RONDES
FAITES A MONTLUÇON,
CHARMANTE VILLE DU BOURBONNAIS. (EN 1807)
Une cause assez célèbre, que je me propose de publier bientôt, me força d'aller à Montluçon plaider moi-même contre une femme riche, que sa famille, ses alliés et ses gendres faisaient passer pour folle, à l'époque où elle fit des billets d'un tiers de moins que la somme qu'elle devait. Le tribunal et les habitants de Montluçon m'accueillirent avec bonté: ma réputation de chanteur, à Paris, m'avait devancé dans cette ville, qui mérite un rang distingué dans les fastes de l'empire français. Pendant la terreur, Montluçon ne fut troublé par aucune sédition; on n'y versa jamais une goutte de sang; personne n'y fut dénoncé, malgré que cette petite cité renfermât plus de nobles qu'aucune autre ville. Elle se chargea elle seule du maintien de sa police, et répondit avec fermeté de ses concitoyens aux autres communes qui voulaient s'immiscer dans son gouvernement.
Ces prérogatives m'inspirèrent autant de vénération pour les Montluçonnais, que de confiance dans les lumières et l'intégrité des magistrats de leur ville. Pendant que j'attendais l'issue de mon procès, des comédiens de village, qui n'avaient ni bas ni souliers, arrivent à Montluçon, et annoncent une représentation pour restaurer leur caisse et leur estomac. Le théâtre, le plaisir, la table, le jeu et les vierges, sont fêtés dans ce pays, peuplé de riches propriétaires qui mangent leur fortune sans souci, sans ambition, et sans rixe. La troupe ambulante était aussi pitoyable que comique par son nombre et son équipée: elle était composée d'un secrétaire avec ses deux enfants, d'une amoureuse de coulisse, et de trois personnages pour jouer la comédie: cependant la première représentation de la Jeune Hôtesse remonta les finances, et l'aubergiste de l'Écu, où je logeais, leur fit crédit et bonne mine. Nous soupâmes à la même table d'hôte.... Au dessert on parla de donner pour la clôture une seconde représentation; chacun des convives calcula la recette: le directeur, inquiet, répondit que s'il faisait deux cents livres dimanche il aurait ville gagnée....
Je lui en fis bon, et, d'un commun accord, je devins directeur, plaideur, et chanteur. Le lendemain dimanche, car nous étions au samedi, je fis annoncer la Banqueroute du Savetier, le Ventriloque, et un vaudeville sur les habitants de Montluçon; le succès répondit à l'attente: puisse cet impromptu avoir le même avantage à vos yeux!
Air: Du vaudeville du Chaudronnier de St.-Flour.
Au milieu d'un riant vallon,
Près d'un coteau fertile,
On voit un joli petit mont,
D'où s'élève une ville.
Vos bons aïeux, sans façon,
La nommèrent Montluçon.
Dans ce charmant asile,
Caton, Ovide, Anacréon,
Contents d'un sort tranquille,
Trinquent à l'unisson.(bis.)
(Ritournelle générale, en chœur.)
Des beaux jours de la France,
Veut-on retrouver l'horizon?
Le plaisir en cadence
Ramène à Montluçon.(bis.)
Qu'on nomme bien cette cité
Vrai pays de Cocagne.
Car on y sable en liberté
Le Pouilly, le Champagne.
Momus, Bacchus et l'Amour
Y président tour à tour.
Dans ce charmant asile,
Caton, Ovide, Anacréon,
Contents d'un sort tranquille,
Trinquent à l'unisson.(bis.)
(Refrain général, en chœur.)
Des beaux jours de la France,
Veut-on retrouver l'horizon, etc.
On ne trouve à Montluçon ni libraire, ni bibliothèque, ni cabinet de lecture: tous les habitants lisent la gazette, fêtent la table; les dames vont à l'église et à la comédie, et tous ont un esprit naturel et une amabilité sociable et aussi usagée que celle des érudits; le bon cœur fait dans ce pays le meilleur et le plus savant livre d'éducation.
L'encyclopédie en ces lieux,
Sans charger la mémoire,
Vient de Beaune ou de Condrieux,
Adressée à Grégoire;
Momus, Bacchus et l'Amour,
La rédigent tour à tour.
Dans ce charmant asile, etc.
Des beaux jours de la France, etc.
On voit peu de pays plus galant et plus dévot que cette petite ville; une douzaine de jolies quêteuses parcourent les rues tous les dimanches, et vont rendre visite à tous les hôtels, tenant la bourse paroissiale des pauvres de l'Église, de la chapelle ardente de la Vierge, etc. Tous les dimanches, chaque fille offre une bougie à la Sainte Vierge; et toute l'année, l'Église du lieu est illuminée, comme les nôtres, le jour de la Chandeleur.
C'est ici qu'on voit défiler
Un bataillon de vierge,
Puisque chacune y fait brûler
Chaque dimanche un cierge;
Voilà l'innocent détour,
Pour sanctifier l'amour.
Dans ce charmant asile, etc.
Des beaux jours de la France, etc.
Dans le long siècle de terreur
Où régnait la discorde,
C'est ici qu'on eut le bonheur
De fixer la concorde;
Vos actes de probité
Valent l'immortalité.
Dans ce charmant asile,
Caton, Ovide, Anacréon,
Contents d'un sort tranquille,
Trinquent à l'unisson.
Des beaux jours de la France,
Veut-on retrouver l'horizon,
Le plaisir en cadence
Ramène à Montluçon.(bis.)
Huit jours après, mes débiteurs vinrent à l'audience; la cause fut remise jusqu'au mois d'août. Ce vaudeville fut répété, et le soir nous dansâmes ensemble au refrain en attendant le revoir.
Je retournai à Montluçon au mois d'août suivant. On me demanda des couplets pour le 15, jour de la fête de Napoléon. Pendant que je les faisais, mes débiteurs vinrent consigner des fonds et me forcer de prendre une somme que deux mois auparavant ils ne voulaient pas me payer pour un empire.
Air: Vive Henri Quatre.
Vive la gloire,
Vive Napoléon!
Paix et victoire
Ont couronné son nom:
Vive la gloire,
Vive Napoléon!
A coups de verre
Cognons une chanson;
Pour la mieux faire,
Cognez, de son flacon,
Remplit mon verre,
Et chante à l'unisson,
Vive la gloire, etc.
A coups de verre,
On fait à Montluçon
La paix, la guerre,
L'amour et l'oraison.
Les dieux sur terre
Choisiraient ce vallon.
Vive la gloire, etc.
O paix chérie!
Ce lieu fut ton berceau,
Quand l'anarchie
Mit la France au tombeau:
O paix chérie!
Ce lieu fut ton berceau.
Vive la gloire,
Vive Napoléon!
Paix et victoire
Ont couronné son nom:
Vive la gloire,
Vive Napoléon!