ŒUVRES
COMPLÈTES
DE
LAURENT STERNE.
NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
TOME PREMIER.
A PARIS,
Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
AN XI.—1803.
Ce volume contient
La vie de l'Auteur;—des Mémoires particuliers sur sa personne, sur ses ouvrages, sur l'origine de Tristram Shandy.
La première partie des Opinions de Tristram Shandy.
Laurent Sterne
A Madame M. A. E. B**. m. d. p. t. n. * f. s. m. c. * s. b. a. p. m****. u***. à j*****.
L'amitié, Madame, vous fait hommage de cette édition. L'Auteur vous l'eût offerte lui-même assurément, s'il eût eu, comme moi, le plaisir de vous connoître.
Recevez, Madame, les assurances du respectueux dévouement de
Votre t. v.
J.-Fr. Bastien, éditeur.
VIE
DE STERNE.
Laurent Sterne naquit dans la capitale d'Irlande. Il étoit fils d'un officier, et arrière-petit-fils d'un archevêque: un de ses oncles étoit prébendaire de la cathédrale de Dublin: ce qui lui procura beaucoup de relations avec le clergé.
Destiné lui-même à parcourir cette carrière, il entra fort jeune à l'université de Cambridge, où il développa des talens particuliers. La gaieté de son caractère, la vivacité de son imagination, son génie, les saillies de son esprit, la tournure de ses idées l'annoncèrent de bonne heure.
Malgré toutes ces qualités, il vécut cependant quelque temps fort peu connu à Sulton, dans la forêt de Gastres. Son revenu étoit très-modique, et ne consistoit que dans les foibles rétributions d'un vicariat qu'il avoit obtenu dans le comté d'Yorck.
Sans ambition, il seroit peut-être resté toute sa vie dans cette obscurité, si une occasion particulière ne l'eût fait connoître.
Un de ses amis sollicitoit la survivance d'un bénéfice important, dont le titulaire vouloit faire assurer les revenus à sa femme et à son fils après sa mort. Sterne trouva que c'étoit bien assez qu'il en jouît pendant toute sa vie, et il se joignit à son ami pour empêcher cette substitution singulière. Mais ils n'avoient ni l'un ni l'autre assez d'intrigue; leurs soins n'eurent aucun succès, et leur adversaire réussit. Sterne, piqué, chercha les moyens de se venger, il ne trouva que celui de faire une satyre contre le simoniaque. Elle opéra si vivement sur l'esprit de cet homme, qu'il fit prier Sterne de la supprimer. Cela n'étoit pas possible, déjà elle étoit répandue; mais la crainte qu'elle ne fût suivie de quelqu'autre, fit le même effet. Le bénéficier résigna son bénéfice à l'ami de Sterne, et cette aventure lui fit avoir à lui-même, sans la demander, une des meilleures prébendes de la cathédrale d'Yorck. Cet ouvrage étoit intitulé: Histoire d'un bon gros manteau avec un tapabor de l'espèce la plus chaude, dont l'heureux possesseur ne seroit pas content, s'il n'en pouvoit couper assez pour faire une juppe à sa femme, et une culotte à son fils.
Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère que le dimanche matin. Il y faisoit l'office divin avec la plus grande exactitude, et le soir, il alloit prêcher dans la paroisse de Stillington. Son canonicat lui donna d'autres soins, qu'il remplit pendant long-temps avec l'attention la plus scrupuleuse.
Etant un jour dans un café d'Yorck avec d'autres ecclésiastiques, un étranger d'un certain âge y déclama vivement contre la religion, et contre le clergé. Ce ne sont que des hypocrites: qu'en pensez-vous, dit-il, en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire semblant de lui répondre directement, prit la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un épagneul qui est charmant: c'est le meilleur chien de chasse qu'il y ait dans toute la province; mais il est d'un caractère si sauvage, si farouche, il s'élance surtout avec tant de férocité contre des gens qui ne lui ont point fait de mal, que je suis résolu de le faire noyer.»—L'étranger sentit l'allégorie, et se retira sans rien dire.
On venoit de faire une superbe édition de Rabelais; Sterne qui avoit beaucoup entendu parler de cet auteur se le procura. Dès ce moment, il abandonna tous les soins de son canonicat, et ne s'occupa plus que du curé de Meudon, et de ses ouvrages. On se plaignoit de ne le plus voir dans les cercles dont il faisoit l'amusement.
Il étoit absolument inconnu dans la capitale. C'étoit pourtant là qu'il vouloit faire imprimer les deux premiers volumes de son Tristram Shandy. Il les envoya à un des libraires qui publioit le plus de nouveautés, et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci les lui renvoya. Il se décida alors à les faire imprimer à Yorck. On ne lui en offrit pas ce que le papier et la copie de son manuscrit lui avoient coûté. Mais à peine l'ouvrage parut-il, qu'il fut enlevé avec une rapidité incroyable. On lui donna mille guinées pour en permettre une seconde édition.
Tristram Shandy se trouva entre les mains de tout le monde. Beaucoup le lisoient, et peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient point Rabelais, son esprit, son génie, le comprenoient encore moins. Il y avoit des lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions dont ils ne pouvoient pénétrer le sens; d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit des gens qu'on n'avoit pas voulu faire paroître à découvert. Mais tous convenoient que Sterne étoit l'écrivain le plus ingénieux, le plus agréable de son temps, que ses caractères étoient singuliers et frappans, ses descriptions pittoresques, ses réflexions fines, son naturel facile.
Cet ouvrage lui attira la plus grande considération. Il fut recherché des grands, des savans, des gens de goût, et singulièrement de tous ceux qui sont enclins à jeter du ridicule sur tout ce qui se passe dans le monde: c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une soirée avec l'auteur de Tristram Shandy: mais il éprouva le sort de toutes les personnes qui obtiennent de la célébrité par leurs talens. Lui et ses ouvrages furent déchirés dans mille brochures, dont on ne connoît pas même actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis obscurs, il eut des défenseurs distingués qui le vengèrent. Un des plus grands seigneurs de l'Angleterre prit hautement son parti contre quelques ecclésiastiques; et pour lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit d'eux, il lui donna un bénéfice considérable dans la paroisse de Cawood.
Sterne ne tarda point à publier les sermons qu'il avoit faits dans son vicariat. Il en avoit glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci. L'excellence de la morale et le style n'y laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le blâma sévérement de les avoir donnés sous un nom ridicule. «Je fais imprimer ces sermons, disoit-il dans sa préface, comme s'ils étoient d'Yorick. J'espère que le lecteur grave ne trouvera rien en cela qui puisse l'offenser, et je continuerai de publier les autres sous le même titre.» Yorick étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare avoit introduit dans sa tragédie de Hamlet.
Les volumes de son Tristram Shandy furent imprimés successivement. On ne les trouva point inférieurs aux premiers. Son conte burlesque du grand nez parut aussi plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique et touchante.
Son voyage sentimental ne démentit point sa réputation. Il fut traduit dans toutes les langues presque aussi-tôt qu'il parut.
Sterne, entraîné dans la république des lettres, laissa le soin de ses bénéfices, et leur principal revenu à des ecclésiastiques qui les desservoient: il en étoit bien récompensé. Ses ouvrages lui valoient beaucoup; mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages étoient très-coûteux, surtout quand il passoit le détroit de Calais.
Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu. Il étoit un soir chez un horloger de ses amis; il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire. C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne faut pas, lui dit-il, mon ami, que l'idée des embarras du trente, nous empêche ce soir de sabler joyeusement la bouteille de vin de Champagne, et lui donna aussi-tôt sa bourse.
Sa figure étoit originale et excitoit le rire quand on le regardoit. Il s'habilloit avec cela d'une manière particulière qui le faisoit encore plus remarquer. En passant un jour sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout court et fixa la statue de Henri IV. Il fut presque aussitôt entouré d'une foule de gens qui le considéroient avec un air de curiosité. Eh bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me connoissez pas davantage: mais imitez-moi; et il tomba à genoux devant la statue du roi.
Il étoit marié, et sa femme d'un caractère très-différent du sien, le quitta, et se retira en France dans un couvent. Ils avoient une fille qu'elle éleva, et qui avoit seize ans environ quand il mourut. Cet événement les fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà quelque temps que leurs pensions n'étoient pas exactement payées, et elles accusoient Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant quelle étoit la vraie cause de cette négligence. Elles ne trouvèrent rien dans sa succession. L'estime et l'amitié qu'on avoit eues pour lui leur devinrent particulières. On leur fit des présens de toutes parts, et l'on souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme, à une édition de ses ouvrages qu'elles annoncèrent.
On a dit que depuis la mort de Sterne on l'avoit enlevé du cimetière de Moribode, où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre chirurgien d'Oxford avoit disséqué son cerveau, dans l'idée qu'il trouveroit quelque chose d'extraordinaire dans sa configuration. C'est un conte fait à plaisir.
Sterne s'est bien peint lui-même sous le nom d'Yorick, dans le premier volume de son Tristram Shandy.
Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions sur l'encyclopédie, qu'il ressemble à ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient des essences précieuses. Il en traduit lui-même deux ou trois passages, et dit du tout, que ce sont des peintures supérieures à celles de Rembrandt, et aux crayons de Calot.
C'est sur le mot conscience que Voltaire en fait cet éloge; il faut croire qu'il a dit ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le second Rabelais d'Angleterre.
Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du curé de Meudon, qu'il n'a point imité dans ses licences. C'est toujours décemment qu'il peint les objets, il est difficile d'y mettre plus d'esprit, plus de finesse, et la gaieté en est l'ame.
Cet homme singulier est mort comme il avoit vécu, avec la même indifférence et la même insouciance, sans paroître en rien affecté de sa prochaine dissolution, même vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès fut annoncé dans les journaux du 22 mars 1768, par un de ses amis, de la manière suivante:
En son logis, dans Bond-Street, est mort le rév. Sterne.
Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu; il étoit une source de bonnes plaisanteries, et il avoit l'imagination la plus brillante. Il possédoit esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit qu'un grain de sagesse, pour en tirer un bien meilleur parti.
Epitaphe de Sterne, par Garrick.
Laissons l'orgueil étaler les marbres sur les tombeaux, les charger d'inscriptions fastueuses, dont les partisans de la vérité n'approchent jamais. C'est la simple, mais sincère amitié qui grave sur cette pierre brute:
Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté ou Sterne.
MÉMOIRES
DE
STERNE.
Origine de Tristram Shandy.
Si le lecteur est curieux de connoître l'origine d'un pareil ouvrage, la voici:
En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve que j'eus quelque envie jadis d'écrire mes mémoires.
Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention la plus sérieuse et la plus stupide possible; mais tout-à-coup le fantôme de l'imagination, et le phosphore de l'esprit brillèrent à ma vue, m'éblouirent et m'entraînèrent à travers les haies et les fossés, les ronces, les fondrières et les sables arides, pendant le cours de quatre volumes, avant que je me fusse avisé de me mettre au monde. Oui, la majeure partie de mon ouvrage étoit dépensée avant l'époque de ma naissance. Ah! je le connoissois trop, ce monde, pour être tant désireux d'y arriver.
La bisarrerie et la nouveauté des premiers volumes exercèrent le goût capricieux du public: je fus applaudi et sifflé, défendu et censuré dans plus d'une page. Cependant, comme il y a, en un sens, plus de lecteurs que de juges, l'édition fut vendue, et, par conséquent, elle réussit. Cela m'encouragea, et je continuai avec le même ton d'insouciance, tout en chantant, et entouré d'une nombreuse audience, qui épioit la chûte des feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit le plus, étoit ce nombre de lecteurs pénetrans, qui jugeoient que mes extravagantes lubies contenoient un sens mystique dont ils se targuoient de dévoiler la sublime profondeur à la fin de l'ouvrage.
Il y a plus encore: des jurés-experts devineurs d'énigmes prétendoient pouvoir suivre ma trace à travers chaque volume, sans perdre de vue, un seul moment, la connexion de mes phrases. Quels lynx! quels enthousiastes! avec quelle intelligence et quel avantage ces messieurs n'auroient-ils pas lu l'apocalypse? la bête à sept têtes, le puits fumant et les sauterelles cuirassées n'auroient été qu'un jeu pour leur perspicacité.
Cependant j'ai la modestie d'avouer qu'il y a, par-ci, par-là, dans mon livre quelques passages intéressans.
In sterquilinio margaritam reperit.
J'y ridiculise quelques foiblesses: la charité et la bienveillance y sont toujours inspirées et recommandées: quelquefois, il est vrai, je cours les champs et les grands chemins, sans d'autre projet que celui de jouir du bienfait de l'air et de la liberté; mais un objet de pitié se présente-t-il à moi, je l'offre aussitôt à la pitié publique.
C'est ainsi que je vaguois dans l'insouciance, aussi innocemment qu'un enfant qui joue en cheminant, et que je ne revenois à moi, que lorsque l'humanité, posant sa main sur mon sein, m'arrêtoit tout-à-coup, et me tiroit à part: j'étois alors dans mon fort. Nous exprimons bien ce que nous sentons vivement; et, dans un pareil sujet, l'écrivain a une double énergie: il soulage son cœur, en plaidant pour les autres.
Je continuai cette rodomontade tout le long de mon ouvrage; le papier s'entassoit sous ma main, quand je fis réflexion qu'il n'y avoit que sept merveilles au monde. En attendant, la nouveauté vieillissoit, et la bisarrerie perdoit de sa singularité: je m'en aperçus; mais le moyen d'arrêter la vélocité d'une plume qui a pris son vol.
Je déterminai seulement de faire cesser les caracoles de mon dada; je serai la gourmette; et je m'apprêtai à tenir ma promesse au public, d'une manière plus posée et plus systématique. Me voilà à jeter sur mon papier, de grands sujets; mais je n'ai pas eu le temps de les polir. Tant d'idées, tant de caprices passoient à travers ma cervelle pendant la composition, et repoussoient tellement tour-à-tour ces grands desseins, que je n'ai encore pu en former un seul volume, pour m'acquitter envers mes lecteurs.
Un de mes projets favoris étoit de composer un petit livret intitulé alphabet, à l'usage des jeunes gens de tous les états: ils devoient s'y instruire sur la manière d'agir et de parler dans les diverses occurrences de la vie.
Avouons-le à notre honte; un pareil code nous manque encore. La nature, je le sais, a épuisé ses libéralités en faveur de quelques individus que je connois: elle leur inspire, dans leurs actions et leurs paroles, un esprit, une ame qui équivalent, et au-delà, à la nécessité de l'éducation; mais ces exemples sont rares; on peut même les appeler des comètes morales.
La plupart des hommes sont nés avec cette douce foiblesse de l'esprit, qui résout chaque action et chaque idée en égoïsme. La plus belle descendance généalogique, la plus brillante fortune ne sauroient vaincre cette foiblesse sans le secours de l'instruction.
Mais la plus grande partie de nos jeunes élégans, tandem custode remoto, aussitôt qu'elle est émancipée du collége, jette à bas le fardeau dont ses épaules étoient alourdies. Tel est leur raisonnement, ou leur déraison. Les offices de Cicéron sont classés par eux, avec Despautère, parmi les pédanteries des écoles. Ils ont alors assez de christianisme pour mépriser les péchés brillans de la morale payenne, ainsi que nos orthodoxes affectent de nommer ses vertus. Dès-lors leur sentiment devient le seul motif de leur jugement; et les usages du monde, la règle unique de leurs actions.
De-là, l'introduction de tant de faux principes et de tant d'actions viles et ignobles. De-là, parmi les grands, les coureurs de Newmarket, le courtage et la corporation des nouvellistes. De-là, les dignitaires de la magistrature dégénèrent en praticiens, et les dignitaires de l'église en collecteurs de dîmes.
Le but de mon rituel devoit être de faire connoître le verum atque decens de la morale, la beauté ou la laideur des actions humaines. Il étoit important pour les personnes d'un certain rang, de pratiquer la vertu, ou du moins d'y prétendre. Ils auroient appris que ni leur propre sentiment, ni les usages du monde n'étoient pas une autorité suffisante pour la défense du vice ou de l'indécence. Je voulois les renvoyer à l'école: quoiqu'ils aient rarement un cœur, ils auroient encore appris quelque chose par cœur.
Nos seigneurs n'auroient pas été tentés, pour cela, de réformer leur petites maisons; mais ils n'auroient peut-être pas osé les décorer de leurs écussons, et offrir les laquais ou leurs maîtresses revêtus de la livrée de leurs femmes. Nos apprentifs ministres n'auroient pas quitté chaque jour le heaume et l'épée, pour saisir et diriger les rennes d'un cabriolet leger.
On auroit peut-être moins vu de ces divorces scandaleux autorisés par nos mœurs modernes, de ces divorces, qui, comme les sections d'un polype, engendrent, chacun de leur côté, après leur séparation.
Je ne suis pas néanmoins assez visionnaire pour croire que mon alphabet eût rendu les hommes vertueux, en dépit de notre commune éducation.
Et quae fuerunt vitia, mores sunt.
Sénèque.
Les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui.
Clément.
Mais je pense qu'il est possible que les hommes se fussent accoutumés à ne pas faire parade de leurs déportemens: c'étoit déjà gagner un grand point en morale:
Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ.
La prétention à avoir plus de vertu qu'on n'en a, est hypocrisie; mais il y a aussi quelque mérite à ne pas exposer en public les vices dont on est coupable.
Un homme de loi, opulent, auroit pu, malgré mes leçons, pourchasser un emploi, à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux propriétaire avoit le gibet à éviter; mais après m'avoir lu, il ne se seroit jamais vanté de son intelligence.
Un libertin auroit pu tromper la beauté et marchander l'innocence auprès de la misère; mais il n'auroit pas cherché un confident à ses amours. Il n'auroit pas plongé sa victime dans l'indigence, et proclamé son vil triomphe.
Une autre de mes visions étoit de donner quelques idées sur l'amélioration de la procréation humaine. J'avois préparé une nouvelle édition de la callipédie, ou l'art de faire de beaux enfans;—je l'aurois décorée de notes et d'estampes, et enrichie de traits philosophiques, qui frappoient sans cesse mon sensorium, lorsque ce projet alloit et venoit dans ma tête.
Mille écoles sont ouvertes pour le progrès des sciences et des arts. O honte! il n'en est point pour l'art de la nature! Celui qui copie la physionomie divine de l'homme, reçoit des couronnes et des applaudissemens, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le prototype d'un travail mimique, n'a, comme la vertu, que son travail pour récompense.
J'eusse encouragé l'antique, le moral, le politique ouvrage de la propagation: j'eusse peut-être réveillé quelque idée semblable à l'établissement des Romains, nommé Jus trium liberorum; et restreint l'abus de ces mélanges adultères, qui se terminent toujours par la stérilité, parce que la débauche est un monstre qui n'engendre pas.
Je ne puis concevoir comment cet objet n'est pas devenu celui d'une fondation royale, à moins que l'exemple de notre roi, bon père et loyal époux, n'en tienne lieu.
Je me suis quelquefois amusé, dans mes lubies philosophiques, de l'idée de voir un couple d'enfans faits suivant mes principes. Je n'alarmerai pas, par une description, les oreilles de mes auditeurs… quoique je sois bien assuré que le suprême auteur de la beauté, de l'ordre et de l'harmonie, ne pourroit se fâcher de pareilles recherches.
Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de voir notre curiosité se plonger dans la profondeur de ses secrets? la philosophie peut-elle devenir une impiété?
Plusieurs autres projets de cette espèce, dont l'exposition suffiroit à lasser l'infatigable Fabius, et dont l'exécution demanderoit une vie patriarchale, se sont présentés à mon imagination active, indépendamment de mille boutades, qui sont aussitôt avortées dans ma tête. Ces idées ont été engendrées au milieu des chagrins, des peines, des maladies; et je n'ai jamais pu les porter plus de quelques minutes.
Appelez à présent ceci, non mes ouvrages, mais mes amusemens; je le veux bien: songez seulement, critiques, que j'écris beaucoup pour ma santé, et un peu pour celle de mes lecteurs.
Bacon, dans son histoire de la vie et de la mort, recommande expressement la lecture des ouvrages gais et légers; et je vais faire insérer le mien dans la nouvelle édition du dispensaire de Londres.
Cherchera-t-on, après cela, minutieusement des fautes dans un livre fait dans de pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens ne sont-ils pas forcé d'employer quand ils prêtent leur cruel ministère à la beauté souffrante?
Les philosophes ont aussi approuvé les bagatelles dans les maladies de l'esprit:
Misce stultitiam consiliis brevem.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lusus animo debent aliquando dari
Ad cogitandum, melior ut redeat sibi?
etc. etc. etc. etc.
Et moi, qui suis un parfait philosophe de l'école française, dont la doctrine est toute renfermée dans cette formule: Riez de tout, j'affirme que les ouvrages dont le seul but est d'égayer l'esprit, quelques libres qu'ils semblent être, ne doivent pas être jugés avec une sévérité aussi méthodique, tandis que ceux qui attentent, soit de front, soit obliquement, aux principes de la morale et de la religion, ne sauroient être trop hautement anathématisés.
Quel art, lecteur, que celui d'exciter le sourire, sans exciter la rougeur, de provoquer le désir, sans offenser la décence! Ah! s'il eût toujours existé, le calendrier ne regorgeroit pas de tant de saints! Il y auroit du mérite à l'être.
Mais pourquoi cette division pénible de chapitres?
Ah! messieurs, cette méthode est un expédient admirable pour les petits lecteurs et les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous:
Divisum sic breve fiet opus.
La bible même pourroit sembler ennuyeuse, sans le secourable repos des chapitres.
Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc, en style d'imprimerie, remplissent bien adroitement le volume; on peut les comparer à ces surtouts économiques qui couvrent une table, sans rien ajouter à la bonne chère.
Je m'attends bien à voir ici mes journalistes précepteurs remarquer que ces espaces sont les meilleurs passages de mon livre, par la raison que le blanc vaut mieux que ce qui est maculé.
Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps que mon marché est fait avec eux; je suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs éloges. Les vrais critiques, comme des faucons généreux, chassent pour leur plaisir; mais les hebdomadaires, comme les vautours, ne chassent que pour la proie. Sous ce rapport, ils méritent plus de pitié que de ressentiment.
Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté de mes chapitres? mais songez que, s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement plus pesans.
Il est peu de sujets qui puissent être assez variés pour amuser dans le cours suivi de plusieurs pages.
Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code Frédéric fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique.
Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de ces deux classes, car je défie votre indifférence.
LETTRE DE STERNE
AU DOCTEUR ***,
Sur Tristram Shandy.
Mon cher monsieur,
Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, de mortuis nil nisi bonum: vous avez traité la matière avec un tel sérieux et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous répondre, pour tempérer leur vivacité.
De mortuis nil nisi bonum. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus foible et la plus futile proposition: Vous ne direz des morts que du bien. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois aussi peu leurs fantaisies que leurs visages.
Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous conformer à ce canon, de mortuis, dont le son résonne comme quelque chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même piédestal nos Sidenhams et nos Sangrados, nos Lucrèces et nos Messalines, nos Sommers et nos Bolinbrokes; et que tous les historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont coupables des crimes dont vous m'accusez, lâcheté et injustice.
Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison: c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai pas meurtri le docteur Phutatorius, je ne l'ai qu'égratigné; à peine a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des laquais. Si Phutatorius est un personnage sacré, duquel il ne soit pas permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il partageoient également les foiblesses de l'humanité.
Vous me dites, pour me consoler, que mon livre sera assez lu pour me rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique. Cela n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: Vous gagnerez un sou par vos péchés; et c'est assez. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon avantage.
Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne soit pas ce petit monde de votre connoissance, dont vous appelez pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous, que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à caractère. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de Sangrados, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que la fermentation soit passée!
Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour, une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer.
Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut.
On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les prudes et les docteurs.
Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent, et peu les trouvent plus mauvais.
Je suis, etc.
ÉLISA,
ou le Confucius femme.
J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle.
J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes, que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur d'une visite ce soir même.
Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette politesse aussitôt que je pus sortir.
C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de la bonté, mens conscia recti. Elle étoit extrêmement réservée, et ne parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.
Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale orientale.
Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle balsamique couloit toujours dans ses veines.
Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda: elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus… dans ce monde… Elle étoit, hélas! la femme d'un autre.
La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas admises; on me répliqua toujours: elle étoit la femme d'un autre.
Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne. S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever.
Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution la plus sûre.
Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue aux torrens de la médisance! Non.
L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde, comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable.