Les Ruines
(à Madame Chas W. Duckett)
Souvenir d’une excursion à Rigaud.
Nous longions un chemin, non loin de la montagne,
En savourant à deux l’air pur de la campagne,
Nous avions cru tout voir du village charmant
Et nous nous en allions, sans regret, en causant;
Nous discutions nos goûts sur nos fleurs favorites,
Tu cueillais les muguets et moi les marguerites,
Nous parlions du passé, de nos chers souvenirs,
De notre enfance heureuse et de ses doux plaisirs;
Et notre intimité faisait cause commune
De mes soucis présents, de ta bonne fortune,
Nous devisions aussi sur le grand mot “Bonheur”
Qui sert à définir les mystères du cœur.
Nous pressâmes le pas—la chaleur était grande—
Des ruines! m’écriai-je, et nulle autre demande
Ne t’allât supplier; nos goûts s’étaient compris,
Nous gravîmes la côte, et les agneaux surpris
Fuyaient le vert sentier pour bondir dans la plaine,
Nous pardonnant ainsi d’envahir leur domaine.
De l’antique château, les vieux murs sont debout,
Un air de vétusté se répand sur le tout,
Et l’encens du silence émanant de ces pierres
Se mêle aux bruits confus qui semblent des prières.
Les marronniers en fleurs ont gardé le cachet
Des amoureux propos échangés en secret,
Et ces rameaux noués sont toujours les symboles
Des tendres cœurs épris se liant sans paroles.
Tout nous parle sans voix! Seul le babil des nids,
En cet endroit désert confond son gazouillis
Aux ondes du ruisseau qui, près de là, murmure
Un air dans l’hymne doux de la grande nature.
Et notre esprit songeur peuple de souvenirs
Ce lieu tout saturé des plus riants plaisirs.
Vous réveillez la mort, âmes douces des choses!
Au soleil de la vie, en des apothéoses,
Les âmes des aïeux viennent se ranimer,
Les cœurs vibrent encor du doux bonheur d’aimer!
Et notre rêve ému, sous l’effet de ces charmes,
Croit voir tous leurs regrets se noyer dans leurs larmes!
C’était déjà le soir—Nous songeons au départ,
Tout le déclin du jour se dessine avec art
A l’horizon vermeil. Par toute la colline,
Tout être fait mystère et doucement s’incline.....
. . . . . . . . . . . . . . .
Je t’offre ce camée où j’ai mis de mon cœur,
Ne vas pas t’attrister de sa morne couleur
Car son relief est fait sur fond de sympathie
Et je ne l’ai sculpté qu’à ta demande amie.