LETTRE VIII.
Ma chère Éliza,
Oh! je suis bien inquiet sur votre cabine… La couleur fraîche ne peut que faire du mal à vos nerfs; rien n'est si nuisible en général que le blanc de plomb… Prenez soin de votre santé, mon enfant, et de longtemps ne dormez pas dans cette chambre; il y en auroit assez pour que vous fussiez attaquée d'épilepsie.
J'espère que vous avez quitté le vaisseau, et que mes lettres vous rencontreront sur la route de Deal, courant la poste… Lorsque vous les aurez toutes reçues, ma chère Eliza, mettez-les en ordre… Les huit ou neuf premières ont leur numéro; mais les autres n'en ont point. Tu pourras les arranger en suivant l'heure ou le jour. Je n'ai presque jamais manqué de les dater. Lorsqu'elles seront rassemblées dans une suite chronologique, il faut les coudre et les mettre sous une enveloppe. Je me flatte qu'elles seront ton refuge, et que tu daigneras les lire et les consulter, lorsque tu seras fatiguée des vains propos de vos passagers… Alors tu te retireras dans ta cabine pour converser une heure avec elles et avec moi.
Je n'ai pas eu le cœur ni la force de les animer d'un simple trait d'esprit ou d'enjouement; mais elles renferment quelque chose de mieux, et, ce que vous sentirez aussi bien que moi, de plus convenable à votre situation… beaucoup d'avis et quelques vérités utiles… Je me flatte que vous y apercevrez aussi les touches simples et naturelles d'un cœur honnête, bien plus expressives que des phrases artistement arrangées… Ces lettres, telles qu'elles sont, te donneront une plus grande confiance en Yorick, que n'auroit pu le faire l'éloquence la plus recherchée… Repose-toi donc entièrement, Eliza, sur elles et sur moi.
Que la pauvreté, la douleur et la honte soient mon partage, si je te donne jamais lieu, Eliza, de te repentir d'avoir fait ma connoissance!…
D'après cette protestation que je fais en présence d'un Dieu juste, je le prie de m'être aussi bon dans ses grâces, que j'ai été pour toi honnête et délicat… Je ne voudrois pas te tromper, Eliza; je ne voudrois pas te ternir dans l'opinion du dernier des hommes, pour la plus riche couronne du plus fier des monarques.
Souvenez-vous que tant que j'aurai la plus chétive existence, que tant que je respirerai, tout ce qui est à moi, vous pouvez le regarder comme à vous… Je serois cependant fâché, pour ne point blesser votre délicatesse, que mon amitié eût besoin d'un pareil témoignage… L'argent et ceux qui le comptent ont le même but dans mon opinion, celui de dominer.
J'espère que tu répondras à cette lettre; mais si tu en es empêchée par les élémens qui t'entraînent loin de moi, j'en écrirai une pour toi; je la ferai telle que tu l'aurois écrite, et je la regarderai comme venue de mon Eliza.
Que l'honneur, le bonheur, la santé et les consolations de toute espèce fassent voile avec toi!… O la plus digne des femmes! je vivrai pour toi et ma Lydia… Deviens riche pour les chers enfans de mon adoption. Acquiers de la prudence, de la réputation et du bonheur, s'il peut s'acquérir, pour le partager avec eux, et eux avec toi… pour le partager avec ma Lydia, pour la consolation de mon vieil âge…
Une fois pour toujours, adieu… conserve ta santé, poursuis constamment le but que nous nous sommes proposé, la vertu et l'amour… et ne te laisse point dépouiller de ces facultés que le ciel t'a données pour ton bien-être.
Que puis-je ajouter de plus dans l'agitation d'esprit où je me trouve?… et déjà cinq minutes se sont écoulées depuis le dernier coup de cloche de l'homme de la poste… Que puis-je ajouter de plus?… que de te recommander au ciel, et de me recommander au ciel avec toi dans la même prière… dans la plus fervente des prières… afin que nous puissions être heureux, et nous rencontrer encore, sinon dans cette vie, au moins dans l'autre…
Adieu… je suis à toi, Eliza, à toi pour jamais: compte sur l'amitié tendre et durable
d'Yorick.