PRÉFACE
En écrivant ces lignes inutiles en tête d'un livre qui n'a pas besoin d'être recommandé aux lettrés, et auquel ne comprendront rien les ignorants et les imbéciles, je n'ai voulu que répondre au sentiment d'affection trop modeste qui me les demandait, que donner à Laurent Tailhade une preuve d'amitié constante, d'estime littéraire absolue. Le souffle me manque, d'ailleurs, pour suivre, dans leur vol, là où elles vont frapper même au travers de mes sympathies personnelles, les flèches de sa verve éperdument acérée, et je ne me donnerai pas le ridicule d'avoir un avis sur la forme poétique qu'il a menée, en grand artiste, à sa perfection.
Les poètes d'une génération sont les plus malvenus à juger ceux de la génération qui les suit. A tout ce qui nous paraît démodé dans ceux qui nous ont précédés, nous pouvons deviner l'impression qu'ont de nous ceux qui nous suivent. C'est que la langue poétique n'est pas une terre égale dont chacun défriche, à son tour, un carré: c'est un fleuve dont le cours nous emporte et qui, d'un point à un autre, ne reflète ni les mêmes rives, ni le même ciel. Nous n'avons donc aucun élément pour apprécier, dans sa justesse, la vision de ceux qui y voguent en aval ou en amont de nous. D'un bout du siècle à l'autre, les poètes ne se peuvent pas plus comprendre que des gens ne parlant pas le même idiome.
Nous qui avons fait des vers, nous sommes donc tenus à une extrême réserve vis-à-vis de ceux qui en font maintenant. Mais, si nous ne pouvons blâmer ce qui nous en échappe, ce qui tient à une évolution de la forme vers un progrès ou vers une décadence—qui oserait bien dire lequel des deux?—il nous faut largement, cordialement, fraternellement goûter le charme de tout ce qui nous y séduit. Dans Laurent Tailhade ce qui m'enchante, au delà de toute expression, c'est la musique et le parfum de latinité qui, dans les impressions les plus modernes, affirme en lui la race: musique et latinité de psaumes quelquefois, si vous voulez, mais dans lesquels Virgile se rencontre avec saint Grégoire. Il n'est pas d'écrivain vraiment français qui n'ait ce sang latin dans les veines, fait de paganisme et de liturgie. Tous ceux qui ne l'ont pas sont des barbares et rien de plus. Au même degré Villon et Théophile Gautier sont de la grande famille.
Puisqu'il est convenu qu'on est toujours le fils de quelqu'un, ceux-là sont les aïeux que je vois à Laurent Tailhade et, comme en art surtout, le temps est une fiction, il est à la même distance, comme langue poétique, de l'un et de l'autre. De Gautier il a l'impeccabilité souveraine; de Villon l'emportement lyrique et l'abondance cadencée du verbe. Son vers passe du frémissement de la lyre au claquement du fouet. Mais le poète,—pour qu'il existe,—et celui-ci est un des plus vivants que je sache—est avant tout lui-même. L'originalité de Tailhade, pour qui ce volume sera un peu ce qu'est les Châtiments dans l'œuvre lyrique de Victor Hugo,—car, qu'il le veuille ou non, comme nous tous, il en procède,—c'est une acuité d'ironie qui ne me semble jamais avoir été atteinte avant lui. Si le grand Flaubert avait vécu, il eût appris par cœur ces Quatorzains d'été, où Bouvard et Pécuchet sont plus cruellement déchirés de lanières que Matho lui-même à la dernière page de Salammbô. Autant de quatorzains, autant de petits chefs-d'œuvre. S'il fallait faire un choix, parmi ces fleurs délicieusement empoisonnées de haine, c'est à Sur champ d'or que je donnerais le prix.
Au point de vue de la pureté virginalement marmoréenne de la langue, de l'excellence du métier, du merveilleux sertissage des rimes,—car Laurent Tailhade est un incomparable joaillier,—les ballades qui précèdent les quatorzains sont parmi les plus parfaites que j'aie vues écrites, et dans le sentiment le plus raffiné d'un rythme essentiellement français. Elles sont d'ailleurs d'une gaieté également féroce avec le cinglement en plus, à l'oreille, des assonances répétées. Je n'en veux signaler aucune. Dans toutes le rire déchire la lèvre. On n'a jamais rien écrit de moins bon enfant. Autant de sang que de fiel, cependant, dans ces indignations, et il semble que, de ce stylet sans pitié qui déchire un peu à l'aventure peut-être, le poète se soit lui-même souvent égratigné.
Qui pourrait dire, en effet, jusqu'où va l'ironie de Laurent Tailhade? Peut-être quelquefois jusqu'à la parodie d'une école qui s'enorgueillit justement de ce vrai et beau poète. Pourquoi pas, puisque, dans Virgo fellatrix, lui-même s'est hautement raillé, imitant une de ces pièces d'inspiration catholique où se complaît souvent sa latinité dans les fumées d'encens que traverse une lumière de vitrail. On peut tout redouter de cet héroïque pince-sans-rire. Mais quel lettré sincère ne pardonnerait beaucoup à ce merveilleux artiste, à ce vrai poète de notre race, dont les vers solides et de pur métal, à la fois sonore et précieux, sonneront bien longtemps après que se seront éteintes les justes colères qu'ils auront soulevées.
Armand Silvestre.
28 Février 1891.
DOUZE
BALLADES FAMILIÈRES
POUR
EXASPÉRER LE MUFLE
Les Dieux s'en vont; plus que des hures.
Jules Lafforgue.—Imitation de Notre-Dame La Lune.
BALLADE CASQUÉE
DE LA PARFAITE ADMONITION
Voici venir le Buffle, le Buffle des buffles, le Buffle. Lui seul est buffle et tous les autres ne sont que des bœufs. Voici venir le Buffle, le Buffle des buffles, le Buffle.
Le verbe sesquipédalier,
Le discours mitré, la faconde
Navarroise du Chevalier,
A Poissy comme dans Golconde,
Essorillent le pleutre immonde.
Mais, loin de tout bourgeois nigaud,
Hurle ta palabre féconde:
Sois grandiloque et bousingot.
Bourget, ce fameux bachelier,
Cultive, pour les gens du monde,
Quelques navets en espalier.
O Will! monsieur Dorchain t'émonde
Et Paravey joue Esclarmonde;
Qu'importe, fils! Baise Margot,
Et dona Sol, et Rosemonde:
Sois grandiloque et bousingot,
Décris un geste singulier,
Pousse un juron admirabonde.
Voici venir le Timbalier!
Qu'à Hugo Bouchardy réponde!
Conquiers les Iles de la Sonde
Et maint royaume visigoth
Par ta durandal sans seconde:
Sois grandiloque et bousingot.
ENVOI
Prince, le seigle a son ergot
Et des poux vivent sur l'aronde.
Pécuchet tient la mappemonde:
Sois grandiloque et bousingot.
BALLADE
DE LA GÉNÉRATION ARTIFICIELLE
Méphistophélès.—Un homme! Et quel couple amoureux avez-vous donc enfermé dans la cheminée?
Wagner.—Dieu me garde! L'ancienne mode d'engendrer, nous l'avons reconnue pour une véritable plaisanterie.—… Nous tentons d'expérimenter judicieusement ce qu'on appelait les forces de la Nature; et ce qu'elle produisait jadis organisé, nous autres, nous le faisons cristalliser.
Gœthe.—Le second Faust.
Wagner, chimiste qu'exténue
Le grimoire du nécromant,
Distille, au fond de sa cornue,
La salamandre et l'excrément,
Et le crapaud que, doctement,
Assaisonne la verte oseille,
Pour que soit clos, en un moment,
L'homuncule dans la bouteille.
Catarrheux, il étreint la Nue.
Fi de la Belle-au-Bois-Dormant!
Fi de la galloyse charnue,
Du mignon et de la jument!
Gaûtama! le renoncement
Absolu que Ton Doigt conseille
Préside à cet accouchement:
L'homuncule dans la bouteille.
Plus de vérole saugrenue!
Plus d'argent-vif ou d'orpiment!
Hélène, avec sa beauté nue,
Intoxique le jeune Amant.
… vous donc tout simplement,
Au coin du feu, sous une treille;
Puis décantez modestement
L'homuncule dans la bouteille
ENVOI
Fleur des gitons, Prince Charmant,
Nonpareille est cette merveille
Offerte à votre étonnement:
L'homuncule dans la bouteille.
BALLADE
TOUCHANT L'IGNOMINIE DE LA CLASSE MOYENNE
Il faut compisser les bourgeois.
Georges Fourest.
Croutelevés et marmiteux
De Nevers, de Chartre ou de Tulle,
Spatalocinèdes piteux
Couverts de gale et de pustule,
Ce bourgeois qui récapitule,
… Étant ladre mais folichon,—
Le quantum de votre sportule,
C'est de la viande de cochon.
Philistins gâteux, ce sont eux,
Les miteux, que chacun gratule,
Malgré leurs gestes comateux,
Leur ventre et leurs doigts en spatule!
Gazons ceci de quelque tulle:
O Pétrone! faut un bouchon
Quotidien dans leur fistule.
C'est de la viande de cochon.
Tous, notaires galipoteux,
Monteurs de coups et de pendule,
Dentistes, avoués quinteux,
Tous, le jobard et l'incrédule,
Violent, moyennant cédule
Et tous, pour ne payer Fanchon,
Citent les Devoirs de Marc-Tulle:
C'est de la viande de cochon.
ENVOI
Roimez, le singe de Catulle,
Paul Gébor et madame Chon,
Nana-Saïb et sa mentule,
C'est de la viande de cochon.
BALLADE
SUR LA FÉROCITÉ D'ANDOUILLE
Le Serpens qui tenta Ève estait andouillicque, ce non obstant est de luy inscript qu'il estait fin et cauteleux sus tous aultres animans. Aussi sont Andouilles.
Pantagruel, livre IV, chap. XXXVIII.
Loups-garous, stryges et harpie,
D'aucuns ont un mufle camard;
Chez d'autres le groin copie
Estramaçon ou braquemard.
Empouse, lion de Saint-Marc,
Amphiptère jamais bredouille,
Crocute aux pinces de homard,
Qui plus est maupiteux? L'Andouille.
Ogresse léchant sa roupie,
Babeau vêtu de poulemart,
Fane aux yeux clairs et malepie,
Caciques de Gustave Aymard,
Les Cauchemars goûtent comme art
Extasié la bonne «douille».
Mais, du brucolaque au jumart,
Qui plus est maupiteux? L'Andouille.
Chimère aux sables accroupie,
Nains cagneux supputant le marc
Du teston ou de la roupie;
Voici, malgré Pline et Lamarck,
Entre Suresnes et Clamart,
Voici l'étrange niguedouille
Frémine avec son galimard.
Qui plus est maupiteux? L'Andouille.
ENVOI
Prince, banneret, jacquemart,
Ferlampier et coquefredouille,
Rifflandouillez sur le trimard.
Qui plus est maupiteux? L'Andouille.
BALLADE A MES AMIS DE TOULOUSE
POUR LES REMETTRE EN GOUT DES FRIANDISES QU'ON Y SERT
Lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir…
Jacqueline Périer.—Vie de Pascal.
Du Capitole à Saint-Aubin,
La ville où Bonfils se gangrène
Est accueillante pour l'aubain.
Dans ses murs de briques, la raine
Ranahilde, jadis fut reine.
Mais les princes du tranchelard
Brillent toujours en cette arène:
On mange du veau chez Allard.
Foin du puchero maugrabin,
Des sterlets du Volga, du renne,
De ces grouses qu'offre un larbin
Et des tragopans de l'Ukraine.
Raca sur l'huître de Marenne,
Sur l'huître pareille au molard,
Sur la banane et la migraine:
On mange du veau chez Allard.
Viennent le puceau coquebin
Et la mérétrice foraine
(Ces gens ont-ils l'ordre du Bain?)
Et Chérubin et sa marraine!
Il sied que la jeunesse apprenne
A conspuer Royer-Collard,
Parmi les coupes de Suresne:
On mange du veau chez Allard.
ENVOI
Prince trop gavé de murène,
Ce maître-queux sinistre a l'art
Des ragoûts à l'huile de frêne:
On mange du veau chez Allard.
BALLADE
POUR SE CONJOUIR AVEC LE «PETIT CENTRE»
Tout renaît! Le commerce des bestiaux va reprendre.
Du Petit Centre de Limoges, le 7 décembre 1888.
Tout renaît! Sur le tympanon,
Sur l'ophicléide assassine,
Sur la peau de zèbre ou d'ânon
Et sur le hautbois qui dessine
Maints phantasmes de bécassine,
Hurlons—tel Pompignan Lefranc,
Tel un butor dans sa piscine:
Le commerce des veaux reprend.
Palmes! Discours et gonfanon
Tricolore! O la capucine
Que porte au creux de son fanon
La mairesse chère à Lucine!
Elle est bovine, elle est porcine,
Elle raffole du hareng.
Son époux la nomme «Alphonsine!»
Le commerce des veaux reprend.
Babouiné comme guenon,
Ce préfet chauve nous bassine.
Il parle, je crois, de Zénon
Et déclame un vers de Racine.
Pour le guérir, quelle racine?
Quel bézoard mal odorant?
Dis-nous, Pasteur, quelle vaccine?
Le commerce des veaux reprend.
ENVOI
Prince, notre soulas est grand!
Posez, devant claires fascines,
Belles spatules vervécines:
Le commerce des veaux reprend.
BALLADE
SUR LE PROPOS D'IMMANENTE SYPHILIS
Toi, jeune homme, ne te désespère point: car tu as un ami dans le Vampire malgré ton opinion contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis.
Les Chants de Maldoror, chant Ier.
Du noble avril musqué de lilas blancs
Hardeaux paillards ne chôment la nuitée.
Mâle braguette et robustes élans
Gardent au bois pucelle amignottée.
Jouvence étreint Mnazile à Galathée.
Un doux combat pâme sur les coussins
Ton flanc menu, Bérengère, et tes seins
Jusques au temps que vendange soit meure.
Or, en ces jours lugubres et malsains,
Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.
L'embasicœte aux harnais trop collants
Cherche, par les carrefours, sa pâtée,
—Nourris, Vénus, les mornes icoglans!—
Ce pendant que matrulle Dosithée
Ouvre aux cafards la porte assermentée.
Las! nonobstant baudruches et vaccins,
Durable ennui croît des plaisirs succincts.
Aux bords du Guadalquivir et de l'Eure,
Il faut prendre conseil des médecins:
Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.
Maint prurigo végète sur vos flancs,
L'humeur peccante a votre chair gâtée,
Jeune héros des entretiens brûlants!
Que l'hydrargyre et l'iode en potée
Lavent ce don cruel d'Épiméthée,
Robé par lui chez les dieux assassins.
Vivez encor pour tels joyeux larcins!
Et Priapus vous gard' de la male heure.
De Bableuska, des lopes, des roussins:
Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.
ENVOI
Prince d'amour que fêtent les buccins,
Imitez la continence des Saints,
Mousse d'Or, et gravez la chantepleure
De Valentine au trescheur de vos seings;
Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.
BALLADE
DU MARCHAND D'ORVIÉTAN
Salutations pantaculaires d'une amitié où la communauté des études et l'identité des aspirations illuminent de sérénité les dévouements du cœur.
Joséphin Péladan au catéchumène Stanislas de Guaita (frère Adelphe Mercurius pour les initiés).
Voici la rue et le plantain,
Le jus de taupe et la merd'oie;
Voici la graisse de putain,
Le cloporte, le ver à soie
Et le bol que Fagon emploie.
Ci la Bête du Gévaudan,
Ecco le fiel de la baudroie:
Voici les pieds de Péladan!
Reniflez un peu! Ni le thym,
Ni la peau d'Espagne où se choie
L'orgueil ducal d'un blanc tétin,
Ni l'ambre, ni l'huile de foie
Que l'Islande à Barrès envoie,
Ni tes narcisses, Éridan,
Au humer n'offrent tant de joie:
Voici les pieds de Péladan.
Quel charme ignoré du Bottin
Envoûte l'amoureuse proie?
Nébo l'a dit à Trissotin.
Donc, lâchez un peu la courroie
De votre bourse et que l'on m'oye:
Pour que bachelette (à son dam!)
Livre aux mages la petite oie,
Voici les pieds de Péladan!
ENVOI
Prince d'Elseneur ou de Troie,
Fuyez l'œuvre d'Adolphe Adam
Et ces baumes que je déploie:
Voici les pieds de Péladan!
BALLADE
POUR S'ENQUÉRIR DU SIEUR ALBERT JOUNET
Monsieur Jhouney s'appelle Jounet. Mais quand il publia les Lys noirs, recueil de vers «ivres d'Elohim» et consternants de platitude, il crut devoir adopter cette orthographe cabalistique, la jugeant plus convenable pour un mage qui s'effare «devant l'obscurité où s'enveloppe Iod-Héva l'Inaccessible».
L'Ouvreuse, lettre XXX.
D'où vient ce thaumaturge pour
Les vieilles gaupes claudicantes?
De Stockholm ou de Visapour,
Ou de Nancy que tu fréquentes,
Barrès aux lèvres éloquentes?
Sort-il de Tarbe ou de Java?
Place-t-il du vin, des toquantes,
Jhouney pochard d'Iod-Héva?
A-t-il, un soir de Iom Kippour,
Envoûté le bouc, ô Bacchantes?
Et sous les gibets—Alas poor
Yorick!—fané de vésicantes
Aigremoines et des acanthes?
Quel Brahmapoutra l'abreuva?
Quels lieb fraumilch? quels alicantes,
Jhouney pochard d'Iod-Héva?
Le gong, l'archiluth, le tambour
Mugissent toutes fois et quantes
G. Papus lui lit: A rebours.
Ceignez ses tempes coruscantes
De fleurs, marquises et pacantes!
Même, octroyez quelque linve à
Ce bonze honni des cruscantes,
Jhouney pochard d'Iod-Héva.
ENVOI
Sar Nébo, puisque tu décantes
L'escafignon cher à Çiva,
Dégrise en ces odeurs piquantes
Jhouney pochard d'Iod-Héva.