LE DÉDAIN DE LA FEMME

Race trop haute.

I

QUATORZE ANS

La scène est au petit séminaire de Saint-Yrieix (Haute-Vienne), dirigé par les R. P. P. Jésuites. Le révérend père Fugères, professeur de rhétorique, pour délasser ses jeunes disciples d'une laborieuse explication de Tacite, interroge les meilleurs élèves de la classe sur les carrières futures qu'ils comptent embrasser.

—Voyons, Laflaquière, que voulez-vous être un jour?

Un petit bonhomme grêle et chétif, déjà voûté, prédestiné aux pantoufles et aux lunettes, répondit d'une voix aigrelette: Huissier près le tribunal de paix, comme papa.

—Voilà un voeu facile à contenter; et vous, Coquardot?

—Militaire,—rugit un gros garçon trapu, à la mine rébarbative,—comme mon père.

—Cela vous honore. Et vous, Carcasset?

Un fort en thème, assez malpropre et ne rappelant en rien Antinoüs, anonna sentencieusement:

—Géomètre arpenteur, comme l'auteur de mes jours.

—Vous êtes mesuré dans vos désirs; et vous, Beaussillon?

—Je compte entrer dans les ordres, mon Révérend Père, soupira d'un ton mystique un grand gaillard, maigre et pâle avec de longs cheveux.

Une voix satirique ajouta de façon à être entendue de tous: «Comme celui qui m'a engendré.»

Un éclat de rire s'éleva. Le P. Fugères devint très rouge, fixa des yeux terribles sur le malencontreux souffleur et lui cria rageusement: M. de Mérigue, venez tout de suite devant ma chaire, vous y resterez debout, les bras croisés, jusqu'à la fin de la classe.

L'élève interpellé obéit nonchalamment en haussant les épaules. Le professeur reprit avec une expression dédaigneuse:—Et vous, monsieur qui vous moquez d'une façon si inconvenante de vos camarades les plus méritants, voudriez-vous nous faire part de vos projets d'avenir!

Tous les collégiens, voyant l'un d'entre eux sur la sellette, le fixaient avidement pour jouir de son embarras.

—Je veux être empereur, répliqua Jacques de Mérigue, en levant orgueilleusement sa grosse tête ébouriffée.

Un hurrah de surprise railleuse salua cette réponse inattendue.

—Empereur... de quoi?...

—Empereur du monde.

—Ah!... rien que cela?...

—Pardon! j'enverrai des ballons à la conquête des étoiles...

—Pas mal... allez à votre place, je vous pardonne en faveur de l'originalité de vos vues.

—Et puis, vous pourriez aussi faire taire tous ces huissiers et tous ces géomètres qui ricanent sottement, dit Mérigue.

—Respect à Sa Majesté, messieurs! exclama le jésuite avec beaucoup de gravité.

II

LE REPAIRE NOBLE

Malgré de remarquables aptitudes et un amour profond des choses littéraires et artistiques, Jacques de Mérigue, trop rêveur et trop fantaisiste, n'avait jamais moissonné beaucoup de lauriers en papier vert aux distributions de prix; ses maîtres l'avaient cependant toujours considéré comme un sujet hors ligne tout en l'accablant de punitions et de remontrances en raison de son caractère indomptable. Il justifia pleinement leurs appréciations en enlevant dès sa quinzième année son baccalauréat ès-lettres, tandis que ses heureux émules de classe échouaient pitoyablement.

On le dirigea vers les mathématiques qu'il exécrait. Son amour-propre le fit triompher de ses répugnances, et, à dix-sept ans, il était bachelier ès-sciences avec la mention très bien.

Son père, ivre de joie, parla incontinent de l'école polytechnique. Jacques grogna longtemps, finit par se soumettre, et parvint à force d'énergie à posséder la triple x et les dérivés comme un vieux taupin des lycées de Paris. Arrivé à l'examen devant M. Toumard, le célèbre et grincheux interrogateur, il fut malmené avant d'avoir ouvert la bouche pour sa façon incorrecte de prendre la craie. Comme il s'excusait en maugréant déjà, son terrible juge lui dit: «Parlez plus haut, monsieur, pour que l'on entende vos sottises!» Mérigue se retourna, pâle comme un suaire, et riposta d'un voix retentissante: «Parlez plus bas pour que l'on n'entende pas les vôtres!»—Il fut exclu du concours et se mit à l'étude du droit. Mais sa famille était nombreuse et pauvre; impossible de pourvoir convenablement à son entretien dans la capitale. Jacques, qui adorait les siens, commença par employer toute son énergie à se priver de tout, à vivre de rien. Puis, un certain jour, la protection d'un ami puissant lui valut l'entrée au ministère des cultes en qualité d'expéditionnaire et aux appointements de 1200 francs. «Me voici en route pour la conquête des étoiles», écrivait-il à son père le soir de sa nomination. Et il se voyait déjà chef de service, sous-secrétaire d'État, ministre. Malheureusement pour lui, il avait la république en exécration, et arrivait tous les jours au bureau avec une énorme fleur de lys à sa cravate. Il battit des mains au 16 Mai, et se fit une réputation méritée d'enragé réactionnaire. Aussi ne tarda-t-il pas à être révoqué quelques mois après l'échec de la tentative conservatrice, et se trouva-t-il, à vingt-cinq ans, sans ressources et sans position sur le pavé inhospitalier de Paris.

Il se mit à faire des vers, probablement pour continuer sa marche vers les astres.

La famille de Mérigue fut atterrée à la nouvelle de la mesure qui frappait son représentant.

Le lendemain du jour fatal, nous trouvons le père, la mère et leurs trois filles, tristement assis dans la pièce délabrée qui servait de salon à la pauvre maison tout en ruines.

Le vieux Mérigue, vif et plein d'ardeur, prompt à toutes les illusions, faisait diversion à son chagrin par des interjections d'espérance: «Je n'ai aucune inquiétude pour l'avenir. Jacques est un garçon hors ligne, il arriva à tout, à tout, entendez-vous, mes enfants.

—Mon ami, soupira madame de Mérigue, un ange de piété et de douceur, il faut prier le bon Dieu et s'en rapporter à sa sainte volonté. Il n'abandonnera certainement pas notre pauvre enfant.

Marianne, la fille aînée, le type achevé du dévouement et de l'abnégation, hochait la tête tristement. Elle dirigeait le ménage depuis de longues années et, avec les ressources les plus exiguës, faisait face à toutes les nécessités à force de travail, d'esprit de suite et de privations personnelles. Sa vie pénible et terre à terre l'avait imprégnée de sens pratique.

—Notre cher frère, dit-elle après une pause, aurait peut-être mieux fait de se tenir tranquille, on n'abdique pas ses opinions parce qu'on les garde au fond de son coeur... Marianne, à ces mots, fut brusquement interrompue par sa cadette, Mathilde, souverainement exaltée en politique comme en religion.—Par exemple!... C'est son plus beau titre d'honneur... tu voudrais peut-être qu'il eût consenti à garder le silence devant les actes de ce gouvernement infâme... lui!... un Mérigue... un fils des Croisés!...

A ce moment, la plus jeune des soeurs de la victime, Jacqueline, qui avait toujours été sa préférée, ayant participé à tous les jeux et à tous les rêves de son enfance, embrassa le vieux Mérigue sur les deux joues en disant: «Papa a raison. Jacques parviendra... il ramènera le roi sur le trône. Il sera ministre d'Henri V, vous verrez!...

—A la bonne heure, s'écria le père. Voilà le cri de mon sang... bien parlé, fillette.

—Sans doute, observa Marianne, mais en attendant, comment vivra-t-il?... Nous ne pouvons rien lui envoyer... C'est le dénûment!

—S'il pouvait songer à offrir ses souffrances au bon Dieu, hasarda la sainte mère...

—Mais enfin, dit Mathilde, le parti royaliste est riche, il ne laissera pas dans la misère un coreligionnaire aussi méritant... On va se disputer l'honneur de lui trouver une position.

—Il la conquerra, affirma le père.

—Comme les étoiles!... murmura Marianne pensive.

—Et puis, continua le chef de la famille, Jacques se mariera... brillamment... splendidement... il sera riche.

—Précisément, dit Jacqueline, il m'écrivait l'autre jour qu'il avait vu à l'église Sainte-Radegonde, une jeune fille admirablement jolie qui avait paru le considérer attentivement.

—Quand on est en présence de Dieu, observa Mme de Mérigue, on ne doit penser qu'à lui.

—Mais enfin, reprit l'aînée, comment voulez-vous qu'il se marie?—Quelle dot apportera-t-il à l'opulente héritière qu'il convoite? L'usufruit du quart de nos dettes...

—Que dis-tu, ma fille? exclama le vieux Mérigue, il apportera un nom sans tache, aussi vieux que la chevalerie française, une glorieuse suite d'aïeux illustres, un alliance avec les Montmorency pendant la guerre de Cent-Ans... une intelligence... un coeur... une grande destinée...

—Et pas d'argent, pas de situation...

—Et l'alliance avec les Montmorency pendant la guerre de Cent-Ans?...

—Mieux eût valu une alliance avec les Rothschild à l'époque de Waterloo...

—Quelle horreur! s'écria Mathilde en levant les bras. Avoir de l'or fluide au lieu de sang dans les veines, plutôt mendier... plutôt mourir!

—Mais, reprit Jacqueline, si cette jolie jeune fille faisait toujours attention à lui, il pourrait faire une visite à sa famille.

—J'aimerais bien mieux, dit Mme de Mérigue, qu'il allât voir ce bon abbé de la Gloire-Dieu qui le confessait autrefois quand il était sage!...

—Et la conclusion pratique de tout cela, dit Marianne, positive...

—D'abord, répliqua le vieux Mérigue, écrivons-lui, ça lui fera du bien au coeur.

—Mettons tous un petit mot, proposa Jacqueline, qu'il sache que nos pensées ne le quittent pas!

Si nous commencions tout de suite? A toi, papa.

M. de Mérigue trempa nerveusement sa plume dans un vieil encrier qui traînait sur la table, et traça ces mots:

«Mon cher enfant,

«Courage! courage! pas de défaillances. Tu as devant toi un magnifique avenir. L'accident que tu as éprouvé est sans portée... et n'infirme pas dans le coeur de ton père l'inébranlable foi qu'il a dans le travail et l'énergie de son fils, du représentant de son nom glorieux. Nous t'embrassons tous.

«Joseph, comte de Mérigue.»

Madame de Mérigue ajouta:

«Mon fils bien-aimé,

«Reconnais la main de Dieu dans le coup qui te frappe et reviens franchement à lui. Confie-toi à sa divine providence, et songe bien que rien n'arrive dans ce monde sans son ordre ou sa permission. Nous pouvons tout avec son secours. S'il nous abandonne, nous sommes impuissants. Prie-le avec ferveur et écoute les conseils de ta mère qui pense toujours à toi.

«Caroline de Mérigue, née de Barat.»

Marianne prit la plume.

«Mon cher frère,

«Il est temps que tu te mettes à réfléchir d'une façon pratique et sérieuse. Si le malheur qui t'arrive te faisait abandonner tes rêves de grandeur, je le bénirais mille fois. Tu es intelligent et bien portant, tu as tout ce qu'il faut pour acquérir une position solide et honorable. Fais des efforts dans ce but et renonce aux chimères qui ont obsédé ta jeunesse. Tu sais bien que ce langage m'est dicté par ma raison et ma fraternelle amitié.

«Marianne.»

Mathilde griffonna impétueusement:

«Mon bien cher Jacques,

«Je suis fière de ta disgrâce. Tu es tombé en combattant le bon combat, quand même tu ne te relèverais pas, ce serait un éternel honneur pour toi et pour nous. Restons ce que nous sommes, dussions-nous mourir de misère. Vive le roi!...

«Mathilde.»

Jacqueline clôtura ainsi la soirée des épîtres:

«Mon petit Jacques,

«Moi, je suis tout à fait de l'avis de papa qui n'a aucune crainte pour ta situation future. J'ai tressailli d'espérance quand j'ai lu dans ta dernière lettre, qu'une jeune fille du grand monde avait paru faire attention à toi... Comme je vais prier le bon Dieu pour que tu puisses conquérir cette étoile!... en attendant les autres... Je t'embrasse de tout mon coeur.

«Jacqueline.»

Maintenant, insinua Mme de Mérigue, si nous faisions notre prière du soir?...

III

AU CINQUIÈME

93, rue des Saints-Pères. En attendant l'heure propice pour la conquête des étoiles, Jacques de Mérigue s'est logé au cinquième étage, au-dessus de l'entresol, le plus près possible de son futur empire céleste. Son appartement se compose d'une chambrette et d'une petite entrée mesurant à peine un mètre carré, le tout loué moyennant 400 francs par an, à l'époque de sa prospérité relative, lorsqu'il gagnait 100 francs par mois. Le mobilier de la chambre se compose en premier lieu d'un lit de fer, d'une telle étroitesse que les amis du locataire le qualifient de certificat de bonne vie et moeurs; on voit ensuite deux chaises de paille grossière, une table boiteuse et une commode en bois blanc. Sur la cheminée une photographie du comte de Chambord non encadrée et souillée de poussière, s'appuie au socle d'une petite lampe à pétrole. L'âtre ne possède pas de chenets, ces ustensiles ne servant point aux personnes qui se passent de feu. Le plafond de la pièce est naturellement très bas et très sombre, il semble vouloir écraser la tête du jeune homme, et étouffer ses élans vers l'idéal. Jacques vient de recevoir la lettre où tous les membres de sa famille ont voulu lui rappeler leur affection inaltérée. Il abandonne pour quelques instants son grand poème La Rédemption des damnés, sur lequel il compte pour faire un pas dans le chemin de la gloire. Il parcourt rapidement les quatre premières parties de l'épître et s'arrête longuement aux dernières lignes tracées par sa chère Jacqueline, qui font allusion «à la belle demoiselle de Sainte-Radegonde...»—Si j'y allais ce soir, se dit-il. Il y a une cérémonie en l'honneur du carême... Elle m'a bien regardé l'autre jour!... Si on voit des rois épouser des bergères, le contraire peut évidemment arriver... enfin allons-y. Cela me fera toujours passer quelques bons moments, et puis la vue de cette face rayonnante m'inspirera pour mes vers.

Jacques descendit quatre à quatre ses cent vingt marches, et enjamba en dix minutes l'espace qui le séparait de l'église. La nuit était close, il entra par une des portes latérales et se dirigea vers la chapelle du fond, noyée dans une douce pénombre où flottait un brouillard d'encens.

Soudain, il s'arrêta brusquement, comme hypnotisé par une vision. Elle était là. Gracieusement agenouillée de façon à faire ressortir le contour élégant de son corps, la tête légèrement inclinée et à demi cachée dans ses mains, elle paraissait poursuivre une prière monotone, vaguement troublée par une rêverie amoureuse... Un imperceptible sourire plissait de temps à autre ses lèvres fines, puis survenait un mouvement de tête destiné sans doute à chasser une obsession doucement importune. Mais le sourire allait toujours s'accentuant et les mouvements de résistance, s'atténuaient de minute en minute. Mérigue toussa maladroitement. La belle nymphe se redressa sur le champ, aperçut son contemplateur, et, de ses yeux profonds et noirs, lui envoya un regard pareil à un coup de lance. Le pauvre Jacques, anéanti, s'appuya à une colonne pour ne pas tomber, et laissa choir sa canne, qui, rebondissant sur le pavé sonore, produisit en plein tantum ergo, un cacophonie scandaleuse.

Du coup Mlle *** éclata de rire, en dépit d'efforts héroïques, et laissa voir à l'expéditionnaire révoqué deux rangées de dents éclatantes, belles à tenter les lèvres des anges. Mérigue tressaillit longuement troublé jusqu'au plus profond de ses sens et de son âme. Se voyant en veine de commettre des bourdes, il prit assez d'empire sur lui-même pour tourner les talons et se retirer. Au moment où il poussait la portière de velours, il jeta comme Orphée un regard en arrière, et rencontra cette fois un visage où la gaîté et le courroux avaient fait place à une vague expression de pitié.

—Oh! se dit Jacques en entendant son coeur battre une charge frénétique, elle m'aimera! Elle m'aime! Et une rage lui vint de savoir le nom, la famille, la maison et la situation de celle qu'il appelait déjà sa bien-aimée... Comment s'y prendre?... L'attendre et la suivre à la sortie de l'église? Oh! non jamais! Si on s'en apercevait!... S'il recevait encore un de ces coups d'oeil formidables comme lorsqu'il avait toussé d'une façon si inopportune.

Plutôt ne jamais rien savoir que d'exciter encore son mécontentement... A qui s'adresser?...

Évidemment, c'était une personne du grand monde, de cette société supérieure, où il brûlait d'entrer, mais qui ferme généralement ses portes aux employés de ministère... même destitués... Une idée?... s'il interrogeait un prêtre? Le clergé a toujours un libre accès auprès des plus opulentes familles... Eh bien!... ce bon vicaire de Saint-Barthélémy auquel il se confessait jadis.... Cet excellent abbé de la Gloire-Dieu... si prôné par tout pour l'austérité et la dignité de sa vie... il devait connaître tous les grands noms celui-là... Comment n'y avoir pas songé plus tôt?...

Le bon vicaire, par affection pour son ancien pénitent, pourrait peut-être lui donner des indications précises... des conseils sur la façon d'agir... qui sait?... un secours tout-puissant.

Jacques se mit presque à courir plein d'émotions de tout genre et d'espérances bizarres... A huit heures et demie du soir, il frappait au presbytère de Saint-Barthélémy.

IV

L'ABBÉ DE LA GLOIRE-DIEU

L'abbé Christian de la Gloire-Dieu, premier vicaire à Saint-Barthélémy, était effectivement, et sous tout rapport, l'ecclésiastique le plus distingué et le plus justement apprécié des quatre paroisses aristocratiques du noble faubourg. C'était un prêtre dans toute la force auguste et grave de l'expression. Très sévère pour lui-même, son austérité à l'égard des autres était tempérée par un grand souffle de douceur et de compassion. Toutes ses ressources passaient aux malheureux, et il savait toujours découvrir les plus méritants, les plus timides, les plus dénués. Sa chambre ressemblait à la cellule d'un chartreux, sauf qu'elle était plus grande et plus froide. Un immense crucifix de bois noir en était le seul ornement. Sa vie était celle d'un solitaire de la Thébaïde. Donnant à peine cinq heures au sommeil, une demi-heure en tout à ses deux repas, il consacrait tout le reste de ses journées aux travaux et aux fatigues du saint ministère. Sa piété, sa charité et son zèle, le mettaient prodigieusement en vue et on parlait fort peu du curé l'abbé Vaublanc, excellent prêtre, un peu fatigué, et du deuxième vicaire, l'abbé Marquiset trop superficiel dans ses relations et trop recherché dans son élégance. L'abbé de la Gloire-Dieu avait failli être nommé curé de Sainte-Radegonde, mais comme le succès va plus souvent à l'intrigue qu'à la vertu, on lui avait préféré l'abbé Roubley, un bon prêtre, sans doute, mais un de ces ecclésiastiques trop ambitieux et trop habiles pour être entièrement sympathiques. L'abbé de la Gloire-Dieu, universellement connu dans le monde, y jouissait d'une autorité et influence considérables. L'immense majorité des dames et des jeunes filles du faubourg affluait à son confessionnal. Non que les défauts ou les légèretés de ces nobles pénitentes trouvassent en lui un censeur indulgent, mais il avait le secret de subjuguer ces âmes hautaines par la chaleur et l'entraînement de sa foi.

—Bonjour, monsieur l'abbé.

—Tiens! mon cher Jacques, c'est vous! D'honneur le plaisir de vous voir ne m'était pas échu depuis de long mois...

—Deux ans à peu près, monsieur l'abbé, mais j'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas pour cela.

—Dieu m'en préserve, mon enfant, puis-je quelque chose pour vous être agréable?

—Oui, monsieur l'abbé. Vous savez ma révocation?

—Sans doute, Jacques. Elle vous honore.

—Mais elle me ruine... pour le moment, et je voudrais vous prier de m'aider à trouver quelque chose...

—Tout mon pouvoir, qui n'est pas bien grand, est à votre service, quel genre d'occupations désirez-vous?

—Mon Dieu! monsieur l'abbé, je serais volontiers professeur libre, mais j'ai en ce moment l'esprit occupé d'une autre idée; je voudrais me marier.

—Cette pensée est des plus louables.

—Le jour où vous avez remplacé M. le curé de Sainte-Radegonde pour le catéchisme de persévérance, j'étais dans cette église... une des jeunes filles qui suivaient l'instruction vous a remis à la sortie une aumône probablement considérable, dont vous l'avez beaucoup remerciée... je l'ai vue deux fois et je lui ai voué un amour immense, je crois qu'elle y répond... mais voyez la malechance, je ne sais pas seulement son nom... je voulais vous prier de me l'apprendre, excusez mon indiscrétion.

L'abbé de la Gloire-Dieu ouvrait la bouche pour demander à son interlocuteur s'il était fou, quand il sentit que cette prodigieuse naïveté était entièrement franche et convaincue. Il ne sourit même pas, son visage revêtit au contraire une expression de tristesse.

—Mais, mon bien cher Jacques, reprit-il, on me remet tous les jours des aumônes, il m'est impossible de savoir à qui vous faites allusion, de plus il s'agit certainement d'une personne fort riche, appartenant à une grande famille et fiancée à l'heure qu'il est, n'en doutez pas. Dans le monde les mariages se décident souvent fort longtemps d'avance. Je vous engage à ne plus penser à cela et à étouffer un sentiment qui ne peut que vous infliger des souffrances morales. Songez d'abord à une situation... Je m'offre à vous en faciliter la recherche. Revenons à cette idée de professorat dont vous me parliez tout à l'heure. Voulez-vous que je vous recommande au père Coupessay, directeur du collège Oratorien de la rue de Monceau?

Mérigue avait compris à l'accent du prêtre que le désir manifesté par lui était chimérique et même un peu ridicule. Il avait trop d'opiniâtreté pour y renoncer, mais il fut profondément humilié de l'accent de pitié qu'il avait découvert dans les paroles de l'abbé. Aussi se contenta-t-il de répondre à l'offre de celui-ci par un «oui, monsieur, je veux bien» un peu indifférent et assez dépité.

—J'écrirai ce soir même, répliqua le vicaire et vous irez voir le Révérend Père après demain. Adieu, mon enfant, et tout à votre service pour ce qui dépendra de mes faibles moyens.

Jacques s'éloigna la rage au coeur. Comme il remontait précipitamment la rue du Bac, il se sentit frapper amicalement sur l'épaule. Il se retournait plein d'humeur, quand il se trouva en face du seul ami intime qu'il possédât à Paris, le jeune baron de Sermèze, fort riche, fort lancé, dont il avait fait la connaissance par hasard dans un musée, et qui s'intéressait à ses productions littéraires.

—Eh bien! mon pauvre vieux, exclama le baron d'une voix bonne enfant, c'est comme cela que tu passes devant les amis sans crier gare?

—Tiens, dit Mérigue, je te rencontre à propos.

—Qu'y a-t-il pour ton service?...

—Une chose très simple; je voudrais savoir le nom d'une jeune fille ravissante qui va tous les soirs au salut à Sainte-Radegonde et qui se tient près du pilier gauche de la chapelle de la Vierge.

Sermèze partit d'un éclat de rire.

—Toujours tes ambitions impériales, pauvre fou!...

—J'ai lieu de croire qu'elle m'a remarqué, et, entre nous, si je pouvais un jour... arriver à en faire...

—Ta maîtresse?...

—Ma femme.

—Je croyais que ta folie était bénigne, elle est furieuse, mon cher...

—Tu ne veux pas me procurer ce renseignement?

—Oh! que si fait... si cela suffit à ton bonheur, donne-moi deux jours...

—Je t'en donne quatre.

—C'est trop de moitié.

—Va, cher, je te revaudrai cela. Adieu!...

—Tu me quittes ainsi?

—Oui, excuse-moi, je n'ai pas la tête bien libre.

—Je suis trop poli pour te contredire. Au revoir.

Deux jours après Jacques de Mérigue recevait l'épitre suivante:

«Mon cher aliéné,

«Tu as tout bonnement jeté ton dévolu sur Mlle Blanche de Vanves; charmante, spirituelle, un million de dot. Toutes mes félicitations pour ton bon goût. Renseignements complémentaires: vingt ans d'âge. Domicile: Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique (ne va pas y demander une chambre, entre parenthèse). Le jour de ton départ pour Charenton, fais-moi l'amitié de me prévenir.

«Tout à toi,

«Sermèze».

P. S.—Mlle de Vannes est fiancée depuis un mois au duc de Largeay.

V

CANDIDAT

Mérigue, la tête dans ses mains, avait laissé tomber son porte-plume sur une page de son grand poème la Rédemption des damnés. «Blanche de Vannes,» se disait-il en lui-même, «Hôtel Soubise... un million de dot... et moi, dans une mansarde, avec soixante-dix francs de fortune... Ah! si j'étais seulement célèbre dans les lettres, dans la politique... personne n'a voulu imprimer mon dernier manuscrit, ces pauvres Jacinthes et Pervenches. Ma Rédemption aura-t-elle plus de succès! si je pouvais me présenter à la Chambre ou même au Conseil municipal de Paris. Je percerais, bien sûr. Ah! oui, on parlerait de moi. Il y a précisément un siège vacant au Pavillon de Flore... Mais que faire avec soixante-dix francs, juste ce qu'il faudrait pour m'en retourner chez moi, en laissant ici deux cents francs de dettes. Partirai-je? Ah! dix ans de souffrances m'ont bien mérité quelque repos? mais mon pauvre père, ma mère, mes soeurs, qui ont placé en moi tout leur espoir; et le nom que je dois représenter et relever, et le vieil orgueil qui a été ma viande et mon vin quand je mangeais du pain sec en buvant de l'eau claire. Non, je ne capitulerai pas. Il y a quelque chose dans ma tête comme dans celle d'André Chénier. Si je dois succomber, je veux que ce soit ici, sur la brèche, glorieusement et non aux lieux où fut mon berceau. Blanche de Vannes... O rage!... Allons, descendons des hauteurs du rêve dans la fange de la réalité. Il me reste soixante-dix francs. Si je n'ai pas d'ici huit jours une position quelconque, il ne me reste plus que le dépôt de mendicité ou... oh! non, pas cela, j'aime trop ma mère. Allons voir ce P. Coupessay.

Et Jacques se dirigea vers le collège de la rue de Monceau. A peine eut-il franchi le seuil de l'établissement qu'il se rencontra nez à nez avec un religieux de haute taille, vêtu avec une certaine élégance et portant à ses chaussures des boucles d'argent.

—Vous désirez, monsieur?...

—Voir le R. P. Coupessay, mon père.

—Le connaissez-vous, monsieur?

—Non, mon père.

—Eh bien! c'est moi, monsieur.

—Enchanté, mon père.

—Je vous écoute, je n'ai qu'une seconde...

—Veuillez m'excuser, mon père...

—Allez, allez, monsieur, dépêchons-nous, il y a cinq dames qui m'attendent au parloir.

—Vous avez dû recevoir une lettre de recommandation, me concernant et émanant de M. l'abbé de la Gloire-Dieu?...

—Ah! Oui... La Gloire-Dieu... La Gloire-Dieu...

—Je désirerais donner des leçons dans votre établissement.

Le P. Coupessay qui jusqu'alors avait affecté de ne pas regarder le jeune homme, le toisa dédaigneusement de la tête aux pieds. Il ne prit point garde à l'expression énergiquement intelligente du postulant et remarqua seulement ses habits râpés et ses bottines éculées... Il répondit sèchement: «Impossible... impossible. Mes cadres sont complets... vous repasserez.» Et il tourna prestement les talons pour entrer au parloir où plusieurs dames se précipitèrent vers lui avec une série de frou-frous retentissants. Mérigue en sortant put entendre ces bouts de phrases: Mon Révérend Père...—Bien chère madame...—Cuistre! murmura-t-il en haussant les épaules, et il regagna la rue des Saints-Pères. Après avoir réintégré son domicile, il mangea un petit pain avec deux ronds de saucisson et avala une gorgée d'eau à son broc. Il appelait cela dîner. Comme il achevait son festin de Balthazar, un violent coup de sonnette retentit à sa porte! C'était son ami le baron de Sermèze.

—Bonne nouvelle! cria tout d'abord le baron en serrant vigoureusement la main de Jacques.

—Blanche?... fit celui-ci avec un tressaillement.

—Imbécile! reprit Sermèze, je vais m'en aller sans te rien dire, si au moment où je viens te faire les propositions les plus importantes et les plus sérieuses, tu me préviens en me jetant à la tête tes chimères stupides.

Tiens, tu me parles de Blanche; c'est le docteur du même nom qui devrait s'occuper de toi.

—Après?...

—Tu es un triple idiot.

—Nego, après?

—Veux-tu te présenter au conseil municipal?

Mérigue bondit en ouvrant de grands yeux.

—Réponds donc, grand nigaud.

—Eh bien, oui, pardié, mais comment?...

—Voici, et ne m'interromps pas, surtout; figure-toi pour un moment que tu es Cinna et que je suis Auguste. Tu sais qu'il y a un siège vacant au Conseil?

—Oui.

—Chut!... précisément dans le quartier Saint-Barthélémy.

—Oui.

—Chut!... tu sais qu'il y a un comité royaliste?

—Oui.

—Chut! te dis-je. Eh bien, ce comité est composé de très braves gens, d'une honorabilité parfaite et qui n'a d'égale que leur incapacité. Pour t'en donner une idée, ils ne songent point à présenter de candidat, bien qu'ils aient toutes les chances pour eux.

—Les crétins! fit Mérigue.

—Chut, reprit le baron. Tu n'es pas respectueux, mais tu es véridique. Enfin, il se trouve parmi eux un petit vieux moins momifié que les autres et qui s'appelle le vicomte d'Escal. Il est affligé de cent mille francs de rente.

—Il ne doit pas invoquer de consolatrice, alors.

—Tais-toi, bavard. Ses collègues ne le prennent pas au sérieux, ce dont il rage considérablement. Pour leur faire pièce, il veut susciter à lui seul et, bien entendu, à ses frais, une candidature royaliste. Il m'a demandé si je connaissais quelqu'un, je lui ai répondu: «J'ai votre affaire.» Eh bien?

—C'est entendu.

—Mais tu sais, il faut se hâter, la proclamation doit être affichée cette nuit.

—Ah!

—Chut... Le vicomte a une petite imprimerie à ses ordres qu'on appelle: La Presse de Saint-Pierre. Il met tout sur l'heure à ta disposition; pas de maladresse au moins, si tu réussis, ta fortune est faite.

—N'aie pas peur, dit Jacques, en jetant à son horrible plafond un regard de défi; j'ai pu être impuissant et gauche, dans les circonstances banales de la vie terre à terre, mais qu'une occasion digne de moi se présente et tu verras que ton ami le rêveur était fondé à se croire quelqu'un et quelque chose. Quant à toi, mon cher, je t'aimais déjà bien, désormais, c'est entre nous à la vie et à la mort.

—A la vie, espérons-le, reprit Sermèze très ému.

Le lendemain, l'affiche suivante, imprimée sur papier vert, s'étalait sur tous les murs du quartier Saint-Barthélémy:

«Messieurs les électeurs,

«Je viens vous offrir de vous représenter au Conseil municipal de Paris;

«Je n'ai l'honneur d'être ni propriétaire, ni négociant dans votre quartier; j'en suis le plus simple électeur;

«J'ai pris mes grades dans trois facultés et je travaille pour gagner ma vie;

«J'étais expéditionnaire à l'administration des cultes; j'ai été révoqué pour avoir signé une pétition en faveur de la liberté;

«Si vous approuvez les basses oeuvres du Conseil qui gouverne actuellement la Commune de Paris, ne me donnez pas vos suffrages;

«Je défendrai dans tous mes votes:

«La liberté des pères de famille;

«L'égalité de tous les citoyens dans la protection qu'ils ont le droit de demander aux lois;

«La fraternité qui ne traite pas en suspects les frères des écoles et les soeurs des hôpitaux;

«La franchise m'ordonne de vous déclarer mes opinions politiques et religieuses:

«J'estime qu'un peuple sans religion est un peuple sauvage;

«Je crois que la France, privée de son roi légitime, est une nation décapitée et condamnée à devenir la proie de ses ennemis;

«Ainsi j'ai toujours cru, ainsi je croirai tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines.

«Jacques de Mérigue,
«93, rue des Saints-Pères.»

Cette ferme et fière proclamation produisit dans tout Paris l'effet d'une bombe d'énergie honnête, au milieu d'un camp de sceptiques et de ramollis. Toute la presse s'occupa de ces quelques lignes de prose claire, simple et vibrante, tracées par un inconnu qui, du matin au soir, était devenu célèbre. Les feuilles conservatrices exultaient de joie et s'écriaient qu'on avait enfin un homme. Les journaux républicains disaient aimer ce langage net et dépourvu d'obscurités. D'Escal et Sermèze étaient radieux. Mérigue trouvait tout cela très naturel et recevait comme lui étant parfaitement dus les compliments et les hommages. Une seule idée l'enthousiasmait: la pensée que toute cette renommée qui fondait sur lui allait le rapprocher de son idole.

Le soir, lorsqu'il rentra chez lui, son concierge, jadis rèche, maintenant souriant et obséquieux, lui remit un monceau de cartes de visite qu'il s'amusa à dépouiller sur sa table boiteuse.

En voici quelques-unes:

Le prince de La Roche-Bernard félicite M. de Mérigue de sa courageuse attitude.

Madame Salotru, blanchisseuse royaliste, envoie à M. de Mérigue tous ses compliments et l'assurance de sa parfaite considération.

Le général, comte de la Croisaie, grand officier de la Légion d'honneur: Bravo, jeune homme, vous êtes un brave.

L'abbé de la Gloire-Dieu, vicaire de Saint-Barthémy: sympathies bien cordiales.

Anselme Rotin, employé de commerce, a l'honneur d'informer le candidat qu'il votera vraisemblablement pour lui.

L'avant-dernière carte était insérée dans une enveloppe et ainsi conçue:

Gustave Coupessay, directeur des Oratoriens de la rue de Monceau, envoie à M. de Mérigue toutes ses congratulations et lui fait connaître qu'il sera trop heureux de l'attacher à son établissement dans les conditions qu'il voudra bien fixer lui-même.

—Tiens, dit Mérigue, il a fait une évolution, l'animal d'hier au soir.

Puis il lut la dernière carte:

Théodore de Vannes, élève externe au collège de la rue de Monceau, apprend que M. de Mérigue va donner des leçons à l'école et le prie de lui réserver quelques heures. Il saisit cette occasion pour serrer la main au vaillant candidat royaliste.

—Théodore de Vannes!!! Le frère de Blanche! s'écria Jacques. Ah! mon Dieu! je tiens les étoiles... enfin!...

VI

FIANCÉS

—Vous ne savez pas, ma chère, disait à Mlle de Vannes le jeune duc de Largeay, petit bellâtre insipide, empesé comme un faux-col et raide comme un échalas, vous ne savez donc pas?

—Quoi? fit Blanche d'un air distrait et quelque peu ennuyé, sans regarder son noble fiancé.

—Eh bien! cet espèce de polisson qui vous regardait l'autre jour à l'église d'une façon si impertinente...

—N'en dites pas de mal, cher duc, il est très bien.

—Ah! quel bon goût, ma chère, enfin, laissez-moi vous finir mon histoire.

—Faites, mais faites vite.

—Je l'ai rencontré tout à l'heure.

—Je regrette de ne pas avoir eu la même chance.

—Vous êtes aimable... je sais son nom.

—Vous êtes bien heureux.

—Jacques de Mérigue.

—Tiens, un joli nom.

—Vous trouvez?

—C'est tout ce que vous aviez à m'apprendre?

—Ah! mais non... un peu de patience.

—Vous voyez que je n'en manque pas.

—Ce Mérigue est l'étonnant candidat qui a signé les affiches extraordinaires dont tout le monde parle.

Blanche, à ces mots, prêta une attention plus soutenue aux paroles de son fiancé.

—Vous dites? interrogea-t-elle.

—Ce Mérigue, votre insolent admirateur, n'est autre chose que ce candidat qui fait tant de bruit.

—Tiens, tiens; mais il devient tout à fait intéressant, ce jeune homme.

—Quoi! ce malotru qui a osé...

—Ta, ta, ta, pas de gros mots; pourquoi lui en voudrais-je de me trouver bien? Est-ce que vous ne dites pas comme lui, par hasard?

—Ma chère, si je ne croyais de manquer au respect que je vous dois...

—Ne craignez rien, allez, j'ai bon dos.

—Je vous dirais...

—Pas de conditionnel.

—Que vos réflexions frisent l'impertinence.

—C'est un point de vue.

—Et je ne comprends guère qu'à un mois de notre mariage...

—Un mois!... qui vous a dit cela?

—Mais je croyais... pardon!

—Vous êtes bien pressé.

—Quel changement soudain.

—Vous enterrez bien vos vies de garçon, vous autres...

—Mais, chère amie, je ne suppose pas que vous ayez à faire une opération du même genre...

—Chi lo sa?

—Je ne comprends pas l'hébreu, ma chère.

—S'il n'y avait que l'hébreu!...

VII

LE COMITÉ

Monsieur le Président, Vidame du Merlerault.—Messieurs, vous devinez tous l'objet de notre réunion. Il vient de se produire un fait bizarre, absolument inouï, dans les annales du parti. Nous avions décidé sagement et prudemment que nous ne décrions pas notre drapeau à l'élection partielle qui va avoir lieu, le temps et les fonds nous manquant absolument. Et voici qu'à la stupéfaction générale, un jeune inconnu s'empare de cet étendard fleurdelysé qui a été confié à notre garde, et va-t-en guerre sans demander notre avis, sans prendre notre signal.

Le vicomte d'Escal.—Il eût attendu longtemps.

Le Président.—Sans doute. Nous n'avons pas habitude de confier à des gens sortis on ne sait d'où la représentation de nos intérêts et de nos opinions.

Le vicomte d'Escal—Parbleu, vous ne les confiez à personne.

Le Président.—Mieux vaut une abstention digne qu'une action irréfléchie.

Le vicomte d'Escal.—Il y a cinquante ans que vous vous abstenez dignement.

Le Président.—Mon cher vicomte, vous m'interrompez avec une opiniâtreté inconcevable. Je vous cède la parole.

Le vicomte d'Escal.—Merci, je l'accepte. Messieurs, voici en deux mots mon sentiment. Certainement, M. de Mérigue est blâmable d'avoir agi sans nous consulter, mais, outre qu'il ignorait probablement notre existence...

Le Président.—Un royaliste ne peut pas ignorer...

Le vicomte d'Escal.—Pardon! voilà que c'est vous qui m'interrompez, maintenant... je continue: nous nous trouvons en présence d'un fait accompli.

Monsieur de Prunières.—Hélas! oui, malheureusement.

Le vicomte d'Escal.—Comment, hélas? et d'un fait crânement accompli.

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—Qu'importe la crânerie?

Le vicomte d'Escal.—Je la préfère à l'abstention digne. Je poursuis... d'un fait crânement accompli par un homme jeune et vaillant.

Monsieur de Saint-Benest.—C'est précisément là qu'est le mal!

Monsieur de Prunières.—Il vaudrait mieux qu'il fût vieux et prudent.

Monsieur de Saint-Benest.—Le candidat nous a manqué de respect.

Le vicomte d'Escal.—Il ne vous connaît pas.

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—C'est une circonstance aggravante.

Monsieur de Saint-Benest.—Et puis, enfin, qui est-il? Qu'est cela, Mérigue? Sommes-nous certains qu'il soit né, seulement?

Le vicomte d'Escal.—Aussi vrai que vous êtes morts, vous autres.

Le Président.—Ne faisons pas d'esprit, cher vicomte, ce n'est pas dans les habitudes de nos réunions.

Le vicomte d'Escal.—Veuillez m'excuser, Monsieur le Président, une fois n'est pas coutume.

Le Président.—Je constate, Messieurs, qu'à l'exception de l'honorable vicomte préopinant, nous sommes tous unanimes à déplorer cette malencontreuse candidature, mais enfin, coûte que coûte, il faut prendre une décision.

Monsieur de Saint-Benest.—Une décision, y pensez-vous? déjà!

Le Président.—Hélas! oui, malheureusement.

Monsieur de Prunières.—Quelle fâcheuse aventure!

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—Oh! que c'est grave, oh! que c'est grave!

Le Président.—Je vous propose, en premier lieu, de voter un blâme à M. Jacques de Mérigue, pour avoir posé sa candidature en dehors de notre assentiment. Le vicomte d'Escal est lui-même de cet avis. Que ceux qui sont d'un sentiment contraire veuillent bien lever la main. Personne ne lève la main. Le comité royaliste inflige un blâme à M. Jacques de Mérigue.

Le vicomte d'Escal.—Soutiendrez-vous, oui ou non, sa candidature?

Le Président.—La question est double. D'abord nous ne pouvons pas lui donner un centime.

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—Pour ça, jamais! Il ne manquerait plus que ça.

Monsieur de Prunières.—D'abord, il n'y a que 35 francs dans la caisse.

Monsieur de Saint-Benest.—Pardon! c'est moi qui suis trésorier, il y a tout juste un louis.

Le vicomte d'Escal.—Versé entre nos mains par le tapissier royaliste de la rue Vanneau.

Le Président.—Là n'est pas la question. Je ne crois même pas utile de mettre en discussion une subvention pécuniaire que nous ne pouvons ni ne voulons accorder.

Monsieur de Saint-Benest.—Ça lui apprendra à ne pas nous consulter.

Le Président.—Maintenant, Messieurs, il faut boire le vin qui est tiré. Je vous demande de bien vouloir vous résigner à donner votre appui au candidat. Je crois que vous y consentirez tous et j'ai l'honneur de prier notre cher secrétaire, le chevalier de Sainte-Gauburge, de vouloir bien insérer au procès-verbal que: 1º Le comité vote un blâme à M. Jacques de Mérigue (à l'unanimité!); 2° Le comité ne fournit à M. Jacques de Mérigue aucune subvention pécuniaire (à l'unanimité!); 3° Le comité appuie la candidature de M. de Mérigue (à l'unanimité!) Mes chers collègues, la séance est levée.

VIII

A LA MODE

Mérigue était le lion du jour. Toute la presse s'occupait de cet audacieux Éliacin qui, rompant avec les habitudes gâteuses de la phraséologie politique, parlait un langage clair, net, incisif, catégorique. Le Rappel le qualifia de petite vipère réactionnaire couvée trop longtemps dans le sein d'une administration républicaine. Il reçut dans son grenier une visite d'un reporter du Figaro qui se plut à louer la simplicité spartiate du vaillant champion de la légitimité. D'innombrables cartes de congratulation affluaient à son casier. On ne parlait que de lui dans les salons bien pensants et beaucoup de jeunes femmes témoignaient le désir de voir en chair et en os le jeune athlète dont le nom retentissait si fort à leurs oreilles. Deux princes, trois ou quatre ducs, une demi-douzaine de marquis, des régiments de comtes et des troupeaux de barons voulurent faire l'ascension des cent vingt marches. Ils restaient tous bouche béante devant le dénûment du candidat et se demandaient comment il était possible que tant de valeur et de hardiesse fussent le partage d'un personnage aussi déshérité du sort. Jacques, qui croyait «marcher vivant dans son rêve étoilé», recevait toutes les félicitations et tous les compliments d'une façon à la fois gauche et hautaine qui était pleine d'une étrange saveur. Il s'était empressé, naturellement, d'aller occuper son poste de répétiteur au collège ecclésiastique de la rue de Monceau, où le révérend Père Coupessay l'avait accueilli comme une grande dame. Ce religieux opportuniste eut même l'admirable toupet de lui dire qu'il lui semblait bien l'avoir déjà vu quelque part. Tous les jeunes gens de famille avaient réclamé, comme une précieuse faveur, les leçons de ce conquérant si remarquable à la fois par sa mine fière, sa désinvolture et son caractère bon enfant. Son premier élève avait été Théodore de Vannes, le propre frère de la Vénus de Sainte-Radegonde, sorte de gros garçon, jovial et brutal, élevé à la diable, notablement intelligent et doué par-dessus tout d'une excentricité voisine de l'aliénation. Théodore avait, dès le premier jour, voué à son maître d'occasion une admiration désordonnée et une sorte d'amitié violente et sans mesure. Jacques trouvait bien toutes les démonstrations de l'adolescent un peu encombrantes, mais le vague espoir d'arriver à la soeur par le frère le déterminait à supporter toutes les effusions obsédantes du collégien. Il le fit causer avec un certain art et apprit une foule de choses intéressantes, au sujet de sa chimère. Il eut la confirmation des fiançailles de Blanche avec le duc de Largeay. Théodore ajouta que cette union était le résultat d'une pure convenance de famille et que sa soeur trouvait le duc fade et ennuyeux. Il était absolument du même avis et regrettait vivement que Blanche n'épousât pas un homme intelligent et digne d'elle. On la surnommait partout la quatrième Grâce et elle allait unir ses destinées à celles d'un boudin sans savoir et sans esprit, dont tout le mérite consistait à perpétuellement rire, aux fins d'exhiber un râtelier perfectionné payé six mille francs chez Préterre. Du reste, ajoutait Théodore, ce mariage n'était certes pas fait encore et pourrait bien ne jamais se réaliser. On juge si ces déclarations étaient approuvées et appuyées par Mérigue, qui arrivait à se dire intérieurement: décidément, ce gaillard-là est très fort! il n'a pas les préjugés de ses pareils: il est utilisable. L'affection qu'il me témoigne, jointe à cette largeur d'idées, peut mettre bien des atouts dans mon jeu.

Un jour, le candidat royaliste reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«Je fais une collecte à domicile pour les pauvres du quartier spécialement secourus par M. l'abbé de la Gloire-Dieu. Tout le bien qu'on dit de vous me fait un devoir de compter sur votre générosité. J'aurai le plaisir de me présenter moi-même chez vous et je ne doute pas de l'accueil que vous voudrez bien faire à mes sollicitations en faveur des malheureux.

«Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très distingués.

«Comtesse de Vannes,

«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.»

Pardieu! s'écria Jacques, je crois bien, que je t'en donnerais, si j'en avais, mais où diable trouver assez de monacos pour te faire une aumône digne... de la fille!

Il réfléchit quelques instants et s'élança tout à coup chez le vicaire de Saint-Barthélémy. Il lui exposa la situation et le pria de lui avancer cinq louis.

—Mais, voyons, mon cher enfant, lui dit l'abbé dont la sagacité devinait toutes les pensées du jeune homme, voyons, pourquoi voulez-vous jeter une somme pareille par la fenêtre? Croyez-vous qu'on vous en saura gré. On vous remerciera sans doute, mais on se dira que vous avez voulu poser, lancer de la poudre aux yeux, vous faire passer pour ce que vous n'êtes pas, enfin... je vois que vous persistez... qu'il soit fait selon vos désirs, pauvre enfant!... pauvre enfant!

Le prêtre prononça ces dernières paroles avec une tristesse qui fit trembler sa voix. Jacques n'y prit point garde, reçut les cinq louis, remercia chaleureusement l'ecclésiastique et courut sans désemparer à l'hôtel de Soubise pour apporter son offrande.

—Mme la comtesse ne reçoit pas aujourd'hui, lui dit assez insolemment un concierge habillé en suisse de cathédrale.

—Voulez-vous lui dire que c'est M. de Mérigue.

—Ni Mérigue, ni personne, répliqua avec sécheresse le pipelet resplendissant.

Jacques se demanda s'il n'allait pas bâtonner ce drôle. Il comprit bien vite l'inanité d'une pareille exécution, tendit au cerbère l'enveloppe qui contenait sa carte et son billet de cent francs, en le foudroyant de ses yeux irrités. «Bien», répondit le valet et il referma brusquement la porte au nez frémissant du donateur.

IX

LA FAMILLE JOYEUSE

—Papa! maman, Marianne, Mathilde, s'écriait Jacqueline toute haletante d'émotion et de bonheur, écoutez! écoutez! une lettre de mon cher petit frère. Ah! si vous saviez!... venez tout de suite. Marianne! dis à Jeannette de faire boire un coup au facteur, merci, mon Dieu! merci.

Toute la famille de Mérigue s'était précipitée aux appels triomphants de son plus jeune membre. Jeannette, la vieille et fidèle cuisinière, rappelait le facteur à grands cris et, sans savoir de quoi il pouvait bien s'agir, lui versait généreusement un grand verre du meilleur vin de la cave; le domestique lui-même, le brave et digne Pierrille, quoique non interpellé, avait abandonné ses boeufs à moitié liés au seuil de la grange et était accouru, son bonnet à la main, en entendant les exclamations de Mlle Jacqueline. Bientôt un groupe s'était formé dans la cour: la famille entière, Jeannette, Pierrille, le facteur, ces trois derniers à une distance respectueuse, faisaient un cercle autour de la jeune fille qui brandissait sa lettre en l'air comme un porte-drapeau arbore son étendard. A tout ce tumulte inusité dans l'habitation si paisible, la chienne du logis, la douce et gentille Éva, s'était avancée à son tour et regardait ses maîtres d'un air étonné, en remuant la queue. Jacqueline lut d'une voix tremblante la missive extraordinaire qu'elle avait fiévreusement parcourue:

«Ma chère petite Jacqueline,

«Papa, maman, mes grandes soeurs ne m'en voudront pas de t'avoir adressé l'importante correspondance d'aujourdhui. Je te devais bien cela, compagne aimée de mon enfance et de ma jeunesse; comme papa, tu n'as jamais désespéré de mon avenir. Vous aviez raison: Je suis candidat du comité royaliste aux élections parisiennes, j'ai toutes les chances possibles de succès. Je suis répétiteur au collège de la rue de Monceau, et tous les jeunes gens des plus grandes familles se disputent l'honneur de mes leçons. Le premier que j'ai eu est précisément le frère de ma belle demoiselle de Sainte-Radegonde qui s'appelle Blanche de Vannes et appartient à la première aristocratie du faubourg. Cet élève m'a voué une affection extraordinaire. Je vais pouvoir approcher l'idole de mes rêves! Mes chères âmes, que de bonheurs à la fois: l'honneur, l'argent! et peut-être l'amour. Je ne t'en écris pas plus long aujourd'hui, ma bonne Jacqueline, tu comprends aisément quelles doivent être mes occupations. Je joins à ma lettre un exemplaire de ma proclamation aux électeurs du quartier Saint-Barthélemy et divers extraits des journaux qui me portent aux nues. Dans tout cela, ma première pensée a été celle-ci: je vais donc pouvoir envoyer un peu de joie à ceux qui sont si tristes et que j'aime tant. Je vous embrasse de toutes mes forces.

«Jacques.»

—Louez Dieu et tirez le canon! exclama le vieux Mérigue en voulant saisir les extraits des journaux qu'il jeta à terre dans sa précipitation.

—Mon ami, interrompit la pieuse Caroline, d'une voix plus calme, mais toute vibrante de bonheur, mon ami, tu as bien dit. Il faut commencer par remercier la Providence divine qui vient à notre secours au moment où nous croyons tout désespéré.

La sage Marianne prit alors la parole.

—Je crois, dit-elle, que voilà un bon début. Il ne faut pas attendre monts et merveilles; nous pourrions nous ménager de pénibles déceptions, mais enfin on peut dire, d'ores et déjà, que Jacques a le pied à l'étrier, et la possibilité de parvenir à une situation honorable et avantageuse...

—Il marche à ses grandes destinées, affirma Jacqueline, il glorifiera notre nom.

—Il sert son Dieu et son roi, dit à son tour l'enthousiaste Mathilde. Que pouvons-nous désirer encore?...

—Que quelques émoluments solides viennent s'ajouter à toute cette fumée de gloire, reprit Marianne sérieuse et grave.

—Mais s'il y avait vraiment quelque chose derrière cette jolie amourette, dit Joseph de Mérigue, anxieux. Pourquoi pas, ma chère Marianne?

—Tout est possible, mon père, mais cela n'est pas probable, répondit la soeur aînée.

—Comment? pas probable, ma fille?... Mais au contraire, rien n'est plus vraisemblable. Quelle jeune fille ne serait jalouse d'unir son sort à celui d'un garçon aussi vaillant, aussi bien né, et je puis ajouter maintenant aussi célèbre que Jacques de Mérigue?...

—Papa a raison comme toujours, dit Jacqueline en sautant au cou du vieux comte...

Jeannette et Pierrille, les deux bons serviteurs, quoique placés à une certaine distance du groupe familial, avaient vaguement saisi le sens général de cette conversation. Ils comprenaient que Jacques allait devenir un grand personnage, lui qu'ils avaient vu au berceau, et auquel il ne cessaient de pronostiquer un avenir sidéral. Un bon sourire, moitié étonné, moitié joyeux, épanouissait leurs traits minés par le travail et la fatigue; Éva s'était approchée de Jacqueline et lui léchait doucement les mains. Un gai soleil de printemps éclairait cette petite scène, et mêlait au bonheur de ces pauvres êtres l'immense allégresse de la résurrection du ciel.

—Pierrille! dit tout à coup Joseph de Mérigue, en attendant l'artillerie qui nous manque, tu vas tirer deux coups de fusil. Pierrille obéit avec empressement et déchargea en l'air à deux reprises une vieille canardière informe qui, à la seconde détonation éclata, et fit au tireur une légère blessure.

Comme on s'empressait autour de lui et que Marianne blâmait l'ordre imprudent du comte, le domestique affirma, dans son patois pittoresque, qu'il était heureux d'arroser de son sang la première couronne de son jeune maître.

Tous les membres de la famille voulurent répondre incontinent à leur cher représentant qui leur envoyait de cent cinquante lieues un si brillant rayon d'honneur.

Le chef de la maison et Jacqueline furent dithyrambiques, les adjectifs hyperboliques et les adverbes sonores éclatèrent sous leur plume comme des gerbes d'étincelles sous le galop d'un cheval. Joseph déchira deux feuilles de papier dans son impatience nerveuse, et entra dans une grande colère accompagnée de gros mots, en prétendant que sa femme n'avait que de sale encre, de sacrées plumes, et de fichu papier! Caroline, tout en félicitant son cher fils, lui exprima que la première chose qu'il avait à faire, était de témoigner sa reconnaissance au bon Dieu en allant trouver au plus vite son confesseur qu'il négligeait depuis si longtemps.

Mathilde, en quelques pattes de mouche fiévreusement tracées, recommanda à son frère de toujours viser à l'honneur et de dédaigner les vils métaux si recherchés en ce siècle matérialiste.

Marianne au contraire avertit Jacques de ne pas trop songer à la vaine gloriole et à l'immortalité décernée par les journaux. Elle lui conseilla de profiter d'une popularité, peut-être éphémère, dans un milieu bien capricieux, pour s'efforcer d'acquérir honnêtement les moyens de vivre et d'aider les siens.

Au repas du soir, où fut invité le vieux curé Desmolard, on but une bouteille de vieux Mérigue soigneusement bouchée, cachetée et étiquetée cinq ans auparavant par la prévoyante Marianne. Les six convives absorbèrent à peine la moitié du précieux flacon qui fut renvoyé à la cuisine où le digne Pierrille se chargea de l'achever.

M. de Mérigue, selon sa coutume, se coucha en même temps que les poules, oubliant, à la grande indignation de sa sainte épouse, de réciter sa prière du soir.

Mme de Mérigue resta agenouillée jusqu'à une heure avancée de la nuit.

X

LA DOUAIRIÈRE SCANDALISÉE

La comtesse douairière de Vannes, assise auprès de sa fille, dans le grand salon blanc et or de l'hôtel Soubise, était en train de la moréginer tout doucement.

Cet adverbe était essentiel à côté du verbe précédent, car Mlle Blanche était absolument dans la catégorie de ces jeunes filles qui, en un instant d'humeur ou de caprice, envoient promener par-dessus les moulins, père, mère, directeur... et bonnets...

—Ma bien chère Blanche, j'ai une toute petite observation à te faire...

—Encore des reproches.

—Je m'en garderais bien... une simple remarque... un léger conseil...

—Dites toujours, cela n'engage à rien...

—Je trouve que tu lis beaucoup, et des livres bien risqués.

—Affaire de goût, chère maman... J'ai toujours préféré les romans aux méditations de l'Évangile...

—Sont-ce là, mon enfant, les leçons que tu as reçues au couvent du Sacré-Coeur?

—Ah! les leçons des révérendes mères, vous savez, j'en prends et j'en laisse...

—Véritablement, tu m'abasourdis. Dis-moi où tu peux avoir trouvé toutes ces idées d'indépendance malsaine, prématurée?

—Dans ma tête.

—Mes compliments. Tu es à peine gentille pour moi... et... pas du tout pour ce pauvre duc, ton fiancé...

—Ah! le duc!...

—Eh bien! le duc?...

—Eh bien, là! il m'ennuie! en bon français...

—Comment? déjà!

—Depuis le premier jour.

—Mais, malheureuse enfant, tu l'as accepté, voyons?

—Sans doute... et après?...

—Mais il sera ton mari dans quelques semaines...

—Oh! d'abord, rien ne presse... et puis...

—Et puis...

—Soit! il sera mon mari. Beau nom!... Un des lions du club habillé à la dernière mode!... parfaitement niais... Rien de mieux...

—Tu me fais tomber des nues, ma fille, tu n'as donc pas l'intention de l'aimer?

—Oh! mon Dieu!... si fait!... comme on aime... un mari!...

—Tais-toi, Blanche, s'il t'entendait!...

—Il m'a déjà comprise, allez!...

—Et c'est pour cela qu'il est si triste, ma fille... En vérité, tu me navres...

—Triste?... Le duc de Largeay?... Toujours assez gai pour faire de petits soupers aux Ambassadeurs avec Mlle Zoé!...

—Blanche!... y penses-tu?...

—Pour payer un coupé de deux cents louis à Mlle Microche des Nouveautés...

—Tais-toi, de grâce! si quelque domestique était derrière les portes...

—Pour avoir un compte de cent louis chez la bouquetière du Jockey!

—Mais il t'envoie chaque jour des fleurs!...

—Des rossignols!... achetés au rabais sur les brouettes qui passent dans les rues... Eh! chère maman, vous ne saviez pas tout cela!... Cela prouve qu'à votre âge, vous avez encore des choses à apprendre de votre fille.

—Tu me confonds...

—Ah! vous n'avez pas fini... oui, le duc sera mon mari! C'est entendu. C'est conclu. Je l'aimerai... par convenance... mais quand à lui donner un atôme de mon coeur, vous entendez, un atôme...

La comtesse douairière était anéantie. Elle ne put répliquer à ce trait final et leva les mains au ciel en murmurant à la cantonade: Eh bien! Mesdames, mettez donc vos filles au couvent!...

XI

UNE LECTURE

Le duc de Largeay, prétentieusement accoudé à la grande cheminée du salon blanc et or, pince du bout des lèvres une cigarette du Levant dont il envoie la fumée au plafond en petits cercles bleuâtres géométriquement mesurés. La comtesse douairière de Vannes se concentre sur une broderie d'un dessin compliqué; sa fille, Blanche, à demi vautrée sur un divan, regarde les bibelots et les candélabres d'un air distrait et maussade.

—Eh bien! dit-elle tout à coup, voyant que personne ne se décidait à rompre l'auguste silence, eh bien, duc, nous apportez-vous des nouvelles du boulevard ou du club?

—Oui, ma chère. Enfin, quand je dis des nouvelles, elles se ressemblent toutes ces jours-ci. Ouvrez la première feuille venue, royaliste ou intransigeante, matinale ou vespérale, c'est Mérigue, toujours Mérigue, encore Mérigue. J'ai précisément dans ma poche son discours à la réunion publique.

—Voudriez-vous être assez aimable pour nous en donner lecture?

—Si cela peut vous être de quelque agrément?

—Certes.

—Cela n'ennuiera-t-il pas la comtesse?...

—Oh! moi, je brode, répondit la douairière interpellée.

—Eh bien, ma chère Blanche, reprit le duc, je vais vous faire faire connaissance avec la prose de votre admirateur.

—J'écoute, monsieur le duc.

—«Messieurs, dès l'ouverture de la période électorale un groupe de royalistes, sans s'arrêter aux considérations d'âge, de fortune ou de notoriété qui devaient me dérober à l'attention publique, est venu m'engager à poser ma candidature aux élections de notre quartier. J'ai cédé à leurs instances, et je suis descendu résolument dans l'arène.

—Très gentil à la fois de modestie et de crânerie, observa Blanche.

Le duc poursuivit en se mordant les lèvres:

«La démagogie triomphante déclare une guerre sans merci à toutes nos forces constituées: Nous voulons conserver tout ce qu'elle veut détruire, protéger tout ce qu'elle attaque, sauver tout ce qu'elle bat en brèche; nous sommes les assiégés de la grande citadelle de l'ordre!...

—Belle image! dit Blanche.

—Mauvaise rhétorique, répliqua Largeay.

—Oh! ne parlez pas de rhétorique, répliqua Mlle de Vannes, vous n'avez pas encore fait la vôtre...

Le duc, muselé, continua: «Examinons d'abord comment nos édiles entendent appliquer la devise surannée dont ils noircissent les murailles de tous nos édifices publics. La liberté qu'ils exigent pour eux, ils la refusent péremptoirement aux autres, et les honnêtes gens, bon gré, mal gré, verront leurs enfants courber la tête sous les fourches caudines de l'athéisme gratuit et de la polissonnerie obligatoire...»

—Bravo! fit Blanche en applaudissant.

—Vous applaudissez des violences, ma chère.

—Essayez donc d'en faire des violences, vous!

—Oh! Blanche! Je reprends:

«La fraternité signifie aujourd'hui la proscription des frères et des soeurs...

—Charmant! murmura Blanche.

—Calembour vulgaire! entonna le duc. Je poursuis: «Quelles sont les oeuvres de ces hommes? A quoi emploient-ils nos millions? Ils dressent sur nos places publiques des Mariannes aux grossiers appas que l'on ne voudrait pas rencontrer au coin des carrefours. Ils votent à leurs aimables Calédoniens des fonds de déplacement et des indemnités pour «travaux extraordinaires».

On voit qu'il sort d'une administration, ce monsieur...

—Où vous seriez incapable d'entrer si jamais vous étiez ruiné.

—Ne m'interrompez donc pas à toute minute.

«Maintenant, j'aborde le côté politique de ma profession de foi, je suis catholique et royaliste...»

—Franc, loyal, splendide! s'écria Blanche.

—Et fortement maladroit.

—Je voudrais vous y voir.

—Vous serez privée de ce spectacle.

—Je m'en doute, cher duc... Vous à la tribune! Ah! ah! ah! J'en pâme, rien que d'y penser, un guignol de grandeur naturelle... Continuez...

—«La République engendre la licence, le désordre, la perversion; elle abaisse les caractères, amollit les courages, émousse les forces vives de la nation dans des luttes intestines sans profit et sans grandeur, et livre, en fin de compte, le pays désarmé à l'âpre convoitise des hordes conquérantes...»

—Très bien! très bien! appuya Blanche.

—Du pathos pur et simple.

—Pathos? dites-vous. Prenez garde, ce mot a une terminaison grecque, ne vous aventurez pas sur les terrains que vous ignorez... Allez!

—«Je veux lutter galamment contre les républicains convaincus, mais une juste colère s'empare de moi à la vue des acrobates et des jongleurs politiques. Que je voie venir à ma rencontre un ennemi franc et probe, je le combattrai sans cesser de l'estimer, et quand nous interromprons le duel, à la chute du jour, nous échangerons peut-être des présents comme les héros d'Homère...» Aïe, aïe, des réminiscences classiques, à présent.

—Ce n'est pas vous qui en auriez de semblables, bien cher duc... La raillerie vous est malséante... Allez!...

—«Mais pour les gens sans foi qui ne craignent pas d'employer des engins perfides, pour les espions et les délateurs, pour les fabricants et souteneurs de l'article vu et autres ordures...»

—Ah! quelles expressions. Quel langage!

—Allez donc... Opoponax!...

—«Je ne les épargnerai pas, car je le déclare hautement, je ne redouterai jamais ni leur plume, ni leur épée...»

—Fier, crâne, charmant!...

—Une simple provocation, ma chère!...

—Que vous dédaigneriez, n'est-ce pas?

—Certes, ma bonne amie.

—Comme je vous connais bien... Ensuite!

—«Quelques jours à peine nous séparent de l'ouverture du scrutin; que ma personnalité s'efface, que l'amour de notre cause enflamme seul l'ardeur de nos âmes. Ne nous inquiétons pas du résultat de nos peines et de nos fatigues. Quand on s'est tracé une route, on doit la suivre invariablement... Le royaliste qui a gardé une plume ou une épée à la main, et sa vieille foi dans le coeur, quand il a interrogé sa conscience, doit affronter le sort. Va où tu peux. Meurs où tu dois!»

—Superbe! superbe! dit Blanche en battant des mains.

—Tout bonnement de l'épigramme.

—Vous dites, cher duc?

—Pardon, pardon, je voulais dire mélodrame.

—Diable! je vous souhaiterais sincèrement des réminiscences de langue française puisque vous paraissez si fort mépriser les autres... Voulez-vous continuer?

—C'est fini, chère amie, le journal ne donne que des extraits.

—Déjà terminé? Quel dommage! Je veux lire ce discours in-extenso, c'est-à-dire en entier, je traduis pour ceux qui ne comprennent pas le latin. C'est tout bonnement splendide. N'est-ce pas, maman, que vous êtes de mon avis?

—Ah! moi, j'ai brodé, répondit la comtesse douairière sans lever les yeux.

—Vous n'avez pas le goût bien sûr, ma chère, dit Largeay en froissant le journal qu'il venait de parcourir avec un dépit mal dissimulé, vous lisez trop les auteurs modernes.

—C'est une petite différence qui existe entre nous. Bref, ce Mérigue est un homme, quelles que soient les critiques des clubmen et autres gens bien peignés.

—Un homme... Je n'en suis donc pas un à votre compte?

—Oh!... cher duc!... Mais laissons un sujet que vous estimez frivole et parlons un peu des choses qui vous intéressent. Quoi de nouveau au club?

—Saint-Benest a perdu deux mille louis au Quinze.

—Et puis?

—Prunières plaide en séparation avec sa femme qui, paraît-il, l'a battu.

—Dame! elle a dû le secouer comme un Prunières.

—Oh! que vos plaisanteries sont de mauvais goût, ma chère amie.

—Après, après, pas de paroles oiseuses!

—M. du Merlerault a gagné mille louis sur M. de Senlis, à Chantilly.

—Est-ce tout?

—Non! Le petit Mora s'est battu au pistolet avec le grand du Tranchey.

—Pourquoi cela?

—Ces deux messieurs s'étaient rencontrés dans l'antichambre d'une femme légère.

—Dites donc d'une cocotte, allons!

—Pardon! il y a une nuance.

—Et cette femme légère s'appelait...?

—Je n'ai pas retenu le nom.

—Mlle Zoé, peut-être!

—Connais pas, chère amie, connais pas.

—Celle qui aime tant les soupers fins.

—Ah! je ne savais pas!

—Bien... assez... Vous n'avez plus d'histoires!

—Ah! si fait! le petit vicomte d'Escal se vante partout d'avoir inventé la candidature Mérigue, d'avoir été le Christophe Colomb de cette Amérique.

—Ah! encore, cher duc, vous êtes exécrable. Non, je vous en conjure, ne faites pas d'esprit, je vous préfère à votre état naturel.

—Toujours ce Mérigue! On ne peut se retourner sans voir ses affiches vertes ou sans entendre parler de lui.

—Soyez tranquille, il ne vous en arrivera jamais autant.

—Je ne vous cacherai pas que je commence à être agacé d'ouïr ce nom ressassé par tous les échos.

—Allez le lui dire, cher duc. Vous vous battrez, et il vous tuera.

—Comme vous allez vite en besogne, chère amie. Croyez-vous que je me commettrais avec un aventurier?

—Non, non, duc, je ne le crois pas.

Comme Blanche de Vannes achevait ces mots la porte du salon s'ouvrit brutalement et livra passage au gros Théodore, chancelant, titubant, les yeux pochés et les habits en lambeaux.

La comtesse douairière se précipita pleine d'inquiétude.

—Faites-le conduire au lit, dit Blanche sans se déranger, il est encore dans les brindezingues. Ce n'est que la troisième fois depuis deux jours. Il y a du progrès.

—Comment?... de quoi?... grognait Théodore en s'appuyant aux murailles... d'abord il ne s'agit pas de cela. Il s'agit... d'aller... éveiller l'Académie... Vous savez, l'Académie, à l'Institut... pour donner le prix Montyon... à mon ami Mérigue... le prix Montyon, ce n'est pas trop... il m'a sauvé la vie. Voilà! il ne s'agit pas d'aller au lit, il s'agit du prix Montyon... de Mérigue... et de l'Académie... vous savez, à l'Institut, là-bas, la maison est au coin du quai.

Pendant que Largeay et la comtesse faisaient asseoir le jeune homme, un commissionnaire apporta une lettre ainsi conçue:

«Madame la Comtesse,

«Mon cher élève Théodore, presque au sortir du collège, a été attaqué par une bande d'escarpes qui exploite le quartier de l'Europe. Fort heureusement je me suis trouvé passer sur le terrain de la rixe; j'ai eu la chance de mettre en fuite les agresseurs et de vous ramener M. votre fils sain et sauf. Je ne l'ai quitté qu'à la porte même de votre hôtel, et je l'eusse même certainement accompagné jusqu'auprès de vous, si je n'avais eu la crainte de commettre une indiscrétion.

«Agréez, madame la comtesse, l'hommage de mon profond respect.

«Jacques de Mérigue.»

—Mais c'est un ange, cet homme! s'écria Blanche avec un enthousiasme sincère.

—Ou du moins un brave garçon, opina la comtesse douairière.

—Il n'a fait que son devoir, reprit sèchement le duc de Largeay.

Pour le coup, Blanche n'y tint plus.

—Duc, dit-elle d'un ton sarcastique, vous tenez le langage d'un nigaud.

—Blanche! Blanche! fit la douairière scandalisée.

Cependant Théodore s'était pesamment endormi sur un fauteuil et ronflait avec un bruit de crécelle, les bras pendants et les jambes écartées. Entre le frère ivre mort, et la soeur, plus que grincheuse, le duc sentit que sa position devenait difficile. Il baisa assez adroitement la main de sa fiancée, salua cavalièrement sa future belle mère et s'éclipsa sans autre formalité. Dès qu'il eut tourné les talons, Blanche dit à la comtesse:

—Ma chère maman, il faut absolument faire une politesse à M. de Mérigue, c'est un devoir indiscutable.

—Eh bien, ma fille, reprit la douairière, quand tu voudras.

XII

DEUX RENCONTRES.

Mérigue avait effectivement tiré Théodore de Vannes d'un très mauvais pas. Le jeune externe de l'institution de Monceau, au lieu de rentrer chez lui en quittant sa classe, avait été selon une habitude déjà enracinée, prendre quelques vermouths et plusieurs absinthes dans un cabaret borgne des Batignolles. Son humeur querelleuse étant exaltée par les spiritueux horribles qu'il avait engloutis, une rixe était survenue entre trois rôdeurs de barrière et le noble habitant de l'hôtel Soubise. Théodore, après avoir distribué quelques énormes coups de poing et reçu lui-même une sérieuse raclée, s'était retiré devant la supériorité du nombre et avait opéré vers les quartiers du centre une retraite en mauvais ordre. Comme il repassait à la hauteur de son collège, poursuivi par les trois escarpes, il avait rencontré Jacques qui jeta immédiatement dans la balance le poids de sa vigoureuse énergie et de sa grosse canne plombée. Les agresseurs prirent la fuite, non sans incriminer la lâcheté des bourgeois qui se mettaient deux pour combattre trois prolétaires. Le professeur-candidat, ayant alors remarqué que son élève n'était point, quant à la lucidité d'esprit, dans une situation absolument normale, héla un fiacre, y fit monter le jeune homme et le reconduisit à la rue Saint-Dominique. Il avait une singulière envie d'entrer et de remettre lui-même Théodore ès mains de la comtesse douairière, mais il pensa avec raison, qu'il était plus délicat et plus politique de s'effacer immédiatement après le service rendu et avant d'attendre sa constatation par les intéressés.

Le lendemain matin, au moment de quitter son logis pour commencer ses courses électorales qu'il exécutait quotidiennement avec une infatigable activité, il rencontra sous le porche du 93 un laquais de grande maison qui lui remit un billet ainsi conçu:

«La comtesse douairière de Vannes prie Monsieur Jacques de Mérigue de vouloir bien lui faire le plaisir de venir dîner chez elle demain soir à sept heures et demie. Elle saisit cette occasion pour remercier Monsieur de Mérigue d'avoir rendu à son grand étourdi de fils un service signalé comme celui d'hier soir.

«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.

«Ce Mercredi.»

Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aéronaute qui, par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une félicité profonde s'empara de tout son être et transparut sur son visage avec un léger sourire qui adoucit infiniment son énergie habituelle et la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil, et comme par enchantement, toutes les préoccupations politiques s'évanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, à l'aventure, sans se préoccuper des passants et des rues et comme s'il eût suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystérieuse. Il fut bientôt tiré de sa rêverie par un petit coup de canne sur l'épaule. Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le précipitait des hauteurs de son extase, mais se rasséréna presque aussitôt. C'était le baron de Sermèze. Pour toute entrée en matière, Mérigue montra à son ami le billet qu'il venait de recevoir. Sermèze lui répondit simplement:

—Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien au point de vue de tes désirs chimériques, mais il y a une question très réelle qui est soulevée par la remise de ce poulet.

—De ce poulet?

—Je retire le mot s'il te blesse... Vrai on dirait que tu es gendre... enfin, c'est pas tout ça, tu vas donc dîner à l'hôtel Soubise?...

—Pardieu! un peu!

—As-tu seulement un habit?

—Diable! je n'y songeais pas...

—Étourneau! Un claque?

—J'en ai un qui date d'avant la guerre.

—Insuffisant, très cher... un plastron irréprochable?

—L'adjectif serait présomptueux.

—Des souliers vernis?

—Diantre, mon cher, tu m'effraies, je n'ai point réfléchi à tout cela.

—Est-ce que tu réfléchis jamais à quelque chose! As-tu au moins l'argent nécessaire pour te procurer ces divers objets?...

—J'ai soixante francs de fortune. Je ne toucherai ma première mensualité au collège que dans trois semaines.

—Voilà dix louis, tu me les rendras quand tu pourras.

—Tu es un dieu, Sermèze.

—Et toi, un animal... Allons, occupe-toi vite de cette question d'équipement et ne fais pas de gaffe.

—De ce pas, cher baron...

—Une autre chose... va-t'en chez un habile Figaro et fais-moi opérer des coupes importantes dans la forêt vierge qui ombrage ton acropole.

—Ah! tu crois, ami?

—Oui, crétin! Ces crinières-là ne sont bonnes que pour griffonner et déclamer la Rédemption des Damnés, ou autre fantaisie dantesque. Dans le monde, on porte très court.

—Je suivrai tes conseils, je reconnais ta compétence en ces questions.

—Et aussi pour dénicher des candidatures parisiennes aux Limousins obscurs.

—D'accord, le fait est brutal.

—Et tu es une brute... Rudement chouette à propos ton discours et je te renouvelle mes compliments.

—C'est heureux.

—Ah! pour une fois... enfin à revoir. Sois sage!... habile et bien peigné.

Le lendemain soir le candidat royaliste, à peu près déguisé en homme du monde, se présentait à l'hôtel Soubise et passait fièrement devant le concierge polychrome qui l'avait naguère éconduit d'une façon si sommaire. Le salon était vide lorsqu'il y fut introduit. Le dîner devait avoir lieu à sept heures et demie et la pendule ne marquait que sept heures et quart, Jacques était arrivé un peu trop tôt. «Sermèze appellerait cela une première gaffe!» se dit-il. Comme il formulait en lui-même cette pensée assez juste une porte s'ouvrit vivement et donna passage à Blanche de Vannes qui traversa l'immense pièce comme un petit ouragan et vint saisir la main de Jacques avant même que remis de son émotion il eût eu le temps de répondre à son geste.

—Il y a plusieurs jours que nous désirions vous voir, Monsieur; vous représentez nos idées d'une façon si entière et si franche... et en outre vous êtes si bon pour ce grand maladroit de Théodore.

—Mademoiselle... put à peine articuler Mérigue totalement foudroyé par cette incisive entrée en matière.

—Asseyez-vous donc, monsieur. Vous devez être harassé avec le double métier que vous remplissez si courageusement, ma mère va venir dans quelques minutes... Théodore ne tardera pas non plus à moins qu'il ne soit dans quelque taverne. Ah! monsieur!... il n'a que dix-sept ans, et déjà il veut faire le jeune homme... hein?...

—Mademoiselle...

—Ça boit une absinthe, ça fume une pipe, ça parle de femmes. Quelle pitié, n'est-ce pas?...

—Oh! mademoiselle...

—Enfin, ce sujet-là ne vous intéresse pas beaucoup... Il paraît, monsieur, qu'à toutes vos autres qualités vous joignez celle d'être poète...

—Mademoiselle...

—Eh bien! moi, voyez-vous... j'adore les vers... et j'admire beaucoup ceux qui savent les faire. Théodore m'a parlé d'un grand poème que vous étiez en train d'écrire sur la Rédemption des Damnés.

—Mademoiselle...

—Vous nous le montrerez, n'est-ce pas?...

—Assurément, mademoiselle.

—Avant qu'il soit édité, je vous prie, je raffole des primeurs... Et puis, à propos, monsieur, il me semble vous avoir déjà vu je ne sais où?

Jacques, qui était pâle comme un linge, sentit monter à ses joues un violent afflux de sang...

—Mademoiselle, je... je ne sais pas...

—Parfaitement, à Sainte-Radegonde, je crois même que vous laissâtes tomber votre canne à terre au moment le plus solennel du salut auquel je donnerai le même qualificatif... C'était bien vous, n'est-ce pas?... Il y a trois semaines?...

—Je crois... mademoiselle...

—J'ai même ri comme une folle de cet accident; vous me pardonnez, monsieur?

—Mademoiselle! Comment donc?...

A ce moment la comtesse douairière entrait majestueusement.

—Bonjour, monsieur de Mérigue, dit Mme de Vannes d'une voix somnolente. Comme vous êtes donc aimable d'avoir bien voulu répondre à mon invitation un peu improvisée... et j'ai hâte de vous exprimer tout de suite mes compliments et mes remerciements.

—Madame!...

Théodore, dans un état à peu près normal, fait son entrée comme un bouledogue. Il ne daigna pas honorer sa famille d'un regard et se jeta presque au cou de Mérigue qui fut obligé de se reculer pour ne pas être embrassé.

—Bon coeur, quoique mauvaise tête, observa la comtesse.

—J'aime beaucoup monsieur votre fils, madame, répondit Jacques.

—En ferez-vous quelque chose? interrogea Blanche.

—Je l'espère, mademoiselle.

—Moi, j'en suis sûre, monsieur. Vous me paraissez un homme à faire des miracles.

—Oh! mademoiselle!...

La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants et une voix de contrebasse annonça:

—Madame la comtesse est servie.

—Monsieur, dit la douairière au poète, excusez le sans façon avec lequel je vous reçois. J'ai tenu pour la première fois à vous avoir seul et en dehors de tout apparat. Nous verrons seulement, vers la fin de la soirée, le duc de Largeay, mon futur gendre, auquel je serai enchantée de vous présenter.

Mérigue s'inclina en marmottant avec efforts:

—Très honoré, madame...

Blanche haussait les épaules, n'osant pas formuler trop haut son opinion devant un étranger.

Théodore était exclusivement occupé à faire remplir l'assiette et les verres placés devant Jacques dont il connaissait l'appétit héroïque, mais, par un phénomène bizarre, le candidat, que n'effrayaient point d'ordinaire six tranches de gigot, touchait à peine aux plats exquis et aux vins délicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientôt la direction suprême de la conversation et questionna Mérigue sur tout ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses yeux noirs qui magnétisaient le jeune homme et lui enlevaient toute conscience des monosyllabes étranges qu'il plaçait ça et là au hasard, pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procédait par interrogations précises qui ne laissaient guère place qu'aux «Oui» et aux «Non». L'étincelant et puissant orateur qui avait électrisé une réunion de douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine à glisser de temps à autre un: «Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle. Comment donc, mademoiselle». La comtesse douairière se taisait et Théodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de Vannes interromps tout à coup l'examen qu'elle faisait subir à Jacques et lui dit à brûle pourpoint:

—Monsieur de Mérigue vous n'avez rien mangé depuis que nous sommes ici. Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Théodore nous a confié que vous étiez très gourmand. C'est un péché mignon que je comprends à merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgré tout ce qu'à pu me dire M. l'abbé de la Gloire-Dieu. On va emporter ces friandises de l'autre côté et vous pourrez leur faire honneur pendant le cours de la soirée.

Mérigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientôt au salon, et Jacques savoura une tasse de café incomparable versée par la jolie main de Mlle de Vannes.

—Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Théodore va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mère et moi sommes parfaitement habituées à la fumée... et... je vous avouerai même que j'aimerais assez...

—Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez rien, monsieur de Mérigue.

—Tout au contraire, croyez-le bien, répliqua Blanche, j'adore les cigarettes d'Orient.

Mérigue hésitait à allumer un magnifique cigare que venait de lui donner Théodore.

—Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gênez point, je vous donne toute licence.

—Et moi, je... désire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit un instant sa phrase, pour ne pas dire: «Je vous l'ordonne». La conversation, pimentée par la jeune fille, continua identiquement comme elle avait commencé pendant le repas. Mérigue laissa plus de dix fois s'éteindre son cigare... assurément sans aucun propos délibéré et, à chaque éclipse du bout embrasé, Blanche lui offrait une bougie avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie, un valet d'antichambre annonça: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen fit une entrée rapide, adressa un sourire à la comtesse douairière et vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tête cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention à Jacques, qui s'était pourtant levé à son arrivée et Mme de Vannes fut obligée de lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous présenter votre vaillant candidat, M. Jacques de Mérigue.

Largeay se retourna d'un mouvement automatique, fronça les sourcils et grogna sans s'incliner d'un ton raide: «Charmé, Monsieur.»

—Très heureux, fit Jacques.

—Figurez-vous, Monsieur, dit alors Blanche, que pas plus tard qu'hier au soir, le duc nous a lu votre magnifique discours.

—Magnifique! reprit Largeay, d'un air qui semblait dire: cet animal va-t-il me ficher le camp!

Jacques comprit la situation et se prépara à prendre congé.

—Déjà, Monsieur? fit la comtesse.

—Avant dix heures? appuya Blanche.

—J'ai tellement d'occupations, répondit Jacques, mais je vous supplie de croire que je suis désolé de vous quitter aussi vite, madame.

Il insista sur le mot désolé, en jetant du côté du duc un regard peu sympathique.

Comme il était dans l'antichambre, Blanche lui courut après:

—Monsieur de Mérigue, lui dit-elle, prenez donc ce sac de marrons glacés, auxquels vous n'avez pas touché. Ne faites pas de cérémonies. Je sais que vous aimez ces bagatelles.—Et Jacques emporta dans ses plombs du sixième la poche de douceurs dont venait de le gratifier son idole.

—Vous recevez ce Monsieur? dit le duc à la comtesse, quand le candidat se fut éloigné.

—Mais il est très bien.

—Que lui reprochez-vous? ajouta Blanche.

—Ma chère, reprit Largeay très vexé, quand on va dans le monde, on ne prend pas un complet de cent francs à la Belle Jardinière.

—Je l'ai trouvé bien mis.

—De la confection à quatre sous!

—Dame, s'il n'est point riche, ce garçon, pauvreté n'est pas honte.

—On ne va pas dans le monde, alors.

—Allons, duc, ne l'excommuniez pas... pour n'avoir pas comme vous un coup de hache au milieu de la tête et ne pas devoir, comme vous, deux mille louis à son tailleur!

XIII

L'INDISCRET

Quand Jacques de Mérigue se fut mis au lit, toutes les pensées extraordinaires et toutes les violentes impressions qui le bouleversaient commencèrent à se calmer peu à peu, sous l'énergique influence de sa volonté. Il n'avait point rêvé, c'était bien lui, un minuscule hobereau limousin, le petit employé destitué qui venait d'être traité avec une familiarité de camarade par une jeune fille du plus grand monde qu'il osait aimer depuis un mois. Maintenant, la chimère descendait de son royaume astral et arrivait, pour ainsi dire, à la portée de ses étreintes. Il était félicité, admiré, accueilli comme un ami de longue date. Un autre sentiment n'allait-il pas naître dans une âme dépourvue de préjugés et n'ayant rien de la retenue ordinaire propre à son âge, à son sexe, à sa qualité de fiancée? Le duc de Largeay pourrait-il être renversé comme un simple ministère républicain? Jacques en était là de ses réflexions, quand un coup de sonnette se fit entendre. Il se leva de fort mauvaise humeur et ouvrit à un guenilleux du pire aspect, qui mâchonna une phrase enrhumée, où ces mots seuls émergèrent clairement: «Ouvrier sans travail.»—A dix heures et demie du soir! hurla Mérigue hors de lui-même. Voulez-vous que je vous amène chez le commissaire, espèce de gredin? Allez-vous-en et plus vite que cela... ou je vais vous passer par la fenêtre... et joignant le geste à la parole, il bouscula assez vivement le malencontreux visiteur. Le mendiant, épouvanté, se rejeta d'un bond en arrière et se mit à descendre quatre à quatre les cent vingt marches, en grommelant: «Fils de bourgeois, ça ne te portera pas bonheur!»

Jacques entendit la réflexion et son bon coeur eut bientôt dominé sa vivacité assez explicable. Il rappela le pauvre à plusieurs reprises, mais le misérable ne répondit pas et continua à descendre l'escalier sinistrement.

—Le diable t'emporte! dit Mérigue.

Le lendemain, comme six heures tintaient au campanile de Saint-Germain-des-Prés, un nouveau coup de sonnette réveilla en sursaut le candidat royaliste.

Cela devenait trop fort!

—Ah ça! ils m'ennuient, les ouvriers sans travail! cria Jacques en passant sa robe de chambre. Il ne sera pas le bienvenu, celui-là. Il ouvrit brusquement, l'injure à la bouche. C'était son élève Théodore.

—Un million d'excuses, cher Monsieur, dit le jeune de Vannes, vous savez que je dois être au collège à sept heures et demie et je voulais un peu causer avec vous.

—Vous êtes bien aimable, reprit Jacques, en faisant bon visage à fortune médiocre et se disant à part lui: «J'eusse mieux aimé un autre membre de la famille.»

—Vous me pardonnez donc de vous déranger ainsi? insista le collégien un peu gêné.

—Oui, oui. Avez-vous quelque chose de pressé à me communiquer?... une bataille... un esclandre... une retenue, un pensum.

—Mais non, Monsieur, je venais bavarder un peu avec mon illustre maître.

—Vous êtes bien gentil... mille grâces!

—Mon célèbre ami... Si vous autorisez la familiarité de cette dernière appellation.

—J'autorise... Je vous écoute, je me recouche, vous savez; asseyez-vous au pied de mon lit ou sur la table, je n'ai pas de divan à vous offrir.

—Je vais me mettre au pied de votre lit, puisque vous voulez bien... dites donc, monsieur de Mérigue, vous êtes un brave homme, n'est-ce pas?

—A peu près.

—Pas trop rancunier?

—Cela dépend.

—Vous n'en voulez pas à mon futur beau-frère?

—Pourquoi donc? grand Dieu.

—C'est que, il me semble...

—Quoi?

—Qu'il n'a pas été bien aimable envers vous, hier au soir.

—Je n'ai point remarqué cela... je n'ai pas l'honneur de le connaître... Nous nous sommes salués, je crois. Vous ne vouliez peut-être pas qu'il m'embrassât, comme vous le faites?

—Pourquoi pas?... Vous êtes notre ami, il doit être le vôtre. On a été très contrarié à la maison de son attitude à votre égard.

—C'est trop de bonté.

—Et on m'a chargé de vous exprimer les regrets de tout le monde.

—Enfin, soit, merci; je persiste à ne pas voir pourquoi nous serions ennemis... Il m'a paru très bien.

—Vous êtes bien mieux que lui.

—Je suis incompétent pour l'affirmer.

—Je ne suis pas le seul à être de cet avis.

—J'en suis charmé.

—Tout le monde est enchanté de vous chez moi, sans exception.

—C'est un grand honneur pour ma petite personne.

—Il y a surtout quelqu'un qui vous trouve très, très bien.

—Je lui en suis fort reconnaissant... Qui donc s'il vous plaît?

—Ah! dame! je ne puis pas vous dire cela, moi... c'est délicat.

—Je ne vous comprends pas, répondit avec un hoquet d'émotion Jacques de Mérigue, qui croyait très bien comprendre.

—Eh bien, je vais vous le dire.

—Je vous écoute.

—Parce que c'est vous...

—Soit, allez.

—C'est que je ne ferais pas de ces confidences-là à tout le monde.

—Allez donc!

—Je vous disais donc que tout le monde chez moi... vous comprenez, tout le monde?

—Je comprends.

—Tout le monde vous trouve très bien...

—C'est entendu.

—Mais là, très bien.

—Ce point est acquis.

—Sous tous les rapports.

—Parfait!... j'en ai pris note.

—Mais surtout quelqu'un.

—C'est ce que vous me dites depuis une demi-heure.

—Vous voudriez bien savoir qui?

—Peuh! mon Dieu non... je vous assure.

—Ne blaguez pas.

—Serait-ce M. le duc de Largeay?

—Pas celui-là.

—Mme la comtesse de Vannes?

—Vous n'y êtes pas.

—Vous-même, Théodore?

—Oh! moi, c'est entendu... mais il s'agit d'une autre personne.

—Votre concierge tricolore?

—Oh! cher Monsieur, vous vous moquez de moi.

—Qui donc, morbleu?

—Eh bien là! ma soeur!

—Cet excès d'honneur me confond.

—Elle a fait une scène au duc pour vous avoir si mal traité.

—Je vous répète, mon cher Théodore, reprit Jacques tellement radieux qu'il crut devoir prendre une mine sévère, je vous répète, mon cher Théodore, que je n'ai rien à reprocher au duc. Si j'avais à me plaindre de lui en quoi que ce soit, il recevrait mes témoins aujourd'hui même. Vous n'avez plus rien à me dire?

—Non, monsieur, je voulais simplement excuser le duc.

—L'incident est clos... Bonsoir, travaillez bien et ne prenez pas d'absinthe avant de rentrer chez vous.

Le soir même, Théodore de Vannes reprocha au duc de Largeay son peu d'amabilité pour Mérigue et trouva une délicieuse satisfaction à lui dire: «Vous savez, je l'ai vu; il m'a dit que si vous l'ennuyiez, il vous donnerait un coup d'épée.»

—Et moi, je vous donnerai une paire de claques, si vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas, répondit Largeay fortement vexé.

En quittant l'hôtel de sa future belle famille, le duc, qui avait un peu bu, se sentit pris d'humeur querelleuse. Avec la rapidité de décision propre aux gens un peu éméchés, il résolut de monter chez Mérigue, de le provoquer en duel, de l'effrayer et d'obtenir de lui quelque platitude écrite qu'il pût montrer à sa fiancée. Il était onze heures du soir quand il sonna à la porte du candidat.

Mérigue fut absolument stupéfait à l'aspect de son interlocuteur et visiblement gêné de le recevoir dans un galetas aussi exigu et aussi minable.

—Monsieur, dit sèchement le duc, mon jeune ami, Théodore de Vannes, m'a dit tout à l'heure que vous vouliez me donner un coup d'épée.

—S'il vous a dit cela, monsieur, c'est qu'il était gris. Cela n'a pas le sens commun.

—Mais, monsieur, vous me semblez le prendre de bien haut.

—Du cinquième au-dessus de l'entresol... à votre service, monsieur le duc.

—Vous raillez, monsieur le professeur.

—Et vous, monsieur le duc, vous cherchez une affaire. Il en sera ce que vous voudrez. Je vous ai vu avant-hier au soir pour la première fois, nous n'avons rien à nous reprocher l'un à l'autre, je n'ai point tenu le propos qui m'a été attribué par un gamin. Maintenant, si vous tenez absolument à vous battre, je suis votre homme. Seulement, mes principes d'honneur me forcent à vous dire qu'étant provoqué je choisis l'épée, que j'ai dix ans de salle, et que vous pouvez commander votre logement au Père-Lachaise.

Le duc était abasourdi et de plus légèrement dégrisé par cette riposte en quarte à laquelle il était loin de s'attendre.

—Si vous m'affirmez n'avoir pas tenu ce langage?

—C'est fait. Je ne dis pas deux fois la messe pour les sourds!

—En ce cas, monsieur, je vous salue bien.—Et le duc sortit.

—Ah! çà, s'écria Mérigue lorsqu'il fut seul, l'autre jour la mère; hier, le frère; aujourd'hui le futur. A quand donc la fille?

XIV

LA PEAU DE L'OURS

«Mon bien cher père,

«Je suis admiré, fêté, choyé, à l'hôtel Soubise; demain à n'en pas douter, j'y serai aimé. Je ne m'amuse pas à énumérer toutes les conséquences des événements qui se passent ces jours-ci à mon sujet, et auprès desquels toutes les candidatures et tous les professorats du monde ne sont que des fétus de paille. Au reste toutes choses concordent pour me préparer le plus splendide avenir, une situation telle que dans tes rêves d'amour paternel tu n'en as jamais imaginé de semblable. Vois donc un peu: J'épouse, cela devient vraisemblable, la seule femme qui ait jamais fait battre mon coeur. Cette femme m'apporte la splendeur de l'alliance, l'opulence de la fortune et, ce qui est mieux que tout cela, l'amour sidéral, l'amour des contes de fées. Mes débuts politiques ont été assez retentissants pour me permettre d'aspirer aux plus hautes destinées dans la vie publique. Et quand je serai riche, puissant, honoré, j'aurai la plus douce des satisfactions, celle de faire du bien d'abord à vous tous, à vous, mes chères âmes, qui avez vécu, souffert et espéré avec moi, à toutes les bonnes oeuvres où se consume votre existence, à notre pauvre pays, à notre France bien-aimée. Le premier résultat des événements qui approchent sera de créer entre nous des liens plus intimes. Vous viendrez auprès de moi, et j'irai auprès de vous. Nous ne nous quitterons plus jamais. Comme cette chère petite Jacqueline sera mignonne à nos grandes réceptions! Comme tout le monde en raffolera! Comme nous lui trouverons une perfection de mari, qui ajoutera une perle nouvelle à ta couronne! Elle figurera la grâce et la gaîté. Mathilde incarnera le dévouement et la fidélité aux yeux émerveillés des gens du monde si peu habitués au contact de ces vertus. Marianne sera la sagesse vivante, l'oracle des grandes résolutions et je transporterai sur un théâtre digne d'elle cette prudence impeccable et cette infatigable activité. Maman, la pauvre et douce maman, aura le plus beau rôle. Ce sera la sainte qu'on vénérera et qu'on invoquera. Et toi, tu apparaîtras à tous les yeux, comme le grand chêne d'où sont sortis tous ces rameaux de gloire et de bonté. Il n'y a dans tout cela qu'une petite anicroche. Ma chère Blanche est fiancée à un certain petit duc fort maussade, fort ignorant, fort dépourvu de charmes. Je me laisse peut-être entraîner à des divagations, mais mon coeur et mon esprit débordent et où épancherai-je ce trop plein de sentiments et de pensées, sinon dans vos âmes qui veillent sans cesse autour de la mienne, comme ces lampes d'église qui ne s'éteignent jamais. Adieu, mon bien cher père. Je compte un de ces jours vous annoncer une grande nouvelle. Pauvre vieux repaire noble de Mérigue, tout croulant, ruines aimées, nous vous relèverons et vous aurez bien encore assez de vie pour saluer de votre bon sourire la Rédemptrice qui va venir.

«Jacques.»

Il est inutile d'essayer de peindre l'effet produit sur le comte Joseph par cette missive de voyant et de stigmatisé. Cela n'eût pu se comparer qu'au résultat d'une étincelle électrique au milieu d'un paquet de dynamite. Cette fois il n'y eut pas de voix discordante dans la famille. Marianne elle-même paraissait convaincue et tout le monde se mettait à tirer de petits plans conformes aux désirs et aux aspirations de chacun.

Le chef de la famille parlait d'aller trouver immédiatement un architecte pour entreprendre la restauration de Mérigue commencée depuis vingt ans et à peine ébauchée pendant cette longue période pour des raisons financières faciles à découvrir. La pieuse Caroline demandait qu'avant toutes choses, on transformât en chapelle un vieux souterrain où l'on conservait les pommes de terre.

Mathilde préconisait la création d'un orphelinat et de plusieurs écoles congréganistes. Renchérissant sur cette idée, Jacqueline songeait à la fondation d'un hôpital, d'une bibliothèque de bons livres et d'un journal bien pensant que l'on distribuerait gratuitement à tous les paysans de la contrée. Marianne était beaucoup plus modeste dans les voeux qu'elle formulait. La réparation d'un vieux carrosse du temps de la Restauration, l'emplette d'un cheval de cinq à six cents francs, l'aménagement de quelques corbeilles de fleurs, l'achat de trois porcs et d'une vache à lait, constituaient pour le moment tout son programme ministériel. Elle s'opposait avec énergie à toute bâtisse, et ne voulait pas même que l'on jetât bas une étable immonde adossée à la maison et contre laquelle Jacques ne cessait de fulminer des bulles d'excommunication et des brefs d'anathème.

On but encore ce jour-là une bouteille de vieux Mérigue, et Joseph passa un grand nombre d'heures à mettre sous bandes une centaine d'exemplaires de la conférence électorale dont il voulait inonder la Haute-Vienne et les départements limitrophes.

XV

SAINT-THOMAS

—Eh bien, voyons, mon petit sceptique, disait Jacques triomphant à son ami Sermèze, après lui avoir exposé par le menu tous les détails de sa réception à la rue Saint-Dominique, que dis-tu de tout cela?

—Je dis que tu ferais bien de songer à ton élection.

—Il ne s'agit pas de cela.

—Il ne s'agit que de cela.

—Tu me confonds!—d'abord l'élection va comme sur des roulettes.

—Parfaitement... tu es en train de te faire rouler.

—Comprends pas.

—Tu as eu un grand triomphe, c'est vrai! on t'a porté aux nues. Tu es monté au Capitole, mais tu as réveillé les ombrageuses gardiennes de ce monument. L'admiration et la stupéfaction d'hier se changent en jalousie; de la jalousie à la haine, à la calomnie, à la cabale, il n'y a qu'un pas. Le comité ne te soutient que de la plus mauvaise grâce. Sans compter le duc de Belverana qui est trop occupé à la Chambre pour intervenir à tout instant, tu n'as pour toi en ce moment que le vicomte d'Escal qui te patronne encore, non pour tes beaux yeux, mais pour jouer un bon tour aux Gauburge et autres Prunières qui avaient conseillé l'abstention. Au fond son humeur n'est pas belliqueuse et sa petite manifestation inoffensive une fois exécutée, il rentrera dans son fromage comme le bon rat de La Fontaine.

—Où veux-tu en venir?

—Voici: Suppose qu'il se présente demain un autre candidat conservateur.

—Allons donc!

—Suppose-le un instant.

—Personne ne le soutiendrait.

—Tout le monde... quand je dis tout le monde, je parle des gens influents et haut placés qui voient avec peine un siège au Pavillon de Flore brigué par un jeune inconnu qui ne leur a rien demandé et ne leur doit rien, qui n'est pas de leur caste, de leur cercle, de leurs relations, de leur coterie, de leurs petits potins.

Tu garderas les convaincus, les croyants, les pauvres, les ouvriers sans travail... j'en excepte celui que tu as jeté l'autre jour dans ton escalier... Veux-tu que je te cite un exemple à l'appui de mes paroles?

—Deux, si ça peut te faire plaisir.

—C'est inutile, un seul est suffisant. Sais-tu la cause principale de l'échec du seize mai, toi vieux, seize-mayeux invétéré?

—Va toujours.

—Eh bien, c'est que l'homme intelligent et habile qui était à la tête de l'entreprise papillonnait dans les coulisses de l'Opéra au lieu de rester à son bureau.

Le jeu des dames qu'il cultivait à outrance est devenu pour lui un jeu d'échecs.

—Tu m'annonces des raisons et tu me fais des mots.

—Oui... tu es furieux de ne pas l'avoir fait celui-là, n'est-ce pas? Je te permets de le replacer.

—Tu n'es pas sérieux.

—Je te renvoie le compliment... Enfin que veux-tu donc faire à l'Hôtel Soubise?

—Être aimé.

—Une farce!

—Et tout ce que je me suis égosillé à te raconter.

—Prouve que tu es un gobeur et que si j'ai fait de toi un homme illustre, je n'ai pas réussi à te donner un grain de bon sens.

—Tu es dur.

—Non, juste.

—Pourquoi donc cet inconcevable accueil?

—Caprice, coquetterie, béguin peut-être.

—Non, amour.

—Tu me fais rire... à me faire pleurer.

—Que veux-tu parier?

—Eh bien, tiens, les dix louis que je t'ai prêtés, et dans des conditions tout à fait avantageuses. Si tu es vraiment aimé, tu ne me devras plus rien. Si tu ne l'es pas, si le coeur que tu prends pour un brasier ardent n'est qu'une simple glace, tu m'en paieras une à la vanille chez Tortoni.

—Fort bien!... Mais entre moi qui tiens pour la canicule et toi qui crois aux neiges hyperboréennes qui te sera le juge départiteur?

—Ma femme.

—J'accepte.

—Dans quelles conditions ferons-nous l'expérience?

—Dame! je vous raconterai sans rien omettre tout ce qui se passera.

—C'est insuffisant... Nous voulons voir... comme Saint Thomas... et puis, entre parenthèses, je t'engage vivement à faire en sorte qu'il ne se passe rien du tout.

—J'ai une idée. On va exécuter à Saint-Roch les vieilles mélodies de la Sainte-Chapelle. Le divertissement sacré sera couru comme une première de Labiche ou une réception d'Académie. Les billets d'avant-scène... pardon, de nef centrale, sont au prix de deux louis. On peut donc les offrir à des personnes comme il faut. J'en aurai cinq quand je voudrai par la duchesse de Belverana. J'inviterai ces dames de Vannes et je les accompagnerai au spectacle... pardon, à l'église. Vous y viendrez également ta femme et toi. J'arriverai de bonne heure et vous ferai garder deux bonnes chaises par l'ouvreuse... je veux dire par le bedeau, tout juste derrière les nôtres. Je causerai avec la jeune fille, ô ma pauvre maman, excuse ce sacrilège!—Vous observerez et ta femme concluera.

—Voilà qui est arrangé. Quelle bonne glace tu vas me payer.

—Comme je vais purger agréablement ma dette.

—A quand cette clinique à l'Erotoscope?

—Après demain, de cinq à sept heures.

—La présence de la comtesse douairière ne gênera-t-elle pas vos communications?

—Ah! mon cher, elle brodera... ou plutôt, vu la sainteté du lieu, elle s'éventera et s'endormira.

—Et le duc de Largeay?

—Je ne lui octroie point de carte.

—S'il t'envoie la sienne?

—Il a déjà eu quelques velléités à ce sujet, mais elles se sont évanouies quand il a su que j'avais dix ans de salle.

—Comment l'a-t-il appris?

—De ma propre bouche.

—Et qu'a-t-il répondu?

—Qu'il considérait cette déclaration comme une lettre d'excuses plates.

—Ah! mon cher Mérigue, pauvre emballé, pauvre coeur généreux! Tu seras roulé, tu seras enfoncé! Ces gens-là sont trop pratiques. C'est égal, à la prochaine réunion publique, je veux proclamer ce petit duc le premier champion des idées conservatrices.

XVI

UNE PREMIÈRE A SAINT-ROCH

L'église est éclairée comme aux soirs de grande fête. Les lampes, les torchères, les candélabres resplendissent çà et là d'un plus large éclat parmi l'immense forêt des cierges. Une buée de poussière lumineuse flotte sous les voûtes et noie les piliers. Les orgues mugissent et leur grande voix fait trembler les murailles comme la fureur d'un ouragan.

Les pompes religieuses se déploient dans toute leur majesté et dans toute leur gloire, et pourtant il est aisé de reconnaître que parmi la foule dont le temple est bondé, les véritables fidèles sont en petit nombre. Sans parler des chanteurs profanes qui sont aux premières places du choeur, des journalistes et des reporters qui bavardent et gesticulent, de la masse des pauvres empilés au seuil des portes, et qui sont venus là, poussés par une attraction indéfinie, prendre un bain de lumière et d'encens, les personnes de la société que l'on remarque dans la grande nef n'ont point l'attitude recueillie des pieux croyants qui fréquentent d'ordinaire la maison du Seigneur.

De tous les côtés on jase, on rit, on se pousse. Quelques personnes exhibent des lorgnettes, toutes les dames ont leur éventail; on en découvre qui ne prennent aucune précaution pour dissimuler des romans: On s'attend à voir ces messieurs allumer leurs cigares. Jacques de Mérigue avait délaissé encore ce jour-là ses préoccupations électorales. Il était à l'église depuis deux heures pour réussir à procurer les meilleures places à ses invités de distinction. Le groupe qu'il a amené est à deux pas de la grande balustrade. La comtesse douairière et sa fille ont deux chaises en velours et sont assises l'une à côté de l'autre.

Le candidat royaliste est à la droite de Mlle de Vannes.

En arrière, immédiatement, se sont établis le baron et la baronne de Sermèze, très adroitement, sans broncher et sans que personne puisse soupçonner leur complicité avec l'amoureux. Impossible au reste de rêver un observatoire plus favorablement disposé. Le jeune baron peut sans avancer le bras jouer du piano s'il le veut sur le dos de Jacques, et si la baronne en prenait la fantaisie, rien ne s'opposerait à ce qu'elle tirât les cheveux aux très illustres personnes qu'elle est chargée d'examiner.

Mme de Vannes n'avait point sans doute apporté l'auguste ouvrage où ses doigts placides se mouvaient pendant les longues soirées, mais, à la façon dont ses mains ouvertes reposaient sur ses genoux, béatement couvées par son regard atone, il était aisé d'affirmer que la noble douairière laissait errer son âme autour des festons d'une broderie céleste.

La maîtrise, aidée de plusieurs artistes des meilleurs concerts parisiens, exécutait en ce moment une grande mélopée lugubre où l'on reconnaissait des accents de l'aède formidable qui rêva jadis le dies iræ.

L'âme poétique de Mérigue se laissait entraîner déjà au courant de ces notes funèbres, quand Mlle Blanche, qui paraissait être d'une humeur aussi peu mortuaire que possible, donna au jeune homme à l'aide de son coude une légère poussée qui le fit tressaillir.

—Voyez donc maman qui fait du point d'Angleterre, dit-elle en montrant sa mère assoupie.

Jacques eut un sourire de commande qui signifiait: Mon Dieu, mademoiselle, comme vous avez de l'esprit!

—Vous savez, continua Blanche, j'ai fait toutes mes prières ce matin, nous allons causer un tantinet si ça vous est égal.

—Comment donc, mademoiselle.

—Ce sera une peccadille de plus à avouer la prochaine fois que j'irai voir M. l'abbé de la Gloire-Dieu.

—Espérons, mademoiselle, qu'il ne vous infligera pas une trop cruelle pénitence.

—Si je n'avais jamais fait de plus grand péché que celui-là!... il est très sévère M. l'abbé de la Gloire-Dieu...

—Je le connais, mademoiselle, je le respecte infiniment, et je vous avouerai même que je l'aime beaucoup.

—Ah! monsieur, comme vous devenez sérieux... avec cette musique d'enterrement par-dessus le marché... Vous allez me donner des idées noires.

—A Dieu ne plaise, mademoiselle... je puis vous assurer que les nuances sont d'une autre couleur.

—Ah! tant mieux. Vous êtes gai aujourd'hui?

—Tout à fait, mademoiselle.

—Un peu plus que l'autre jour au dîner et à la soirée, dites?

—Mais, mademoiselle je ne sache pas...

—Vous aviez absolument... Ah non, je ne peux pas vous dire cela tout de même...

—Je vous écoute, mademoiselle...

—Vous ne m'en voudrez pas, bien sûr?

—Comment donc, mademoiselle!

—Eh bien!... vous aviez l'allégresse d'un bonnet de nuit. Vous ne souffliez pas une parole.

—Mademoiselle... j'avais vraiment... tant de plaisir à vous écouter.

—Ah! que ce madrigal est mal tourné, fi donc!

—Il est si rare que les jeunes filles aient une conversation agréable...

—Prenez garde!... en vous moquant des jeunes filles, vous aggravez votre cas, le médiocre compliment devient une épigramme.

—Je voulais dire, mademoiselle, que vous êtes une remarquable exception.

—Ah! quel adjectif d'académicien! Vous avez passé par le pont des Arts pour venir ici?

A ce moment, les orgues entonnaient une mélodie d'hosanna et de triomphe, une sorte de magnificat agrandi, noyé dans un Veni Creator.

—Ils étaient sinistres... les voilà solennels, observa Blanche avec un haussement d'épaules. Ils ne répondent nullement à la disposition de mon âme.

—Vous désiriez peut-être, mademoiselle, quelque chose de plus alerte, de plus... sautillant?

—Pas tout à fait, quelque chose...

—Comme les Cloches de Corneville ou le Canard à trois becs.

—Vous voyez bien que vous moquez de moi, dit Blanche, en appliquant, d'un mouvement primesautier et spontané, un petit coup d'éventail sur le bras de son voisin qui frémit de l'extrémité des cheveux à la pointe des pieds, comme au contact d'une batterie électrique...

—Recevez toutes mes excuses, mademoiselle, reprit-il d'une voix tellement troublée que la jeune fille quitta subitement sa mine rieuse et enjouée.

—Je vous ai fait de la peine, monsieur de Mérigue?...

—Ah! mademoiselle, que dites-vous là! de la peine... mais c'est moi qui suis un malappris et qui me permets des plaisanteries déplacées.

—Comment déplacées? Est-ce que vous allez pleurer maintenant?... ou vous gêner... avec moi. Nous ne sommes pas ici pour nous assommer, je pense?...

—Je suis confus, mademoiselle... vraiment... de la façon indulgente et charmante... avec laquelle vous tolérez mes excès de langage.

—Mais vous n'y êtes pas du tout... je ne les tolère pas... je les approuve. Je ne veux pas mourir d'ennui au milieu de ces vêpres. Si encore, c'était la musique que j'aime!... car je vous l'avouerai, il y en a une que j'adore!...

—Beethoven, Mozart, Mendelssohn?...

—Ah! ouitche, vous n'y êtes pas...

—Meyerbeer, Hadyn, Haendel...

—Vous ne brûlez pas du tout...

—Alors votre musique favorite?...

—Est celle de Donizetti... sans calembour.

—Avec un calembour charmant, bien au contraire.

—Tenez, tenez, dit tout à coup Blanche attentive, écoutez bien. Voilà ce dont je raffole.

En cet instant s'élevait lentement sous la nef une mélodie amoureuse et plaintive. Les instruments de sonorité puissante s'étaient tus soudain. On n'entendait plus que les hautbois et les flûtes vaguement accompagnés par quelques notes basses des grandes orgues qui enveloppaient les hautes modulations comme le vent des forêts murmure autour du chant des oiseaux. C'était une supplication ineffablement douce, sans cris, sans effroi, sans désespérance; un long accent mélancolique, un tendre appel aux illusions perdues, un hymne de tendresse aux chimères envolées qui reviendront peut-être en un printemps lointain avec le choeur des hirondelles; et si, pour jamais elles se sont effacées, si leurs formes aériennes se sont évanouies dans l'immensité éternelle, leur souvenir enchanteur et profond garde assez de magie à travers l'espace, pour bercer les âmes veuves en une extase qui ne finit pas. Une tranquille aspiration vers l'azur bleu par delà les voûtes sombres, sur les ailes de l'encens illuminé par les cierges. Les accords diminuant leur ampleur en ralentissant leur mesure s'éteignaient insensiblement. Bientôt une seule flûte exhalait sa note cristalline qui allait s'affaiblissant d'inflexions en inflexions, de soupirs en soupirs, de tremblements en tremblements, et le dernier son était expiré, que toutes les oreilles en poursuivaient encore dans un infini très vague le prolongement idéal.

Subjuguée depuis un moment déjà par la puissance de cette harmonie, la multitude bigarrée et tapageuse qui emplissait les trois nefs gardait un silence ébahi. Les femmes souriaient, les gens du peuple tendaient le cou et ouvraient la bouche, les journalistes encensaient d'un léger mouvement de tête; les clubmen laissaient tomber leur monocle et chuchotaient à demi-voix en tapotant l'une contre l'autre les extrémités de leurs gants: Braô, braô! La comtesse douairière assoupie rêvait sans doute aux tapisseries de Pénélope, Blanche de Vannes et Jacques de Mérigue s'étaient inconsciemment rapprochés, si rapprochement il peut y avoir dans une foule où tous les assistants sont coude à coude. Quand la musique eut cessé, leurs mains se touchaient. Ils se regardèrent gravement et ne modifièrent point leur attitude. Quelques secondes s'écoulèrent. Puis Blanche eut comme un réveil subit et dit presque à voix haute: Véritablement on étouffe ici!

—Désirez-vous vous retirer, mademoiselle, demanda Jacques. Je vais essayer de vous ouvrir un passage.

—Vous êtes fou, mon cher, exclama Mlle de Vannes en éclatant de rire... Mille pardons... monsieur... je vous prenais pour le duc... enfin vous ne songez pas de vouloir traverser l'Océan humain qui nous sépare du grand air.

—Tout me sera possible, tout me deviendra facile, mademoiselle, dès qu'il s'agira de vous être agréable.

—Tiens! voilà que vous revenez maintenant au madrigal.

—Ah! pour ça non, reprit Mérigue un peu vexé, j'ai autre chose en tête que des fadaises.

—Pourrai-je savoir quoi?...

—Je... vous le dirai peut-être quelque jour..

—C'est-il bien intéressant?

—Peut-être.

—Bien drôle?

—Oh! pas du tout... Vous ne pensez qu'aux drôleries...

—Dame! avouez qu'il est permis d'y songer un peu après un spectacle aussi désopilant que celui qui nous est offert sous ces portiques sacrés!

—Mon Dieu! mademoiselle, permettez-moi de vous le répéter, je ne suis point en veine de plaisanteries ce soir. Ne m'en veuillez pas.

—Vous êtes dans une période d'hypocondrie?

—Je ne dis pas cela... mais depuis l'exécution du morceau... je suis sous l'empire d'une foule de pensées.

—Qui ne divertiraient pas le public du Palais-Royal.

Cette réflexion fit de nouveau froncer le sourcil à Mérigue. Quelle drôle de petite personne, se disait-il. Elle n'a pas l'air de se rappeler qu'il y a cinq minutes... Ah! mon Dieu... elles sont toutes comme ça... Je conçois que le sacré Concile de Trente ne leur ait accordé l'âme qu'à la majorité d'une voix. Mme Krauss chantait l'O Salutaris, les vapeurs de l'encens envahissaient tout l'espace.

—Ce n'est pas du tout rigolo, hasarda Blanche. Je l'aime mieux dans les Huguenots ou dans la Juive.

Mérigue restait taciturne.

—Monsieur, dit alors la jeune fiancée du duc de Largeay, Maman voudrait vous avoir à dîner lundi prochain. En cas qu'elle ne se réveille point d'ici là, je fais la commission. Aurons-nous le plaisir de vous voir à sept heures et demie?

—Très certainement, mademoiselle, répondit Jacques un peu rassénéré.

—Si toutefois vous n'avez rien de mieux à faire.

—Aucune partie de plaisir ne peut m'être aussi agréable, croyez-moi bien.

—Tiens! voilà Faure qui chante le Tantum Ergo. Je l'aime mieux dans Don Juan.

—Voulez-vous que tout à l'heure je me mette à la recherche de votre voiture?

—Ah! vous êtes vraiment la perle des chevalier servants, mais... nous sommes venues à pied.

—A pied, mademoiselle?...

—Cela vous étonne? J'adore les promenades à pied, moi... On voit, on entend. On se rend compte. On compléte par un petit travail personnel, l'éducation un peu étroite de ces bonnes dames du Sacré Coeur... enfin... on ne reste pas sainte Nitouche!

—Oh, mademoiselle, laissa échapper Jacques, je ne sais pas à quel feuillet du martyrologe est situé cette bienheureuse. Mais sa fête ne tombe assurément pas le jour de votre anniversaire.

Dès que Jacques eut pris congé de Mme et de Mlle de Vannes, il alla retrouver les Sermèze qui l'attendaient auprès de la grille des Tuileries...

—Eh bien, cher ami, que ta femme se fasse un instant pythonisse et nous prononce l'oracle, dit-il d'un air triomphateur.

—C'est inutile, reprit le baron. Nous sommes tous les deux du même avis. Elle te gobe et... tu l'aimes. Pauvre Jacques!...

XVII

LE SATYRE.

—Je ne comprends point les distinctions bizantines de cet excellent Sermèze, pensait Mérigue en avalant à la hâte un atroce dîner à vingt-cinq sous chez un mastroquet de dernier ordre—elle me gobe, dit-il; je ne suis pas une mouche que je sache.—Si elle a un penchant pour moi, ce qu'il avoue maintenant, ce sentiment-là, qui peut avoir des degrés, n'a pas trente-six noms dans le dictionnaire. Mes affaires sont diablement avancées, toute glace est rompue entre nous, aucune vaine retenue ne préside plus à nos entretiens—sa petite main est restée dans la mienne—sa jolie petite main, si fine, si blanche, si moelleuse au toucher avec ses ongles tellement brillants qu'ils ressemblent à des yeux et voilà qu'au lieu de penser à elle, il va falloir me rendre à cet affreux comité... passer deux heures sans autre consolation qu'une cigarette de la Régie offerte solennellement par le vidame du Merlerault. Ah mais, ils finissent par m'ennuyer avec leurs convocations! Ils me flanquent des blâmes. Ils ne se fendent pas d'un liard, et par-dessus le marché, ils me font venir trois fois par semaine, pour me donner leur appui moral. Je vais les arranger ce soir. Pourquoi me gêner? Quand je serai le mari de Mlle de Vannes... je lui ferai des papillottes avec leur appui moral.

La séance du Comité s'ouvrit à neuf heures du soir en présence du candidat. Le président, après l'avoir complimenté sur le succès de sa conférence, donna la parole au chevalier de Sainte Gauburge. Le vénérable burgrave pataugea, barbouilla et bredouilla pendant une grande demi-heure pour reprocher à Jacques la trop grande vivacité de ses attaques contre le gouvernement. Mérigue riposta avec une telle énergie que le président lui fit observer avec un sourire aigre doux qu'il se croyait sans doute dans une réunion républicaine.

—Bien pire que cela, dit Mérigue, je me sens au milieu d'une assemblée d'impuissants et d'inutiles.

—Vous êtes bien jeune pour nous juger, dit sentencieusement M. de Saint-Benest.

—Et vous bien âgés pour me commander, répliqua Jacques exaspéré.

La discussion se continua sur ce ton et se termina par cette apostrophe un peu méritée, mais assez dure de l'impétueux candidat.

—Je vous ai tout à l'heure traités d'inutiles: Messieurs, cela soit dit sans faire aucune personnalité. On a eu l'air de s'indigner. Des personnes dignes de foi m'ont pourtant affirmé que votre comité, qui renferme dans son sein les premières fortunes de la France, avait refusé de voter une cotisation hebdomadaire d'un franc par tête proposée par le vicomte d'Escal.

A l'issue de la réunion le vicomte d'Escal prit Mérigue à part et lui dit: «Mon cher ami, je vous adore, mais vous me compromettez... Je suis de votre avis sur bien des points, mais il y a des choses que l'on se contente de penser. Je ne pourrai plus vous soutenir avec la même liberté d'allures. Tâchez donc de vous calmer un peu.» Mérigue ne répondit pas et regagna son sixième étage.

—Quelle misère, s'écria-t-il en se jetant sur sa couchette, quelle misère d'être obligé de penser à toutes ces vieilles perruques, quand une jeune chevelure si splendidement soyeuse s'offre avec obstination aux baisers de mes lèvres.

Si j'avais osé dans cette grande église... ô sainte maman, pardonne-moi ce sacrilège, quelle distance pouvait-il bien y avoir de sa joue à la mienne? Dans combien de jours l'aurai-je franchie... vais-je lundi soir lui déclarer mon amour... pas encore... il est vrai que si son amabilité s'accroît toujours dans les mêmes proportions, elle m'aura sauté au cou avant la fin de la soirée. Elle m'a appelé mon cher... elle, Blanche de Vannes, fiancée au duc de Largeay! Ce duc me gêne. Mais en ce moment son étoile descend tandis que la mienne monte... Oh! quand je me promènerai dans les bois de Mérigue avec Blanche à ma droite et Jacqueline à ma gauche!

Le lundi suivant et cette fois à sept heures et demie très précise, Mérigue correctement équipé faisait son entrée dans le salon de l'hôtel Soubise.

—Vous êtes en retard, Monsieur, lui dit Blanche.

—Je ne crois pas, mademoiselle.

—Quant les bons amis n'arrivent pas une demi-heure d'avance, nous estimons ici qu'ils se mettent en retard; n'est-ce pas, maman?

—Je suis absolument de l'avis de ma fille, Monsieur de Mérigue, prononça rêveusement la comtesse douairière.

—Et moi aussi, dit le gros Théodore.

—La façon sympathique dont vous me recevez me rend véritablement confus, Madame, reprit Jacques.

—C'est que, voyez-vous, poursuivit Théodore avec un rire malin, comme je vous l'ai dit l'autre jour, tout le monde vous aime ici.

Mérigue rougit, Blanche resta impassible.

—Surtout, continua le terrible collégien, surtout vous savez qui?

—Je sais que c'est vous, mon cher Théodore, eut la force d'affirmer Jacques, tandis qu'il avait des tentations formidables de pulvériser son élève.

L'annonce du dîner mit fin à ce colloque désagréable.

Jacques, tout à fait enhardi, mangea comme quatre, parla beaucoup, et empêcha Théodore de placer un mot.

L'adolescent faisait de vains efforts pour recommencer la série de ses allusions inopportunes. Quand on fut revenu au salon, Jacques attira le jeune homme à part et lui souffla ces simples mots à l'oreille: «Si vous y revenez, je vous fais passer par la fenêtre.» Théodore se pinça les lèvres, se renferma dans un silence absolu et jeta à son professeur un coup d'oeil haineux. Il prétexta ensuite une grande fatigue et se retira dans sa chambre.

—Quel bon débarras! avoua Jacques en se penchant légèrement vers Mlle de Vannes.

—Quoi donc! vous faites attention à ce gamin, répliqua Blanche en haussant les épaules.

La comtesse douairière était complètement absorbée dans ses travaux manuels: «Nous allons causer littérature et poésie ce soir, dit Blanche en versant un petit verre de Kummel à son invité.

Mérigue répondit... De tout mon coeur Mademoiselle.

—Mais auparavant, Monsieur, aimez-vous les marrons cuits sous la cendre, j'ai un talent tout particulier pour les réussir.

—Je les adore, mademoiselle, repartit Jacques qui ne pouvait pas les sentir.

—Eh bien! attendez, je vais vous préparer un petit régal, j'en ai quatre... Nous en mangerons deux chacun...

—Et madame la comtesse?

—Oh! elle brode.

A ces mots l'étrange petite cuisinière sortit de sa poche deux paires de châtaignes, les fendit d'un coup de ses ciseaux d'or et les glissa délicatement sous la cendre chaude du foyer.

Puis elle resta assise sur le tapis et dit à Jacques:

—C'est l'affaire de cinq minutes.

Au bout d'un quart d'heure Blanche retira ses marrons avec la pincette, les plaça avec grand soin sur une petite soucoupe en porcelaine de Sèvres et les présenta à Mérigue, le plus gracieusement du monde. Jacques prit le plus petit et le mangea. Il était entièrement pourri, mais par un phénomène tout psychologique, on le déclara supérieur à tous les marrons glacés de Boissier.

Au moment où Blanche en portait un à ses lèvres:

—Ma fille, soupira la comtesse, prends garde à ne pas casser tes dents.

—Oh! oui, prenez bien garde, dit Mérigue avec sollicitude.

La douairière se replongea dans ses labeurs et Blanche fit avaler successivement trois châtaignes également avariées à son bien heureux admirateur.

Après cette petite collation, la quatrième Grâce s'approcha de la grande table de marbre entièrement couverte de journaux illustrés, de brochures, de romans, de poésies célèbres.

—Quel est votre poète préféré, Monsieur de Mérigue, commença Blanche en guise d'exorde.

—Vous le devinez, mademoiselle, celui que tous les faiseurs de vers appellent: mon cher maître.

—Hugo, en d'autres termes, dit mademoiselle de Vannes.

—Victor? interrogea la douairière.

—Non, maman... Georges... Brodez donc. Nous parlons très sérieusement avec Monsieur de Mérigue.

—Eh bien, Monsieur, je suis entièrement de votre avis, bien que je ne connaisse qu'une faible partie de l'oeuvre du grand homme. Ruy Blas en particulier m'a énormément plu... Ce ver de terre amoureux d'une étoile...

—Est mon emblème, Mademoiselle, figurez-vous en effet, qu'à l'âge de quatorze ans, j'avais le projet bien arrêté de conquérir les astres.

—Et vous êtes en chemin, Monsieur... vous serez conseiller municipal dans huit jours... député dans six mois.

—Ah! de tout cela, je me moque absolument. Les météores politiques sont trop mesquins pour le ciel de mon âme.

—Quelle jolie phrase, Monsieur! Revenons à Hugo... à ce propos, voulez-vous me rendre un service?

—Je suis votre esclave, Mademoiselle.

—Oh! c'est trop. Soyez tout bonnement mon interprète pour quelques minutes. J'ai lu ce matin la grande pièce de la Légende des Siècles intitulée le Satyre... je n'ai pas très bien compris ce que disait cette bouche d'ombre. Voulez-vous me l'expliquer... vous qui savez tout?

—Volontiers, Mademoiselle, mais permettez-moi d'ouvrir une petite parenthèse... allons-nous être interrompus par cet excellent M. de Largeay?

—S'il n'y a que lui qui vous gêne, rassurez-vous. Je lui ai fait dire qu'il ne me trouverait pas ce soir.

—Que de gracieuses attentions, Mademoiselle!

—Ainsi nous sommes seuls avec la chère poésie... Et maman, qui brode. Je vous écoute, monsieur de Mérigue. Je ne demande pas mieux que d'être charmée.

—Le satyre, Mademoiselle, est un pauvre habitant de la terre.

Presque toujours couché sous l'ombrage des forêts il ne lui est jamais arrivé de contempler l'Olympe radieux. Le Satyre est gauche et timide, et son corps, ployé aux voûtes des cavernes, n'a point l'éclat et la beauté dont resplendissent les habitants des cieux.

La Terre, sa pauvre mère, l'a créé humble et difforme, et chétif et dénué; pour tout héritage il n'a reçu qu'un chalumeau. Mais ce chalumeau est un don superbe, car l'humble satyre en connaît l'harmonie profonde; il peut, au gré de ses caprices, surpasser en terreur le grondement de la foudre et vaincre en doux ravissement la mélodie des oiseaux. Or les dominateurs de l'Olympe s'ennuient parfois dans leur sereines élévations, et ils ont appris un jour, par la bouche de la Renommée, leur plus fidèle esclave, qu'il existe bien loin, en bas sur notre globe obscur, caché au fond d'un antre solitaire, un petit joueur de flûte dont la musique charmerait les astres.

Les dieux ordonnent qu'il leur soit amené, et quand, ébloui par la lumière inconnue, le satyre entre dans l'Olympe, il est accueilli d'abord par une tempête d'éclats de rires, lui, indigent, maladroit, contrefait en présence des Invincibles et des Immortels. Et Vulcain est le seul à ne pas railler le nouveau venu.

Cependant, sur l'ordre des maîtres, le satyre à pris son chalumeau, et le voilà qui module des sons plaintifs et tendres qui vont éveiller la pitié dans les coeurs inexorables qui n'ont jamais su pardonner. Puis il chante l'Amour et l'ivresse qu'il a connus en cueillant les raisins d'or, et en reposant sa tête sur les seins blancs des Hamadryades. Les Olympiens se regardent entre eux et se demandent avec étonnement qui a pu enseigner ces divins accords à un misérable fils de la Terre. Tout à coup l'habitant des forêts s'est souvenu des jours d'ouragan, et son harmonie sauvage s'enfle jusqu'à dominer le tonnerre. De ce frêle chalumeau qu'une étincelle embraserait échappent en ondes inépuisables les clameurs de la tempête et les rugissements de la mer. L'Olympe est ébranlé dans ses fondements éternels; Jupiter, le Roi des Rois, vient s'incliner aux genoux du satyre. Un grand aigle effrayé tombe à ses pieds, et autour de son corps glorifié, dans la ferveur d'un amour immense, viennent s'enrouler les bras de Vénus.

Jacques ne parlait plus, et Blanche, entièrement hypnotisée, dévorait le jeune homme de toute la flamme de ses regards.

—Vous êtes splendide, Monsieur Jacques, lui dit-elle.

La porte s'entrouvrit et un laquais annonça:

—Monsieur le duc de Largeay.

XVIII

LE PRESBYTÈRE DE SAINTE-RADEGONDE

—Mon cher duc, dit Blanche à son fiancé d'un ton légèrement impertinent, vous serez puni d'avoir forcé la consigne. Je m'étais réservé cette soirée pour effectuer quelques travaux littéraires à l'occasion desquels M. de Mérigue veut bien me prêter les lumières de son talent. Vous allez être condamné à entendre un tas de choses auxquelles vous ne comprendrez rien.

—Le plaisir d'être avec vous me suffira, dit Largeay, qui avait sans doute pris son parti d'être insensible aux coups d'épingles de sa fiancée.

—Et je m'en voudrais, ajouta Jacques, de m'imposer plus longtemps. Si vous voulez bien, mademoiselle, nous continuerons une autre fois cette intéressante étude sur la Légende?

—Comment, vous partez? demanda Blanche, eh bien, promettez-moi quelques instants de votre temps précieux pour après-demain soir, le jour même des élections. Votre triomphe sera déjà un fait acquis et nous pourrons tous vous en féliciter.

—Tiens, mais à propos, dit Largeay, il vient de surgir une candidature in extremis.

—Républicaine? demanda Blanche.

—- Non, conservatrice, nuance impérialiste.

—C'est un peu fort! laissa échapper Mérigue.

—Mon cher duc, vous êtes décidément un oiseau de mauvais augure, répliqua Mlle de Vannes. Qui est donc ce malfaiteur public qui vient diviser à la dernière heure les voix des honnêtes gens.

—Le vieux baron Grémoli, l'administrateur général de la Banque Universelle. Sa fortune immense en fera pour M. de Mérigue un redoutable concurrent. Une nuée d'afficheurs sont en train de coller partout sa proclamation depuis la tombée de la nuit.

A ces dernières paroles du duc, Mérigue prit son chapeau et salua ses hôtes.

—N'oubliez pas que nous vous attendons après demain soir, dit Blanche.

Mérigue s'inclina et sortit. Il put entendre la phrase suivante, adressée au duc par la jeune fille: «Vous arrivez toujours comme mars en carême!»

Les fâcheux pronostics de Sermèze venaient de se réaliser. Le talent et la jeunesse de Jacques lui avaient fait beaucoup de jaloux, et sa raideur, avec ceux qu'il accusait d'une tiédeur trop grande, avait indisposé contre lui la foule immense des timides et des hésitants. Les impérialistes, assez nombreux dans le quartier, ayant eu vent de l'état des esprits avaient déterminé un de leurs chefs, le baron Grémoli, à poser sa candidature. Le choix de ce personnage était des plus habiles. Grémoli, homme de cercle et de plaisir, était fort riche et possédait une foule de relations dans le monde royaliste. Il avait les nombreuses sympathies que savent toujours attirer les bénisseurs affligés de grosses rentes, d'un peu de scepticisme, et dont les lumières intellectuelles ne sauraient porter ombrage à personne.

Dès le lendemain, Mérigue, délaissant cette fois ses préoccupations amoureuses, se mit à parcourir le quartier pour réchauffer le zèle de ses partisans. Comme le lui avait prédit Sermèze, il ne tarda pas à s'apercevoir que les gens du peuple et les petits boutiquiers lui resteraient fidèles, mais qu'il ne fallait faire aucun fonds sur les trois quarts des personnes de la société. Il trouva au comité une froideur voisine de l'indifférence. Le vicomte d'Escal lui-même, mobile comme tous les enthousiastes, ne lui cacha point que la partie était légèrement compromise. Mérigue se livra à des pointages laborieux et parvint en peu de temps à cette conviction que l'arbitre de l'événement électoral serait le clergé des deux paroisses Saint-Barthélémy et Sainte-Radegonde. Cette dernière considération lui rendait un espoir notable. Le baron Grémoli était protestant et Jacques ne pouvait guère s'imaginer que les prêtres et ceux qui étaient sous leur influence immédiate, donnassent leurs voix à un hérétique. Il alla trouver immédiatement l'abbé de la Gloire-Dieu, qui lui répondit: «Mon cher enfant, vous pouvez compter sur moi et sur tous ceux qui accordent quelque créance à mes conseils; mais il ne faudrait pas vous attendre à avoir dans votre camp l'unanimité de mes confrères. A côté des raisons de doctrine et d'opinion qui, à mon humble sens, devraient dominer en une question pareille, il y a une foule d'autres considérations, plus ou moins avouables, qui entraînent malheureusement certains caractères opportunistes, honorables sans doute, mais insuffisamment pénétrés de l'esprit chrétien. Tout ce que je puis vous promettre, mon bon Jacques, c'est de ne jamais vous abandonner.»

Précisément, la veille au soir, pendant que Mérigue commentait Hugo (Victor), devant Mlle Blanche émerveillée, une réunion politique se tenait au presbytère de Sainte-Radegonde, à l'effet de déterminer l'attitude électorale du clergé. Le curé de Sainte-Radegonde, l'abbé Roubley, avait convoqué chez lui son confrère de Saint-Barthélémy, l'abbé Vaublanc, qui arriva en compagnie de ses deux premiers vicaires, MM. de la Gloire-Dieu et Marquiset. A sept heures, les quatre ecclésiastiques s'étaient trouvés réunis à la table de M. le curé Roubley. Chacun de ces messieurs se comporta pendant le dîner de façon à indiquer d'une manière très nette son caractère, son opinion, et même l'avis qu'il allait émettre sur l'affaire à l'ordre du jour. Inutile de dire que l'abbé Roubley avait servi à ses hôtes un repas solide, substantiel, plantureusement ecclésiastique, accompagné de ces vins sérieux, bien soignés, de provenance sûre, que le phylloxéra épargne et que les négociants respectent en faveur des ministres de la religion. Le curé Vaublanc mangea de tout lentement, consciencieusement, dogmatiquement, revenant de préférence aux viandes nourrissantes et aux légumes opulemment beurrés. Il but avec la même pose méthodique, avec la même componction dévote. Le doyen de Sainte-Radegonde se contenta d'un perdreau et de quatre verres de vieux bourgogne des bons crus moyens. Le vicaire Marquiset fit la très petite bouche et grignota surtout les friandises du dessert, qu'il arrosa de quelques gorgées de Pontet-Canet. L'abbé de la Gloire-Dieu n'accepta, suivant son habitude, que de la soupe, du pain et de l'eau.

Les questions politiques ne furent abordées qu'au moment du café, sur la demande expresse de l'abbé Vaublanc qui prétendait, en bon et raisonnable apôtre, faire chaque chose en son temps. Ce digne homme exhiba, à l'issue du festin, une grosse pipe en merisier, tandis que l'abbé Roubley sectionnait l'extrémité d'un petit havane et que Marquiset allumait à une bougie une cigarette du Levant. L'abbé de la Gloire-Dieu toussa à trois reprises en jetant sur ses confrères un regard qui, traduit en langage ordinaire, eût fait une phrase peu charitable. On crut utile de constituer un président pour diriger la discussion. Cet honneur échut naturellement à l'abbé Vaublanc qui s'exprima en ces termes:

—Messieurs et honorés confrères, nous nous sommes assemblés aujourd'hui à la table si hospitalière du presbytère de Sainte-Radegonde, d'abord pour faire un excellent dîner... ceci entre parenthèses, mais pour nous occuper de la question électorale avant tout.

—Pardon, après tout, interrompit doucement l'abbé de la Gloire-Dieu.

—...Et pour déterminer quelle sera notre attitude au scrutin qui va s'ouvrir, poursuivit l'abbé Vaublanc, sans paraître avoir entendu la réflexion de son subordonné. Nous avons en première ligne un jeune homme, ardent, convaincu...

—Un peu trop convaincu peut-être, observa l'abbé Roubley, avec un sourire malicieux.

Le président continua:

—Je dis ardent, convaincu, honnête, bon catholique, ce qui doit être pour nous de quelque importance...

—Ce qui doit être tout pour nous, dit l'abbé de la Gloire-Dieu.

—Je ne vais pas jusque-là, rétorqua le curé Roubley.

Le doyen de Saint-Barthélémy poursuivit:

—Je ne puis reprocher à ce candidat que son manque de surface.

—C'est énorme, dit l'abbé Marquiset, notoirement bonapartiste et mondain.

—D'un autre côté, dit l'abbé Vaublanc, nous voyons un homme considérable, universellement connu, honoré et apprécié, très riche...

—Surtout très riche, glissa l'abbé de la Gloire-Dieu.

—Ce qui n'est pas à dédaigner, remarqua l'abbé Roubley.

—Ce qui est une condition sine qua non, pour représenter un quartier comme le nôtre, renchérit l'abbé Marquiset.

—Le baron Grémoli est protestant, dit l'abbé de la Gloire-Dieu. La fortune n'a rien à voir dans la question qui nous occupe. Il nous faut un homme actif, dévoué, intelligent. A égalité de talent et de considération, je vote pour le candidat catholique.

—C'est aller bien vite en besogne, mon cher confrère, reprit l'abbé Roubley avec des caresses dans la voix. En quoi, s'il vous plaît, la nomination de M. de Mérigue augmenterait-elle notre influence dans le monde? Je le juge à sa valeur. C'est un brave garçon, tout à fait dans les bonnes idées, qui lutterait avec intrépidité pour tous les principes qui nous sont chers, qui même, je n'en doute pas, serait prêt, s'il le fallait, à donner son sang pour notre cause... Vous voyez, la Gloire-Dieu, que je vous fais la partie belle, mais, en bonne politique, voyez-vous, j'irais au baron Grémoli, qui nous sera d'autant plus reconnaissant qu'il n'appartient pas à notre sainte religion, et qui est en mesure, par sa situation, de nous rendre les plus grands services. De notre temps, hélas! l'Église a plus besoin de banquiers que de martyrs.

—La sagesse vient de parler par votre bouche, dit l'abbé Vaublanc en déposant sa pipe et en aspirant une prise de tabac. La religion n'est pas en cause. Je voterai pour le baron Grémoli.

—Je suis entièrement de cet avis, ajouta l'abbé Marquiset. La chose ne me paraît pas discutable. Mme Grémoli est très généreuse et nous donnera à pleines mains pour le soutien de nos oeuvres et l'entretien de nos églises.

—Je suis sincèrement désolé de me trouver seul de mon opinion, dit alors l'abbé de la Gloire-Dieu, après avoir bu un grand verre d'eau claire. Le baron de Grémoli est un très digne homme, je le veux bien, mais il est âgé, fatigué, à peu près indifférent, en pratique au moins, à toutes les questions si graves qui nous préoccupent. Il possède un hôtel à Genève et une villa à San-Remo. Vous ne le verrez jamais au Conseil municipal. Il me paraît singulier, en vérité, d'envoyer à une assemblée une personne qui n'y siégera point. Il me semble frivole, pour employer une expression parlementaire, lorsqu'on a un homme à sa disposition, de se faire représenter par une étiquette. Plus que jamais les dévoûments se font rares, plus que jamais il faut leur ouvrir nos bras. D'abord, soyez bien assurés que quelques billets de cent, pas même de mille... seront tout la bénéfice que vous retirerez de l'élection Grémoli. Mais je vais plus loin, mes chers confrères: le baron Grémoli devrait-il nous faire édifier des écoles, des hôpitaux et des temples, devrait-il alimenter puissamment toutes nos oeuvres de bienfaisance, que je vous dirais encore: Votons pour M. Jacques de Mérigue. Trop convaincu, a-t-on dit tout à l'heure. Cette parole m'a profondément affligé. Est-ce qu'on peut être trop convaincu de la vérité, de la nécessité d'agir? Les trouviez-vous aussi trop convaincus ceux qui, dans les temps anciens, mouraient pour leur foi?... Rappelez vos souvenirs historiques, messieurs; comment l'Église chrétienne est-elle arrivée à dominer le monde? et, pour renverser le raisonnement qu'on vous faisait tout à l'heure, répondez-moi la main sur le coeur, sur votre coeur de prêtres, les apôtres de Jésus-Christ étaient-ils des banquiers ou des martyrs? Il y eut un banquier. Il s'appelait Judas.

Un silence suivit cette loyale déclaration. Les trois ecclésiastiques auxquels elle s'adressait en comprenaient au fond la justesse incontestable; mais leur parti était pris, il jugeaient la question en gens d'affaires et en hommes du monde.

L'abbé Roubley serra la main de son éloquent contradicteur en le qualifiant de «Cher exalté», et l'abbé Vaublanc prononça les paroles suivantes avec toute sa lenteur digne et toute sa gravité vénérable:

—Messieurs et chers confrères, il est et demeure acquis, à la majorité de trois voix contre une sur quatre votants, que le candidat appuyé par le clergé aux élections municipales du quartier Saint-Barthélémy, est l'honorable baron Anastase Grémoli.

XIX

RÊVE ET RÉVEIL

Théodore de Vannes ne pouvait pardonner à Jacques la menace que son professeur lui avait faite de lui tirer les oreilles. Sournois autant que rancunier, il se garda bien de laisser paraître les sentiments hostiles qu'il nourrissait à l'égard du candidat royaliste, mais la veille de l'élection il prétexta une indisposition pour se dispenser d'aller au collège, et il passa toute sa journée à courir les maisons et les boutiques où il était connu, pour combattre la candidature Mérigue. Il estima avoir enlevé à Jacques une soixantaine de voix; il réussit en réalité à détacher de lui une vingtaine de partisans auxquels il fit accroire que Jacques était un républicain déguisé. Ces transfuges étaient de tout petits commerçants voisins de l'hôtel Soubise et qui ne voulaient pas mécontenter le «jeune monsieur de la maison».

Le quartier Saint-Barthélémy se passionnait beaucoup pour cette joûte politique. On en parlait dans les cercles, dans les salons, dans les rues. On s'abordait en se demandant des pronostics. Mériguistes et Grémolistes avaient des disputes et des altercations. On parlait des deux candidats comme on fait des chevaux de course. On discutait leurs chances comme s'ils se fussent appelés Frontin ou Little Duck.

Au premier instant de sa mise en avant si brusquement improvisée, on donnait Grémoli à dix contre un et on payait pour avoir Mérigue. Le lendemain matin le riche baron descendait à deux; au coup de midi, il était à égalité. On le payait trois à six heures du soir, tandis que Mérigue s'élevait rapidement dans la série des cotes fantastiques.

Enfin, le grand jour arriva. C'était à double titre que Mérigue donnait cet adjectif au dimanche désigné pour la bataille des urnes. Il avait pris en effet une grande résolution. Invité à dîner le soir même à l'hôtel Soubise, il avait décidé qu'il n'attendrait pas l'heure du repas pour s'y présenter et se ferait annoncer à quatre heures à la porte du grand salon blanc et or. Il savait que la comtesse douairière sortait de trois à six et comptait se trouver en tête à tête comme par hasard avec Mlle de Vannes, qui profitait de l'absence de sa mère pour lire des romans. Il voulait en finir une fois pour toutes avec sa position d'amoureux inavoué, faire connaître ses sentiments à la jeune Muse et, dans le cas d'un accueil favorable qu'il espérait, mettre Blanche en demeure de se prononcer entre lui et le duc de Largeay. Toute la matinée Jacques parcourut les sections de vote, pâle, agité, fiévreux, donnant au hasard des encouragements vagues et des poignées de main inconscientes.

Son esprit était si peu avec son corps qu'il vota pour son concurrent impérialiste et donna une fraternelle accolade au candidat républicain.

La véritable urne était pour lui à l'hôtel de Soubise; il n'avait qu'un électeur, et les femmes, en ce qui le préoccupait, n'étaient point exclues du droit de vote.

A quatre heures sonnantes, Jacques de Mérigue, en tenue de ville, montait le grand escalier de l'aristocratique maison, tremblant, chancelant, sentant l'impérieuse nécessité de s'appuyer sur la rampe.

Le valet de service lui dit: «Monsieur, Mme la comtesse est sortie, mais Mlle de Vannes m'a chargée de la prévenir toutes les fois que monsieur se présenterait.» Jacques eut un coup de sang qui lui congestionna toute la tête et, en entrant dans le salon, il crut voir tous les meubles exécuter une sarabande fantastique. La pièce était vide.

Il ne voulut point s'asseoir et s'accouda à la cheminée pour ne pas tomber. Il n'y avait pas deux minutes qu'il se livrait au flux et au reflux violents de ses pensées folles et de ses impressions vertigineuses, que la quatrième Grâce entrait leste, vive, pimpante, et le saluait d'un petit mouvement de tête en lui tendant la main et en lui disant: «Vous êtes pas trop en retard aujourd'hui, monsieur Jacques.»

L'emploi de ce prénom parut de bon augure au poète.

—Vous avez probablement voulu me continuer notre conférence sur Hugo (Victor) sans crainte d'être dérangé par le duc. C'est bien aimable à vous, monsieur, et recevez tous mes remerciements pour votre gracieuse attention. J'ai deux heures à vous donner et je suis à vos ordres.

—Mademoiselle, répondit Jacques avec des essoufflements dans la voix, vous avez bien voulu l'autre jour à la cérémonie de Saint-Roch me demander à quoi je pensais pendant cette mélodie sublime qui nous a charmés tous les deux.

—Et vous n'avez pas voulu me répondre.

—Je ne le pouvais guère en ce moment-là, mademoiselle, mais aujourd'hui... je suis prêt à vous satisfaire.

—Je vous écoute le plus volontiers du monde, monsieur de Mérigue. Votre paraphrase du Satyre était ravissante.

—Il ne s'agit point de littérature, mademoiselle, interrompit Mérigue fiévreusement.

—Dites tout ce que vous voudrez, monsieur. Je suis certaine que vous m'intéresserez.

—Mademoiselle... vous me trouverez peut-être bien audacieux, mais mon ambition est plus grande. Elle va... jusqu'au... désir de vous plaire.

Blanche partit d'un grand éclat de rire bon enfant.

—Mais c'est déjà fait, monsieur. J'aime beaucoup votre conversation—quand vous daignez parler.—Vos opinions littéraires, vos sentiments politiques, votre caractère chevaleresque... enfin, vous me convenez tout à fait, et je veux demander aujourd'hui même à ma mère de prendre trois leçons de littérature par semaine avec vous. Vous me donnerez des devoirs... que vous corrigerez. Vous serez très sévère, vous m'apprendrez à écrire.

Jacques était navré de voir l'entretien dévier sans cesse des sujets intimes vers les questions d'art. Il dit soudain, presque brusquement:

—Mademoiselle, j'ai une confidence à vous faire. M'en accordez-vous la permission?

—Certainement, reprit Blanche sans quitter sa mine enjouée. Vous pouvez compter sur ma discrétion.

—Hélas! mademoiselle, reprit Jacques en baissant la tête et presque à voix basse, ce n'est point de votre discrétion que j'ai besoin, c'est de votre indulgence.

—Mon indulgence...

—De votre miséricorde.

—Je ne comprends plus du tout... Allez.

—Mademoiselle, la première fois que je vous ai vue à Sainte-Radegonde, j'ai reçu une de ces commotions que l'on n'éprouve qu'une fois dans sa vie. Mes regards vous ont traduit peut-être les sentiments impérieux qui subjugaient mon âme, et je ne pouvais avoir aucune espérance de vous voir, de vous approcher.

—Je me souviens, monsieur, dit Blanche devenue sérieuse.

—Et voici qu'un hasard divin ou plutôt une loi d'attraction mystérieuse a permis que mon rêve devînt une réalité. J'ai été reçu chez vous avec la plus grande distinction. On m'y a traité comme un... ami.

—Vous le méritez, monsieur, interrompit Blanche toujours grave.

—Alors, mademoiselle, une idée folle, insensée, absurde, a germé dans mon esprit, je me trompe, hélas! dans les replis les plus intimes et les plus profonds de mon coeur... Oh! ne m'en veuillez pas, je vous en conjure, de vous faire cet aveu, mademoiselle. Rappelez-vous ce poème que vous trouvez si beau... Vous êtes la Reine, je suis Ruy-Blas. J'ai osé... vous aimer.

Blanche sourit imperceptiblement et tendit la main à Jacques en lui disant:

—Cher monsieur... J'accepte de tout coeur votre amitié... elle me sera précieuse. Seulement, je vous recommande bien de ne pas risquer votre vie pour m'apporter des fleurs.

—Je donnerais tout mon sang pour vous, répondit Jacques impétueusement... mais... de grâce... comprenez-moi. Ce n'est point de l'amitié que je vous apporte. Quand mon âme se donne, elle se livre tout entière. Encore une fois, pardonnez-moi... Mais je ne pense plus retenir un mot qui me brûle. Mademoiselle Blanche, je vous aime... d'amour?

—Je vous aime beaucoup, monsieur, répondit Blanche avec un tremblement.

—Oh! je voudrais vous baiser les mains, mademoiselle, mais, de grâce, encore un mot.

—Je vous écoute, monsieur Jacques.

—Vous me faites l'insigne faveur de me dire: Je vous aime beaucoup... Je vous assure que je préférerais: Je vous aime un tout petit peu... Dites-le-moi, mademoiselle Blanche.

—Je mentirais, monsieur Jacques. Mon amitié pour vous...

—Ah! l'amitié, maintenant.

—N'est point du tout ordinaire ni banale.

—L'amitié, toujours l'amitié.

—Que voulez-vous de moi, monsieur Jacques?

—Vous me permettez de vous le dire?

—Je vous le permets.

—Votre amour.

—Vous l'avez, affirma Blanche nerveusement.

—Oh! que dites-vous, mademoiselle?

—Depuis trois jours.

—Oh! donnez-moi votre main et prenez ma vie.

Blanche tendit sa main que Jacques baisa respectueusement. Puis il souffla ces deux mots à voix basse: Merci, mademoiselle Blanche... Merci... Blanche.

Mlle de Vannes eut un léger sourire en disant:

—Pauvre monsieur Jacques... Pauvre Jacques.

Les deux acteurs de cette scène étrange demeurèrent quelques minutes sans parler, puis Jacques dit à Blanche:

—C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, mais toutes les roses ont leurs épines.

—Je n'ai pas l'honneur d'être une rose, reprit Blanche, mais j'ai l'avantage de n'avoir point d'épines.

—Êtes-vous charmante—d'esprit et de coeur.

—Bon, voilà le madrigal qui revient.

—Oh! je me soucie bien de ces sottises. Je pense à tous les obstacles qui peuvent nous séparer.

—Quels obstacles? J'avoue ne point en voir.

—Et le duc de Largeay?

Blanche éclata de rire.

—Le duc de Largeay, répéta-t-elle. Ce n'est que mon futur mari.

Jacques devint livide.

—Pardon, mademoiselle, je suis un peu troublé... C'est peut-être ce qui m'empêche de comprendre très bien... Vous me dites que vous épouserez le duc de Largeay?

—Certainement, d'ici deux ou trois mois... Je ne suis pas très pressée, vous savez.

—Mais alors, mademoiselle, j'ai rêvé... Ne m'avez-vous pas dit... que vous m'aimiez.

—Eh bien!... sans doute.

—Et le duc, alors?... Vous ne l'aimez pas?

—Oh! si peu.

—Et vous allez devenir sa femme?

—Mais... mon cher monsieur Jacques, vous, poète, littérateur... Vous qui savez tout... qui comptez vingt-cinq ans d'âge, vous n'avez dont jamais lu un roman?

—J'en ai beaucoup lu, mademoiselle, mais j'y ai toujours cherché des délassements pour mon esprit et jamais des règles pour ma vie.

—Est-ce un reproche?

—A Dieu ne plaise, mademoiselle. C'est une simple réflexion... mais je vois que je devrai taire la seconde partie de ma confidence.

—Comment? elle n'est pas finie?

—Non, mademoiselle.

—Eh bien! je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis libre jusqu'à six heures du soir, et toujours charmée de vous entendre.

—Je ne sais comment vous accueillerez ce qui me reste à vous dire, mais si cela était de nature à vous déplaire, je vous supplie par avance de bien vouloir me pardonner.

—C'est entendu.

—J'étais venu pour deux choses, mademoiselle. D'abord pour vous dire que je vous aimais.

—C'est fait.

—Ensuite...

—Ensuite, monsieur?

—Pour vous demander votre main.

Blanche de Vannes se dressa comme soulevée par un ressort.

Son visage prit subitement une expression d'indignation et de colère.

Elle leva orgueilleusement sa jolie tête patricienne et jeta à Mérigue cette réponse foudroyante:

—Monsieur de Mérigue, je ne sais à quoi il tient que je ne sonne et que je ne vous fasse reconduire!

—Mademoiselle...

—Vous m'insultez, monsieur.

—Mon amour est une insulte?

—Ce n'est pas cela... Vous ne comprenez rien... c'est la demande que vous avez osé formuler tout à l'heure que je considère comme une injure sanglante, et je n'ai personne pour me venger.

—Vous avez le duc de Largeay, mademoiselle. Chargez-le de me tuer... Et je crois maintenant qu'il ne me reste plus qu'à vous présenter mes plus humbles hommages.

—Vous m'évitez la peine de vous le dire, monsieur.

Mérigue se leva.

—Pardon, monsieur, dit Blanche au moment où il ouvrait la porte, ma mère vous attend ce soir à dîner. Votre absence pourrait donner lieu à des commentaires. Je vous serai reconnaissante de vous trouver ici à sept heures et demie.

—Soyez tranquille, mademoiselle, j'ai encore assez d'éducation pour ne point commettre de grossièretés.

—Ah! monsieur, répondit Blanche, on peut s'attendre à tout avec des gens de vos espèces.

Mérigue sortit en s'inclinant profondément. Blanche saisit un chiffon de papier et y griffonna au crayon cette simple ligne:

«Je vous prie de donner un coup d'épée à M. de Mérigue.

«Blanche».

Elle cacheta le pli, sonna et dit au laquais qui se présenta:

—Portez sur le champ cette lettre à M. le duc de Largeay!

XX

CORRECT

Le duc de Largeay fut vivement contrarié à la réception de la missive de sa fiancée. Toute velléité belliqueuse à l'égard de Mérigue s'était évanouie chez lui du moment où il avait appris que le candidat royaliste fréquentait depuis dix ans les salles d'armes. Pourtant il n'y avait pas moyen de reculer ni de tergiverser. L'ordre était impératif et catégorique. Impossible de laisser apparaître la moindre hésitation avec une personne du caractère de Blanche. Ce n'est pas que le jeune duc brûlât d'amour pour sa fiancée, mais le million de dot exerçait sur ce clubman légèrement décavé une fascination qui pouvait lui donner à la rigueur l'apparence d'un amoureux très suffisamment transi. Il se dirigea donc vers la rue des Saints-Pères non sans une certaine émotion d'un genre fort désagréable. Il n'eut point la peine de monter de nouveau les cent vingt marches du candidat. Jacques, depuis qu'il avait quitté l'hôtel Soubise, errait dans les rues avoisinantes, les bras ballants, les yeux vagues, trop écrasé, trop anéanti pour ressentir déjà la douleur de sa blessure.

A l'angle du boulevard et de la rue Saint-Dominique, le duc aperçut son rival. Il prit son courage à deux mains, s'approcha de Jacques et lui donna un léger coup de canne sur l'épaule comme pour le faire retourner.

—Plait-il, monsieur? dit Mérigue d'une voix altérée.

—Ôtez-vous de mon chemin? dit le duc d'un ton nerveux et saccadé qui dissimulait assez mal l'exiguïté de sa vaillance.

—Encore vous, duc. En quoi puis-je?...

—Je viens de vous le dire.

—Je n'ai pas bien entendu.

—Vous avez pourtant des oreilles.

—Désirez-vous que j'allonge les vôtres?...

—Vous m'insultez, monsieur. Vous m'en rendrez raison!

—Comme il vous plaira.

—Voici ma carte.

—Bien honoré, voici la mienne.

—Impertinent!...

—Pardon, monsieur, vous êtes trop homme du monde pour ne pas vous rappeler qu'une fois leurs cartes échangées deux gentlemen ne doivent plus ajouter un mot sur le différend qui les divise; la parole, dès lors, est aux témoins et aux épées.

—C'est juste, monsieur le professeur. Alors vous y tenez absolument... à l'épée?...

—Mes témoins, monsieur le duc, auront l'honneur de vous donner ce renseignement.

—Bien obligé, monsieur le professeur.

—Je vous salue, monsieur le duc.

Et Largeay rebroussa chemin pour rentrer à son hôtel tandis que Jacques disait à haute voix d'un air de contentement un peu féroce: «Eh bien! oui; tu arrives encore comme Mars en Carême, et ta paillasse court certains risques.»

Blanche de Vannes, après avoir décrété la mort de son trop audacieux admirateur, s'était retirée dans sa chambre et jetée vivement sur son lit. Du premier jour où elle avait vu Mérigue, elle avait éprouvé pour ce passant étrange un de ces sentiments de curiosité féminine qui arrivent promptement aux frontières de la sympathie. La candidature du jeune Limousin et tout le bruit que la presse avait fait autour de lui n'étaient point pour affaiblir cette inclination chez une jeune fille d'un caractère impétueux et romanesque, surveillée uniquement par une mère... qui brodait, et habituée à n'avoir d'autres lois que ses caprices. C'était elle qui avait en réalité ouvert à Jacques la porte de l'hôtel Soubise, et l'attraction qu'il exerçait sur elle s'était dès le premier jour transformée en vrai «béguin». Le salut de Saint-Roch et la paraphrase du Satyre avaient accentué ce penchant d'une façon brusque et violente; la jeune lionne de la rue Saint-Dominique avait trouvé son dompteur. Aussi la déclaration de Jacques, qui eût pu sembler prématurée, s'était-elle trouvée accueillie par un coeur battant à l'unisson du sien. Mais Mlle de Vannes s'imaginait, avec une certaine candeur d'enfant gâtée et possédant un sens moral un peu vague, qu'elle pourrait très bien avoir Mérigue pour ami et M. de Largeay pour mari. D'autant mieux qu'en dépit de ses lectures, elle ne se rendait pas un compte bien exact de toutes les conséquences de ce jeu de coeur en partie double. La découverte subite des prétentions étranges de Jacques avait fait bondir en elle cet orgueil de la race, souvent plus incrusté chez certaines femmes que l'amour de la vertu.

«Il n'a pas de front, ce monsieur, ce Limousin, ce professeur qui a de l'encre au bout des doigts... ça lui apprendra... il ne sera pas tué certainement... Un coup d'épée à la mode du jour... au bras, à la main... ça lui servira de leçon... de correction. Moi, fiancée à un duc!... et puis quelle ingratitude!... M'adresser cet outrage au moment où je lui avoue, où je lui accorde... Oh! il mériterait d'être tué... il serait plus respectueux une autre fois. Il en réchappera; deux ou trois semaines au lit... comme c'est la coutume des gladiateurs du Jockey... puis... il reviendra... me demander pardon... et ma foi!... pourquoi ne pas le recevoir en grâce... Il est très gentil au fond... beau garçon!... Quelle différence avec le duc. Grand, bien découplé, des yeux rayonnants... parlant comme un membre de l'Académie... intelligent jusqu'au bout des ongles... spirituel... drôle... énergique... mais très insolent par exemple!... Il a besoin d'être rappelé à l'ordre...


Comme il doit bien embrasser... que ses lèvres doivent être chaudes et vibrantes... quand je pense au petit morceau de glace que le duc m'applique de temps à autre au bout des doigts... Oh! il ne faut pas du tout qu'il me le tue... Non. Non! ce serait dépasser le but... ni même qu'il lui fasse une blessure trop profonde... oh!... il me semble... que je souffrirais de sa douleur! et que j'aurais envie de me faire... soeur de charité pour le soigner. Mon cher duc, je vous défends bien de lui faire du mal... Est-il fou de Largeay de vouloir blesser mon ami... Ah! par exemple; s'il me fait ce coup-là je ne le revois de ma vie. Espèce de jaloux, va! Est-ce que je n'ai pas le droit d'avoir des amis?... Comment supporterai-je la compagnie de ce dadais si j'y étais réduite exclusivement? ah! je le déteste! Qu'il ne s'avise pas seulement de lui faire tomber un cheveu de la tête!»

Blanche en était arrivée à cette période de ses réflexions quand une femme de chambre frappa à la porte, entra sans attendre de réponse et lui remit une lettre qu'un exprès venait d'apporter. Elle lut:

«Bien chère amie,

«Vos ordres sont exécutés, j'ai bâtonné le drôle! Demain à la première heure échange de témoins. A midi, tout sera terminé suivant vos désirs.

«Votre petit duc vous baise les mains.

«L.»

—Stupide assassin! s'écria Blanche. Le commissionnaire est-il parti?... Faites courir après... Ramenez-le. Dépêchez-vous donc, petite sotte. Et tandis que la servante effarée obéissait, Mlle de Vannes écrivait d'une main fébrile au dos d'une carte de la comtesse douairière:

«Jamais de la vie. D'abord vous ne l'avez pas bâtonné. Vous n'existeriez plus à cette heure. En tout cas, il dîne ce soir ici. Vous viendrez à neuf heures lui faire des excuses devant moi... dans un coin du salon. Sinon tout est fini entre nous. C'est bien compris.

«Blanche.»

Le duc était occupé à sa toilette intime quand il reçut cette nouvelle épître:

—Des excuses publiques à présent! A ça! mais elle est en train de me faire payer son petit million... aussi quelle bêtise de m'être vanté! je ne l'ai pas bâtonné du tout... oh! quelle histoire. Ce Mérigue va me prendre pour un fantoche... et il n'aura pas tout à fait tort!... oh! la petite vipère. Si tu n'avais point ton million. C'est horrible!... Il faut bien obéir.

A sept heures et demie très précises, Jacques, qui avait pour quelques heures dominé, comprimé et mâté les angoisses de son âme, pénétrait avec aisance et grâce dans le grand salon de l'hôtel Soubise. Il commençait à dépouiller très bien son écorce limousine et à saluer les grandes dames à peu près comme il convient. Blanche lui tendit la main comme à l'ordinaire et éprouva un certain frémissement en rencontrant celle du jeune homme, froide comme un gantelet de fer. Mérigue parla beaucoup, avec une tenue impassible, et maintint constamment la conversation sur les élections dont le résultat allait être connu au plus tard dans une heure. Théodore sortit au dessert pour aller prendre des nouvelles, espérant bien au fond du coeur apporter à son maître l'annonce d'un échec. Il rentra au bout d'un quart d'heure et trouva les autres convives déjà assis au salon et en train de prendre le café. Il tenait à la main un fragment d'affiche où il avait gribouillé les résultats du vote au moment même de sa proclamation. Il pouvait à peine prononcer une parole tant il avait couru. Il lut enfin de sa grosse voix:

—Électeurs inscrits 3.200.

Et il s'arrêta pour souffler.

—Électeurs ayant pris part au vote 2.500;

Majorité absolue des suffrages exprimés 1.251;

Le général Paulus Géraudel, républicain, 958;

Le baron Grémoli, bonapartiste, 772.

M. Jacques de Mérigue, monarchiste, 730.

Résultat: ballottage en faveur de M. le baron Grémoli.

Quand il eut achevé Théodore jeta à son maître un regard venimeux mal dissimulé sous une apparence de désappointement: «quarante-deux voix de moins, pensait-il, à cause de moi! Ça lui apprendra.» Mérigue se leva et dit à la comtesse:

—Je vais être obligé, madame, de me retirer plus tôt que je ne l'aurais désiré, car mon devoir de conservateur discipliné est de me désister immédiatement en faveur de M. Grémoli. Mes affiches doivent être apposées demain matin...

—C'est un très petit malheur, dit Blanche, un homme intelligent comme vous n'a point à regretter cet échec. Ce sont les réactionnaires du quartier qui sont le plus à plaindre. Je vous prie de bien vouloir demeurer encore quelques minutes.

Et elle poursuivit en baissant la voix:

—Quelqu'un va venir ici vous demander pardon.

La comtesse douairière soupira:

—Comme je suis vraiment désolée de ce contretemps, cher monsieur.

Et ses yeux un instant soulevés de son noble ouvrage y retombèrent automatiquement. Le duc de Largeay entra. Il se mordit violemment les lèvres, salua sommairement sa future belle-mère, et fit à Blanche une sorte de grimace à laquelle il s'efforça de donner l'aspect d'un sourire.

Puis résolument, brusquement, il dit à Mérigue en lui tendant la main:

—Tantôt, monsieur, j'ai eu tous les torts, dans le fond et dans la forme, veuillez recevoir mes excuses.

Le candidat vaincu hésita une seconde, fronça le sourcil, puis se laissa prendre la main avec un léger mouvement d'épaules en répondant au duc:

—Soit, monsieur.

—C'eût été vraiment trop bête, ajouta Largeay en minaudant.

—J'aurais mauvaise grâce à vous contredire, reprit Jacques.

XXI

DÉSOLÉS ET CONSOLÉS

Le lendemain matin l'affiche suivante était placardée à profusion dans tout le quartier Saint-Barthélémy.

«Électeurs royalistes,

«Nous devons tous nous coaliser contre l'ennemi commun, le candidat républicain qui réunit à lui seul un millier de voix. Je vous demande et au besoin je vous prie de vouloir bien au scrutin de dimanche prochain reporter l'unanimité de vos suffrages sur M. le baron Grémoli. Je serai le premier à vous donner l'exemple.

«Jacques de Mérigue.»

Jacques fit une visite à son heureux concurrent qui le reçut avec beaucoup d'urbanité et de distinction et lui offrit même un impérial cigare. Puis il trouva dans son casier un monceau de cartes émaillées de réflexions diverses. Les unes exhalaient des condoléances pures et simples. D'autres félicitaient le jeune homme de sa patriotique abnégation et lui pronostiquaient une revanche éclatante. Quelques-unes le blâmaient d'avoir abandonné la partie et d'avoir tendu la main «aux meurtriers du duc d'Enghien». La plus curieuse émanait du vicomte d'Escal; elle était ainsi conçue:

«Mon cher ami,

«Je ne saurais approuver votre détermination. Moi qui ai lutté toute ma vie (??!!) je ne puis concevoir un soldat capitulant. Pour vous témoigner mon mécontentement; je refuse de solder les frais de votre affiche de désistement. Ne voyez dans cette résolution qu'une protestation de ma part, non contre votre sympathique personnalité, mais contre une politique néfaste qui nous perd depuis cinquante ans et nous perdra jusqu'à la fin des siècles.»

Le baron Grémoli rendit sa visite à Jacques. La montée des cent vingt marches, sans ascenseur, et l'aspect délabré du logement situé à la cime plongèrent l'opulent financier dans une profonde stupeur.

—Comment, se disait-il, je ne l'ai battu que de quarante voix!

Mérigue eut aussi la visite de Sermèze qui lui fut plus agréable. Il lui raconta tous les événements de la veille et le jeune baron lui dit encore: «Pauvre Jacques!» Lorsque la nuit fut close il écrivit à son vieux père:

«Mon cher papa,

«Je tombe des astres comme feu Phaéton. Ni femme, ni siège au Pavillon de Flore. Ne te désole pas trop. Je vous embrasse tous comme je vous aime.

«Votre pauvre Jacques, comme devant.»

A la réception de ce pli tout à fait inattendu, bien des larmes coulèrent au noble repaire de Mérigue. La pieuse Caroline se consola en s'en rapportant à la volonté de Dieu, et le chef de famille en traçant au galop ces quelques lignes:

«Cher fils,

«Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis.

«Les Titans aussi échouèrent dans l'assaut qu'ils voulurent livrer à l'Olympe, ce qui ne les empêcha pas de demeurer des Titans. Ton père toujours fier de toi.

«Joseph, comte de Mérigue.»

Le Comité royaliste du quartier Saint-Barthélémy ne mêla point ses lamentations aux tristesses de la pauvre famille. Ces messieurs si calmes et si paisibles allaient retrouver, après trois semaines d'agitation, leur bonne tranquillité d'autrefois. Et puis en définitive (considération qui avait bien son prix), c'était un jeune presque au moment d'arriver, et qui restait en chemin d'une façon inespérée.

XXII

LA RÉCOMPENSE DU PETIT DUC

—Ma chère Blanche, vous m'avez fait jouer hier au soir un rôle passablement... drôle, et en tout cas peu glorieux.

—Que voulez-vous, mon cher, il faut me prendre telle que je suis. J'ai eu un moment d'irritation contre cet homme.

—Pourrais-je en connaître le motif?

—Cela ne vous intéresserait pas du tout.

—Cependant, ma chère...

—N'insistez pas, je continue ma phrase... et au fond j'ai un faible pour ce Limousin-là!

—C'est votre fort d'avoir des faibles.

—Tiens! son contact vous a rendu spirituel!

—Toujours aimable à ravir, mais... à propos, trouvez-vous que je vous ai bien obéi?

—Assez convenablement.

—Me suis-je bien démenti, rétracté, aplati, devant ce monsieur?

—Pas mal.

—Savez-vous qu'il me prendra pour un fou, pour le dernier des nigauds?

—Pas pour un fou.

—Comment allez-vous me récompenser de ma docilité?

—Que pouvez-vous bien désirer?

—Un prompt acquiescement à mes voeux.

—Vous parlez comme Florian. On dirait que vous l'avez lu, c'est invraisemblable.

—Florian?... connais pas!

—Je m'en doutais... Parlez donc notre langue.

—Je voudrais que la fixation de notre mariage...

—Ah!... la fixation. Quel charabias.

—Enfin, vous saisissez très bien ma pensée.

—Je veux vous forcer à l'exprimer clairement, en bon français du XIXe siècle.

—Eh bien! je voudrais que nous nous mariassions...

—Ah! mariassions!... Vous n'avez donc jamais lu Sainte-Beuve?

—Quelle sainte dites-vous?

—Oh! vous ne la trouverez pas dans le martyrologe celle-là. Êtes-vous bachelier, cher duc?

—Mais, chère amie, je laisse ce titre aux professeurs, comme M. de Mérigue.

—Vous raillez. Êtes-vous prévôt d'armes?

—Vous jouez de moi, ma chère Blanche, comme un enfant de ses toupies.

—Vous avez, du moins, assez bon caractère, aussi ne veux-je point aujourd'hui vous tenir trop longtemps rigueur. Il faut bien aussi, pour être équitable, que je vous donne le prix de toutes vos soumissions récentes.

—Oh! comme ces paroles viennent agréablement sonner à mes oreilles.

—Tiens! voilà que vous devenez poète pour avoir failli vous battre avec un enfant du Parnasse.

—Alors, je puis espérer...

—Parfaitement... Vous pouvez faire publier nos bans.

—Et fixer la cérémonie nuptiale?

—Oh! toujours votre fatras... A quinzaine, si vous voulez.

—Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manière de voir de la comtesse?

—Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.

Quinze jours plus tard, l'église Sainte-Radegonde contenait vers l'heure de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agréables. Toutes les lumières du maître-autel resplendissaient et éclairaient le fin visage de l'abbé Roubley, qui allait bénir l'union de M. le duc de Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'étaient agenouillés l'un auprès de l'autre dans la partie la plus avancée du choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.

Largeay, sec, raide, compassé, peigné comme une gravure de mode, avec un léger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonçait par toute son attitude le contentement qu'il éprouvait d'avoir atteint son but et la hâte qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche, profondément sérieuse et grave, contrairement à ses allures ordinaires, semblait presque une victime enguirlandée pour le sacrifice. Elle avait aperçu à dix pas d'elle, dans un bas-côté, la figure sévère et la haute stature de Mérigue. Une comparaison inconsciente s'était établie dans son esprit, et son fiancé paraissait se rapetisser au niveau des bancs, tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des voûtes. Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mélodies, auquelles la jeune fille trouvait des consonnances funèbres, songeant peut-être aux chants sacrés de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savouré l'harmonie à côté de l'homme qui envahissait de plus en plus ses pensées et ses souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperçu Mérigue, et elle cherchait dans son imagination surexcitée mille moyens de le revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation à la messe de mariage, en désespoir de cause, et ne pensait point qu'il répondît à cette avance. Puis, tout à coup, elle le découvrait auprès d'elle, pensif et hautain parmi la foule.

Le curé célébrant s'avança vers les futurs époux, et en sa qualité d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement à voix très basse:

«Mademoiselle, Monsieur le duc,

«Votre dévoué pasteur éprouve en ce moment une émotion trop grande pour vous adresser un long discours, et pour célébrer comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui ont donné tant de héros à la France et tant d'élus au ciel. Vous marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos ancêtres, vous, mademoiselle, par votre piété, votre charité, votre fidélité à tous vos devoirs d'épouse et de mère, vous, monsieur le duc, par votre courage, votre grandeur d'âme, votre dévouement sans bornes aux principes de probité et d'honneur qu'ont aimés et servis vos aïeux. Vous continuerez une lignée glorieuse, et en tous temps comme en tous lieux, vous servirez d'exemples et d'impeccables modèles à l'immense foule des déshérités, qui tiennent leurs yeux fixés sur vous, comme toutes les misères d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.»

Après cette homélie un peu flatteuse, l'abbé Roubley procéda à la bénédiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.

—Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse à son seigneur et maître.

—Ma foi, j'allais vous faire la même question, répondit Largeay.

Dès lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsédante pensée. Mérigue allait venir à la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de son regard accusateur. Après bien des réflexions et bien des transes, elle résolut de se dérober à tous les hommages et de s'éloigner aussitôt après la cérémonie, sous un prétexte quelconque de fatigue ou d'émotion.

Cependant, au sein de l'église, la conversation était générale, quoique chuchotée à voix très basse et d'une façon tout à fait convenable.


Côté des dames: L'abbé a été fort bien, aujourd'hui.

—Toujours un peu bénisseur, ma chère.

—On ne vient pas ici pour se faire dire des sottises.

—Oui, mais cette évocation des grandes vertus est ironique, à force d'être peu en situation.

—Le duc n'est pas bien fort... c'est vrai!... mais il mène un cotillon, ma chère... il patine!... il a un tailleur!... Toutes ses culottes viennent d'Angleterre.

—La petite est pas mal délurée.

—Oh! simplement un peu originale... mais... si riche, un million de dot... et puis, voyez donc cette forêt de cheveux noirs... l'inflexion gracieuse de la taille... Elle fait faire ses corsets chez Mmes de Vertus.

—Oh! qu'elle doit mal supporter leurs étreintes... vous me donnez absolument raison, ma chère. Le bon curé, au lieu de faire intervenir la sainteté et l'héroïsme dans son petit prône, aurait dû nous parler des bals, des clubs, des five o'clock, des premiers coiffeurs, des couturières à la mode.

—Il y pensait, ma chère.

—J'incline à le croire.

—Je constate donc avec plaisir que nous sommes du même avis.

Côté des hommes: Très joliment tourné, le discours.

—Qu'a-t-il donc raconté déjà?

—Je ne me rappelle plus bien, mais c'était tout à fait délicat et puis si bien approprié.

—Qu'est-ce que Largeay va faire de la petite Zoé?

—Peuh! ce qu'il en a fait jusqu'ici.

—Pas possible? il va lui continuer sa pension de cent louis par mois?

—Nullement. Il va l'augmenter, puisque le voilà devenu plus riche. Il lui a même fait un cadeau de noces ultra pschutteux.

—Vous êtes sûr de cela?

—Très sûr. Un poney de trois cents louis... qu'il n'a même pas payé.

—Qu'il paiera un de ces jours avec l'argent de sa femme.

Tel était le genre dominant des prières adressées au Seigneur par l'opulente assistance.

Blanche était toujours absorbée dans ses impressions. Quant au jeune duc, il dormait.

On se leva à l'Évangile, on s'assit à l'Offertoire, on s'inclina à l'Élévation, on se prépara au départ après la bénédiction du prêtre.

—Mon ami, dit vivement Blanche à l'oreille de son époux, je me sens un peu fatiguée. Voulez-vous me ramener à l'hôtel de Largeay?

Le duc s'empressa d'arrondir son bras et le couple entra à la sacristie. Alors Blanche et Largeay prièrent leurs parents respectifs de vouloir bien recevoir en leur lieu et place les hommages du faubourg assemblé. Puis ils sortirent par une porte dérobée et s'élancèrent dans leur coupé.

Quelques minutes après, ils se trouvaient dans le boudoir rose aménagé pour Blanche à l'hôtel de Largeay.

La jeune duchesse dit à son époux: «Voici le programme de la soirée: Dîner au Café de Paris, coucher à l'Hôtel de Bade.» Le duc s'inclina. «Maintenant, veuillez me laisser seule pendant quelques moments.» Le duc sortit.

En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mérigue avait pris le boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-Élysées. Il était poussé vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broyé et de son âme étouffée. Depuis son double échec, il était retombé dans l'oubli, à peine traversé de temps à autre par quelque lettre de condoléance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la meurtrissure de l'amour.

Et c'était Blanche qui les lui avait infligées toutes les deux, en lui jetant à la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait vaguement que tout sentiment pour lui n'était pas éteint au coeur de la jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'après l'affront reçu par lui, tout devait être fini entre eux et pour jamais. Et son coeur, embrasé d'amour, livrait un furieux combat à sa fierté robuste qui demeurait victorieuse, à la condition de lutter sans repos. Il s'était rendu à la cérémonie machinalement, sans but précis, peut-être pour bien voir de ses yeux l'irrévocable immolation de son rêve, et maintenant il marchait droit devant lui, à lourdes enjambées, comme parmi les grands sables un voyageur perdu.

Arrivé à l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards extérieurs. Il descendit jusqu'à la Bastille et traversa le pont Henri IV. Il s'arrêta à une petite échoppe du quai de la Tournelle et dîna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien léger cependant, il se traîna péniblement vers la rue des Saint-Pères, avec la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pénibles, harassantes, interminables. Comme il se sentait tiré en bas par la torpeur, la lassitude et le désespoir. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit sa fenêtre et regarda le ciel; par cette brumeuse soirée de mars, les quelques étoiles visibles là-haut semblaient entraînées vers un gouffre noir parmi l'avalanche confuse des nuages.

Le duc et la duchesse de Largeay dînaient au Café de Paris. Leur conversation fut moins nourrie que leurs appétits et il fallut que le café succédât à deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir à délier leur langue.

—Pourquoi cette nuit à l'Hôtel de Bade? interrogea le duc en allumant son cigare.

—C'est drôle... c'est drôle! répondit Blanche d'un air rêveur... On n'y connaît personne... personne ne vous y connaît. On n'est qu'un numéro dans la cohue bruyante et banale. On est plus à même de passer ses fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez épousé une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite indépendance...

—Je ne m'en plains aucunement, duchesse.

—Puissiez-vous être toujours aussi accommodant.

Il était dix heures quand le noble couple entra à l'hôtel et prit possession d'un petit appartement de trois pièces, retenu par dépêche pendant la journée. La première pièce était une antichambre où l'on déposa les manteaux. Puis venait un salon où brillait un feu clair. En arrière, la chambre à coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du foyer embrasé et se laissa même aller à la jouissance de s'accroupir auprès des chenets. Blanche, pendant ce temps-là, pénétrait dans la dernière pièce et s'y barricadait.

Quand le duc jugea ses mollets rôtis à point, il voulut aller retrouver la duchesse et se heurta à une porte fermée: «C'est moi! fit-il, chère amie.

—Cher ami, répondit la jeune mariée; n'avez-vous pas un divan dans votre salon?

—Effectivement, répondit Largeay avec un hoquet d'angoisse.

—Eh bien, mon bon duc, répliqua Blanche, faites-moi donc l'amitié de vous y installer le mieux que vous pourrez. J'ai un peu mal de tête et je voudrais dormir seule. Souvenez-vous que vous m'avez promis de ne jamais vous plaindre de mes petites fantaisies.

—C'est vrai, gémit le duc... mais celle-là... est inattendue.

Blanche coupa court à l'entretien en disant:

—Bonne nuit, cher duc. Enveloppez-vous bien pour ne pas vous enrhumer.

Le lendemain matin, à huit heures, le concierge de Jacques lui apporta une lettre cachetée qui venait d'arriver par exprès. C'était une bande de papier timbré pour billet à ordre.

Mérigue y lut:

«Mon coeur vous reste.

«Duchesse Blanche de Largeay.»

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE