Taceat Mulier…!
Je viens de subir un terrible sermon contre le Matérialisme ou Naturalisme opposé à la Révélation surnaturelle. Tous les lieux communs philosophiques de séminaire ont défilé devant le Saint Sacrement immobile. J’étais, hélas ! venu à l’église, comme « un mendiant plein de prières ». Ce gouffre de paroles vaines les a englouties et mon âme a glissé au mauvais sommeil que procure le bavardage. En présence de l’Ennemi, voilà donc ce que trouvent, aujourd’hui, les prédicateurs élevés depuis si longtemps et cultivés avec tant de soin dans le mépris des avertissements de la Salette — à la veille des échéances effroyables !
Quelle déformation systématique ou quel manque de foi ne doit-on pas supposer, pour que des ministres tels et en si grand nombre en soient venus à ne plus savoir que le fonds de l’homme c’est la Foi et l’Obéissance, et que, par conséquent, il lui faut des Apôtres et non des conférenciers, des Témoins et non des démonstrateurs. Ce n’est plus le temps de prouver que Dieu existe. L’heure sonne de donner sa vie pour Jésus-Christ.
Or, tout le monde la lui refuse avec énergie. N’importe qui, mais pas Celui-là ! Un démon plutôt ! il est vrai que les chrétiens ont cessé de croire aux démons. Essayez — avec l’autorité de l’Évangile — de faire comprendre, par exemple, que la richesse est une malédiction, qu’il est impossible de servir Dieu et le monde, que les fêtes ou bazars prétendus de charité invoquent l’incendie et que les belles dévotes qui vont y chercher un dernier supplice vraiment infernal sont des servantes du diable, fort attentives et récompensées comme il faut ! Ce ne sera pas trop du changement infini opéré par ce qu’on est convenu de nommer inexactement la mort, pour découvrir soudain, en poussant une clameur à percer le sein de l’Éternité, à quel point les plus fidèles d’entre nous auront été des gens sans foi.
« Quand la France boueuse de la tête aux pieds, disait Mélanie, aura été purifiée par les fléaux de la Justice divine, Dieu lui donnera un homme, mais un homme libre pour la gouverner. Elle sera alors assoupie, presque anéantie. »
Il faudrait être avantagé d’une stupidité rare pour chercher cet homme parmi les bestiaux de pèlerinages ou de congrès catholiques. Ah ! je m’en souviens de ces cohues, au lendemain de la guerre, en 73 exactement.
Les derrières cuisaient encore de la botte allemande. On ne parlait que de retourner à Dieu. On s’empilait dans des cercles catholiques pour entendre la bonne parole de Mgr Mermillod, racontant ce qu’il avait souffert pour Jésus-Christ ou les bafouillages œcuméniques de M. de Mun. On se cramponnait éperdument au compte de Chambord, supposé le grand Monarque annoncé par des prophéties et dont la bedaine illégitime devait tout sauver. On se précipitait aux pèlerinages en chantant des couplets libérateurs. On votait l’érection d’un sanctuaire au Sacré-Cœur sur les murailles duquel se liraient ces mots secourables : Gallia pœnitens et devota, et chacun apportait sa pierre, car c’était le Vœu national, étrangement oublié depuis. Quoi encore ? Les Pères Augustins de l’Assomption fondaient le Pèlerin prospère et la profitable Croix, pour l’avilissement irrémédiable de la pensée et du sentiment chrétiens. Un peu plus tard, enfin, se bâtissait, sur le solide fumier des cœurs, une banque fameuse devant absorber le crédit universel et confondre pour toujours la concurrente perfidie des fils d’Israël. Cette levée en masse des bas de laine catholiques fut nommée prodigieusement une Croisade et eut pour dénouement un immense Krach demeuré célèbre.
L’obéissance à la Mère de Dieu, venue tout exprès, il y a soixante ans aujourd’hui, pour notifier sa volonté, fut le seul expédient dont nul ne s’avisa.
Pourtant, on aurait pu croire que c’était bien simple. La Souveraine des univers se dérangeait, si j’ose dire, comme se dérangerait la Voie lactée, si cette créature incalculable, épouvantée de la méchanceté des hommes, s’agenouillait dans le bleu sombre du firmament. Elle se dérangeait pour nous apporter en pleurant[1] la « grande nouvelle » de l’énormité de notre danger. Parlant comme la Trinité seule peut parler, cette Ambassadrice déclarait l’imminence des châtiments et des cataclysmes et disait ce qu’il fallait faire pour ne pas périr, car les menaces proférées par Elle étaient des menaces conditionnelles, dès les premiers mots : SI mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis FORCÉE de laisser aller le Bras de mon Fils[2].
[1] En pleurant ! Les Anges ne pleurent pas, mais la Reine des Anges pleure, et c’est pour cela qu’Elle est leur Reine.
[2] « Le peuple ne veut pas se soumettre et la Cité du Très-Haut est forcée ! » Représentez-vous les Anges et les Saints poussant cette clameur d’alarme dans le ciel !
Je le répète, quoi de plus simple que de s’humilier et d’obéir ? On a fait exactement le contraire. Marie avait demandé le Septième Jour et le respect du Nom de son Fils. Elle voulait que les lois de l’Église fussent observées et que, pendant le Carême, ses enfants n’allassent pas à la boucherie « comme des chiens ». Elle avait confié à chacun des deux bergers, à Mélanie surtout, un secret de vie et de mort, exprimant sa volonté formelle — ratifiée depuis par Pie IX et Léon XIII — qu’on le fît passer à tout son peuple, à partir d’une époque déterminée. Enfin elle avait donné, en français, la Règle d’un nouvel Ordre religieux : « les Apôtres des Derniers Temps »… Les vrais disciples du Dieu vivant et régnant dans les cieux ; les vrais imitateurs du Christ fait homme ; mes enfants, mes vrais dévots ; ceux qui se sont donnés à moi pour que je les conduise à mon divin Fils ; ceux que je porte, pour ainsi dire, dans mes bras ; ceux qui ont vécu de mon esprit ; les Apôtres des Derniers Temps, les fidèles disciples de Jésus-Christ qui ont vécu dans le mépris du monde et d’eux-mêmes, dans la pauvreté et dans l’humilité, dans le silence, dans l’oraison et la mortification, dans la chasteté et dans l’union avec Dieu, dans la souffrance et inconnus du monde. Il est temps qu’ils sortent et viennent éclairer la terre… Car voici le temps des temps, la fin des fins.
Soixante ans se sont écoulés. On est devenu plus profanateur, plus blasphémateur, plus désobéissant, plus « chien »[3]. Mais ne semble-t-il pas que cet insuccès incompréhensible, ce fiasco monstrueux, et tout de même adorable, de l’impératrice du Paradis, n’a l’air de rien quand on pense à la Dérision irrémissible qui a remplacé l’Obéissance.
[3] Chien. Je rappelle que telle est l’expression dont il a plu à la Mère de Dieu de se servir.
On travailla le dimanche de plus en plus et, surtout, on fit travailler les pauvres. Le Blasphème devint une toge virile, même pour les femmes, un signe de force et d’indépendance, comme le tabac ou l’alcool. On ambitionna d’être chien, fils de chien et même neveu de pourceau, à toutes les époques de l’année, indistinctement, et cette ambition fut comblée. Les paroles de Marie qu’Elle voulait qu’on fît passer à tout Son peuple, aussi bien au Thibet ou à la Terre de Feu que dans l’Isère, n’allèrent pas sensiblement plus loin que le pied de la Montagne. Pour ce qui est des Apôtres des Derniers Temps, on les remplaça par d’ecclésiastiques marchands de soupe que les pèlerins purent apprécier.
Ces prétendus missionnaires furent la dérision inexpiable dont il vient d’être parlé. La Désobéissance absolue est un état incompréhensible aussi longtemps que l’idée de dérision ne se présente pas à l’esprit. La Chute initiale a dû être déterminée, non par la désobéissance formelle, mais par une obéissance dérisoire dont nous ne pouvons avoir aucune idée et, parce que l’abîme invoque l’abîme, le châtiment fut — en apparence, du moins — la Dérision infinie, la Subsannation biblique : « Voici Adam, semblable à nous… »
Les soi-disant missionnaires de la Salette, innocents peut-être, à force de balourdise et de bassesse de cœur, — mais de quelle affreuse innocence ! — furent, je le répète, un institut dérisoire opposé par l’autorité diocésaine au Commandement formel qu’il s’agissait d’éluder. La Sainte Vierge avait demandé des Apôtres. On lui donna des aubergistes[4]. Elle avait voulu de vrais disciples de Jésus-Christ, méprisant le monde et eux-mêmes. On installa des prêtres d’affaires, de pieux comptables chargés de faire valoir. Pour ce qui était de la recommandation de « sortir et d’éclairer la terre », on y pourvut par la réclame et le rabattage des pèlerins…
[4] Sur cette question de l’auberge et des aubergistes, voir le chapitre [XXV] du présent ouvrage.
Après le balayage de ces mercenaires en 1902, les chapelains mis en leur place continuèrent simplement la table d’hôtel et la literie[5]. Ils continuèrent aussi le quotidien et stéréotypé récit du Miracle, assorti d’une exhortation sulpicienne à la pratique de quelques vertus raisonnables, sans omettre l’avis fréquent de se méfier de certaines publications exagérées ou mensongères, telles que le témoignage écrit des deux bergers qui furent les assistants, les auditeurs, les vrais missionnaires choisis par la Sainte Vierge elle-même pour propager ses avertissements et ses menaces et qui, jusqu’à leur dernier jour, n’ont cessé, Mélanie surtout, de protester contre la prévarication sacerdotale et le mercantilisme odieux qui se pratiquaient sur la Montagne.
Le crime de tous ces gens-là, crime énorme, réellement épouvantable, c’est d’avoir bâillonné la Reine du Ciel, de lui avoir plombé les lèvres, comme quelqu’un l’écrivait naguère, avec une effrayante énergie.
Il est difficile, je ne dis pas d’imaginer, mais de concevoir une supplication aussi lamentable :
— Depuis le temps que je souffre pour vous autres ; depuis dix-neuf siècles que je promène, parmi les montagnes, les Sept Douleurs dont je suis Bergère, les sept brebis de l’Esprit-Saint qui doivent, un jour, brouter le monde ; si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse. Que puis-je faire pour vous que je n’aie pas fait ? Je suis l’Égypte et la Mer Rouge ; je suis le Désert et la Manne ; je suis la Vigne très-belle, mais je suis, en même temps, la Soif divine et la Lance qui perce le Cœur du Sauveur. Je suis la Flagellation infiniment douloureuse, je suis la Couronne d’Épines et les Clous et surtout la Croix très-dure où s’engendre la joie des hommes. Les deux Bras de mon fils y furent attachés, mais il n’en faut qu’un pour vous écraser et celui-là je ne peux plus le retenir, tant il est pesant !… Ah ! mes enfants, si vous vous convertissiez !…
Des hommes alors se sont levés qui avaient la mitre en tête et qui tenaient en leurs mains le bâton des pasteurs du troupeau du Christ. Et ces hommes ont dit à Notre Dame :
— En voilà assez, n’est-ce pas ? Taceat Mulier in Ecclesia ! Nous sommes les Évêques, les Docteurs, et nous n’avons besoin de personne, pas même des Personnes qui sont en Dieu. Nous sommes, d’ailleurs, les amis de César et nous ne voulons pas de tumulte parmi le peuple. Vos menaces ne nous troublent pas le moins du monde et vos petits bergers n’obtiendront de nous, même dans leur vieillesse, que le mépris, la calomnie, la dérision, la persécution, la misère, l’exil et finalement l’oubli !…
L’espérance du présent ouvrage est de réparer en quelque manière, et s’il en est temps encore, le sacrilège perfidie de ces Caïphes et de ces Judas qui détruisent, depuis soixante ans, le plus beau royaume du monde.
Paris-Montmartre, février 1907.
I
Histoire de ce livre entrepris en 1879.
J’ai fait le pèlerinage de la Salette autrefois, il n’y a pas loin de trente ans, lorsque le chemin de fer de Grenoble à la Mure n’existait pas. Une diligence homicide attelée de douze chevaux, dans certaines montées, cassait les reins des voyageurs, de l’aurore au crépuscule, dans les plus longs jours. On râlait dix heures avant d’être abandonné aux muletiers.
C’est fort bien ainsi, d’ailleurs. Cela dégoûtait plusieurs touristes et le paysage était affectueux et consolant pour le pèlerin. En certains endroits on descendait pour soulager les bêtes, et c’était une douceur exquise d’aller lentement sous les grands arbres, au bruit des courantes eaux qui fuyaient vers les abîmes. Je me souviens pour toujours de ces quelques centaines de pas, en compagnie d’un missionnaire qui avait, je crois, du génie et qui me disait, en mots extraordinaires, la majesté des Textes Saints. Il mourut, trois semaines plus tard, ayant demandé longtemps à la Mère de Dieu de finir à la Salette où on l’enterra. Il avait assez de la hideur de ce monde et de la pharisaïque piété contemporaine qui lui semblait une apostasie.
Je ne nommerai pas ce prêtre. Sa famille est trop peu digne de lui, mais je sais ce qu’il me donna, dum loqueretur in via et aperiret mihi Scripturas. Cher défunt ! je revis sa tombe, l’année suivante, une humble croix sur un humble tumulus de gazon ; puis, l’an dernier, vingt-six ans plus tard, mais abandonnée, sa dépouille ayant été transférée dans un caveau récemment construit à deux pas de là, où peut être lu son nom bien connu des Anges et de quelques amis de Dieu.
Ce missionnaire, plus orateur qu’écrivain, parcourait le monde, annonçant la Gloire de la Mère de Jésus-Christ, et c’est toujours à la Salette qu’il revenait puiser, aux pieds de Celle qui pleure, les inspirations de son zèle apostolique.
Le Discours, infiniment extraordinaire, qu’entendirent les enfants sur cette Montagne, était devenu le centre de ses pensées, et l’intelligence qu’il en avait était comme un de ces dons inexprimables que le Vénérable Grignion de Montfort attribuait prophétiquement aux Apôtres des Derniers Temps.
On se ferait un renom d’exégète rien qu’avec les miettes du festin de chaque jour offert à ses auditeurs par ce très-humble, quand il parlait de la Reine des Patriarches et des Martyrs. L’espèce de défaveur mystérieuse qui pèse sur la Salette dans la pensée d’un grand nombre de chrétiens faisait déborder son cœur. Le présent livre, entrepris et commencé sous ses yeux, à la Salette même, a été interrompu un quart de siècle, Dieu sait comment et pourquoi. Cette œuvre de justice était son désir suprême, son espérance.
Il mourut dès les premières pages, comme si la Consolatrice qu’il servait n’avait pas voulu que cette âme, vraiment sacerdotale et crucifiée, perdît, en une manière, l’auréole douloureuse qu’elle met au front de ces victimes de l’Amour dont il est parlé dans la Troisième Béatitude et qui ne doivent pas être consolées sur terre.
Cette œuvre, que je reprends aujourd’hui, me paraît encore plus difficile et redoutable qu’autrefois. La mort de celui qui me l’inspirait m’accabla d’un deuil que je croyais irréparable, et la vie la plus malheureuse qui puisse être imaginée m’en détourna ensuite indéfiniment.
Le moment n’était pas venu. Qu’aurais-je pu faire alors, sinon une paraphrase exégétique et littéraire du Discours, tout au plus ? Trop de choses m’étaient inconnues. J’ignorais même le Secret de Mélanie, publié seulement en novembre 1879, et si impénétrablement obnubilé par l’épouvante sacerdotale qu’aujourd’hui encore presque tous les catholiques l’ignorent ou le préjugent.
Puis ne fallait-il pas que se déroulassent les turpitudes et congénitales ignominies de la République française, qui sont maintenant à un tel point qu’on se demande ce que fait la mort ? Tous les démons ne s’étaient-ils pas levés déjà comme un seul démon pour réclamer l’épanouissement complet de la puante fleur démocratique, si laborieusement acclimatée par eux dans le Royaume qui fut le lieu de naissance de l’Autorité chrétienne ? Enfin et surtout la Justice du Bras pesant ne devait-elle pas attendre que l’Ambassadrice en pleurs, soixante fois outragée, dît à son Fils : — Je ne connais plus ce peuple, il est devenu trop épouvantable ?
Après si long temps, mon nom étant devenu quasi célèbre, quelques amoureux ont cru que je pourrais bien être désigné pour écrire sur la Salette le livre dont certaines âmes ont besoin, un livre pieux qui ne serait pas hostile à la magnificence divine, un livre qui dirait, à l’expiration de soixante années, quelques plausibles mots sur cet Évènement inouï, absolument incompris et même ignoré des prétendus missionnaires ou prêtres séculiers qui se sont succédé sur la Montagne.
« Faites-le passer à tout mon peuple », a dit, par deux fois, la Toute-Ineffable. Voilà ce qui désolait mon initiateur. — Qui donc y pense ? me disait-il, et que pourrait-on faire passer à tout le peuple, c’est-à-dire tous les hommes ? Les gens d’ici savent-ils seulement ce qui s’est accompli en ce lieu, et le plus fort est-il capable de comprendre un mot, rien qu’un mot de ce Discours qui paraît être le Verbum novissimum de l’Esprit-Saint ?
Hélas ! l’explication, irrémédiablement perdue, qu’aurait pu donner cet homme, sera, désormais, ce qu’elle pourra : une angoissante vision des temps actuels à propos des promesses et des menaces également dédaignées de la Mère du Fils de Dieu — vision de terreur énormément aggravée par la certitude acquise et tout à fait incontestable de certains évènements préliminaires. Qu’importe, après tout, si mon œuvre, ainsi mutilée, contient encore assez de cette parole engloutie pour attirer à la Salette quelques-unes de ces magnifiques âmes capables d’en pressentir la beauté, même à travers les obscurités ou les défaillances d’une insuffisante prédication ?
J’aurais voulu pouvoir leur dire, comme Bossuet parlant devant la perruque du roi de France : « Écoutez, croyez, profitez, je vous romps le pain de vie » ; mais une manière de parler si haute n’éloignerait-elle pas, au contraire, de la façon la plus sûre, un grand nombre de cœurs déjà subjugués, à leur insu, par le Prince fastueux à la Tête écrasée qui ne cesse de promettre à ses esclaves l’empire souverain dont il est lui-même dépossédé ?… Quel triomphe d’arriver seulement à faire entrevoir la Splendeur aux contemporains des automobiles !
Le prêtre de Jérusalem, le missionnaire dont je viens de parler, se nommait Louis-Marie-René, et c’est déjà beaucoup plus que je n’aurais voulu dire. Que tel soit donc le patronage de ce livre qui sera surtout un livre de douleur. La Salette est, par excellence, le Lieu des larmes très-douloureuses.
On se rappelle que lorsque l’Apparue cessa de parler aux enfants, il y eut un drame extraordinaire. La resplendissante Dame dont les Pieds, au témoignage de ses puérils auditeurs, ne touchaient pas le sol, effleurant seulement « la cime de l’herbe », s’éloigne d’eux avec lenteur par une sorte de glissement et, après avoir franchi le ruisselet qui la sépare de l’escarpement du plateau, Elle commence à décrire cet étonnant Itinéraire serpentin, marqué aujourd’hui par ces Quatorze Croix de la Voie peineuse qui, dans la translucide méditation des sanglants Mystères, semblent se superposer…
Ce chemin de croix unique avait été décrété comme toutes choses, antérieurement à la création des espaces. Il entrait dans l’intégrité du Plan divin que les agenouillements des derniers habitants chrétiens de la terre fussent déterminés, avec cette précision, dans ce lieu sauvage, par le sillon des Pieds de lumière. Il n’est pas indifférent de se prosterner là ou ailleurs. Les âmes religieuses, qui viennent pleurer à la Salette, font une chose qui retentit harmonieusement dans toute la série des Décrets divins touchant la Rédemption de l’humanité. Leurs larmes tombent sur ce sol privilégié, comme une semence de beaucoup d’autres larmes qui finiront, si Dieu veut, par y couler, un jour, comme des ondes. « L’abîme des Larmes de Marie invoque l’abîme de nos larmes par la Voix de ses cataractes. » Elle nous provoque à cette effusion comme son Fils, du haut de la Croix, la provoquait amoureusement Elle-même à l’effusion totale de son incomparable Cœur brisé.
II
Le Torrent sublime.
Je reviens à mon voyage. Donc plus de diligence cruelle roulant tout un jour. La moitié seulement de l’ancienne fatigue et l’autre moitié semblable à un rêve. Oh ! ce chemin de fer au bord du gouffre, durant une heure ! Quelle ivresse d’aller ainsi au-devant de Napoléon marchant de Sisteron sur Grenoble, par Corps et la Mure ! Corps surtout, l’archiprêtré de La Salette !
Le hasard n’existant pas, on peut imaginer avec stupeur « l’aigle » de ce conquérant « volant vers Paris de clocher en clocher », mais descendant de celui de Corps, trente et un an avant Notre Dame : « Mes enfants, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle ! » puis : « Vous le ferez passer à tout mon peuple. » Comment faire pour n’y pas penser ?
Le grand homme et ses compagnons fidèles parurent être toute la France pendant vingt jours, tout le possible de la France, tout l’éventuel humain et divin de cette angélique patrie, de cette fille aînée du Fils de Dieu et de son Église, de cette habitante de la Plaie de son Cœur, qui ne pourrait tomber plus bas qu’en devenant la Madeleine des nations !
Le pauvre César évadé, mendiant incorrigible de la Domination universelle, enveloppait sans le savoir, à la manière des Prototypes, le futur indévoilé des campagnes ou des villages qui ne pouvaient avoir d’existence historique sinon par la volonté d’un tel passant. Je l’ai cherché çà et là, et j’avoue que son souvenir était plus pour moi que les éternelles montagnes. Les a-t-il vues seulement ? A-t-il vu le Drac, le formidable torrent, gloire du Dauphiné ? J’en doute. Un torrent n’a que faire de regarder les autres torrents, et la montagne elle-même, pour lui, n’est qu’un obstacle dont il mugit dans sa profondeur.
Pèlerin de la Salette et rien que cela, en attendant l’honneur de m’agenouiller sur le Saint Tombeau, je l’ai regardé et vu de près, ce furieux torrent, avec une admiration qui me suffoquait. Combien de siècles a-t-il fallu à cette eau pour creuser un si vaste lit dans cette solitude grandiose ? Pendant d’innombrables ans, elle a dû ronger des rocs et creuser des gouffres en écumant. Tandis que les générations naissaient et mouraient, à mesure que se déroulait l’Histoire, sous les Allobroges et les Romains, sous les Burgondes, les Francs ou les Sarrasins, sous les seigneurs d’Albon et les premiers Valois, pendant les atroces guerres de religion, pendant la Révolution, pendant l’étonnant Empire et jusqu’à nos jours où la Désirée devait apparaître — infatigablement cette eau toujours jeune émiettait les dures assises, les criblant de l’artillerie de ses galets, sapant à leur base les colossales colonnes, formant l’abîme continu qui partage en deux cette haute province dauphinoise, apanage ancien des aînés de la France : le Grésivaudan, le Royannès, les Baronnies, le Gapençois, l’Embrunois, le Briançonnais, de la Durance à l’Isère, troupeau monstrueux de croupes vertes ou de pitons chauves dont Dieu seul connaît tous les noms !
Le train pour la Mure venant de Grenoble roule, durant je ne sais combien de kilomètres, le long de cette fente énorme procurée par le Drac au-dessus duquel on a l’illusion d’être suspendu. Clameur d’en bas qui ne s’interrompt jamais et qui peut devenir tout à coup immense au temps des pluies ou de la fonte des neiges.
Un romancier morose et stérilisé voulut, il y a quelques années, se venger de la basse peur que lui avait donné ce cri de l’abîme. Bêtement et vilainement, il s’efforça de le déconsidérer par ses adjectifs et ses méchantes métaphores, comparant cette eau sublime à « une rivière débile, maléficiée, pourrie… ». Ce pauvre homme, qui a dû plaire beaucoup aux ennemis de la Salette, blâme naturellement les montagnes et se montre fort éloigné d’approuver les circonstances ou les détails de l’Apparition, qui aurait eu lieu en plaine, dans le voisinage d’une gare et beaucoup plus simplement, si on avait consulté son goût. In die judicii, libera nos, Domine.
J’espère que ma pantelante admiration pour ce magnifique spectacle me sera comptée. Pourquoi voudrait-on que Dieu ne fût pas un artiste comme les autres, jaloux de son œuvre et désirant qu’on l’admire ? Ne parle-t-il pas, à chaque instant, de ses « saintes montagnes » qu’il a « préparées dans sa force » et dont « les altitudes sont siennes » ? Ego sum Dominus faciens omnia et nullus mecum. Il ne s’agit pas des montagnes des autres, mais des siennes et il exige qu’on l’adore pour les avoir faites.
Existe-t-il un pèlerinage aussi merveilleusement acheminé par l’admiration préalable du voyageur ? Je ne le pense pas. Autrefois, ce n’était pas ainsi. La route suivie par les diligences ne côtoyait pas l’abîme. Il a fallu cette voie de fer unique, chef-d’œuvre des hommes, pour que nous fût révélé ce chef-d’œuvre de Dieu, connu seulement alors de quelques paysans. Je l’ai revu, au retour, éclairé, cette fois, par la pleine lune, criblant de ses rayons d’argent le paysage immense et je croyais être en Paradis.
III
En Paradis.
En Paradis ! Avant d’aller plus loin, ne conviendrait-il pas d’explorer en quelque manière, autant qu’il se peut, cette « région de paix et de lumière », ce « siège — cette capitale — du rafraîchissement et de la consolation béatifique », ce paradis terrestre dans les cieux ?
Ici l’indigence des mots humains est à faire pleurer. Tout ce qui n’est pas corps, espace ou durée, est inexprimable à ce point que le Verbe de Dieu lui-même, Notre Seigneur Jésus-Christ, n’a jamais parlé qu’en paraboles et similitudes[6]. C’est la destinée de l’homme de ne pouvoir arracher son cœur du célèbre Lieu de Volupté d’où il fut ignominieusement expulsé au commencement des temps. Il a besoin que le Paradis soit un lieu, un lieu très-haut ou très-bas et nous sommes forcés, dans le premier cas, de dire que la Sainte Vierge en est descendue pour pleurer à la Salette. Mélanie a raconté le paradis enfantin qu’elle construisit, le 19 septembre, avec Maximin, un peu avant l’Apparition : Une large pierre qu’ils couvrirent de fleurs. C’est sur ce paradis que la Belle Dame vint s’asseoir. La Reine du Paradis d’Hénoch et du Bon Larron, lequel est cet incompréhensible Sein d’Abraham où fut ravi, pour y entendre les irrévélables Arcanes, le Docteur immense des nations ; — cette Reine est attirée par l’extrême puérilité de ce paradis des petits bergers. « Elle a regardé dans le monde entier, disait Mélanie, et n’a pas trouvé plus bas. Elle a bien été forcée de me choisir. »
[6] Témoignage de l’Évangéliste saint Matthieu : chap. XIII, v. 34.
Le Paradis est tellement et de tant de manières au seuil du Miracle de la Salette, qu’il est aussi impossible de n’en pas parler que d’en dire un valable mot. Ce paradis, sans doute, c’est la Belle Dame elle-même, mais cela, c’est trop facile. Autant proclamer l’identité de Dieu avec l’un ou l’autre de ses attributs. Le fond du Paradis ou de l’idée de Paradis, c’est l’union à Dieu dès la vie présente, c’est-à-dire la Détresse infinie du cœur de l’homme, et l’union à Dieu dans la Vie future, c’est-à-dire la Béatitude. Le mode en est infiniment inconnu et indevinable, mais on peut, jusqu’à un certain point, contenter l’esprit par l’hypothèse fort plausible d’une ascension éternelle, ascension sans fin dans la Foi, dans l’Espérance, dans l’Amour.
Contradiction ineffable ! On croira de plus en plus, sachant qu’on ne comprendra jamais ; on espérera de plus en plus, assuré de ne jamais atteindre ; on aimera de plus en plus ce qui ne peut jamais être possédé.
Il est bien entendu que je m’exprime comme un impuissant. Secundum hominem dico. L’union à Dieu est certainement réalisée par les Saints, dès la vie présente, et parfaitement consommée, aussitôt après leur naissance à l’autre Vie, mais cela ne leur suffit pas et cela ne suffit pas à Dieu. L’union la plus intime n’est pas assez, il faut l’identification qui ne sera elle-même jamais assez, en sorte que la Béatitude ne peut être conçue ou imaginée que comme une ascension toujours plus vive, plus impétueuse, plus foudroyante, non pas vers Dieu, mais en Dieu, en l’Essence même de l’Incirconscrit. Ouragan théologal sans fin ni trêve que l’Église, parlant à des hommes, est forcée de nommer Requies æterna !
La foule déchaînée des Saints est comparable à une immense armée de tempêtes, se ruant à Dieu avec une véhémence capable de déraciner les nébuleuses, et cela pendant toute l’éternité… Les rêveries astronomiques peuvent-elles, ici, être utilisées ? L’inconcevable énormité des chiffres chargés de signifier les effrayantes hyperboles de la Distance ou de la Vitesse aiderait tout au plus à entrevoir l’impossibilité de comprendre « ce que Dieu a préparé à ceux qui l’aiment ». On pourrait même dire, puisqu’il s’agit de l’infini et de l’Éternel, qu’il doit y avoir une accélération continuelle de chaque torrent analogue à l’étourdissante multiplication de la pesanteur des corps tombants. Idée plausible et bien simple à présenter aux théoriciens de l’immobilité béatifique. Une Mystique paralysée qu’encourage une imagerie fort abjecte localise les Saints dans l’attitude hiératique promulguée par les Instituts, sous l’auréole immuable que ne déplacera jamais aucun souffle et parmi l’or ou l’argent des ustensiles de piété que ne rongera la rouille ni les vers. Car telle est l’idée que peuvent se former du Paradis et de la Félicité des Saints, des catholiques engendrés, le siècle dernier, par les acéphales échappés à la guillotine.
Mais combien vaines, lamentablement infirmes, sont les analogies littéraires ou conjectures métaphysiques d’un pauvre écrivain penché sur l’insondable et n’obtenant pas même l’énergie d’intuition qu’il faudrait pour discerner, un instant, au risque de mourir d’effroi, le vertigineux abîme de l’Inintelligence contemporaine !
Requiem æternam dona eis, Domine, c’est-à-dire : Donnez à ces âmes, Seigneur, d’entrer dans la bataille infinie où chacune d’elles, comme une cataracte retournée, vous assiégera éternellement.
Une chère âme pieuse demandait ceci : — Dans cette ascension universelle, que deviendront les médiocres, les pauvres hommes qui, n’ayant rien fait pour Dieu en ce monde, auront été, néanmoins, sauvés par l’effet d’une rencontre ineffable de la Justice et de la Gloire ? Que deviendront-ils, ceux qui, ayant aimé les belles choses de la terre, la Poésie, l’Art, la Guerre, la Volupté même, se trouveront tout à coup face à face avec l’Absolu, n’ayant rien préparé pour leur passage, mais sauvés quand même, les mains vides ? Il leur faudra donc, sous peine d’inanition éternelle, réaliser aussitôt et absolument tout ce qui leur manque, et la Sagesse y a pourvu. La Beauté, devenue un vautour, emportera sans fin, pour les dévorer toujours, ceux qui l’auront vraiment aimée sous une apparence quelconque.
Assurément il en sera ainsi et plus d’un poète s’étonnera d’avoir été, à son insu, tellement l’ami de Dieu. Mais faudra-t-il, à cause des commandements inobservés, qu’il soit confondu avec les médiocres ? Cette punition serait énorme et la pensée en est monstrueuse. La vérité, infiniment probable, c’est que les uns et les autres prendront d’eux-mêmes l’étage qui leur convient, avec un discernement admirable.
Et alors, ce sera un firmament de splendeurs différenciées, inimaginables. Les Saints monteront vers Dieu comme la foudre, en la supposant multipliée par elle-même, à chaque seconde, pendant les siècles des siècles, leur charité grandissant toujours, en même temps que leur éclat, Astres indicibles que suivront d’énormément loin ceux qui n’auront connu que la Face de Jésus-Christ et qui auront ignoré son Cœur. Pour ce qui est des autres, des pauvres chrétiens dits pratiquants, observateurs de la Lettre facile, mais non pervers et capables d’une certaine générosité, ils suivront à leur tour, n’étant pas perdus, à des milliards de chevauchées d’éclairs, ayant préalablement payé leurs places d’un inexprimable prix, joyeux tout de même — infiniment plus que ne pourraient dire les plus rares lexiques du bonheur — et joyeux précisément de la gloire incomparable de leurs aînés, joyeux dans la profondeur et dans l’étendue, joyeux comme le Seigneur quand il acheva de créer le monde !
Et tous, je l’ai dit, monteront ensemble comme une tempête sans accalmie, la tempête bienheureuse de l’interminable fin des fins, une assomption de cataractes d’amour, et tel sera le Jardin de Volupté, l’indéfinissable Paradis nommé dans les Écritures.
J’ai rappelé le paradis de Mélanie et de Maximin. Voilà le mien, tel quel. Puisse-t-il, comme le leur, faire descendre chez moi la Vierge Marie !
IV
Louis-Philippe, le 19 septembre 1846.
« Il est environ deux heures et demie. Le Roi, la Reine, leurs Altesses Royales, Mme la Princesse Adélaïde, Mgr le Duc et Mme la Duchesse de Nemours, le Prince Philippe de Wurtemberg et le Comte d’Eu, accompagnés de M. le ministre de l’Instruction publique, de MM. les généraux de Chabannes, de Lagrange, de Ressigny, de M. le colonel Dumas et de plusieurs officiers d’ordonnance, sortent pour faire une promenade dans le parc. Après la promenade, Leurs Majestés et Leurs Altesses rentrent au château vers cinq heures pour dîner, en attendant les illuminations du soir. »
C’est ainsi qu’un correspondant plein de diligence, dans une dépêche datée de la Ferté-Vidame, annonce au Moniteur universel l’évènement le plus considérable de la journée du 19 septembre 1846[7].
[7] Moniteur du 21 septembre 1846.
Je suis, par bonheur, en état de rappeler cet évènement à l’univers qui paraît l’avoir oublié. A la distance de plus de soixante ans, il n’est pas sans intérêt de contempler, par l’imagination ou la mémoire, cette promenade du roi de Juillet accompagné de son engeance dans un honnête parc, en vue de prendre de l’appétit pour le dîner et de se préparer, par le naïf spectacle de la nature, aux magnificences municipales de l’illumination du soir.
Ce divertissement historique, mis en regard de l’autre Promenade Royale qui s’accomplissait au même instant sur la montagne de la Salette, est, je crois, de nature à saisir fortement la pensée. Le contraste vraiment biblique d’un tel rapprochement n’est pas pour augmenter le prestige déjà médiocre de cette monarchie sans gloire, née dans le bourbier libéral de 1830 et prédestinée à s’éteindre sans honneur dans le cloaque économique de 1848. Il serait curieux de savoir ce qui se passait dans l’âme du Roi Citoyen au moment même où la Souveraine des Cieux, tout en pleurs, se manifestait à deux enfants sur un point inconnu de cette belle France polluée et mourante sous l’abjecte domination de ce thaumaturge d’avilissement.
Il fallait sous les platanes ou les marronniers, rêvant ou parlant des grandes choses d’un règne de seize ans et des résultats magnifiques d’une administration exempte de ce fanatisme d’honneur qui paralysait autrefois l’essor généreux du libéralisme révolutionnaire. Tout venait à souhait, au dehors comme à l’intérieur. Par un amendement resté célèbre dans les fastes parlementaires, le comte de Morny prétendait que les grands Corps de l’État étaient satisfaits. Dieu et le Pape étaient convenablement outragés, l’infâme jésuitisme allait enfin rendre le dernier soupir et le pays légal n’avait pas d’autres vœux à former que de voir s’éterniser, dans une aussi bienfaisante dynastie, les félicités inespérées de cet adorable gouvernement. On allait enfin épouser l’Espagne, on allait devenir immense. A l’exemple de Charles-Quint et de Napoléon, le patriarche de l’Orléanisme pouvait aspirer à la domination universelle. La ventrée de la lice avait, d’ailleurs, suffisamment grandi et Leurs Altesses caracolaient assez noblement autour de Sa Majesté dans la brise automnale de cette sereine journée de septembre. Le roi des Français pouvait dire comme le prophète de la terre de Hus : « Je mourrai dans le lit que je me suis fait et je multiplierai mes jours comme le palmier ; je suis comme un arbre dont la racine s’étend le long des eaux et la rosée descendra sur mes branches. Ma gloire se renouvellera de jour en jour et mon arc se fortifiera dans ma main. »[8]
[8] Job, XXIX, 18, 19 et 20.
A deux cents lieues, la Mère de Dieu pleure amèrement sur son peuple. Si Leurs Majestés et Leurs Altesses pouvaient, un instant, consentir à prendre l’attitude qui leur convient, c’est-à-dire à se vautrer sur le sol et qu’ils approchassent de la terre leurs oreilles jusqu’à ce jour inattentives, peut-être que cette créature humble et fidèle leur transmettrait quelque étrange bruit lointain de menaces et sanglots qui les ferait pâlir. Peut-être aussi que le dîner serait alors sans ivresse et l’illumination sans espérance…
Pendant que l’Orléanisme se congratule dans la vesprée, les deux pâtres choisis pour représenter toutes les majestés triomphantes ou déchues, vivantes ou défuntes, se sont approchés de leur Reine. C’est à ce moment que la Mère douloureuse élève la voix par-dessus le murmure indistinct de l’hymne des Glaives[9] chanté autour d’Elle dans dix mille églises :
Si mon peuple ne veut pas se soumettre, Je suis forcée de laisser aller le Bras de mon Fils…
[9] Hymne O quot undis lacrymarum, fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs.
V
Dessein de l’Auteur. Miracle de l’indifférence universelle.
Le dessein de cet ouvrage, nettement indiqué dans l’introduction, n’est pas de faire le récit du Miracle de la Salette. Il a été fait si souvent que les chrétiens sont inexcusables de l’ignorer. Devenus grands, les deux bergers eux-mêmes l’ont écrit et publié, et leurs deux narrations, qui auraient dû être répandues partout, sont identiques en ce qui regarde les circonstances de l’Évènement et le texte du Discours public. Pour ce qui est des Secrets, Mélanie seule a divulgué le sien, mais en réservant pour le Souverain Pontife la Règle, donnée par Marie, d’un nouvel Ordre religieux, l’Ordre des « Apôtres des Derniers Temps », fondation clairement prophétisée, au XVIIe siècle, par le Vénérable Grignion de Montfort.
N’écrivant pas pour la multitude, je m’adresse donc exclusivement à ceux qui savent le Fait de la Salette, assuré que les autres ne s’y intéresseraient pas. Je veux surtout montrer, aussi bien que je pourrai, le miracle qui a suivi et qui est peut-être plus grand que Celui de l’Apparition — le miracle, certainement plus incroyable, de l’indifférence universelle ou de l’hostilité d’un grand nombre.
Ces voix enfantines qui, descendues des Alpes, devaient grandir comme l’avalanche et remplir la Terre, tant qu’on a pu, on s’est employé à les étouffer. « Faites-le passer à mon peuple », avait dit la Souveraine. Les Juifs eux-mêmes s’étonneraient d’une désobéissance aussi complète. Les premiers Pasteurs ne sont pas montés dans leurs chaires pour annoncer à leurs diocésains la Grande Nouvelle, les Prêcheurs et Missionnaires de tout Institut ne se sont pas mobilisés avec enthousiasme pour faire connaître aux plus ignorants les menaces et les promesses de l’omnipotente. Plusieurs ont fait le contraire avec une malice infernale. Les Paroles tombées de cette Bouche quasi divine qui prononça le FIAT de l’Incarnation, ces Paroles si terribles et si maternelles, on ne les a pas enseignées dans les écoles et les enfants de l’âge des bergers ne les ont pas apprises. On sait, à peu près partout vaguement, que la Salette existe, que la Sainte Vierge s’y est manifestée d’une manière quelconque et qu’Elle a dit quelque chose. Diverses personnes savent même que la profanation du Dimanche et le Blasphème ont été singulièrement condamnés par Elle. Mais le texte de ce Discours, on ne le trouve dans aucune mémoire, ni dans aucune main. Quant aux Secrets, on ne veut pas même en entendre parler.
Eh bien ! c’est à faire peur. Jésus-Christ souffre qu’on le méprise ou qu’on l’outrage. On est exactement au vingtième siècle des soufflets et des crachats qui tombent sans amnistie, depuis deux mille ans, sur sa Face infiniment sainte, constituant ainsi ce qu’on nomme l’Ère chrétienne. Mais il ne souffrira pas que sa Mère soit dédaignée, sa Mère en larmes !… Celle dont l’Église chante qu’elle était « conçue avant les montagnes et les abîmes et avant l’éruption des fontaines »[10] ; cette « Cité mystique pleine de peuple, assise dans la solitude et pleurant sans que personne la console »[11] ; cette gémissante « Colombe cachée au creux de la pierre »[12] ; la Reine des Cieux, pleurant comme une abandonnée dans ce repli du rocher et ne pouvant presque plus se soutenir, à force de douleur, après avoir été si forte sur l’autre Montagne !…
[10] Prov. VIII, 24, 25.
[11] Thren. I, I, 2.
[12] Cant. II, 14.
Seule, sur cette pierre mystérieusement préparée qui fait penser à l’autre Pierre sur qui l’Église est bâtie ; le Sein chargé des instruments de torture de Son Enfant et pleurant comme on n’avait pas pleuré depuis deux mille ans. Depuis que Je souffre pour vous autres qui n’en faites pas de cas, dit-Elle.
Qu’on se représente cette Mère douloureuse restant assise sur cette pierre, continuant de sangloter dans ce ravin et ne se levant jamais, jusqu’à la fin du monde ! On aura ainsi quelque idée de ce qui subsiste éternellement sous l’Œil de Celui dont Elle est la Mère et pour qui nulle chose n’est passée ni future. Qu’on essaie ensuite de mesurer la puissance de cette perpétuelle clameur d’une telle Mère à un tel Fils et, en même temps, l’indignation absolument inexprimable d’un tel Fils contre les auteurs des larmes d’une telle mère ! Tout ce qu’on peut dire ou écrire sur ce sujet est exactement au-dessous du rien…
VI
Insuccès de Dieu. Faillite apparente de la Rédemption. Le plus douloureux soupir depuis le Consummatum.
Voilà donc où nous en sommes ! Les Larmes de Marie et ses Paroles ont été si parfaitement cachées, soixante ans, que la Chrétienté les ignore. L’effrayante Colère de son Fils n’est pas soupçonnée, même de ceux qui mangent sa Chair et boivent son Sang, et le monde va son train. Cependant des prophéties nombreuses et singulièrement unanimes affirment que notre époque est désignée pour l’assouvissement de Dieu, qui sera le Déluge des Catastrophes. Cela entrevu ou deviné seulement est à faire tourner les têtes et même les globes.
L’énormité du cas nécessiterait une puissance de vision archangélique. Dix-neuf siècles accomplis de christianisme, autant dire une centaine de générations arrosées du Sang du Christ ! Et pour quel résultat ? Le vingtième siècle peut se le demander avec stupeur. L’optimisme féroce qui présume l’Évangile annoncé d’ores en avant à toutes les nations, n’est soutenable que dans la bonne presse ou dans les plus basses classes primaires, antérieures aux rudiments de la géographie la plus humble. La vérité trop certaine, c’est que, sur les quatorze ou quinze cent millions d’êtres humains qui peuplent notre globe, un tiers au plus connaît le Nom de Jésus-Christ et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ce tiers le connaissent en vain. Quant à la qualité du résidu, c’est une honte infiniment mystérieuse, un prodige de douleur assimilable seulement à l’incompréhensible Septénaire des Douleurs de la Compassion de Marie.
La réalité apparente, c’est l’insuccès de Dieu sur la terre, la faillite de la Rédemption. Les résultats visibles sont tellement épouvantables d’insignifiance et le deviennent tellement plus, chaque jour, qu’on se demande avec folie si le Sauveur n’a pas abdiqué. « Quæ utilitas in sanguine meo, dum descendo in corruptionem ? » La voilà bien, l’Agonie du Jardin, telle que l’ont vue des extatiques ! Ah ! c’était bien la peine de tant saigner et de tant gémir, de recevoir tant de soufflets, tant de crachats, tant de coups de fouet, d’être si affreusement crucifié ! C’était bien la peine d’être Fils de Dieu et de mourir fils de l’homme pour aboutir, après dix-neuf siècles piétinés par tous les démons, au catholicisme actuel !
Je sais qu’il y a eu des Saints, un, peut-être, par chaque dizaine de millions d’habitants du globe, autrefois surtout, et il paraît bien que cela suffit à Dieu, provisoirement du moins, mais comment cela pourrait-il nous suffire et nous contenter, nous autres qui ne voyons pas les causes ? On nous dit — avec quelle rigueur ! — que tout ce qui n’est pas dans l’Église est perdu. Or il naît, chaque jour, beaucoup plus de cent mille hommes qui n’entendront jamais parler de l’Église ni d’un Dieu quelconque, même dans le monde prétendu chrétien, et qu’on putréfie dès le berceau… J’ai vécu de longs et douloureux mois chez Luther, dans un des trois royaumes scandinaves, et j’y ai vu l’impossibilité de connaître la Vérité plus insurmontable cent fois que chez les païens. Dieu sait pourtant si son Nom terrible y est prononcé !
Que dire, après cela, des idolâtres sans nombre parmi lesquels il serait injuste de ne pas compter les catholiques traditionnels retranchés dans la certitude inexpugnable qu’ils sont tamisés, triés grain à grain, comme un froment d’eucharistie et que la pénitence n’est pas pour eux ? Ceux-là surtout sont effrayants. Les purs sauvages de l’Afrique ou de la Polynésie, les fruits humains de la hideuse culture asiatique, les polymorphes monstrueux de l’intellectualité la plus avilie, de la raison la plus déchue ; tous ces infortunés ont leurs dieux de bois ou de pierre dont quelques-uns sont si démoniaques et si noirs qu’on ne peut plus rire ni pleurer quand on les a vus. Cependant, que Jésus leur soit montré sur sa Croix et la plupart, instantanément, deviendront des gouffres humbles.
L’idole des catholiques honorables dont je viens de parler, c’est précisément la même Croix, mais posée par eux sur les épaules, sur le cœur du Pauvre. Ils la renieraient s’il fallait qu’ils la portassent eux-mêmes. A cette place, ils l’adorent et « la Sueur de jésus coule jusqu’à terre en gouttes de sang »…
— Non fecit taliter omni nationi. Vous l’avez dit vous-même, Seigneur. Nous sommes la nation privilégiée, le troupeau choisi. C’est pour nous que vous êtes mort et nous n’avons qu’à nous laisser vivre. Il a fallu des martyrs et des pénitents, jadis, pour nous installer dans ce confort spirituel et matériel qui est probablement le miroir des Anges. Qu’avons-nous de mieux à faire que d’être généreux et doux envers nous-mêmes et de jouir de vos dons, en méprisant comme il convient les prophéties ou les menaces désapprouvées par nos pasteurs ?
Évidemment Notre-Dame de la Salette ne dit rien et n’a rien à dire à de tels chrétiens.
Faudra-t-il donc que la mère de Dieu se promène en vain sur les montagnes ? Le Discours de la Salette est le plus douloureux soupir entendu depuis le Consummatum. Qui oserait dire que la Vierge est « bienheureuse » de voir couler en vain le Sang de son Fils, depuis tant de siècles, et où est le Séraphin qui délimiterait ce tourment ?
VII
Refus universel de la Pénitence. « … Regarde, Mélanie, ce qu’ils ont fait de notre désert !… Ridebo et Subsannabo. »
« Le lieu que tu foules est une terre sainte », fut-il dit à Moïse sur l’Horeb, « montagne de Dieu ». J’ai retrouvé cette Parole sur les murs de l’hôtellerie de la Salette. Assurément elle y est à sa place, mais il faudrait tout le Texte : « Solve calceamentum de pedibus tuis. Déchausse-toi. »
Il ne viendrait plus personne. C’est la Pénitence réelle. Il ne s’agit pas seulement des pieds, et de quels pieds ! Il est indispensable de se déchausser l’esprit et le cœur. Et voilà tout le monde en fuite ! Les prétendus missionnaires et, après eux, les chapelains actuels, y ont pourvu. Ne quid nimis ! Pas d’excès. Loin de demander trop, on s’ingénia à ne rien demander du tout et le résultat dépassa les espérances.
« Des menaces dans la bouche de Marie, si bonne et si douce ! me disait, l’autre jour, une jeune mère ; des menaces contre de faibles enfants innocents et purs ! et des menaces de mort, de mort affreuse !… Non ! non ! Marie est mère, elle n’a pas pu les prononcer. Elle ne sait qu’aimer, la vengeance ne lui appartient pas, et je voudrais brûler la page où l’on a osé lui prêter un langage comme celui-ci : Les enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains de ceux qui les tiendront. Moi, croire à cette Apparition ! répétait-elle, en serrant son enfant contre son cœur, non, non, pauvre petit ! Jamais cette dévotion ne sera la mienne ; car c’est l’épouvante et non l’amour qu’elle inspire. »[13]
[13] Écho de la Sainte Montagne, par Mlle des Brulais, Nantes, 1854.
Ce sucre fut ajouté au vinaigre et au fiel du Golgotha et l’Océan des Larmes de Marie perdit son amertume.
Effet très-facile. Il suffisait de décomposer le Message, en séparant ce qui est conditionnel de ce qui ne l’est pas, par exemple le Discours public du Secret confié à Mélanie pour être publié douze ans plus tard. Or, la séparation, c’est la mort. Aussi longtemps que le Secret n’avait pas été publié, on pouvait le supposer conciliable avec toutes les sentimentalités. On consentait qu’il existât. Quand il fut connu, on décida de le supprimer et, comme il était l’âme du Message de la Salette, ce Message fut aussi complètement tué que puisse être tué ce qui est de Dieu. Quel moyen d’accepter au XIXe ou au XXe siècle — fût-ce de Marie ! — une sorte d’Apocalypse précisée, une amplification ou dévoilement du vingt-quatrième chapitre d’Isaïe : Ecce Dominus dissipabit terram. Ces choses ne sont pas permises, même à Dieu qui a fermé son Évangile, n’est-ce pas ? et qui ne doit pas ajouter un iota aux Révélations dont son Église a le dépôt. Cela dépasserait trop les âmes, et les deux témoins de la Reine des Martyrs, les deux bergers, l’ont appris à leurs dépens.
« Ce lieu où tu te tiens est une terre sainte. » Parole obsédante ! Quels durent être les sentiments de Mélanie, lorsqu’elle revint à la Salette, après combien de pérégrinations douloureuses ! à l’âge de 71 ans, le 19 septembre 1902, cinquante-sixième anniversaire de l’Apparition ? Il lui restait peu de temps à souffrir et certaines choses, que n’entendraient pas les hommes, durent être dites à cette fille extraordinaire. De tous les points de sa Montagne, plus précieuse que le diamant, dut sortir une voix pour elle seule, une Voix infiniment douce et gémissante :
— Regarde, Mélanie, ce qu’ils ont fait de notre désert ! Autrefois, tu t’en souviens, on n’entendait que la plainte des troupeaux et le sanglot des eaux. Moi, la Mère de Dieu, enfantée avant les collines et les fontaines, je t’attendais là depuis toujours. J’attendais aussi ton petit compagnon Maximin, devenu, il y a vingt-sept ans, mon compagnon dans le Paradis. Car vous étiez pour moi, chers enfants, toute la famille humaine. Je vous avais choisis, et non pas d’autres, pour être les notaires de mon Testament. Seule, parmi ces monts, dans le voisinage du bon torrent, j’écoutais tomber goutte à goutte, sur les nations, le Sang de mon Fils. Je t’ai fait voir l’immensité de cette peine qui étonnera les Saints pendant toute l’Éternité. Avoir donné un tel Enfant pour si peu ! Si tu savais !… Depuis tant de siècles, j’ai vu d’ici crouler un grand nombre d’empires dont plusieurs se disaient chrétiens et qui pourrissaient dans les luxures ou les carnages. C’est à peine si un homme sur des multitudes avait quelquefois un mouvement de compassion pour son Sauveur. De l’Orient à l’Occident, c’est une muraille rouge qui cache, plus de mille ans, la moitié du ciel. Les persécutions, les guerres, les esclavages, tous les fléaux de la Concupiscence et de l’Orgueil. Et ce fut le temps des Saints !
Aujourd’hui, c’est le temps des démons tièdes et blafards, le temps des chrétiens sans foi, des chrétiens affables qui ont une synagogue dans l’esprit et une « boucherie » dans le cœur. Il y en a même de disposés à verser leur sang, mais résolus très-fermement à ne pas accepter la misère et l’ignominie. Ceux-là sont les héroïques et il y en a peu. Je te le dis, les plus cruels bourreaux de mon Fils ont toujours été ses amis, ses frères, ses membres précieux et jamais Dieu ne fut mieux outragé que par les chrétiens. Tu l’as beaucoup dit, Mélanie, voilà 56 ans que je ne peux plus retenir le Bras de mon fils. Je l’ai retenu, cependant, parce que je suis la Femme forte, mais je cesserai bientôt. On doit s’en apercevoir déjà. J’ai besoin d’être deux fois forte, parce qu’Il compte sur moi. Son Cœur trop doux compte sur le mien. Il sait que je serai implacable : « Maledictio matris eradicat fundamenta — In interitu vestro, ridebo et subsannabo. J’éclaterai de rire et je me moquerai de vous, quand vous serez dans les affres de la mort. » Ces Paroles s’accompliront exactement. Dérision pour dérision. J’ai donné, en 1846, le dernier avertissement. C’est l’espérance et la volonté du Fils de Dieu d’être vengé par sa Mère.
VIII
Le Sacré-Cœur couronné d’Épines. Marie est le Règne du Père.
« Son Cœur trop doux. » C’est lui-même qui a dit cela : Mitis Corde. L’excès divin, comme toujours. On dirait qu’il ne peut se décider à punir. Marie ne serait pas là que son Bras resterait tout de même suspendu, son Bras écrasant. Une visionnaire fameuse a dit que saint joseph avait le cœur trop tendre pour supporter la Passion et que c’est à cause de cela qu’il n’en fut pas le témoin. Le pressentiment seul du Vendredi-Saint suffisait pour le faire mourir de compassion. Quelque chose de tel doit exister ineffablement en Dieu. Il fallait la force de Marie à l’holocauste et il la faudra au châtiment, puisque la Victime, si valide pour l’Amour, semble infirme pour la Justice.
Il est difficile de dire combien les sentimentalités dévotes abaissent Marie et la découronnent. Les pieuses chrétiennes veulent d’une Reine couronnée de roses, mais non pas d’épines. Sous ce diadème elle leur ferait peur et horreur. Cela ne conviendrait plus au genre de beauté que leurs misérables imaginations lui supposent. Cependant la Liturgie sublime qu’elles ignorent veut expressément que le Sauveur ait été couronné par sa Mère[14] et où donc aurait-elle pu prendre ce diadème, sinon sur sa propre tête ? Ne fallait-il pas à Jésus-Christ la plus somptueuse de toutes les couronnes et quelle autre que celle de la Reine-Mère eût été digne du Roi son Fils ?
[14] Missa Spineæ Coronæ D. N. J. C. Introitus.
Mais j’ai parlé du Cœur, de ce Cœur « doux et humble » qui est sur les autels et que tous les catholiques adorent. C’est la dévotion des Derniers Temps — que ces derniers temps soient des années ou des millénaires. Jésus veut triompher par son Cœur, par son Cœur couronné d’épines. Car voici un mystère. On dirait que la Face du Maître qui enivrait les Saints a disparu, à mesure que se montrait son Cœur. Alors le signe de sa Royauté, le signe essentiel qu’il tient de sa Mère, il a bien fallu qu’il descendît sur son Cœur et comme c’était une couronne fermée, surmontée de la Croix, ainsi qu’il convient aux Empereurs, la Croix est descendue en même temps, plantée pour toujours dans ce Cœur dévorant et dévoré qui « possédera toute la terre parce qu’il est infiniment doux ».
Telle est l’image qu’on a été forcé d’offrir à la piété des fidèles, image d’aspect enfantin, la seule tolérable parce qu’elle ne veut être que symbolique. Les horribles statues représentant un Jésus glorieux et plastique, « en robe de brocart pourpré, entr’ouvrant, avec une céleste modestie, son sein et dévoilant, du bout des doigts, à une visitandine enfarinée d’extase, un énorme cœur d’or crénelé de flammes[15] » ; ces honteuses et profanantes effigies doivent, en une manière, ajourner la Communion des Saints, la Rémission des péchés, la Résurrection de la chair, la Vie éternelle…
[15] Léon Bloy. Le Désespéré, chap. XLVI.
On aura beau chercher, la représentation du Cœur très-sacré n’est possible qu’en armoiries ou en sceau. Il fut révélé à Marguerite-Marie que Jésus voulait son Cœur sur les étendards de France et en abîme au milieu des fleurs de lys. Louis prétendu le Grand méprisa ce désir divin qui ne put être accompli que deux siècles plus tard, dans l’obscurité la plus profonde, lorsque le trône étant devenu vacant et tous les théâtres de la gloire française étant fermés, un prince pauvre se présenta…[16]
[16] Léon Bloy : Le Fils de Louis XVI.
Pour les intelligences véritablement théologiques, la dévotion moderne au Cœur de Jésus est la plus forte preuve que Marie doit tout accomplir et que son temps est venu. Lorsque les chrétiens disent la si mystérieuse et si incompréhensive Oraison Dominicale, combien peu savent ou devinent que l’Adveniat Regnum tuum proclame cette Mère avec une précision absolue et l’appelle si fort que ces trois mots ont fini par la faire descendre tout en larmes. C’est Elle qui est le Règne du Père !…
Ah ! comme Elle nous prie de l’écouter ! Attendite et videte si est dolor sicut dolor meus. Elle sait si bien que tout est perdu si on ne l’écoute pas ! On l’a attendue dix-neuf siècles. On l’a appelée dans tous les pays et dans toutes les langues, matin et soir, avec des milliards de bouches. Des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs, des Vierges, des Prostituées, des Assassins, des Vieillards près de mourir et de tout petits Enfants qui savaient ou ne savaient pas ce qu’ils disaient, l’ont suppliée de venir et Elle est venue enfin, comme une malheureuse, réclamant le Septième Jour qui lui appartient et qu’on ne veut pas lui donner.
Elle ne nomme pas expressément le Cœur de Jésus, mais elle nomme celui de Napoléon III, ce qui est étrange et terrible. Comment veut-on que Marie prononce le mot cœur sans que se produise le Déluge, l’immersion, l’engloutissement d’Elle-même et de tous les mondes en ce gouffre de sang et de feu qui est le Cœur du Christ : « La fontaine sortie de la Maison du Seigneur pour irriguer le torrent des épines », ainsi que prophétisait Joël, 600 ans avant la Passion[17].
[17] Joël III, 18. Joël planus in principiis, in fine obscurior, a dit saint Jérôme parlant à des hommes qui ne pouvaient pas connaître le Sacré-Cœur.
Mais que de paroles, mon Dieu ! N’est-elle pas Elle-même le Cœur du Christ percé de la Lance et déchiré par les Épines, où s’implante la Croix folle ? Que croirait-on si cela n’était pas à croire ? Un point est indiscutable. Nous périssons pour ne pas l’avoir écoutée.
IX
Il Vous est connu, ô Ma Dame de Transfixion, que je ne sais comment m’y prendre…
« Je bénirai les maisons où l’image de mon Cœur sera exposée et honorée. » Telle est la promesse. Que ce livre où j’abrite ma pensée soit donc béni ! ce livre plein du désir d’honorer Marie douloureuse :
— Il Vous est connu, ô Ma Dame de Transfixion, que je ne sais comment m’y prendre et que j’ai besoin d’être aidé pour parler de Vous convenablement. Vous savez, ô Cœur percé d’Impératrice de tous les mondes, que je voudrais ajouter à Votre Gloire en élargissant la pensée de quelques-uns de mes frères. Mais l’entreprise passe mon pouvoir et il me semble que je n’ai rien à dire.
Voici bientôt trente ans que j’en avais audacieusement conçu la pensée. Celui de Vos amis que Vous m’envoyâtes alors n’a plus de voix pour m’instruire. Il attend la Résurrection dans Votre petit cimetière de la Montagne. Mais Vous m’avez poursuivi sans relâche, me forçant à parler de la Salette, quand même, dans d’autres livres qui n’étaient pas pour Vous seule et, finalement, Vous avez conduit par la main, jusque dans ma pauvre caverne, un de Vos fils les plus doux, un savant très-humble qui m’a dit de Votre part que, n’ayant plus, selon l’ordre de la nature, un grand nombre d’années à passer sur terre, il fallait que je m’exécutasse, bon gré, mal gré.
Alors, ma Souveraine, il est expédient que Vous fassiez tout, car mon impuissance est grande, ayant, d’ailleurs, l’esprit offusqué de plusieurs choses qui ne sont pas saintes. Dans le silence universel, ou peu s’en faut, considérez que Vous me faites un devoir de vociférer contre l’injustice énorme, et qui n’eut jamais d’exemple, de tout le peuple chrétien contempteur de Vos Larmes et dépositaire sans fidélité de Vos avertissements les plus précieux. Vous me donnez la consigne de marquer, comme des chiens qu’il faut abattre[18], les dévorants pasteurs d’Ézéchiel occupés, en assez grand nombre, à se paître eux-mêmes et dissimulateurs attentifs de Votre Révélation formidable.
[18] Videte canes, videte malos operarios… Philip. III, 2.
Combien d’autres choses encore ! Si je me tais, qui réhabilitera Vos témoins, Vos bergers de dilection, Vos mandataires choisis parmi des milliards et honteusement rejetés et calomniés par ces mêmes pasteurs qui les étouffèrent tant qu’ils purent ? Si je me décourage, où est le chrétien qui osera dire qu’il est bien vrai que Vous êtes venue, il y a soixante ans, pour nous informer, en pleurant, de l’imminence du déluge et que nul n’a voulu Vous croire ? Vous étiez, pourtant, l’Arche salutaire qu’on n’avait pas même eu la peine de construire, comme autrefois, et dans laquelle il est certain que plus de huit âmes auraient pu être sauvées…[19]
[19] I Petr. III, 20.
Regardez, maintenant, le pauvre instrument que je suis. Victime comme Vous de la conspiration du silence, j’ai depuis vingt ans les lèvres tellement cadenassées que c’est à peine si je peux manger. Ceux-là seuls m’entendent qui sont tout près de moi et, pour ainsi dire, cœur à cœur.
Quand même Vous me donneriez la langue d’un Jérémie, il n’y aurait rien de fait aussi longtemps que Vous n’auriez pas donné des oreilles à la multitude. Je suis une chassie dans l’œil des contemporains. Les plus vils ennemis de Dieu croient avoir le droit de me mépriser et les amis déclarés du même Dieu sont les amis de mes ennemis. Vous savez pourquoi, Vous qui enfantâtes l’Absolu afin que les hommes le missent en croix. Mais je deviendrais un ambassadeur accrédité, si, tout de suite, j’avais le pouvoir de changer les eaux en sang, ce que je Vous demande très-humblement.
J’obéirai donc, certain que ce qu’il faut dire me sera mis en la bouche, espérant de Vous, ô Marie, je ne sais quelle force miraculeuse et comblé, pour le demeurant de mes jours, de cet accablant honneur.
X
Napoléon III déclare la guerre à Mélanie.
Qu’il (Pie IX) se méfie de Napoléon : son cœur est double et quand il voudra être à la fois Pape et Empereur, bientôt Dieu se retirera de lui. Il est cet aigle qui, voulant toujours s’élever, tombera sur l’épée dont il voulait se servir pour obliger les peuples à se faire élever.[20]
[20] Les quatre derniers mots donnent l’idée d’une construction défectueuse et amphibologique. Raison de plus, semble-t-il, pour les respecter.
Tel est le huitième paragraphe du Secret de Mélanie, confié par la Mère de Dieu à cette bergère, le 19 septembre 1846, avec mission de le publier douze ans plus tard. En attendant, ce Secret, écrit de la main de Mélanie par ordre de son évêque, pour être communiqué au Pape seul, fut porté à Rome en 1851 par deux prêtres vénérables qui le confièrent, cacheté et scellé, au Souverain Pontife, en même temps que celui de Maximin aujourd’hui encore inconnu.
Il convient de faire observer tout d’abord qu’en 1846, le futur Napoléon III, à qui nul ne songeait, était enfermé dans le fort de Ham et condamné à une prison perpétuelle. Même en juillet 1851, le Coup d’État et le Second Empire étaient encore parmi les choses qui appartiennent exclusivement aux prophètes. Un fait aussi concluant vaut qu’on le signale.
Pie IX parla-t-il ? On est forcé de croire que, de manière ou d’autre, quelque chose transpira puisque Louis-Napoléon, devenu empereur « par la grâce de Dieu et la volonté nationale », s’empressa de déclarer la guerre à Mélanie. Ce fut un de ses premiers actes, et, certainement, l’un des moins connus.
Le vénéré Mgr de Bruillard, évêque de Grenoble, qui avait proclamé le Miracle, un peu avant le Coup d’État, demanda à Napoléon, en novembre 1852, de lui donner un coadjuteur, alléguant son grand âge et ses infirmités. Le président décennal, qui avait besoin d’un domestique, refusa le coadjuteur, exigeant la démission pure et simple, afin de pouvoir placer sur le siège de Grenoble un prélat à sa discrétion et ne croyant pas à la Salette, qui enterrât le miracle. Ainsi devint successeur de saint Hugues, l’abbé Ginoulhiac, de Montpellier, vicaire général à l’archevêché d’Aix, ancien professeur de théologie gallicane.
« Bien des croyants, dit Amédée Nicolas[21], s’alarmèrent en apprenant quel était le nouvel évêque. Mais la Sainte Vierge avait choisi un prélat qui, doué de beaucoup d’adresse, de perspicacité et de prudence, connaissant le discours public, ignorant les Secrets qui étaient la terreur de Napoléon, pouvait le mieux conserver la dévotion et le sanctuaire, en rassurant le chef de l’État, en lui affirmant, autant qu’il le pouvait, et en toute bonne foi, qu’il ne s’agissait, dans les parties cachées, ni de lui ni de son trône. La Providence ne prodigue pas les miracles. Le plus souvent, elle se sert, pour arriver à ses fins, des hommes les plus médiocres, de leur caractère, de leur manière d’être, de leurs qualités, même de leurs défauts. Nous croyons, nous, que sans l’élévation, sur le siège de Grenoble, de Mgr Ginoulhiac qui était, d’autre part, gallican et plaisait aussi à l’Empire par ce côté, et sans une intervention divine, la Salette aurait été persécutée et pourchassée par l’Empereur. Ce choix a bien eu des inconvénients ; il en est résulté, pour les deux témoins, beaucoup de peines et de souffrances imméritées, cela est vrai ; mais il a sauvé le principal, c’est-à-dire la dévotion, le pèlerinage, le sanctuaire et la montagne. »
[21] Défense et explication du Secret de Mélanie de la Salette. Nîmes, 1881.
Le nouvel évêque, cependant, ne tarda pas à se trouver dans un embarras extrême. Les Secrets, celui de Mélanie surtout, qu’on disait si menaçants et qu’il ne connaissait pas encore, étaient comme une arête en son gosier, quand il lui fallait parler à son empereur des cormorans. « Mais, heureusement, dit-il, dans son Instruction pastorale du 4 novembre 1854, nous vivons sous un gouvernement qui est assez sûr de lui-même pour ne pas trembler devant de prétendues confidences prophétiques faites à un enfant… »[22] Napoléon III, peu rassuré, voulait fermer le sanctuaire et il fallut l’intervention de Jules Favre, alors très-redouté, qui manifestait l’intention de porter la chose devant le Corps législatif par une interpellation, pour que le gouvernement renonçât à persécuter la Salette. Quant à Ginoulhiac, rassasié de tant d’émotions, inquiet de sentir trembler dans sa main la crosse précieuse, il décida d’en finir en faisant disparaître les témoins de Marie, les « deux enfants ignorants et grossiers », les « chétifs instruments » qui donnaient à Sa Grandeur tant de tablature. Le plus sûr eût été de les tuer, mais il y avait trop de monde, trop d’yeux ouverts. Il fallait un expédient non moins épiscopal que celui de Caïphe. La redoutable Mélanie fut exilée en Angleterre, à la fin de septembre 1854, abus d’autorité, acte inique au premier chef, qu’on ne manqua pas de présenter comme une faveur insigne sollicitée par la victime elle-même, attendrissant effet d’une bonté pastorale pouvant aller jusqu’à la faiblesse.
[22] « Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude », avait déjà dit Molière.
L’année suivante, cet évêque effrayant ne craignit pas d’affirmer, sur la Montagne même, que « la mission des enfants était finie par la remise de leurs Secrets au Pape, que rien ne les rattachait plus au Miracle ; que leurs actes et leurs paroles, depuis le 18 juillet 1851, étaient complètement indifférents ; qu’ils pouvaient s’éloigner, se disperser par le monde, devenir INFIDÈLES à une grande grâce reçue, sans que le fait de l’Apparition en fût ébranlé ». A quelque prix que ce fût, il s’agissait de démonétiser les deux Témoins.
XI
Vie errante de la Bergère. Le Cardinal Perraud, successeur de Talleyrand, la dépouille.
« Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? » Il a pourtant bien fallu qu’il l’articulât, cette interrogation liturgique, le triste évêque, avant de monter à l’autel, le lendemain matin et tous les autres matins qui suivirent, jusqu’à la fin de sa vie ! Et quand vint l’heure de la mort, l’heure terrible ou suave de la recommandation de l’âme, il ne lui fut pas possible de penser seulement avec les assistants de son agonie, les rituelles paroles qui ouvrent la porte bienheureuse : Viam mandatorum tuorum cucurri. Il ne le put pas, parce qu’ayant dit à la sainte fille : « Vous êtes une folle ! » il était selon la justice qu’il mourût privé de raison.
Un jour, sera publiée, pour l’étonnement et l’épouvante d’un grand nombre, la monographie des châtiments infligés aux persécuteurs ou blasphémateurs ecclésiastiques de la Salette. La liste en est déjà longue.
Mélanie ne devait plus connaître le repos. Après un séjour de six ans au Carmel de Darlington, retour en France et arrivée à Marseille, le 28 septembre 1860[23]. Entrée, à Marseille, dans une communauté religieuse pour y enseigner l’alphabet à de toutes petites filles. — Envoi, dans les îles ioniennes, à Céphalonie et à Corfou, en 1861 et 1862. — Retour à Marseille en 1862 où elle reste dans une propriété rurale jusqu’en 1867 sous la direction de Mgr Petagna, évêque de Castellamare, chassé de son diocèse par l’invasion piémontaise, qui passait les années de son exil à Marseille. — Départ pour l’Italie, en juillet 1867, pour Castellamare, non loin de Naples, où elle séjourna 18 ans, toujours sous la direction de Mgr Petagna rentré dans son diocèse en cette même année, jusqu’à la mort de ce digne et pieux évêque et au delà. — Vers 1885, rentrée en France, avec la permission spéciale de Léon XIII, pour y soigner sa mère malade, à Cannes et au Cannet, jusqu’à la mort de cette dernière, puis séjour à Marseille de 1890 à 1892. — Retour en Italie où elle se fixe, cette fois, à Galatina, entre Lecce et Otrante, pour y passer quelques années non loin de son ancien directeur, Mgr Zola, de 1892 à 1897. — En 1895, voyage en France, à l’occasion d’un procès retentissant et scandaleux, gagné, naturellement, contre elle par Mgr Perraud, Cardinal-Evêque d’Autun, successeur de feu Talleyrand, et même académicien, qui fit à la bergère l’honneur de la dépouiller, au profit de sa mense épiscopale, d’un legs important à elle fait pour les Apôtres des Derniers Temps. Dans le legs était comprise une chapelle publique que le Cardinal frappa d’interdit[24]. A ce sujet, recrudescence des calomnies, déluge d’immondices. Libertinage, hérésie, escroquerie, folie, possession ! Telles furent les aménités de la bonne presse. — Du 14 septembre 1897 au 2 octobre 1898, à Messine, dans l’institut des Filles dites du divin Zèle du Cœur de Jésus, pour y diriger les jeunes aspirantes pendant l’année du noviciat. — De là à Moncalieri. — Puis rentrée nouvelle et dernière en France où elle passe cinq ans, de 1899 à 1904, à Saint-Pourçain, Diou, Cusset (Allier) et Argœuvres (Somme). Deux fois elle se rend à la Salette : le 18 septembre 1902, pour y passer le 56e anniversaire de l’Apparition, et une dernière fois, le 28 juillet 1903. Elle avait reçu le sacrement de l’Extrême-Onction à Diou, durant une grave maladie qui n’eut pas de suite, le 26 janvier 1903. — Enfin, au milieu de l’année 1904, elle quitte définitivement son pays natal pour aller se fixer dans la province de Bari, en Italie, où elle vit incognito jusqu’à sa mort à la mi-décembre, connue seulement de son nouvel évêque, Mgr Cecchini, et d’une pieuse dame, la signora Gianuzzi. Sa dernière communion, le 14 décembre, dans la cathédrale d’Altamura, est son suprême Viatique.
[23] Là, elle fut relevée des vœux non solennels qu’elle avait faits, en février 1856, au Carmel d’Angleterre. De l’aveu de Pie IX, en effet, la mission que la Sainte Vierge lui avait confiée à la Salette lui défendait de rester cloîtrée. Bientôt même vint de Rome, consultée à son sujet, cette autre réponse : « Cachez-la autant que vous le pourrez. » C’était par crainte du carbonaro couronné, l’homme au « cœur double », dénoncé comme tel par la Sainte Vierge elle-même à sa confidente, avec ordre précis de dire à Pie IX : « Qu’il se méfie de Napoléon ! » — ce que fit celle-ci dans la rédaction de son secret pour le Saint-Père, secret qui fut remis à Sa Sainteté, le 18 juillet 1851, comme on l’a déjà vu. L’Empereur ne pouvait supporter Mélanie, se sentant visé défavorablement par son Message. Aussi fut-il donné suite à ce prudent avis.
[24] Les documents relatifs à cette honteuse affaire ont été publiés, en 1898, chez l’éditeur Chamuel, à Paris. Mélanie, Bergère de la Salette, et le cardinal Perraud.
Cette errance continuelle, cette incessante migration nécessitée par une hostilité sans pardon, — favorable, d’ailleurs, à l’accomplissement de sa mission, — fut tournée contre elle, taxée de vagabondage, dans le pire sens du mot, interprétée de la façon la plus basse et la plus haineuse. Peu de saintes furent autant calomniées.
« Je mourrai en Italie », disait-elle à Dieu, moins de deux ans avant sa mort, « — dans un pays que je ne connais pas, — où je ne connais personne, — pays presque sauvage, — mais où on aime bien le bon Dieu, — je serai seule, — un beau matin, on verra mes volets fermés, — on ouvrira de force la porte, — et on me trouvera morte. » Cette prophétie s’est réalisée à la lettre dans tous ses détails[25].
[25] Mélanie habitait à Altamura une petite maison « hors les murs ». Elle y était seule depuis peu de temps ; et, seul de son diocèse, Mgr Cecchini savait qu’elle était la sainte dont on lui avait confié la garde. Tous les matins elle se rendait à la cathédrale, assistait au Saint-Sacrifice, communiait et allait ensuite à l’évêché prendre un peu de café sans pain, puis se retirait dans sa solitude. C’était toute sa nourriture pour la journée. Vers midi, Monseigneur, qui n’avait pas eu encore l’occasion de surprendre ce don de vivre presque sans nourriture, lui faisait porter, par un familier de l’évêché, son repas qu’elle donnait aux pauvres. Le 15 décembre, ne la voyant pas à la cathédrale, il prit de l’inquiétude et envoya chez elle. Les volets étant fermés et aucune réponse n’ayant été faite, il se décida à faire prévenir les autorités civiles. La porte fut ouverte et on trouva la pieuse fille morte, par terre. Elle était entièrement vêtue, ses vêtements modestement disposés ; ses bras en croix formaient comme un appui pour son front. On n’eut qu’à la mettre religieusement dans le cercueil…
Six mois après la mort de Mélanie, Mgr Cecchini fit ouvrir son tombeau et trouva son saint corps intact.
L’extraordinaire beauté de cette vie fut cachée, plus de soixante ans, avec un art vraiment diabolique, et la très-précieuse mort ne fut pas connue. A cette époque, d’ailleurs, qui pensait à la Bergère ? A peine la nommait-on sur la Montagne, en déplorant qu’elle eût mal tourné. Immolation irréprochable. Maximin, mort en 1875, avait été déshonoré, lui aussi, fort studieusement et d’une manière qui ne laissait rien à désirer. Bon débarras de l’un et de l’autre.
La légende, solidement implantée, dès lors, de l’indignité regrettable des témoins, tournait, en somme, à la Gloire de Dieu dont c’est la pratique ordinaire — n’est-ce pas ? — de tirer le bien du mal et de se servir des instruments les plus méprisables. L’éloquence des séminaristes pouvait se donner carrière. L’invérifiable mensonge était adopté par tous les chrétiens, prêtres ou laïques, irréparablement déçus. Le Secret était devenu une rêverie dangereuse ou ridicule et, pour une fois, le vieux Serpent triomphait du Pied Virginal !…
Cependant, Deus non irridetur, on ne se moque pas de Dieu. Mélanie était morte le matin de l’Octave de l’Immaculée Conception et, la veille, cette année-là, en divers diocèses, on avait célébré la Manifestation de la Médaille miraculeuse, fête renvoyée du 27 novembre. Rappel liturgique du Dragon poursuivant en vain la Femme aux ailes d’aigle qui fuyait devant lui dans le désert ; et pour quelle autre, que cette mourante abandonnée, l’Église aurait-elle chanté les fatidiques paroles : « Posuit in ea verra signorum suorum et prodigiorum suorum in terra »[26].
[26] Manifestatio Immaculatæ V. M. a Sacro Numismate. Graduale. Missale Romanum.
Trois ans se sont écoulés. La Messagère enterrée ne parcourt plus le monde. Elle est immobile et incorrompue dans un tombeau que les peuples visiteront un jour. Mais la prophétie qu’elle apporta continue son cours comme un fleuve de plus en plus majestueux, de plus en plus redoutable. On l’entend déjà gronder et les plus impavides commencent à en avoir peur.
XII
Les prêtres et le Secret de Mélanie.
S’il n’y avait eu que Napoléon III, la conspiration du silence ne lui aurait pas survécu trente-six ans. Même l’étonnante infirmité humaine qui transforme en une routine le ressentiment des griefs les plus oubliés ; tout ce qui pouvait, avant la catastrophe de 1870, s’opposer encore à la Salette et à ses Témoins, se serait usé depuis, la seule énergie de la sève catholique démolissant la muraille de plus en plus, à chaque renouveau. Mais il y avait ceci qu’on n’avouait pas, le jugeant intolérable, et dont on ne voulait à aucun prix :
Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres, par leur mauvaise vie, par leurs irrévérences et leur impiété à célébrer les Saints Mystères, par l’amour de l’argent, l’amour de l’honneur et des plaisirs, les prêtres sont devenus des CLOAQUES D’IMPURETÉ. Oui, les prêtres demandent vengeance et la vengeance est suspendue sur leurs têtes. Malheur aux prêtres et aux personnes consacrées à Dieu, lesquelles, par leurs infidélités et leur mauvaise vie, crucifient de nouveau mon Fils ! Les péchés des personnes consacrées à Dieu crient vers le Ciel et appellent la vengeance, et voilà que la vengeance est à leurs portes, car il ne se trouve personne pour implorer miséricorde et pardon pour le peuple ; IL N’Y A PLUS D’AMES GÉNÉREUSES, il n’y a plus personne digne d’offrir la Victime sans tache à l’Éternel, en faveur du monde.[27]
[27] Secret de Mélanie, 2e alinéa. « Il y a ceci de remarquable, faisait observer, il y a 30 ans, Amédée Nicolas, qu’aucune communauté religieuse de femmes n’a réclamé. Seuls les prêtres séculiers ou réguliers ont poussé des cris. »
« Nolite tangere Christos meos… Qui vos audit, me audit : et qui vos spernit, me spernit. » Vous l’entendez, ô Mère du Verbe, c’est à Vous que cela s’adresse. Vous avez osé toucher au clergé. On pourrait penser que Vous en aviez le droit, étant sa Reine, Regina cleri, mais il n’en est rien et voici Votre punition : Nous décidons que Vous aurez parlé en vain.
« Ils ne veulent pas faire leur examen de conscience », disait Mélanie. « Tu es ille vir, tu fecisti hanc rem abscondite ! », dit l’Esprit-Saint. C’est toi le coupable ! dit la conscience. Quel que soit le crime accompli, en n’importe quel lieu du monde, cette parole doit être justement et rigoureusement appliquée à chacun de nous. Les saints l’ont toujours entendu ainsi. Et parce que les prêtres sont plus près de Dieu et, dès lors, plus responsables, il est naturel qu’ils soient atteints les premiers.
— « Vous êtes la lumière du monde ! » leur a dit le Maître. Il n’y aura jamais d’affirmation plus certaine. Mais on sait que la plus candide flamme terrestre, présentée au soleil, projette une ombre. De même, la Lumière de Dieu, si elle venait à se lever derrière la lumière du monde, cette dernière, à l’instant, donnerait une ombre noire, gluante, fuligineuse, de la plus impénétrable opacité. Telle doit être la sensation d’un humble prêtre qui fait son examen de conscience. Comment, alors, pourrait-il se troubler ou s’étonner de l’énergie de certains mots ?
Il s’agit bien de cela ! d’ailleurs. La Parole de Dieu est, par essence, incontestable, indiscutable, irréfragable, définitive. On est forcé de la recevoir intégralement ou de se déclarer apostat. Or la parole de Marie, c’est la Parole de Dieu, aussi bien à la Salette que dans l’Évangile. Si elle dit que nous sommes des « chiens », c’est la Sagesse éternelle qui parle. S’il lui plaît d’ajouter que les prêtres sont des « cloaques d’impureté », il n’y a pas mieux à faire que de croire qu’il en est ainsi, avec de très-humbles actions de grâces pour le bienfait d’une si précieuse révélation et sans songer, une minute, à distinguer sophistiquement. Cette parole sait ce qu’elle dit, elle le sait infiniment et, nous autres, nous ne savons pas même ce que nous pensons.
On a parlé d’« expressions hyperboliques », on a voulu sauver le Secret, en expliquant que le mot cloaque n’avait pas un sens absolu, comme si Dieu ne parlait pas toujours ABSOLUMENT. Infidélité, mauvaise vie, irrévérence, impiété, amour de l’argent, de l’honneur et des plaisirs. Total : cloaque d’impureté. Que penser d’un prêtre qui dirait : « Cela n’est pas pour moi ? » Saint François de Sales, saint Philippe de Néri, saint Vincent de Paul, le curé d’Ars, cinquante mille autres, sans remonter aux Martyrs, eussent dit en pleurant : « Ah ! que cela est vrai ! comme notre Souveraine me connaît et combien est inutile mon hypocrisie de tous les instants ! » Mais voilà ! Il n’y a plus d’âmes généreuses. La vérité stricte que ne contestera jamais un homme déterminé à donner sa vie pour Dieu, c’est que tout prêtre qui ne tend pas à la Sainteté est réellement, rigoureusement, absolument, un Judas et une ordure.
Tout à l’heure, j’ai cité deux Textes, le premier, du psaume 104 : « Nolite tangere… Ne touchez pas à mes oints », pour faire voir le beau parti qu’on en peut tirer. L’autre moitié du même verset paraît une foudroyante réponse de Marie : « … et in prophetis meis nolite malignari — et ne maltraitez pas mes prophètes ». Ceux d’entre les persécuteurs de Mélanie et de Maximin qui n’avaient pas « reçu leurs âmes tout à fait en vain » durent trembler quelquefois, en lisant ces mots dans leurs bréviaires. Pour ce qui est de l’Oracle évangélique : « Celui qui vous écoute m’écoute, etc. », ne voit-on pas qu’il convient supérieurement à Notre Dame de la Salette ? « Faites tout ce qu’il vous dira », avait dit, aux noces de Cana, la Mère de Jésus. « Celui qui T’écoute M’écoute et celui qui Te méprise Me méprise », lui répond son Fils, dix-neuf siècles plus tard, l’entendant pleurer sur une montagne.
XIII
Immense dignité de Marie.
L’incompréhension du Fait de la Salette est une suite naturelle de l’incompréhension ou de l’ignorance des Privilèges — d’ailleurs infiniment inexplicables — de Marie. Pour ne parler que de son Immaculée Conception qui est un mystère effrayant, il est à remarquer qu’à Lourdes, Elle ne dit pas : « Je suis conçue sans péché », mais : « Je suis l’immaculée Conception. » C’est comme si une montagne disait : « Je suis la Celsitude ». Marie est la seule ayant le droit de parler d’Elle-même absolument, comme Jésus parle de Lui-même, quand il dit : « Je suis la Lumière, la Vérité, la Vie. » Le « Vêtement de Soleil », mentionné dans l’Apocalypse, est son vêtement d’Absolu. Elle est si près de Dieu et si loin des autres créatures qu’on a besoin d’un effort de la Raison pour ne pas confondre. J’ose même dire, au risque de me confondre moi-même, que plus la Raison et la Foi grandissent, plus la Mère de Dieu grandit et qu’on devient de moins en moins capable de la délimiter, de la distinguer.
Ah ! je sais combien ces mots sont misérables ! Il ont du moins pour eux d’être adéquats à la misère de la pensée. Un ange même, si on pouvait entendre son latin sans être foudroyé d’amour dès la première syllabe ; comment expliquerait-il qu’on peut concevoir Marie sans concevoir la Trinité même et la discerner encore un peu dans l’éblouissement de la grande Ténèbre ?
A la Salette, Elle parle à la première personne comme Dieu seul peut parler. On a beaucoup remarqué cela. Des gens très-forts se sont élancés pour soutenir les murs de l’Église que ce langage allait, sans doute, jeter par terre ; pour expliquer — oh ! faiblement — que tous les prophètes canoniques se sont exprimés ainsi et qu’en cette rencontre, leur Reine admirable n’est, comme eux, qu’un porte-voix, rien de plus. Nul ne s’est avisé de demander comment la Mère de Dieu aurait pu s’exprimer autrement. Dans le Discours public, c’est toujours le Nom de son Fils accompagnant les reproches et les menaces. Il nous est ainsi montré qu’Elle parle, avant tout et uniquement, en qualité de Mère de Dieu, de Souveraine absolue, au point que ce Fils qui est le Créateur d’Elle-même a l’air de ne rien pouvoir sans sa permission. Essayez de remplacer la Première Personne par la Troisième, de lire, par exemple : « Dieu vous a donné six jours pour travailler, il s’est réservé le septième et on ne veut pas le lui accorder. » Aussitôt, c’est la parénèse d’un prédicateur quelconque et ce qui fait le caractère précis de ce célèbre Discours qui a étonné tant d’âmes, l’Autorité suprême, disparaît.
Il est bien entendu que Marie n’est pas Dieu, quoique Mère de Dieu. Cependant rien ne peut exprimer sa dignité. Théologiquement il est aussi impossible de l’adorer que d’exagérer le culte d’honneur qui lui appartient. La gloire de Marie et son excellence œcuménique défient l’Hyperbole. Elle est ce feu de Salomon qui ne dit jamais : « En voilà assez ! » Elle est le Paradis terrestre et la Jérusalem céleste. Elle est Celle à qui Dieu a tout donné. Si vous pensez à sa Beauté, ce sera une dérision de dire qu’Elle est la Beauté même, puisqu’Elle dépasse infiniment cette louange. Si vous voulez exalter sa Force et sa Puissance, vous n’aurez pas mieux à faire que de reconnaître qu’Elle est, en vérité, la dernière des créatures, puisqu’Elle a pu accomplir cet inimaginable prodige de s’humilier beaucoup plus bas que tous les abîmes avant lesquels Elle avait été conçue. Si vous désirez mourir, tous les mourants de bonne volonté sont dans ses Bras. Si vous demandez à naître, la Voie lactée jaillira de ses Mamelles pour vous nourrir. Quelque poète que vous fussiez, capable, si j’ose dire, d’étonner le Couple innocent sous les platanes du Paradis, vous auriez l’air de vendre à faux poids les plus fétides substances, vous ressembleriez à un négrier ou à un propriétaire de malheureux, si vous entrepreniez, — fût-ce en pleurant et à deux genoux ! — si vous rêviez seulement de dire un mot de sa Pureté qui fait ressembler à la sueur des damnés du plus bas enfer, les gouttelettes de rosée suspendues, un matin d’été, aux tissus d’argent et d’opale des aimables araignées des bois.
Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres.
L’Église militante subsisterait dix mille ans encore, et il y aurait des centaines de conciles dont chacun ajouterait une gemme inestimable à la parure de cette Reine, que cela ne ferait pas autant pour sa splendeur que ce témoignage d’Elle-même à Elle-même, dans le désert, en présence de deux pauvres petits enfants.
XIV
Identité du Discours public et du Secret de Mélanie. La plainte d’Ève.
La parole de Marie, toujours identique à la Parole de l’Esprit-Saint que l’Église nomme son Époux et qui la pénètre indiciblement, est toujours, par nature, en assimilations ou paraboles. Elle est, surtout, itérative, Dieu disant toujours la même chose et ne parlant jamais que de Lui-même, ainsi que je l’ai fait remarquer ailleurs[28]. Il fallait, par conséquent, que le Secret fût identique au Discours public et c’est en cela que se manifeste leur commune origine. Je ne me propose pas de les interpréter. D’autres l’ont essayé, avec plus ou moins de bonheur. Mais, précisément parce que la Parole divine est invariablement assimilée ou figurative, les prophéties sont invérifiables de ce côté de la vie, puisque, même leur accomplissement n’est qu’une autre figure de l’avenir. En ce sens, comme dans tous les sens, un prophète parle toujours. Defunctus adhuc loquitur.
[28] Le Salut par les Juifs.
Certaines menaces du Secret de la Salette, telles que la chute de Napoléon III, s’étant accomplies très-visiblement, on peut être sûr que cette catastrophe est elle-même préfigurative de quelque autre grande punition que nul ne peut deviner. J’oserais même dire que cette menace n’est pas étrangère à la chute colossale du premier Napoléon, car les prophéties n’appartiennent pas à la durée, non plus qu’à l’espace, et c’est une fête pour la pensée de les sentir palpiter au centre des temps d’où elles rayonnent sur toutes les époques et sur tous les mondes.
Donc identité nécessaire du Discours public et du Secret. Lorsque Marie dit aux Bergers : N’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants ? aussitôt se retrace en ma mémoire tout le 2e alinéa sur les prêtres et les personnes consacrées à Dieu, les quinze lignes citées plus haut. Même remarque pour les raisins qui pourrissent. Le Pain et le Vin sont une telle signification du Sacrifice !
Les pommes de terre vont continuer à se gâter et à Noël il n’y en aura plus. Quelqu’un m’a dit : « Les pommes de terre, ce sont les morts, et Noël, c’est l’avènement de Dieu. » Or jamais, depuis les grands prophètes hébreux, il n’avait été annoncé autant de massacres, de fléaux horribles, de pestes et de famines ; jamais, autant que dans le Secret, l’imagination ne fut conviée au spectacle de la terre engloutissant d’aussi prodigieuses multitudes !
Qu’il me soit permis de citer ici une lettre naïvement et singulièrement lumineuse qui me fut écrite, l’an dernier, par une amoureuse de Dieu :
« J’ai rêvé que je voyais passer beaucoup de monde que je ne connaissais pas. On entrait et on sortait. C’était un grand va-et-vient. Tout à coup une femme attirait mon attention ; elle avait quelque chose qui me touchait infiniment. Tout le monde étant parti, elle me dit ces mots extraordinaires : « On me croit SANS PÉCHÉ, je veux raconter mon passé. » Alors elle se mettait à chanter ou à parler, car ses paroles étaient comme un chant divin qui me pénétrait de douleur. C’était la plainte d’Ève. Je me suis réveillée toute navrée, toute abîmée dans la douleur et me demandant : — Où suis-je ? C’est la Salette, c’est Notre Dame de la Salette qui m’a parlé, c’est Ève qui pleure ! Ensuite le Discours de la Salette recommençait en moi, comme de lui-même. Je recevais le sens des mots, je déchiffrais avec facilité les paroles comme si j’en avais reçu la clef… De tout cela, il me reste peu dans l’esprit, l’état lucide s’est dissipé, et je n’ai plus que le souvenir d’une chose divine qui a passé à côté de moi… Avec son bras droit, Ève a cloué le Sauveur. — Avec son bras gauche elle le déclouera. — « Mon peuple », c’est tout le genre humain depuis le commencement. — C’est Ève qui parle en lançant son regard à travers les âges. — C’est elle qu’accablent les deux lourdes chaînes… »
Que pensez-vous de cet aspect nouveau du Miracle de la Salette, de cet élargissement surnaturel de notre horizon ? Mutans Evæ nomen. C’est Marie qui nous parle et c’est Ève qui nous parle. C’est la même source de vie, la même fontaine de pleurs. C’est pourquoi son vêtement, ou l’apparence de son vêtement, est si extraordinairement symbolique.
Oh ! ce vêtement ! Quand je pense à la si totale incompréhension d’un écrivain célèbre que nos catholiques ont cru précieux parce qu’il était venu vers l’Église d’un lieu très-bas, et qui tenta presque aussitôt de déshonorer la Salette, en ridiculisant ses images dont le symbolisme lui échappait, après avoir bafoué de ses adjectifs la Montagne elle-même qui l’avait assommé de sa grandeur ! Ce pauvre homme, qui croyait aimer Marie, est mort très-cruellement, peu d’années plus tard, en exécution, j’en ai peur, de la menace attachée au flanc du Commandement redoutable : Honora Matrem ut sis longævus super terram.
Il faut presque renoncer au sens des mots, lorsqu’il est question de tels objets. On ne peut plus savoir, par exemple, ce que c’est qu’un vêtement. Le tailleur d’images qui a fait les groupes de la Salette ne voulut être que l’écolier des deux enfants et, à cause de cela, son œuvre a, je pense, toute la valeur qu’elle pouvait avoir. Mais comment traduire, en marbre ou en bronze, un vêtement de prophéties, une robe ou une tunique de l’Esprit-Saint ? Car c’est bien cela que les bergers ont pu voir avec les yeux qui leur furent prêtés pour un instant.
Ils ont dit : « la Dame en feu ». Bossuet ou saint Augustin auraient-ils mieux dit ? On ne sculpte pas du feu, surtout du feu extra-terrestre. La face de la dame et le « bouquet de myrrhe » de Salomon pendu à son cou, le Crucifié vivant sur son sein, étaient comme enveloppés d’un feu essentiel que l’intensité de tous les volcans ensemble n’égalerait pas. Donc silence. L’or, le diamant, les pierres les plus précieuses, le soleil même, parurent à ces deux enfants comme de la boue.
XV
Persécution de Mgr Fava. Désobéissance, infidélités criminelles des Missionnaires.
La non-existence, après soixante ans, de l’Ordre des Apôtres des Derniers Temps est l’effet infiniment déplorable d’une désobéissance inouïe, non seulement à la Sainte Vierge qui avait exigé son institution, mais à Léon XIII qui ordonna formellement à Mgr Fava, évêque de Grenoble : « de prendre la Règle donnée par la Très-Sainte Vierge à Mélanie pour la faire observer aux Religieux et Religieuses qui sont sur la Montagne de la Salette ». Et Mélanie, reçue en audience privée, le lendemain, eut la consolation d’entendre le Saint-Père lui dire plusieurs fois : « Vous irez sur la Montagne avec la Règle que vous a donnée la Très-Sainte Vierge. Vous la ferez observer aux Religieux et aux Religieuses ». Cela se passait le 3 décembre 1878.
« Que s’est-il passé pour que rien ne se soit fait ? » écrivait-elle, dix-sept ans plus tard. — « Quelqu’un que je connais, s’il était à son lit de mort, à cette heure suprême où l’on dit adieu à tous les partis, à tous les intérêts terrestres et où les yeux n’aperçoivent qu’un Juge scrutateur des cœurs, pourrait nous le dire avant d’en avoir la vision dans l’autre monde. Et il pourrait aussi nous dire pourquoi les ordres du Saint-Père n’ont pas été suivis. »[29]
[29] Ce quelqu’un, à proprement parler, n’eut pas de lit de mort. Un matin, il fut trouvé mort sur son plancher, — comme, plus tard, Mélanie — mais, au contraire de la sainte fille, dévêtu, les bras tordus, les poings crispés, le visage, les yeux, exprimant l’effroi d’une horrible vision.
La constante hostilité de Mgr Fava, autrement active que celle de Mgr Ginoulhiac, bien qu’il ne fût talonné par aucun empereur, ressemble à un cas de possession diabolique. Cet inconcevable pontife, toujours accompagné de son instrument d’iniquité, le Père Berthier, des prétendus Missionnaires de la Salette, relançait sa victime jusqu’à Rome — où il étonna de son arrogance Léon XIII qui ne sut pas le briser, — et jusqu’au fond de l’Italie où elle avait espéré trouver un refuge, ne reculant pas même devant cette monstruosité d’essayer de la corrompre avec des billets de banque. — « J’ai ici quelques billets de cent francs pour vos menus plaisirs », osa-t-il lui dire. Jusqu’à son effrayante mort, il ne cessa d’agir contre elle et d’entraver sa mission par tous les moyens imaginables.
Elle avait écrit, le 3 janvier 1880 : « … Ce n’est pas malin que Mgr Fava ne veuille pas entrer dans mes vues qui sont toutes opposées aux siennes. Mes vues étaient de faire de la Montagne de la Salette un nouveau calvaire d’expiation, de réparation, d’immolation, de prière et de pénitence pour le salut de ma chère France et du monde entier. Je désirais que le lieu où Marie Immaculée a versé tant de larmes fût un lieu saint, un modèle, et que l’on y observât rigoureusement la sainte Loi de Dieu, la Loi du Dimanche, et que ni les Pères ni les Religieuses ne fissent aucun négoce, laissant aux séculiers le soin de vendre des objets de piété. »[30]
[30] Notre Dame de la Salette et ses deux Élus. 160 lettres de Mélanie. Paris, Weibel, 9, rue Clovis.
Autre plainte, le 8 septembre 1895 : « … Que c’est donc triste de voir ce saint lieu habité par des incroyants ! Dès le commencement, je me consolais en pensant que cette Montagne, où Marie avait versé des larmes, serait, un jour, habitée par des âmes modèles de l’exacte observance de la loi de Dieu, des âmes humbles, charitables, dévouées et zélées ; que ce saint lieu deviendrait et serait le foyer de la pénitence, de l’expiation et de la continuelle prière pour les besoins de l’Église et la conversion des pécheurs !… J’ai été trompée ; je ne leur en veux pas ; ils n’ont rien compris de la miséricordieuse Apparition ; ils n’ont pas la vocation religieuse et apostolique ; ils sont des membres disloqués. Que Dieu les éclaire ! »
La présence des Missionnaires prétendus, installés et prospérant, un demi-siècle, sur sa Montagne, la crucifiait : « … Ce sont les anciens missionnaires », écrivait-elle, le 19 décembre 1903, « qui ont détruit le pèlerinage ; ce sont eux, hélas ! qui ont osé découronner Notre Dame de la Salette ;[31] ce sont eux qui, complices de Mgr Fava, ont refusé, contre l’ordre du Pape, d’accepter la Règle de la Mère de Dieu ; ce sont eux qui ont calomnié le si bon et si humble Maximin et qui lui ont refusé un morceau de pain !… » En 1902, ils avaient demandé à Mélanie, dans leur sacristie : « Que va-t-il arriver ? » — « La Madone, répondit-elle, va vous balayer. » Déjà Maximin, un peu avant sa mort, arrivée le 1er mars 1875, avait dit en parlant d’eux : « Ils descendront de la Montagne et n’y remonteront pas. » Décidément les deux Bergers étaient mieux informés de l’avenir que ces soi-disant religieux, le P. Berthier, par exemple, disant : « Après tout, nous sommes propriétaires des lieux de l’Apparition. Nous les avons achetés par acte notarié en bonne et due forme : personne ne peut nous déloger. » Adorable balayage ! « Ce qui se serait fait dans la miséricorde — avait dit encore Mélanie — se fera sur des ruines. »
[31] Expulsés de la Sainte Montagne, les anciens Missionnaires emportèrent la caisse, les vases sacrés couverts de pierreries et jusqu’au Diadème de la Sainte Vierge !!! Il fallut recourir au Pape pour leur faire rendre ces richesses du Pèlerinage.
La douleur de cette profanation lui fut un martyre. Son admirable correspondance en est remplie et on peut bien dire qu’elle en est morte après en avoir constamment vécu. Elle ne pouvait pas se mettre à genoux, parler à Dieu ni parler aux hommes, sans que cette épine perçât son cœur. « Ceux qui étouffent la vérité… Le matériel offusque leur intelligence… Je suis indignée contre l’esprit de mensonge des Pères de la Salette… Ils ont horreur de ce Secret qui lève un coin du voile… Malheureux religieux qui ne sont pas fidèles ! gémissait-elle ; oh ! combien il y en a qui arriveront au terrible Jugement de Dieu, avec les mains et le cœur vides, mais les yeux pleins, pleins du désir des biens de la terre et vides de bonnes œuvres ! Prions, prions… Notre pauvre France est bien malheureuse et bien malade ; mais ce ne sont pas les personnes qui ne croient à rien qui offensent le plus la Majesté Divine ; les personnes qui appartiennent au démon font les œuvres du démon. Ce sont les âmes chrétiennes, les Chandeliers de l’Église, le Sel de la terre, qui ne font plus leur office… La divine Marie n’a pas parlé pour ne rien dire, ni pour que ses sages avertissements soient ensevelis… Les excuses que certaines personnes donnent pour ne pas croire au Secret, ne sont que des accusations contre elles-mêmes. Pour ne pas changer de vie, il est plus facile de dire que l’on ne croit pas au Secret, ou bien qu’il est exagéré, que le mal n’est pas si grand ; que la Très-Sainte Vierge n’a pas pu se plaindre du sel de la terre, etc., etc. Ces raisonnements-là, on devrait me laisser faire à moi, ignorante comme je suis ! Mais ils me semblent honteux dans la bouche des personnes tant soit peu doctes, sinon pieuses. Que nous dit l’Écriture Sainte, l’Ancien et le Nouveau Testament ? Comment parle-t-elle du prêtre ?… Qui a demandé le crucifiement de notre doux Sauveur ?… Les hérésies, par qui ont-elles commencé ?… En 93, quelles furent les premières personnes qui adhérèrent à la disparition de la monarchie ? etc., etc. Quelles sont les personnes qui allaient contre l’infaillibilité du Pape ?… Et aujourd’hui, qui sont ceux qui se récrient contre le Secret de la Vierge Marie ?… Le Sel de la terre !… »[32]
[32] Notre Dame de la Salette et ses deux Élus.
XVI
Dons prophétiques de Mélanie.
Après ce qui vient d’être lu, on peut aisément comprendre l’exaspération de la multitude superbe des ecclésiastiques même honorables, surtout honorables, mais contempteurs des exigences de la Sainteté ou de l’Héroïsme.
Il ne serait pas hors de propos de rappeler ici l’admirable formule du philosophe Blanc de Saint-Bonnet : « Le clergé saint fait le peuple vertueux, le clergé vertueux fait le peuple honnête, le clergé honnête fait le peuple impie. » En sommes-nous encore seulement au clergé honnête ? On a pu se le demander en 1789. Pourquoi pas aujourd’hui ? Il me semble qu’après tant de grâces et tant de crimes, le collier de malédictions doit être infiniment plus somptueux. Pourquoi n’en serions-nous pas au diabolisme tout pur ? Il est bien certain, il est d’observation facile et directe que le seul nom, je ne dis pas, de la Salette, mais du Secret de Mélanie, ou simplement le nom de Mélanie tout court suffit, en France, pour agiter les séminaires et les sacristies, pour déséquilibrer un grand nombre de nos évêques. Il a plu à Marie de se servir d’une petite bergère pour épouvanter de puissants pasteurs, comme si elle eût été un molosse devant des loups fort timides. Et ribedit… Et subsannabit.
Alors quoi ? C’est donc bien vrai que nous sommes des maudits ? S’il ne s’agissait que d’une imposture aisément ou malaisément démontrable, il n’y aurait pas tant de vacarme. Mais il est prouvé infiniment et indiscutablement, par des miracles de guérisons, par des miracles de conversions, par des miracles de prophéties, que c’est la Mère de Dieu, la Mère de la Vérité éternelle qui a parlé de Sa bouche et voilà ce qui ne peut pas être supporté.[33]
[33] L’Évangile est-il fermé, oui ou non ? me demandait, il y a plus de 25 ans, un assomptionniste fameux, ennemi des prophéties et des illuminations exceptionnelles. — Moins que vous, mon cher père, lui répondis-je. Ce n’était pas très-spirituel, mais on fait ce qu’on peut, dans le dernier carré.
Ces bergers si obstinés dans leurs témoignages et dont il n’y avait pas moyen de « plomber » les lèvres, il ne suffisait pas de faire croire qu’ils étaient des âmes perdues, mille fois indignes de la grâce inouïe qu’ils reçurent, dont la mission, d’ailleurs, était bien finie depuis le Discours public ; il fallait surtout cacher, en même temps que leurs vertus, leur don surhumain de prophétie, ce qui était fort difficile.
En mars 1854, — on est prié de remarquer la date — Mélanie annonçait déjà les Prussiens, les désignant par leur nom, et l’incendie de Paris. Résumant le règne de Napoléon III en trois mots : Hypocrisie, Ingratitude, Trahison, l’empereur, pour elle, était « l’hypocrite, la fourbe, l’ingrat, le misérable, le cynique, le traître, le persécuteur de l’Église et du Pape, détrônant Dieu pour couronner le démon » ! Non contente de ce langage, elle se livrait à des actes étrangement significatifs. On sait qu’elle quitta le couvent de la Providence à Corenc, en 1854, pour être envoyée en Angleterre ; or, après son départ, on remarqua ces mots qu’elle avait gravés dans le bois de son pupitre à l’aide d’un canif : « Prussiens 1870 ». Encore à Corenc, la maîtresse de classe lui donna, un jour, une carte de France à étudier. La pauvre enfant se mit à pleurer et biffa d’un trait l’Alsace et la Lorraine. Le 28 novembre 1870, après les désastres, elle écrivait à sa mère : « Il y a 24 ans que je savais que cette guerre arriverait ; il y a 22 ans que je disais que Napoléon était un fourbe, qu’il ruinerait notre pauvre France. »
Dans d’autres admirables lettres, elle explique ce qu’elle appelait sa « Vue »[34]. Elle avait réellement la vision actuelle et universelle des choses futures « et tout cela dans une seule parole qui s’échappe des lèvres de Celle qui fait trembler l’enfer, la Vierge Marie ». « … Je trouve très-difficile de rendre une chose qui n’a pas de comparaison… Quand la Sainte Vierge me parlait, je voyais s’exécuter ce qu’elle disait ; je voyais le monde entier, je voyais l’œil de l’Éternel ; c’était un tableau en action ; je voyais le sang de ceux qui étaient mis à mort et le sang des martyrs. » « … La Sainte Vierge, EN UN SEUL MOT, peut dire et faire comprendre de quoi écrire pendant cent ans… Elle prononçait toutes les paroles, soit du Secret, soit des Règles, et je pouvais deviner ou pénétrer tout ce qu’elles impliquaient. Un grand voile était levé, les évènements se découvraient à mes yeux et à mon imagination, à mesure que parlait Marie et, devant moi, se déroulaient de grands espaces ; je voyais les changements de la terre, et Dieu, immuable dans sa gloire, regardait la Vierge qui s’abaissait à parler à deux points. » (Elle et Maximin)[35].
[34] Depuis l’Apparition, dit l’abbé Félicien Bliard, la Bergère a toujours conservé une vue claire et distincte de toutes les parties du Secret, bien qu’il soit d’une grande étendue et tort complexe ; elle a gardé le souvenir fidèle de toutes les paroles de la Très-Sainte Vierge et l’intelligence de tout ce qu’elle a entendu. En même temps que la Vierge parlait à la petite Bergère, celle-ci était élevée à une sublime vision dans laquelle elle voyait clairement tout ce qui lui était dit. Et pendant un quart de siècle, rien ne lui a échappé, tout est resté fidèlement gravé dans son esprit. De là cette connaissance si assurée qu’elle semble avoir de l’avenir. Dans les longs entretiens que j’ai eus avec elle, j’ai été frappé de la lucidité, de la précision, de la fermeté inébranlable de ses idées. En la ramenant sur le même sujet, je la trouvais toujours semblable à elle-même, sans ombre d’hésitation. Du reste, elle est sobre de paroles et je l’ai trouvée admirable de simplicité, de candeur et de prudence. Lorsque, dans nos conférences, je touchais à des points qu’elle ne doit pas encore découvrir, j’avais lieu d’admirer son silence ou l’adresse avec laquelle elle savait éluder toute réponse. »
[35] Notre Dame de la Salette et ses deux Élus. La correspondance de Mélanie (160 lettres) donne à ce livre un intérêt extraordinaire et surnaturel. On a comme la sensation d’avoir heureusement escaladé la Montagne des Prophètes qui est « au-dessus du globe de la terre », d’après Anne-Catherine Emmerich.
En 1871, elle écrivit à Thiers, le priant, l’adjurant d’enlever la statue de Voltaire dont la présence dans Paris était, à ses yeux, un épouvantable danger pour la France entière. Elle ajoutait que, si le gouvernement ne faisait pas observer les Commandements de Dieu, les châtiments arrivés déjà ne seraient rien en comparaison de ceux à venir. On pense l’accueil qui dut être fait à cette lettre par l’octogénaire funambule.
XVII
Dons prophétiques de Maximin.
Quel homme a été plus vilipendé que Maximin ? Ceux même qui lui devaient tout et qui l’ont laissé périr de misère dans leur voisinage, les prétendus Missionnaires, abusèrent horriblement de leur prestige sacerdotal pour déshonorer ce pauvre qui les avait enfantés, qui les avait vêtus et nourris, qui leur avait donné ses montagnes et son ciel et le Paradis dans le cœur, s’ils avaient voulu ![36] On sait que les vrais chrétiens sont les plus désarmés des hommes, puisque la Charité et l’Humilité les empêchent de se défendre. Mélanie « aventurière », Maximin « ivrogne », épithètes indécollables ! On a vu des pèlerins épouvantés de l’avenir éternel de cet Alexis dans le réduit de la maison de sa Mère.
[36] L’ancien maire de Corps, M. Barbe, a, dans ses mains, un billet de 200 fr. (je crois) que Maximin avait emprunté aux Missionnaires pour ne pas mourir de faim. Il l’a retiré après la mort de Maximin, l’a payé afin d’avoir cette preuve de leur dureté et de leur avarice. M. Barbe, à qui j’ai écrit vainement pour avoir une photographie de ce document, vit-il encore ?
Or voici le témoignage de Mélanie : « Bon et loyal Maximin !… Je crois qu’il a beaucoup souffert et toujours en silence ; en vérité, je suis couverte de confusion quand je vois combien je suis éloignée de sa vie toute cachée en Dieu ; et, si je parviens à arriver au ciel, je ne toucherai pas même les chevilles de ses pieds. Souvent je le prie de m’obtenir cette générosité d’âme qui me serait si nécessaire… je vous remercie beaucoup de la précieuse photographie du bon Maximin, je l’ai reconnu à ses yeux candides et innocents. Je pense toujours à lui et à tout ce qu’il a souffert avec une extraordinaire patience, avec ce grand esprit de foi qui lui faisait voir Dieu en tout ou les instruments de Dieu dans les personnes qui le faisaient souffrir… » Virginitate clarâ floruit, fut-il dit à ses funérailles. « Pas de De Profundis sur sa tombe, il n’en a pas besoin ; chantons le Gloria Patri et le Te Deum, il lui en surviendra un surcroît de gloire au ciel où il habite. » C’est Mélanie qui parle encore.
Maximin, lui aussi, avait vu, longtemps à l’avance, le péril prussien : « L’Italie une, écrivait-il en 1866, est l’ennemie de la France comme le poison est l’ennemi de l’homme. Tous les Français qui ont du sang dans les veines devraient voler au secours de Rome et abattre l’unification italienne comme on abat une vipère. Les Prussiens, qui n’ont d’affinité avec les Italiens que par leur haine contre la religion de Notre Seigneur Jésus-Christ, s’uniront, un jour, à eux pour nous punir de ce que nous n’avons pas été fidèles à notre droit d’aînesse de défendre et de protéger en tout et partout la Religion et la Papauté… J’ai grand’peur que notre ferveur pour l’Italie et nos complaisances pour la Prusse ne se tournent bientôt contre nous, et ce jour n’est pas loin. »
Le 29 juillet 1851, Maximin avait dit à un personnage absolument digne de foi, M. Dausse, ingénieur à Grenoble, qui a laissé des Souvenirs curieux : « Quand Paris brûlera, il y aura quatre rois autour », ce qui s’est réalisé à la lettre. (Les rois de Prusse, de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe.)
Le même ingénieur raconte aussi que, avant la guerre de Crimée, — en 1854 — M. Michal, curé de Corenc, affirmait, en présence de Maximin, que l’Empereur, dans une réunion diplomatique aux Tuileries, avait quitté son trône pour tendre la main à l’Ambassadeur de Russie, que, de là, naturellement, l’opinion s’était accréditée qu’il n’y aurait pas guerre avec cette puissance. « Alors, poursuit le narrateur, Maximin vient se mettre devant lui, les bras croisés et répond carrément : — Eh ! bien, moi, je vous dis qu’il y aura guerre avec la Russie !… »
Autre fait plus étonnant. Maximin se trouvant sur la Montagne, le 18 ou 19 septembre 1870, on parla de la prédiction de Mélanie : Paris sera brûlé. L’un des assistants donna aussitôt l’explication naturelle : « Ce sera par les Prussiens. » — Non, non, répliqua Maximin, ce n’est pas par les Prussiens que Paris sera brûlé, c’est PAR SA CANAILLE.
Le 4 décembre 1868, Maximin était reçu à l’Archevêché de Paris, Mgr Darboy, si admirablement domestiqué par l’Empereur, comme on sait, ayant désiré le voir. L’entrevue, racontée par Maximin, fut assez longue. Sa Grandeur qui, sans doute, avait espéré contraindre le berger à lui dévoiler son secret, parla de manière à scandaliser profondément son auditeur qui avait été zouave pontifical, accusant la Sainte Vierge d’exagérer les égards qu’on doit à la Papauté et de n’avoir fait que des prophéties de hasard. — « Moi aussi, je ferais bien des prophéties de cette force-là ! » osa dire cet archevêque. Enfin, s’exaspérant jusqu’au blasphème : — « Après tout, qu’est-ce qu’un discours comme celui de votre prétendue Belle Dame ? Il n’est pas plus français qu’il n’a le sens commun… Il est stupide, son discours ! Et le Secret ne peut être que stupide… Non, je ne puis, moi, archevêque de Paris, autoriser une dévotion pareille ! »
Maximin, humilié pour ce prince de l’Église qui s’oubliait tellement devant lui, voulut que Notre Dame de la Salette eût le dernier mot. — « Monseigneur, répondit-il avec force, il est aussi vrai que la Sainte Vierge m’est apparue à la Salette et qu’elle m’a parlé, qu’il est vrai qu’en 1871, vous serez fusillé par la canaille. » Trois ans plus tard, à la Roquette, on assure que le prélat, prisonnier, répondit à des personnes qui voulaient faire des tentatives pour le sauver : — « C’est inutile, Maximin m’a dit que je serais fusillé. »
Le célèbre avocat de la Salette, Amédée Nicolas, raconte ce fait dont il fut témoin sur la Montagne, en août 1871 : « Un savant professeur de théologie et son ami, curé dans une grande ville, étaient venus à la Salette, avec une douzaine d’objections préparées et étudiées d’avance, pour les proposer à Maximin, lorsqu’il quitterait son échoppe, pour venir, sur la demande des pèlerins (qui le préféraient aux missionnaires), faire le récit du Miracle. Lorsque Maximin eut achevé, le professeur proposa la première objection. Maximin se borna à dire : « Passez à la seconde. » De même pour les seconde, troisième et quatrième. A la cinquième, il répondit en quelques mots. Cette réponse fit aussitôt crouler les cinq objections et cet écroulement entraîna celui des sept autres. Voyant cela, ce professeur et ce curé nous dirent à nous-mêmes, car nous étions à côté d’eux : « Ce jeune homme est toujours dans sa mission ; il est assisté par la Sainte Vierge, aujourd’hui comme aux premiers jours ; c’est évident pour nous. Aucun théologien, fût-il le plus savant du monde, n’aurait pu faire un pareil tour de force. Tout cela est certainement surhumain. Il nous a mieux prouvé le Miracle qu’il n’eût été possible de le faire par les plus fortes démonstrations. »[37]
[37] Défense et explication du Secret de Mélanie. Nîmes, 1881.
La vie de Maximin a été des plus accidentées. Après avoir passé quelques années dans un séminaire, il fut soldat, puis étudiant en médecine. Mais il échoua partout et se vit réduit à servir des ouvriers pour vivre, gagner sa vie.
Se trouvant à Paris dans le plus grand dénûment, il engagea un de ses vêtements au Mont-de-Piété. Un jour, à bout de ressources, et n’ayant plus rien à manger, il entre à Saint-Sulpice et va s’agenouiller devant l’autel de la Sainte Vierge. « J’ai bien faim, dit-il, ma bonne Mère, vous allez donc me laisser mourir de faim ? Et pourtant, tout ce que vous m’avez commandé, je l’ai fait. J’ai fait passer à tout votre peuple les graves et solennels avertissements que vous êtes venue apporter. Encore quelque peu et je vais tomber d’inanition. Si vous ne voulez pas me tirer de la misère où je suis, alors je vais m’adresser à votre époux saint Joseph qui, lui, aura bien pitié de moi ! »
Affaibli par un jeûne prolongé, il ne tarde pas à s’assoupir. Un homme qu’il ne connaissait pas le réveille, l’invite à le suivre chez un restaurateur et lui fait servir un copieux repas. Quand il est rassasié, l’inconnu paye le maître d’hôtel et dit à Maximin d’aller au Mont-de-Piété retirer l’habit qu’il y a engagé. Il ajoute qu’il trouvera dans la poche de cet habit un billet qui le mettra à l’abri de la misère. Aussitôt il disparaît. Maximin n’a jamais su qui était cet homme. Comment cet inconnu savait-il qu’il avait engagé son habit au Mont-de-Piété ? Comment savait-il qu’il y avait dans la poche de cet habit un billet assurant l’avenir de Maximin ? Ce dernier, ne pouvant expliquer naturellement une chose aussi extraordinaire, a toujours cru que cet étranger était saint Joseph.
Docilement, Maximin se rend au Mont-de-Piété et trouve, en effet, dans la poche de son habit, un testament qu’une personne charitable avait fait en sa faveur. Par ce testament on lui offrait de le recevoir dans une famille et on lui laissait quinze mille francs pour subvenir à ses besoins. Comment ce testament se trouvait-il dans la poche de l’habit de Maximin ! Il ne le sut jamais. Mais quelle était la valeur de cet écrit ? Maximin le montra à un notaire qui le trouva en bonne forme et fit les diligences nécessaires. On lui versa donc quinze mille francs avec lesquels il entreprit un commerce de bestiaux où il se ruina[38]. Sa mission exigeait qu’il vécût et mourût dans l’indigence. Combien d’autres histoires du même genre !
[38] Mélanie, Bergère de la Salette, et le cardinal Perraud. Paris, Chamuel, 1898.
J’entends d’ici le chœur immense des voix sacristines : « La sainteté de Mélanie et de Maximin, et leur état de prophètes ! Mais, monsieur, cela renverse toutes nos idées ! On ne nous fera pas croire que tant de bons chrétiens, tant de vénérables pasteurs, depuis tant d’années, n’en aient rien su et qu’une légende contraire ait pu s’établir ! Cette supposition est déraisonnable. » Cela me remet en mémoire la belle réponse du commis-voyageur à qui on parlait du Palais des Papes à Avignon : « Quelle bonne blague ! S’il y avait eu des papes à Avignon, ça se saurait ! » Eh ! sans doute. Ça se sait même un peu, mais c’est une règle sans exception que, pour savoir, il faut s’instruire avec la candeur d’un enfant et l’humble bonne volonté de ces autres pasteurs à qui les anges de Noël promirent autrefois « la paix sur la terre ». « Invenietis infantes, pannis involutos et positos in præsepio. »[39]
[39] Je demande pardon pour la liberté que j’ai l’air de prendre avec le texte de saint Luc, mais il m’est impossible de ne pas me souvenir de Noël, quand je pense aux deux sublimes enfants pauvres sur leur Montagne.
L’ignorance, coupable ou non, du plus grand fait de l’histoire moderne et de sa conséquence immédiate, à savoir l’éminente sainteté des deux Témoins, n’empêchera pas ceux-ci de continuer leur mission du fond de leurs tombes que l’Église, un jour, nommera peut-être miraculeuses. Defuncti adhuc loquuntur. Cette ignorance, monstrueuse dans tous les cas, n’empêchera pas non plus l’espérance de quelques âmes, ni les centaines de millions de bras tordus par le désespoir, à l’heure marquée.
On se rappelle que le Secret de Mélanie a été publié en 1879, avec l’imprimatur de Mgr Zola, évêque de Lecce. Cette formule latine, significative, pour la sainte fille, de tant d’amertumes, de tribulations et de combats, resta dans sa mémoire, étrangement et profondément.
« Puisqu’on ne veut pas du Message, remède à nos maux, la divine Justice vengera l’ingratitude des hommes et donnera l’IMPRIMATUR aux fléaux annoncés par la Reine des Anges !!! » Ainsi s’exprimait la Bergère de la Salette, le 23 mai 1904.
XVIII
Les Évêques de Grenoble à Soissons.
Oh ! le beau livre à faire ! Démontrer méthodiquement l’identité absolue du Discours public avec le Secret de Mélanie et l’éternelle impossibilité de les séparer, de manière à faire éclater l’unité profonde et magnifique de la Révélation du 19 septembre. Sans doute, en ces choses qui sont de Dieu, l’évidence parfaite est inespérable, mais ne serait-ce pas beaucoup d’entrevoir au moins ceci : que le Discours et le Secret se renversent l’un dans l’autre continuellement, comme une figure dans son miroir, comme l’invisible dans le Visible, comme le Créateur dans la Créature ?…
C’est inconcevable que ce travail n’ait pas été fait encore. J’y ai bien pensé et je le ferai peut-être un jour, si Dieu m’aide. Mais, sans parler de mon insuffisance qui est à faire peur, il est certain qu’ici une telle étude semblerait un hors-d’œuvre monstrueux. Songez qu’il faudrait faire intervenir Isaïe, « le voyant des choses futures pour la consolation de ceux qui pleurent sur la Montagne[40] » ; Isaïe, en son XXIVe chapitre où il parle du « Secret de Dieu, si redoutable à quiconque en est le dépositaire, et de la prévarication des transgresseurs. » Ce chapitre, écrit il y a vingt-six siècles, est un écho merveilleusement anticipé du Secret de Mélanie et le Discours public de la Salette fait entendre cet écho, tout à fait imperceptible sans lui. C’est le sens de la dernière parole de Marie : Faites-le passer à tout mon peuple. Faites-le passer, au moins, aux générations de vingt-six siècles.
[40] Ecclésiastique, XLVIII, 27.
Encore une fois, je ne me charge pas de cet immense labeur d’interprétation qui exigerait, je le crains, l’intelligence miraculeusement illuminée d’un saint. Mais c’est quelque chose de pressentir cette concordance colossale et d’en avertir les humbles qui cherchent Dieu amoureusement[41].
[41] Où n’entraînerait pas un tel travail ? Il faut une longue étude des Livres Saints pour savoir combien il est difficile de trouver son chemin dans la forêt toujours vierge des Assimilations. Exemple : Le Discours parle des noix qui deviendront mauvaises. Or, la Vulgate les nomme exactement six fois, cinq fois dans l’Exode, où elles prêtent leur forme aux bobèches du Chandelier du Tabernacle, et une seule fois dans le Cantique des Cantiques, lorsqu’il est question de Marie qui descend dans son jardin : « Qui est Celle qui vient, se levant comme l’aurore, belle comme la lune, élue comme le soleil, terrible comme l’armée des osts ordonnée ? Je suis descendue dans le jardin des noix, afin de voir les pommes des vallées, et pour regarder si la vigne était en fleur et si germinaient les grenades. » Cant. VI, 9 et 10. Ce texte, lu à la Salette, par un chrétien attentif, pourra lui sembler un peu formidable.
La réalité du Secret de Mélanie n’est pas niable, puisque même ceux qui n’en font pas de cas sont forcés, chaque jour, à l’endroit précis où la Sainte Vierge s’est montrée, de confesser qu’Elle a donné un secret à chacun des deux bergers et d’alléguer, en même temps, on ne sait quoi pour expliquer leur inexcusable incrédulité.
C’est accablant de penser que, depuis que le Secret de Mélanie est connu, à savoir depuis quarante ans, il ne s’est pas rencontré, sur le siège épiscopal de Grenoble, un seul pontife capable de sentir l’honneur inexprimable d’être chef d’un diocèse où la Mère de Dieu a daigné prophétiser Elle-même ; confiant, pour toute la terre, à deux enfants de ce diocèse incroyablement privilégié, le Message inouï de l’impatience divine à son dernier terme et l’annonce, — conditionnelle, sans doute, mais pour quel délai ? — du dernier Déluge !
J’ai appris avec stupéfaction, — persuadé que certain rôle n’était plus tenable — que le titulaire actuel, Mgr Henry, a, tout dernièrement, à la Salette même, exprimé publiquement des doutes sur le Secret, demandant des preuves !!! des affirmations explicites et formelles de la Cour de Rome, comme si les approbations, les ORDRES même de Pie IX et de Léon XIII ne suffisaient pas ![42] Quelle honte ! Il est absolument impossible que Mgr Henry ne connaisse pas toute cette histoire, c’est-à-dire la désobéissance épouvantable de son prédécesseur Fava dont la fin devrait le faire trembler. Il ne peut pas ignorer le mensonge constant des opposants et leur diabolique esprit de calomnie contre une stigmatisée qu’il sera forcé, un jour, — si Dieu permet qu’il vive — de faire honorer par tous ses prêtres. Il est donc en état de prévarication caractérisée, sciens et prudens, ennemi sagace et déclaré de la Mère de Dieu. Sa seule excuse — combien misérable ! — serait la pusillanimité, l’indécision invincible, l’irrésolution chronique, le lanternement sempiternel.
[42] C’était le 14 juillet 1907. Mgr Henry parlait, du haut de la chaire de la Salette, à plus de mille pèlerins : « Vous êtes venus en foule… en cette Fête nationale et MARIALE !!!? » leur disait-il, signifiant ainsi une sorte de plain-pied festival entre les assassins de la Bastille et Notre Dame des Sept Douleurs.
« … Monseigneur expose ensuite le Fait de la Salette… Il distingue avec soin le Message public et le Message secret. Les enfants reçurent l’ordre et la mission de « faire passer le premier à tout le peuple de Marie », c’est-à-dire au monde entier (ce que la haine n’a pas permis) ; le second n’était destiné qu’aux Bergers eux-mêmes (Démenti épiscopal à la Sainte Vierge qui avait dit à Mélanie : Vous pourrez le publier en 1858) qui, parfaitement conscients de cette distinction nécessaire (?) et toujours prêts à redire le Discours de la Belle Dame, ne consentirent, après cinq ans de silence et de réserve absolue, à révéler leurs Secrets qu’au Pape seul. A ce propos, Sa Grandeur met en garde les fidèles contre tous les écrits et commentaires fantaisistes qui circulent et prétendent reproduire le « Secret de Mélanie ». (Reproduction bénie par Pie IX, approuvée par plusieurs évêques, encouragée, 25 ans, par le silence de Léon XIII. Mais cela ne suffit à aucun évêque de Grenoble.) Encore une fois, le Pape seul a pris connaissance de ce secret en 1851 ; et rien ne prouve (!!!) que les élucubrations publiées récemment soient conformes au texte primitif… L’Évêque de Grenoble attend que Rome ait parlé. (Toujours même tactique du Démon. Si Rome parlait, on lui répondrait comme Fava : « Prouvez-moi que vous avez raison. »)
Annales de Notre-Dame de la Salette, août 1907.
Le jour même de sa prise de possession, cet évêque de Grenoble — de Grenoble ! — disait : « A cette heure, la difficulté n’est pas de faire son devoir, mais de savoir où il est. » Parole que reprenait l’évêque d’Orléans, le 26 août 1902, à Notre-Dame de la Délivrance : « Il est toujours facile de faire son devoir, il est plus difficile de le connaître. » Une analogie fera comprendre l’énormité de cette reculade.
En mars 1814, la France, piétinée, violée, dévorée par six cent mille soldats étrangers, allait être délivrée par Napoléon. Une stratégie divine, à laquelle peuvent être comparés seulement les plus grands prodiges d’Annibal, allait tout sauver. L’atroce Blücher était entre les deux mâchoires de l’étau où l’homme d’Iéna et de Montmirail allait broyer ses soixante mille Prussiens. Par la volonté de Dieu, le manque de volonté d’un seul homme fit manquer la plus belle de toutes les victoires.
Ce général Moreau, ce désolant capitulard de Soissons, n’était pourtant pas une âme vendue, ni un soldat sans courage, on l’a dit du moins. C’était simplement un médiocre, un imbécile sans résolution ni fierté, qui pensa qu’il y avait mieux que d’obéir, et dont la vile prudence fut un arrêt de mort pour des multitudes. Celui-là, aussi, se demanda où était son devoir, oubliant la consigne qu’il n’avait qu’à exécuter rigoureusement, dans les termes de l’Ordonnance sur le service des places de guerre, c’est-à-dire « en épuisant tous les moyens de défense, en restant sourd aux nouvelles communiquées par l’ennemi et en résistant à ses insinuations comme à ses attaques. » Le décret impérial de 1811 portait cette instruction quasi prophétique : « Le gouverneur d’une place de guerre doit se souvenir qu’il défend l’un des boulevards de notre royaume, l’un des points d’appui de nos armées et que sa reddition, avancée ou retardée d’un seul jour, peut être de la plus grande conséquence pour la défense de l’État et le salut de l’armée. » « Quand un soldat commence à se demander où est son devoir, dit à ce propos, l’excellent historien Henry Houssaye, il est bien près de n’écouter plus que son intérêt. »
La Salette est probablement le dernier boulevard du Christianisme, et voilà quarante ans que cette forteresse capitule !
XIX
Sacerdoce profitable. Vanité des œuvres en pleine désobéissance. Châtiments. Ténèbres.
Le secret de l’hostilité sacerdotale contre le Secret de Mélanie, c’est qu’il faudrait, l’acceptant, renoncer au sacerdoce profitable, dire adieu au casuel, aux tarifs, aux classes, à l’exécrable son de l’argent dans les églises. En supposant même un clergé d’une pureté de mœurs admirable, où est le prêtre qui oserait déclarer un degré quelconque d’horreur pour ce trafic des « vendeurs de colombes » et des « changeurs », dans la Maison du Père ainsi transformée en une « caverne de brigands » ? Car telle est la précision du Texte évangélique. Où est le curé de paroisse qui oserait donner aux Amis de Dieu, aux va-nu-pieds qui lui sont si chers, la première place, en reléguant les riches, avec leurs prie-Dieu capitonnés, au bas de l’église, le plus loin possible de l’autel ? Sancta sanctis, non canibus. Cet audacieux serait aussitôt dénoncé par tous ses confrères et sévèrement blâmé par l’autorité diocésaine[43].
[43] Les prie-Dieu capitonnés. Prévarication dénoncée par saint Jacques, II, 2, 3, 4.
Il s’agit bien de chérir la pauvreté et l’humiliation ! La lettre de l’Évangile n’engage personne. Elle pouvait convenir aux premiers Apôtres ou à quelques moines poussiéreux du onzième siècle ; elle ne vaut rien pour des sulpiciens que l’esprit a vivifiés et qui sont forcés d’aller dans le monde. Puis il est toujours facile de tourner en conseil de perfection le précepte vraiment excessif de tout haïr, de tout quitter, de tout vendre, pour devenir les disciples et les compagnons de Jésus-Christ.
La Sainte Vierge ayant parlé fortement du clergé : dans le Discours, d’abord, d’une manière très-enveloppée ; dans le Secret ensuite, explicitement[44], il a bien fallu que le « cloaque » protestât — à la manière des cloaques, en exhalant l’asphyxie. Le monde chrétien ne respire plus. En 1846 tout était déjà perdu. Un remède unique, surnaturel, fut apporté d’en haut par la Mère de Dieu qui pleurait. Le « Père de famille, planteur de la Vigne et constructeur de la Tour », pouvait-il bien croire que cela ferait quelque chose ? La Sagesse éternelle pouvait-elle se dire : Verebuntur Matrem meam ? La fumée du cloaque étouffa cette Révélation, si parfaitement que les bons prêtres eux-mêmes, trompés depuis deux générations de prêtres, avouent leur ignorance du remède. Dès lors, comment dire suffisamment la vanité des œuvres accomplies en pleine désobéissance ?
[44] Les chefs, les conducteurs du peuple de Dieu ont négligé la prière et la pénitence… 5e paragraphe du Secret.
Ceux qui conduisent les charrettes, est-il dit dans le Discours. Ce rapprochement saisira les personnes habituées au mystère des concordances. « Ceux qui conduisent les charrettes » ne sont-ils pas évidemment les prêtres qui ne savent pas parler sans mettre le nom de mon Fils au milieu ? Pater mi, pater mi, currus Israël, auriga ejus. IV Reg. II, 12, XIII, 14.
« On ira à la Salette », écrivait un excellent prêtre, « on ira à Lourdes, à Paray-le-Monial, à Rome, à Jérusalem, etc., en chantant : « Sauvez Rome et la France ! » On ne fait que cela depuis trente et quelques années. On inventera des pèlerinages d’hommes et même de prêtres. On organisera des congrès de la Sainte Vierge, des congrès eucharistiques, des ligues de l’Ave Maria, des neuvaines, etc. Et le ciel restera d’airain. Tout sera d’une parfaite insignifiance pour apaiser Dieu irrité, parce que, en somme, on vit à sa guise et que, pour ne pas entendre les reproches de sa Mère, on piétine son Message. »
Laissons parler Mélanie : « … Il me semble que depuis longtemps, je donne un petit coup de cloche pour avertir les humains que nous allons au-devant des tristes et lugubres évènements du règne de l’Antechrist. La foi n’est-elle pas éteinte ? — Non, nous dira quelqu’un. — Si la foi n’est pas éteinte, qu’elle montre ses œuvres, car la foi marche de pair avec les œuvres. — Mais, répondra-t-on, on fait des pèlerinages ; il se fait un grand nombre de bonnes œuvres. — Soit, le peuple français est naturellement porté aux choses extérieures ; mais si ces pèlerinages ont été faits en expiation, pour fléchir la juste colère de Dieu, lui demander pardon, etc., s’est-on vêtu de sacs et couvert de cendres, par une sincère pénitence ? — Non ! — A-t-on au moins laissé de côté ces modes diaboliques et indécentes ? etc. — Rien de tout cela ! Après avoir visité les Lieux Saints, les Sanctuaires, on fréquente les théâtres, comme auparavant… On pourrait compter les élus, les âmes foncièrement chrétiennes ; les autres ne peuvent se compter. L’apostasie est à peu près générale. L’Antechrist n’aura pas grand’peine à établir son règne en Europe ; ceux qui, à cette heure, gouvernent la France, le lui préparent sans rencontrer d’obstacles. Pauvre France !… En attendant, elle rit, elle s’amuse, parce qu’elle ne croit pas à une vie meilleure ; parce qu’elle n’a pas la foi, mais simplement la vanité de la foi, en feignant la religion, en se faisant inscrire DIRECTRICE ou ZÉLATRICE ou PRÉSIDENTE de telle ou telle confraternité. » Cette lettre est du 28 novembre 1887.
Un an auparavant, alors que beaucoup de journalistes s’agitaient, elle avait écrit déjà : « … Il est inutile de nous donner du mal pour chercher à deviner quel sera le prince qui montera sur le trône de France. Si l’on ne connaissait pas le Secret, l’on serait pardonnable : Pour un temps, Dieu ne se souviendra plus de la France ni de l’Italie. On s’est révolté contre Dieu et contre sa douce loi : nous serons gouvernés par une verge de fer, et des lois dures et odieuses nous seront imposées. Ceux qui nous gouvernent ne sont que des instruments dans les mains du Très-Haut. A mesure que les méchants avancent sur le terrain catholique, nous avons la lâcheté de reculer… Nous nous plions à toutes les exigences des ennemis de Dieu et des âmes. On proteste, me direz-vous ? Oui, on proteste ! ce n’est pas cher ! Les premiers chrétiens protestaient avec leur sang, avec leur vie. Allons, nous ne sommes que des ombres de chrétiens, nous craignons plus les châtiments des hommes que les peines de l’Enfer. Croyez-vous que le bon Dieu donne un roi à la France avant de l’avoir justement et sévèrement châtiée ? Et après, serons-nous du nombre des vivants ! Toutes les intrigues de certains prétendants au trône de France ne sont que des amusements d’enfants. »[45]
[45] Il est inutile de faire observer l’actualité de cette page, écrite il y a plus de vingt ans.
« … Un fait me cause la plus triste impression. C’est l’habitude diabolique de procurer des secours aux victimes d’un tremblement de terre, ou de toute autre catastrophe, en donnant des bals, des représentations de théâtre. Je ne puis admettre que l’on ose recourir à un mal pour opérer un bien.[46] Oh ! aveuglement de l’homme sans Dieu ! Et ceux qui agissent ainsi sont des chrétiens ! Je n’en saurais douter, nous sommes près de la grande guerre, c’est-à-dire de l’avènement de l’homme de perdition, de l’Antechrist. Je le sais, personne ne consent à reconnaître une vérité qui épouvante, mais qui n’en est pas moins la vérité. Notre génération marche vers l’Antechrist DONT ELLE DOIT FAIRE LA RENCONTRE ; et les indifférents de refuser de croire et les impies de railler. Cela est ainsi. Malheur ! malheur ! malheur ! »
[46] Léon Bloy. Mon Journal. « Lettre sur l’incendie du Bazar de Charité. »
« … Je suis glacée de frayeur en voyant la rage de l’enfer et des hommes, y compris les femmes infernales (sic) ; le feu et le sang y auront grand jeu. Que de massacres ! Que de tortures affreuses ! Oh ! les femmes sont terribles ! Pauvres prêtres qui tomberont entre leurs mains !… »
« L’Église aura une crise affreuse… Expulsion des curés de leur presbytère, des évêques de leurs palais, poursuit la voyante ; fermeture et confiscation des églises ; massacres du clergé pires que sous la Terreur. Beaucoup seront tués par vengeance personnelle ; ceux qui auront faibli ne seront pas épargnés ; le projet des maçons est de faire pécher les consacrés avant de les tuer ! je vis que ces morts violentes étaient, en très-grand nombre, tout autre chose que le martyre ; que c’était la réalisation, dans toute son horreur, du mot « Malheur ! » de l’Écriture… Vous ne voulez pas du Message de la Miséricorde, vous repoussez la main tendue ; il n’y a plus rien à faire : Dieu abandonnera les hommes à eux-mêmes… Ce sera le temps des ténèbres. »[47]
[47] Une tradition porte que la France, après de longues iniquités, à une époque qui ressemble à la nôtre, se réveillera, un matin, sans voir se lever le soleil. Plusieurs jours durant, elle demeurerait dans les ténèbres au milieu desquelles des spectres, sortis de l’enfer, viendraient tourmenter les vivants.
Il existe une prédiction analogue de la Vénérable Anna-Maria Taïgi, morte en 1837.
XX
La femme courbée 18 ans, figure de la Salette. Marie parle. Jésus ne parlera donc plus ? L’Immaculée Conception couronnée d’épines, stigmatisée. Lourdes et la Salette.
Il y a dans saint Luc, évangéliste de Marie, un récit qui ne pourra jamais être lu avec assez d’attention et de respect :
« Jésus enseignait à la synagogue un jour de sabbat. Vint une femme qui avait, depuis dix-huit ans, un esprit d’infirmité. Elle était inclinée, et ne pouvait absolument pas regarder en haut. Jésus, l’ayant vue, l’appela et lui dit : « Femme, tu es délivrée de ton infirmité. » Et il lui imposa les mains. Aussitôt elle se redressa et elle glorifiait Dieu. »
Il ne faut pas se lasser de redire que l’Évangile, aussi bien que l’Ancien Testament, est essentiellement parabolique, figuratif, prophétique, l’Esprit-Saint n’ayant jamais parlé autrement. Alors, qui est cette femme, possédée, dix-huit ans, d’un esprit d’infirmité ? Je ne vois que Marie pour identifier une telle figure.
O Marie ! Ma Dame de Compassion ! que venez-vous faire ici ?
C’est, en effet, le jour du sabbat, samedi, veille de vos Douleurs[48]. Voilà précisément dix-huit siècles bien accomplis que vous êtes courbée et muette, l’Époux qui vous possède bienheureusement étant lui-même, quoique Dieu, — par mystère impénétrable — un Esprit d’infirmité et de courbature, jusqu’à l’heure merveilleuse où Il nous enseignera toutes choses. Pendant dix-huit siècles vous avez gardé le silence, après avoir parlé six fois[49] seulement dans les Évangiles ! A la Salette enfin, et pour la septième fois, vous parlez avec une autorité si souveraine qu’après cela il ne peut plus y avoir que le jugement universel et la combustion des mondes. Vous parlez ainsi parce que Jésus vous a délivrée, c’est ce que je lis dans l’Évangile, et vous glorifiez Dieu comme nul autre ne le pourrait faire. Cependant ce n’est pas encore votre victoire, puisque voici le « chef de la synagogue » suivi de beaucoup de prêtres qui s’indignent ensemble de ce que Jésus ait fait ce miracle un jour de sabbat, c’est-à-dire qu’il vous ait donné d’être leur juge. Il est étonnant, ce chef des « hypocrites » qui vous prend vos propres paroles, ô Mère de la Parole, pour condamner votre Fils en vous méprisant : « Il y a six jours pour travailler, dit-il… » L’Esprit-Saint est tellement uni à son Épouse que, si on savait lire, on trouverait la Salette à toutes les pages de l’Évangile.
[48] On sait que l’Apparition eut lieu un samedi, le 19 septembre 1846, veille, cette année-là, de la fête de N.-D. des Sept-Douleurs, et à l’heure des premières vêpres. C’était aussi le dernier jour des Quatre-Temps de septembre. Le matin même, la grande Liturgie fériale avait lu ces paroles du Lévitique : « C’est le jour très-fameux des Expiations et il sera appelé Saint… C’est le jour de propitiation pour vous réconcilier au Seigneur. Toute âme qui ne se sera pas affligée en ce jour périra. » Et bientôt après, à l’Évangile, ô miracle ! l’histoire, précisément, de la Femme courbée depuis dix-huit ans, redressée par Jésus et glorifiant Dieu !!! Missel romain.
[49] Quatre fois dans saint Luc, deux fois dans saint Jean. Chaque fois, Elle monte un des Six degrés du Trône d’ivoire de ce Salomon éternel, à la droite de qui est marquée sa place, au milieu des Douze Lionceaux de l’Apostolat. II Par. IX, 18 et 19.
La Révélation de la Salette, envisagée comme une rupture du silence de dix-huit siècles, offre, en même temps, la consolation et la terreur. Et je ne pense même pas ici au Message, c’est-à-dire aux menaces et aux promesses. J’ai simplement en vue le fait inouï de fa Sainte Vierge parlant avec autorité dans l’Église.
Je dis que ce fait est consolant, en raison du caractère de Celle qui parle, puisque l’Église l’invoque sous le nom de Consolatrix et, aussi, parce que c’est une sorte d’accomplissement, sous nos yeux, de la Troisième Parole de Jésus mourant. Mais il est, en même temps, terrible à cause du silence de ce même Jésus qu’il semble impliquer. Jésus et Marie ne parlent pas ensemble. Quand Jésus commence sa Prédication, Marie s’abîme dans le silence et, si Elle en sort aujourd’hui, est-ce donc à dire que Jésus ne va plus parler ? Voilà, ce me semble, un des côtés les plus obscurs de la Salette et l’un des moins explorés, probablement à cause de l’immense effroi qu’on y rencontre. Quelques écrivains ascétiques tels que le saint évêque de Lausanne, Amadée, et surtout, au dix-septième siècle, le Vénérable Grignion de Montfort, ont affirmé que le Règne de Marie est réservé pour les derniers temps, ce qui donnerait à supposer que notre Mère ayant enfin parlé en Souveraine, Jésus ne reprendra désormais la parole que pour faire entendre le redoutable ESURIVI, j’ai eu faim[50], qui doit tout finir…
[50] Matth. XXV, 35 et 42.
J’écris ceci le jour de l’Assomption. D’autres voient Marie dans la gloire, je la vois dans l’ignominie. J’ai beau faire, je ne me représente pas la Mère du Christ douloureux dans la douce lumière de Lourdes. Cela ne m’est pas donné. Je ne sens pas d’attrait vers une Immaculée Conception couronnée de roses, blanche et bleue, dans les musiques suaves et dans les parfums. Je suis trop souillé, trop loin de l’innocence, trop voisin des boucs, trop besoigneux de pardon[51].
[51] Quelques-uns ne manqueront pas de dire que je suis un ennemi de Lourdes. Hélas ! je donnerais facilement ma vie, Dieu le sait, et je consentirais à subir des tourments affreux plutôt que de décrier un sanctuaire où Marie s’est manifestée par des prodiges. Je sais, d’ailleurs, que le miracle de Lourdes a été une suite du miracle de la Salette, comme l’arc-en-ciel est une suite de l’orage, et j’espère, un jour, le montrer beaucoup mieux que par cette image. Mais c’est le droit de tout chrétien d’avoir une préférence, un attrait particulier. Je crois même que c’est son devoir de le suivre, Dieu lui désignant ainsi son chemin.
« Je demande deux choses », écrivais-je, il y a quelques années : « 1o un chrétien bien portant allant à Lourdes pour y obtenir le bienfait de la maladie ; 2o un autre chrétien riche, guéri à Lourdes par le plus indubitable miracle, et revenant distribuer tout son bien aux pauvres. Tant que je n’aurai pas vu ces deux choses, je croirai que l’Ennemi a voulu profaner, par le Cabotinage, la Médiocrité et l’Avarice, le lieu unique où fut AFFIRMÉ celui de tous les Mystères qu’il doit le plus abhorrer : l’Immaculée Conception. »
La Vierge de Lourdes a recommandé la pénitence, objectera-t-on. On sait ce que c’est que la pénitence des gens du monde.
Ce qu’il me faut, C’est l’Immaculée Conception couronnée d’épines, Ma Dame de la Salette, l’immaculée Conception stigmatisée, infiniment sanglante et pâle, et désolée, et terrible, parmi ses larmes et ses chaînes, dans ses sombres vêtements de « Dominatrice des nations, faite comme une veuve, accroupie dans la solitude » ; la Vierge aux Épées, telle que l’a vue tout le Moyen Age : Méduse d’innocence et de douleur qui changeait en pierres de cathédrales ceux qui la regardaient pleurer.
Les prêtres sont pour elle ce qu’ils sont pour Dieu et pour l’Église. Chacun d’eux représente Jésus-Christ et je la vois très-bien s’agenouillant devant eux comme elle s’agenouilla devant son Fils, lorsque celui-ci vint lui demander humblement la permission d’aller souffrir[52].
[52] Marie d’Agreda.
— Je vous en prie, leur dit-elle, mes très-chers enfants, ne méprisez pas mon Message. C’est mon dernier effort pour sauver le troupeau dont vous êtes les pasteurs et dont il vous sera demandé un compte sévère. Si vous ne lui dites pas que je suis venue et que j’ai pleuré sur lui avec amertume, si vous ne lui répétez pas toutes mes paroles, qui pourra les lui enseigner et comment serez-vous sauvés les uns et les autres ? Tout ce que j’ai dit à mes deux témoins, tout ce que je leur ai révélé pour le faire passer à tout mon peuple, est infiniment précieux et salutaire, et vous ne pouvez faire un choix sans me blesser à la pupille de l’œil, sans percer vos âmes…
Vous qui avez tant reçu de mon Fils, jusqu’à tenir sa divine place, vous qui devriez être si saints ! comment pouvez-vous ne pas pleurer avec moi en vous frappant la poitrine ? Comment avez-vous osé vous moquer de mes avertissements et empêcher les autres d’y croire ?… J’avais donné une Règle. Qu’en a-t-on fait ? C’est en vain que deux papes ont voulu le faire pratiquer. Mes chers Apôtres des Derniers Temps, mes doux fils bien-aimés, où sont-ils ? je les avais choisis moi-même, triés avec soin, comme les grains de froment du Pain des Anges. Quelques-uns sont tout près de vous. Si je les nommais, à l’instant vous les feriez souffrir… Par le Nom très-redoutable de votre Maître que vous forcez à descendre chaque jour, je vous supplie d’avoir peur…
— Que faudrait-il donc faire ? demandait à Mélanie un prêtre qui se disait « un peu comme saint Thomas ». — La pénitence des Ninivites, répondit-elle. — Oh ! pour cela, non, nous n’avons ni la foi, ni la force de ce temps-là. — Eh ! bien, vous aurez les châtiments qui seront plus durs que la pénitence et, n’ayant pas de force, vous renierez Dieu.
— C’est fait ! disent des voix d’En-Bas qui sont en train de monter et qu’on n’entend pas encore.
XXI
Profanation du Dimanche.
Tout le monde sait que le blasphème et le refus de sanctifier le Dimanche furent les deux grands reproches de la Salette, les deux accusations mortelles, les deux choses qui appesantissent tant le Bras de mon Fils. Là encore, disons-le en passant, la concordance du Discours public avec le Secret est flagrante, car il est dit dans ce dernier que même les personnes consacrées à Dieu… prendront l’esprit des mauvais anges et qu’on verra l’abomination dans les lieux saints, ce qui implique nécessairement l’absolu des profanations et des reniements supposés par ces deux effroyables crimes.
Encore une fois, je n’ai pas entrepris d’expliquer ni seulement de montrer ces profondes et divines conformités, dessein pour l’exécution duquel je suppose qu’il faudrait plus de lumière que Dieu n’en accorde habituellement aux écrivains qui ne sont pas des écrivains ecclésiastiques. Mais voici, bien à propos, un petit livre très-posthume de Paul Verlaine, Voyage en France par un Français, où se lit, contre le travail du Dimanche, une belle protestation de ce grand poète malheureux.
Ah ! je n’ignore pas que celui-là n’est pas, lui non plus, une autorité. Tant s’en faut ! On finira par savoir, dans le monde pieux, que Paul Verlaine a écrit les vers les plus beaux qui soient, à la louange de « sa Mère Marie », à la gloire de la Pénitence et du Saint Sacrement et qu’il est, en réalité, l’unique poète catholique depuis les inspirés du grand Hymnaire : mais on y mettra le temps. Un demi-siècle environ pour l’élite de nos séminaires et cent ans au moins pour un tiers des autres, à partir de la mort de François Coppée qui ne paraît pas prochaine. Tout de même, le « pauvre Lélian », vers 1880, présenta, en prose, cette idée originale et forte que la loi du travail, ordinairement regardée comme une malédiction, est, au contraire, le « dernier et seul souvenir consolant du Paradis terrestre ». En lisant cela, j’ai cru voir la Porte si bien gardée s’entr’ouvrir.
Ah ! que c’est beau ! Ainsi Dieu, tout fâché qu’il fût contre l’homme et le condamnant à tout perdre, aurait employé cette ruse adorable de le flageller avec l’Espérance, de lui infliger comme châtiment ce qui devait être son réconfort et de le lier rudement par une chaîne de Dilection ! Du milieu de ses propres entraves beaucoup plus dures, il a vu cela, le lamentable Verlaine ! Il a vu ou entrevu que si le paresseux accomplit cet acte effrayant de couper la dernière amarre, le travailleur pervers, qui n’est courageux que le Dimanche, parce qu’il s’agit de braver un maître invisible, renouvelle à son insu — étant une épouvantable brute — le Crime initial et reperd, chaque fois, pour lui-même et pour beaucoup d’autres, le Jardin de Volupté. Adam et Ève ont dû, en une manière qu’on ne sait pas, mépriser le Septième Jour et travailler le Dimanche tout l’été, ou, n’aller à la Messe que pour se moquer de la religion, ou, pendant le carême, aller à la boucherie comme des chiens, car les paroles divines sont toujours certaines et identiques, en amont comme en aval de leur cours éternel.
La sanctification du Dimanche, c’est la sanctification du travail, et le travail, non sanctifié de cette manière, est tellement maudit que l’apparente solidité des maisons privées ou des monuments publics, à la construction desquels il fut travaillé le Dimanche, est un problème. Le Secret annonce des maux inouïs, tels qu’aucun prophète n’en annonça jamais d’aussi affreux et d’aussi universels. La terre sera frappée de toutes sortes de plaies. Les montagnes et la nature entière trembleront d’épouvante. Des prodromes, d’ailleurs, se manifestent. Les feuilles publiques, prodromes elles-mêmes de la démence du monde, relatent, chaque jour, sans y rien comprendre, les plus alarmantes catastrophes : tremblements de terre ou volcans détruisant de grandes villes, des pays entiers ; explosions, incendies, accidents innombrables et de toute sorte procurés par la main-forte scientifique ou industrielle, au service de la Désobéissance et de l’Orgueil. Cela pour ne rien dire des homicides continuels et de plus en plus atroces, préludes, sous nos yeux, de massacres sans pardon. Hier, un train de voyageurs sautait dans la Loire… L’heure va sonner où les catastrophes se toucheront, où il n’y aura plus que des catastrophes. A chaque tour de cette roue des supplices dont le mouvement s’accélère, de graves individus recherchent aussitôt les « responsabilités », dans l’espérance, dirait-on, d’augmenter le mal, en réduisant au désespoir quelque mercenaire sans protection.
Ah ! misérables que nous sommes ! Elle est sur chacun de nous, la responsabilité ! Le mot châtiments révolte notre orgueil. Il nous faut des causes naturelles, des explications scientifiques où Dieu n’intervienne pas… Ce travail avait été bien fait, pourtant ! Les matériaux étaient excellents et on avait eu de bons ouvriers. Il n’y avait rien à redire à ces assises de pierre dure, capables de soutenir une montagne, et cette charpente de fer avec ses arbalétriers, ses boulons, ses rivets, que sais-je encore ? étaient au-dessus de tout éloge… Mais voici. Ce travail avait été fait le Dimanche, très-probablement, et les ouvriers — un seul, peut-être — avaient dû mettre le Nom de mon Fils au milieu. Il n’a pas fallu davantage. Telle est l’explication de la Mère de Dieu.
Je me suis réservé le Septième Jour. La profanation du Dimanche renouvelle continuellement le premier péché. C’est l’attentat à la RÉSERVE du Seigneur ! Peine de mort dans les deux cas, et de mort terrible… J’ai parlé plus haut des larmes d’Ève. La Chute n’est pas un fait accompli autrefois et dont nous subissons les conséquences. Nous tombons toujours, et voilà pourquoi Ève pleure. Ses larmes nous accompagnent dans le gouffre.
XXII
Affaire Caterini.
Il n’y a pas moyen de comprendre l’énorme prévarication sacerdotale, et surtout épiscopale, relative au Miracle de la Salette, quand on ignore l’affaire Caterini. Voici donc rapidement cette histoire misérable.
Le Secret de Mélanie commence par ces mots : Mélanie, ce que je vais vous dire maintenant ne sera pas toujours secret : vous pourrez le publier en 1858[53].
[53] 1858 ! L’année de l’Apparition de Lourdes !
En 1858, Mélanie était enfermée au Carmel de Darlington, en Angleterre. Elle demanda à sortir pour remplir sa mission. Quand elle revint, en 1860, la gravité de ce Secret effraya les membres du clergé auxquels elle en parla. Elle se borna pour lors à le donner manuscrit. C’est ainsi que de nombreuses copies s’en répandirent avant 1870.
Plusieurs publications suivirent. Celle qui parut en 1872 fut honorée de la bénédiction de Pie IX. Celle qui parut en 1873 fut approuvée par le cardinal Xyste-Riario Sforza, archevêque de Naples. Celle qui parut en 1879 fut publiée par la Bergère elle-même, avec l’imprimatur de Mgr de Lecce, le Compte Zola, son directeur.
C’est alors que des prêtres français, des religieux et plusieurs évêques, voulant faire condamner par Rome la brochure de Mélanie, Mgr Cortet, évêque de Troyes, se chargea d’attacher le grelot.
Mgr Cortet, connaissant mal les règles du Droit canonique en cette matière, s’adressa à la Congrégation de l’Index qui le renvoya à celle de l’Inquisition. Là encore, il ne put rien obtenir. A bout d’expédients, il menaça le cardinal Caterini, simple diacre, mais, secrétaire par rang d’âge de cette Congrégation, du retrait du Denier de saint Pierre « si l’on ne faisait pas quelque chose (sic) en sa faveur ». Le secrétaire, âgé de 85 ans, signa la lettre suivante rédigée par un sous-secrétaire :
« Révérendissime Seigneur, Votre lettre du 23 juillet, relative à la publication de l’opuscule intitulé : — L’Apparition de la Sainte Vierge sur la Montagne de la Salette — a été remise aux Très-Éminents Cardinaux, avec moi Inquisiteurs de la Foi, qui veulent que vous sachiez que le Saint-Siège a vu avec déplaisir la publication qui en a été faite et que sa volonté est que les exemplaires déjà répandus soient, autant que possible, retirés des mains des fidèles……
« Rome, le 8 août 1880.
« P. Card. Caterini. »
A la réception de cette lettre, Mgr Cortet fut atterré, car ce n’était pas une condamnation. — 1o Rome ne dit pas de « retirer autant que possible », quand elle condamne un livre. — 2o C’était une lettre privée qu’on lui envoyait et nullement un décret, car il est de rigueur qu’on relate, dans un décret, la date de la réunion du Saint-Office. — 3o Au lieu du pointillé, qui sera expliqué dans un instant, il y avait ces mots : « Mais qu’on la maintienne (la brochure) dans les mains du clergé, pour qu’il en profite ». Cette dernière phrase était, en réalité, une approbation de la brochure. Impossible de publier cela.
Mgr Cortet envoya cette réponse à son collègue de Nîmes. Mgr Besson ne s’embarrassa pas pour si peu. Il supprima la dernière ligne, la remplaça par un pointillé et publia, sous la couleur d’un décret, cette lettre privée, tronquée, faussée, qui n’était pas même à son adresse. Mgr de Troyes l’imita. Un grand nombre de Semaines religieuses s’empressèrent d’en faire autant, bien qu’elles sussent ce qu’il en était. Les Revues catholiques, les « bons journaux », furent priés d’insérer et le firent de bonne foi, on l’espère. Tout le monde crut, ou voulut croire, que la brochure de Mélanie était condamnée !
Plus tard, les Missionnaires de la Salette, estimant que le pointillé en disait encore trop, le remplacèrent par un seul point, et glissèrent par milliers dans les mains des pèlerins leur petit papier. En même temps les calomnies allaient bon train ; aucun doute n’était possible : « L’Enfant de Marie avait mal tourné ; elle était égarée par la vanité, infidèle à sa mission, etc. »
Voici, à ce sujet, une lettre de Mélanie à M. l’abbé Roubaud, curé de Vins, au diocèse de Fréjus, mort en 1897, laissant une haute réputation de sainteté :
Castellamare, 25 octobre 1880.
« Mon très-Révérend Père,
« Ne vous troublez pas de tout ce que fait le démon par le moyen des hommes ; le bon Dieu le permet pour affermir la foi des vrais croyants… Les personnages à qui je me suis adressée à Rome appartiennent, l’un à la Congrégation de l’Index et l’autre à celle du Saint-Office ou de l’Inquisition qui est la même. Autant l’un que l’autre, ils ignoraient la lettre du cardinal Caterini. C’est ce qui leur a fait dire que c’est un parti qui agit indépendamment du Pape et même des Congrégations de l’Index et de l’Inquisition… »
Elle écrivit, en outre, à Mgr Pennachi, consulteur de l’Index, qui lui fit la même réponse. Mgr Zola, évêque de Lecce, qui avait donné l’imprimatur, s’était rendu immédiatement à Rome pour avoir des explications. Le sous-secrétaire qui avait écrit la lettre fit très-humblement toutes ses excuses à Mgr de Lecce, lui disant qu’il avait eu la main forcée par l’évêque de Troyes et autres évêques de France. Sa lettre ne devait pas être publiée. Les formules qui compromettaient, dans cette affaire, « les Éminentissimes Cardinaux » et « le Saint-Siège », étaient des rocamboles !!![54] »
[54] Le cardinal Prosper Caterini, secrétaire et non préfet de la Congrégation, comme on le publia par erreur alors, né en 1795, premier diacre du titre de Sainte Marie in Via Lata, mourut l’année d’après, en octobre 1881, à l’âge de 86 ans. Requiescat in pace, ainsi que Mgr Cortet, mort il y a quelques années seulement.
Voici, pour conclure, ce qu’écrivait encore Mélanie, le 13 octobre 1880 : « … Le plus grand coupable par rapport à la lettre du cardinal Caterini est Mgr Fava. Cependant il n’y a rien de si opportun que les avertissements de notre miséricordieuse Mère Marie, à la veille du jour où les religieux sont chassés… comme le dit très-bien le Secret que l’on rejette… Les ténèbres obscurcissent les intelligences ; ne voyons-nous pas s’accomplir, à la lettre, ces paroles du Secret !… Un évêque écrit à la Congrégation de l’Index et un Cardinal, secrétaire de la Congrégation de l’Inquisition, répond une lettre privée et non officielle, et cette lettre privée se reproduit dans les Semaines religieuses, puis dans les journaux religieux et ainsi parcourt le monde !!!… Le Secret, inopportun pour les fidèles, excite la curiosité de tout le monde et, de tous côtés, je reçois des lettres pour me demander ma petite brochure que je n’ai plus. Voilà jusqu’où sont allées la sagesse et la prudence de l’opportunisme… En vérité, nous sommes plongés dans les ténèbres ! Et c’est un châtiment de Dieu. En arrêtant la diffusion du Secret, on prend une très-grande responsabilité devant Dieu ! On répondra devant Dieu de tout le Message de la Vierge Marie ! Je ne voudrais pas être à la place de ces personnes-là au terrible Jugement !… »
XXIII
Sainteté de Mélanie. Apôtres des Derniers Temps prophétisés par elle et par le Vénérable Grignon de Montfort.
A tout cela Mélanie n’avait à opposer que sa sainteté, son immense beauté d’âme universellement, je ne dis pas méconnue, mais inconnue. Les moins hostiles ont la charité d’espérer qu’elle n’est pas perdue éternellement, qu’elle finira par être admise dans le Paradis, fort au-dessous des dames, après un Purgatoire dont le pensée fait frémir. Les légendes fabriquées par le démon sont si tenaces que, longtemps encore, on croira que la Bergère de la Salette a mal fini ; qu’après une grâce inouïe dont la moins pieuse des enfants du petit catéchisme eût été plus digne, elle est retombée, presque aussitôt, dans la tiédeur, dans l’indolence de l’âme, dans la vanité, dans l’infidélité, dans le mensonge[55]. Quand on sait à quoi s’en tenir, cette vieille boue des décrottoirs de l’enfer semble si basse et si puante qu’il n’y a pas moyen de s’y arrêter un instant.
[55] On a poursuivi l’année dernière, pour faux en écritures, un ecclésiastique superbe qui avait accusé Mélanie d’être une FAUSSAIRE. Sicut fecit sic fiet ei.
La volonté de Mélanie était que ses directeurs ou confesseurs ne dévoilassent rien de sa vie intime. Mais, dès 1852, plusieurs personnes ont su par le P. Sibillat, qui avait obtenu quelques confidences de cette enfant privilégiée, que, longtemps avant 1846, le Ciel l’avait visitée, que la grande Apparition de 1846 n’était qu’un épisode de son enfance ; et les Religieuses de Corenc, ses compagnes, purent observer que ces grâces ne cessaient pas. On a la preuve qu’elles n’ont jamais cessé.
« Cette humble fille — dit son historien futur qu’il ne m’appartient pas de nommer — dont les âmes, même religieuses, ne peuvent, avant que sa Vie intime soit publiée, soupçonner la haute sainteté et la grande mission dans l’Église, fut comblée, dès l’âge de trois ans, des dons surnaturels les plus étonnants, tels qu’on les trouve dans les vies de quelques saints. Instruite par l’Enfant Jésus qui lui avait appris qu’il fallait cacher ces grâces, elle les cachait avec tant d’humilité et d’habileté et, quand on les surprenait, on voyait tant combien on la faisait souffrir, que ses directeurs eux-mêmes n’en ont connu qu’une faible partie. Dans les montagnes où elle gardait les troupeaux avant l’Apparition, on l’appelait déjà la petite sainte et on lui attribuait des miracles. »
Aujourd’hui il est connu qu’elle en a fait et la preuve en sera donnée, quand la Congrégation des Rites daignera s’occuper de la Béatification d’une si pauvre Bergère. La découverte de ses stigmates a été la chose la plus fortuite. Elle-même paraissait les ignorer — bien qu’elle les cachât, comme tout le reste, instinctivement — ou du moins, elle paraissait croire que tous les chrétiens devaient être ainsi — ce qui n’est pas loin du sublime le plus terrassant. Mélanie fut souvent communiée par Notre Seigneur lui-même et jouissait de la vue continuelle de son Ange gardien. Les habitants d’Altamura ont affirmé avoir entendu dans l’appartement de « la pieuse dame française », à l’Angelus du soir, la nuit qu’elle est morte, des chants angéliques et le tintement d’une clochette, comme quand on porte le Saint Viatique.
Combien d’autres choses encore ! Mais ce qui étonne plus que tout, ce qui décourage de penser, ce qui donne aux seules larmes d’amour un inestimable prix, c’est de se dire qu’elle voyait tout dans la Lumière de Dieu, non simultanément, mais successivement, c’est-à-dire au moment où sa pensée se portait sur un objet. Don extraordinaire, unique peut-être dans la vie des saints. Elle semblait vivre dans le Paradis terrestre comme si la Chute n’avait pas été…
A une croyante qui voulait savoir quelque chose des Apôtres des Derniers Temps, fut communiqué ce fragment de ce que Mélanie appelait sa « Vue »[56] :
[56] Cette page, tout à fait inédite, complète ou confirme ce qui a été dit plus haut, chap. [XIV], du don de prophétie conféré à la Bergère.
« … En d’autres endroits, je vis les Disciples des Apôtres des Derniers Temps. Je compris bien clairement que ces messieurs, que j’appelle les Disciples, faisaient partie de l’Ordre. C’étaient des hommes libres, des jeunes gens qui, ne se sentant pas appelés au sacerdoce, voulant cependant embrasser la vie chrétienne, accompagnaient les Pères dans quelques missions et travaillaient de tout leur pouvoir à leur propre sanctification et au salut des âmes. Ils étaient très-zélés pour la gloire de Dieu. Ces disciples étaient auprès des malades qui ne voulaient pas se confesser, auprès des pauvres, des blessés, des prisonniers, dans les réunions publiques, dans les assemblées sectaires, etc., etc. J’en vis même qui mangeaient et buvaient avec des impies, avec ceux qui ne voulaient pas entendre parler de Dieu ni des prêtres ; et voilà que ces Anges terrestres tâchaient par tous les moyens imaginables de leur parler et de les amener à Dieu, et de sauver ces pauvres âmes qui ont chacune la valeur du Sang de Jésus-Christ, fou d’amour pour nous. Cette vue était bien claire, bien précise et ne me laissait aucun doute sur ce que je voyais ; et j’admirais la grandeur de Dieu, son amour pour les hommes et les saintes industries dont il usait pour les sauver tous ; et je voyais que son amour ne peut pas être compris sur la terre, parce qu’il dépasse tout ce que les hommes les plus saints peuvent concevoir…
« … Avec elles (les Religieuses), il y avait aussi des femmes et des filles remplies de zèle qui aidaient les religieuses dans leurs œuvres. Ces veuves et ces filles étaient des personnes qui, sans oser se lier par les vœux de religion, désiraient servir le bon Dieu, vaquer à leur salut et mener une vie retirée du monde. Elles étaient vêtues de noir et très-simples. Elles portaient aussi une croix sur la poitrine, comme les Disciples, mais un peu moins grande que celle des Missionnaires et elle n’était pas extérieure.
« … Les Disciples et les femmes faisaient aussi cette promesse ou oblation à la Très-Sainte Vierge : de se donner à Elle et de Lui donner, pour les âmes du Purgatoire, en faveur de la conversion des pécheurs, toutes leurs prières, toutes leurs pénitences, en un mot toutes leurs œuvres méritoires.
« Je vis que les Missionnaires vivaient en communauté… Je vis que les disciples qui savaient lire disaient l’Office dans leur chapelle ; je vis aussi que les Religieuses disaient l’Office de la Sainte Vierge ainsi que les femmes. »
Il est infiniment intéressant de rapprocher de cette vue si actuelle, si précise, de la Bergère, la prophétie plus générale, mais combien éloquente, écrite, 150 ans avant la Salette, par le Vénérable Grignion de Montfort :
« … Mais quels seront ces serviteurs, esclaves et enfants de Marie ? Ce seront un feu brûlant des ministres du Seigneur qui mettront le feu de l’amour divin partout et, sicut sagittæ in manus potentis, des flèches aiguës dans la main de la puissante Marie pour percer les ennemis ; ce seront des enfants de Lévi, bien purifiés par le feu de grandes tribulations et bien collés à Dieu, qui porteront l’or de l’amour dans le cœur, l’encens de l’oraison dans l’esprit, et la myrrhe de la mortification dans le corps, et qui seront partout la bonne odeur de Jésus-Christ aux pauvres et aux petits, tandis qu’ils seront une odeur de mort aux grands, aux riches et aux orgueilleux mondains.
« Ce seront des nuées tonnantes et volantes par les airs, au moindre souffle du Saint-Esprit, qui, sans s’attacher à rien, ni s’étonner de rien, ni se mettre en peine de rien, répandront la pluie de la parole de Dieu et de la vie éternelle ; ils tonneront contre le péché, ils gronderont contre le monde, ils frapperont le diable et ses suppôts et ils perceront d’outre en outre, pour la vie ou pour la mort, avec leur glaive à deux tranchants de la parole de Dieu, tous ceux auxquels ils seront envoyés de la part du Très-Haut.
« Ce seront des Apôtres véritables des Derniers Temps, à qui le Seigneur des vertus donnera la parole et la force, pour opérer des merveilles et remporter des dépouilles glorieuses sur ses ennemis ; ils dormiront sans or ni argent et, qui plus est, sans soin au milieu des autres prêtres, ecclésiastiques et clercs, inter medios cleros, et cependant auront les ailes argentées de la colombe, pour aller, avec la pure intention de la gloire de Dieu et du salut des âmes, où le Saint-Esprit les appellera[57] ; et ils ne laisseront après eux, dans les lieux où ils auront prêché, que l’or de la charité qui est l’accomplissement de toute la loi. Enfin nous savons que ce seront de vrais disciples de Jésus-Christ, qui, marchant sur les traces de sa pauvreté, humilité, mépris du monde et charité, enseigneront la voie étroite de Dieu dans la pure vérité, selon le saint Évangile, et non selon les maximes du monde, sans se mettre en peine ni faire acception de personne, sans épargner, écouter ni craindre aucun mortel, quelque puissant qu’il soit[58].
[57] Ps. 67, v. 14. Matines de Pentecôte. Ce psaume chargé de mystère appartient liturgiquement au Saint-Esprit.
[58] Conformité presque littérale avec le 30e alinéa du Secret de Mélanie, cité dans l’introduction du présent ouvrage.
« Ils auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu ; ils porteront sur leurs épaules l’étendard ensanglanté de la Croix, le Crucifix dans la main droite, le chapelet dans la gauche, les Noms sacrés de Jésus et de Marie sur leur cœur, et la modestie et mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite. Voilà de grands hommes qui viendront ; mais Marie sera là, par ordre du Très-Haut, pour étendre son empire sur celui des impies, idolâtres et mahométans. Quand et comment cela se fera-t-il ?… Dieu seul le sait ; c’est à nous de nous taire, de prier, de soupirer et d’attendre : Expectans, expectavi[59]. »
[59] Traité de la vraie Dévotion à la Sainte Vierge, 1re partie, chap. I.
Assurément Dieu seul le sait. Cependant nous savons aussi, nous autres, pourquoi et comment cela ne s’est pas fait, pourquoi, le 19 septembre prochain, 62e anniversaire de l’Apparition, il n’y aura pas même un faible commencement d’exécution, une lointaine velléité d’obéissance. Nous ne savons que trop les sordides et basses causes de cette prévarication inouïe. Mais tous ne le savent pas et c’est pour les ignorants que ce livre est surtout écrit. Les autres, les vrais coupables par malice ou par lâcheté, chercheront naturellement à l’étouffer, selon leur méthode, simplement par esprit de suite, sans honte ni peur. Comment faire peur à des hommes consacrés à Dieu qui ont pu voir le châtiment terrible d’un assez grand nombre d’entre eux sans se frapper la poitrine ?… Enfin j’ai voulu rendre témoignage afin de m’endormir en paix, quand mon heure sera venue.
Les menaces de la Salette ont été conditionnelles. Il y a lieu de croire qu’elles ne le sont plus. Les Apôtres de Marie, qui auraient dû être institués avant le Déluge de sang et de feu, le seront après, voilà tout.
XXIV
Objections, calomnies, l’assomptioniste Drochon.
Ma tâche n’est-elle pas finie ? Je crois avoir dit tout ce qu’il fallait et je ne pourrais plus maintenant que me répéter. On m’a présenté une liste des objections contre le Secret qui ne cessent d’avoir cours à la Salette. Je les connais trop et je les ai réfutées implicitement ou explicitement dans les pages qui précèdent. On sait, d’ailleurs, que les objections présentées par la haine, l’orgueil ou l’intérêt, sont invincibles. Elles renaissent à mesure qu’on les égorge. Cependant le trait distinctif de celles-ci est une faiblesse extrême, une faiblesse enfantine, telle qu’on a honte de les entendre.
Exemple : « Si le Pape voulait la publication du Secret, il l’aurait faite lui-même. » Cette objection, dans la bouche de prêtres qui passent pour instruits, étonne et afflige. On sent qu’il serait bien inutile de leur dire que le Pape a pu et a dû vouloir respecter la mission, évidente pour lui, de Mélanie et qu’il a donné des preuves de ce respect. Cette idée n’entrerait pas dans de tels cerveaux. Comment espérer aussi de faire comprendre à ces esclaves de la lettre, à ces ilotes du vocable, que le Pape étant infaillible, son SILENCE est une approbation ? Or le secret n’a jamais été condamné. Ajoutons que ce serait peut-être une question de savoir s’il est selon les grandes Règles que le Pape fasse en personne la publication d’un tel document ?
Puis, que répondre à de vieilles calomnies que l’accoutumance a transformées en vérités indiscutables, et dont nul chrétien ne s’avise de rechercher la provenance ? Ici, il n’y a plus seulement la honte de l’esprit, mais l’horreur de l’âme et c’est abominable de penser à des mensonges tant de fois réfutés et si vainement confondus !
Un Père Assomptionniste, nommé Drochon, les a réunis en bouquet dans une Histoire illustrée des Pèlerinages français, formidable in-4o de 1274 pages (qu’il faudrait 2548 hommes pour lire, aurait dit Barbey d’Aurevilly), publié avec l’autorisation et l’admiration du Père Picard, son supérieur général[60]. On sait que les Assomptionnistes ont été les plus constants ennemis de Mélanie et de son Secret, et qu’ils se sont acharnés à cette guerre avec toute la force et l’autorité que leur donnait le succès inouï et lamentable de leurs déprimantes publications[61].
[60] Paris, Plon, 1890.
[61] On sait aussi, depuis plus d’un demi-siècle, que c’est un signe de modestie, chez les catholiques modernes, d’écrire d’une manière épouvantable, et que cela est soigneusement enseigné dans leurs Instituts, à tel point que tout ce qui fut écrit postérieurement aux Oraisons funèbres, ou à la Henriade, est jugé négligeable, détraquant ou libidineux. Le sublime Père Picard m’affirma un jour, à la honte de son ordre, qu’Ernest Hello était un FOU. Son successeur, le Père Bailly, et ses Éliacins de la Croix ou du Pèlerin, ont vraiment abusé de la doctrine.
Dans la masse énorme de ce Père Drochon, treize pages seulement sont données au Pèlerinage de la Salette et il est presque impossible d’y trouver une ligne qui ne soit inexacte ou mensongère. Qu’on en juge :
« … Maximin et Mélanie auraient reçu, nous l’avons dit, chacun leur (sic) secret : « Infirmes, défaillants, si vous le voulez, en tout le reste, dit M. l’abbé Nortet, ils ne seront trouvés forts qu’en un seul point, ce qu’ils ont affirmé être leur mission. » « Ces enfants peuvent s’éloigner, s’écriait à son tour Mgr Ginoulhiac, le 19 septembre 1855 (il avait exilé Mélanie l’année précédente), devenir infidèles à une grande grâce reçue (!), l’Apparition de Marie n’en sera pas ébranlée. » Ces citations font prévoir les vicissitudes qui ont marqué la vie des deux enfants… « Mélanie, après avoir contemplé la Reine du Ciel, ne ferma point ses yeux au monde (!!!), comme nous l’avons vu faire à Anglèze de Sagazan, à Liloye et à tant d’autres, comme le fit peu après Bernadette. Elle entra, sans doute, au couvent de la Providence à Corenc ; mais se croyant appelée à quelque chose d’important, rêvant de missions et de conquêtes apostoliques, sœur Marie de la Croix inspira des doutes sérieux sur sa vocation à la vie des religieuses, qui n’est efficace que si elle est humble (!!!). Après trois ans (un an) de noviciat, Mgr Ginoulhiac consulté s’opposa à sa profession[62]. Elle revint à Corps où un prélat romain d’origine anglaise la décida à le suivre en Angleterre, dans le but de s’y adonner à la pénitence pour la conversion du pays. De 1854 à 1860, elle séjourna au couvent des Carmélites de Darlington. Elle y prit l’habit, fit, paraît-il (!), des vœux, en 1856, mais elle revint en France, quatre ans plus tard, se fixa à Marseille où, d’après (!) M. Amédée Nicolas, elle fut relevée de ses vœux. Elle y séjourna jusqu’en 1867. (Rien de Corfou, etc.) Mgr Louis Zola, alors évêque de Lecce en Italie, l’emmena dans son diocèse et la fixa à Castellamare. (Admirable ! Alors Mgr Zola n’était pas encore évêque ; c’est de Mgr Petagna qu’il s’agit et il n’emmena pas Mélanie ; puis Castellamare n’est pas du diocèse de Lecce, c’est même un autre évêché et il est bien loin de Lecce. C’est comme si on situait Amiens dans le diocèse de Périgueux. On n’est pas fort en géographie chez les Assomptionnistes. L’historien a puisé ses renseignements à bonne source, chez les Missionnaires de la Salette, et son livre est gros). A la mort de l’évêque, en 1888 (ni Mgr Petagna ni Mgr Zola ne sont morts en 1888), elle revint à Marseille où elle est encore (1890). Au milieu de cette vie agitée et inconstante, Mélanie est restée vertueuse (Ah ! tout de même ! tout juste vertueuse !) et, comme Maximin, persévérante sur un seul point, sa foi ardente (Après ce qui précède, le mot ardente est tout à fait stupide, mais c’est comme ça qu’on écrit à l’Assomption) en l’Apparition et dans le Secret qu’elle avait entendu. » (Et pas un mot de ce secret ! comme si la publication de Mélanie et l’imprimatur de Mgr Zola étaient apocryphes, puisque, d’autre part, Drochon dit que ce secret est le « clou » de l’Apparition — style Bailly, style Croix et Pèlerin.)
[62] Mgr Ginoulhiac dit à Mélanie : « Je viens de voir Maximin qui a refusé de me dire son secret, à moi, son évêque !!! Il s’en repentira !!! Mais vous, vous êtes plus raisonnable, vous avez plus de connaissance que lui ; je pense que vous n’allez pas refuser d’obéir à votre évêque…!!! » Et sur le refus de la pauvre enfant de désobéir à la Sainte Vierge, il lui fit la même menace : « Vous vous en repentirez ! » Il ne tint que trop parole. Quand vint pour elle le moment de faire profession, de prononcer ses vœux chez les Religieuses de la Providence de Corenc, il s’y opposa, malgré les Religieuses qui disaient combien elle était pieuse, et chercha, par tous les moyens et vexations possibles, à la faire partir. Finalement il l’embarqua pour l’Angleterre, avec défense de le dire même à ses parents. Bien mieux, il donna des ordres pour la forcer à faire des vœux de clôture. Comme elle refusait de les faire, à cause de la mission qu’elle aurait à remplir après 1858, et qu’aucune pression, aucune insistance ne pouvait vaincre sa résistance, les religieuses lui dirent : « Où irez-vous ? Mgr G*** nous a écrit que si vous revenez dans son diocèse, il vous excommuniera partout où vous résiderez. »
Cette page m’a rappelé le mot de Chateaubriand : « Il est des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre des nécessiteux. »
XXV
L’hôtellerie. Tactique double des Missionnaires ou Chapelains.
Dès le commencement de ce travail, des personnes pieuses et d’intention pure jugèrent excessif mon blâme de l’hôtellerie de la Salette[63]. Il faut pourtant bien, m’ont-elles dit, que les pèlerins soient hébergés, surtout les infirmes et les malades, et ils ne peuvent pas exiger qu’on les loge et qu’on les nourrisse pour rien. Or voilà précisément ce qui ne devrait pas être en question. Le droit strict des pèlerins, surtout des infirmes et des malades, c’est d’être hébergés pour rien. En octobre 1880, du temps des prétendus missionnaires, je vis, un matin, arriver à la porte de l’hôtellerie, par une neige terrible, un mendiant à peine moins blanc que la neige et qui paraissait avoir quatre-vingts ans. Il avait cheminé des heures dans la montagne, certain, disait-il, de trouver à la Salette l’hospitalité de deux jours assurée aux chemineaux par un règlement de l’hôtellerie. Je n’ai pas vu ce règlement, rêvé, peut-être, par de pauvres malheureux, mais ce que j’ai bien vu et trop bien vu, c’est le désespoir, l’humble désespoir de ce vieillard, me disant, un quart d’heure après : « Ils m’ont donné une soupe froide et m’ont dit qu’il fallait partir. J’aurais bien voulu me reposer. » Pour ne pas être complice d’un assassinat, je payai, quoique très-pauvre, trois jours de pension pour cet envoyé, qui était peut-être Raphaël, et dont le remerciement est resté en moi comme une lumière douce dans la cellule d’un condamné.
[63] Je me suis exprimé plus fortement encore, à l’époque des Missionnaires. La Femme pauvre, pages 100 et 101.
A partir de ce jour, j’ai compris ce qui se passait sur cette montagne. Pour parler net, j’ai vu l’épouvantable esprit d’avarice de ces soi-disant religieux qui n’auraient dû être eux-mêmes que des mendiants et des serviteurs de mendiants, car la Salette est, par essence et par excellence, un pèlerinage de va-nu-pieds. Qu’on vienne à la base de cette montagne comme on voudra et tant qu’on voudra, mais, arrivé là, on ne peut monter délicatement qu’avec le diable sur les épaules. Les premiers pèlerins ne s’y trompaient pas et n’auraient pas pu s’y tromper. La route actuelle n’existait pas, et le service des mulets ne se faisait pas comme aujourd’hui. On voyait se traîner, sur les flancs du Mont, des infirmes, des agonisants, des quasi-morts, qui rampaient des journées entières et qui redescendaient guéris. Mlle des Brulais, qui fut un des premiers témoins de la Salette, a relaté quelques exemples vraiment prodigieux[64]. Je ne crois pas qu’il soit possible de citer un seul cas de mort d’un de ces malades sur la Montagne. Combien, cependant, durent passer la nuit sans toit, ni tente, sub Jove frigido, à cette altitude mortelle pour des être humains privés d’abri ! De quels secours pouvaient être, pour des centaines et des milliers de pèlerins, le couvert de quelques cabanes en planches ? Quid inter tantos ? Mais on était venu porté par la foi, on était hospitalisé, chauffé, réconforté, guéri par la foi.
[64] L’Écho de la Sainte Montagne, par Mlle des Brulais. Chez Henri Douchet, à Méricourt-l’Abbé (Somme), il n’existe pas de livre plus recommandable sur les commencements de la Salette.
Aujourd’hui, on monte commodément dans une voiture ou sur le dos d’un mulet ; on paie sa chambre et sa table, 1re ou 2e classe ; on prie à son aise, à l’abri de vraies murailles, dans une basilique bien close, et on s’étonne de ne pas obtenir ce qu’on demande. On n’est peut-être pas des pharisiens, mais on ne croit pas être, sicut ceteri hominum, des voleurs, des injustes, des adultères et on n’a pas peur de « lever les yeux vers le ciel ». Alors on redescend dans la même voiture ou sur le dos du même mulet, mais non pas comme le pauvre publicain. Descendit hic justificatus (hoc est sanatus) in domum suam. Il n’y a plus de miracles parce qu’il n’y a plus de croyants ni de PÉNITENTS, parce qu’il n’y a plus d’enthousiasme, c’est-à-dire de charité. Il n’y a plus d’âmes généreuses.
On serait suffoqué de trouver un comptoir et des livres de comptabilité dans l’antichambre d’un poète, et on n’est pas le moins du monde impressionné de rencontrer ces mêmes objets dans un lieu de pèlerinage, et de quel pèlerinage ! C’est ahurissant de se dire qu’il y a un endroit où la Sainte Vierge s’est montrée, où elle a pleuré d’amour et de compassion, où elle a dit les plus grandes choses qu’on ait entendues depuis Isaïe, où elle a guéri et consolé tant de malheureux, et qu’à deux pas de cet endroit, il y a une caisse !
— C’est abominable, direz-vous, mais où est le remède ? — Vous le savez aussi bien que moi. L’hôtellerie de la Salette, — transformée en une Maison-Dieu, où chaque pèlerin valide se constituerait serviteur des pauvres ou garde-malade, pour quelques heures ou quelques jours — serait approvisionnée surabondamment et constamment, si les chrétiens lui donnaient la centième partie de ce qu’ils donnent si vainement et avec tant d’amertume au percepteur. Elle serait vingt fois plus riche que maintenant, trop riche, sans doute, mais, du moins, on n’entendrait plus cet infâme bruit de monnaie que déteste Dieu, et on aurait la joie et la gloire de ranimer d’innombrables pauvres.
C’est bien cela que les bergers ont pu comprendre, et ce n’est pas sans effroi que je pense à ce qui a dû se passer dans le doux et noble cœur de Maximin, quand il était témoin de l’exploitation de sa Montagne, et qu’il périssait de misère à quelques pas des sordides religieux qui n’existaient que par lui. Pour ce qui est de la vieille Mélanie, ce qu’elle dut sentir lorsqu’elle fit le pèlerinage, une dernière fois avant de mourir, je me le suis déjà demandé et je n’ai trouvé d’autre réponse que les larmes.
Mon livre, je l’ai assez dit, n’a qu’un objet : Prouver que tout l’effort des ennemis de Dieu, dans le cas de la Salette, a tendu à déconsidérer le Secret de Mélanie, le seul en cause, celui de Maximin n’ayant jamais été divulgué. Alors, double tactique. D’une part, les Missionnaires ou Chapelains installés sur la Montagne ont toujours et très-fermement voulu que les menaces de la Sainte Vierge se soient accomplies, peu de temps après l’Apparition, d’une manière tout à fait complète et définitive, en sorte qu’il est démontré que nous n’avons plus rien à craindre et que toute autre prophétie, concernant l’avenir ou même le temps présent, doit être tenue pour billevesée. Je les ai vus travailler, chaque jour, près de la Fontaine, à l’heure du Récit, apportant des statistiques de famine, en Irlande par la maladie des pommes de terre ; en France, en Espagne ou en Pologne, par la maladie du blé, etc. Pour ce qui est de la menace du Discours relative aux « petits enfants au-dessous de sept ans… », il paraît qu’elle s’explique très-suffisamment par une épidémie déplorable qui eut lieu vers cette époque, c’est-à-dire il y a soixante ans. En conséquence, le soi-disant Secret n’est qu’une méchante rêverie très-apocryphe que les bons catholiques doivent écarter.
Puis, il faut tenir compte de la différence des temps. En 1846, la Religion était méprisée et la société chrétienne avait besoin d’être châtiée. Aujourd’hui, elle est au contraire, ne le voit-on pas ? dans l’état le plus florissant. De toutes manières, le Secret est insoutenable.
D’autre part, on veut à toute force que les Bergers n’aient jamais été persévérants que sur un seul point : Maximin ivrogne, selon la légende ignoble et criminellement fausse des Missionnaires, ne sortant de sa torpeur que pour raconter l’Apparition avec lucidité, par un miracle constant ; Mélanie, sainte fille, si on veut, mais livrée au plus dangereux vagabondage et continuellement « entourée d’hurluberlus et de prêtres désobéissants qui lui montaient la tête », ne retrouvant comme Maximin, son équilibre et sa raison, que quand il s’agissait du récit de cette même Apparition, identiquement relatée par elle depuis 1846. En dehors du Discours public tout sec, impossible à mettre en doute, sans se condamner soi-même à l’inexistence, où est le moyen de supposer un secret de vie et de mort surérogatoirement divulgué par de tels témoins ?
— Après cela, pourraient dire les intéressés, si on veut prendre la peine de considérer les choses froidement, raisonnablement, pratiquement, comment ne pas voir, ô Mère du Verbe, que votre prétendue Révélation n’est qu’une imposture des démons pour empêcher de saints religieux de gagner honnêtement leur vie sur votre Montagne ?
XXVI
La Salette et Louis XVII.
D’excellents travaux historiques ont élucidé récemment la question de la Survivance de Louis XVII. Question déjà vieille et qu’on ne peut plus ignorer aujourd’hui, sans un peu de honte. Mon Fils de Louis XVI, publié en 1900, n’a pas apporté de document nouveau, mais le témoignage d’une admiration infinie pour ce grand geste de Dieu, unique dans l’Histoire : une Race Royale qui passait pour la première du monde, non pas rejetée précisément, ni exterminée, mais tombée dans l’ignominie insondable, sans espoir d’en sortir jamais.
« … C’est à faire chavirer l’imagination de se dire qu’il y eut un homme sans pain, sans toit, sans parenté, sans nom, sans patrie, un individu quelconque perdu dans le fond des foules, que le dernier des goujats pouvait insulter et qui était, cependant, le Roi de France !… Le roi de France reconnu tel, en secret, par tous les gouvernements, dont les titulaires suaient d’angoisse à la seule pensée qu’il vivait toujours, qu’on pouvait le rencontrer à chaque pas, et qu’il tenait peut-être à presque rien que la pauvre France, toute frappée à mort qu’elle fût, voyant passer cette figure de sa douleur, ne reconnût soudain le Sang de ses anciens Maîtres et ne se précipitât vers lui avec un grand cri, dans un élan sublime de résurrection !
« On fit ce qu’on put pour le tuer. Les emprisonnements les plus barbares, le couteau, le feu, le poison, la calomnie, le ridicule féroce, la misère noire et le chagrin noir, tout fut employé. On réussit à la fin, lorsque Dieu l’eut assez gardé et lorsqu’il avait déjà soixante ans, c’est-à-dire lorsqu’il avait achevé de porter la pénitence de soixante rois… »[65]
[65] Léon Bloy. Le Fils de Louis XVI. Ce n’est pas ici le lieu de montrer, ne fût-ce qu’en raccourci, l’histoire effrayante et fantasmatique de Louis XVII. Lire Le Dernier Roi légitime de France, par Henri Provins, et l’inestimable ouvrage plus récent d’Otto Friedrichs : Correspondance intime et inédite de Louis XVII.
La disgrâce de ce « Roi fantôme » fut si parfaite que les mots « ignominie » ou « opprobre » ne suffisent plus. On lui refusa ce qui ne se refuse pas aux pires scélérats, son identité personnelle, — pour mieux dire, une identité quelconque. On voulut absolument qu’il ne fût personne, dans la stricte acception du mot, et que ses enfants ne fussent les enfants de personne. Ainsi s’accomplit, en une manière que Dieu seul pouvait inventer, la séculaire formule capétienne : Le Roi ne meurt pas, puisque la descendance légitime de Louis XVI était condamnée à ne pouvoir ni vivre ni mourir.
Le Dauphin, fils de Louis XVI, — authentiquement Louis XVII — prétendu mort au Temple, en 1795, exhala son âme douloureuse à Delft, en Hollande, le 10 août 1845, un peu plus de treize mois avant l’Apparition de la Salette, « promptitude fort singulière de ce miracle, si peu de temps après que le Candélabre aux Lys d’Or, dont il est parle dans le Pentateuque, avait été renversé.
« Lorsque éclata la nouvelle de l’Apparition, un seul chrétien se demanda-t-il si quelque chose d’infiniment précieux ne venait pas d’être brisé, pour que la Splendeur elle-même, la Gloire impassible et inaccessible parût en deuil ? — Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Quel mot troublant et inconcevable !
« La catastrophe est si énorme que ce qui ne peut absolument pas souffrir souffre néanmoins et pleure. La Béatitude sanglote et supplie. La Toute-Puissance déclare qu’elle n’en peut plus et demande grâce… Que s’est-il donc passé, sinon que Quelqu’un est mort qui ne devait pas mourir ?… »[66]
[66] Le Fils de Louis XVI.
Si encore il était vraiment mort comme tout le monde meurt, mais je le répète, c’était bien pis, le Roi de France ne devant pas mourir. Et voilà plus de soixante ans que cela continue ! J’ai là, devant moi, le portrait d’un pauvre petit enfant de 4 ou 5 ans, qu’où nomme le Prince Henri-Charles-Louis de Bourbon, Dauphin de France. Il paraît que c’est lui qui continuera la série des Rois fantômes…
Plusieurs lettres de Mélanie, dont quelques-unes à la Princesse Amélie de Bourbon, prouvent que la prophétesse n’avait aucun doute sur la Survivance représentée par le prétendu Naundorff et ses enfants. En 1881, elle nomme l’héritier direct « Roi légitime, Roi Fleur de Lys » et recommande l’espérance. On sait d’autre part que, bien des années auparavant, Maximin avait fait le voyage de Frohsdorf et qu’une entrevue avec le Comte de Chambord avait eu pour effet la renonciation effective de celui-ci au trône de France. Tout porte à croire, en effet, que Maximin aurait dit à ce prétendant ce que Martin de Gallardon, en 1816, avait dit à l’infâme Louis XVIII : « Vous êtes un usurpateur. » Le Comte de Chambord, au contraire de son fratricide grand-oncle, n’osa pas succéder aux deux Caïns de la Restauration, mais, tout de même, il garda les 300 millions du patrimoine royal, et les héritiers volés, depuis trois générations, continuèrent d’être pauvres et couverts de la plus abondante ignominie, comme l’avaient été leur père et surtout leur grand-père, le Dauphin du Temple.
Analogie ou affinité, correspondance ou relation mystérieuse entre le Miracle de la Salette et le Miracle de la destinée du Fils de Louis XVI. Un roi pauvre, un roi mourant de faim et de misère ; le fils couvert d’ordures et obstinément renié de soixante rois, vient offrir à la France de la sauver, et on l’assassine, après l’avoir longtemps flagellé. Nolumus hunc regnare super nos.
Aussitôt après, la vraie Reine de France, la Souveraine à qui fut authentiquement, valablement et irrévocablement donné ce Royaume, vient, à son tour, supplier en pleurant son peuple et tous les autres peuples dont il est l’Aîné, de considérer le Gouffre effroyable qui les invoque… Ne pouvant la tuer, on lui répond par la Désobéissance, la Négation de ses paroles et la judaïque lapidation de ses témoins. Nolumus HANC regnare super nos.
J’ai pensé, bien des fois que la patience de Dieu est la meilleure preuve du Christianisme.
Aujourd’hui tout est-il perdu ? N’y a-t-il plus rien à espérer ? N’est-il plus d’autres remèdes que les châtiments ? L’auteur de ce livre en est persuadé. La France ne veut plus de Roi, ni de Reine ni de Dieu, ni d’Eucharistie, ni de Pénitence, ni de Pardon, ni de Paix, ni de Guerre, ni de Gloire, ni de Beauté, ni de quoi que ce soit qui donne la vie ou la mort. Elle veut, en sa qualité de maîtresse, et d’exemplaire des nations, ce qui n’a jamais été voulu par aucune décadence : la parfaite stupidité dans le mouvement artificiel et automatique. Cela se nomme le Sport, qui doit être un des noms anglais de la Damnation.
En l’année 1864, dit le Secret, Lucifer et un grand nombre de Démons seront détachés de l’Enfer…
On sait que Léon XIII, frappé de cette prédiction, a voulu que tous les prêtres catholiques récitassent chaque jour, après leur messe, agenouillés au pied de l’autel, cette prière assez semblable à un exorcisme :
Sancte Michael, Archangele, defende nos in prælio : contra nequitiam et insidias diaboli esto præsidium. Imperet illi Deus, supplices deprecamur ; tuque, Princeps militiæ cœlestis, Satanam aliosque spiritus malignos qui ad perditionem animarum pervagantur in mundo, divina virtute in infernum detrude. Amen.