VII

Dès que je fus en route, hors du couvent, je demandai à ma compagne s’il y avait encore, à Castellamare, des croyants au divin Message.

— Oui, me répondit-elle, mais à Rome, Mgr Fava, Mgr Bianchi et le Père Berthier n’ont cessé et ne discontinuent de semer partout calomnies criminelles et erreurs.

Ce qui se dit contre moi, repris-je, mes péchés le méritent ; et c’est un exercice de patience pour me bien faire entrer dans ma nullité. Quant au divin Message, il écrasera les ennemis du Très-Haut. Dieu ne dit-il pas, par la bouche de Jérémie, que sa parole est un feu ardent, et un marteau qui brise les pierres ? C’est pourquoi, qui s’insurge contre la parole de Dieu ne fait autre chose que d’être cause de la répandre davantage.

A ce moment arrivait à nous le bon Père Trévis, qui venait à notre rencontre. Entre autres choses, je lui dis :

— Avant de quitter Rome, je voudrais voir la nouvelle statue de Notre-Dame de la Salette, que Mgr Fava est venu commander.

Nous y allâmes.

Entrés dans les ateliers, nous vîmes diverses statues ébauchées. Une seule était finie. Mais aucune ne paraissait représenter une Vierge quelconque. Je dis au Père Trévis :

— Mais où est donc la statue, modèle de Mgr de Grenoble ?

— La voici, me dit le monsieur qui nous faisait visiter son atelier.

— Mais non ! mais non ! Monsieur ; ça ne peut pas être Notre-Dame de la Salette ! Elle n’a rien qui lui ressemble.

— Cependant, dit le monsieur, elle est exactement faite sur le modèle que vous voyez là derrière, et que l’Évêque de Grenoble m’a donné. D’ailleurs il doit être bien renseigné comme Évêque du diocèse où l’Apparition eut lieu.

— Sa grandeur Mgr Fava, oui, devait être renseigné ; mais le fait est qu’il n’a jamais interrogé aucun des deux bergers. Son modèle est donc tout entier fantaisiste : et avec raison vous pouvez mettre sur le socle de sa statue : « Statue de la vision privée de Mgr Fava ! » Elle ne sera jamais la statue de Notre-Dame de la Salette, dont on ne voyait pas les cheveux, et qui portait une grande croix sur sa poitrine. La madone, par charité, par compassion, est venue nous enseigner en paroles et en exemple. Un jour Dieu vengera le mépris fait à sa divine Mère !

Nous nous retirions. Le monsieur, à voix basse, demanda à M. Trévis : « qui était cette dame à l’air renseigné sur le costume de Notre-Dame de la Salette ? »

Comme j’allais quitter Rome dans la soirée, M. Trévis lui dit :

— C’est la Bergère de la Salette…

Nous nous dirigeâmes à l’hôtel, et de là à la gare pour Naples. C’est alors que le Père Trévis et ma compagne dirent les intrigues, les calomnies que Messeigneurs Bianchi, Fava et le Père Berthier avaient répandues à Rome et en France par écrit. Tout cela ne me touchait pas : c’était tout à mon profit. Ce qui me bouleversait, c’était la fausse statue en marbre commandée par l’Évêque de Grenoble, et qui devait être couronnée, cette même année 1879, sur la Montagne de la Salette !!!

— Mon Dieu ! ne permettez pas que l’erreur de l’Évêque de Grenoble et du Père Berthier triomphe ! Vous, à qui rien n’est impossible, arrêtez les vains complots des ennemis de la vérité. Ayez pitié de votre peuple ; ayez pitié de l’aveuglement de beaucoup de vos oints ; convertissez-nous tous à vous, Seigneur Jésus !

Le soir, nous prîmes le train pour Naples-Castellamare di Stabia, et ce fut pendant ce voyage que mes compagnons m’apprirent la nouvelle guerre que les journaux noirs faisaient à la divine Apparition, qui disaient :

« Qu’en versant d’abondantes larmes, lorsque j’étais auprès du Saint-Père, je lui avais déclaré n’avoir rien vu sur la Montagne » ;

Qui disaient :

« Que le Pape ne croyait pas à l’Apparition ; et que c’est pour cette raison que le Pape fait faire une statue qui ne représentera pas Notre-Dame de la Salette » ;

Qui disaient :

« Le Pape ne veut plus qu’on mette les enfants devant les statues de Notre-Dame de la Salette » ;

Qui disaient :

« Mélanie n’a pas voulu obéir au Pape : elle est excommuniée » ;

Qui disaient :

« Le Pape a emprisonné Mélanie à Rome. Elle fait du tapage. Elle veut sortir, et le Pape ne veut pas qu’elle sorte, etc., etc. »