CALAIS.
Je marchois dans le long corridor; il me sembloit qu'une ombre plus épaisse que la mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit effectivement monsieur Dessein qui, étant revenu de vêpres, me suivoit complaisamment, le chapeau sous le bras, pour me faire souvenir que je l'avois demandé. La préface que je venais de faire dans la désobligeante m'avoit dégoûté de cette espèce de voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla que par un haussement d'épaules, qui vouloit dire qu'elle ne me convenoit pas. Je jugeai aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur idiot, qui l'avoit laissée à la probité de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit dans le coin de la cour; c'étoit le point marqué, où, après avoir fait son tour d'Europe, elle avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle n'avoit pu sortir de la cour sans être réparée; elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le Mont-Cenis. Toutes ces aventures ne l'avoient pas améliorée, et son repos oisif dans le coin de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit pas été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup, mais encore valoit-elle quelque chose… Et quand quelques paroles peuvent soulager la misère, je déteste l'homme qui en est avare…
Je dis à monsieur Dessein, en appuyant le bout de mon index sur sa poitrine: En vérité, si j'étois à votre place, je me piquerais d'honneur pour me défaire de cette désobligeante; elle doit vous faire des reproches toutes les fois que vous en approchez.
Mon Dieu! dit monsieur Dessein, je n'y ai aucun intérêt… Excepté, dis-je, l'intérêt que des hommes d'une certaine tournure d'esprit, monsieur Dessein, prennent dans leurs propres sensations… Je suis persuadé que pour un homme qui sent pour les autres aussi bien que pour lui-même, et vous vous déguisez inutilement; je suis persuadé que chaque nuit pluvieuse vous fait de la peine… Vous souffrez, monsieur Dessein, autant que la machine.
J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de l'aigre doux dans un compliment, qu'un Anglois est en doute s'il se fâchera ou non. Un François n'est jamais embarrassé: monsieur Dessein me salua.
Ce que vous dites est bien vrai, monsieur, dit-il; mais je ne ferais dans ce cas-là que changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous, je vous prie, mon cher Monsieur, si je vous vendois une voiture qui tombât en lambeaux avant d'être à la moitié du chemin, figurez-vous ce que j'aurois à souffrir de la mauvaise opinion que j'aurois donnée de moi à un homme d'honneur, et de m'y être exposé vis-à-vis d'un homme d'esprit.
La dose étoit exactement pesée au poids que j'avois prescrit; il fallut que je la prisse… Je rendis à monsieur Dessein son salut; et, sans parler davantage de cas de conscience, nous marchâmes vers sa remise, pour voir son magasin de chaises.
DANS LA RUE.
Calais.
Le globe que nous habitons est apparemment une espèce de monde querelleur. Comment, sans cela, l'acheteur d'une aussi petite chose qu'une mauvaise chaise de poste, pourroit-il sortir dans la rue avec celui qui veut la vendre, dans des dispositions pareilles à celles où j'étois? Il ne devoit tout au plus être question que d'en régler le prix; et je me trouvais dans la même position d'esprit, je regardois mon marchand de chaises avec les mêmes yeux de colère, que si j'avois été en chemin pour aller au coin de Hyde-Parc me battre en duel avec lui. Je ne savois pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyois pas capable de mesurer la mienne avec celle de monsieur Dessein… mais cela n'empêchoit pas que je ne sentisse en moi les mouvemens dont on est agité dans cette espèce de situation… Je regardois monsieur Dessein avec des yeux perçans… Je les jetois sur lui en profil… ensuite en face… Il me sembloit un Juif… un Turc… Sa perruque me déplaisoit… J'implorois tous mes dieux pour qu'ils le maudissent… Je le souhaitois à tous les diables…
Le cœur doit-il donc être en proie à toutes ces émotions pour une bagatelle? Qu'est-ce que trois ou quatre louis qu'il peut me faire payer de trop? Passion basse! me dis-je en me retournant avec la précipitation naturelle d'un homme qui change subitement de façon de penser… Passion basse, vile!… tu fais la guerre aux humains: ils devroient être en garde contre toi… Dieu m'en préserve, s'écria-t-elle, en mettant la main sur son front… et je vis, en me retournant, la dame que le moine avoit abordée dans la cour… Elle nous avoit suivis sans que nous nous en fussions aperçus. Dieu vous en préserve, lui dis-je en lui offrant la mienne… Elle avoit des gants de soie noire, qui étoient ouverts au bout des pouces et des doigts… Elle l'accepta sans façon, et je la conduisis à la porte de la remise.
Monsieur Dessein avoit donné plus de cinquante fois la clef au diable avant de s'apercevoir que celle qu'il avoit apportée n'étoit pas la bonne. Nous étions aussi impatiens que lui de voir cette porte ouverte; et si attentifs à l'obstacle, que je continuai à tenir la main de la dame sans presque m'en apercevoir; de sorte que monsieur Dessein nous laissa ensemble, la main dans la mienne, et le visage tourné vers la porte de la remise, en nous disant qu'il seroit de retour dans cinq ou six minutes.
Un colloque de cinq ou six minutes dans une pareille situation, fait plus d'effet que s'il duroit cinq ou six siècles le visage tourné vers la rue. Ce que l'on se dit dans ce dernier cas ne roule ordinairement que sur des objets et des événemens du dehors… Mais quand les yeux ne sont point distraits, et qu'ils se portent sur un point fixe, le sujet du dialogue ne vient uniquement que de nous-mêmes… Je sentis l'importance de la situation… Un seul moment de silence après le départ de monsieur Dessein y eût été fatal… La dame se seroit infailliblement retournée… Je commençai donc la conversation sur-le-champ.
Comme je n'écris pas pour excuser les foiblesses de mon cœur, mais pour en faire le récit, je vais dire quelles furent les tentations que j'éprouvai dans cette occasion, avec la même simplicité que je les ai senties.
LA PORTE DE LA REMISE.
Calais.
Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas sortir de la désobligeante, parce que je voyois le moine en conférence avec une dame qui venoit d'arriver, j'ai dit la vérité… mais je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois bien autant retenu par l'air et la figure de la dame avec laquelle il s'entretenoit. Je soupçonnois qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit passé entre nous… quelque chose en moi-même me le suggeroit… Je souhaitois le moine dans son couvent.
Lorsque le cœur devance l'esprit, il épargne au jugement bien des peines… J'étois certain qu'elle étoit du rang des plus belles créatures. Cependant je ne pensai plus à elle, et continuai d'écrire ma préface.
L'impression qu'elle avoit faite sur moi revint aussitôt que je la rencontrai dans la rue. L'air franc et en même-temps réservé avec lequel elle me donna la main, me parut une preuve d'éducation et de bon sens. Je sentois, en la conduisant, je ne sais quelle douceur autour d'elle, qui répandoit le calme dans tous mes esprits.
Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir on mèneroit une pareille femme avec soi autour du monde!
Je n'avois pas encore vu son visage… mais qu'importe? son portrait étoit achevé long-temps avant d'arriver à la remise. L'imagination m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit à me faire croire qu'elle étoit une déesse, autant que si je l'eusse retirée du fond du Tibre… O magicienne! tu es séduite, et tu n'est toi-même qu'une friponne séduisante… Tu nous trompes sept fois par jour avec tes portraits et tes images… mais aussi tu les fais si gracieux, ils ont tant de charmes… tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant, qu'on a du regret à rompre avec toi.
Lorsque nous fûmes près de la porte de la remise, elle ôta sa main de son front et le laissa voir… C'étoit une figure à-peu-près de vingt-six ans… une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre, et accommodée le plus simplement. A l'examiner en détail, ce n'étoit pas une beauté; mais il y avoit dans cette figure le charme qui, dans la situation d'esprit où je me trouvois, m'attachoit beaucoup plus que la beauté: elle étoit surtout intéressante… Elle avoit l'air d'une veuve qui avoit surmonté les premières impressions de la douleur, et qui commençoit à se reconcilier avec sa perte: mais mille autres revers de la fortune avoient pu tracer les mêmes lignes sur son visage… J'aurois voulu savoir ses malheurs… et si le même bon ton qui régnoit dans les conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui aurois dit: Qu'as-tu? et pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit? En un mot, je me sentis de la bienveillance pour elle, et je pris la résolution de lui faire ma cour de manière ou d'autre… enfin de lui offrir mes services.
Telles furent mes tentations… et disposé à les satisfaire, on me laissa seul avec la dame, sa main dans la mienne, ayant le visage tourné vers la remise, et beaucoup plus près de la porte que la nécessité ne l'exigeoit.
LA PORTE DE LA REMISE.
Calais.
Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement sa main, voici un de ces événemens qu'amène la capricieuse fortune, de prendre, pour ainsi dire par la main, deux parfaits étrangers… de différens sexes, et peut-être de différens coins du monde, et de les placer en un moment ensemble d'une manière si cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit à peine faire autant, si elle l'avoit projeté depuis un mois.
«Et votre réflexion sur ce point, monsieur, fait voir combien l'aventure vous a embarrassé…»
Lorsque notre situation est telle que nous l'aurions souhaitée, rien n'est plus mal-à-propos que de parler des circonstances qui la rendent ainsi: Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, vous avez raison… Le cœur le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit qu'un philosophe anglois qui pût en avertir l'esprit pour révoquer le jugement.
En me disant cela, elle dégagea sa main avec un coup-d'œil qui me parut un commentaire suffisant sur le texte.
Je vais donner une misérable idée de la foiblesse de mon cœur, en avouant qu'il éprouva une peine que des causes peut-être plus dignes n'auroient pu lui faire ressentir… La perte de sa main me mortifioit, et la manière dont je l'avois perdue ne portoit point de baume sur la blessure… Je sentis alors plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le désagrément que cause une sotte infériorité.
Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un triomphe momentané; un cœur vraiment féminin n'en jouit pas long-temps. Cinq ou six secondes changèrent la scène; elle appuya sa main sur mon bras pour achever sa réplique, et je me remis, sans savoir comment, dans ma première situation.
J'attendois qu'elle me parlât… elle n'avoit rien à y ajouter.
Je donnai alors une autre tournure à la conversation. La morale et l'esprit de la sienne m'avoient fait voir que je n'avois pas bien saisi son caractère. Elle tourna son visage vers moi, et je m'aperçus que le feu qui l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit évanoui… ses muscles s'étoient relâchés, et je revis ce même air de peine qui m'avoit d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il étoit triste de voir cet esprit fin et délicat en proie à la douleur! Je la plaignis de toute mon ame. Ce que je vais dire paroîtra peut-être ridicule à un cœur insensible… mais en vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre et la serrer dans mes bras, quoique dans la rue, sans en rougir.
Mes doigts serroient les siens, et le battement de mes artères qui s'y faisoit sentir, lui apprit ce qui se passoit en moi… Elle baissa les yeux… un moment de silence s'ensuivit.
Je craignis avoir fait, dans cet intervalle, quelques légers efforts pour serrer davantage sa main; car j'éprouvai une sensation plus subtile dans la mienne… Ce n'étoit pas un mouvement pour retirer la sienne… mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit; et je l'aurois infailliblement perdue une seconde fois, si l'instinct, plus que la raison, ne m'eût suggéré fort à propos une dernière ressource dans ces sortes de périls… c'étoit de la tenir si légèrement, qu'il sembloit que j'étois sur le point de lui rendre sa liberté de mon propre gré; et c'est ainsi qu'elle me la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût de retour avec la clef. Cependant je me mis à réfléchir sur les moyens d'effacer les mauvaises impressions contre moi, qu'auroit pu faire sur son esprit mon histoire avec le pauvre moine, en cas que celui-ci lui en eût fait le rapport.
LA TABATIÈRE.
Calais.
Le bon vieillard de moine étoit à quatre pas de nous, lorsque je me rappelois ce qui s'étoit passé entre lui et moi… il avançoit d'un pas timide, dans la crainte sans doute de se rendre importun… Il approche enfin d'un air libre… Il avoit une tabatière de corne à la main, et il me la présenta ouverte avec beaucoup de franchise… Vous goûterez de mon tabac, lui dis-je, en tirant de ma poche une petite tabatière d'écaille que je mis dans sa main… Il est excellent, dit-il. Hé bien, lui dis-je, faites-moi donc la grace de garder le tabac et la tabatière… et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous quelquefois que c'est l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité brusquement… mais qui n'en avoit pas l'intention dans le cœur.
Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate… Mon Dieu! dit-il en serrant ses mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais été brusque à mon égard… Oh! pour cela, dit la dame, je crois qu'il en est incapable. Je rougis à mon tour… Et quelle en fut la cause… Je le laisse à deviner à ceux qui ont du sentiment… Pardonnez-moi, Madame, je l'ai traité très-rudement et sans aucune provocation de sa part… Cela est impossible, dit-elle… Mon Dieu, s'écria le moine avec une vivacité qui lui paroissoit étrangère, la faute en fut à moi et à l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit que cela ne pouvoit pas être; et je m'unis à elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un homme aussi honnête que lui pût offenser qui que ce soit.
J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute pût causer une irritation aussi douce et aussi agréable dans toutes les parties sensitives de notre existence. Nous restâmes dans le silence… et nous y restâmes sans éprouver cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire dans une compagnie où l'on s'entre-regarde dix minutes sans dire mot. Le moine, pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière de corne sur la manche de son froc… Dès qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit une profonde inclination, et me dit qu'il ne savoit pas si c'étoit la foiblesse ou la bonté de nos cœurs qui nous avoit engagés dans cette contestation… Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de faire un échange de boîtes… il me présenta la sienne d'une main, et de l'autre tenant la mienne, il la baisa, les yeux humides de larmes, la mit dans son sein et s'en alla sans rien dire.
Ah!… je conserve sa boîte… elle vient au secours de ma religion, pour aider mon esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres… Je la porte toujours sur moi… elle me fait souvenir de la douceur et de la modération de celui qui la possédoit, et je tâche de le prendre pour modèle dans tous les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés beaucoup. Son histoire qu'on m'a racontée depuis, étoit un tissu de peines et de désagrémens; il les avoit supportés jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans: mais alors, accablé par le chagrin de voir que ses services militaires étoient mal récompensés, et éprouvant en même-temps des revers dans la plus tendre des passions, il abandonna l'épée et le beau sexe à-la-fois, et se retira dans le sanctuaire, non pas tant de son couvent que de lui-même.
Je sens un poids sur mon cœur en ajoutant qu'à mon retour par Calais, m'étant informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit mort depuis trois mois, et qu'il avoit désiré d'être enterré dans un petit cimetière, à deux lieues de la ville, appartenant à son couvent. J'eus un violent désir d'aller visiter son tombeau… Lorsque j'y fus, je tirai de ma poche sa petite boîte de corne, je m'assis près de sa tombe, et j'arrachai quelques orties qui n'avoient que faire de croître sur ce lieu sacré. Toute cette scène m'affecta à un tel point, que je versai un torrent de larmes… Mais je suis aussi foible qu'une femme, et je prie le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de me plaindre.
LA PORTE DE LA REMISE.
Calais.
Pendant tout ce temps, je n'avois pas quitté la main de la dame… il me parut qu'il étoit peu décent, après l'avoir tenue si long-temps, de la lâcher sans la presser contre mes lèvres, et je m'y hasardai… Son teint pâle et inanimé sembloit avoir repris pendant cette action son coloris le plus brillant.
Les deux voyageurs qui m'avoient parlé dans la cour, vinrent à passer dans ce moment critique, et s'imaginèrent que nous étions pour le moins mari et femme. Le voyageur curieux s'approcha, et nous demanda si nous partions pour Paris le lendemain matin… Je lui dis que je ne pouvois répondre que pour moi-même.—La dame ajouta qu'elle alloit à Amiens… Nous y dînâmes hier, me dit le voyageur simple. Vous traverserez cette ville, me dit l'autre, en allant à Paris. J'allois lui faire mille remercîmens de m'avoir appris qu'Amiens étoit sur la route de Paris… mais je tirai de ma poche la petite boîte de corne de mon pauvre moine pour prendre une prise de tabac… Je les saluai d'un air tranquille, et leur souhaitai une bonne traversée à Douvres… Ils nous laissèrent seuls…
Mais, me disois-je à moi-même, quel mal y auroit-il que j'offrisse à cette dame affligée la moitié de ma chaise?… Quel grand malheur pourroit-il s'ensuivre?
—Quel malheur? s'écrièrent en foule toutes les passions basses qui se réveillèrent en moi… Ne voyez-vous pas, disoit l'Avarice, que cela vous obligera de prendre un troisième cheval, et qu'il vous en coûtera vingt francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle est, me disoit la Précaution… ni les embarras que cette affaire peut vous causer, disoit la Lacheté à mon oreille.
Vous pouvez compter, Yorick, ajoutoit la Discrétion, que l'on dira que c'est votre maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre rendez-vous.
Comment pourrez-vous après cela, s'écria l'Hypocrisie, montrer votre visage en public?… ou vous élever, disoit la Pusillanimité, dans l'église?… ou y être autre chose qu'un petit chanoine, ajoutoit l'Orgueil.
Mais… répondois-je à tout cela, c'est une honnêteté… Je n'agis guère que par ma première impulsion, et j'écoute surtout fort peu les raisonnemens qui contribuent à endurcir le cœur… Je me retournai précipitamment vers la dame.
Elle n'étoit déjà plus là… Elle étoit partie sans que je m'en aperçusse, pendant que cette cause se plaidoit, et avoit déjà fait douze ou quinze pas dans la rue. Je courus à elle pour lui faire ma proposition du mieux qu'il me seroit possible… mais elle marchoit la joue appuyée sur sa main, les yeux fixés en terre, et du pas lent et mesuré d'une personne qui pense… Une idée me frappa qu'elle agitoit la même affaire en elle-même. Que le ciel vienne à son secours! dis-je; elle a probablement quelque belle-mère entichée de pruderie; quelque tante hypocrite, quelque vieille femme ignorante à consulter en cette occasion, aussi bien que moi. Ainsi, ne me souciant pas d'interrompre la procédure, et croyant qu'il étoit plus honnête de la prendre à discrétion, plutôt que par surprise, je me retournai doucement et fis deux ou trois tours devant la porte de la remise, tandis que, de son côté, elle réfléchissoit en se promenant.
DANS LA RUE.
Calais.
La première fois que je l'avois vue, j'avois arrêté dans mon imagination qu'elle étoit charmante; ensuite j'avois posé, comme un second axiôme aussi incontestable que le premier, qu'elle étoit veuve et dans l'affliction… je n'allai pas plus loin; cette situation me plaisoit… Elle seroit restée avec moi jusqu'à minuit, que je m'en serois tenu à ce système, et ne l'aurois considérée que sous ce point de vue général.
Elle s'étoit à peine éloignée de moi de vingt pas, que quelque chose d'intérieur en moi me faisoit désirer plus de particularités sur son compte… L'idée d'une longue séparation vint me saisir et m'alarmer… il pouvoit se faire que je ne la revisse plus… Le cœur s'attache à ce qu'il peut, et je voulois au moins des traces sur lesquelles mes souhaits pussent la rejoindre, si je ne la revoyois plus moi-même: en un mot, je voulois savoir son nom, celui de sa famille, son état… Je savois l'endroit où elle alloit, je voulois savoir l'endroit d'où elle venoit. Mais comment parvenir à toutes ces connoissances? Cent petites délicatesses s'y opposoient. Je formai vingt plans différens: je ne pouvois pas lui faire des questions directes, la chose du moins me paroissoit impossible.
Un petit officier françois de fort bon air, qui venoit en dansant au bruit d'une ariette qu'il fredonnoit, me fit voir que ce qui me sembloit si difficile étoit la chose du monde la plus aisée. Il se trouva entre la dame et moi, au moment qu'elle revenoit à la porte de la remise. Il m'aborda, et à peine m'avoit-il parlé, qu'il me pria de lui faire l'honneur de le présenter à la dame… Je n'avois pas été présenté moi-même… Il se retourna aussitôt et se présenta sans moi. Vous venez de Paris, apparemment, lui dit-il, madame? Non; mais je vais, dit-elle, prendre cette route. Vous n'êtes pas de Londres? Elle répondit que non. Ah! madame vient de Flandres? apparemment que vous êtes Flamande? La dame répondit oui… De Lille, peut-être?… Non… Ni d'Arras, ni de Cambrai, ni de Bruxelles?… La dame dit qu'elle étoit de Bruxelles.
J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement de cette ville dans la dernière guerre… Il faut l'avouer, cette place est admirablement bien située pour cela… Elle étoit remplie de noblesse, quand les Impériaux en furent chassés par les François… La dame lui fit une légère inclination de tête… Il lui raconta la part qu'il avoit eue au succès de cette affaire… la pria de lui faire l'honneur de lui dire son nom, et la salua…
Et madame, sans doute, a son mari, reprit-il, en regardant derrière lui après avoir fait deux pas? Et sans attendre la réponse, il s'en alla en sautant dans la rue.
Je le considérai avec des yeux attentifs… Apparemment, me dis-je, que je n'ai pas assez médité les importantes leçons de la civilité qu'on a mises dans les mains de mon enfance; car je n'en pourrois pas faire autant.
LA REMISE.
Calais.
M. Dessein étoit arrivé avec la clef de la remise à la main, il nous ouvrit les grands battans de son magasin de chaises.
Le premier objet qui me donna dans l'œil, fut une autre guenille de désobligeante, le vrai portrait de celle qui m'avoit plu une heure auparavant, mais qui depuis avoit excité en moi une sensation si désagréable… Il me sembloit qu'il n'y avoit qu'un rustre, un homme insociable, qui eût pu imaginer une telle machine, et je pensais à-peu-près de même de celui qui voudroit s'en servir.
J'observai qu'elle causoit autant de répugnance à la dame qu'à moi… M. Dessein s'en aperçut, et il nous mena vers deux chaises qui devinrent tout de suite l'objet de ses éloges. Les lords A. et B., dit-il, les avoient achetées pour faire le grand tour; mais elles n'ont pas été plus loin que Paris; ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes que neuves… Je les trouve trop bonnes, M. Dessein; et je passai à une autre qui étoit derrière, et qui parut me convenir… J'entrai sur-le-champ en négociation du prix… Cependant, dis-je, en ouvrant la portière et en montant dedans, il me semble qu'on auroit bien de la peine à y tenir deux… Ayez la bonté, madame, dit M. Dessein, en lui offrant son bras, d'y monter aussi… La dame hésita une demi-seconde… et s'y plaça… et M. Dessein, à qui un domestique faisoit signe qu'il vouloit lui parler, ferma la portière sur nous et nous laissa.
LA REMISE.
Calais.
Voila qui est plaisant, dit la dame, en souriant; c'est la seconde fois que, par des hasards fort indifférens, on nous laisse ensemble: cela est comique.
Il ne manque du moins pour le rendre tel, lui dis-je, que l'usage comique que la galanterie d'un François voudroit faire de cette aventure… Faire l'amour dans le premier moment… offrir sa personne au second.
C'est-là leur fort, répondit la dame.
On le suppose au moins… et je ne sais trop comment cela est arrivé… mais ils ont acquis la réputation de mieux connoître et faire l'amour que toute autre nation de la terre… Pour moi, je les crois très-mal adroits… et dans le vrai, la pire espèce d'archers qui jamais exerça la patience du dieu d'Amour.
… Croire qu'ils mettent du sentiment dans l'amour!
Je croirois plutôt qu'il est possible de faire un bel habit avec des morceaux de reste et de toutes couleurs… Ils se déclarent tout d'un coup, à la première rencontre… N'est-ce pas là soumettre l'offre de leur amour et de leur personne à l'examen sévère d'un esprit que le cœur n'a pas encore échauffé?
La dame m'écoutoit comme si elle s'attendoit à quelque chose de plus…
Considérez donc, madame, lui dis-je, en posant ma main sur la sienne…
Que les personnes graves détestent l'amour à cause du nom.
Les intéressées le haïssent, parce qu'elles donnent la préférence à autre chose.
Les hypocrites paroissent l'avoir en horreur, en feignant de n'aspirer qu'aux choses célestes.
Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes beaucoup plus effrayés que blessés par cette passion… Quelque manque d'expérience que l'homme montre dans ces sortes d'affaires, il ne laisse échapper le mot d'amour qu'une heure ou deux au moins après le temps que son silence sur ce sujet est devenu un vrai tourment. Il me semble qu'une suite de petites et paisibles attentions qui n'iroient pas jusqu'à sonner l'alarme… et qui ne seroient pourtant pas assez vagues pour qu'on pût s'y méprendre… accompagnées de temps en temps d'un regard tendre, mais peu ou même point du tout de discours à ce sujet… laisseroient votre maîtresse toute à la nature, qui saura bien amollir son cœur.
Eh bien, dit la dame en rougissant, je crois que vous n'avez pas cessé de me faire l'amour depuis que nous sommes ensemble.
LA REMISE.
Calais.
M. Dessein revint pour nous ouvrir la portière, et dit à la dame que M. le comte de L… son frère, venoit d'arriver… Quoique je souhaitasse tout le bien possible à cette dame, j'avouerai que cet événement attrista mon cœur; et je ne pus m'empêcher de le lui dire… car en vérité, madame, ajoutai-je, il est fatal à une proposition que j'allois vous faire…
Il est inutile, dit-elle, en m'interrompant et en mettant une de ses mains sur les deux miennes, de m'expliquer votre projet. Il est rare, mon bon Monsieur, qu'un homme ait quelque proposition amicale à faire à une femme, sans qu'elle en ait le pressentiment quelques momens auparavant.
Oui… la nature, dis-je, l'arme de ce pressentiment, pour la garantir du piége… Mais, dit-elle en me fixant, je n'avois rien à craindre; et, à vous parler franchement, j'étois déterminée à accepter votre proposition. Si je l'eusse acceptée… elle s'arrêta un moment… je crois, reprit-elle, que vous m'auriez disposée à vous raconter une histoire qui auroit rendu la compassion la chose la plus dangereuse qui auroit pu nous arriver dans le voyage.
Et me disant cela, elle me tendit la main… Je la baisai deux fois, et elle descendit de la chaise en me disant adieu avec un regard mêlé de sensibilité et de douceur.
DANS LA RUE.
Calais.
Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai à m'ennuyer. Il me sembloit que les minutes étoient des heures, et je n'ai jamais fait un marché de douze guinées aussi promptement dans toute ma vie, que celui de ma chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des chevaux de poste, et je dirigeai mes pas vers l'hôtellerie.
Ciel! dis-je en entendant quatre heures sonner, et en faisant réflexion qu'il n'y avoit guère plus d'une heure que j'étois à Calais…
Quel gros volume d'aventures, en cet instant si court, ne pourroit pas produire un homme qui s'intéresse à tout, et ne laisse rien échapper de ce que le temps et le hasard lui présentent continuellement!
Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelqu'utilité; peut-être qu'un autre réussira mieux. Mais qu'importe? c'est un essai que je fais sur la nature humaine… il ne me coûte que mon travail; cela suffit, il me fait plaisir; il anime la circulation de mon sang, dissipe les humeurs sombres, éclaire mon jugement et ma raison.
Je plains l'homme qui, voyageant de Dan à Bersheba, peut s'écrier: Tout est stérile! Oui, sans doute, le monde entier est stérile pour ceux qui ne veulent pas cultiver les fruits qu'il présente; mais, me disois-je à moi-même en frottant gaiement mes mains l'une contre l'autre, je serois au milieu d'un désert que je trouverais de quoi réveiller mes affections… Un doux myrte, un triste cyprès, m'attireroient sous leur feuillage… Je les bénirois de l'ombrage bienfaisant qu'ils m'offriroient… je graverois mon nom sur leur écorce; je leur dirais: vous êtes les arbres les plus agréables de tout le désert… Je gémirais avec eux en voyant leurs feuilles dessécher et tomber, et ma joie se mêleroit à la leur, quand le retour de la belle saison les couronneroit d'une riante verdure.
Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et ainsi de suite; mais le savant Smelfungus avoit la jaunisse. Accablé d'une humeur sombre, tous les objets qui se présentèrent à ses yeux, lui parurent décolorés et défigurés… Il nous a donné la relation de ses voyages: ce n'est qu'un triste détail de ses pitoyables sensations.
Je rencontrai Smelfungus sous le grand portique du Panthéon… il en sortoit… Ce n'est qu'un vaste cirque pour un combat de coqs, dit-il… Je voudrois, lui dis-je, que vous n'eussiez rien dit de pis de la Vénus de Médicis… J'avois appris, en passant à Florence, qu'il avoit fort maltraité la déesse, parce qu'il la regardoit comme la beauté la plus prostituée du pays.
Smelfungus revenoit de ses voyages, et je le rencontrai encore à Turin… Il n'eut que de tristes aventures sur la terre et sur l'onde à me raconter. Il n'avoit vu que des gens qui s'entre-mangent, comme les antropophages… Il avoit été écorché vif, et plus maltraité que Saint-Barthelemi, dans toutes les auberges où il étoit entré.
Oh! je veux le publier dans tout l'univers, s'écria-t-il. Vous ferez mieux, lui dis-je, d'aller voir votre médecin.
Mundungus, homme dont les richesses étoient immenses, se dit un jour: allons, faisons le grand tour. Il va de Rome à Naples, de Naples à Venise, de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin… et Mundungus, à son retour, n'avoit pas retenu une seule anecdote agréable… ou qui portoit un caractère de générosité… Il avoit parcouru les grandes routes sans jeter les yeux ni d'un côté ni de l'autre, de crainte que l'amour ou la compassion ne le détournât de son chemin.
Que la paix soit avec eux, s'ils peuvent la trouver! Mais le ciel, s'il étoit possible d'y atteindre avec de pareils esprits, n'auroit point d'objets qui pussent fixer et amollir la dureté de leurs cœurs… Les doux génies, sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir de leur arrivée; ils n'entendroient autre chose que des cantiques de joie, des extases de ravissement et de bonheur… O! mes chers lecteurs, les ames de Smelfungus et de Mundungus… je les plains… elles manquent de facultés pour les sentir… Smelfungus et Mundungus seroient placés dans la demeure la plus heureuse du ciel… les ames de Smelfungus et de Mundungus s'y croiroient malheureuses, et gémiroient pendant toute l'éternité.