LETTRE III.

A W. C. Ecuyer.

Coxwould, le 5 Août, 1764.

Vous voilà donc au temple de S…, où le thé, les conversations érudites vous captivent entièrement. Je commence presque à me faire une idée de cette confusion que vous appelez classique; n'est-ce pas une rage de traiter d'anciens sujets à la moderne, et de modernes sujets à l'antique? ne déraisonnez-vous pas l'un et l'autre, et votre imagination ne vous fait-elle pas accroire que vous êtes à Sinuesse, à côté de Virgile et d'Horace, ou à Tusculum, entre Cicéron et Atticus? oh! quel plaisir pour moi, si à travers une touffe de lauriers, je vous voyois entourés de colonnes, sous un superbe dôme, parler, en vous enivrant de thé, des hommes qui chantoient les douces inspirations du Falerne!

Que vous devez être un couple bien maussade! en vérité, pour ne pas vous croire un homme perdu, il faut toute la confiance que j'ai dans le pouvoir régénératif de ma société; mais hâtez-vous, mon bon ami; recourez-y promptement: si vous vous proposez de revivre, n'attendez pas que vous soyez à l'agonie pour faire appeler le médecin.

Vous ne savez pas tout l'intérêt que je prends à votre santé. N'ai-je pas ordonné qu'on reblanchît tout le linge, même avant qu'il fût sale, afin que vous puissiez tous les jours en avoir de blanc à table, et une serviette par dessus le marché? n'ai-je pas fait une espèce de moulin à vent qui m'assourdit de son cliquetis, et cela pour le placer sur mon beau cerisier, afin que les oiseaux écornifleurs ne touchent point à votre dessert? est-il besoin de vous dire qu'à souper, vous aurez de la crême et du caillé? faites bien vos réflexions, et laissez S… aller tout seul aux sessions de Lincoln, où il pourra disserter sur ses auteurs avec les juges du pays: pendant ce temps-là nous philosopherons et nous sentimentaliserons.—Ce dernier mot est né sous ma plume; il est bien à votre service, ou à celui du docteur Johnson.—Vous vous assiérez dans mon cabinet, où, comme dans une boîte d'optique, vous pourrez vous amuser à considérer le spectacle du monde, à mesure que j'en offrirai les différens tableaux à votre imagination. C'est ainsi que je vous apprendrai à rire de ses folies, à plaindre ses erreurs, et à mépriser ses injustices.—Parmi ces différentes scènes, je vous offrirai une jeune et sensible demoiselle: une douleur amère aura fixé une larme sur sa belle joue.—Après avoir entendu le récit de son infortune, vous tirerez un mouchoir blanc de votre poche pour essuyer ses yeux et les vôtres.—Ensuite vous irez vous coucher, non avec la demoiselle, mais avec la conscience d'un cœur susceptible de s'attendrir; vous en trouverez l'oreiller plus doux, le sommeil plus suave, et le réveil plus gracieux.

Vous rirez de mes vestibules attiques, car j'aime les anciens autant qu'on doit les aimer; mais parmi leurs beaux écrits et leurs vers sublimes, je défie l'admirateur le plus outré de me citer une demi-douzaine d'histoires vraiment intéressantes, et c'est encore beaucoup.

Si vous n'arrivez bientôt, j'aurai fait sans vous un autre volume de Tristram. Que Dieu vous bénisse!

Je suis bien véritablement, Votre, etc.