était pas à Saint-Augustine. Il s'occupait de bloquer avec son escadre les passes du littoral qu'il s'agissait de fermer à la contrebande de guerre. Mais les troupes, débarquées après la reddition du fort Marion, tenaient solidement la cité. Aucun mouvement des sudistes ni des milices qui battaient en retraite de l'autre côté du fleuve, n'était à craindre. Si les partisans de Texar eussent voulu tenter un soulèvement pour arracher la ville aux autorités fédérales, ils auraient été immédiatement écrasés.
Quant à l'Espagnol, une des canonnières du commandant Stevens l'avait transporté de Jacksonville à Picolata. De Picolata à Saint-Augustine, il était arrivé sous bonne escorte, puis enfermé dans une des cellules du fort, d'où il lui eût été impossible de s'enfuir. D'ailleurs, comme il avait lui-même demandé des juges, il est probable qu'il n'y songeait guère. Ses partisans ne l'ignoraient point. S'il était condamné cette fois, ils verraient ce qu'il conviendrait alors de faire pour favoriser son évasion. Jusque-là, ils n'avaient qu'à rester tranquilles.
En l'absence du commodore, c'était le colonel Gardner qui remplissait les fonctions de chef militaire de la ville. À lui devait appartenir aussi la présidence du Conseil appelé à juger Texar dans une des salles du fort Marion. Ce colonel se trouvait précisément être celui qui assistait à la prise de Fernandina, et c'était d'après ses ordres que les fugitifs, faits prisonniers lors de l'attaque du train par la canonnière _Ottawa, _avaient été retenus pendant quarante-huit heures, circonstance qu'il est à propos de rappeler ici.
Le Conseil entra en séance à onze heures du matin. Un public nombreux avait envahi la salle d'audience. On pouvait y compter, parmi les plus bruyants, les amis ou partisans de l'accusé.
James et Gilbert Burbank, M. Stannard, sa fille et Mars occupaient les places réservées aux témoins. Ce que l'on voyait déjà, c'est qu'il n'y en avait aucun du côté de la défense. Il ne semblait pas que l'Espagnol eût pris souci d'en faire citer à sa décharge. Avait-il donc dédaigné tout témoignage qui aurait pu se produire en sa faveur, ou s'était-il trouvé dans l'impossibilité d'en appeler à son profit? On allait bientôt le savoir. En tout cas, il ne semblait pas qu'il pût y avoir de doute possible sur l'issue de l'affaire.
Cependant un indéfinissable pressentiment s'était emparé de James Burbank. N'était-ce pas dans cette même ville de Saint-Augustine qu'il avait déjà porté plainte contre Texar? En excipant d'un incontestable alibi, l'Espagnol n'avait-il pas su échapper aux arrêts de la justice? Un tel rapprochement devait s'établir dans l'esprit de l'auditoire, car cette première affaire ne remontait qu'à quelques semaines.
Texar, amené par des agents, parut aussitôt que le Conseil fut entré en séance. On le conduisit au banc des accusés. Il s'y assit tranquillement. Rien, sans doute, et en aucune circonstance, ne semblait devoir troubler son impudence naturelle. Un sourire de dédain pour ses juges, un regard plein d'assurance à ceux de ses amis qu'il reconnut dans la salle, plein de haine quand il le dirigea vers James Burbank, telle fut son attitude, en attendant que le colonel Gardner procédât à l'interrogatoire.
En présence de l'homme qui leur avait fait tant de mal, qui pouvait leur en faire tant encore, James Burbank, Gilbert, Mars, ne se maîtrisaient pas sans peine.
L'interrogatoire commença par les formalités d'usage, à l'effet de constater l'identité du prévenu.
«Votre nom? demanda le colonel Gardner.
— Texar.
— Votre âge?
— Trente-cinq ans.
— Où demeurez-vous?
— À Jacksonville, tienda de Torillo.
— Je vous demande quel est votre domicile habituel?
— Je n'en ai pas.»
Comme James Burbank et les siens sentirent battre leur coeur, lorsqu'ils entendirent cette réponse, faite d'un ton qui dénotait chez l'accusé la ferme volonté de ne point faire connaître le lieu de sa résidence.
Et, en effet, malgré l'insistance du président, Texar persista à dire qu'il n'avait pas de domicile fixe. Il se donna pour un nomade, un coureur des bois, un chasseur des immenses forêts du territoire, un habitué des cyprières, couchant sous les huttes, vivant de son fusil et de ses appeaux, à l'aventure. On ne put pas en tirer autre chose.
«Soit, répondit le colonel Gardner. Peu importe, après tout.
— Peu importe, en effet, répondit effrontément Texar. Admettons, si vous le voulez, colonel, que mon domicile est maintenant le fort Marion de Saint-Augustine, où l'on me détient contre tout droit. — De quoi suis-je accusé, s'il vous plaît, ajouta-t-il, comme s'il eût voulu, dès le début, diriger cet interrogatoire.
— Texar, reprit le colonel Gardner, vous n'êtes point recherché pour les faits qui se sont passés à Jacksonville. Une proclamation du commodore Dupont déclare que le gouvernement n'entend pas intervenir dans les révolutions locales, qui ont substitué, aux autorités régulières du comté, de nouveaux magistrats, quels qu'ils fussent. La Floride est rentrée maintenant sous le pavillon fédéral, et le gouvernement du Nord procédera bientôt à sa nouvelle organisation.
— Si je ne suis pas poursuivi pour avoir renversé la municipalité de Jacksonville, et cela d'accord avec la majorité de la population, demanda Texar, pourquoi suis-je traduit devant ce Conseil de guerre?
— Je vais vous le dire, puisque vous feignez de l'ignorer, répliqua le colonel Gardner. Des crimes de droit commun ont été commis pendant que vous exerciez les fonctions de premier magistrat de la ville. On vous accuse d'avoir excité la partie violente de la population à les commettre.
— Lesquels?
— Tout d'abord, il s'agit du pillage de la plantation de
Camdless-Bay, sur laquelle s'est ruée une bande de malfaiteurs…
— Et une troupe de soldats dirigés par un officier de la milice, ajouta vivement l'Espagnol.
— Soit, Texar. Mais il y a eu pillage, incendie, attaque à main armée, contre l'habitation d'un colon, dont le droit était de repousser une pareille agression — ce qu'il a fait.
— Le droit? répondit Texar. Le droit n'était pas du côté de celui qui refusait d'obéir aux ordres d'un Comité institué régulièrement. James Burbank — puisqu'il s'agit de lui — avait affranchi ses esclaves, en bravant le sentiment public qui est esclavagiste en Floride, comme chez la plupart des États du sud de l'Union. Cet acte pouvait amener de graves désastres dans les autres plantations du pays, en excitant les Noirs à la révolte. Le Comité de Jacksonville a décidé que, dans les circonstances actuelles, il devait intervenir. S'il n'a point annulé l'acte d'affranchissement, si imprudemment proclamé par James Burbank, il a voulu, du moins, que les nouveaux affranchis fussent rejetés hors du territoire. James Burbank ayant refusé d'obéir à cet ordre, le Comité a dû agir par la force, et voilà pourquoi la milice, à laquelle s'était jointe une partie de la population, a provoqué la dispersion des anciens esclaves de Camdless-Bay.
— Texar, répondit le colonel Gardner, vous envisagez ces faits de violence à un point de vue que le Conseil ne peut admettre. James Burbank, nordiste d'origine, avait agi dans la plénitude de son droit, en émancipant son personnel. Donc, rien ne saurait excuser les excès, dont son domaine a été le théâtre.
— Je pense, reprit Texar, que je perdrais mon temps à discuter mes opinions devant le Conseil. Le Comité de Jacksonville a cru devoir faire ce qu'il a fait. Me poursuit-on comme président de ce Comité, et prétend-on faire retomber sur moi seul la responsabilité de ses actes?
— Oui, sur vous, Texar, sur vous, qui non seulement étiez le président de ce Comité, mais qui avez en personne conduit les bandes de pillards lancées sur Camdless-Bay.
— Prouvez-le! répondit froidement Texar. Y a-t-il un seul témoin qui m'ait vu au milieu des citoyens et des soldats de la milice, chargés de faire exécuter les ordres du Comité?»
Sur cette réponse, le colonel Gardner pria James Burbank de faire sa déposition.
James Burbank raconta les faits qui s'étaient accomplis depuis le moment où Texar et ses partisans avaient renversé les autorités régulières de Jacksonville. Il insista principalement sur l'attitude de l'accusé, qui avait poussé la populace contre son domaine.
Cependant, à la demande que lui fit le colonel Gardner relativement à la présence de Texar parmi les assaillants, il dut répondre qu'il n'avait pu la constater par lui-même. On sait, en effet, que John Bruce, l'émissaire de M. Harvey, interrogé par James Burbank au moment où il venait de pénétrer dans Castle- House, n'avait pu dire si l'Espagnol s'était mis à la tête de cette horde de malfaiteurs.
«En tout cas ce qui n'est douteux pour personne, ajouta James Burbank, c'est que c'est à lui que revient toute la responsabilité de ce crime. C'est lui qui a provoqué les assaillants à l'envahissement de Camdless-Bay, et il n'a pas tenu à lui que ma propre demeure, livrée aux flammes, n'eût été détruite avec ses derniers défenseurs. Oui, sa main est dans tout ceci, comme nous allons la retrouver dans un acte plus criminel encore!»
James Burbank se tut alors. Avant d'arriver au fait de l'enlèvement, il convenait d'en finir avec cette première partie de l'accusation, portant sur l'attaque de Camdless-Bay.
«Ainsi, reprit le colonel Gardner, en s'adressant à l'Espagnol, vous croyez n'avoir qu'une part dans la responsabilité qui incomberait tout entière au Comité pour l'exécution de ses ordres?
— Absolument.
— Et vous persistez à soutenir que vous n'étiez pas à la tête des assaillants qui ont envahi Camdless-Bay?
— Je persiste, répondit Texar. Pas un seul témoin ne peut venir affirmer qu'il m'ait vu. Non! Je n'étais pas parmi les courageux citoyens qui ont voulu faire exécuter les ordres du Comité! Et j'ajoute que, ce jour-là, j'étais même absent de Jacksonville!
— Oui!… cela est possible, après tout, dit alors James Burbank, qui trouva le moment venu de relier la première partie de l'accusation à la seconde.
— Cela est certain, répondit Texar.
— Mais, si vous n'étiez pas parmi les pillards de Camdless-Bay, reprit James Burbank, c'est que vous attendiez à la crique Marino l'occasion de commettre un autre crime!
— Je n'étais pas plus à la crique Marino, répondit imperturbablement Texar, que je n'étais au milieu des assaillants, pas plus, je le répète, que je n'étais ce jour-là à Jacksonville!»
On ne l'a point oublié: John Bruce avait également déclaré à James Burbank que, si Texar ne se trouvait pas avec les assaillants, il n'avait pas paru à Jacksonville pendant quarante-huit heures, c'est-à-dire du 2 au 4 mars.
Cette circonstance amena donc le président du Conseil de guerre à lui poser la question suivante:
«Si vous n'étiez pas à Jacksonville ce jour-là, voulez-vous dire où vous étiez?
— Je le dirai quand il sera temps, répondit simplement Texar. Il me suffit, pour l'heure, d'avoir établi que je n'ai pas pris part personnellement à l'envahissement de la plantation. — Et, maintenant, colonel, de quoi suis-je accusé encore?»
Texar, les bras croisés, jetant un regard plus impudent que jamais sur ses accusateurs, les bravait en face.
L'accusation ne se fit pas attendre. Ce fut le colonel Gardner qui la formula, et, cette fois, il devait être difficile d'y répondre.
«Si vous n'étiez pas à Jacksonville, dit le colonel, le rapporteur sera fondé à prétendre que vous étiez à la crique Marino.
— À la crique Marino?… Et qu'y aurais-je fait?
— Vous y avez enlevé ou fait enlever une enfant, Diana Burbank, fille de James Burbank, et Zermah, femme du métis Mars, ici présent, laquelle accompagnait cette petite fille.
— Ah! c'est moi qu'on accuse de cet enlèvement?… dit Texar d'un ton profondément ironique.
— Oui!… Vous!… s'écrièrent à la fois James Burbank, Gilbert,
Mars, qui n'avaient pu se retenir.
— Et pourquoi serait-ce moi, s'il vous plaît, répondit Texar, et non toute autre personne?
— Parce que vous seul aviez intérêt à commettre ce crime, répondit le colonel.
— Quel intérêt?
— Une vengeance à exercer contre la famille Burbank. Plus d'une fois déjà, James Burbank a dû porter plainte contre vous. Si, par suite d'alibis que vous invoquiez fort à propos, vous n'avez pas été condamné, vous avez manifesté à diverses reprises l'intention de vous venger de vos accusateurs.
— Soit! répondit Texar. Qu'entre James Burbank et moi, il y ait une haine implacable, je ne le nie pas. Que j'aie eu intérêt à lui briser le coeur en faisant disparaître son enfant, je ne le nie pas davantage. Mais que je l'aie fait, c'est autre chose! Y a-t-il un témoin qui m'ait vu?…
— Oui», répondit le colonel Gardner.
Et aussitôt il pria Alice Stannard de vouloir bien faire sa déposition sous serment.
Miss Alice raconta alors ce qui s'était passé à la crique Marino, non sans que l'émotion lui coupât plusieurs fois la parole. Elle fut absolument affirmative sur le fait incriminé. En sortant du tunnel, Mme Burbank et elle avaient entendu un nom crié par Zermah, et ce nom, c'était celui de Texar. Toutes deux, après avoir heurté les cadavres des Noirs assassinés, s'étaient précipitées vers la rive du fleuve. Deux embarcations s'en éloignaient, l'une qui entraînait les victimes, l'autre sur laquelle Texar se tenait debout à l'arrière. Et, dans un reflet que l'incendie des chantiers de Camdless-Bay étendait jusqu'au Saint-John, Miss Alice avait parfaitement reconnu l'Espagnol.
«Vous le jurez? dit le colonel Gardner.
— Je le jure!» répondit la jeune fille.
Après une déclaration aussi précise, il ne pouvait plus y avoir aucun doute possible sur la culpabilité de Texar. Et, cependant, James Burbank, ses amis, ainsi que tout l'auditoire, purent observer que l'accusé n'avait rien perdu de son assurance habituelle.
«Texar, qu'avez-vous à répondre à cette déposition? demanda le président du conseil.
— Ceci, répliqua l'Espagnol. Je n'ai point la pensée d'accuser Miss Alice Stannard de faux témoignage. Je ne l'accuserai pas davantage de servir les haines de la famille Burbank, en affirmant sous serment que je suis l'auteur d'un enlèvement dont je n'ai entendu parler qu'après mon arrestation. Seulement, j'affirme qu'elle se trompe quand elle dit m'avoir vu, debout, sur l'une des embarcations qui s'éloignaient de la crique Marino.
— Cependant, reprit le colonel Gardner, si Miss Alice Stannard peut s'être trompée sur ce point, elle ne peut se tromper en disant qu'elle a entendu Zermah crier: À moi… c'est Texar!
— Eh bien, répondit l'Espagnol, si ce n'est pas Miss Alice
Stannard qui s'est trompée, c'est Zermah, voilà tout.
— Zermah aurait crié: c'est Texar! et ce ne serait pas vous qui auriez été présent au moment du rapt?
— Il le faut bien, puisque je n'étais pas dans l'embarcation, et que je ne suis pas même venu à la crique Marino.
— Il s'agit de le prouver.
— Quoique ce ne soit pas à moi de faire la preuve, mais à ceux qui m'accusent, rien ne sera plus facile.
— Encore un alibi?… dit le colonel Gardner.
— Encore!» répondit froidement Texar.
À cette réponse, il se produisit dans le public un mouvement d'ironie, un murmure de doute, qui n'était rien moins que favorable à l'accusé.
«Texar, demanda le colonel Gardner, puisque vous arguez d'un nouvel alibi, pouvez-vous l'établir?
— Facilement, répondit l'Espagnol, et, pour cela, il me suffira de vous adresser une question, colonel?
— Parlez.
— Colonel Gardner, ne commandiez-vous pas les troupes de débarquement lors de la prise de Fernandina et du fort Clinch par les fédéraux?
— En effet.
— Vous n'avez point oublié, sans doute, qu'un train, fuyant vers Cedar-Keys, a été attaqué par la canonnière _Ottawa _sur le pont qui relie l'île Amélia au continent?
— Parfaitement.
— Or, le wagon de queue de ce train étant resté en détresse sur le pont, un détachement des troupes fédérales s'empara de tous les fugitifs qu'il renfermait, et ces prisonniers, dont on prit les noms et le signalement, ne recouvrèrent leur liberté que quarante- huit heures plus tard.
— Je le sais, répondit le colonel Gardner.
— Eh bien, j'étais parmi ces prisonniers.
— Vous?
— Moi!»
Un nouveau murmure, plus désapprobateur encore, accueillit cette déclaration si inattendue.
«Donc, reprit Texar, puisque ces prisonniers ont été gardés à vue du 2 au 4 mars, et que l'envahissement de la plantation comme l'enlèvement qui m'est reproché, ont eu lieu dans la nuit du 3 mars, il est matériellement impossible que j'en sois l'auteur. Donc, Alice Stannard ne peut avoir entendu Zermah crier mon nom. Donc, elle ne peut m'avoir vu sur l'embarcation qui s'éloignait de la crique Marino, puisque, en ce moment, j'étais détenu par les autorités fédérales!
— Cela est faux! s'écria James Burbank. Cela ne peut pas être!…
— Et moi, ajouta Miss Alice, je jure que j'ai vu cet homme, et que je l'ai reconnu!
— Consultez les pièces», se contenta de répondre Texar.
Le colonel Gardner fit chercher parmi les pièces, mises à la disposition du commodore Dupont à Saint-Augustine, celle qui concernait les prisonniers faits le jour de la prise de Fernandina dans le train de Cedar-Keys. On la lui apporta, et il dut constater, en effet, que le nom de Texar s'y trouvait avec son signalement.
Il n'y avait donc plus de doute. L'Espagnol ne pouvait être accusé de ce rapt. Miss Alice se trompait, en affirmant le reconnaître. Il n'avait pu être, ce soir-là, à la crique Marino. Son absence de Jacksonville, pendant quarante-huit heures, s'expliquait tout naturellement: il était alors prisonnier à bord de l'un des bâtiments de l'escadre.
Ainsi, cette fois encore, un indiscutable alibi, appuyé sur une pièce officielle, venait innocenter Texar du crime dont on l'accusait. C'était à se demander, vraiment, si, dans les diverses plaintes antérieurement portées contre lui, il n'y avait pas eu erreur manifeste, ainsi qu'il fallait bien le reconnaître aujourd'hui pour cette double affaire de Camdless-Bay et de la crique Marino.
James Burbank, Gilbert, Mars, Miss Alice, furent accablés par le dénouement de ce procès. Texar leur échappait encore, et, avec lui, toute chance de jamais apprendre ce qu'étaient devenues Dy et Zermah.
En présence de l'alibi invoqué par l'accusé, le jugement du Conseil de guerre ne pouvait être douteux. Texar fut renvoyé des fins de la plainte portée contre lui, sur les deux chefs de pillage et d'enlèvement. Il sortit donc de la salle d'audience, la tête haute, au milieu des bruyants hurrahs de ses amis.
Le soir même, l'Espagnol avait quitté Saint-Augustine, et nul n'aurait pu dire en quelle région de la Floride il était allé reprendre sa mystérieuse vie d'aventure.
VII
Derniers mots et dernier soupir
Ce jour même, 17 mars, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille, rentraient avec le mari de Zermah à la plantation de Camdless-Bay.
On ne put cacher la vérité à Mme Burbank. La malheureuse mère en reçut un nouveau coup, qui pouvait être mortel dans l'état de faiblesse où elle se trouvait.
Cette dernière tentative pour connaître le sort de l'enfant n'avait pas abouti. Texar s'était refusé à répondre. Et comment l'y eût-on obligé, puisqu'il prétendait ne point être l'auteur de l'enlèvement? Non seulement il le prétendait, mais, par un alibi non moins inexplicable que les précédents, il prouvait qu'il n'avait pu être à la crique Marino au moment où s'accomplissait le crime. Puisqu'il avait été absous de l'accusation lancée contre lui, il n'y avait plus à lui donner le choix entre une peine et un aveu qui aurait pu mettre sur la trace de ses victimes.
«Mais, si ce n'est pas Texar, répétait Gilbert, qui donc est coupable de ce crime?
— Il a pu être exécuté par des gens à lui, répondit M. Stannard, et sans qu'il ait été présent!
— Ce serait la seule explication à donner, répliquait Edward
Carrol.
— Non, mon père, non, monsieur Carrol! affirmait Miss Alice.
Texar était dans l'embarcation qui entraînait notre pauvre petite
Dy! Je l'ai vu… je l'ai reconnu, au moment où Zermah jetait son
nom dans un dernier appel!… Je l'ai vu… je l'ai vu!»
Que répondre à la déclaration si formelle de la jeune fille? Aucune erreur de sa part n'était possible, répétait-elle à Castle- House, comme elle l'avait juré devant le Conseil de guerre. Et pourtant, si elle ne se trompait pas, comment l'Espagnol pouvait- il se trouver à ce moment parmi les prisonniers de Fernandina, détenus à bord de l'un des bâtiments de l'escadre du commodore Dupont?
C'était inexplicable. Toutefois, si les autres pouvaient avoir un doute quelconque, Mars, lui, n'en avait pas. Il ne cherchait pas à comprendre ce qui paraissait être incompréhensible. Il était résolu à se jeter sur la piste de Texar, et, s'il le retrouvait, il saurait bien lui faire avouer son secret, dût-il le lui arracher par la torture!
«Tu as raison, Mars, répondit Gilbert. Mais il faut, au besoin, se
passer de ce misérable, puisqu'on ignore ce qu'il est devenu!…
Il faut reprendre nos recherches!… Je suis autorisé à rester à
Camdless-Bay tout le temps qui sera nécessaire, et dès demain…
— Oui, monsieur Gilbert, dès demain!» répondit Mars.
Et le métis regagna sa chambre, où il put donner un libre cours à sa douleur comme à sa colère.
Le lendemain, Gilbert et Mars firent leurs préparatifs de départ.
Ils voulaient consacrer cette journée à fouiller avec plus de soin
les moindres criques et les plus petits îlots, en amont de
Camdless-Bay et sur les deux rives du Saint-John.
Pendant leur absence, James Burbank et Edward Carrol allaient prendre leurs dispositions pour entreprendre une campagne plus complète. Vivres, munitions, moyens de transport, personnel, rien ne serait négligé pour qu'elle pût être menée à bonne fin. S'il fallait s'engager jusque dans les régions sauvages de la Basse- Floride, au milieu des marécages du sud, à travers les Everglades, on s'y engagerait. Il était impossible que Texar eût quitté le territoire floridien. À remonter vers le nord, il aurait trouvé la barrière de troupes fédérales qui stationnaient sur la frontière de la Géorgie. À tenter de fuir par mer, il ne l'aurait pu qu'en essayant de franchir le détroit de Bahama, afin de chercher asile dans les Lucayes anglaises. Or, les navires du commodore Dupont occupaient les passes depuis Mosquito-Inlet jusqu'à l'entrée de ce détroit. Les chaloupes exerçaient un blocus effectif sur le littoral. De ce côté, aucune chance d'évasion ne s'offrait à l'Espagnol. Il devait être en Floride, caché sans doute là où, depuis quinze jours, ses victimes étaient gardées par l'Indien Squambô. L'expédition projetée par James Burbank aurait donc pour but de rechercher ses traces sur tout le territoire floridien.
Du reste, ce territoire jouissait maintenant d'une tranquillité complète, due à la présence des troupes nordistes et des bâtiments qui en bloquaient la côte orientale.
Il va sans dire que le calme régnait également à Jacksonville. Les anciens magistrats avaient repris leur place dans la municipalité. Plus de citoyens emprisonnés pour leurs opinions tièdes ou contraires. Dispersion totale des partisans de Texar, qui, dès la première heure, avaient pu s'enfuir à la suite des milices floridiennes.
Au surplus, la guerre de Sécession se continuait dans le centre des États-Unis à l'avantage marqué des fédéraux. Le 18 et le 19, la première division de l'armée du Potomac avait débarqué au fort Monroe. Le 22, la seconde se préparait à quitter Alexandria pour la même destination. Malgré le génie militaire de cet ancien professeur de chimie, J. Jackson, désigné sous le nom de Stonewal Jackson, le «mur de pierre», les sudistes allaient être battus, dans quelques jours, au combat de Kernstown. Il n'y avait donc actuellement rien à craindre d'un soulèvement de la Floride, qui s'était toujours montrée un peu indifférente, on ne saurait trop le signaler, aux passions du Nord et du Sud.
Dans ces conditions, le personnel de Camdless-Bay, dispersé après l'envahissement de la plantation, avait pu rentrer peu à peu. Depuis la prise de Jacksonville, les arrêtés de Texar et de son Comité, relatifs à l'expulsion des esclaves affranchis, n'avaient plus aucune valeur. À cette date du 17 mars, la plupart des familles de Noirs, revenues sur le domaine, s'occupaient déjà de relever les baraccons. En même temps, de nombreux ouvriers déblayaient les ruines des chantiers et des scieries, afin de rétablir l'exploitation régulière des produits de Camdless-Bay. Perry et les sous-régisseurs y déployaient une grande activité sous la direction d'Edward Carrol. Si James Burbank lui laissait le soin de tout réorganiser, c'est qu'il avait, lui, une autre tâche à remplir — celle de retrouver son enfant. Aussi, en prévision d'une campagne prochaine, réunissait-il tous les éléments de son expédition. Un détachement de douze Noirs affranchis, choisis parmi les plus dévoués de la plantation, furent désignés pour l'accompagner dans ses recherches. On peut être sûr que ces braves gens s'y appliqueraient de coeur et d'âme.
Restait donc à décider comment l'expédition serait conduite. À ce sujet, il y avait lieu d'hésiter. En effet, sur quelle partie du territoire les recherches seraient-elles d'abord dirigées? Cette question devait évidemment primer toutes les autres.
Une circonstance inespérée, due uniquement au hasard, allait indiquer avec une certaine précision quelle piste il convenait de suivre au début de la campagne.
Le 19, Gilbert et Mars, partis dès le matin de Castle-House, remontaient rapidement le Saint-John dans une des plus légères embarcations de Camdless-Bay. Aucun des Noirs de la plantation ne les accompagnait pendant ces explorations qu'ils recommençaient chaque jour sur les deux berges du fleuve. Ils tenaient à opérer aussi secrètement que possible, afin de ne point donner l'éveil aux espions qui pouvaient surveiller les abords de Castle-House par ordre de Texar.
Ce jour-là, tous deux se glissaient le long de la rive gauche. Leur canot, s'introduisant à travers les grandes herbes, derrière les îlots détachés par la violence des eaux à l'époque des fortes marées d'équinoxe, ne courait aucun risque d'être aperçu. Pour des embarcations naviguant dans le lit du fleuve, il n'eût même pas été visible. Pas davantage de la berge elle-même, dont la hauteur le mettait à l'abri des regards de quiconque se fût aventuré sous son fouillis de verdure.
Il s'agissait, ce jour-là, de reconnaître les criques et les rios les plus secrets que les comtés de Duval et de Putnam déversent dans le Saint-John.
Jusqu'au hameau de Mandarin, l'aspect du fleuve est presque marécageux. À mer haute, les eaux s'étendent sur ces rives, extrêmement basses, qui ne découvrent qu'à mi-marée, lorsque le jusant est suffisamment établi pour ramener le Saint-John à son étiage normal. Sur la rive droite, toutefois, le niveau du sol est plus en relief. Les champs de maïs y sont à l'abri de ces inondations périodiques qui n'auraient permis aucune culture. On peut même donner le nom de coteau à cet emplacement où s'étagent les quelques maisons de Mandarin, et qui se termine par un cap projeté jusqu'au milieu du chenal.
Au delà, de nombreuses îles occupent le lit plus rétréci du fleuve, et c'est en reflétant les panaches blanchâtres de leurs magnifiques magnoliers que les eaux, divisées en trois bras, montent avec le flux ou descendent avec le reflux — ce dont le service de la batellerie peut profiter deux fois par vingt-quatre heures.
Après s'être engagés dans le bras de l'ouest, Gilbert et Mars fouillaient les moindres interstices de la berge. Ils cherchaient si quelque embouchure de rio ne s'ouvrait pas sous le branchage des tulipiers, afin d'en suivre les sinuosités jusque dans l'intérieur. Là on ne voyait déjà plus les vastes marécages du bas fleuve. C'étaient des vallons hérissés de fougères arborescentes et de liquidambars dont les premières floraisons, mélangées aux guirlandes de serpentaires et d'aristoloches, imprégnaient l'air de parfums pénétrants. Mais, en ces différents endroits, les rios ne présentaient aucune profondeur. Ils ne s'échappaient que sous la forme de filets d'eau, impropres même à la navigation d'un squif, et le jusant les laissait bientôt à sec. Aucune cabane sur leur bord. À peine quelques huttes de chasseurs, vides alors, et qui ne paraissaient pas avoir été récemment occupées. Parfois, à défaut d'êtres humains, on eût pu croire que divers animaux y avaient établi leur domicile habituel. Aboiements de chiens, miaulements de chats, coassements de grenouilles, sifflements de reptiles, glapissements de renards, ces bruits variés frappaient tout d'abord l'oreille. Cependant, il n'y avait là ni renards, ni chats, ni grenouilles, ni chiens, ni serpents. Ce n'étaient que les cris d'imitation de l'oiseau-chat, sorte de grive brunâtre, noire de tête, rouge-orange de croupion, que l'approche du canot faisait partir à tire d'aile.
Il était environ trois heures après-midi. À ce moment, la légère embarcation donnait de l'avant sous un sombre fouillis de gigantesques roseaux, lorsqu'un violent coup de la gaffe, manoeuvrée par Mars, lui fit franchir une barrière de verdure qui semblait être impénétrable. Au delà s'arrondissait une sorte d'entaille, d'un demi-acre d'étendue, dont les eaux, abritées sous l'épais dôme des tulipiers, ne devaient jamais s'être échauffées aux rayons du soleil.
«Voilà un étang que je ne connaissais pas, dit Mars, qui se redressait afin d'observer la disposition des berges au delà de l'entaille.
— Visitons-le, répondit Gilbert. Il doit communiquer avec le chapelet des lagons, creusés à travers cette lagune. Peut-être sont-ils alimentés par un rio, qui nous permettrait de remonter à l'intérieur du territoire?
— En effet, monsieur Gilbert, répondit Mars, et j'aperçois l'ouverture d'une passe dans le nord-ouest de nous.
— Pourrais-tu dire, demanda le jeune officier, en quel endroit nous sommes?
— Au juste, non, répondit Mars, à moins que ce ne soit cette lagune qu'on appelle la Crique-Noire. Pourtant, je croyais, comme tous les gens du pays, qu'il était impossible d'y pénétrer et qu'elle n'avait aucune communication avec le Saint-John.
— Est-ce qu'il n'existait pas autrefois, dans cette crique, un fortin élevé contre les Séminoles?
— Oui, monsieur Gilbert. Mais, depuis bien des années déjà, l'entrée de la crique s'est fermée sur le fleuve, et le fortin a été abandonné. Pour mon compte, je n'y suis jamais allé, et, maintenant, il ne doit plus en rester que des ruines.
— Essayons de l'atteindre, dit Gilbert.
— Essayons, répondit Mars, quoique ce soit probablement bien difficile. L'eau ne tardera pas à disparaître, et le marécage ne nous offrira pas un sol assez résistant pour y marcher.
— Évidemment, Mars. Aussi, tant qu'il y aura assez d'eau, devrons-nous rester dans l'embarcation.
— Ne perdons pas un instant, monsieur Gilbert. Il est déjà trois heures, et la nuit viendra vite sous ces arbres.»
C'était la Crique-Noire, en effet, dans laquelle Gilbert et Mars venaient de pénétrer, grâce à ce coup de gaffe, qui avait lancé leur embarcation à travers la barrière de roseaux. On le sait, cette lagune n'était praticable que pour de légers squifs, semblables à celui dont se servait habituellement Squambô, lorsque son maître ou lui s'aventurait sur le cours du Saint-John. D'ailleurs, pour arriver au blockhaus, situé vers le milieu de cette crique, à travers l'inextricable lacis des îlots et des passes, il fallait être familiarisé avec leurs mille détours, et, depuis de longues années, personne ne s'y était jamais hasardé. On ne croyait même plus à l'existence du fortin. De là, sécurité complète pour l'étrange et malfaisant personnage qui en avait fait son repaire habituel. De là, le mystère absolu qui entourait l'existence privée de Texar.
Il eût fallu le fil d'Ariane pour se guider à travers ce labyrinthe toujours obscur, même au moment où le soleil passait au méridien. Toutefois, à défaut de ce fil, il se pouvait que le hasard permît de découvrir l'îlot central de la Crique-Noire.
Ce fut donc à ce guide inconscient que durent s'abandonner Gilbert et Mars. Lorsqu'ils eurent franchi la première entaille, ils s'engagèrent à travers les canaux, dont les eaux grossissaient alors avec la marée montante, même dans les plus étroits, lorsque la navigation y semblait praticable. Ils allaient comme s'ils eussent été entraînés par quelque pressentiment secret, sans se demander de quelle façon ils pourraient revenir en arrière. Puisque tout le comté devait être exploré par eux, il importait que rien de cette lagune n'échappât à leur investigation.
Après une demi-heure d'efforts, à l'estime de Gilbert, le canot devait s'être avancé d'un bon mille à travers la crique. Plus d'une fois, arrêté par quelque infranchissable berge, il avait dû se retirer d'une passe pour en suivre une autre. Nul doute, pourtant, que la direction générale eût été vers l'ouest. Le jeune officier ni Mars n'avaient encore essayé de prendre terre — ce qu'ils n'auraient pas fait sans difficulté, puisque le sol des îlots était à peine élevé au-dessus de l'étiage moyen du fleuve. Mieux valait ne pas quitter la légère embarcation, tant que le manque d'eau n'arrêterait pas sa marche.
Cependant, ce n'était pas sans de grands efforts que Gilbert et Mars avaient franchi ce mille. Si vigoureux qu'il fût, le métis dut prendre un peu de repos. Mais il ne voulut le faire qu'au moment où il eut atteint un îlot plus vaste et plus haut de terrain, auquel arrivaient quelques rayons de lumière à travers la trouée de ses arbres.
«Eh, voilà qui est singulier! dit-il.
— Qu'y a-t-il?… demanda Gilbert.
— Des traces de culture sur cet îlot», répondit Mars.
Tous deux débarquèrent et prirent pied sur une berge un peu moins marécageuse.
Mars ne se trompait pas. Les traces de culture apparaissaient visiblement; quelques ignames poussaient çà et là; le sol se bossuait de quatre à cinq sillons, creusés de main d'homme; une pioche abandonnée était encore fichée dans la terre.
«La crique est donc habitée?… demanda Gilbert.
— Il faut le croire, répondit Mars, ou, tout au moins, est-elle connue des quelques coureurs du pays, peut-être des Indiens nomades, qui y font pousser quelques légumes.
— Il ne serait pas impossible alors qu'ils eussent bâti des habitations… des cabanes…
— En effet, monsieur Gilbert, et, s'il s'en trouve une, nous saurons bien la découvrir.»
Il y avait grand intérêt à savoir quelles sortes de gens pouvaient fréquenter cette Crique-Noire, s'il s'agissait de chasseurs des basses régions, qui s'y rendaient secrètement, ou de Séminoles, dont les bandes fréquentent encore les marécages de la Floride.
Donc, sans songer au retour, Gilbert et Mars reprirent leur embarcation, et s'enfoncèrent plus profondément à travers les sinuosités de la crique. Il semblait qu'une sorte de pressentiment les attirât vers ses plus sombres réduits. Leurs regards, faits à l'obscurité relative que l'épaisse ramure entretenait à la surface des îlots, se plongeaient en toutes directions. Tantôt, ils croyaient apercevoir une habitation, et ce n'était qu'un rideau de feuillage, tendu d'un tronc à l'autre. Tantôt ils se disaient: «Voilà un homme, immobile, qui nous regarde!» et il n'y avait là qu'une vieille souche bizarrement tordue, dont le profil reproduisait quelque silhouette humaine. Ils écoutaient alors… Peut-être ce qui ne leur arrivait pas aux yeux, arriverait-il à leurs oreilles? Il suffisait du moindre bruit pour déceler la présence d'un être vivant en cette région déserte.
Une demi-heure après leur première halte, tous deux étaient arrivés près de l'îlot central. Le blockhaus en ruine s'y cachait si complètement au plus épais du massif qu'ils n'en pouvaient rien apercevoir. Il semblait même que la crique se terminait en cet endroit, que les passes obstruées devenaient innavigables. Là, encore une infranchissable barrière de halliers et de buissons se dressait entre les derniers détours des canaux et les marécageuses forêts, dont l'ensemble s'étend à travers le comté de Duval, sur la gauche du Saint-John.
«Il me paraît impossible d'aller plus loin, dit Mars. L'eau manque, monsieur Gilbert…
— Et cependant, reprit le jeune officier, nous n'avons pu nous tromper aux traces de culture. Des êtres humains fréquentent cette crique. Peut-être y étaient-ils récemment? Peut-être y sont-ils encore?…
— Sans doute, reprit Mars, mais il faut profiter de ce qui reste de jour pour regagner le Saint-John. La nuit commence à se faire, l'obscurité sera bientôt profonde, et comment se reconnaître au milieu de ces passes? Je crois, monsieur Gilbert, qu'il est prudent de revenir sur nos pas, quitte à recommencer notre exploration demain au point du jour. Retournons, comme d'habitude, à Castle-House. Nous dirons ce que nous avons vu, nous organiserons une reconnaissance plus complète de la Crique-Noire dans de meilleures conditions…
— Oui… il le faut, répondit Gilbert. Cependant, avant de partir, j'aurais voulu…»
Gilbert était resté immobile, jetant un dernier regard sous les arbres, et il allait donner l'ordre de repousser l'embarcation, lorsqu'il arrêta Mars d'un geste.
Le métis suspendit aussitôt sa manoeuvre, et, debout, l'oreille tendue, il écouta.
Un cri, ou plutôt une sorte de gémissement continu qu'on ne pouvait confondre avec les bruits habituels de la forêt, se faisait entendre. C'était comme une lamentation de désespoir, la plainte d'un être humain — plainte arrachée par de vives souffrances. On eût dit le dernier appel d'une voix qui allait s'éteindre.
«Un homme est là!… s'écria Gilbert. Il demande du secours!… Il se meurt peut-être!
— Oui! répondit Mars. Il faut aller à lui!… Il faut savoir qui il est!… Débarquons!»
Ce fut fait en un instant. L'embarcation ayant été solidement attachée à la berge, Gilbert et Mars sautèrent sur l'îlot et s'enfoncèrent sous les arbres.
Là, encore, il y avait quelques traces sur des sentes frayées à travers la futaie, même des pas d'hommes, dont les dernières lueurs du jour laissaient apercevoir l'empreinte.
De temps en temps, Mars et Gilbert s'arrêtaient. Ils écoutaient. Les plaintes se faisaient-elles encore entendre? C'était sur elles, sur elles seules, qu'ils pouvaient se guider.
Tous deux les entendirent de nouveau, très rapprochées cette fois. Malgré l'obscurité qui devenait de plus en plus profonde, il ne serait sans doute pas impossible d'arriver à l'endroit d'où elles partaient.
Soudain un cri plus douloureux retentit. Il n'y avait pas à se tromper sur la direction à suivre. En quelques pas, Gilbert et Mars eurent franchi un épais hallier, et ils se trouvèrent en présence d'un homme, étendu près d'une palissade, qui râlait déjà.
Frappé d'un coup de couteau à la poitrine, un flot de sang inondait ce malheureux. Les derniers souffles s'exhalaient de ses lèvres. Il n'avait plus que quelques instants à vivre.
Gilbert et Mars s'étaient penchés sur lui. Il rouvrit les yeux, mais essaya vainement de répondre aux questions qui lui furent faites.
«Il faut le voir, cet homme! s'écria Gilbert. Une torche… une branche enflammée!»
Mars avait déjà arraché la branche d'un des arbres résineux qui poussaient en grand nombre sur l'îlot. Il l'enflamma au moyen d'une allumette, et sa lueur fuligineuse jeta quelque clarté dans l'ombre.
Gilbert s'agenouilla près du mourant. C'était un noir, un esclave, jeune encore. Sa chemise écartée laissait voir un trou béant à sa poitrine dont le sang s'échappait. La blessure devait être mortelle, le coup de couteau ayant traversé le poumon.
«Qui es-tu?… Qui es-tu?» demanda Gilbert.
Nulle réponse.
«Qui t'a frappé?»
L'esclave ne pouvait plus proférer une seule parole.
Cependant Mars agitait la branche, afin de reconnaître le lieu où ce meurtre avait été commis.
Il aperçut alors la palissade, et, à travers la poterne entrouverte, la silhouette indécise du blockhaus. C'était, en effet, le fortin de la Crique-Noire dont on ne connaissait même plus l'existence dans cette partie du comté de Duval.
«Le fortin!» s'écria Mars.
Et, laissant son maître près du pauvre Noir qui agonisait, il s'élança à travers la poterne.
En un instant, Mars eut parcouru l'intérieur du blockhaus, il eut visité les chambres qui s'ouvraient de part et d'autre sur le réduit central. Dans l'une, il trouva un reste de feu qui fumait encore. Le fortin avait donc été récemment occupé. Mais à quelle sorte de gens, Floridiens ou Séminoles, avait-il pu servir de retraite? Il fallait à tout prix l'apprendre, et de ce blessé qui se mourait. Il fallait savoir quels étaient ses meurtriers, dont la fuite ne devait dater que de quelques heures.
Mars sortit du blockhaus, il fit le tour de la palissade à l'intérieur de l'enclos, il promena sa torche sous les arbres… Personne! Si Gilbert et lui fussent arrivés dans la matinée, peut- être auraient-ils trouvé ceux qui habitaient ce fortin. À présent, il était trop tard.
Le métis revint alors près de son maître et lui apprit qu'ils étaient au blockhaus de la Crique-Noire.
«Cet homme a-t-il pu répondre? lui demanda-t-il.
— Non… répondit Gilbert. Il n'a plus sa connaissance, et je doute qu'il puisse la retrouver!
— Essayons, monsieur Gilbert, répondit Mars. Il y a là un secret qu'il importe de connaître, et que personne ne pourra plus dire lorsque cet infortuné sera mort!
— Oui, Mars! Transportons-le dans le fortin… Là, peut-être reviendra-t-il à lui… Nous ne pouvons le laisser expirer sur cette berge!…
— Prenez la torche, monsieur Gilbert, répondit Mars. Moi j'aurai la force de le porter.»
Gilbert saisit la résine enflammée. Le métis souleva dans ses bras ce corps, qui n'était plus qu'une masse inerte, gravit les degrés de la poterne, pénétra par l'embrasure qui donnait accès dans l'enclos, et déposa son fardeau dans une des chambres du réduit.
Le mourant fut placé sur une couche d'herbes. Mars, prenant alors sa gourde, l'introduisit entre ses lèvres.
Le coeur du malheureux battait encore, quoique bien faiblement et à de longs intervalles. La vie allait lui manquer… Son secret ne lui échapperait-il donc pas avant son dernier souffle?
Ces quelques gouttes d'eau-de-vie semblèrent le ranimer un peu. Ses yeux se rouvrirent. Ils se fixèrent sur Mars et Gilbert, qui essayaient de le disputer à la mort.
Il voulut parler… Quelques sons vagues s'échappèrent de sa bouche, un nom peut-être!
«Parle!… parle!…» s'écriait Mars.
La surexcitation du métis était vraiment inexplicable, comme si la tâche, à laquelle il avait voué toute sa vie, eût dépendu des dernières paroles de ce mourant!
Le jeune esclave essayait vainement de prononcer quelques paroles… Il n'en avait plus la force…
En ce moment, Mars sentit qu'un morceau de papier était placé dans la poche de sa veste.
Se saisir de ce papier, l'ouvrir, le lire à la lueur de la résine, cela fut fait en un instant.
Quelques mots y étaient tracés au charbon, et les voici:
«Enlevées par Texar à la Crique Marino… Entraînées aux Everglades… à l'île Carneral… Billet confié à ce jeune esclave… pour M. Burbank…»
C'était d'une écriture que Mars connaissait bien.
«Zermah!…» s'écria-t-il.
À ce nom, le mourant rouvrit les yeux, et sa tête s'abaissa comme pour faire un signe affirmatif.
Gilbert le souleva à demi, et, l'interrogeant:
«Zermah!» dit-il.
—Oui!
—Et Dy?…
—Oui!
— Qui t'a frappé?
— Texar!…»
Ce fut le dernier mot de ce pauvre esclave, qui retomba mort sur la couche d'herbes.
VIII
De Camdless-Bay au lac Washington
Le soir même, un peu avant minuit, Gilbert et Mars étaient de retour à Castle-House. Que de difficultés ils avaient dû vaincre pour sortir de la Crique-Noire! Au moment où ils quittaient le blockhaus, la nuit commençait à se faire dans la vallée du Saint- John. Aussi l'obscurité était-elle déjà complète sous les arbres de la lagune. Sans une sorte d'instinct qui guidait Mars à travers les passes, entre les îlots confondus dans la nuit, ni l'un ni l'autre n'eussent pu regagner le cours du fleuve. Vingt fois, leur embarcation dut s'arrêter devant un barrage qu'elle ne pouvait franchir, et rebrousser chemin pour atteindre quelque chenal praticable. Il fallut allumer des branches résineuses et les planter à l'avant du canot, afin d'éclairer la route tant bien que mal. Où les difficultés devinrent extrêmes, ce fut précisément quand Mars chercha à retrouver l'unique issue qui permettait aux eaux de s'écouler vers le Saint-John. Le métis ne reconnaissait plus la brèche faite dans le fouillis des roseaux, par laquelle tous deux avaient passé quelques heures auparavant. Par bonheur, la marée descendait, et le canot put se laisser aller au courant qui s'établissait par son déversoir naturel. Trois heures plus tard, après avoir rapidement franchi les vingt milles qui séparent la Crique-Noire de la plantation, Gilbert et Mars débarquaient au pied de Camdless-Bay.
On les attendait à Castle-House. James Burbank ni aucun des siens n'avaient encore regagné leurs chambres. Ils s'inquiétaient de ce retard inaccoutumé. Gilbert et Mars avaient l'habitude de revenir chaque soir. Pourquoi n'étaient-ils pas de retour? En devait-on conclure qu'ils avaient trouvé une piste nouvelle, que leurs recherches allaient peut-être aboutir? Que d'angoisses dans cette attente!
Ils arrivèrent enfin, et, à leur entrée dans le hall, tous s'étaient précipités vers eux.
«Eh bien… Gilbert? s'écria James Burbank.
— Mon père, répondit le jeune officier, Alice ne s'est point trompée!… C'est bien Texar qui a enlevé ma soeur et Zermah.
— Tu en as la preuve?
— Lisez!»
Et Gilbert présenta ce papier informe, qui portait les quelques mots écrits de la main de la métisse.
«Oui, reprit-il, plus de doute possible, c'est l'Espagnol! Et, ses deux victimes, il les a conduites ou fait conduire au vieux fortin de la Crique-Noire! C'est là qu'il demeurait à l'insu de tous. Un pauvre esclave, auquel Zermah avait confié ce papier, afin qu'il le fît parvenir à Castle-House, et de qui elle a sans doute appris que Texar allait partir pour l'île Carneral, a payé de sa vie d'avoir voulu se dévouer pour elle. Nous l'avons trouvé mourant, frappé de la main de Texar, et maintenant il est mort. Mais, si Dy et Zermah ne sont plus à la Crique-Noire, nous savons, du moins dans quelle partie de la Floride on les a entraînées. C'est aux Everglades, et c'est là qu'il faut aller les reprendre. Dès demain, mon père, dès demain, nous partirons…
— Nous sommes prêts, Gilbert.
— À demain donc!»
L'espoir était rentré à Castle-House. On ne s'égarerait plus maintenant en recherches stériles. Mme Burbank, mise au courant de cette situation, se sentit revivre. Elle eut la force de se relever, de s'agenouiller pour remercier Dieu.
Ainsi, de l'aveu même de Zermah, c'était Texar en personne qui avait présidé au rapt de la petite fille à la Crique Marino. C'était lui que Miss Alice avait vu sur l'embarcation qui gagnait le milieu du fleuve. Et cependant, comment pouvait-on concilier ce fait avec l'alibi invoqué par l'Espagnol? À l'heure où il commettait ce crime, comment pouvait-il être prisonnier des fédéraux, à bord d'un des bâtiments de l'escadre? Évidemment, cet alibi devait être faux, comme les autres, sans doute. Mais de quelle façon l'était-il, et apprendrait-on jamais le secret de cette ubiquité dont Texar semblait donner la preuve?
Peu importait, après tout. Ce qui était acquis maintenant, c'est que la métisse et l'enfant avaient été conduites tout d'abord au blockhaus de la Crique-Noire, puis entraînées à l'île Carneral. C'est là qu'il fallait les chercher, c'est là qu'il fallait surprendre Texar. Cette fois, rien ne pourrait le soustraire au châtiment que méritaient depuis si longtemps ses criminelles manoeuvres.
Il n'y avait pas un jour à perdre, d'ailleurs. De Camdless-Bay aux Everglades la distance est assez considérable. Plusieurs jours devraient être employés à la franchir. Heureusement, ainsi que l'avait dit James Burbank, l'expédition, organisée par lui, était prête à quitter Castle-House.
Quant à l'île Carneral, les cartes de la péninsule floridienne en indiquaient la situation sur le lac Okee-cho-bee.
Ces Everglades constituent une région marécageuse, qui confine au lac Okee-cho-bee, un peu au-dessous du vingt-septième parallèle, dans la partie méridionale de la Floride. Entre Jacksonville et ce lac, on compte près de quatre cents milles[3]. Au delà, c'est un pays peu fréquenté, qui était presque inconnu à cette époque.
Si le Saint-John eût été constamment navigable jusqu'à sa source, le trajet aurait pu s'accomplir rapidement sans grandes difficultés; mais, très probablement, on ne pourrait l'utiliser que sur un parcours de cent sept milles environ, c'est-à-dire jusqu'au lac George. Plus loin, sur son cours embarrassé d'îlots, barré d'herbages, sans chenal suffisamment tracé, à sec parfois au plus bas du jusant, une embarcation un peu chargée eût rencontré de sérieux obstacles ou éprouvé tout au moins des retards. Cependant, s'il était possible de le remonter jusqu'au lac Washington, à peu près à la hauteur du vingt-huitième degré de latitude, par le travers du cap Malabar, on se serait beaucoup rapproché du but. Toutefois, il n'y fallait pas autrement compter. Le mieux était de se préparer pour un trajet de deux cent cinquante milles au milieu d'une région presque abandonnée, où manqueraient les moyens de transport, et aussi les ressources nécessaires à une expédition qui devait être rapidement conduite. C'est, eu égard à de telles éventualités, que James Burbank avait fait tous ses préparatifs.
Le lendemain, 20 mars, le personnel de l'expédition était réuni sur le pier de Camdless-Bay. James Burbank et Gilbert, non sans éprouver une vive angoisse, avaient embrassé Mme Burbank, qui ne pouvait encore quitter sa chambre. Miss Alice, M. Stannard et les sous-régisseurs les avaient accompagnés. Pyg lui-même était venu faire ses adieux à M. Perry, envers lequel il éprouvait maintenant une sorte d'affection. Il se souvenait des leçons qu'il en avait reçues sur les inconvénients d'une liberté pour laquelle il ne se sentait pas mûr.
L'expédition était ainsi composée: James Burbank, son beau-frère Edward Carrol, guéri de sa blessure, son fils Gilbert, le régisseur Perry, Mars, plus une douzaine de Noirs choisis parmi les plus braves, les plus dévoués du domaine — en tout dix-sept personnes. Mars connaissait assez le cours du Saint-John pour servir de pilote tant que la navigation serait possible, en deçà comme au delà du lac George. Quant aux Noirs, habitués à manier la rame, ils sauraient mettre leurs robustes bras en oeuvre, lorsque le courant ou le vent ferait défaut.
L'embarcation — une des plus grandes de Camdless-Bay — pouvait gréer une voile qui, depuis le vent arrière jusqu'au largue, lui permettrait de suivre les détours d'un chenal parfois très sinueux. Elle portait des armes et des munitions en quantité suffisante pour que James Burbank et ses compagnons n'eussent rien à craindre des bandes de Séminoles de la basse Floride, ni des compagnons de Texar, si l'Espagnol avait été rejoint par quelques- uns de ses partisans. En effet, il avait fallu prévoir cette éventualité qui pouvait entraver le succès de l'expédition.
Les adieux furent faits. Gilbert embrassa Miss Alice, et James Burbank la pressa dans ses bras comme si elle eût été déjà sa fille.
«Mon père… Gilbert… dit-elle, ramenez-moi notre petite Dy!…
Ramenez-moi ma soeur…
— Oui, chère Alice! répondit le jeune officier, oui!… Nous la ramènerons!… Que Dieu nous protège!»
M. Stannard, Miss Alice, les sous-régisseurs et Pyg étaient restés sur le pier de Camdless-Bay pendant que l'embarcation s'en détachait. Tous lui envoyèrent alors un dernier adieu, au moment où, prise par le vent de nord-est et servie par la marée montante, elle disparaissait derrière la petite pointe de la Crique Marino.
Il était environ six heures du matin. Une heure après, l'embarcation passait devant le hameau de Mandarin, et, vers dix heures, sans qu'il eût été nécessaire de faire usage des avirons, elle se trouvait à la hauteur de la Crique-Noire.
Le coeur leur battit à tous, quand ils rangèrent cette rive gauche du fleuve, à travers laquelle pénétraient les eaux du flux. C'était au delà de ces massifs de roseaux, de cannas et de palétuviers que Dy et Zermah avaient été entraînées tout d'abord. C'était là que, depuis plus de quinze jours, Texar et ses complices les avaient si profondément cachées qu'il n'était rien resté de leurs traces après le rapt. Dix fois, James Burbank et Stannard, puis Gilbert et Mars, avaient remonté le fleuve à la hauteur de cette lagune, sans se douter que le vieux blockhaus leur servît de retraite.
Cette fois, il n'y avait plus lieu de s'y arrêter. C'était à quelques centaines de milles plus au sud qu'il fallait porter les recherches, et l'embarcation passa devant la Crique-Noire sans y relâcher.
Le premier repas fut pris en commun. Les coffres renfermaient des provisions suffisantes pour une vingtaine de jours, et un certain nombre de ballots qui serviraient à les transporter, lorsqu'il faudrait suivre la route de terre. Quelques objets de campement devaient permettre de faire halte, de jour ou de nuit, dans les bois épais dont sont couverts les territoires riverains du Saint- John.
Vers onze heures, quand la mer vint à renverser, le vent resta favorable. Il fallut, néanmoins, armer les avirons pour maintenir la vitesse. Les Noirs se mirent à la besogne, et, sous la poussée de cinq couples vigoureux, l'embarcation continua de remonter rapidement le fleuve.
Mars, silencieux, se tenait au gouvernail, évoluant d'une main sûre à travers les bras que les îles et les îlots forment au milieu du Saint-John. Il suivait les passes dans lesquelles le courant se propageait avec moins de violence. Il s'y lançait sans une hésitation. Jamais il ne s'engageait, par erreur, en un chenal impraticable, jamais il ne risquait de s'échouer sur un haut fond que la marée basse allait bientôt laisser à sec. Il connaissait le lit du fleuve jusqu'au lac George, comme il en connaissait les détours au-dessous de Jacksonville, et il dirigeait l'embarcation avec autant de sûreté que les canonnières du commandant Stevens qu'il avait pilotées à travers les sinuosités de la barre.
En cette partie de son cours, le Saint-John était désert. Le mouvement de batellerie qui s'y produit d'habitude pour le service des plantations, n'existait plus depuis la prise de Jacksonville. Si quelque embarcation le remontait ou le descendait encore, c'était uniquement pour les besoins des troupes fédérales et les communications du commodore Stevens avec ses sous-ordres. Et même, très probablement, en amont de Picolata, ce mouvement serait absolument nul.
James Burbank arriva devant ce petit bourg vers six heures du soir. Un détachement de nordistes occupait alors l'appontement de l'escale. L'embarcation fut hélée et dut faire halte près du quai.
Là, Gilbert Burbank se fit reconnaître de l'officier qui commandait à Picolata, et, muni du laisser-passer que lui avait remis le commandant Stevens, il put continuer sa route.
Cette halte n'avait duré que quelques instants. Comme la marée montante commençait à se faire sentir, les avirons restèrent au repos, et l'embarcation suivit rapidement sa route entre les bois profonds qui s'étendent de chaque côté du fleuve. Sur la rive gauche, la forêt allait faire suite au marécage, quelques milles au-dessus de Picolata. Quant aux forêts de la rive droite, plus touffues, plus profondes, véritablement interminables, on devait dépasser le lac George sans en avoir vu la fin. Sur cette rive, il est vrai, elles s'écartent un peu du Saint-John et laissent une large bande de terrain, sur laquelle la culture a repris ses droits. Ici, vastes rizières, champs de cannes et d'indigo, plantations de cotonniers, attestent encore la fertilité de la presqu'île floridienne.
Un peu après six heures, James Burbank et ses compagnons avaient perdu de vue, derrière un coude du fleuve, la tour rougeâtre du vieux fort espagnol, abandonné depuis un siècle, qui domine les hautes cimes des grands palmistes de la berge.
«Mars, demanda alors James Burbank, tu ne crains pas de t'engager pendant la nuit sur le Saint-John?
— Non, monsieur James, répondit Mars. Jusqu'au lac George, je réponds de moi. Au delà, nous verrons. D'ailleurs, nous n'avons pas une heure à perdre, et, puisque la marée nous favorise, il faut en profiter. Plus nous remonterons, moins elle sera forte, moins elle durera. Je vous propose donc de faire route nuit et jour.»
La proposition de Mars était dictée par les circonstances. Puisqu'il s'engageait à passer, il fallait se fier à son adresse. On n'eut pas lieu de s'en repentir. Toute la nuit, l'embarcation remonta facilement le cours du Saint-John. La marée lui vint en aide pendant quelques heures encore. Puis, les Noirs, se relevant aux avirons, purent gagner une quinzaine de milles vers le sud.
On ne fit halte, ni cette nuit, ni dans la journée du 22, qui ne fut marquée par aucun incident, ni durant les douze heures suivantes. Le haut cours du fleuve semblait être absolument désert. On naviguait, pour ainsi dire, au milieu d'une longue forêt de vieux cèdres, dont les masses feuillues se rejoignaient parfois au-dessus du Saint-John en formant un épais plafond de verdure. De villages, on n'en voyait pas. De plantations ou d'habitations isolées, pas davantage. Les terres riveraines ne se prêtaient à aucun genre de culture. Il n'aurait pu venir à l'idée d'un colon d'y fonder un établissement agricole.
Le 23, dès les premières lueurs du jour, le fleuve s'évasa en une large nappe liquide, dont les berges se dégageaient enfin de l'interminable forêt. Le pays, très plat, se reculait jusqu'aux limites d'un horizon éloigné de plusieurs milles.
C'était un lac — le lac George — que le Saint-John traverse du sud au nord, et auquel il emprunte une partie de ses eaux.
«Oui! C'est bien le lac George, dit Mars, que j'ai déjà visité, lorsque j'accompagnais l'expédition chargée de relever le haut cours du fleuve.
— Et à quelle distance, demanda James Burbank, sommes-nous maintenant de Camdless-Bay?
— À cent milles environ, répondit Mars.
— Ce n'est pas encore le tiers du parcours que nous avons à faire pour atteindre les Everglades, fit observer Edward Carrol.
— Mars, demanda Gilbert, comment allons-nous procéder maintenant? Faut-il abandonner l'embarcation afin de longer une des rives du Saint-John? Cela ne se fera pas sans peine ni retard. Ne serait-il donc pas possible, le lac George une fois traversé, de continuer à suivre cette route d'eau jusqu'au point où elle cessera d'être navigable? Ne peut-on essayer, quitte à débarquer si l'on échoue et si l'on ne peut se remettre à flot? Cela vaut du moins la peine d'être tenté. — Qu'en penses-tu?
— Essayons, monsieur Gilbert», répondit Mars.
En effet, il n'y avait rien de mieux à faire.
Il serait toujours temps de prendre pied. À voyager par eau, c'étaient bien des fatigues épargnées et aussi bien des retards.
L'embarcation se lança donc à la surface du lac George, dont elle prolongea la rive orientale.
Autour de ce lac, sur ces terrains sans relief, la végétation n'est pas si fournie qu'au bord du fleuve. De vastes marais s'étendent presque à perte de vue. Quelques portions du sol, moins exposées à l'envahissement des eaux, étalent leurs tapis de noirs lichens, où se détachent les nuances violettes de petits champignons qui poussent là par milliards. Il n'aurait pas fallu se fier à ces terres mouvantes, sortes de mollières qui ne peuvent offrir au marcheur un point d'appui solide. Si James Burbank et ses compagnons eussent dû cheminer sur cette partie du territoire floridien, ils n'y auraient réussi qu'au prix des plus grands efforts, des plus extrêmes fatigues, de retards infiniment prolongés, en admettant qu'il n'eût pas fallu revenir en arrière. Seuls, des oiseaux aquatiques — pour la plupart des palmipèdes — peuvent s'aventurer à travers ce marécage, où l'on compte, en nombre infini, des sarcelles, des canards, des bécassines. Il y avait là de quoi s'approvisionner sans peine, si l'embarcation eût été à court de vivres. D'ailleurs, pour chasser sur ces rives, on aurait dû affronter toute une légion de serpents fort dangereux, dont les sifflements aigus se faisaient entendre à la surface des tapis d'alves et de conferves. Ces reptiles, il est vrai, trouvent des ennemis acharnés parmi les bandes de pélicans blancs, bien armés pour cette guerre sans merci, et qui pullulent sur ces rives malsaines du lac George.
Cependant l'embarcation filait avec rapidité. Sa voile hissée, un vif vent du nord la poussait en bonne direction. Grâce à cette fraîche brise, les avirons purent se reposer pendant toute cette journée, sans qu'il s'en suivît aucun retard. Aussi, le soir venu, les trente milles de longueur que le lac George mesure du nord au sud avaient-ils été vivement enlevés sans fatigues. Vers six heures, James Burbank et sa petite troupe s'arrêtaient à l'angle inférieur par lequel le Saint-John se jette dans le lac.
Si l'on fit halte — halte qui ne dura que le temps de prendre langue, soit une demi-heure au plus — c'est parce que trois ou quatre maisons formaient hameau en cet endroit. Elles étaient occupées par quelques-uns de ces Floridiens nomades, qui se livrent plus spécialement à la chasse et à la pêche au commencement de la belle saison. Sur la proposition d'Edward Carrol, il parut opportun de demander quelques renseignements relatifs au passage de Texar, et on eut raison de le faire.
Un des habitants de ce hameau fut interrogé. Pendant les journées précédentes, avait-il aperçu une embarcation, traversant le lac George et se dirigeant vers le lac Washington, — embarcation qui devait contenir sept ou huit personnes, plus une femme de couleur et une enfant, une petite fille, blanche d'origine?
«En effet, répondit cet homme, il y a quarante-huit heures, j'ai vu passer une embarcation qui doit être celle dont vous parlez.
— Et a-t-elle fait halte à ce hameau? demanda Gilbert.
— Non! Elle s'est au contraire hâtée d'aller rejoindre le haut cours du fleuve. J'ai distinctement vu, à bord, ajouta le Floridien, une femme avec une petite fille dans ses bras.
— Mes amis, s'écria Gilbert, bon espoir! Nous sommes bien sur les traces de Texar!
— Oui! répondit James Burbank. Il n'a sur nous qu'une avance de quarante-huit heures, et, si notre embarcation peut encore nous porter pendant quelques jours, nous gagnerons sur lui!
— Connaissez-vous le cours du Saint-John en amont du lac George? demanda Edward Carrol au Floridien.
— Oui, monsieur, et je l'ai même remonté sur un parcours de plus de cent milles.
— Pensez-vous qu'il puisse être navigable pour une embarcation comme la nôtre?
— Que tire-t-elle?
— Trois pieds à peu près, répondit Mars.
— Trois pieds? dit le Floridien. Ce sera bien juste en de certains endroits. Cependant, en sondant les passes, je crois que vous pourrez arriver jusqu'au lac Washington.
— Et là, demanda M. Carrol, à quelle distance serons-nous du lac
Okee-cho-bee?
— À cent cinquante milles environ.
— Merci, mon ami.
— Embarquons, s'écria Gilbert, et naviguons jusqu'à ce que l'eau nous manque.»
Chacun reprit sa place. Le vent ayant calmi avec le soir, les avirons furent gréés et maniés avec vigueur. Les rives rétrécies du fleuve disparurent rapidement. Avant la complète tombée de la nuit, on gagna plusieurs milles vers le sud. Il ne fut pas question de s'arrêter, puisqu'on pouvait dormir à bord. La lune était presque pleine. Le temps resterait assez clair pour ne point gêner la navigation. Gilbert avait pris la barre. Mars se tenait à l'avant, un long espar à la main. Il sondait sans cesse, et, lorsqu'il rencontrait le fond, faisait venir l'embarcation sur tribord ou sur bâbord. À peine toucha-t-elle cinq ou six fois durant cette traversée nocturne, et elle put se dégager sans grand effort. Si bien que, vers quatre heures du matin, au moment où le soleil se montra, Gilbert n'estima pas à moins de quinze milles le chemin parcouru pendant la nuit.
Que de chances en faveur de James Burbank et des siens, si le fleuve, navigable quelques jours encore, les menait presque à leur but!
Cependant plusieurs difficultés matérielles surgirent durant cette journée. Par suite de la sinuosité du fleuve, des pointes se projettent fréquemment en travers de son cours. Les sables, accumulés, multiplient les hauts fonds qu'il faut contourner. Autant d'allongements de la route, et, par cela même, quelques retards. On ne pouvait, non plus, toujours utiliser le vent, qui n'aurait pas cessé d'être favorable, si de nombreux détours n'eussent modifié l'allure de l'embarcation. Les Noirs se courbaient alors sur leurs avirons et déployaient une telle vigueur qu'ils parvenaient à regagner le temps perdu.
Il se présentait aussi de ces obstacles particuliers au Saint- John. C'étaient des îles flottantes formées par une prodigieuse accumulation d'une plante exubérante, le «pistia», que certains explorateurs du fleuve floridien ont justement comparée à une gigantesque laitue, étalée à la surface des eaux. Ce tapis herbeux offre assez de solidité pour que les loutres et les hérons puissent y prendre leurs ébats. Il importait, toutefois, de ne point s'engager à travers de telles masses végétales, d'où l'on ne se fût pas tiré sans peine. Lorsque leur apparition était signalée, Mars prenait toutes les précautions possibles pour les éviter.
Quant aux rives du fleuve, d'épaisses forêts les encaissaient alors. On ne voyait plus ces innombrables cèdres, dont le Saint- John baigne les racines en aval de son cours. Là poussent des quantités de pins, hauts de cent cinquante pieds, appartenant à l'espèce du pin austral, qui trouvent des éléments favorables à leur végétation au milieu de ces terrains, au sous-sol inondé, appelés «barrens». L'humus y présente une élasticité très sensible, et telle, en quelques points, qu'un piéton peut perdre l'équilibre, lorsqu'il marche à sa surface. Heureusement, la petite troupe de James Burbank n'eut point à en faire l'épreuve. Le Saint-John continuait à la transporter à travers les régions de la Floride inférieure.
La journée se passa sans incidents. La nuit de même. Le fleuve ne cessait d'être absolument désert. Pas une embarcation sur ses eaux. Pas une cabane sur ses rives. De cette circonstance, d'ailleurs, il n'y avait point à se plaindre. Mieux valait ne trouver personne en cette contrée lointaine, où les rencontres risquent fort d'être mauvaises, car les coureurs des bois, les chasseurs de profession, les aventuriers de toute provenance, sont gens plus que suspects.
On devait craindre également la présence des milices de Jacksonville ou de Saint-Augustine que Dupont et Stevens avaient obligées à se retirer vers le sud. Cette éventualité eût été plus redoutable encore. Parmi ces détachements il y avait assurément des partisans de Texar, qui auraient voulu se venger de James et de Gilbert Burbank. Or, la petite troupe devait éviter tout combat, si ce n'est avec l'Espagnol, au cas où il faudrait lui arracher ses prisonnières par la force.
Heureusement, James Burbank et les siens furent si bien servis dans ces circonstances que, le 25 au soir, la distance entre le lac George et le lac Washington avait été franchie. Arrivée à la lisière de cet amas d'eaux stagnantes, l'embarcation dut faire halte. L'étroitesse du fleuve, le peu de profondeur de son cours, lui interdisaient de remonter plus avant vers le sud.
En somme, les deux tiers étant faits, James Burbank et les siens ne se trouvaient plus qu'à cent quarante milles des Everglades.
IX
La grande cyprière
Le lac Washington, long d'une dizaine de milles, est un des moins importants de cette région de la Floride méridionale. Ses eaux, peu profondes, sont embarrassées d'herbes que le courant arrache aux prairies flottantes — véritables nids à serpents qui rendent très dangereuse la navigation à sa surface. Il est donc désert comme ses rives, étant peu propice à la chasse, à la pêche, et il est rare que les embarcations du Saint-John s'aventurent jusqu'à lui.
Au sud du lac, le fleuve reprend son cours en s'infléchissant plus directement vers le midi de la presqu'île. Ce n'est plus alors qu'un ruisseau sans profondeur, dont les sources sont situées à trente milles dans le sud, entre 28°et 27°de latitude.
Le Saint-John cesse d'être navigable au-dessous du lac Washington. Quelques regrets qu'en éprouvât James Burbank, il fallut renoncer au transport par eau, afin de prendre la voie de terre, au milieu d'un pays très difficile, le plus souvent marécageux, à travers des forêts sans fin, dont le sol, coupé de rios et de fondrières, ne peut que retarder la marche des piétons.
On débarqua. Les armes, les ballots qui renfermaient les provisions, furent répartis entre chacun des Noirs. Ce n'était pas là de quoi fatiguer ou embarrasser le personnel de l'expédition. De ce chef, il n'y aurait aucune cause de retard. Tout avait été réglé d'avance. Quand il faudrait faire halte, le campement pourrait être organisé en quelques minutes.
Tout d'abord, Gilbert, aidé de Mars, s'occupa de cacher l'embarcation. Il importait qu'elle pût échapper aux regards, dans le cas où un parti de Floridiens ou de Séminoles viendrait visiter les rives du lac Washington. Il fallait que l'on fût assuré de la retrouver au retour pour redescendre le cours du Saint-John. Sous la ramure retombante des arbres, de la rive, entre les roseaux gigantesques qui la défendent, on put aisément ménager une place à l'embarcation, dont le mât avait été préalablement couché. Et elle était si bien enfouie sous l'épaisse verdure, qu'il eût été impossible de l'apercevoir du haut des berges.
Il en était de même, sans doute, d'une autre barque que Gilbert aurait eu grand intérêt à retrouver. C'était celle qui avait amené Dy et Zermah au lac Washington. Évidemment, vu l'innavigabilité des eaux, Texar avait dû l'abandonner aux environs de cet entonnoir par lequel le lac se déverse dans le fleuve. Ce que James Burbank était forcé de faire alors, l'Espagnol devait l'avoir fait aussi.
C'est pourquoi on entreprit de minutieuses recherches pendant les dernières heures du jour, afin de retrouver cette embarcation. C'eût été là un précieux indice, et la preuve que Texar avait suivi le fleuve jusqu'au lac Washington.
Les recherches furent vaines. L'embarcation ne put être découverte, soit que les investigations n'eussent pas été portées assez loin, soit que l'Espagnol l'eût détruite, dans la pensée qu'il n'aurait plus à s'en servir, s'il était parti sans esprit de retour.
Combien le voyage avait dû être pénible entre le lac Washington et les Everglades! Plus de fleuve pour épargner de si longues fatigues à une femme, et à une enfant. Dy, portée dans les bras de la métisse, Zermah, forcée de suivre des hommes accoutumés à de pareilles marches à travers cette contrée difficile, les insultes, les violences, les coups qui ne lui étaient pas épargnés pour hâter son pas, les chutes dont elle essayait de préserver la petite fille sans songer à elle-même, tous eurent dans l'esprit la vision de ces lamentables scènes. Mars se représentait sa femme exposée à tant de souffrances, il pâlissait de colère, et ces mots s'échappaient alors de sa bouche:
«Je tuerai Texar!»
Que n'était-il déjà à l'île Carneral, en présence du misérable, dont les abominables machinations avaient tant fait souffrir la famille Burbank, et qui lui avait enlevé Zermah, sa femme!
Le campement avait été établi à l'extrémité du petit cap qui se projette hors de l'angle nord du lac. Il n'eût pas été prudent de s'engager, au milieu de la nuit, à travers un territoire inconnu, sur lequel le champ de vue était nécessairement très restreint. Aussi, après délibération, fut-il décidé que l'on attendrait les premières lueurs de l'aube avant de se remettre en marche. Le risque de s'égarer sous ces épaisses forêts était trop grand pour que l'on voulût s'y exposer.
Nul incident, du reste, pendant la nuit. À quatre heures, au moment où montait le petit jour, le signal du départ fut donné. La moitié du personnel devait suffire à porter les ballots de vivres et les effets de campement. Les noirs pourraient donc se relayer entre eux. Tous, maîtres et serviteurs, étaient armés de carabines Minié, qui se chargent d'une balle et de quatre chevrotines, et de ces revolvers Colt, dont l'usage s'était si répandu parmi les belligérants depuis le commencement de la guerre de Sécession. Dans ces conditions, on pouvait résister sans désavantage à une soixantaine de Séminoles, et même, s'il le fallait, attaquer Texar, fût-il entouré d'un pareil nombre de ses partisans.
Il avait paru convenable, tant que cela serait possible, de côtoyer le Saint-John. Le fleuve coulait alors vers le sud, par conséquent dans la direction du lac Okee-cho-bee. C'était comme un fil tendu à travers le long labyrinthe des forêts. On pouvait le suivre sans s'exposer à commettre d'erreur. On le suivit.
Ce fut assez facile. Sur la rive droite se dessinait une sorte de sentier — véritable chemin de halage, qui aurait pu servir à remorquer quelque léger canot sur le haut cours du fleuve. On marcha d'un pas rapide, Gilbert et Mars en avant, James Burbank et Edward Carrol en arrière, le régisseur Perry au milieu du personnel des Noirs, qui se remplaçaient toutes les heures dans le transport des ballots. Avant de partir, un repas sommaire avait été pris. S'arrêter à midi pour dîner, à six heures du soir pour souper, camper, si l'obscurité ne permettait pas d'aller plus avant, se remettre en route, s'il paraissait possible de se diriger à travers la forêt: tel était le programme adopté et qui serait observé rigoureusement.
Tout d'abord, il fallut contourner la rive orientale du lac Washington — rive assez plate et d'un sol presque mouvant. Les forêts reparurent alors. Ni comme étendue ni comme épaisseur, elles n'étaient ce qu'elles devaient être plus tard. Cela tenait à la nature même des essences qui les composaient.
En effet, il n'y avait là que des futaies de campêches, à petites feuilles, à grappes jaunes, dont le coeur, de couleur brunâtre, est utilisé pour la teinture; puis, des ormes du Mexique, des guazumas, à bouquets blancs, employés à tant d'usages domestiques, et dont l'ombre guérit, dit-on, des rhumes les plus obstinés — même les rhumes de cerveau. Çà et là poussaient aussi quelques groupes de quinquinas, qui ne sont ici que simples plantes arborescentes, au lieu de ces arbres magnifiques qu'ils forment au Pérou, leur pays natal. Enfin, par larges corbeilles, sans avoir jamais connu les soins de la culture savante, s'étalaient des plantes à couleurs vives, gentianes, amaryllis, asclépias, dont les fines houppes servent à la fabrication de certains tissus. Toutes, plantes et fleurs, suivant la remarque de l'un des explorateurs[4] les plus compétents de la Floride, «jaunes ou blanches en Europe, revêtent en Amérique les diverses nuances du rouge depuis le pourpre jusqu'au rosé le plus tendre.»
Vers le soir, ces futaies disparurent pour faire place à la grande cyprière, qui s'étend jusqu'aux Everglades.
Pendant cette journée, on avait fait une vingtaine de milles. Aussi Gilbert demanda-t-il si ses compagnons ne se sentaient pas trop fatigués.
«Nous sommes prêts à repartir, monsieur Gilbert, dit l'un des
Noirs, parlant au nom de ses camarades.
— Ne risquons-nous pas de nous égarer pendant la nuit? fit observer Edward Carrol.
— Nullement, répondit Mars, puisque nous continuerons à côtoyer le Saint-John.
— D'ailleurs, ajouta le jeune officier, la nuit sera claire. Le ciel est sans nuages. La lune, qui va se lever vers neuf heures, durera jusqu'au jour. En outre, la ramure des cyprières est peu épaisse, et l'obscurité y est moins profonde qu'en toute autre forêt.»
On partit donc. Le lendemain matin, après avoir cheminé une partie de la nuit, la petite troupe s'arrêtait pour prendre son premier repas au pied d'un de ces gigantesques cyprès, qui se comptent par millions dans cette région de la Floride.
Qui n'a pas exploré ces merveilles naturelles ne peut se les figurer. Qu'on imagine une prairie verdoyante, élevée à plus de cent pieds de hauteur, que supportent des fûts droits comme s'ils étaient faits au tour, et sur laquelle on aimerait à pouvoir marcher. Au-dessous le sol est mou et marécageux. L'eau séjourne incessamment sur un sol imperméable, où pullulent grenouilles, crapauds, lézards, scorpions, araignées, tortues, serpents, oiseaux aquatiques de toutes les espèces. Plus haut, tandis que les orioles — sortes de loriots aux pennes dorées, passent comme des étoiles filantes, les écureuils se jouent dans les hautes branches, et les perroquets remplissent la forêt de leur assourdissant caquetage. En somme, curieuse contrée, mais difficile à parcourir.
Il fallait donc étudier avec soin le terrain sur lequel on s'aventurait. Un piéton aurait pu s'enliser jusqu'aux aisselles dans les nombreuses fondrières. Cependant, avec quelque attention, et grâce à la clarté de la lune que tamisait le haut feuillage, on parvint à s'en tirer mieux que mal.
Le fleuve permettait de se tenir en bonne direction. Et c'était fort heureux, car tous ces cyprès se ressemblent, troncs contournés, tordus, grimaçants, creusés à leur base, jetant de longues racines qui bossuent le sol, et se relevant à une hauteur de vingt pieds en fûts cylindriques. Ce sont de véritables manches de parapluie, à poignée rugueuse, dont la tige droite supporte une immense ombrelle verte, laquelle, à vrai dire, ne protège ni de la pluie ni du soleil.
Ce fut sous l'abri de ces arbres que James Burbank et ses compagnons s'engagèrent un peu après le lever du jour. Le temps était magnifique. Nul orage à craindre, ce qui aurait pu changer le sol en un marais impraticable. Néanmoins il fallait choisir les passages, afin d'éviter les fondrières qui ne s'assèchent jamais. Fort heureusement, le long du Saint-John, dont la rive droite se trouve un peu en contre-haut, les difficultés devaient être moindres. À part le lit des ruisseaux qui se jettent dans le fleuve et que l'on devait contourner ou passer à gué, le retard fut sans importance.
Pendant cette journée, on ne releva aucune trace qui indiquât la présence d'un parti de sudistes ou de Séminoles, aucun vestige non plus de Texar ni de ses compagnons. Il pouvait se faire que l'Espagnol eût suivi la rive gauche du fleuve. Ce ne serait point là un obstacle. Par une rive comme par l'autre, on allait aussi directement vers cette basse Floride, indiquée par le billet de Zermah.
Le soir venu, James Burbank s'arrêta pendant six heures. Ensuite, le reste de la nuit s'écoula dans une marche rapide. Le cheminement se faisait en silence sous la cyprière endormie. Le dôme de feuillage ne se troublait d'aucun souffle. La lune, à demi rongée déjà, découpait en noir sur le sol le léger réseau de la ramure, dont le dessin s'agrandissait par la hauteur des arbres. Le fleuve murmurait à peine sur son lit d'une pente presque insensible. Nombre de bas-fonds émergeaient de sa surface, et il n'aurait pas été difficile de le traverser, si cela eût été nécessaire.
Le lendemain, après une halte de deux heures, la petite troupe reprit, dans l'ordre adopté, la direction vers le sud. Toutefois, pendant cette journée, le fil conducteur, qui avait été suivi jusqu'alors, allait se rompre ou plutôt arriver au bout de son écheveau. En effet, le Saint-John, déjà réduit à un simple filet liquide, disparut sous un bouquet de quinquinas qui buvaient à sa source même. Au delà, la cyprière cachait l'horizon sur les trois quarts de son périmètre.
En cet endroit, apparut un cimetière disposé, suivant la coutume indigène, pour des Noirs devenus chrétiens et restés dans la mort fidèles à la foi catholique. Çà et là, des croix modestes, les unes de pierre, les autres de bois, posées sur les renflements du sol, marquaient les tombes entre les arbres. Deux ou trois sépultures aériennes, que supportaient des branchages fixés au sol, berçaient au gré du vent quelque cadavre réduit à l'état de squelette.
«L'existence d'un cimetière en ce lieu, fit observer Edward Carrol, pourrait bien indiquer la proximité d'un village ou hameau…
— Qui ne doit plus exister actuellement, répondit Gilbert, puisqu'on n'en trouve pas trace sur nos cartes. Ces disparitions de villages ne sont que trop fréquentes dans la Floride inférieure, soit que les habitants les aient abandonnés, soit qu'ils aient été détruits par les Indiens.
— Gilbert, dit James Burbank, maintenant que nous n'avons plus le
Saint-John pour nous guider, comment procéderons-nous?
— La boussole nous donnera la direction, mon père, répondit le jeune officier. Quelles que soient l'étendue et l'épaisseur de la forêt, il est impossible de nous y perdre!
— Eh bien, en route, monsieur Gilbert! s'écria Mars, qui, pendant les haltes ne pouvait se tenir en place. En route, et que Dieu nous conduise!»
Un demi-mille au delà du cimetière nègre, la petite troupe s'engagea sous le plafond de verdure, et, la boussole aidant, elle descendit presque directement vers le sud.
Pendant la première partie de la journée, aucun incident à relater. Jusqu'alors, rien n'avait entravé cette campagne de recherches, en serait-il ainsi jusqu'à la fin? Atteindrait-on le but ou la famille Burbank serait-elle condamnée au désespoir? Ne pas retrouver la petite fille et Zermah, les savoir livrées à toutes les misères, exposées à tous les outrages, et ne pouvoir les y soustraire, c'eût été un supplice de tous les instants.
Vers midi, on s'arrêta. Gilbert, tenant compte du chemin parcouru depuis le lac Washington, estimait que l'on se trouvait à cinquante milles du lac Okee-cho-bee. Huit jours s'étaient écoulés depuis le départ de Camdless-Bay, et plus de trois cents milles[5] avaient été enlevés avec une rapidité exceptionnelle. Il est vrai, le fleuve d'abord, presque jusqu'à sa source, la cyprière ensuite, n'avaient point présenté d'obstacles véritablement sérieux. En l'absence de ces grandes pluies qui auraient pu rendre innavigable le cours du Saint-John et détremper les terrains au delà, par ces belles nuits que la lune imprégnait d'une clarté superbe, tout avait favorisé le voyage et les voyageurs.
À présent, une distance relativement courte les séparait de l'île Carneral. Entraînés comme ils l'étaient par huit jours d'efforts constants, ils espéraient avoir atteint leur but avant quarante- huit heures. Alors on toucherait au dénouement qu'il était impossible de prévoir.
Cependant, si la bonne fortune les avait secondés jusqu'alors, James Burbank et ses compagnons, pendant la seconde partie de cette journée, purent craindre de se heurter à d'insurmontables difficultés.
La marche avait été reprise dans les conditions habituelles, après le repas de midi. Rien de nouveau dans la nature du terrain, larges flaques d'eau et nombreuses fondrières à éviter, quelques ruisseaux qu'il fallait passer avec de l'eau jusqu'à mi-jambe. En somme, la route n'était que fort peu allongée par les écarts qu'elle imposait.
Toutefois, vers quatre heures du soir, Mars s'arrêta soudain. Puis, lorsqu'il eût été rejoint par ses compagnons, il leur fit remarquer des traces de pas imprimées sur le sol.
«Il ne peut être douteux, dit James Burbank, qu'une troupe d'hommes a récemment passé par ici.
— Et une troupe nombreuse, ajouta Edward Carrol.
— De quel côté viennent ces traces, vers quel côté se dirigent- elles? demanda Gilbert. Voilà ce qu'il est nécessaire de constater avant de prendre une résolution.»
En effet, et ce fut fait avec soin.
Pendant cinq cents yards dans l'est, on pouvait suivre les empreintes de pas qui se prolongeaient même bien au delà; mais il parut inutile de les relever plus loin. Ce qui était démontré par la direction de ces pas, c'est qu'une troupe, d'au moins cent cinquante à deux cents hommes, après avoir quitté le littoral de l'Atlantique, venait de traverser cette portion de la cyprière. Du côté de l'ouest, ces traces continuaient à se diriger vers le golfe du Mexique, traversant ainsi par une sécante la presqu'île floridienne, laquelle, à cette latitude, ne mesure pas deux cents milles de largeur. On put également observer que ce détachement, avant de reprendre sa marche dans la même direction, avait fait halte précisément à l'endroit que James Burbank et les siens occupaient alors.
En outre, après avoir recommandé à leurs compagnons de se tenir prêts à toute alerte, Gilbert et Mars, s'étant portés pendant un quart de mille sur la gauche de la forêt, purent constater que ces empreintes prenaient franchement la route du sud.
Lorsque tous deux furent de retour au campement, voici ce que dit
Gilbert:
«Nous sommes précédés par une troupe d'hommes qui suit exactement le chemin que nous suivons nous-mêmes depuis le lac Washington. Ce sont des gens armés, puisque nous avons trouvé les morceaux de cartouches qui leur ont servi à allumer leurs feux dont il ne reste plus que des charbons éteints.
«Quels sont ces hommes? je l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'ils sont nombreux et qu'ils descendent vers les Everglades.
— Ne serait-ce point une troupe de Séminoles nomades? demanda
Edward Carrol.
— Non, répondit Mars. La trace des pas indique nettement que ces hommes sont américains…
— Peut-être des soldats de la milice floridienne?… fit observer
James Burbank.
— C'est à craindre, répondit Perry. Ils paraissent être en trop grand nombre pour appartenir au personnel de Texar…
— À moins que cet homme n'ait été rejoint par une bande de ses partisans, dit Edward Carrol. Dès lors, il ne serait pas surprenant qu'ils fussent là plusieurs centaines…
— Contre dix-sept!… répondit le régisseur.
— Eh! qu'importe! s'écria Gilbert. S'ils nous attaquent ou s'il faut les attaquer, pas un de nous ne reculera!
— Non!… Non!…» s'écrièrent les courageux compagnons du jeune officier.
C'était là un entraînement bien naturel, sans doute. Et, cependant, à la réflexion, on devait comprendre tout ce qu'une pareille éventualité eût présenté de mauvaises chances.
Toutefois, bien que cette pensée se présentât probablement à l'esprit de tous, elle ne diminua rien du courage de chacun. Mais, si près du but, rencontrer l'obstacle! Et quel obstacle! Un détachement de sudistes, peut-être des partisans de Texar, qui cherchaient à rejoindre l'Espagnol aux Everglades, afin d'y attendre le moment de reparaître dans le nord de la Floride!
Oui! c'était là ce que l'on devait certainement craindre. Tous le sentaient. Aussi, après le premier mouvement d'enthousiasme, restaient-ils muets, pensifs, regardant leur jeune chef, se demandant quel ordre il allait leur donner.
Gilbert, lui aussi, avait subi l'impression commune. Mais, redressant la tête:
«En avant!» dit-il.
X
Rencontre
Oui! il fallait aller en avant. Cependant, en présence d'éventualités redoutables, toutes les précautions devaient être prises. Il était indispensable d'éclairer la marche, de reconnaître les épaisseurs de la cyprière, de se tenir prêt à tout événement.
Les armes furent donc visitées avec soin et mises en état de servir au premier signal. À la moindre alerte, les ballots déposés à terre, tous prendraient part à la défense. Quant à la disposition du personnel en marche, il ne serait pas modifié; Gilbert et Mars continueraient de rester à l'avant-garde, à une distance plus grande, afin de prévenir toute surprise. Chacun était prêt à faire, son devoir, bien que ces braves gens eussent visiblement le coeur serré depuis qu'un obstacle se dressait entre eux et le but qu'ils voulaient atteindre.
Le pas n'avait point été ralenti. Toutefois, il avait paru prudent de ne pas suivre les traces toujours nettement indiquées. Mieux valait, s'il était possible, ne point se rencontrer avec le détachement qui s'avançait dans la direction des Everglades. Malheureusement, on reconnut bientôt que ce serait assez difficile. En effet, ce détachement n'allait pas en ligne directe. Les empreintes faisaient de nombreux crochets à droite, à gauche - - ce qui indiquait une certaine hésitation dans la marche. Néanmoins, leur direction générale était vers le sud.
Encore un jour d'écoulé. Aucune rencontre n'avait obligé James Burbank à s'arrêter. Il avait cheminé d'un bon pas et gagnait évidemment sur la troupe qui s'aventurait à travers la cyprière. Cela se reconnaissait aux traces multiples qui, d'heure en heure, apparaissaient plus fraîches sur ce sol un peu plastique. Rien n'avait été plus aisé que de constater le nombre des haltes qui étaient faites, soit au moment des repas, — et alors les empreintes se croisant, indiquaient des allées et venues en tous sens, — soit lorsqu'il n'y avait eu qu'un temps d'arrêt, sans doute pour quelque délibération sur la route à suivre.
Gilbert et Mars ne cessaient d'étudier ces marques avec une extrême attention. Comme elles pouvaient leur apprendre bien des choses, ils les observaient avec autant de soin que les Séminoles, si habiles à étudier les moindres indices sur les terrains qu'ils parcourent aux époques de chasse ou de guerre.
Ce fut à la suite d'un de ces examens approfondis, que Gilbert put dire affirmativement.
«Mon père, nous avons maintenant la certitude que ni Zermah ni ma soeur ne font partie de la troupe qui nous précède. Comme il n'y a aucune trace des pas d'un cheval sur le sol, si Zermah se trouvait là, il est évident qu'elle irait à pied en portant ma soeur dans ses bras, et ses vestiges seraient aisément reconnaissables, comme ceux de Dy pendant les haltes. Mais il n'existe pas une seule empreinte d'un pied de femme ou d'enfant. Quant à ce détachement, nul doute qu'il soit muni d'armes à feu. En maint endroit, on trouve des coups de crosse sur le sol. J'ai même remarqué ceci: c'est que ces crosses doivent être semblables à celles des fusils de la marine. Il est donc probable que les milices floridiennes avaient à leur disposition des armes de ce modèle, sans quoi ce serait inexplicable. En outre, et cela n'est malheureusement que trop certain, cette troupe est au moins dix fois plus nombreuse que la nôtre. Donc, il faut manoeuvrer avec une extrême prudence à mesure que l'on se rapproche d'elle!»
Il n'y avait qu'à suivre les recommandations du jeune officier. C'est ce qui fut fait. Quant aux déductions qu'il tirait de la quantité et de la forme des empreintes, elles devaient être justes. Que la petite Dy ni Zermah ne fissent point partie de ce détachement, cela paraissait certain. De là, cette conclusion qu'on ne se trouvait pas sur la piste de l'Espagnol. Le personnel, venu de la Crique-Noire, ne pouvait être si important ni si bien armé. Donc, il ne semblait pas douteux qu'il y eût là une forte troupe de milices floridiennes se dirigeant vers les régions méridionales de la péninsule, et, par conséquent, sur les Everglades, où Texar était probablement arrivé depuis un ou deux jours.
En somme, cette troupe, ainsi composée, était redoutable pour les compagnons de James Burbank.
Le soir, on s'arrêta à la limite d'une étroite clairière. Elle avait dû être occupée quelques heures avant, ainsi que l'indiquaient, cette fois, des amas de cendres à peine refroidies, restes des feux qui avaient été allumés pour le campement.
On prit alors le parti de ne se remettre en marche qu'après la chute du jour. La nuit serait obscure. Le ciel était nuageux. La lune, presque à son dernier quartier, ne devait se lever que fort tard. Cela permettrait de se rapprocher du détachement dans des conditions meilleures. Peut-être serait-il possible de le reconnaître, sans avoir été aperçu, de le tourner en se dissimulant sous les profondeurs de la forêt, de prendre les devants pour se porter vers le sud-est, de manière à le précéder au lac Okee-cho-bee et à l'île Carneral.
La petite troupe, ayant toujours Mars et Gilbert en éclaireurs, partit vers huit heures et demie, et s'engagea silencieusement sous le dôme des arbres, au milieu d'une assez profonde obscurité. Pendant deux heures environ, tous cheminèrent ainsi, assourdissant le bruit de leurs pas pour ne point se trahir.
Un peu après dix heures, James Burbank arrêta d'un mot le groupe de Noirs, en tête duquel il se trouvait avec le régisseur. Son fils et Mars venaient de se replier rapidement sur eux. Tous, immobiles, attendaient l'explication de cette brusque retraite.
Cette explication fut bientôt donnée.
«Qu'y a-t-il?… demanda James Burbank. Qu'avez-vous aperçu, Mars et toi?…
— Un campement établi sous les arbres et dont les feux sont encore très visibles.
— Loin d'ici?… demanda Edward Carrol.
— À cent pas.
— Avez-vous pu reconnaître quels sont les gens qui occupent ce campement?
— Non, car les feux commencent à s'éteindre, répondit Gilbert. Mais je crois que nous ne nous sommes pas trompés en évaluant leur nombre à deux cent hommes!
— Dorment-ils, Gilbert?
— Oui, pour la plupart, non sans s'être gardés toutefois. Nous avons aperçu quelques sentinelles, le fusil à l'épaule, qui vont et viennent entre les cyprès.
— Que devons-nous faire? demanda Edward Carrol en s'adressant au jeune officier.
— Tout d'abord, répondit Gilbert, reconnaître, si c'est possible, quel peut être ce détachement, avant d'essayer de le tourner.
— Je suis prêt à aller en reconnaissance, dit Mars.
— Et moi, à vous accompagner, ajouta Perry.
— Non, j'irai, répondit Gilbert. Je ne puis m'en rapporter qu'à moi seul…
— Gilbert, dit James Burbank, il n'est pas un de nous qui ne demande à risquer sa vie dans l'intérêt commun. Mais, pour faire cette reconnaissance avec quelque chance de ne pas être aperçu, il faut être seul…
— C'est seul que j'irai.
— Non, mon fils, je te demande de rester avec nous, répondit
M. Burbank. Mars suffira.
— Je suis prêt, mon maître!»
Et Mars, sans en demander davantage, disparut dans l'ombre.
En même temps, James Burbank et les siens se préparèrent pour résister à n'importe quelle attaque. Les ballots furent déposés à terre. Les porteurs reprirent leurs armes. Tous, le fusil à la main, se blottirent derrière les fûts de cyprès, de manière à se réunir en un instant, si un mouvement de concentration devenait nécessaire.
De l'endroit que James Burbank occupait, on ne pouvait apercevoir le campement. Il fallait s'approcher d'une cinquantaine de pas pour que les feux, alors très affaiblis, devinssent visibles. De là, nécessité d'attendre que le métis fût de retour, avant de prendre le parti qu'exigeaient les circonstances. Très impatient, le jeune lieutenant s'était porté à quelques yards du lieu de halte.
Mars s'avançait alors avec une extrême prudence, ne quittant l'abri d'un tronc d'arbre que pour un autre. Il s'approchait ainsi avec moins de risques d'être aperçu. Il espérait arriver assez près pour observer la disposition des lieux, reconnaître le nombre des hommes, et surtout à quel parti ils appartenaient. Cela ne laisserait pas d'être assez difficile. La nuit était sombre, et les feux ne donnaient plus aucune clarté. Pour réussir, il fallait se glisser jusqu'au campement. Or, Mars avait assez d'audace pour le faire, assez d'adresse pour tromper la vigilance des sentinelles qui étaient de garde.
Cependant Mars gagnait du terrain. Afin de ne point être embarrassé, le cas échéant, il n'avait pris ni fusil ni revolver. Il n'était armé que d'une hache, car il convenait d'éviter toute détonation et de se défendre sans bruit.
Bientôt le brave métis ne fut plus qu'à très courte distance de l'un des hommes de garde, lequel n'était lui-même qu'à sept ou huit yards du campement. Tout était silencieux. Évidemment fatigués par une longue marche, ces gens dormaient d'un profond sommeil. Seules, les sentinelles veillaient à leur poste avec plus ou moins de vigilance — ce dont Mars ne tarda pas à s'apercevoir.
En effet, si l'un des hommes, qu'il observait depuis quelques instants, était debout, il ne remuait plus. Son fusil reposait sur le sol. Accoté contre un cyprès, la tête basse, il semblait prêt à succomber au sommeil. Peut-être ne serait-il pas impossible de se glisser derrière lui et d'atteindre ainsi la limite du campement.
Mars s'approchait lentement du factionnaire, lorsque le bruit d'une branche sèche qu'il venait de briser du pied, révéla soudain sa présence. Aussitôt l'homme se redressa, releva la tête, se pencha, regarda à droite, à gauche. Sans doute, il vit quelque chose de suspect, car il saisit son fusil et l'épaula…
Avant qu'il eût fait feu, Mars avait arraché l'arme braquée sur sa poitrine et terrassé le factionnaire, après lui avoir appliqué sa large main sur la bouche, sans qu'il eût pu jeter un cri.
Un instant après, cet homme était bâillonné, enlevé dans les bras du vigoureux métis, contre lequel il se défendait en vain, et rapidement emporté vers la clairière où se tenait James Burbank.
Rien n'avait donné l'éveil aux autres sentinelles qui gardaient le campement, — preuve qu'elles veillaient avec négligence. Quelques instants après, Mars arrivait avec son fardeau et le déposait aux pieds de son jeune maître.
En un instant, le groupe des Noirs se fut resserré autour de James Burbank, de Gilbert, d'Edward Carrol, du régisseur Perry. L'homme, à demi suffoqué, n'aurait pu prononcer un seul mot, même sans bâillon. L'obscurité ne permettait ni de voir sa figure ni de reconnaître, à son vêtement, s'il faisait ou non partie de la milice floridienne.
Mars lui enleva le mouchoir qui comprimait sa bouche, et il fallut attendre qu'il eût repris ses sens pour l'interroger.
«À moi! s'écria-t-il enfin.
— Pas un cri! lui dit James Burbank en le contenant. Tu n'as rien à craindre de nous!
— Que me veut-on?…
— Que tu répondes franchement!
— Cela dépendra des questions que vous me ferez, répliqua cet homme qui venait de retrouver une certaine assurance. — Avant tout, êtes-vous pour le Sud ou pour le Nord?
— Pour le Nord.
— Je suis prêt à répondre!»
Ce fut Gilbert qui continua l'interrogatoire.
«Combien d'hommes, demanda-t-il, compte le détachement qui est campé là-bas?
— Près de deux cents.
— Et il se dirige?…
— Vers les Everglades.
— Quel est son chef?
— Le capitaine Howick!
— Quoi! Le capitaine Howick, un des officiers du Wasbah! s'écria Gilbert.
— Lui-même!
— Ce détachement est donc composé de marins de l'escadre du commodore Dupont?
— Oui, fédéraux, nordistes, anti-esclavagistes, unionistes!» répondit l'homme, qui semblait tout fier d'énoncer ces diverses qualifications données au parti de la bonne cause.
Ainsi, au lieu d'une troupe de milices floridiennes que James Burbank et les siens croyaient avoir devant eux, au lieu d'une bande des partisans de Texar, c'étaient des amis qui leur arrivaient, c'étaient des compagnons d'armes, dont le renfort venait si à propos!
«Hurrah! hurrah!» s'écrièrent-ils avec une telle vigueur que tout le campement en fut réveillé.
Presque aussitôt, des torches brillaient dans l'ombre. On se rejoignait, on se réunissait dans la clairière, et le capitaine Howick, avant toute explication, serrait la main du jeune lieutenant, qu'il ne s'attendait guère à trouver sur la route des Everglades.
Les explications ne furent ni longues ni difficiles.
«Mon capitaine, demanda Gilbert, pouvez-vous m'apprendre ce que vous venez faire dans la Basse-Floride?
— Mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick, nous y sommes envoyés en expédition par le commodore.
— Et vous venez?…
— De Mosquito-Inlet, d'où nous avons d'abord gagné New-Smyrna dans l'intérieur du comté.
— Je vous demanderai alors, mon capitaine, quel est le but de votre expédition?
— Elle a pour but de châtier une bande de partisans sudistes, qui ont attiré deux de nos chaloupes dans un guet-apens, et de venger la mort de nos braves camarades!»
Et voici ce que raconta le capitaine Howick, — ce que ne pouvait connaître James Burbank, car le fait s'était passé deux jours après son départ de Camdless-Bay.
On n'a pas oublié que le commodore Dupont s'occupait alors d'organiser le blocus effectif du littoral. À cet effet, sa flottille battait la mer depuis l'île Anastasia, au-dessus de Saint-Augustine, jusqu'à l'ouvert du canal qui sépare les îles de Bahama du cap Sable, situé à la pointe méridionale de la Floride. Mais cela ne lui parut pas suffisant, et il résolut de traquer les embarcations sudistes jusque dans les petits cours d'eau de la péninsule.
C'est dans ce but qu'une de ces expéditions, comprenant un détachement de marins et deux chaloupes de l'escadre, fut envoyée sous le commandement de deux officiers, qui, malgré leur personnel restreint, n'hésitèrent pas à se lancer sur les rivières du comté.
Or, des bandes de sudistes surveillaient ces agissements des fédéraux. Ils laissèrent les chaloupes s'engager dans cette partie sauvage de la Floride, ce qui était une regrettable imprudence, puisque Indiens et milices occupaient cette région. Il en résulta ceci: c'est que les chaloupes furent attirées dans une embuscade du côté du lac Kissimmee, à quatre-vingts milles dans l'ouest du cap Malabar. Elles furent attaquées par de nombreux partisans, et là périrent, avec un certain nombre de matelots, les deux commandants qui dirigeaient cette funeste expédition. Les survivants ne regagnèrent Mosquito-Inlet que par miracle. Aussitôt le commodore Dupont ordonna de se mettre sans retard à la poursuite des milices floridiennes pour venger le massacre des fédéraux.
Un détachement de deux cents marins, sous les ordres du capitaine Howick, fut donc débarqué près de Mosquito-Inlet. Il eut bientôt atteint la petite ville de New-Smyrna, à quelques milles de la côte. Après avoir pris les renseignements qui lui étaient nécessaires, le capitaine Howick se mit en marche vers le sud- ouest. En effet, c'était aux Everglades, où il comptait rencontrer le parti auquel on attribuait le guet-apens de Kissimmee, qu'il conduisait son détachement, et il ne s'en trouvait plus qu'à une assez courte distance.
Tel était le fait qu'ignoraient James Burbank et ses compagnons, au moment où ils venaient d'être rejoints par le capitaine Howick dans cette partie de la cyprière.
Alors demandes et réponses de s'échanger rapidement entre le capitaine et le lieutenant à propos de tout ce qui pouvait les intéresser dans le présent et pour l'avenir.
«Tout d'abord, dit Gilbert, apprenez que, nous aussi, nous marchons vers les Everglades.
— Vous aussi? répondit l'officier, très surpris de cette communication. Qu'allez-vous y faire?
— Poursuivre des coquins, mon capitaine, et les punir comme ceux que vous allez châtier!
— Quels sont ces coquins?
— Avant de vous répondre, mon capitaine, demanda Gilbert, permettez-moi de vous poser une question. Depuis quand avez-vous quitté New-Smyrna avec vos hommes?
— Depuis huit jours.
— Et vous n'avez rencontré aucun parti sudiste dans l'intérieur du comté?
— Aucun, mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick. Mais nous savons de source sure que certains détachements des milices se sont réfugiés dans la Basse-Floride.
— Quel est donc le chef de ce détachement que vous poursuivez? Le connaissez-vous?
— Parfaitement, et j'ajoute même que, si nous parvenons à nous emparer de sa personne, monsieur Burbank n'aura pas à le regretter.
— Que voulez-vous dire?… demanda vivement James Burbank au capitaine Howick.
— Je veux dire que ce chef est précisément l'Espagnol que le Conseil de guerre de Saint-Augustine a récemment acquitté, faute de preuves, dans l'affaire de Camdless-Bay…
— Texar?»
Tous venaient de jeter ce nom, et avec quel accent de surprise, on l'imaginera sans peine!
«Comment, s'écria Gilbert, c'est Texar, le chef de ces partisans que vous cherchez à atteindre?
— Lui-même! Il est l'auteur du guet-apens de Kissimmee, de ce massacre accompli par une cinquantaine de coquins de son espèce qu'il commandait en personne, et, ainsi que nous l'avons appris à New-Smyrna, il s'est réfugié dans la région des Everglades.
— Et si vous parvenez à vous emparer de ce misérable?… demanda
Edward Carrol.
— Il sera fusillé sur place, répondit le capitaine Howick. C'est l'ordre formel du commodore, et cet ordre, monsieur Burbank, tenez pour assuré qu'il sera immédiatement mis à exécution!»
On se figure aisément l'effet que cette révélation produisit sur James Burbank et les siens. Avec le renfort amené par le capitaine Howick, c'était la délivrance presque certaine de Dy et de Zermah, c'était la capture assurée de l'Espagnol et de ses complices, c'était l'immanquable châtiment qui punirait enfin tant de crimes. Aussi, que de bonnes poignées de main s'échangèrent entre les marins du détachement fédéral et les Noirs amenés de Camdless-Bay, et comme les hurrahs retentirent avec entrain!
Gilbert mit alors le capitaine Howick au courant de ce que ses compagnons et lui venaient faire dans le Sud de la Floride. Pour eux, avant tout, il s'agissait de délivrer Zermah et l'enfant, entraînées jusqu'à l'île Carneral, ainsi que l'indiquait le billet de la métisse. Le capitaine apprit en même temps que l'alibi, invoqué par l'Espagnol devant le Conseil de guerre, n'aurait dû obtenir aucune créance, bien qu'on ne parvînt pas à comprendre comment il avait pu l'établir. Mais, ayant à répondre maintenant du rapt et du massacre de Kissimmee, il paraissait difficile que Texar pût échapper au châtiment de ce double crime.
Toutefois, une observation inattendue fut faite par James Burbank, qui s'adressa au capitaine Howick:
«Pouvez-vous me dire, demanda-t-il, à quelle date s'est passé le fait relatif aux chaloupes fédérales?
— Exactement, monsieur Burbank. C'est le 22 mars que nos marins ont été massacrés.
— Eh bien, répondit James Burbank, à la date du 22 mars, Texar était encore à la Crique-Noire, qu'il se préparait seulement à quitter. Dès lors, comment aurait-il pris part au massacre qui se faisait à deux cents milles de là, près du lac Kissimmee?
— Vous dites?… s'écria le capitaine.
— Je dis que Texar ne peut être le chef de ces sudistes qui ont attaqué vos chaloupes!
— Vous vous trompez, monsieur Burbank, reprit le capitaine
Howick. L'Espagnol a été vu par les marins échappés au désastre.
Ces marins, je les ai interrogés moi-même, et ils connaissaient
Texar qu'ils avaient eu toute facilité de voir à Saint-Augustine.
— Cela ne peut être, capitaine, répliqua James Burbank. Le billet écrit par Zermah, billet qui est entre nos mains, prouve qu'à la date du 22 mars, Texar était encore à la Crique-Noire.»
Gilbert avait écouté sans interrompre. Il comprenait que son père devait avoir raison. L'Espagnol n'avait pu se trouver, le jour du massacre, aux environs du lac Kissimmee.
«Qu'importe, après tout! dit-il alors. Il y a dans l'existence de cet homme des choses si inexplicables que je ne chercherai pas à les débrouiller. Le 22 mars, il était encore à la Crique-Noire, c'est Zermah qui le dit. Le 22 mars, il était à la tête d'un parti floridien à deux cents milles de là, c'est vous qui le dites d'après le rapport de vos marins, mon capitaine. Soit! Mais, ce qui est certain, c'est qu'il est maintenant aux Everglades. Or, dans quarante-huit heures, nous pouvons l'avoir atteint!
— Oui, Gilbert, répondit le capitaine Howick, et, que ce soit pour le rapt ou pour le guet-apens, si l'on fusille ce misérable, je le tiendrai pour justement fusillé! En route!»
Le fait n'en était pas moins absolument incompréhensible, comme tant d'autres qui se rapportaient à la vie privée de Texar. Il y avait encore là quelque inexplicable alibi, et on eût dit que l'Espagnol possédait véritablement le pouvoir de se dédoubler.
Ce mystère s'éclaircirait-il? on ne pouvait l'affirmer. Quoi qu'il en soit, il fallait s'emparer de Texar, et c'est à cela qu'allaient tendre les marins du capitaine Howick réunis aux compagnons de James Burbank.
XI
Les Everglades
Une région à la fois horrible et superbe, ces Everglades. Situées dans la partie méridionale de la Floride, elles se prolongent jusqu'au cap Sable, dernière pointe de la péninsule. Cette région, à vrai dire, n'est qu'un immense marais presque au niveau de l'Atlantique. Les eaux de la mer l'inondent par grandes masses, lorsque les tempêtes de l'Océan ou du golfe du Mexique les y précipitent, et elles restent mélangées avec les eaux du ciel que la saison hivernale déverse en épaisses cataractes. De là, une contrée, moitié liquide, moitié solide, dont l'habitabilité est presque impossible.
Pour ceinture, ces eaux ont des cadres de sable blanc, qui en accusent vivement la couleur sombre, miroirs multiples où se réfléchit seulement le vol des innombrables oiseaux qui passent à leur surface. Elles ne sont pas poissonneuses, mais les serpents y pullulent.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que le caractère général de cette région soit l'aridité. Non, et c'est précisément à la surface des îles, baignées par les eaux malsaines des lacs, que la nature reprend ses droits. La malaria est, pour ainsi dire, vaincue par les parfums que répandent les admirables fleurs de cette zone. Les îles sont embaumées des odeurs de mille plantes, épanouies avec une splendeur qui justifie le poétique nom de la péninsule floridienne. Aussi est-ce en ces oasis salubres des Everglades que les Indiens nomades vont se réfugier pendant leurs haltes, dont la durée n'est jamais longue.
Lorsqu'on a pénétré de quelques milles sur ce territoire, on trouve une assez vaste nappe d'eau, le lac Okee-cho-bee, situé un peu au-dessous du vingt-septième parallèle. C'était dans un angle de ce lac que gisait l'île Carneral, où Texar s'était assuré une retraite inconnue, dans laquelle il pouvait défier toute poursuite.
Contrée digne de Texar et de ses compagnons! Alors que la Floride appartenait encore aux Espagnols, n'est-ce pas là, plus particulièrement, que s'enfuyaient les malfaiteurs de race blanche, afin d'échapper à la justice de leur pays? Mêlés aux populations indigènes, chez lesquelles se retrouve encore le sang caraïbe, n'ont-ils pas fait souche de ces Creeks, de ces Séminoles, de ces Indiens nomades, qu'il a fallu réduire par une longue et sanglante guerre, et dont la soumission, plus ou moins complète, ne date que de 1845?
L'île Carneral semble devoir être à l'abri de toute agression. Dans sa partie orientale, il est vrai, elle n'est séparée que par un étroit canal de la terre ferme — si l'on peut donner ce nom au marécage qui entoure le lac. Ce canal mesure une centaine de pieds qu'il faut franchir avec une barge grossière. Nul autre moyen de communication.
S'échapper de ce côté, passer à la nage, c'est impossible. Comment oserait-on se risquer à travers ces eaux limoneuses, hérissées de longues herbes enlaçantes et qui fourmillent de reptiles?
Au delà se dresse la cyprière, avec ses terrains à demi submergés qui n'offrent que d'étroits passages, très difficiles à reconnaître. Et, en outre, que d'obstacles! un sol argileux qui s'attache au pied comme une glu, des troncs énormes jetés en travers, une odeur de moisissure qui suffoque! Là poussent aussi de redoutables plantes, des phylacies, dont le contact est plus venimeux que celui des chardons, et, surtout, des milliers de ces «pézizes», champignons gigantesques qui sont explosifs comme s'ils renfermaient des charges de fulmi-coton ou de dynamite. En effet, au moindre choc, il se produit une violente détonation. En un instant, l'atmosphère s'emplit de volutes rougeâtres. Cette poussière de spores ténues prend à la gorge et engendre une éruption de brûlantes pustules. Il n'est donc que prudent d'éviter ces végétations malfaisantes, comme on évite les plus dangereux animaux du monde tératologique.
L'habitation de Texar n'était rien de plus qu'un ancien wigwam indien, construit en paillis sous le couvert de grands arbres, dans la partie orientale de l'île. Entièrement caché au milieu de la verdure, on ne pouvait l'apercevoir, même de la rive la plus proche. Les deux limiers le gardaient avec autant de vigilance qu'ils gardaient le blockhaus de la Crique-Noire. Instruits autrefois à donner la chasse à l'homme, ils auraient mis en pièces quiconque se fût approché du wigwam.
C'était là que, depuis deux jours, Zermah et la petite Dy avaient été conduites. Le voyage, assez facile en remontant le cours du Saint-John jusqu'au lac Washington, était devenu très rude à travers la cyprière, même pour des hommes vigoureux, habitués à ce climat malsain, accoutumés aux longues marches au milieu des forêts et des marécages. Que l'on juge de ce qu'avaient dû souffrir une femme et une enfant! Zermah était forte, cependant, courageuse et dévouée. Pendant tout ce trajet, elle portait Dy, qui eût vite usé ses petites jambes à faire ces longues étapes. Zermah se fût traînée sur les genoux pour lui épargner une fatigue. Aussi était-elle à bout de forces, quand elle arriva à l'île Carneral.
Et maintenant, après ce qui s'était passé au moment où Texar et Squambô l'entraînaient hors de la Crique-Noire, comment n'eût-elle pas désespéré? Si elle ignorait que le billet remis par elle au jeune esclave était tombé entre les mains de James Burbank, du moins savait-elle qu'il avait payé de sa vie l'acte de dévouement qu'il voulait accomplir pour la sauver. Surpris au moment où il cherchait à quitter l'îlot pour se rendre à Camdless-Bay, il avait été frappé mortellement. Et alors la métisse se disait que James Burbank ne serait jamais instruit de ce qu'elle avait appris du malheureux Noir, c'est-à-dire que l'Espagnol et son personnel se préparaient à partir pour l'île Carneral. Dans ces conditions, comment parviendrait-on à se lancer sur ses traces?
Zermah ne pouvait donc plus conserver l'ombre d'un espoir. En outre toute chance de salut allait s'évanouir au milieu de cette région dont elle connaissait, par ouï-dire, les sauvages horreurs. Elle ne le savait que trop! Aucune évasion ne serait possible!
En arrivant, la petite fille se trouvait dans un état d'extrême faiblesse. La fatigue, d'abord, malgré les soins incessants de Zermah, puis l'influence d'un climat détestable, avaient profondément altéré sa santé. Pâle, amaigrie, comme si elle eût été empoisonnée par les émanations de ces marécages, elle n'avait plus la force de se tenir debout, à peine celle de prononcer quelques paroles, et c'était toujours pour demander sa mère. Zermah ne pouvait plus lui dire, comme elle le faisait pendant les premiers jours de leur arrivée à la Crique-Noire, qu'elle reverrait bientôt Mme Burbank, que son père, son frère, Miss Alice, Mars, ne tarderaient pas à les rejoindre. Avec son intelligence si précoce et comme affinée déjà par le malheur depuis les scènes épouvantables de la plantation, Dy comprenait qu'elle avait été arrachée du foyer maternel, qu'elle était entre les mains d'un méchant homme, que si on ne venait pas à son secours, elle ne reverrait plus Camdless-Bay.
Maintenant, Zermah ne savait que répondre, et, malgré tout son dévouement, voyait la pauvre enfant dépérir.
Le wigwam n'était, on l'a dit, qu'une grossière cabane qui eût été très insuffisante pendant la période hivernale. Alors le vent et la pluie le pénétraient de toutes parts. Mais, dans la saison chaude, dont l'influence se faisait déjà sentir sous cette latitude, elle pouvait au moins protéger ses hôtes contre les ardeurs du soleil.
Ce wigwam était divisé en deux chambres d'inégale grandeur: l'une, assez étroite, à peine éclairée, ne communiquait pas directement avec l'extérieur et s'ouvrait sur l'autre chambre. Celle-ci, assez vaste, prenait jour par une porte ménagée sur la façade principale, c'est-à-dire sur celle qui regardait la berge du canal.
Zermah et Dy avaient été reléguées dans la petite chambre, où elles n'eurent à leur disposition que quelques ustensiles et une litière d'herbe qui servait de couchette.
L'autre chambre était occupée par Texar et l'Indien Squambô, lequel ne quittait jamais son maître. Là, pour meubles, il y avait une table avec plusieurs cruches d'eau-de-vie, des verres et quelques assiettes, une sorte d'armoire aux provisions, un tronc à peine équarri pour banc, deux bottes d'herbes pour toute literie. Le feu nécessaire à l'apprêt des repas, on le faisait dans un foyer de pierre disposé à l'extérieur, dans l'angle du wigwam. Il suffisait aux besoins d'une alimentation qui ne se composait que de viande séchée, de venaison dont un chasseur pouvait facilement s'approvisionner sur l'île, de légumes et de fruits presque à l'état sauvage — enfin de quoi ne pas mourir de faim.
Quant aux esclaves, au nombre d'une demi-douzaine, que Texar avait amenés de la Crique-Noire, ils couchaient dehors, comme les deux chiens, et, comme eux, ils veillaient aux abords du wigwam, n'ayant pour abri que les grands arbres, dont les basses branches s'entremêlaient au-dessus de leur tête.
Cependant, dès le premier jour, Dy et Zermah eurent la liberté d'aller et de venir. Elles ne furent point emprisonnées dans leur chambre, si elles l'étaient dans l'île Carneral. On se contentait de les surveiller — précaution bien inutile, car il était impossible de franchir le canal sans se servir de la barge que gardait sans cesse un des Noirs. Pendant qu'elle promenait la petite fille, Zermah se fut bientôt rendu compte des difficultés que présenterait une évasion.
Ce jour-là, si la métisse ne fut pas perdue de vue par Squambô, elle ne rencontra point Texar. Mais, la nuit venue, elle entendit la voix de l'Espagnol. Il échangeait quelques paroles avec Squambô, auquel il recommandait une surveillance sévère. Et bientôt, sauf Zermah, tous dormaient dans le wigwam.
Jusqu'alors, il faut le dire, Zermah n'avait pu tirer une seule parole de Texar. En remontant le fleuve vers le lac Washington, elle l'avait inutilement interrogé sur ce qu'il comptait faire de l'enfant et d'elle, allant même des supplications aux menaces.
Pendant qu'elle parlait, l'Espagnol se contentait de fixer sur elle ses yeux froids et méchants. Puis, haussant les épaules, il faisait le geste d'un homme qu'on importune et dédaignait de répondre.
Toutefois, Zermah ne se tenait pas pour battue. Arrivée à l'île Carneral, elle prit la résolution de se retrouver avec Texar, afin d'exciter sa pitié, sinon pour elle, du moins pour cette malheureuse enfant, ou, à défaut de pitié, de le prendre par l'intérêt.
L'occasion se présenta.
Le lendemain, pendant que la petite fille sommeillait, Zermah se dirigea vers le canal.
Texar se promenait en ce moment sur la rive. Il donnait, avec Squambô, quelques ordres à ses esclaves occupés d'un travail de faucardement pour dégager les herbes, dont l'accumulation rendait assez difficile le fonctionnement de la barge.
Pendant cette besogne, deux Noirs battaient la surface du canal avec de longues perches, afin d'effrayer les reptiles dont les têtes se dressaient hors des eaux.
Un instant après, Squambô quitta son maître, et celui-ci se disposait à s'éloigner, lorsque Zermah alla droit à lui.
Texar la laissa venir, et, quand la métisse l'eut rejoint, il s'arrêta.
«Texar, dit Zermah d'un ton ferme, j'ai à vous parler. Ce sera la dernière fois, sans doute, et je vous prie de m'entendre.»
L'Espagnol, qui venait d'allumer une cigarette, ne répondit pas. Aussi Zermah, après avoir attendu quelques instants, reprit-elle en ces termes:
«Texar, voulez-vous me dire enfin ce que vous comptez faire de Dy
Burbank?»
Nulle réponse.
«Je ne chercherai pas, ajouta la métisse, à vous apitoyer sur mon propre sort. Il ne s'agit que de cette enfant dont la vie est compromise, et qui vous échappera bientôt…»
Devant cette affirmation, Texar fit un geste qui trahissait la plus absolue incrédulité.
«Oui, bientôt, reprit Zermah. Si ce n'est pas par la fuite, ce sera par la mort!»
L'Espagnol, après avoir rejeté lentement la fumée de sa cigarette, se contenta de répondre:
«Bah! La petite fille se remettra avec quelques jours de repos, et je compte sur tes bons soins, Zermah, pour nous conserver cette précieuse existence!
— Non, je vous le répète, Texar. Avant peu, cette enfant sera morte, et morte sans profit pour vous!
— Sans profit, répliqua Texar, quand je la tiens loin de sa mère mourante, de son père, de son frère, réduits au désespoir!
— Soit! dit Zermah. Aussi êtes-vous assez vengé, Texar, et, croyez-moi, vous auriez plus d'avantages à rendre cette enfant à sa famille qu'à la retenir ici.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que vous avez assez fait souffrir James Burbank.
Maintenant votre intérêt doit parler…
— Mon intérêt?…
— Assurément, Texar, répondit Zermah en s'animant. La plantation de Camdless-Bay a été dévastée, Mme Burbank est mourante, peut- être morte au moment où je vous parle, sa fille a disparu, et son père chercherait vainement à retrouver ses traces. Tous ces crimes, Texar, ont été commis par vous, je le sais, moi! J'ai le droit de vous le dire en face. Mais prenez garde! Ces crimes se découvriront un jour. Eh bien, pensez au châtiment qui vous atteindra. Oui! Votre intérêt vous commande d'avoir pitié. Je ne parle pas pour moi, que mon mari ne retrouvera plus à son retour. Non! je ne parle que pour cette pauvre petite qui va mourir. Gardez-moi, si vous le voulez, mais renvoyez cette enfant à Camdless-Bay, rendez-la à sa mère. On ne vous demandera plus jamais compte du passé. Et même, si vous l'exigez, ce sera à prix d'or que l'on vous payera la liberté de cette petite fille. Texar, si je prends sur moi de vous parler ainsi, de vous proposer cet échange, c'est que je connais jusqu'au fond de leur coeur James Burbank et les siens. C'est qu'ils sacrifieraient, je le sais, toute leur fortune pour sauver cette enfant, et, j'en atteste Dieu, ils tiendront la promesse que vous fait leur esclave!
— Leur esclave?… s'écria Texar ironiquement. Il n'y a plus d'esclaves à Camdless-Bay!
— Si, Texar, car, pour rester près de mon maître, je n'ai pas accepté d'être libre!
— Vraiment, Zermah, vraiment! répondit l'Espagnol. Eh bien, puisqu'il ne te répugne pas d'être esclave, nous saurons nous entendre. Il y a six, ou sept ans, j'ai voulu t'acheter à mon ami Tickborn. J'ai offert de toi, de toi seule, une somme considérable, et tu m'appartiendrais depuis cette époque, si James Burbank n'était venu t'enlever à son profit. Maintenant, je t'ai et je te garde.
— Soit! Texar, répondit Zermah, je serai votre esclave. Mais, cette enfant, ne la rendrez-vous pas?…
— La fille de James Burbank, répliqua Texar avec l'accent de la plus violente haine, la rendre à son père?… Jamais!
— Misérable! s'écria Zermah que l'indignation emportait. Eh bien, si ce n'est pas son père, c'est Dieu qui l'arrachera de tes mains!»
Un ricanement, un haussement d'épaules, ce fut toute la réponse de l'Espagnol. Il avait roulé une seconde cigarette qu'il alluma tranquillement au reste de la première, et il s'éloigna en remontant la rive du canal, sans même regarder Zermah.
Certes, la courageuse métisse l'aurait frappé comme une bête fauve au risque d'être massacrée par Squambô et ses compagnons, si elle avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle regardait les Noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus appartenir à l'humanité. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre son rôle de mère près de l'enfant qui l'appelait d'une voix faible.
Zermah essaya de consoler la pauvre petite créature qu'elle prit dans ses bras. Ses baisers la ranimèrent un peu. Elle lui fit une boisson chaude qu'elle prépara au foyer extérieur près duquel elle venait de la transporter. Elle lui donna tous les soins que lui permettaient son dénuement et son abandon. Dy la remerciait d'un sourire… Et quel sourire!… plus triste que n'eussent été des larmes!
Zermah ne revit pas l'Espagnol de toute la journée. Elle ne le recherchait plus d'ailleurs. À quoi bon? Il ne reviendrait pas à d'autres sentiments, et la situation s'empirerait avec de nouvelles récriminations.
En effet, si jusqu'alors, pendant son séjour à la Crique-Noire et depuis son arrivée à l'île Carneral, les mauvais traitements avaient été épargnés à l'enfant comme à Zermah, elle avait tout à craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accès de fureur pour qu'il se laissât emporter aux dernières violences. Aucune pitié ne pouvait sortir de cette âme perverse, et, puisque son intérêt ne l'avait pas emporté sur sa haine, Zermah devait renoncer à tout espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squambô, les esclaves, comment leur demander d'être plus humains que leur maître? Ils savaient quel sort attendait celui d'entre eux qui eût seulement témoigné un peu de sympathie. De ce côté, il n'y avait rien à espérer. Zermah était donc livrée à elle seule. Son parti fut pris. Elle résolut de tenter de s'enfuir dès la nuit suivante.
Mais de quelle façon? Ne fallait-il pas que la ceinture d'eau qui entourait l'île Carneral fût franchie. Si, devant le wigwam, cette partie du lac n'offrait que peu de largeur, on ne pouvait pas, cependant, la traverser à la nage. Restait donc une seule chance: s'emparer de la barge pour atteindre l'autre bord du canal.
Le soir arriva, puis la nuit qui devait être très obscure, mauvaise même, car la pluie commençait à tomber et le vent menaçait de se déchaîner sur le marécage.
S'il était impossible que Zermah sortît du wigwam par la porte de la grande chambre, peut-être ne lui serait-il pas difficile de faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou, d'attirer Dy après elle. Une fois au-dehors, elle aviserait.
Vers dix heures, on n'entendait plus à l'extérieur que les sifflements de la rafale. Texar et Squambô dormaient. Les chiens, blottis sous quelque fourré, ne rôdaient même pas autour de l'habitation.
Le moment était favorable.
Tandis que Dy reposait sur la couche d'herbes, Zermah commença à retirer doucement la paille et les roseaux qui s'enchevêtraient dans le mur latéral du wigwam.
Au bout d'une heure, le trou n'était pas encore suffisant pour que la petite fille et elle pussent y trouver passage, et elle allait continuer de l'agrandir, quand un bruit l'arrêta soudain.
Ce bruit se produisait dehors au milieu de l'obscurité profonde. C'étaient les aboiements des limiers qui signalaient quelques allées et venues sur la berge. Texar et Squambô, subitement réveillés, quittèrent précipitamment leur chambre.
Des voix se firent alors entendre. Évidemment, une troupe d'hommes venait d'arriver sur la rive opposée du canal. Zermah dut suspendre sa tentative d'évasion, irréalisable en ce moment.
Bientôt, malgré les grondements de la rafale, il fut facile de distinguer des bruits de pas nombreux sur le sol.
Zermah, l'oreille tendue, écoutait. Que se passait-il? La providence avait-elle pitié d'elle? Lui envoyait-elle un secours sur lequel elle ne pouvait plus compter?
Non, et elle le comprit. N'y aurait-il pas eu lutte entre les arrivants et les gens de Texar, attaque pendant la traversée du canal, cris de part et d'autre, détonations d'armes à feu? Et rien de tout cela. C'était plutôt un renfort qui venait à l'île Carneral.
Un instant après, Zermah observa que deux personnes rentraient dans le wigwam. L'Espagnol était accompagné d'un autre homme qui ne pouvait être Squambô, puisque la voix de l'Indien se faisait encore entendre au-dehors, du côté du canal.
Deux hommes, cependant, étaient dans la chambre. Ils avaient commencé à causer en baissant la voix, lorsqu'ils s'interrompirent.
L'un d'eux, une lanterne à la main, venait de se diriger vers la chambre de Zermah. Celle-ci n'eut que le temps de se jeter sur la litière d'herbe, de manière à cacher le trou fait au mur latéral.
Texar — c'était lui — entrouvrit la porte, regarda dans la chambre, aperçut la métisse étendue près de la petite fille et qui semblait dormir profondément. Puis il se retira.
Zermah vint alors reprendre sa place derrière la porte qui avait été refermée.
Si elle ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans la chambre, ni reconnaître l'interlocuteur de Texar, elle pouvait l'entendre. Et voici ce qu'elle entendit.
XII
Ce qu'entend Zermah
«Toi, à l'île Carneral?
— Oui, depuis quelques heures.
— Je te croyais à Adamsville[6], aux environs du lac Apopka[7]?
— J'y étais il y a huit jours.
— Et pourquoi es-tu venu?
— Il le fallait.
— Nous ne devions jamais nous rencontrer, tu le sais, que dans le marais de la Crique-Noire, et seulement lorsque quelques lignes de toi m'en donnaient avis!
— Je te le répète, il m'a fallu partir précipitamment et me réfugier aux Everglades.
— Pourquoi?
— Tu vas l'apprendre.
— Ne risques-tu pas de nous compromettre?…
— Non! Je suis arrivé de nuit, et aucun de tes esclaves n'a pu me voir.»
Si, jusqu'alors, Zermah ne comprenait rien à cette conversation, elle ne devinait pas, non plus, qui pouvait être cet hôte inattendu du wigwam. Il y avait là certainement deux hommes qui parlaient, et il semblait, cependant, que ce fût un seul homme qui fit demandes et réponses. Même inflexion de la voix, même sonorité. On eût dit que toutes ces paroles sortaient de la même bouche. Zermah essayait vainement de regarder à travers quelque interstice de la porte. La chambre, faiblement éclairée, restait dans une demi-ombre qui ne permettait pas de distinguer le moindre objet. La métisse dut donc se borner à surprendre le plus possible de cette conversation qui pouvait être d'une extrême importance pour elle.
Après un moment de silence, les deux hommes avaient continué comme il suit. Évidemment, ce fut Texar qui posa cette question:
«Tu n'es pas venu seul?
— Non, et quelques-uns de nos partisans m'ont accompagné jusqu'aux Everglades.
— Combien sont-ils?
— Une quarantaine.
— Ne crains-tu pas qu'ils soient mis au courant de ce que nous avons pu dissimuler depuis si longtemps?
— Aucunement. Ils ne nous verront jamais ensemble. Quand ils quitteront l'île Carneral, ils n'auront rien su, et rien ne sera changé au programme de notre vie!»
En ce moment, Zermah crut entendre le froissement de deux mains qui venaient de se serrer.
Puis, la conversation fut reprise en ces termes:
«Que s'est-il donc passé depuis la prise de Jacksonville?
— Une affaire assez grave. Tu sais que Dupont s'est emparé de
Saint-Augustine?
— Oui, je le sais, et toi, sans doute, tu n'ignores pas pourquoi je dois le savoir!
— En effet! L'histoire du train de Fernandina est venue à propos pour te permettre d'établir un alibi qui a mis le Conseil dans l'obligation de t'acquitter!
— Et il n'en avait guère envie! Bah!… Ce n'est pas la première fois que nous échappons ainsi…
— Et ce ne sera pas la dernière. Mais peut-être ignores-tu quel a été le but des fédéraux en occupant Saint-Augustine? Ce n'était pas tant pour réduire la capitale du comté de Saint-John que pour organiser le blocus du littoral de l'Atlantique.
— Je l'ai entendu dire.
— Eh bien, surveiller la côte depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux îles de Bahama, cela n'a pas paru suffisant à Dupont, qui a voulu poursuivre la contrebande de guerre dans l'intérieur de la Floride. Il s'est donc décidé à envoyer deux chaloupes avec un détachement de marins, commandés par deux officiers de l'escadre. — Avais-tu connaissance de cette expédition?
— Non.
— Mais à quelle date as-tu donc quitté la Crique-Noire?…
Quelques jours après ton acquittement?…
— Oui! Le 22 de ce mois.
— En effet, l'affaire est du 22.»
Il faut faire observer que Zermah, non plus, ne pouvait rien savoir du guet-apens de Kissimmee, dont le capitaine Howick avait parlé à Gilbert Burbank, lors de leur rencontre dans la forêt.
Elle apprit donc alors, en même temps que l'apprit l'Espagnol, comment, après l'incendie des chaloupes, c'est à peine si une douzaine de survivants avaient pu porter au commodore la nouvelle de ce désastre.
«Bien!… Bien! s'écria Texar. Voilà une heureuse revanche de la prise de Jacksonville, et puissions-nous attirer encore ces damnés nordistes au fond de notre Floride! Ils y resteront jusqu'au dernier!
— Oui, jusqu'au dernier, reprit l'autre, surtout s'ils s'aventurent au milieu de ces marécages des Everglades. Et précisément, nous les y verrons avant peu.
— Que veux-tu dire?
— Que Dupont a juré de venger la mort de ses officiers et de ses marins. Aussi une nouvelle expédition a-t-elle été envoyée dans le Sud du comté de Saint-Jean.
— Les fédéraux viennent de ce côté?…
— Oui, mais plus nombreux, bien armés, se tenant sur leurs gardes, se défiant des embuscades!
— Tu les as rencontrés?…
— Non, car nos partisans ne sont pas en force, cette fois, et nous avons dû reculer. Mais, en reculant, nous les attirons peu à peu. Lorsque nous aurons réuni les milices qui battent le territoire, nous tomberons sur eux, et pas un n'échappera!
— D'où sont-ils partis?
— De Mosquito-Inlet.
— Par où viennent-ils?
— Par la cyprière.
— Où peuvent-ils être en ce moment?
— À quarante milles environ de l'île Carneral.
— Bien, répondit Texar. Il faut les laisser s'engager vers le sud, car il n'y a pas un jour à perdre pour concentrer les milices. S'il le faut, dès demain, nous partirons pour chercher refuge du côté du canal de Bahama…
— Et là, si nous étions trop vivement pressés avant d'avoir pu réunir nos partisans, nous trouverions une retraite assurée dans les îles anglaises!»
Les divers sujets, qui venaient d'être traités dans cette conversation, étaient du plus grand intérêt pour Zermah. Si Texar se décidait à quitter l'île emmènerait-il ses prisonnières ou les laisserait-il au wigwam sous la garde de Squambô? Dans ce dernier cas, il conviendrait de ne tenter l'évasion qu'après le départ de l'Espagnol. Peut-être, alors, la métisse pourrait-elle agir avec plus de chances de succès. Et puis, ne pouvait-il se faire que le détachement fédéral, qui parcourait en ce moment la Basse-Floride, arrivât sur les bords du lac Okee-cho-bee, en vue de l'île Carneral?
Mais tout cet espoir auquel Zermah venait de se reprendre, s'évanouit aussitôt.
En effet, à la demande qui lui fut posée sur ce qu'il ferait de la métisse et de l'enfant, Texar répondit sans hésiter:
«Je les emmènerai, s'il le faut, jusqu'aux îles de Bahama.
— Cette petite fille pourra-t-elle supporter les fatigues de ce nouveau voyage?…
— Oui! j'en réponds, et, d'ailleurs, Zermah saura bien les lui éviter pendant la route!…
— Cependant, si cette enfant venait à mourir?…
— J'aime mieux la voir morte que de la rendre à son père!
— Ah! tu hais bien ces Burbank!…
— Autant que tu les hais toi-même!»
Zermah, ne se contenant plus, fut sur le point de repousser la porte pour se mettre face à face avec ces deux hommes, si semblables l'un à l'autre, non seulement par la voix, mais par les mauvais instincts, par le manque absolu de conscience et de coeur. Elle parvint à se maîtriser, pourtant. Mieux valait entendre jusqu'à la dernière les paroles qui s'échangeaient entre Texar et son complice. Lorsque leur conversation serait achevée, peut-être s'endormiraient-ils? Alors il serait temps d'accomplir une évasion devenue nécessaire, avant que le départ se fût effectué.
Évidemment, l'Espagnol se trouvait dans la situation d'un homme qui a tout à apprendre de celui qui lui parle. Aussi fut-ce lui qui continua d'interroger.
«Qu'y a-t-il de nouveau dans le Nord? demanda-t-il.
— Rien de très important. Malheureusement, il semble que les fédéraux aient l'avantage, et il est à craindre que la cause de l'esclavage soit finalement perdue!
— Bah! fit Texar d'un ton d'indifférence.
— Au fait, nous ne sommes ni pour le Sud ni pour le Nord! répondit l'autre.
— Non, et ce qui nous importe, pendant que les deux partis se déchirent, c'est de toujours être du côté où il y a le plus à gagner!»
En parlant ainsi, Texar se révélait tout entier. Pêcher dans l'eau trouble de la guerre civile, c'était uniquement à quoi prétendaient ces deux hommes.
«Mais, ajouta-t-il, que s'est-il passé plus spécialement en
Floride depuis huit jours?
— Rien que tu ne saches. Stevens est toujours maître du fleuve jusqu'à Picolata.
— Et il ne semble pas qu'il veuille remonter, au delà, le cours du Saint-John?…
— Non, les canonnières ne cherchent point à reconnaître le Sud du comté. D'ailleurs, je crois que cette occupation ne tardera pas à prendre fin, et, dans ce cas, le fleuve tout entier serait rendu à la circulation des confédérés!
— Que veux-tu dire?
— Le bruit court que Dupont a l'intention d'abandonner la Floride, en n'y laissant que deux ou trois navires pour le blocus des côtes!
— Serait-il possible?
— Je te répète qu'il en est question, et, si cela est, Saint-
Augustine sera bientôt évacuée.
— Et Jacksonville?…
— Jacksonville également.
— Mille diables! Je pourrais donc y revenir, reformer notre Comité, reprendre la place que les fédéraux m'ont fait perdre! Ah! maudits nordistes, que le pouvoir me revienne, et l'on verra comment j'en userai!…
— Bien dit!
— Et si James Burbank, si sa famille, n'ont pas encore quitté Camdless-Bay, si la fuite ne les a pas soustraits à ma vengeance, ils ne m'échapperont plus!
— Et je t'approuve! Tout ce que tu as souffert par cette famille, je l'ai souffert comme toi! Ce que tu veux, je le veux aussi. Ce que tu hais, je le hais! Tous deux, nous ne faisons qu'un…
— Oui!… un!» répondit Texar.
La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres apprit à Zermah que l'Espagnol et «l'autre» buvaient ensemble.
Zermah était atterrée. À les entendre, il semblait que ces deux hommes eussent une part égale dans tous les crimes commis dernièrement en Floride, et plus particulièrement contre la famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les écoutant pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques détails de cette vie étrange de l'Espagnol. Et toujours la même voix qui faisait les demandes et les réponses, comme si Texar eût été seul à parler dans la chambre. Il y avait là un mystère que la métisse aurait eu le plus grand intérêt à découvrir. Mais, si ces misérables se fussent doutés que Zermah venait de surprendre une partie de leurs secrets, auraient-ils hésité à conjurer ce danger en la tuant? Et que deviendrait l'enfant, quand Zermah serait morte!
Il pouvait être onze heures du soir. Le temps n'avait pas cessé d'être affreux. Vent et pluie soufflaient et tombaient sans relâche. Très certainement, Texar et son compagnon n'iraient pas s'exposer au-dehors. Ils passeraient la nuit dans le wigwam. Ils ne mettraient pas leurs projets à exécution avant le lendemain.
Et Zermah n'en douta plus, quand elle entendit le complice de
Texar — ce devait être lui — demander:
«Eh bien, quel parti prendrons-nous?
— Celui-ci, répondit l'Espagnol. Demain, pendant la matinée, nous irons avec nos gens reconnaître les environs du lac. Nous explorerons la cyprière sur trois ou quatre milles, après avoir détaché en avant ceux de nos compagnons qui la connaissent le mieux, et plus particulièrement Squambô. Si rien n'indique l'approche du détachement fédéral, nous reviendrons et nous attendrons jusqu'au moment où il faudra battre en retraite. Si, au contraire, la situation est prochainement menacée, je réunirai nos partisans et mes esclaves, et j'entraînerai Zermah jusqu'au canal de Bahama. Toi, de ton côté, tu t'occuperas de rassembler les milices éparses dans la Basse-Floride.
— C'est entendu, répondit l'autre. Demain, pendant que vous ferez cette reconnaissance, je me cacherai dans les bois de l'île. Il ne faut pas que l'on puisse nous voir ensemble!
— Non, certes! s'écria Texar. Le diable me garde de risquer une pareille imprudence qui dévoilerait notre secret! Donc, ne nous revoyons pas avant la nuit prochaine au wigwam. Et même, si je suis obligé de partir dans la journée, tu ne quitteras l'île qu'après moi. Rendez-vous, alors, aux environs du cap Sable!»
Zermah sentit bien qu'elle ne pourrait plus être délivrée par les fédéraux.
Le lendemain, en effet, s'il avait connaissance de l'approche du détachement, l'Espagnol ne quitterait-il pas l'île avec elle?…
La métisse ne pouvait donc plus être sauvée que par elle-même, quels que fussent les périls, pour ne pas dire les impossibilités, d'une évasion dans des conditions si difficiles.
Et pourtant, avec quel courage elle l'eût tentée, si elle avait su que James Burbank, Gilbert, Mars, quelques-uns de ses camarades de la plantation, s'étaient mis en campagne pour l'arracher aux mains de Texar, que son billet leur avait appris de quel côté il fallait porter leurs recherches, que déjà M. Burbank avait remonté le cours du Saint-John au delà du lac Washington, qu'une grande partie de la cyprière était traversée, que la petite troupe de Camdless-Bay venait de se joindre au détachement du capitaine Howick, que c'était Texar, Texar lui-même, que l'on regardait comme l'auteur du guet-apens de Kissimmee, que ce misérable allait être poursuivi à outrance, qu'il serait fusillé, sans autre jugement, si l'on parvenait à se saisir de sa personne!…
Mais Zermah ne pouvait rien savoir. Elle ne devait plus attendre aucun secours… Aussi était-elle fermement décidée à tout braver pour quitter l'île Carneral.
Cependant il lui fallait retarder de vingt-quatre heures l'exécution de ce projet, bien que la nuit, très noire, fût favorable à une évasion. Les partisans, qui n'avaient point cherché un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou causant. Or, sa tentative manquée, son projet découvert, Zermah se fût mise dans une situation pire, et eût peut-être attiré sur elle les violences de Texar.
D'ailleurs, le lendemain, ne se présenterait-il pas quelque meilleure occasion de fuir? L'Espagnol n'avait-il pas dit que ses compagnons, ses esclaves, même l'Indien Squambô, l'accompagneraient, afin d'observer la marche du détachement fédéral? N'y aurait-il pas là une circonstance dont Zermah pourrait profiter pour accroître ses chances de succès? Si elle parvenait à franchir le canal sans avoir été vue, une fois dans la forêt, elle ne doutait pas d'être sauvée, Dieu aidant. En se cachant, elle saurait bien éviter de retomber entre les mains de Texar. Le capitaine Howick ne devait plus être éloigné. Puisqu'il s'avançait vers le lac Okee-cho-bee, n'avait-elle pas quelques chances d'être délivrée par lui?
Il convenait donc d'attendre au lendemain. Mais un incident vint détruire cet échafaudage sur lequel reposaient les dernières chances de Zermah et compromettre définitivement sa situation vis- à-vis de Texar.
En ce moment, on frappa à la porte du wigwam. C'était Squambô qui se fit reconnaître de son maître.
«Entre!» dit l'Espagnol.
Squambô entra.
«Avez-vous des ordres à me donner pour la nuit? demanda-t-il.
— Que l'on veille avec soin, répondit Texar, et qu'on me prévienne à la moindre alerte.
— Je m'en charge, répliqua Squambô.
— Demain, dans la matinée, nous irons en reconnaissance à quelques milles dans la cyprière.
— Alors la métisse et Dy?
— Seront aussi bien gardées que d'habitude. Maintenant, Squambô, que personne ne nous dérange au wigwam!
— C'est entendu.
— Que font nos hommes?
— Ils vont, viennent, et paraissent peu disposés à prendre du repos.
— Que pas un ne s'éloigne!
— Pas un.
— Et le temps?…
— Moins mauvais. La pluie ne tombe plus, et la rafale ne tardera pas à s'apaiser.
— Bien.»
Zermah n'avait cessé d'écouter. La conversation allait évidemment prendre fin, quand un soupir étouffé, une sorte de râle, se fit entendre.
Tout le sang de Zermah lui reflua au coeur.
Elle se releva, se précipita vers la couche d'herbes, se pencha sur la petite fille…
Dy venait de se réveiller, et dans quel état! Un souffle rauque s'échappait de ses lèvres. Ses petites mains battaient l'air, comme si elle eût voulu l'attirer vers sa bouche. Zermah ne put saisir que ces mots:
«À boire!… À boire!…»
La malheureuse enfant étouffait. Il fallait la porter immédiatement au-dehors. Dans cette obscurité profonde, Zermah, affolée, la prit entre ses bras pour la ranimer de son propre souffle. Elle la sentit se débattre dans une sorte de convulsion. Elle jeta un cri… elle repoussa la porte de sa chambre…
Deux hommes étaient là, debout, devant Squambô, mais si semblables de figure et de corps, que Zermah n'aurait pu reconnaître lequel des deux était Texar.
XIII
Une vie double
Quelques mots suffiront à expliquer ce qui, jusqu'ici, a paru inexplicable dans cette histoire. On verra ce que peuvent imaginer certains hommes, quand leur mauvaise nature, aidée d'une réelle intelligence, les pousse dans la voie du mal.
Ces hommes, devant lesquels Zermah venait subitement d'apparaître, étaient deux frères, deux jumeaux.
Où étaient-ils nés? Eux-mêmes ne le savaient pas au juste. Dans quelque petit village du Texas, sans doute — d'où ce nom de Texar, par changement de la dernière lettre du mot.
On sait ce qu'est ce vaste territoire, situé au sud des États-
Unis, sur le golfe du Mexique.
Après s'être révolté contre les Mexicains, le Texas, soutenu par les Américains dans son oeuvre d'indépendance, s'annexa à la fédération en 1845, sous la présidence de John Tyler.
C'était, quinze ans avant cette annexion, que deux enfants abandonnés furent trouvés dans un village du littoral texien, recueillis, élevés par la charité publique.
L'attention avait été tout d'abord attirée sur ces deux enfants à cause de leur merveilleuse ressemblance. Même geste, même voix, même attitude, même physionomie, et, faut-il ajouter, mêmes instincts qui témoignaient d'une perversité précoce. Comment furent-ils élevés, dans quelle mesure reçurent-ils quelque instruction, on ne peut le dire, ni à quelle famille ils appartenaient. Peut-être, à l'une de ces familles nomades qui coururent le pays après la déclaration d'indépendance.
Dès que les frères Texar, pris d'un irrésistible désir de liberté, crurent pouvoir se suffire à eux-mêmes, ils disparurent. Ils comptaient vingt-quatre ans à eux deux. Dès lors, à n'en pas douter, leurs moyens d'existence furent uniquement le vol dans les champs, dans les fermes, ici du pain, là des fruits, en attendant le pillage à main armée et les expéditions de grande route, auxquels ils s'étaient préparés dès l'enfance.
Bref, on ne les revit plus dans les villages et hameaux texiens qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, en compagnie de malfaiteurs qui exploitaient déjà leur ressemblance.
Bien des années s'écoulèrent. Les frères Texar furent bientôt oubliés, même de nom. Et, quoique ce nom dût avoir, plus tard, un déplorable retentissement en Floride, rien ne vint révéler que tous deux eussent passé leur premier âge dans les provinces littorales du Texas.
Comment en eût-il été autrement, puisque depuis leur disparition, par suite d'une combinaison dont il va être parlé, jamais on ne connut deux Texar? C'est même sur cette combinaison qu'ils avaient échafaudé toute une série de forfaits qu'il devait être si difficile de constater et de punir.
Effectivement — on l'apprit plus tard, lorsque cette dualité fut découverte et matériellement établie —, pendant un certain nombre d'années, de vingt à trente ans, les deux frères vécurent séparés. Ils cherchaient la fortune par tous les moyens. Ils ne se retrouvaient qu'à de rares intervalles, à l'abri de tout regard, soit en Amérique, soit dans quelque autre partie du monde où les avait entraînés leur destinée.
On sut aussi que l'un ou l'autre — lequel, on n'aurait pu le dire, peut-être tous les deux — firent le métier de négriers. Ils transportaient ou plutôt faisaient transporter des cargaisons d'esclaves des côtes d'Afrique aux États du Sud de l'Union. Dans ces opérations, ils ne remplissaient que le rôle d'intermédiaires entre les traitants du littoral et les capitaines des bâtiments employés à ce trafic inhumain.
Leur commerce prospéra-t-il? On ne sait. Pourtant, c'est peu probable. En tout cas, il diminua dans une proportion notable, et s'interrompit finalement, lorsque la traite, dénoncée comme un acte barbare, fut peu à peu abolie dans le monde civilisé. Les deux frères durent même renoncer à ce genre de trafic.
Cependant, cette fortune après laquelle ils couraient depuis si longtemps, qu'ils voulaient acquérir à tout prix, cette fortune n'était pas faite, et il fallait la faire. C'est alors que ces deux aventuriers résolurent de mettre à profit leur extraordinaire ressemblance.
En pareil cas, il arrive le plus souvent que ce phénomène se modifie lorsque les enfants sont devenus des hommes.
Pour les Texar, il n'en fut pas ainsi. À mesure qu'ils prenaient de l'âge, leur ressemblance physique et morale, on ne dira pas s'accentuait, mais restait ce qu'elle avait été — absolue. Impossible de distinguer l'un de l'autre, non seulement par les traits du visage ou la conformation du corps, mais aussi par les gestes ou les inflexions de la voix.
Les deux frères résolurent d'utiliser cette particularité naturelle pour accomplir les actes les plus détestables, avec la possibilité, si l'un d'eux était accusé, de pouvoir établir un alibi de nature à prouver son innocence. Aussi, pendant que l'un exécutait le crime convenu entre eux, l'autre se montrait-il publiquement en quelque lieu, de façon que, grâce à l'alibi, la non-culpabilité fût démontrée ipso facto.
Il va sans dire que toute leur adresse devait s'ingénier à ne jamais se laisser arrêter en flagrant délit. En effet, l'alibi n'aurait pu être invoqué, et la machination n'eût pas tardé à être découverte.
Le programme de leur vie ainsi arrêté, les deux jumeaux vinrent en Floride, où ni l'un ni l'autre n'étaient connus encore. Ce qui les y attirait, c'étaient les nombreuses occasions que devait offrir un État où les Indiens soutenaient toujours une lutte acharnée contre les Américains et les Espagnols.
Ce fut vers 1850 ou 1851 que les Texar apparurent dans la péninsule floridienne. C'est Texar, non les Texar qu'il convient de dire. Conformément à leur programme, jamais ils ne se montrèrent à la fois, jamais on ne les rencontra le même jour dans le même lieu, jamais on n'apprit qu'il existât deux frères de ce nom.
D'ailleurs, en même temps qu'ils couvraient leur personne du plus complet incognito, ils avaient rendu non moins mystérieux le lieu habituel de leur retraite.
On le sait, ce fut au fond de la Crique-Noire qu'ils se réfugièrent. L'îlot central, le blockhaus abandonné, ils les découvrirent pendant une exploration qu'ils faisaient sur les rives du Saint-John. C'est là qu'ils emmenèrent quelques esclaves, auxquels leur secret n'avait point été révélé. Seul, Squambô connaissait le mystère de leur double existence. D'un dévouement à toute épreuve pour les deux frères, d'une discrétion absolue sur tout ce qui les touchait, ce digne confident de Texar était l'exécuteur impitoyable de leurs volontés.
Il va sans dire que ceux-ci ne paraissaient jamais ensemble à la Crique-Noire. Lorsqu'ils avaient à causer de quelque affaire, ils s'avertissaient par correspondance. On a vu qu'à cet effet, ils n'employaient pas la poste. Un billet glissé dans les nervures d'une feuille, cette feuille fixée à la branche d'un tulipier qui croissait dans le marais voisin de la Crique-Noire, il ne leur en fallait pas plus. Chaque jour, non sans précautions, Squambô se rendait au marais. S'il était porteur d'une lettre écrite par celui des Texar qui était à la Crique-Noire, il l'accrochait à la branche du tulipier. Si c'était l'autre frère qui avait écrit, l'Indien prenait sa lettre à l'endroit convenu et la rapportait au fortin.
Après leur arrivée en Floride, les Texar n'avaient guère tardé à se lier avec ce que la population comptait de pire sur le territoire. Bien des malfaiteurs devinrent leurs complices dans nombre de vols qui furent commis à cette époque, puis, plus tard, leurs partisans, lorsqu'ils furent amenés à jouer un rôle pendant la guerre de Sécession. Tantôt l'un tantôt l'autre se mettait à leur tête, et ils ne surent jamais que ce nom de Texar appartenait à deux jumeaux.
On s'explique, maintenant, comment, lors des poursuites exercées à propos de divers crimes, tant d'alibis purent être invoqués par les Texar et durent être admis sans contestation possible. Il en fut ainsi pour les affaires dénoncées à la justice dans la période antérieure à cette histoire, — entre autres, au sujet d'une ferme incendiée. Bien que James Burbank et Zermah eussent positivement reconnu l'Espagnol comme l'auteur de l'incendie, celui-ci fut acquitté par le tribunal de Saint-Augustine, puisque, au moment du crime, il prouva qu'il était à Jacksonville dans la tienda de Torillo — ce dont témoignèrent de nombreux témoins. De même pour la dévastation de Camdless-Bay. Comment Texar eût-il pu conduire les pillards à l'assaut de Castle-House, comment aurait-il pu enlever la petite Dy et Zermah, puisqu'il se trouvait au nombre des prisonniers faits par les fédéraux à Fernandina et détenus sur un des navires de la flottille? Le Conseil de guerre avait donc été dans l'obligation de l'acquitter, malgré tant de preuves, malgré la déposition sous serment de Miss Alice Stannard.
Et même, en admettant que la dualité des Texar fût enfin reconnue, très probablement on ne saurait jamais lequel avait pris personnellement part à ces divers crimes. Après tout, n'étaient- ils pas tous les deux coupables et au même degré, tantôt complices, tantôt auteurs principaux dans ces attentats qui, depuis tant d'années, désolaient le territoire de la haute Floride? Oui, certes, et le châtiment ne serait que trop justement mérité, qui atteindrait l'un ou l'autre — ou l'un et l'autre.
Quant à ce qui s'était passé dernièrement à Jacksonville, il est probable que les deux frères avaient joué tour à tour le même rôle, après que l'émeute eut renversé les autorités régulières de la cité. Lorsque Texar 1 s'absentait pour quelque expédition convenue, Texar 2 le remplaçait dans l'exercice de ses fonctions, sans que leurs partisans pussent s'en douter. On doit donc admettre qu'ils prirent une part égale aux excès commis à cette époque contre les colons d'origine nordiste et contre les planteurs du sud favorables aux opinions anti-esclavagistes.
Tous deux, on le comprend, devaient toujours être au courant de ce qui se passait dans les États du centre de l'Union, où la guerre civile offrait tant de phases imprévues, comme dans l'État de Floride. Ils avaient acquis, d'ailleurs, une véritable influence sur les petits Blancs des comtés, sur les Espagnols, même sur les Américains, partisans de l'esclavage, enfin sur toute la partie détestable de la population. En ces conjonctures, ils avaient dû souvent correspondre, se donner rendez-vous en quelque endroit secret, conférer pour la conduite de leurs opérations, se séparer afin de préparer leurs futurs alibis.
C'est ainsi qu'au moment où l'un était détenu sur un des bâtiments de l'escadre, l'autre organisait l'expédition contre Camdless-Bay. Et l'on sait comment il avait été renvoyé des fins de la plainte par le Conseil de guerre de Saint-Augustine.
Il a été dit plus haut que l'âge avait absolument respecté cette phénoménale ressemblance des deux frères. Cependant, il était possible qu'un accident physique, une blessure, vînt altérer cette ressemblance, et que l'un ou l'autre fût affecté de quelque signe particulier. Or, cela eût suffi à compromettre le succès de leurs machinations.
Et dans cette vie aventureuse, exposée à tant de mauvais coups, ne couraient-ils pas des risques, dont les conséquences, si elles eussent été irréparables, ne leur auraient plus permis de se substituer l'un à l'autre?
Mais, du moment que ces accidents pouvaient se réparer, la ressemblance ne devait point en souffrir.
C'est ainsi que, dans une attaque de nuit, quelque temps après leur arrivée en Floride, un des Texar eut la barbe brûlée par un coup de feu qui lui fut tiré à bout portant. Aussitôt, l'autre se hâta de raser sa barbe, afin d'être imberbe comme son frère.
Et, l'on s'en souvient, ce fait a été mentionné à propos de celui des Texar qui se trouvait au fortin au début de cette histoire.
Autre fait qui exige aussi une explication. On n'a pas oublié qu'une nuit, pendant qu'elle était encore à la Crique-Noire, Zermah vit l'Espagnol se faire tatouer le bras. Voici pourquoi. Son frère était au nombre de ces voyageurs floridiens qui, pris par une bande de Séminoles, avaient été marqués d'un signe indélébile au bras gauche. Immédiatement, décalque de ce signe fut envoyé au fortin, et Squambô put le reproduire par un tatouage. L'identité continua donc à être absolue.
En vérité, on serait tenté d'affirmer que si Texar 1 avait été amputé d'un membre, Texar 2 se fût soumis à la même amputation!
Bref, pendant une dizaine d'année, les frères Texar ne cessèrent de mener cette vie en partie double, mais avec une telle habileté, une telle prudence, qu'ils avaient pu jusqu'alors déjouer toutes les poursuites de la justice floridienne.
Les deux jumeaux s'étaient-ils enrichis à ce métier? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Une assez forte somme d'argent, économisée sur le produit du pillage et des vols, était cachée dans un réduit secret du blockhaus de la Crique-Noire. Par précaution, cet argent avait été emporté par l'Espagnol, lorsqu'il s'était décidé à partir pour l'île Carneral, et l'on peut être certain qu'il ne le laisserait pas au wigwam, s'il était contraint de fuir au delà du détroit de Bahama.
Cependant, cette fortune ne leur paraissait pas suffisante. Aussi voulaient-ils l'accroître, avant d'aller en jouir, sans danger, dans quelque pays de l'Europe ou du Nord-Amérique.
D'ailleurs, en apprenant que le commodore Dupont avait l'intention d'évacuer bientôt la Floride, les deux frères s'étaient dit que l'occasion se présenterait de s'enrichir encore, et qu'ils feraient payer cher aux colons nordistes ces quelques semaines de l'occupation fédérale. Ils étaient donc résolus à voir venir les choses. Une fois à Jacksonville, grâce à leurs partisans, grâce à tous les sudistes compromis avec eux, ils sauraient bien reprendre la situation qu'une émeute leur avait donnée et qu'une émeute pouvait leur rendre.
Les Texar avaient, cependant, un moyen assuré d'acquérir ce qui leur manquait pour être riches, même au delà de leurs désirs.
En effet, que n'écoutaient-ils la proposition que Zermah venait de faire à l'un d'eux? Que ne consentaient-ils à rendre la petite Dy à ses parents désespérés? James Burbank eût certainement racheté au prix de sa fortune la liberté de son enfant. Il se serait engagé à ne déposer aucune plainte, à ne provoquer aucune poursuite contre l'Espagnol. Mais, chez les Texar, la haine parlait plus haut que l'intérêt, et, s'ils voulaient s'enrichir, ils voulaient aussi s'être vengés de la famille Burbank avant de quitter la Floride.
On sait maintenant tout ce qu'il importait de connaître sur le compte des frères Texar. Il n'y a plus qu'à attendre le dénouement de cette histoire.
Inutile d'ajouter que Zermah avait tout compris, lorsqu'elle se trouva soudain en présence de ces hommes. La reconstitution du passé se fit instantanément dans son esprit. Stupéfaite en les regardant, elle restait immobile, comme enracinée au sol, tenant la petite fille dans ses bras. Heureusement, l'air plus abondant de cette chambre avait écarté de l'enfant tout danger de suffocation.
Quant à Zermah, son apparition en présence des deux frères, ce secret qu'elle venait de surprendre, c'était pour elle un arrêt de mort.
XIV
Zermah à l'oeuvre
Devant Zermah, les Texar, si maîtres d'eux qu'ils fussent, n'avaient pu se contenir. Depuis leur enfance, on peut le dire, c'était la première fois qu'ils étaient vus ensemble par une tierce personne. Et cette personne était leur mortelle ennemie. Aussi, dans un premier mouvement, ils allaient s'élancer sur elle, ils allaient la tuer, afin de sauver ce secret de leur double existence…
L'enfant s'était redressée dans les bras de Zermah, et, tendant ses petites mains, criait:
«J'ai peur!… J'ai peur!»
Sur un geste des deux frères, Squambô marcha brusquement vers la métisse, il la prit par l'épaule, il la repoussa dans sa chambre, et la porte se referma sur elle.
Squambô revint alors près des Texar. Son attitude disait qu'ils n'avaient qu'à lui commander; il obéirait. Toutefois, l'imprévu de cette scène les avait troublés plus qu'on n'aurait pu l'imaginer, étant donné leur caractère audacieux et violent. Ils semblaient se consulter du regard.
Cependant Zermah s'était jetée dans un coin de la chambre, après avoir déposé la petite fille sur la couche d'herbe. Le sang-froid lui revint. Elle s'approcha de la porte, afin d'entendre ce qui allait maintenant être dit. Dans un instant, son sort serait décidé, sans doute. Mais les Texar et Squambô venaient de sortir du wigwam, et leurs paroles n'arrivaient plus à l'oreille de Zermah.
Voici les propos qui s'échangèrent entre eux:
«Il faut que Zermah meure!
— Il le faut! Dans le cas où elle parviendrait à s'échapper, comme dans le cas où les fédéraux parviendraient à la reprendre, nous serions perdus! Qu'elle meure donc!
— À l'instant!» répondit Squambô.
Et il se dirigeait vers le wigwam, son coutelas à la main, lorsqu'un des Texar l'arrêta.
«Attendons, dit-il. Il sera toujours temps de faire disparaître Zermah, dont les soins sont nécessaires à l'enfant jusqu'à ce que nous l'ayons remplacée près d'elle. Auparavant, essayons de nous rendre compte de la situation. Un détachement de nordistes bat en ce moment la cyprière par ordre de Dupont. Eh bien, explorons d'abord les environs de l'île et du lac. Rien ne prouve que ce détachement, qui descend vers le sud, se dirigera de ce côté. S'il vient, nous aurons le temps de fuir. S'il ne vient pas, nous resterons ici, et nous le laisserons s'engager dans les profondeurs de la Floride. Là, il sera à notre merci, car nous aurons eu le temps de réunir la plus grande partie des milices qui errent sur le territoire. Au lieu de le fuir, c'est nous qui le poursuivrons, en force. Il sera facile de lui couper la retraite, et, si quelques marins ont pu échapper au massacre de Kissimmee, cette fois, pas un n'en reviendra!»
Dans les circonstances actuelles, c'était évidemment le meilleur parti à prendre. Un grand nombre de sudistes occupaient alors la région n'attendant que l'occasion de tenter un coup contre les fédéraux. Quand un des Texar et ses compagnons auraient opéré une reconnaissance, ils décideraient s'ils devaient rester sur l'île Carneral, ou s'ils se replieraient vers la région du cap Sable. C'est ce qui serait établi le lendemain même. Quant à Zermah, quel que fût le résultat de l'exploration, Squambô serait chargé de s'assurer sa discrétion avec un coup de poignard.
«Pour l'enfant, ajouta l'un des frères, il est de notre intérêt de lui conserver la vie. Elle n'a pu comprendre ce qu'a compris Zermah, et elle peut devenir le prix de notre rançon au cas où nous tomberions entre les mains d'Howick. Afin de racheter sa fille, James Burbank accepterait toutes les propositions qu'il nous plairait d'imposer, non seulement la garantie de notre impunité, mais le prix, quel qu'il fût, que nous mettrions à la liberté de son enfant.
— Zermah morte, dit l'Indien, n'est-il pas à craindre que cette petite succombe?
— Non, les soins ne lui manqueront pas, répondit l'un des Texar, et je trouverai facilement une Indienne qui remplacera la métisse.
— Soit! Avant tout, il faut que nous n'ayons plus rien à redouter de Zermah!
— Bientôt, quoi qu'il arrive, elle aura cessé de vivre!»
Là finit l'entretien des deux frères, et Zermah les entendit rentrer dans le wigwam.
Quelle nuit passa la malheureuse femme! Elle se savait condamnée et ne songeait même pas à elle. De son sort, elle s'inquiétait peu, ayant toujours été prête à donner sa vie pour ses maîtres. Mais c'était Dy abandonnée aux duretés de ces hommes sans pitié. En admettant qu'ils eussent intérêt à ce que l'enfant vécût, ne succomberait-elle pas, lorsque Zermah ne serait plus là pour lui donner ses soins?
Aussi, cette pensée lui revint-elle avec une obstination, une obsession pour ainsi dire inconsciente — cette pensée de prendre la fuite, avant que Texar l'eût séparée de l'enfant.
Pendant cette interminable nuit, la métisse ne songea qu'à mettre son projet à exécution. Toutefois, dans cette conversation elle avait retenu, entre autres choses, que, le lendemain, un des Texar et ses compagnons devaient aller explorer les environs du lac. Évidemment, cette exploration ne serait faite qu'avec la possibilité de résister au détachement fédéral, si on le rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son personnel, des partisans amenés par son frère. Celui-ci resterait sur l'île, sans doute, autant pour n'être point reconnu que pour veiller sur le wigwam. C'est alors que Zermah tenterait de s'enfuir. Peut-être parviendrait-elle à trouver une arme quelconque, et, en cas de surprise, elle n'hésiterait pas à s'en servir.
La nuit s'écoula. Vainement Zermah avait-elle essayé de tirer une indication de tous les bruits qui se produisaient sur l'île, et toujours avec la pensée que la troupe du capitaine Howick allait peut-être arriver pour s'emparer de Texar.
Quelques instants avant le lever du jour, la petite fille, un peu reposée, se réveilla. Zermah lui donna quelques gouttes d'eau qui la rafraîchirent. Puis, la regardant comme si ses yeux ne devaient bientôt plus la voir, elle la serra contre sa poitrine. Si, en ce moment, on fût entré pour l'en séparer, elle se serait défendue avec la fureur d'une bête fauve que l'on veut éloigner de ses petits.
«Qu'as-tu, bonne Zermah? demanda l'enfant.
— Rien… rien! murmura la métisse.
— Et maman… quand la reverrons-nous?
— Bientôt… répondit Zermah. Aujourd'hui peut-être!… Oui, ma chérie!… Aujourd'hui j'espère que nous serons loin…
— Et ces hommes que j'ai vus, cette nuit?…
— Ces hommes, répondit Zermah, tu les as bien regardés?…
— Oui… et ils m'ont fait peur!
— Mais tu les as bien vus, n'est-ce pas?… Tu as remarqué comme ils se ressemblaient?…
— Oui… Zermah!
— Eh bien, souviens-toi de dire à ton père, et à ton frère, qu'ils sont deux frères… entends-tu, deux frères Texar, et si ressemblants qu'on ne peut reconnaître l'un de l'autre!…
— Toi aussi, tu le diras?… répondit la petite fille.
— Je le dirai… oui!… Cependant, si je n'étais pas là, il ne faudrait pas oublier…
— Et pourquoi ne serais-tu pas là? demanda l'enfant, qui passait ses petits bras au cou de la métisse comme pour mieux s'attacher à elle.
— J'y serai, ma chérie, j'y serai!… Maintenant, si nous partons… comme nous aurons une longue route à faire… il faut prendre des forces!… Je vais faire ton déjeuner…
— Et toi?
— J'ai mangé pendant que tu dormais, et je n'ai plus faim!»
La vérité est que Zermah n'aurait pu manger, si peu que ce fût, dans l'état de surexcitation où elle se trouvait. Après son repas, l'enfant se remit sur sa couche d'herbes.
Zermah vint alors se placer près d'un interstice que les roseaux du paillis laissaient entre eux à l'angle de la chambre. De là, pendant une heure, elle ne cessa d'observer ce qui se passait au- dehors, car c'était pour elle de la plus grande importance.
On faisait les préparatifs de départ. Un des frères — un seul — présidait à la formation de la troupe qu'il allait conduire dans la cyprière. L'autre, que personne n'avait vu, avait dû se cacher, soit au fond du wigwam, soit en quelque coin de l'île.
C'est, du moins, ce que pensa Zermah, connaissant le soin qu'ils mettaient à dissimuler le secret de leur existence. Elle se dit même que ce serait peut-être à celui qui resterait dans l'île qu'incomberait la tâche de surveiller l'enfant et elle.
Zermah ne se trompait pas, ainsi qu'on va bientôt le voir.
Cependant les partisans et les esclaves étaient réunis au nombre d'une cinquantaine devant le wigwam, attendant pour partir les ordres de leur chef.
Il était environ neuf heures du matin, lorsque la troupe se disposa à gagner la lisière de la forêt — ce qui exigea un certain temps, la barge ne pouvant prendre que cinq à six hommes à la fois. Zermah les vit descendre par petits groupes, puis remonter l'autre rive. Toutefois, à travers le paillis, elle ne pouvait apercevoir la surface du canal, situé très en contrebas du niveau de l'île.
Texar, qui était resté le dernier, disparut à son tour, suivi de l'un des chiens dont l'instinct devait être utilisé pendant l'exploration. Sur un geste de son maître, l'autre limier revint vers le wigwam, comme s'il eût été seul chargé de veiller à sa porte.
Un instant après, Zermah aperçut Texar qui gravissait la berge opposée et s'arrêtait un instant pour reformer sa troupe. Puis, tous, Squambô en tête, accompagné du chien, disparurent derrière les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la forêt. Sans doute, un des Noirs avait dû ramener la barge, afin que personne ne pût passer dans l'île. Cependant la métisse ne put le voir, et pensa qu'il avait dû suivre les bords du canal.
Elle n'hésita plus.
Dy venait de se réveiller. Son corps amaigri faisait peine à voir sous ses vêtements usés par tant de fatigues.
«Viens, ma chérie, dit Zermah.
— Où? demanda l'enfant.
— Là… dans la forêt!… Peut-être y trouverons-nous ton père… ton frère!… Tu n'auras pas peur?…
— Avec toi, jamais!» répondit la petite fille.
Alors la métisse entr'ouvrit la porte de sa chambre avec précaution. Comme elle n'avait entendu aucun bruit dans la chambre à côté, elle supposait que Texar ne devait pas être dans le wigwam.
En effet, il n'y avait personne.
Tout d'abord, Zermah chercha quelque arme dont elle était décidée à se servir contre quiconque tenterait de l'arrêter. Il y avait sur la table un de ces larges coutelas dont les Indiens font usage dans leurs chasses. La métisse s'en saisit et le cacha sous son vêtement. Elle prit aussi un peu de viande sèche, qui devait assurer sa nourriture pendant quelques jours.
Il s'agissait maintenant de sortir du wigwam. Zermah regarda à travers les trous du paillis dans la direction du canal. Aucun être vivant n'errait sur cette portion de l'île, pas même celui des deux chiens qui avait été laissé à la garde de l'habitation.
La métisse, rassurée, essaya d'ouvrir la porte extérieure.
Cette porte, fermée en dehors, résista.
Aussitôt Zermah rentra dans sa chambre avec l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: c'était d'utiliser le trou à demi-percé déjà à travers la paroi du wigwam.
Ce travail ne fut pas difficile. La métisse put se servir de son coutelas pour trancher les roseaux entrelacés dans le paillis, — opération qui fut faite avec aussi peu de bruit que possible.
Toutefois, si le limier qui n'avait pas suivi Texar ne parut pas, en serait-il ainsi lorsque Zermah serait dehors? Ce chien n'accourrait-il pas, ne se jetterait-il pas sur elle et sur la petite fille? Autant aurait valu se trouver en face d'un tigre!
Il ne fallait pas hésiter, cependant. Aussi, le passage ouvert,
Zermah attira l'enfant qu'elle embrassa dans une étreinte
passionnée. La petite fille lui rendit ses baisers avec effusion.
Elle avait compris: il fallait fuir, fuir par ce trou.
Zermah se glissa à travers l'ouverture. Puis, après avoir porté ses regards à droite, à gauche, elle écouta. Pas un bruit ne se faisait entendre. La petite Dy apparut alors à l'orifice du trou.
En ce moment, un aboiement retentit. Encore fort éloigné, il semblait venir de la partie ouest de l'île. Zermah avait saisi l'enfant. Le coeur lui battait à se rompre. Elle ne se croirait relativement en sûreté qu'après avoir disparu derrière les roseaux de l'autre rive.
Mais, traverser, sur une centaine de pas, l'espace qui séparait le wigwam du canal, c'était la phase la plus critique de l'évasion. On risquait d'être aperçu soit de Texar, soit de celui des esclaves qui avait dû rester sur l'île.
Heureusement, à droite du wigwam, un épais fourré de plantes arborescentes, entremêlées de roseaux, s'étendait jusqu'au bord du canal, à quelques yards seulement de l'endroit où devait se trouver la barge.
Zermah résolut de s'engager entre les végétations touffues de ce fourré, projet qui fut aussitôt mis à exécution. Les hautes plantes livrèrent passage aux deux fugitives, et le feuillage se referma sur elles. Quant aux aboiements du chien, on ne les entendait plus.
Ce glissement à travers le fourré ne se fit pas sans peine. Il fallait s'introduire entre les tiges des arbrisseaux qui ne laissaient entre eux qu'un étroit espace. Bientôt Zermah eut ses vêtements en lambeaux, ses mains en sang. Peu importait, si l'enfant pouvait éviter d'être déchirée par ces longues épines. Ce n'est pas la courageuse métisse à qui ces piqûres eussent pu arracher un signe de douleur. Cependant, malgré tous les soins qu'elle prît, la petite fille fut plusieurs fois atteinte aux mains et aux bras. Dy ne poussa pas un cri, ne fit pas entendre une plainte.
Bien que la distance à franchir fût relativement courte — une soixantaine de yards au plus — il ne fallut pas moins d'une demi- heure pour atteindre le canal.
Zermah s'arrêta alors, et, à travers les roseaux, elle regarda du côté du wigwam, puis du côté de la forêt.
Personne sous les hautes futaies de l'île. Sur l'autre rive, aucun indice de la présence de Texar et de ses compagnons, qui devaient être alors à un ou deux milles dans l'intérieur. À moins de rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant quelques heures.
Cependant Zermah ne pouvait croire qu'elle eût été laissée seule au wigwam. Il n'était pas supposable, non plus, que celui des Texar, qui était arrivé la veille avec ses partisans, eût quitté l'île pendant la nuit, ni que le chien l'eût suivi. D'ailleurs la métisse n'avait-elle pas entendu des aboiements — preuve que le limier rôdait encore sous les arbres? À tout instant, elle pouvait les voir apparaître l'un ou l'autre. Peut-être, en se hâtant, parviendrait-elle à gagner la cyprière?
On se le rappelle, tandis que Zermah observait les mouvements des compagnons de l'Espagnol, elle n'avait pu voir la barge au moment où elle traversait le canal, dont le lit était caché par la hauteur et l'épaisseur des roseaux.
Or, Zermah ne doutait pas que cette barge eût été ramenée par l'un des esclaves. Cela importait à la sécurité du wigwam pour le cas où les soldats du capitaine Howick auraient tourné les sudistes.
Et pourtant, si la barge était restée sur l'autre rive, s'il avait paru prudent de ne pas la renvoyer, afin d'assurer plus rapidement le passage de Texar et des siens suivis de trop près par les fédéraux, comment la métisse ferait-elle pour se transporter sur l'autre bord? Lui faudrait-il s'enfuir à travers les futaies de l'île? Et là, devrait-elle attendre que l'Espagnol fût parti pour aller chercher un nouveau refuge au fond des Everglades? Mais, s'il se décidait à le faire, ne serait-ce pas sans avoir tout tenté pour reprendre Zermah et l'enfant. Donc, tout était là: se servir de la barge afin de traverser le canal.
Zermah n'eut qu'à se glisser entre les roseaux sur un espace de cinq ou six yards. Arrivée en cet endroit, elle s'arrêta…
La barge était sur l'autre rive.
XV
Les deux frères
La situation était désespérée. Comment passer? Un audacieux nageur n'aurait pu le faire, sans courir le risque de perdre vingt fois la vie. Qu'il n'y eût qu'une centaine de pieds d'une rive à l'autre, soit! Mais, faute d'une barque, il était impossible de les franchir. Des têtes triangulaires pointaient çà et là hors des eaux, et les herbes s'agitaient sous la passée rapide des reptiles.
La petite Dy, au comble de l'épouvante, se pressait contre Zermah. Ah! si pour le salut de l'enfant, il eût suffi de se jeter au milieu de ces monstres, qui l'eussent enlacée comme un gigantesque poulpe aux mille tentacules, la métisse n'aurait pas hésité un instant!
Mais, pour la sauver, il fallait une circonstance providentielle. Cette circonstance, à Dieu seul de la faire naître. Zermah n'avait plus de recours qu'en lui. Agenouillée sur la berge, elle implorait Celui qui dispose du hasard, dont il fait le plus souvent l'agent de ses volontés.
Cependant, d'un moment à l'autre, quelques-uns des compagnons de Texar pouvaient se montrer sur la lisière de la forêt. Si d'un moment à l'autre, celui des Texar, qui était resté sur l'île, revenait au wigwam, n'y trouvant plus Dy ni Zermah, ne se mettrait-il à leur recherche?…
«Mon Dieu… s'écria la malheureuse femme, ayez pitié!…»
Soudain ses regards se portèrent sur la droite du canal.
Un léger courant entraînait les eaux vers le nord du lac où coulent quelques affluents du Calaooschatches, un des petits fleuves qui se déversent dans le golfe du Mexique, et par lequel s'alimente le lac Okee-cho-bee à l'époque des grandes marées mensuelles.
Un tronc d'arbre, qui dérivait par la droite, venait d'accoster. Or, ce tronc ne pourrait-il suffire à la traversée du canal, puisqu'un coude de la rive, détournant le courant à quelques yards au-dessous, le rejetait vers la cyprière? Oui, évidemment. En tout cas, si, par malheur, ce tronc revenait vers l'île, les fugitives ne seraient pas plus compromises qu'elles ne l'étaient en ce moment.
Sans plus réfléchir, comme par instinct, Zermah se précipita vers l'arbre flottant. Si elle eût pris le temps de la réflexion, peut- être se fût-elle dit que des centaines de reptiles pullulaient sous les eaux, que les herbes pouvaient retenir ce tronc au milieu du canal! Oui! mais tout valait mieux que de rester sur l'île! Aussi Zermah, tenant Dy dans ses bras, après s'être accotée aux branches, s'écarta de la rive.
Aussitôt le tronc reprit le fil de l'eau, et le courant tendit à le ramener vers l'autre bord.
Cependant Zermah cherchait à se cacher au milieu du branchage qui la couvrait en partie. D'ailleurs les deux berges étaient désertes. Aucun bruit ne venait ni du côté de l'île, ni du côté de la cyprière. Une fois le canal traversé, la métisse saurait bien trouver un abri jusqu'au soir, en attendant qu'elle pût s'enfoncer dans la forêt sans courir le risque d'être aperçue. L'espoir lui était revenu. À peine se préoccupait-elle des reptiles, dont les gueules s'ouvraient de chaque côté du tronc d'arbre et qui se glissaient jusque dans ses basses branches. La petite fille avait fermé les yeux. D'une main, Zermah la tenait serrée contre sa poitrine. De l'autre elle était prête à frapper ces monstres. Mais, soit qu'ils fussent effrayés à la vue du coutelas qui les menaçait, soit qu'ils ne fussent redoutables que sous les eaux, ils ne s'élancèrent point sur l'épave.
Enfin le tronc atteignit le milieu du canal, dont le courant portait obliquement vers la forêt. Avant un quart d'heure, s'il ne s'embarrassait pas dans les plantes aquatiques, il devait avoir accosté l'autre berge. Et alors, si grands que les dangers fussent encore, Zermah se croirait hors des atteintes de Texar.
Soudain, elle serra plus étroitement l'enfant dans ses bras.
Des aboiements furieux éclataient sur l'île. Presque aussitôt, un chien apparut le long de la rive qu'il descendait en bondissant.
Zermah reconnut le limier, laissé à la surveillance du wigwam, que l'Espagnol n'avait point emmené avec lui.
Là, le poil hérissé, l'oeil en feu, il était prêt à s'élancer, au milieu des reptiles qui s'agitaient à la surface des eaux.
Au même moment, un homme parut sur la berge.
C'était celui des frères Texar resté sur l'île. Prévenu par les aboiements du chien, il venait d'accourir.
Ce que fut sa colère quand il aperçut Dy et Zermah sur cet arbre en dérive, il serait difficile de l'imaginer. Il ne pouvait se mettre à leur poursuite, puisque la barge se trouvait de l'autre côté du canal. Pour les arrêter, il n'y avait qu'un moyen: tuer Zermah, au risque de tuer l'enfant avec elle!
Texar, armé de son fusil, l'épaula, et visa la métisse qui cherchait à couvrir la petite fille de son corps.
Tout à coup, le chien, en proie à une excitation folle, se précipita dans le canal. Texar pensa qu'il fallait d'abord le laisser faire.
Le chien se rapprochait rapidement du tronc. Zermah, son coutelas bien emmanché dans sa main, se tenait prête à le frapper… Cela ne fut pas nécessaire.
En un instant, les reptiles eurent enlacé l'animal, qui, après avoir répondu par des coups de crocs à leurs venimeuses morsures, disparut bientôt sous les herbes.
Texar avait assisté à la mort du chien, sans avoir eu le temps de lui porter secours. Zermah allait lui échapper…
«Meurs donc!» s'écria-t-il en tirant sur elle.
Mais l'épave avait alors atteint vers l'autre rive, et la balle ne fit qu'effleurer l'épaule de la métisse.
Quelques instants plus tard, le tronc accostait. Zermah, emportant la petite fille, prenait pied sur la berge, disparaissait au milieu des roseaux, où un second coup de feu n'eût pu l'atteindre, et s'engageait sous les premiers arbres de la cyprière.
Cependant, si la métisse n'avait plus rien à redouter de celui des Texar qui était retenu sur l'île, elle risquait encore de retomber entre les mains de son frère.
Aussi, tout d'abord, sa préoccupation fut-elle de s'éloigner le plus vite et le plus loin possible de l'île Carneral. La nuit venue, elle chercherait à se diriger vers le lac Washington. Employant tout ce qu'elle possédait de force physique, d'énergie morale, elle courut, plutôt qu'elle ne marcha, au hasard, tenant dans ses bras l'enfant, qui n'aurait pu la suivre sans la retarder. Les petites jambes de Dy se seraient refusées à courir sur ce sol inégal, au milieu des fondrières qui fléchissaient comme des trappes de chasseur, entre ces larges racines dont l'enchevêtrement formait autant d'obstacles insurmontables pour elles.
Zermah continua donc à porter son cher fardeau, dont elle ne semblait même pas sentir le poids. Parfois, elle s'arrêtait — moins pour reprendre haleine que pour prêter l'oreille à tous les bruits de la forêt. Tantôt elle croyait entendre des aboiements qui auraient été ceux de l'autre limier emmené par Texar, tantôt quelques coups de feu lointains. Alors elle se demandait si les partisans sudistes n'étaient pas aux prises avec le détachement fédéral. Puis, lorsqu'elle avait reconnu que ces divers bruits n'étaient que les cris d'un oiseau imitateur ou la détonation de quelque branche sèche dont les fibres éclataient comme des coups de pistolet sous la brusque expansion de l'air, elle reprenait sa marche un instant interrompue. Maintenant, remplie d'espoir, elle ne voulait rien voir des dangers qui la menaçaient, avant qu'elle eût atteint les sources du Saint-John.
Pendant une heure, elle s'éloigna ainsi du lac Okee-cho-bee, obliquant vers l'est, afin de se rapprocher du littoral de l'Atlantique. Elle se disait avec raison que les navires de l'escadre devaient croiser sur la côte de la Floride pour attendre le détachement envoyé sous les ordres du capitaine Howick. Et ne pouvait-il se faire que plusieurs chaloupes fussent en observation le long du rivage?…
Tout à coup, Zermah s'arrêta. Cette fois, elle ne se trompait pas. Un furieux aboiement retentissait sous les arbres, et se rapprochait sensiblement. Zermah reconnut celui qu'elle avait si souvent entendu, pendant que les limiers rôdaient autour du blockhaus de la Crique-Noire.
«Ce chien est sur nos traces, pensa-t-elle, et Texar ne peut être loin maintenant!»
Aussi son premier soin fut-il de chercher un fourré pour s'y blottir avec l'enfant. Mais pourrait-elle échapper au flair d'un animal aussi intelligent que féroce, dressé autrefois à poursuivre les esclaves marrons, à découvrir leur piste?
Les aboiements se rapprochaient de plus en plus, et déjà même des cris lointains se faisaient entendre.
À quelques pas de là se dressait un vieux cyprès, creusé par l'âge, sur lequel les serpentaires et les lianes avaient jeté un épais réseau de brindilles.
Zermah se blottit dans cette cavité assez grande pour contenir la petite fille et elle, et dont le réseau de lianes les recouvrit toutes deux.
Mais le limier était sur leurs traces. Un instant après, Zermah l'aperçut devant l'arbre. Il aboyait avec une fureur croissante et s'élança d'un bond sur le cyprès.
Un coup de coutelas le fit reculer, puis hurler avec plus de violence.
Presque aussitôt, un bruit de pas se fit entendre. Des voix s'appelaient, se répondaient, et, parmi elles, les voix si reconnaissables de Texar et de Squambô.
C'étaient bien l'Espagnol et ses compagnons qui gagnaient du côté du lac, afin d'échapper au détachement fédéral. Ils l'avaient inopinément rencontré dans la cyprière, et, n'étant pas en force, ils se dérobaient en toute hâte. Texar cherchait à regagner l'île Carneral par le plus court, afin de mettre une ceinture d'eau entre les fédéraux et lui. Comme ceux-ci ne pourraient franchir le canal sans une embarcation, ils seraient arrêtés devant cet obstacle. Alors, pendant ces quelques heures de répit, les partisans sudistes chercheraient à atteindre l'autre côté de l'île; puis, la nuit venue, ils essaieraient d'utiliser la berge pour débarquer sur la rive méridionale du lac.
Lorsque Texar et Squambô arrivèrent en face du cyprès devant lequel le chien aboyait toujours, ils virent le sol rouge du sang qui s'écoulait par une blessure ouverte au flanc de l'animal.
«Voyez!… Voyez! s'écria l'Indien.
— Ce chien a été blessé? répondit Texar.
— Oui!… blessé d'un coup de couteau, il n'y a qu'un instant!…
Son sang fume encore!
— Qui a pu?…»
En ce moment, le chien se précipita de nouveau sur le réseau de feuillage que Squambô écarta du bout de son fusil. «Zermah!… s'écria-t-il.
— Et l'enfant!… répondit Texar.
— Oui!… Comment ont-elles pu s'enfuir?…
— À mort, Zermah, à mort!»
La métisse, désarmée par Squambô au moment où elle allait frapper l'Espagnol, fut tirée si brutalement de la cavité que la petite fille lui échappa et roula au milieu de ces champignons géants, de ces pézizes si abondantes au milieu des cyprières.
Au choc, un des champignons éclata comme une arme à feu. Une poussière lumineuse fusa dans l'air. À l'instant, d'autres pézizes firent explosion à leur tour. Ce fut un fracas général, comme si la forêt eût été emplie de pièces d'artifice qui se croisaient en tous sens.
Aveuglé par ces myriades de spores, Texar avait dû lâcher Zermah qu'il tenait sous son coutelas, tandis que Squambô était aveuglé par ces brûlantes poussières. Par bonheur, la métisse et l'enfant, étendues sur le sol, n'étaient pas atteintes par ces spores qui crépitaient au-dessus d'elles.
Cependant Zermah ne pouvait échapper à Texar. Déjà, après une dernière série d'explosions, l'air était devenu respirable…
De nouvelles détonations éclatèrent alors, — détonations d'armes à feu, cette fois.
C'était le détachement fédéral qui se jetait sur les partisans sudistes. Ceux-ci, aussitôt entourés par les marins du capitaine Howick, durent mettre bas les armes. À ce moment, Texar, qui venait de ressaisir Zermah, la frappa en pleine poitrine.
«L'enfant!… Emporte l'enfant!» cria-t-il à Squambô.
Déjà l'Indien avait pris la petite fille et fuyait du côté du lac, quand un coup de feu retentit… Il tomba mort, frappé d'une balle que Gilbert venait de lui envoyer à travers le coeur.
Maintenant, tous étaient là, James et Gilbert Burbank, Edward
Carrol, Perry, Mars, les Noirs de Camdless-Bay, les marins du
capitaine Howick qui tenaient en joue les sudistes, et, parmi eux,
Texar, debout près du cadavre de Squambô.
Quelques-uns avaient pu s'échapper, cependant, du côté de l'île Carneral. Et qu'importait! La petite fille n'était-elle pas entre les bras de son père, qui la serrait comme s'il eût craint qu'on la lui ravît de nouveau? Gilbert et Mars, penchés sur Zermah, essayaient de la ranimer. La pauvre femme respirait encore, mais ne pouvait parler. Mars lui soutenait la tête, l'appelait, l'embrassait…
Zermah ouvrit les yeux. Elle vit l'enfant dans les bras de M. Burbank, elle reconnut Mars qui la couvrait de baisers, elle lui sourit. Puis ses paupières se refermèrent…
Mars, s'étant relevé, aperçut alors Texar, et bondit sur lui, répétant ces mots qui étaient si souvent sortis de sa bouche:
«Tuer Texar!… Tuer Texar!
— Arrête, Mars, dit le capitaine Howick, et laisse-nous faire justice de ce misérable!»
Se retournant vers l'Espagnol:
«Vous êtes Texar, de la Crique-Noire? demanda-t-il.
— Je n'ai pas à répondre, répliqua Texar.
— James Burbank, le lieutenant Gilbert, Edward Carrol, Mars vous connaissent et vous reconnaissent!
— Soit!
— Vous allez être fusillé!
— Faites!»
Alors, à l'extrême surprise de tous ceux qui l'entendirent, la petite Dy, s'adressant à M. Burbank:
«Père, dit-elle, ils sont deux frères… deux méchants hommes… qui se ressemblent…
— Deux hommes?…
— Oui!… ma bonne Zermah m'a bien recommandé de te le dire!…»
Il eût été difficile de comprendre ce que signifiaient ces singulières paroles de l'enfant. Mais l'explication en fut presque aussitôt donnée et d'une façon très inattendue.
En effet, Texar avait été conduit au pied d'un arbre. Là, regardant James Burbank en face, il fumait une cigarette qu'il venait d'allumer, quand, soudain, au moment où s'alignait le peloton d'exécution, un homme bondit et vint se placer près du condamné.
C'était le second Texar, auquel ceux de ses partisans qui avaient regagné l'île Carneral, venaient d'apprendre l'arrestation de son frère.
La vue de ces deux hommes, si ressemblants, expliqua ce que signifiaient les paroles de la petite fille. On eut enfin l'explication de cette vie de crimes, toujours protégée par d'inexplicables alibis.
Et maintenant le passé des Texar, reconstitué rien que par leur présence, se dressait devant eux.
Toutefois, l'intervention du frère allait amener une certaine hésitation dans l'accomplissement des ordres du commodore.
En effet, l'ordre d'exécution immédiate, donné par Dupont, ne concernait que l'auteur du guet-apens dans lequel avaient péri les officiers et les marins des chaloupes fédérales. Quant à l'auteur du pillage de Camdless-Bay et du rapt, celui-là devrait être ramené à Saint-Augustine, où il serait jugé à nouveau et condamné sans nul doute. Et pourtant, ne pouvait-on considérer les deux frères comme également responsables de cette longue série de crimes qu'ils avaient pu impunément commettre?
Oui, certes! Cependant, par respect de la légalité, le capitaine
Howick crut devoir leur poser la question suivante:
«Lequel de vous deux, demanda-t-il, se reconnaît coupable du massacre de Kissimmee?»
Il n'obtint aucune réponse.
Évidemment, les Texar étaient résolus à garder le silence à toutes les demandes qui leur seraient faites.
Seule, Zermah aurait pu indiquer la part qui revenait à chacun dans ces crimes. En effet, celui des deux frères, qui se trouvait avec elle à la Crique-Noire le 22 mars, ne pouvait être l'auteur du massacre, commis, ce jour-là, à cent milles, dans le Sud de la Floride. Or, celui-là, le véritable auteur du rapt, Zermah aurait eu un moyen de le reconnaître. Mais n'était-elle pas morte à présent?…
Non, et soutenue par son mari, on la vit apparaître. Puis, d'une voix qu'on entendait à peine:
«Celui qui est coupable de l'enlèvement, dit-elle, a le bras gauche tatoué…»
À ces paroles, on put voir le même sourire de dédain se dessiner sur les lèvres des deux frères, et, relevant leur manche, ils montrèrent sur leur bras gauche un tatouage identique.
Devant cette nouvelle impossibilité de les distinguer l'un de l'autre, le capitaine Howick se borna à dire:
«L'auteur des massacres de Kissimmee doit être fusillé. — Quel est-il de vous deux?
— Moi!» répondirent en même temps les deux frères.
Sur cette réponse, le peloton d'exécution mit en joue les condamnés qui s'étaient embrassés pour la dernière fois.
Une détonation retentit. La main dans la main, tous deux tombèrent.
Ainsi finirent ces hommes, chargés de tous ces crimes qu'une extraordinaire ressemblance leur avait permis de commettre impunément depuis tant d'années. Le seul sentiment humain qu'ils eussent jamais éprouvé, cette farouche amitié de frère à frère qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, les avait suivis jusque dans la mort.
XVI
Conclusion
Cependant la guerre civile se poursuivait avec ses phases
diverses. Quelques événements s'étaient récemment accomplis, dont
James Burbank n'avait pu avoir connaissance depuis son départ de
Camdless-Bay et qu'il n'apprit qu'au retour.
En somme, il semblait que, pendant cette période, l'avantage eût été obtenu par les confédérés concentrés autour de Corinth, au moment où les fédéraux occupaient la position de Pittsburg- Landing. L'armée séparatiste avait, pour la commander, Johnston, général en chef, et sous lui, Beauregard, Hardee, Braxton-Bagg, l'évêque Polk, autrefois élève de West-Point, et elle profita habilement de l'imprévoyance des nordistes. Le 5 avril, à Shiloh, ceux-ci s'étaient laissé surprendre — ce qui avait amené la dispersion de la brigade Hea-body et la retraite de Sherman. Toutefois, les confédérés payèrent cruellement le succès qu'ils venaient d'obtenir; l'héroïque Johnston fut tué pendant qu'il repoussait l'armée fédérale.
Tel avait été le premier jour de la bataille du 5 avril. Le surlendemain, le combat s'engagea sur toute la ligne, et Sherman parvint à reprendre Shiloh. À leur tour, les confédérés durent fuir devant les soldats de Grant. Sanglante bataille! Sur quatre- vingt mille hommes engagés, vingt mille blessés ou morts!
Ce fut ce dernier fait de guerre que James Burbank et ses compagnons apprirent le lendemain de leur arrivée à Castle-House, où ils avaient pu rentrer dès le 7 avril.
En effet, après l'exécution des frères Texar, ils avaient suivi le capitaine Howick, qui conduisait son détachement et ses prisonniers vers le littoral. Au cap Malabar stationnait un des bâtiments de la flottille en croisière sur la côte. Ce bâtiment les amena à Saint-Augustine. Puis, une canonnière, qui les prit à Picolata, vint les débarquer au pier de Camdless-Bay.
Tous étaient donc de retour à Castle-House — même Zermah, qui avait survécu à ses blessures. Transportée jusqu'au navire fédéral par Mars et ses camarades, les soins ne lui avaient pas manqué à bord. Et, d'ailleurs, si heureuse d'avoir sauvé sa petite Dy, d'avoir retrouvé tous ceux qu'elle aimait, aurait-elle pu mourir?
Après tant d'épreuves, on comprend ce que dut être la joie de cette famille, dont tous les membres étaient enfin réunis pour ne plus jamais se séparer. Mme Burbank, son enfant près d'elle, revint peu à peu à la santé. N'avait-elle pas près d'elle son mari, son fils, Miss Alice qui allait devenir sa fille, Zermah et Mars? Et plus rien à craindre désormais du misérable ou plutôt des deux misérables, dont les principaux complices étaient entre les mains des fédéraux.
Cependant un bruit s'était répandu, et, on ne l'a pas oublié, il en avait été question dans l'entretien des deux frères à l'île Carneral. On disait que les nordistes allaient abandonner Jacksonville, que le commodore Dupont, bornant son action au blocus du littoral, se préparait à retirer les canonnières qui assuraient la sécurité du Saint-John. Ce projet pouvait évidemment compromettre la sécurité des colons dont on connaissait la sympathie pour les idées anti-esclavagistes — et plus particulièrement de James Burbank.
Le bruit était fondé. En effet, à la date du 8, le lendemain du jour où toute la famille s'était retrouvée à Castle-House, les fédéraux opéraient l'évacuation de Jacksonville. Aussi, quelques- uns des habitants, qui s'étaient montrés favorables à la cause unioniste, crurent-ils devoir se réfugier, les uns à Port-Royal, les autres à New-York.
James Burbank ne jugea pas à propos de les imiter. Les Noirs étaient revenus à la plantation, non comme esclaves, mais comme affranchis, et leur présence pouvait assurer la sécurité de Camdless-Bay. D'ailleurs, la guerre entrait dans une phase favorable au Nord — ce qui allait permettre à Gilbert de rester quelque temps à Castle-House, pour célébrer son mariage avec Alice Stannard.
Les travaux de la plantation avaient donc recommencé, et l'exploitation eut bientôt repris son cours. Il n'était plus question de mettre en demeure James Burbank d'exécuter l'arrêté qui expulsait les affranchis du territoire de la Floride. Texar et ses partisans n'étaient plus là pour soulever la populace. D'ailleurs, les canonnières du littoral auraient promptement rétabli l'ordre à Jacksonville.
Quant aux belligérants, ils allaient être aux prises pendant trois ans encore, et, même, la Floride était destinée à recevoir de nouveau quelques contrecoups de la guerre.
En effet, cette année, au mois de septembre, les navires du commodore Dupont apparurent à la hauteur du Saint-John-Bluffs, vers l'embouchure du fleuve, et Jacksonville fut reprise une deuxième fois. Une troisième fois, en 1866, le général Seymour vint l'occuper, sans avoir éprouvé de résistance sérieuse.
Le 1er janvier 1863, une proclamation du président Lincoln avait aboli l'esclavage dans tous les États de l'Union. Toutefois, la guerre ne fut terminée que le 9 avril 1865. Ce jour-là, à Appomaltox-Court-House, le général Lee se rendit avec toute son armée au général Grant, après une capitulation qui fut à l'honneur des deux partis.
Il y avait donc eu quatre ans d'une lutte acharnée entre le Nord et le Sud. Elle avait coûté deux milliards sept cents millions de dollars, et fait tuer plus d'un demi-million d'hommes; mais l'esclavage était aboli dans toute l'Amérique du Nord.
Ainsi fut à jamais assurée l'indivisibilité de la République des États-Unis, grâce aux efforts de ces Américains, dont, près d'un siècle avant, les ancêtres avaient affranchi leur pays dans la guerre de l'indépendance.
[1] Environ 3000 hectares.
[2] Également orthographié baracon : Sorte de
comptoir européen sur le littoral africain où les noirs,
vendus comme esclaves, étaient rassemblés avant d'être
embarqués sur les vaisseaux négriers.
[3] Environ 180 lieues.
[4] M. Poussielgue, mort malheureusement avant
d'avoir pu achever son voyage d'exploration.
[5] Plus de 140 lieues.
[6] Petite ville du comté de Putnam.
[7] Lac qui alimente un des principaux affluents du
Saint-John.