MONTREUIL.
J'installai le lendemain matin, La Fleur dans sa charge. Je fis devant lui l'inventaire de mes six chemises et de ma culotte de soie noire, et je lui donnai la clef de mon porte-manteau. Je lui dis de le bien attacher derrière la chaise, de faire atteler les chevaux, et d'avertir l'hôte de m'apporter son compte.
Ce garçon est heureux, dit l'hôte en adressant la parole à cinq ou six filles qui entouroient La Fleur, et lui souhaitoient affectueusement un bon voyage. La Fleur baisoit les mains des filles; ses yeux se mouillèrent, il les essuya trois fois, et trois fois il promit d'apporter des pardons de Rome à toute la bande.
Toute la ville l'aime, me dit l'hôte. On le trouvera de manque à tous les coins de Montreuil; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être toujours amoureux… Bon! dis-je en moi-même; cela m'évitera la peine de mettre chaque nuit ma culotte sous mon oreiller; et je faisois moins, en disant cela, l'éloge de La Fleur, que le mien. J'ai toute ma vie été amoureux d'une princesse ou de quelqu'autre, et je compte bien l'être jusqu'à ma mort. Je suis très-persuadé que si j'étois destiné à faire une action basse, je ne la ferois que dans l'intervalle d'une passion à l'autre. J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes, et je me suis toujours aperçu que mon cœur étoit fermé pendant ce temps: il étoit si endurci, qu'il falloit que je fisse un effort sur moi pour soulager un misérable, en lui donnant seulement six sous. Je me hâtois alors de sortir de cet état d'indifférence. Le moment où je me retrouvais ranimé par la tendre passion, étoit le moment où je redevenois généreux et compatissant. J'aurois tout fait pour rendre service, pourvu qu'il n'y eût pas de crime…
Mais que fais-je en disant tout ceci? ce n'est pas mon éloge; c'est celui de la passion.