L'ORGUEIL.

L'homme vain est toujours malade: touchez-le, vous le blessez. Il agit comme si personne autour de lui n'avoit ni sensibilité ni délicatesse; et il en a tant, que les plus petites négligences, qui seroient à peine ressenties par les autres, le piquent continuellement, et le percent sans cesse jusqu'au cœur.

Je ne voudrois pas être vain, quand ce ne seroit que parce que personne ne pourroit me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent bien moins. Ce n'est pas même la faute du public si j'en souffre; mais ici, si je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin que je prenne, quelque pas que je fasse sous la direction de l'orgueil, je mets nécessairement le pied sur quelqu'un. Je l'offense; et je dois me préparer à en être repoussé et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation.

Et puis, l'homme peut-il être vain quand il jette un coup-d'œil sur ses imperfections naturelles et morales? il est impossible d'y réfléchir un seul instant sans sentir son cœur plein de la plus humble conviction, sans entendre du fond de ce sanctuaire une voix qui répète: ô Dieu! qu'est-ce que l'homme? rien et toujours rien: c'est un malheureux, un infirme, un être de quelques jours, qui passe comme une ombre.

Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses titres, ses distinctions scéniques, dépouillé de ses habits dramatiques et du masque que l'orgueil a soutenu un instant sur son visage; et il reste nu comme son esclave. Arrêtez votre imagination sur la dernière scène que l'homme puissant et orgueilleux donne au monde qu'il a tenu dans la crainte et le respect; voyez cette vaine vapeur disparoître: la flèche de la mort pénètre lentement dans son sein; elle glace son sang, et dissipe ses esprits.

Ne le craignez plus: approchez-vous de son lit de mort; ouvrez les rideaux: contemplez-le un instant en silence. Il ne reste donc à celui que son orgueil et quelques flatteries ont mis au rang de Dieux, que ces mains flétries et ces lèvres décolorées.

O mon ame! quels songes t'ont charmée! combien tu as été cruellement trompée par les objets brillans qui t'éblouissoient, et que tu enviois!

Si l'aspect de notre imperfection naturelle à laquelle l'homme n'est pas maître de remédier, combat tellement sa vanité, que sera-ce des foiblesses et des vices enfantés, chaque jour, dans son cœur?

Hommes! regardez-vous un instant, dans ce jour où je vais vous placer. Voyez le plus désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné des êtres, trébuchant chaque jour dans la carrière de la vie, agissant, chaque heure du jour, contre sa propre conviction, ses intérêts et l'intention du créateur, qui ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce qui ne peut pas, au contraire, lui donner de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence prononcée depuis long-temps sur lui: La vanité n'est point faite pour l'homme! cette passion peut exister pour quelqu'autre créature et pour quelqu'autre dessein, mais non pas pour lui: il n'est point d'être à qui elle convienne si peu.

Donnerai-je à tout cela, me direz-vous, un froid consentement? cette vérité est-elle incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque raison d'être vain! Ecoutons-là.

Vous avez les avantages d'une haute naissance et des titres pompeux, ou ceux de la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une grande fortune, de grands talens, d'un grand savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons et ses grâces en vous formant. Parlez… Sur laquelle de ces qualités avez-vous fondé et élevé le temple où vous vous exposez à l'adoration? examinons-les.

Vous êtes bien né… Eh! croyez-moi, l'humilité ne peut pas polluer le sang qui vous anime; elle ne vous fera pas tomber du haut de votre rang; elle ne dépouille pas les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur en peinture, elle fait saillir le héros du fond du tableau, et détache sa figure du groupe où elle seroit confondue sans elle.

Vous êtes riche… Etendez, éparpillez vos richesses; rachetez-en la haine, par la douceur de vos mœurs. Descendez vers vos inférieurs, soulagez le malheur, étayez la foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand. Considérez cet argent comme des talens entassés dans un vaisseau d'argile: vous n'en êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre compte et être vain, c'est allier la pauvreté et l'orgueil. Oh! bien absurde assemblage!

Vous êtes puissant et en crédit; une foule servile de clients se traîne sur vos pas… De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils ont faim? chassez, chassez ces sycophantes, ils en ont abusé mille autres.

Mais le rang a été donné à ma dextérité et à mes lumières: soit… Et vous êtes vain d'une place où vous devenez la butte titrée, contre laquelle se dirigent la vengeance de l'un, la malice de l'autre et l'envie de tous, dans laquelle les hommes les plus honnêtes ne peuvent pas même échapper au soupçon, et dont les fripons cherchent sans cesse à vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une faveur incertaine? Aman l'étoit ainsi, parce qu'il étoit admis aux banquets d'Esther.

Passons aux prétentions que le savoir peut vous donner. Si vous savez peu, je comprends comment vous pouvez être vain. Si vous savez beaucoup, êtes-vous orgueilleux de ce que vous ignorez encore et de ce que vous ignorerez toujours? dans tous les cas, ne vous écrierez-vous pas, avec le pauvre homme à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois: Hélas! hélas! mon maître, je l'avois empruntée!

Dirai-je la même chose de la beauté? quels que soient les embellissemens et les parures dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux seuls de la multitude; et la fausse beauté, dans l'impuissance et le désespoir de réussir par des moyens naturels, se targue de captiver les regards et l'attention par une pompe étrangère.

Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on ne sait comment déclamer contr'elle; et lorsqu'il arrive qu'une figure céleste, et qu'une taille enchanteresse sont la demeure d'une ame vertueuse, quand la régularité et la douceur des traits caractérisent celle de l'ame, et que ces avantages élèvent les pensées jusques vers l'auteur de la nature, dont la sagesse créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à dire, et sur la beauté et sur l'art de la faire ressortir! quand l'apologie est néanmoins achevée, il reste enfin que la beauté, comme la vérité, n'est jamais si glorieuse que lorsqu'elle est simple.

Oui, la simplicité est l'amie de la nature; et si je pouvois être vain de quelque chose dans ce monde vil, ce seroit de cette noble alliance.