I

En l’an de grâce 1878 et, je crois, en octobre, un matin après la Sainte Messe, le Révérend Père Fusco me dit avoir lu dans un journal l’intention de Mgr Fava, évêque de Grenoble, de venir à Rome pour faire approuver sa règle pour les Pères et pour les Sœurs de la Montagne de la Salette.

A cette nouvelle je dis : — Pour avoir ma conscience nette, je vais me hâter d’écrire la Règle de la Très-Sainte Mère de Dieu et l’envoyer au Saint-Père. — Je la porterai moi-même à Rome, dit le Père Pusco. — Et tout se fit comme nous avions dit.

Un mois environ s’était écoulé, quand un dimanche, mon saint Évêque, Mgr Pétagna, me fit savoir qu’il désirait me parler. Je me rendis à l’Évêché. En montant les escaliers, je rencontrais des bons vieux chanoines qui versaient des larmes et disaient : — Il aurait mieux fait de rester dans son diocèse et ne pas venir tuer notre Évêque. Si ce n’était sa soutane je l’aurais pris pour un gendarme hautain, impérieux. — D’autres chanoines me dirent : — Par charité, faites finir les cruelles instances de l’Évêque de Grenoble auprès de Mgr Pétagna déjà assez malade. — Je demandai la raison des ordres que l’évêque de Grenoble donnait à mon saint Évêque. On me dit : — L’Évêque de Grenoble, avec un air de puissante autorité, ordonne à notre saint Évêque de vous obliger, de vous contraindre d’aller dans son diocèse, etc., etc. — J’entre, et, pour la première fois, je voyais Mgr Fava.

L’Évêque de Grenoble était accompagné d’un prêtre, que je sus, plus tard, être le Père Berthier, un des missionnaires de la Salette.

Mgr de Grenoble me dit entre autres choses banales, indifférentes, qu’il avait entendu dire que j’étais ici et qu’il était venu de bien loin pour me voir. — Je le remerciai. — Mon saint Évêque, déjà malade, se sentait épuisé et avait besoin de repos et surtout de tranquillité d’esprit. Un domestique vint lui dire que sa chambre était préparée, s’il avait besoin de se reposer. Alors, mon saint Évêque me dit : — Mgr de Grenoble et le R. Père Berthier prendront leur repas chez vous, parce que, ici, depuis que je suis si souffrant, on ne prépare rien, on ne se met plus à table. — Je dis à mon saint Évêque, en lui exprimant mon regret pour son état maladif, que je le remerciais de l’honneur qu’il me procurait d’avoir Monseigneur et ce digne Prêtre chez nous, et le priai de me permettre de me retirer, afin que chez moi on pût préparer le nécessaire. — Mon saint Évêque remarquant le mutisme de Mgr Fava sur ce qu’on venait de combiner, crut qu’il n’avait pas compris. Il le répéta une deuxième fois, puis, une troisième fois, et je revins chez moi afin de tout préparer pour le déjeuner de midi.

A midi, arrive Mgr de Grenoble avec le P. Berthier. Sa première parole fut : — Je suis venu à Rome pour trois raisons : pour faire approuver ma règle pour les Pères et pour les Sœurs ; pour obtenir le titre de Basilique à l’Église de la montagne de la Salette ; et faire faire une NOUVELLE STATUE de Notre-Dame, semblable au modèle que j’ai apporté ; parce que, voyez-vous, aucune statue ne représente bien la Sainte Vierge, qui ne devait pas avoir un fichu ni un tablier ; et tout le monde murmure et désapprouve ce costume des femmes de la campagne. Le modèle que j’ai fait exécuter est bien mieux ! D’abord, elle ne portera pas de croix parce que, voyez-vous, cela attriste les pèlerins, et la Sainte Vierge ne devait pas avoir de croix[68]… — Je passe, ma plume se refuse à faire savoir, en détail, tout ce que sa Grandeur a dit. J’étais effrayée ; c’est à peine si j’ai pu lui dire : — Et, au bas de votre statue, Monseigneur, vous écrirez en grosses lettres : Vierge de la vision de Mgr Fava ! — On appela pour nous mettre à table.

[68] Je ne souligne pas ces dernières lignes. Mélanie ne les ayant pas soulignées elle-même. On est prié seulement de les remarquer.

Après le repas, l’Évêque de Grenoble ouvrit un balcon pour voir la campagne et surtout le Vésuve que nous avions en face. Sa Grandeur me demanda qui nous avions pour voisin à côté de nous. Je lui répondis que nous étions seules.

— Oh ! mais vous êtes princièrement logées ! — Et il se mit à parcourir les pièces. Il sortit sur la terrasse qui servait, quand il ne pleuvait pas, de lieu de récréation à mes élèves. Il contempla encore longtemps le Vésuve, la mer et le paysage… Après quoi il rentra, non sans avoir ouvert et examiné ma chambre de travail ; et, en voyant tant et tant de lettres sur mon bureau, il me dit : — Mais votre correspondance est bien plus nombreuse que la mienne ! D’où vous viennent toutes ces lettres ? — De toute l’Europe, Monseigneur. — Vous êtes logée dans un palais trop beau ! Sans sortir, vous avez de quoi vous promener…

Après environ trois quarts d’heure ou une heure, Monseigneur dit qu’il allait souhaiter le bonsoir à Mgr Pétagna, puis reprendre le train pour Rome : — Oh ! elle sera ravissante de beauté MA statue : toute en marbre, avec un beau manteau qui l’entoure ; pas de souliers, pas de crucifix, cela attriste trop ; la Sainte Vierge ne devait pas être accoutrée comme vous avez dit. — Eh ! bien, Monseigneur, lui ai-je dit, si le bon Dieu m’envoyait sa Providence, je ferais faire une peinture, où la Très-Sainte Vierge Mère de Dieu serait représentée au milieu de deux resplendissantes lumières, et vêtue telle qu’elle est apparue sur la Montagne de la Salette. — Et Mgr Fava s’en alla ainsi que le P. Berthier.

Dans l’après-midi avancée, à mon grand étonnement, une personne envoyée par mon saint Évêque vint me dire que mon saint Évêque avait quelque chose à me communiquer.

Je demandai à cette personne si Mgr de Grenoble était parti. — Heureusement il partait, répondit-elle, quand un messager a ouvert la porte et remis à Mgr Pétagna un pli venant de Rome pour vous être communiqué. Alors, cet Évêque Carbonaro est rentré, et il voulait absolument savoir le contenu de la dépêche. Il fait bien de la peine à notre Monseigneur. — Je partis avec la même personne pour l’Évêché.

Arrivée à la porte je lui dis : — Sans doute que Mgr l’Évêque de Grenoble sera resté : entrez, et dites à notre Mgr Pétagna que la personne l’attend. — Ainsi fut fait.

Mon saint Évêque vint à moi avec la dépêche et, à demi-voix, il me dit à peu près ceci : — Le Saint-Père désire vous parler. Voici la dépêche en ce qui vous concerne :

« Si Mélanie n’est pas malade et qu’elle paisse venir à Rome, Sa Sainteté voudrait lui parler. Si elle ne peut pas venir, qu’elle envoie tout ce qui se rapporte à la fondation du nouvel Ordre religieux des Apôtres des derniers temps. »

Je demandai à Monseigneur quand il voulait que je parte.

— C’est aujourd’hui dimanche, dit-il, et aussi trop tôt à cause de vos préparatifs. Il n’y a rien qui presse.

A ce moment l’Évêque de Grenoble s’amène et dit : — Monseigneur, je crois que vous avez dit à Mélanie toute la dépêche, vous pouvez bien me la dire à moi.

Et mon saint Évêque répondit humblement : — Excusez-moi, Monseigneur, il y a, dans la dépêche, des choses pour elle et pour moi. Ce qui n’est pas un secret, c’est qu’elle est mandée à Rome.

— Ah bien ! Et savez-vous pourquoi ? ce qu’elle va y faire, Monseigneur ?

Silence de mon saint Évêque.

— C’est très-bien, nous partirons ce soir ensemble.

Alors je dis : — Je ne voyage pas le dimanche.

Mgr de Grenoble : — Mais vous devez obéir au Pape !

— Le Saint-Père ne m’a pas dit de partir au reçu de la dépêche.

Regardant mon saint Évêque, il lui dit : — Il faut lui commander de partir ce soir avec moi, Monseigneur.

— Monseigneur, elle ne peut partir comme cela. Il faut bien, si elle a quelque chose à préparer, lui en donner le temps.

— Obéissez ! obéissez ! Vous savez que je suis l’Évêque de Grenoble ! et j’ai tant de choses à vous apprendre, à vous dire et à vous demander. Voyez, c’est ce soir, à dix heures, que nous devons prendre le chemin de fer pour Rome. Vous vous y trouverez, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas, Monseigneur.

— Ah ! mais il le faut !… Monseigneur, s’écria-t-il, obligez-la, commandez-lui de partir ce soir avec moi.

Mon saint Évêque, pâle comme la mort, lui répondit : — Je n’ai pas l’art de commander aux personnes qui obéissent au moindre signe. Pas plus que le Saint Père je ne puis savoir si elle a quelque préparatif à faire avant son départ.

Pour en finir, je dis que je me retirais. Il était nuit.

L’Évêque de Grenoble en me disant : « Au revoir, à dix heures ! » rentra dans le salon, et je pus parler et prendre l’obéissance de mon saint Évêque qui me dit : — Monseigneur de Grenoble me conduira dans la tombe. Si vous pouvez, partez ce soir pour me l’enlever d’autour de moi. Je vous donnerai le Père Fusco et votre compagne. Vous partirez quand vous pourrez, ce soir, et que le bon Dieu vous bénisse.

Arrivée chez moi, nous nous concertons, croyant que je ne resterais que deux ou trois jours à Rome. Comme j’y avais envoyé la Règle de la Mère de Dieu depuis environ un mois : — Je crois, dit le Père Fusco, que vous êtes mandée pour s’entendre au sujet de la fondation des Apôtres des derniers temps. Car l’Évêque de Grenoble nous a dit à l’Évêché, qu’étant allé à la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers pour qu’on se hâte d’approuver sa Règle, le cardinal Ferrieri lui avait fait entendre qu’en ce moment il était très-occupé, et que Monseigneur pouvait, pendant au moins huit jours, passer son temps à visiter les monuments de Rome et des environs. Voila pourquoi l’Évêque de Grenoble est venu ici.

Nous combinâmes alors de prendre à Castellamare le train de neuf heures du soir.

A dix heures, nous étions à Naples. Nous dûmes attendre le train qui partait pour Rome. Permission de Dieu !… l’Évêque de Grenoble arrive tout essoufflé :

— Il y a une demi-heure que je vous cherche ! Eh bien, venez, nous allons prendre place.

Je remerciai Monseigneur et lui dis que nous voyagions toujours en troisième classe.

— Mais, dit-il, est-ce qu’il y a quelqu’un avec vous ?

— Un prêtre et ma compagne, Monseigneur.

— Ils peuvent se mettre dans un autre wagon, dit Monseigneur. Donnez-moi votre billet, j’y ferai ajouter un supplément de première classe.

Je lui dis que mon saint Évêque ayant eu la bonté de me donner ces personnes pour m’accompagner, je ne pouvais pas m’en séparer.

Presque fâché, Monseigneur dit : — Je paierai encore un supplément pour eux. Mais savez-vous pourquoi vous êtes mandée à Rome ?

Je répondis : — Non, et je ne m’en inquiète pas.

Nous partons. L’Évêque de Grenoble qui avait tant de choses à dire, ne me dit rien. Mais j’étais bien peinée de voir que le Père Fusco et ma compagne étaient regardés de travers, et on aurait dit avec colère.

Le P. Berthier n’avait pas l’air satisfait : il n’avait pas réussi, en fermant la portière, afin que mes compagnons ne pussent monter dans notre compartiment : aussitôt la porte s’était ouverte, et le P. Fusco, en entrant, avait dit :

— Excusez-moi, Monseigneur, si je prends la liberté d’entrer ici, c’est pour me conformer à notre Mgr l’Évêque de Castellamare, qui désire que je ne quitte pas Sœur Marie de la Croix.

Et l’Évêque de Grenoble n’avait rien répondu.

Lundi, à sept heures du matin, nous arrivions à Rome, et là, nous nous séparâmes. Monseigneur et le P. Berthier s’en allèrent au Séminaire Français, il me semble ; et nous fûmes dans une église, où le P. Fusco célébra la Sainte Messe. Après, nous fûmes loger dans un hôtel, où nous demeurâmes, je crois, plus de huit jours.

Dès le premier jour, je fis annoncer mon arrivée au cardinal Ferrieri pour me mettre à sa disposition. Son Éminence me fit dire qu’il m’avertirait d’avance pour le jour qu’il aurait besoin de moi.

Nous étions donc en liberté, tous les jours après la Sainte Messe ; et nous passions les après-midi agréablement en Dieu, en visitant les belles églises de la Maggiore, di S. Paulo hors les murs, l’Église qui a un grand tableau représentant Notre-Dame de la Salette, et les Catacombes. Mais nos premières visites furent aux personnages connus de nous pour être très-croyants, très-dévots à Notre-Dame de la Salette, par exemple, les cardinaux Consolini et Guidi, qui, gracieusement, m’offrirent leurs services dans n’importe quelles circonstances. Et je leur remis, à l’un comme à l’autre, une copie du Secret que je voulais publier avec l’Imprimatur de Mgr Pétagna, mon saint Évêque de Castellamare di Stabia.

L’Évêque de Grenoble, avec une bonté grande, envoyait tous les jours, souvent deux fois par jour, le P. Berthier pour prendre de nos nouvelles ; et surtout ce dernier s’informait beaucoup auprès du Maître d’hôtel, si nous nous absentions souvent, si nos absences étaient longues, s’il savait où nous allions, ce que nous faisions et si nous recevions des visites. Un jour, je crois, le troisième, le maître d’hôtel nous dit :

— Le prêtre qui vient tous les jours et qui est avec l’Évêque de Grenoble, est venu me dire de la part de cet Évêque, qu’il se chargeait de me payer toutes les dépenses que vous ferez ici, et pour tout le temps que vous resterez à Rome.

Pour ne plus y revenir, je dis ici que, lorsque je dus entrer chez les Salésianes et mes compagnes retourner à Castellamare, je priai le maître d’hôtel de vouloir bien faire tenir la note de notre dépense à l’Évêque de Grenoble. L’Évêque répondit qu’il ne connaissait pas cette note[69]. Le maître d’hôtel lui rappelle la promesse qu’il lui avait faite par deux fois. L’Évêque ne voulut rien entendre. Ce pauvre maître d’hôtel n’en revenait pas d’étonnement. Je pris alors la note et je payai, tout en consolant ce pauvre monsieur.

[69] Cet endroit, non plus que le précédent, n’a pas été souligné par Mélanie.

Il faut encore dire ici ce que je n’ai su de bonne source qu’après. Mgr de Grenoble ne perdit pas son temps après notre arrivée à Rome. Il se rendait dans les Sacrées Congrégations, chez des Cardinaux, des Évêques, pour savoir dans quel but, pour quelle raison la Bergère de la Salette « a été mandée à Rome ». Et s’il n’obtenait pas satisfaction, il allait s’informer ailleurs. Quelqu’un lui dit que le Cardinal Ferrieri avait la Règle que la Sainte Vierge a donnée à Mélanie, et que « le Secrétaire du Cardinal Ferrieri, Mgr Bianchi, doit être bien pour savoir ces choses ». Quand l’Évêque de Grenoble eut cette lumière, il chercha Mgr Bianchi, qui lui annonça qu’il y avait un congrès pour cette affaire. L’Évêque de Grenoble reconnut en Mgr Bianchi l’homme capable de l’aider pour combattre contre « la Règle de Mélanie ». L’Évêque de Grenoble chercha (ou acheta, m’a-t-on dit) d’autres prélats.