III
Le supplice de Jeanne d’Arc continue, ai-je dit. Il continue par la sottise et la dégoûtante sentimentalité de ses admirateurs catholiques, absolument incapables de comprendre la mission réelle de cette fille de Dieu. Sans doute ils blâment le bûcher, mais l’horreur qu’ils en pourraient éprouver est mitigée fort heureusement par l’imagerie bondieusarde qui les console. Il en est du bûcher de la Pucelle comme de la Croix de velours où Jésus sans doute a dû peu souffrir. Tout se passe dans l’extrême douceur et rien n’est plus facile pour les dévotes confortables que de suivre en autos leur Rédempteur couronné d’épines. On m’a montré une petite Jeanne d’Arc en simili-bronze agenouillée dans son armure sur un prie-Dieu capitonné emprunté à Sainte-Clotilde ou à Saint-Thomas d’Aquin. L’art prétendu chrétien exige ces profanations et ces idioties. L’extrémité de la Souffrance est devenue inconcevable autant que la plénitude de la Foi, et le clergé mondain n’approuve pas l’excessive configuration des Martyrs.
Que pourrait comprendre à Jeanne d’Arc cette populace de la piété, mille fois inférieure à ces gens du pauvre peuple qui sanglotaient en voyant mourir la Sainte de France ? Ceux-là comprenaient au moins qu’une chose inouïe s’accomplissait, que quelqu’un venu de Dieu expirait pour eux dans d’épouvantables tourments et qu’il n’y avait pas moyen de s’en consoler.
Ah ! sans doute, en ces lointains jours, on ne savait pas exactement ce que signifiait le mot de patrie qui, d’ailleurs, existait à peine. Le régime féodal, déchu de sa primitive grandeur, avait tellement émietté la terre et chaque pied d’arbre, pour ainsi dire, était si continuellement revendiqué par des compétiteurs étrangers, qu’il fallait quelque chose comme une révélation pour que la France prît conscience d’elle-même. Jeanne d’Arc précisément avait apporté de son Barrois et de sa Lorraine cette révélation qui allait changer la face du monde. Sans pouvoir comprendre, les humbles gens, toujours broyés sous les pieds des hommes de guerre, le sentaient confusément. Puis, Jeanne était une vierge merveilleuse et Jésus, vrai Roi de France, saignait devant elle en sa Croix.
Elle avait vu la misère excessive de Charles VII, le fils d’Isabeau, qui devait si odieusement l’abandonner, et c’est à cause de lui, sans doute, qu’elle avait parlé de « la grande pitié qui était au royaume de France ».
Tout le monde sait qu’à aucune époque la France ne fut aussi près de périr. Neuf années avant l’apparition de la Pucelle, le traité de Troyes avait été ou paru être le coup sans rémission. L’odieuse Allemande Isabeau, abusant de la démence de son époux, avait déshérité et renié le dauphin Charles, son fils, au profit du pirate anglais Henri V, devenu ainsi roi de France et d’Angleterre.
Cette honte extrême, il est vrai, n’avait pas été acceptée. Autour de l’inerte héritier de Philippe-Auguste et de saint Louis, il y avait encore quelques combattants redoutables tels que Saintrailles et surtout La Hire, l’Ajax des batailles désespérées ; mais depuis le désastre de Verneuil, on pouvait bien croire qu’il n’y avait plus de bénédiction. Charles VII sans armée, sans argent et sans courage, doutant même, en fils de prostituée, de son extraction royale, pensait déjà à se retirer en Espagne ou en Écosse pour y vivre en prince dépossédé…
Les choses de ce monde étant ordonnées infailliblement, il est impossible et déraisonnable de conjecturer en histoire. Imaginer ce qui aurait pu advenir sans la Pucelle est aussi parfaitement vain que de supposer une bataille de Waterloo qui n’aurait pas été perdue. Il n’y a pas, dans toute l’histoire, une prédestination aussi évidente, aussi manifeste que celle de Jeanne d’Arc et, par là, se trouve indiscutablement corroborée la miraculeuse vocation de la France.
Il s’agissait alors du royaume, du royaume seulement, et c’était à peu près une instauration. Les prédécesseurs plus ou moins grands de Charles VII, sans excepter saint Louis, avaient été rois de France, mais non pas de « toute France », comme l’entendait Jeanne, et il fut donné à cet avorton de commencer. A partir de lui, l’arbre magnifique ne cessa de grandir jusqu à ce que fût réalisée l’unité parfaite de la Nation incomparable. Ce résultat obtenu, la royauté dynastique et fictive qui en avait été le moyen, devait naturellement finir tel qu’un vieux rouvre épuisé de sève, éventré par le tonnerre, mutilé par les ouragans, rongé par les bêtes et ne donnant plus que des rejetons sans vigueur.