MONTREUIL.

Je suis disposé à penser favorablement de tout le monde au premier abord, et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir ses services à un aussi pauvre diable que moi: mais ce penchant me donne quelquefois de la défiance; il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou moins, selon l'humeur qui me domine, et le cas dont il s'agit… Je puis ajouter aussi selon le sexe à qui je dois avoir affaire.

Dès que La Fleur entra dans la chambre, son air nouveau et naturel triompha de la défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire; mais je découvrirai ses talens à mesure que j'en aurai besoin… D'ailleurs, un François est propre à tout.

Cependant la curiosité m'aiguillona; et quelle fut ma surprise! le pauvre La Fleur ne savoit que battre du tambour, et jouer quelques marches sur le fifre. Je sentis que ma foiblesse n'avoit jamais été insultée plus vivement que dans cette occasion par ma sagesse…

La Fleur avoit commencé son entrée dans le monde, par satisfaire le noble desir qui enflamme presque tous ses compatriotes… Il avoit servi le roi pendant plusieurs années: mais s'étant aperçu que l'honneur d'être tambour n'ouvroit pas les portes de la récompense, ni la carrière de la gloire, il s'étoit retiré sur ses terres, où il vivoit comme il plaisoit à Dieu, c'est-à-dire, aux dépens de l'air.

Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un tambour pour vous servir dans votre voyage en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurois-je pas pris? dis-je. La moitié de notre noblesse ne fait-elle pas le même voyage avec des lendors de compagnons qu'elle paie, et qui lui laissent à payer de plus le flûteur, le diable et tout son train?… Lorsqu'on peut se débarrasser d'un mauvais marché par une équivoque… je trouve qu'on n'est pas à plaindre… Mais, La Fleur, vous savez sans doute faire quelque chose de plus? Oh qu'oui!… Il savoit faire des guêtres et jouer un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse… Moi, lui dis-je, je joue de la basse… ainsi nous pourrons concerter… Mais, La Fleur, vous savez raser et accommoder un peu une perruque? J'ai les meilleures dispositions… C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en l'interrompant, et cela doit me suffire… On servit le souper… Je me mis à table. J'avois d'un côté de ma chaise un épagneul anglois, de l'autre un domestique françois aussi gai qu'on peut l'être… J'étois content de mon empire… Et si les monarques savoient borner leurs desirs, ils seroient aussi heureux que je l'étois.