PREMIÈRE PARTIE

LA ROUTE DU POLE


[I]

Congrès international.—Entre géographes.—A propos des explorations polaires. —Russe, Anglais, Allemand et Français.—Grands voyages et grands voyageurs. —Un patriote.—Défi.—Lutte pacifique.—Pour la patrie!

Le congrès géographique international, tenu à Londres en 1886, avait rassemblé, dans la capitale du Royaume-Uni, nombre d'illustrations et de notabilités scientifiques.

De tous les points du monde civilisé, les délégués étaient accourus à l'invitation de sir Henry C. Rawlinson, major général des armées de Sa Majesté la Reine et président du congrès.

Et déjà, depuis près de deux semaines, vieux messieurs à lunettes, sédentaires endurcis, qui, du fond de leur cabinet franchissent monts et forêts, enjambent latitudes et longitudes, gèlent au cercle polaire ou cuisent sous l'équateur, mais par procuration et sans quitter le bienheureux fauteuil... officiers de marine, vaillants, discrets et corrects... professeurs érudits comme des dictionnaires... négociants et armateurs pour qui la géographie n'est pas seulement une science abstraite... et enfin explorateurs bronzés, fiévreux, anémiques encore, mal à l'aise sous le frac noir qui a remplacé leur épique débraillé, étourdis au milieu du va-et-vient incessant et du tumulte de la Cité... bref, tous ceux qui, de près ou même de loin, touchent à la géographie, l'aiment, l'étudient, l'enseignent, la cultivent à un titre quelconque, en vivent et trop souvent, hélas! en meurent, se trouvaient réunis quotidiennement, de deux à quatre heures, à la National Gallery, où se tenaient les assises du congrès.

De ce congrès en lui-même, rien à dire. Ni meilleur ni pire que les précédents et sans doute que ceux qui suivront. Chaque jour les membres arrivent avec l'implacable ponctualité de gens habitués à couper des minutes en quatre et des secondes en huit, retirent leur pardessus, apparaissent chamarrés de décorations polychromes, se saluent, s'installent, semblent prêter l'oreille aux choses palpitantes qui perdent sans doute à être nasillées par un personnage quelconque, et attendent patiemment le coup de quatre heures frappé par le marteau de l'horloge monumentale.

La séance est finie. Et c'est alors seulement que l'assemblée semble se dégeler. Il y a un de ces petits brouhahas de fin de classe, bien connus des écoliers, puis des conversations s'engagent, des présentations s'opèrent, des poignées de mains s'échangent, et on cause un peu de tout, même de la question agitée en séance.

Enfin, après un temps plus ou moins long subordonné à l'état de l'atmosphère, à l'intérêt de la chose exposée, au potin du jour, aux affaires ou au plaisir, l'assemblée délibérante se dissout sans délibérer.

Les membres quittent Trafalgar-Square par petits groupes qui se forment sous l'influence de la curiosité, de sympathies brusquement écloses, parfois aussi de contrastes entre personnes ou de rivalités entre citoyens de nationalités différentes. Et chacun s'en va où bon lui semble en attendant la prochaine réunion.

Telle est, sauf légères variantes, la façon dont se comportent les congrès. On traite, au milieu de l'indifférence générale—indifférence de bon ton, d'ailleurs—un certain nombre de questions qui demeurent inconnues aux membres jusqu'à la publication du compte rendu, et on se sépare après congratulations générales, interviews de reporters et averses de médailles et de décorations.

Mais ces assises scientifiques ont du moins cela d'utile qu'elles rapprochent des hommes qui s'ignoraient ou se méconnaissaient, créent parfois des liaisons durables, excitent une nouvelle émulation et produisent d'autre part des événements tout à fait inattendus.

C'est positivement ce qui arriva le 13 mai—jour fatidique—à l'issue d'une séance aussi incolore que les précédentes.

Un géographe allemand—un géographe de profession appartenant à l'honorable corporation des sédentaires—avait pendant deux heures consécutives, parlé des voies d'accès au pôle Nord et si consciencieusement assommé l'auditoire, que chacun semblait, au sortir de la National Gallery, porter la banquise sur ses épaules.

Quatre hommes heureux d'échapper aux frimas distillés goutte à goutte par l'implacable orateur, se rencontraient sous l'entrée monumentale et échangeaient un shake-hand.

«Ah! messieurs, quel «rasoir» que ce M. Ebermann avec son pôle Nord! dit en français l'un d'eux avec une sorte d'effarement comique.

«C'est à peine si la Néva est en débâcle depuis un mois... la moitié des Etats du tzar mon maître est encore sous la neige, j'accours ici comptant savourer ce petit rayon de soleil qui me fait risette, et votre compatriote, mon cher Pregel, sans égard pour un malheureux qui mène pendant six mois une existence d'ours blanc, parle... parle à me donner des engelures.»

Les trois autres se mettent à rire en entendant cette saillie, et le personnage désigné sous le nom de Pregel répond, également en français, mais avec un léger accent allemand:

«Oh! mon cher Sériakoff, prenez garde d'être injuste à l'égard de mon compatriote... Il a dit des choses parfaitement sensées...

—Vous protestez contre l'expression de rasoir?... par égard pour vous et par amour de la couleur locale, je la remplace par celle de scie à glace... là!

«Qu'en pensez-vous, monsieur d'Ambrieux?

—Mais, répond évasivement ce dernier, je suis désintéressé dans la question.

—C'est-à-dire que vous voulez, avec votre courtoisie toute française, éviter jusqu'à l'ombre d'une récrimination à l'égard de ce monsieur qui s'est appesanti si lourdement sur l'abstention de vos nationaux relativement aux questions polaires.

«Après tout, vous avez peut-être raison... un silence méprisant...

—Sériakoff! interrompt brusquement l'Allemand Pregel en rougissant.

—Eh bien! messieurs, dit d'une voix calme le quatrième personnage, muet jusqu'alors, n'allez-vous pas vous quereller pour une chose aussi insignifiante!

«Allez-vous prendre feu au contact de la banquise?

«Songez plutôt que ma voiture vous attend, que mon cuisinier français élabore votre dîner, que mon maître d'hôtel fait tiédir mon vieux claret et glace mon meilleur champagne...

—Oh! cher sir Arthur, voilà qui est parler d'or, et ce dernier mot me raccommode avec les icebergs, les hummocks, les packs et autres variétés de glaces, depuis la montagne jusqu'à l'aiguille.

«La glace a du moins cela de bon qu'elle sert à frapper le champagne.»

... Le dîner offert à ses trois invités par sir Arthur Leslie fut exquis et superlativement arrosé. Il se prolongea même fort longtemps et sembla de prime abord avoir fait oublier le mot aigre-doux proféré par Sériakoff, quand un propos du Russe vint remettre incidemment sur le tapis la question polaire.

«Tenez, mon cher Pregel, dit-il en sablant lestement le verre où pétillait la blonde liqueur, croyez-moi, un pays qui produit un semblable nectar peut se désintéresser de bien des choses, fût-ce des expéditions arctiques.

—Quel enfant terrible vous faites, Sériakoff! interrompit avec une sorte d'indulgence paternelle sir Arthur Leslie, de beaucoup plus âgé que le Russe.

«Ne dirait-on pas, à vous entendre, que la science des découvertes vous est indifférente... que depuis dix ans et plus vous n'avez pas conquis une juste notoriété parmi ces vaillants explorateurs qui sont la gloire de notre fin de siècle!

—Trop aimable, en vérité, mon cher hôte, pour mes modestes exploits de globe-trotter.

«Mais...

—Mais?

—Les appréciations de meinherr Ebermann sur le rôle de la France m'ont laissé comme un arrière-goût d'amertume.

«Que voulez-vous, j'aime la France, moi!

«Je l'aime pour sa générosité, pour son désintéressement, pour son caractère chevaleresque... Je l'aime avec ses vertus et avec ses vices... Je l'aime enfin parce que je l'aime, comme une seconde patrie, et je ne suis pas le seul en Russie.»

A ces paroles vibrantes d'émotion et de sincérité, M. d'Ambrieux, l'œil brillant, les narines frémissantes, tendit silencieusement, par-dessus la table, sa main au Russe qui la serra énergiquement.

«Eh! mon cher, j'approuve d'autant plus votre sympathie pour la France, qu'à notre époque de fer et de triple alliance, il est un peu de mode de la décrier, reprit sir Arthur.

«Elle a fort heureusement bec et ongles pour se défendre...

«Du reste, la question n'est pas là.

«Voyons, nous sommes ici un petit comité d'esprits éclairés, supérieurs à toute mesquine susceptibilité... capables d'entendre et de proclamer certaines vérités sans être froissés.

—Il est bien entendu que l'on peut tout dire quand on n'a pas d'intention blessante.

«Où voulez-vous en venir, cher sir Arthur?

—A ceci, mais je solliciterai préalablement de M. d'Ambrieux la faveur de parler à mon point de vue:

«Je connais, mon cher collègue, votre ardent patriotisme et je veux que mon appréciation ne lui porte aucune atteinte, même la plus légère.

—Mais, mon cher hôte, je ne suis pas un de ces chauvins ombrageux qui ne peuvent souffrir la moindre contradiction.

«Mon patriotisme n'est point aveugle, et le jugement, quel qu'il soit, porté par un homme comme vous sur mon pays, ne peut être qu'impartial.

«Parlez donc, je vous en prie.

—Je proclame volontiers que pendant près d'un siècle, c'est-à-dire depuis 1766 jusqu'à 1840, la France surpassa, et de beaucoup, les autres nations, y compris l'Angleterre, par le nombre et les résultats des voyages maritimes entrepris pour la découverte de pays inconnus.

«Je rappellerai avec admiration Bougainville, Kerguelen de Tremarec, La Pérouse, Pagès, Marchand, Labillardière, d'Entrecasteaux, Freycinet, Duperré, Vaillant, Dupetit-Thouars, Laplace, Trehouart, Dumont d'Urville, dont les noms illustres tiennent la place la plus glorieuse dans les fastes géographiques.

«Mais ne trouvez-vous pas, comme moi, que votre pays semble avoir, depuis un demi-siècle, renoncé à ces brillantes expéditions?

—D'où vous concluez, sir Arthur?

—Que dans le fond, sinon dans la forme, blâmable selon moi, en dépit de son apparente correction, meinherr Ebermann ne s'est point trop écarté de la stricte vérité.

—Mais, vous faites erreur, interrompit avec vivacité M. d'Ambrieux, et quelques noms pris au hasard dans l'intrépide phalange de nos explorateurs contemporains vous convaincront du contraire.

«Le marquis de Compiègne et Alfred Marche au Gabon, de Brazza au Congo, Jean Dupuis au Tonkin, Crevaux, Thouar, Coudreau et Wiener dans l'Amérique du Sud, Soleillet au Sénégal, Caron à Tombouctou, Giraud aux grands lacs d'Afrique, Brau de Saint-Pol-Lias en Malaisie, Pinart dans l'Alaska, Neïs et Pavie en Indo-Chine, Bonvalot, Capus et Pepin en Asie et tant d'autres, partis avec leurs seules ressources ou des subsides insuffisants, presque dérisoires...

—Eh! c'est positivement là où je trouve blâmable l'inertie de votre gouvernement, qui en somme est riche, comme aussi l'indifférence des simples particuliers qui, se trouvant en possession de fortunes considérables, aiment mieux thésauriser que de sacrifier leurs gros sous à une œuvre glorieuse.

«L'épargne française, égoïste et liardeuse, n'a même pas su couvrir la souscription de l'infortuné Gustave Lambert, tandis que chez nous ou en Amérique, le premier millionnaire venu se fût empressé de subventionner l'expédition.

«Tenez, mon cher collègue, trouvez-moi donc chez vous des Mécène comme notre Thomas Smith qui paya intégralement les frais des voyages de Baffin, ou comme Booth qui offrit à Bass 18,000 livres (450,000 francs)!

«Et l'Américain Henry Grinnel qui commandita le docteur Kane; et le Suédois Oscar Dickson qui, après avoir fait les frais de six expéditions polaires, équipa la Véga pour Nordenskiöld; et cet autre Américain, Pierre Lorillard, qui défraya votre compatriote Charnay au Yucatan; et Gordon Bennett qui, après avoir envoyé Stanley à la recherche de Livingstone, paya de ses deniers la Jeannette...

«Et quand l'Etat ou les millionnaires chômaient, l'humble obole des petits ne manquait pas aux voyageurs.

«N'est-ce pas une souscription nationale qui permit au capitaine américain Hall d'équiper le Polaris, comme aussi aux Allemands de faire voguer sur les mers polaires la Germania et la Hansa, et enfin au lieutenant de l'armée américaine Greely d'atteindre 83° 23″ et de nous devancer glorieusement, nous autres Anglais, sur la route du pôle!

«Voyons, mon cher d'Ambrieux, qu'avez-vous à répondre à cela?

Voyons, qu'avez-vous à répondre à cela?

—D'autant plus, ajouta loyalement Pregel, que l'intrépidité comme aussi le désintéressement des explorateurs français, ainsi réduits, comme vous le disiez, à leurs seules ressources, n'en sont que plus méritoires.

«Il ne nous en coûte nullement de reconnaître leur vaillance et leurs éminentes facultés.

«Ainsi, mon cher Sériakoff, nous sommes d'accord ou à peu près, et voici l'incident soulevé par vous au sujet de ce pauvre meinherr Ebermann, réduit à ses proportions réelles.

—Eh! donc, mon cher, si je me suis ainsi emballé, c'est que ce vieux géographe distillait mot à mot son venin avec une intention marquée d'être désagréable aux Français.

«Ma parole! s'il avait été plus jeune...

—Vous nous haïssez donc bien! vous, nos amis d'hier?

«Vraiment, à vous entendre, on dirait que vous êtes Français.

—Vous voudriez peut-être que mes amis de là-bas vous portassent dans leur cœur!

—Je ne demande pas l'impossible.

«Je trouve seulement que les Français ont la rancune tenace.

—Sacrebleu! Comme vous pratiquez généreusement le pardon des injures que vous avez commises, vous autres Allemands.

—Je ne comprends pas.

—Je m'explique.

«L'Allemagne s'est battue contre la France... un duel entre nations... comme entre gentlemen.

«Rien de mieux.

«Mais que diriez-vous du gentleman qui, à l'issue d'un combat singulier, rançonnerait son adversaire vaincu et lui volerait sa montre ou son portefeuille?

«Vous, moi, sir Arthur Leslie, d'Ambrieux, tout le monde enfin, dirait que c'est un... ma foi! je ne sais pas le mot allemand équivalent au mot français, très énergique, qui me brûle les lèvres.

«Je voudrais cependant le connaître pour qualifier le rôle de l'Allemagne vis-à-vis de la France, car l'Alsace-Lorraine est un bijou de prix...

—Sériakoff!...

—Eh! mon cher, voici la seconde fois que vous criez mon nom d'une façon toute bizarre...

«On dirait l'éternuement d'un chat qui a une arête dans le gosier.

«Si mes paroles vous sont désagréables, dites-le.

«L'Angleterre produit le meilleur acier du monde, et avec un peu de bonne volonté, nous pourrions trouver une jolie paire de lames pour nous faire la barbe demain matin.»

Très pâle, mais calme et résolu, Pregel allait riposter par un mot susceptible de rendre toute conciliation impossible.

Sir Arthur Leslie, en bon Anglais amateur de sport, flairant une rencontre dont il serait le témoin obligé, n'avait pas fait un geste pour arrêter la querelle naissante.

Du reste, le digne gentleman était un peu gris, et cela l'amusait, de voir ses convives s'asticoter. Fidèle à la politique de son pays qui consiste à faire battre les autres pour en tirer profit ou distraction, il attendait l'intervention du Français.

Elle ne se fit pas attendre.

«Messieurs, dit-il en développant lentement sa stature de géant, permettez-moi de vous mettre d'accord, en ma qualité de principal intéressé, ou tout au moins d'assumer les responsabilités d'une affaire dont je suis la cause occasionnelle.»

Pregel et Sériakoff voulurent l'interrompre et protester.

«Je vous en prie, messieurs, laissez-moi parler; vous jugerez ensuite et ferez ce que la raison commandera.

«Si la France a de tout temps été, comme on le répète encore, assez riche pour payer sa gloire, elle ne l'était pas moins pour payer sa défaite.

«Elle a soldé sans récriminer les milliards conquis et n'eût conservé des jours sombres de l'année maudite qu'un souvenir dont l'amertume se fût bientôt atténuée, si on ne lui eût imposé une atroce mutilation.

«Vous, Anglais, vous, Russes, lui avez-vous tenu rancune de ses victoires et vous a-t-elle haïs pour ses défaites?

«Jamais! Car si elle a été magnanime aux jours de succès, vous lui avez épargné, après ses revers, la suprême honte et l'affreuse douleur du démembrement.

«Et vous semblez étonnés, vous, Allemands, si après avoir si cruellement pesé sur elle de tout le poids de vos victoires, elle conserve un souvenir amer de sa mutilation!

«En présence de ce lambeau de sa chair brutalement arraché, devant cette plaie incurable qui saigne toujours à son flanc, vous vous dites: «C'est extraordinaire! on ne nous aime pas en France, et on pense toujours à la revanche...»

«Mettez-vous à ma place, vous, monsieur Pregel, que je regarde comme un patriote, et dites-moi ce que vous penseriez de nous, si nous acceptions de gaîté de cœur cette clause lugubre imposée par vos plénipotentiaires.

«Ne demandez donc pas notre amitié, parce que cette amitié serait absurde; ne demandez pas davantage l'oubli, parce que cet oubli serait monstrueux.

«Et surtout, ne trouvez pas étrange si l'on se recueille là-bas, à l'occident des Vosges.

«Aussi, avant de songer au superflu, nous devons préparer le nécessaire. Ce superflu, c'est pour nous cette gloire que procurent les expéditions périlleuses dont nous nous abstenons, au grand regret de votre compatriote meinherr Ebermann; le nécessaire, c'est le souci de notre sécurité.

«En ces temps de triple alliance, où le vieux dicton: si vis pacem para bellum transforme l'Europe en un formidable camp retranché, notre défense nationale a besoin de tous ses moyens. Elle exige qu'aucune unité, même la plus infime, ne soit distraite au profit d'une œuvre étrangère à notre régénération.

«Nous restons chez nous, monsieur! Et jusqu'à nouvel ordre, notre pôle Nord, c'est l'Alsace-Lorraine.

—Bravo! s'écrie le Russe enthousiasmé, bravo! mon vaillant Français.

—Mon cher d'Ambrieux, dit à son tour sir Arthur Leslie, vous parlez en gentleman et en patriote.

«Croyez à ma vive sympathie et à ma profonde estime.»

Pregel, ne trouvant rien à répondre, s'inclina courtoisement.

«Cependant, continua d'Ambrieux de sa voix vibrante, ce que notre gouvernement, sollicité par de si graves intérêts, ne peut pas, ne doit pas entreprendre, un simple particulier aurait peut-être la faculté de le tenter.

«Somme toute, il n'y a pas, que je sache, péril en la demeure, et en cas de conflit immédiat, ce ne serait toujours qu'un volontaire de moins.

«Monsieur Pregel, voulez-vous accepter un défi?

—Monsieur d'Ambrieux, répondit l'Allemand, sans entrer dans des considérations d'ordre purement sentimental que j'admets et respecte chez vos concitoyens, j'accepte votre défi, à la condition toutefois qu'il ne doive susciter aucun incident capable de mettre aux prises nos gouvernements.

—Je l'entends bien ainsi.

«Je possède une fortune considérable... Vous aussi, peut-être.

«Du reste, peu importe!

«Vous pourrez, en invoquant le précédent de la Germania et de la Hansa, trouver un appui que ne vous refuseront pas vos compatriotes, surtout quand ils sauront qu'il s'agit de répondre au défi d'un Français.

—Que voulez-vous dire?

—Que je veux équiper à mes frais un navire et le conduire là-bas, sur la route du Pôle.

«... Je vous propose d'en faire autant, et d'accepter un rendez-vous, au milieu de l'Enfer de Glace.

«Au lieu de faire, comme à la National Gallery, de la géographie en chambre, nous nous élancerons, à travers l'inconnu, cherchant à devancer ceux qui nous ont précédés sur la voie douloureuse, et luttant à armes égales chacun pour la gloire de notre patrie.

«Acceptez-vous?

—J'accepte, monsieur, répondit gravement Pregel sans hésiter.

«Votre proposition est trop belle pour que j'en décline le périlleux honneur, et ce ne sera pas de ma faute, je vous le jure, si là-bas le drapeau allemand ne s'avance pas plus loin que le pavillon français.

—Plus la lutte sera vive, plus l'honneur sera grand pour le vainqueur et je vous assure que, de mon côté, je ferai tout au monde pour assurer le triomphe de l'étendard aux trois couleurs.

—Monsieur, vous avez ma parole.

—Je vous engage la mienne.

—Quand voulez-vous partir?

—Mais, de suite, si vous ne voyez nul inconvénient à ce départ précipité.

—Aucun.

—Eh bien! messieurs, au revoir.

«Merci de votre aimable hospitalité, sir Arthur Leslie.

«Merci à vous, mon cher Sériakoff, d'avoir provoqué cet incident.

—Et vous m'emmenez, hein! d'Ambrieux?...

«En ma qualité de Russe, je suis un peu parent de la banquise.

—Impossible, à mon grand regret, cher ami.

«L'expédition doit être exclusivement française.

—Allons, tant pis!

«J'eusse été pourtant bien heureux de vous accompagner, et de contribuer, dans la limite de mes moyens, à la victoire que je vous souhaite de tout cœur au pavillon français.

—Encore une fois, messieurs, au revoir, termina d'Ambrieux en prenant congé.

«Nous sommes en mai et le temps presse.

—Celui-là, messieurs, ira loin! dit sir Arthur Leslie quand d'Ambrieux fut sorti.

—Et il ne sera pas seul!» riposta Pregel en se retirant à son tour.

[II]

Avant l'appareillage.—Le capitaine d'Ambrieux.—Pour la patrie!—Un brave.—Descendant des Gaulois.—Construction de la Gallia.—Equipement d'un navire.—Matériel que comporte une expédition polaire.—Soins minutieux donnés à l'approvisionnement et à l'habillement.—Equipage bigarré mais irréprochable.—Tous Français.—Instant solennel.—Départ.

«Le Havre, 1er mai 1887.

«Mes chers parents,

«Si je mets la main à la plume, c'est pour vous annoncer que nous appareillons aujourd'hui, à la marée du soir, c'est-à-dire dans deux heures, et à seule fin finale de vous donner de mes nouvelles, vu que d'ici à longtemps je ne trouverais pas de boîte aux lettres ni de facteurs.

«Pour quant à vous dire que je suis content de mon engagement, je suis content. Mais je dois vous faire part d'abord que je ne navigue ni pour l'Etat, puisque j'ai achevé mon temps, ni pour une compagnie maritime, comme qui dirait Transatlantique ou Chargeurs, ni pour le compte d'un armateur faisant pêche ou négoce.

«Je suis sur un navire appartenant à un homme riche qui voyage pour son agrément, et qui s'en va dans un endroit qu'on appelle pôle Nord, peu connu des matelots et même des amiraux.

«Mais ça ne fait rien, car paraît que nous partons en découverte. Une idée de particulier calé en monnaie, qu'a du temps à perdre et de l'argent à faire gagner à de fins matelots.

«Ainsi, moi qui vous parle, je suis engagé pour trois ans, à quatre-vingts francs par mois pour la première année, cent francs pour la seconde et cent vingt francs pour la troisième.

«Pour être une somme conséquente, on pourra pas dire que ça soit pas une somme conséquente.

«Bien mieux que ça encore. Paraît que tout un chacun touchera un dixième de sa solde en plus, à partir du jour où que le navire aura franchi le cercle polaire.

«Vous devez connaître ça, vous, mon ancien, qu'avez couru la bordée du côté des mers glaciales.

«Paraît que ce cercle polaire, c'est comme qui dirait la ligne pour les pays froids. Le maître nous a expliqué ça, rapport à la chose de la haute paye; mais, pour tant qu'à moi, je n'ai rien compris, sinon que ça me rapporterait un bitord de vingt-cinq ou trente pièces de cent sous par an.

«Mais, bien plus fort que tout le reste. Notre engagement, à tout un chacun, porte qu'au retour, il y aura pour chaque homme une prime de mille francs, si on monte à une certaine hauteur du côté de ce nommé Pôle.

«Dans ces conditions-là, c'est un vrai beurre de bourlinguer. Une campagne vous enrichit un matelot et lui permet de s'établir en rentrant.

«Faudra donc pas vous étonner si vous restez sans nouvelles, ni vous tourmenter sur mon compte.

«Pour lors, je vous annonce que je suis en bonne santé, et que je souhaite que la présente vous trouve de même, et je vous embrasse tous, le pé, la mé, les petits, en vous promettant que je ferai mon devoir de bon matelot normand.

«Votre fils et frère pour la vie,

Constant Guinard.

«Matelot à bord du navire Gallia, pour deux heures encore au bassin Bellot.»

Après avoir élaboré avec de grands gestes d'écolier malhabile cette lettre dont la forme un peu fantaisiste est scrupuleusement respectée, le marin plia le papier en quatre, l'insinua dans une enveloppe, cacheta celle-ci en appuyant de toute la force de son gros poing sur la portion gommée et se pencha au-dessus du bastingage.

«Hé!... moussaillon... dit-il en hélant un gamin qui flânait en curieux sur le quai de la première darse du bassin.

—Voilà, mon ancien.

—Prends ce bout de billet et c'te pièce de dix sous.

«Cours acheter un timbre, colle-le sur la lettre et mets-la dans le pertuis d'une boîte à poste.

«Tu boiras une bolée de cidre avec la monnaie.

—C'est inutile, mon garçon, dit un homme de haute taille, de belle et noble figure, qui, accoudé sur la lisse, a entendu la recommandation du matelot.

—A vos souhaits, capitaine, mais, pourtant, le bout de billet pour mes vieux de là-bas...

—Le maître va tout à l'heure se rendre à la poste, il emportera ta lettre avec les miennes et celles de tes camarades.»

Puis il ajoute, en s'adressant à un marin qui inspecte minutieusement les agrès du navire:

«Guénic, rassemble l'équipage.»

Ce dernier porte à ses lèvres un sifflet d'argent, et en tire une série de sons stridents qui font surgir du panneau de la machine et de la grande écoutille les hommes occupés à l'intérieur.

En moins d'une minute tout le monde est rangé au pied du grand mât, en face du capitaine.

«Mes amis, dit-il sans préambule, quand vous vous êtes engagés pour la campagne que nous allons entreprendre, on ne vous a pas caché les dangers et les souffrances qui vous attendaient.

«Vous avez signé en toute connaissance de cause, et pourtant, j'éprouve comme un dernier scrupule, avant de vous emmener là-bas, au pays inconnu dont tant de vaillants matelots ne sont pas revenus.

«Dans deux heures et demie, le navire aura quitté la France pour deux ou trois années... peut-être pour toujours...

«Voyons, mes amis, pas de fausse honte... pas d'hésitation, car l'instant est grave... êtes-vous toujours fermement résolus à me suivre quoi qu'il arrive?...

«S'il en est quelques-uns parmi vous qui craignent les souffrances, les privations, la maladie et la mort... qu'ils parlent sans appréhension et demandent à débarquer... je romprai de bon gré leur engagement et ne conserverai nul grief contre eux.

«Bien plus, je vais remettre à chacun de vous deux cents francs, à titre de gratification pour votre excellente conduite à bord, pour les soins exceptionnels que vous avez donnés à l'armement du navire et à l'arrimage de tout le matériel; cette somme est et demeure acquise à quiconque manifesterait l'intention d'abandonner mon bord.

«Quoique vos résolutions doivent être prises depuis longtemps, réfléchissez cinq minutes encore... Consultez vos forces, faites appel à votre énergie, concertez-vous et donnez votre réponse définitive au maître d'équipage Guénic, qui me la transmettra.»

Il allait se retirer sur le gaillard d'arrière pour ne pas influencer par sa présence le groupe immobile des matelots, quand un jeune homme de moyenne taille, plutôt petit que grand, mais d'aspect singulièrement agile et vigoureux, quitte brusquement ses camarades, ôte son bonnet, salue crânement son chef et s'écrie:

«Merci pour vos bonnes paroles et vos bonnes intentions, capitaine; mais je vous déclare sans embardées, au nom de l'équipage, que nous vous suivrons partout!... fût-ce au diable s'il vous plaît d'y aller!

«Tous, tant que nous sommes ici, Provençaux et Bretons, Normands et Gascons, Flamands et Alsaciens, car il y a de tout, même des Parisiens, sur ce crâne bateau, pas un ne flanchera...

«Je vous le jure!... Pas vrai, les autres?...

—Nous le jurons!» répondent d'une seule voix les hommes en agitant leurs bonnets.

Puis éclate un immense cri: «Vive le capitaine!» qui se répercute jusqu'au fond du bassin.

«A la bonne heure, mes braves! reprend l'officier dont l'œil rayonne; voilà qui est parlé en vaillants Français.

«... L'œuvre à laquelle vous êtes associés désormais est périlleuse autant que grandiose... J'ajouterai qu'elle est en quelque sorte nationale, puisque, j'en ai le ferme espoir, nous planterons le drapeau tricolore là où jamais humain n'a mis le pied, et que l'honneur de nos découvertes rejaillira sur notre pays.

«En avant!... matelots!... En avant et pour la patrie!

«Vive la France!

—Vive la France!» rugissent en trépignant d'enthousiasme les matelots électrisés.

Un fier homme, en vérité, que cet officier vibrant de patriotisme et qui domine de toute la tête son équipage frémissant.

Oui, un fier homme, que l'on a déjà reconnu aux termes de son allocution et surtout à sa physionomie entrevue au Congrès géographique de Londres, car elle est de celles qu'on n'oublie pas.

Physionomie qui est essentiellement celle d'un Français, comme aussi le nom: d'Ambrieux.

Quarante-deux ou quarante-trois ans, mais paraissant plus jeune que son âge, une taille de géant, des membres d'athlète. Ce qui frappe tout d'abord à son aspect, c'est la coupe du visage aux traits énergiques et pleins d'audace. Par une étrange rétrogradation vers le prototype de notre race, ce visage rappelle, à s'y méprendre, celui des anciens Gaulois, nos ancêtres qui ne craignaient qu'une chose, la chute du ciel!

Même front de statue antique, même chevelure fauve, mêmes yeux couleur d'aigue-marine, même nez à la fière courbure aquiline, rien ne manque à ce masque d'une époque héroïque, pas même les longues moustaches, fauves comme la chevelure, et qui retombent en deux pointes jusqu'au-dessous de la mâchoire.

Issu d'une opulente famille ardennaise, dont l'origine se perd dans la nuit des siècles, puisqu'elle remonte, dit-on, à Ambiorix, dont le nom se retrouve presque lettre pour lettre dans le sien [1], il venait d'être promu enseigne de vaisseau quand éclata la guerre franco-allemande.

Envoyé à l'armée de la Loire, il fut, après des prodiges de valeur, décoré à la bataille d'Arthenay. Blessé grièvement à la retraite du Mans, le gouvernement de la Défense nationale le nomma lieutenant de vaisseau à titre auxiliaire.

Remis simple enseigne, alors qu'il méritait mieux, par la commission de révision des grades, il fut tellement exaspéré de cette injustice, qu'il fit un coup de tête et donna sa démission, malgré les instances de l'amiral Jauréguiberry qui, ayant pu apprécier ses hautes capacités, l'affectionnait particulièrement.

Rendu maître d'une fortune colossale par la mort prématurée de ses parents, il se garda bien de verser dans l'ornière où trop souvent s'abattent les désœuvrés de notre époque.

Ayant conservé, fort heureusement, de son ancienne profession qu'il regrettait toujours, le goût de l'étude et des voyages, il se passionna pour la géographie et devint un de nos plus vaillants explorateurs.

Délégué par la Société de Géographie de France au Congrès international de Londres, on sait comment il brûla la politesse à ses collègues, à la suite du dîner offert par sir Arthur Leslie.

Comme il l'avait dit en prenant congé, le temps pressait, car on était au 13 mai, et la future expédition polaire n'existait encore qu'à l'état de projet, ou plutôt de défi.

Mais que ne peut l'argent, surtout quand il est mis en œuvre par un homme de la trempe de l'ancien officier de marine!

Il prit sans désemparer le train de Southampton, puis le bateau du Havre, débarqua douze heures après et courut d'une haleine aux chantiers de M. Normand.

Il lui fallait, coûte que coûte, un navire spécial, et dans le plus bref délai. Ainsi pris à l'improviste, mais jugeant aussitôt de l'envergure de l'homme à la grandeur de l'entreprise, l'éminent constructeur se mit à l'œuvre sans perdre un instant.

Ayant reçu carte blanche pour la dépense, il étudia minutieusement, avec d'Ambrieux, les plans du bâtiment à improviser et fit telle diligence, que trois semaines après, ces plans étaient établis, ainsi que le devis.

Le vingt-deuxième jour, on mettait en chantier la Gallia.

Sur ces entrefaites, l'ancien officier, qui s'occupait déjà de recruter des hommes pour son équipage, retrouva le capitaine au long cours Berchou qu'il avait eu sous ses ordres, comme sergent d'armes, à l'armée de la Loire.

Devenu capitaine de la marine marchande, Berchou, fin manœuvrier, homme de haute probité, d'action et de résolution, accepta avec enthousiasme la place de second.

Il entra aussitôt en fonctions et fut d'un précieux secours à son chef, très ferré sans doute en théorie nautique, mais ignorant maintes questions pratiques familières à Berchou qui avait l'œil à tout et ne passait sur aucun détail.

Quatre mois après sa mise en chantier, la Gallia était lancée. On était alors à la mi-septembre. Après deux autres mois, elle était pourvue de sa machine, de ses mâts, de ses agrès, et toute prête à être approvisionnée en vue de sa destination.

C'est un superbe spécimen d'architecture navale, malgré ses dimensions relativement restreintes, et son apparence un peu massive, sous laquelle un observateur superficiel ne soupçonnerait pas des qualités de premier ordre. Tout le superflu de l'élégance a été sacrifié à la solidité, car la Gallia doit, le cas échéant, résister comme un bloc plein aux terribles pressions des glaces. Elle est gréée en goélette, jauge seulement trois cents tonneaux, et porte une machine de deux cents chevaux, qui a fourni aux essais une vitesse de dix nœuds à l'heure; vitesse et capacité suffisantes, car s'il importe peu de posséder une rapidité plus ou moins grande, entre les chenaux encombrés de glaçons, il n'est pas besoin d'un emplacement bien considérable pour transporter, sur le lieu de l'hivernage, les membres et le matériel de l'expédition.

Son avant renforcé d'une façon extraordinaire au moyen de pièces de bois ingénieusement disposées, est recouvert en outre d'une plaque d'acier qui se termine en un coin aigu formant l'étrave. L'élancement de cette étrave est nul, en ce sens qu'elle forme un angle droit avec la quille, de façon à permettre au navire de se frayer, sous l'impulsion de sa machine, un chemin à travers les glaces.

L'hélice et le gouvernail ont été disposés de façon à pouvoir être facilement ramenés à bord, au cas où une circonstance fortuite menacerait de mettre hors d'usage ces organes si essentiels.

En plus d'une petite chaloupe à vapeur bien saisie sur ses dromes, la Gallia possède trois baleinières et un bateau plat, de sept mètres de long sur un mètre quarante de large, pouvant contenir vingt hommes avec quatre tonnes de vivres et que quatre matelots peuvent transporter sur les épaules.

Le navire avant été construit en vue de plusieurs hivernages consécutifs sous des latitudes où la vie semble de prime abord impossible, les précautions les plus minutieuses ont été prises pour combattre le froid, l'implacable et mortel ennemi.

Le logement de l'équipage, fractionné en trois chambres, est placé à l'avant et reçoit la chaleur d'un calorifère chauffé à la houille. Entre la paroi extérieure de ces chambres, garnies d'un épais revêtement de feutre, et la paroi intérieure de la coque, se trouve un espace libre rempli de sciure de bois pour empêcher l'invasion du froid et de l'humidité. Et toutes les issues par où pourrait s'introduire le plus léger souffle de la bise glacée, sont hermétiquement closes.

Les soutes aux vivres, qui regorgent littéralement, sont approvisionnées pour quatre ans. Peu de viande et de poisson salé. Mais en revanche, de véritables montagnes de conserves en boîtes, qui donnent presque l'illusion des vivres frais et permettent de varier l'ordinaire; sans omettre le pemmican, d'une conservation si facile, et particulièrement nutritif sous un petit volume. Les vins et les spiritueux, tous de premier choix, surabondent, comme aussi le thé et le café, ces toniques par excellence.

Notons en passant le jus de citron en tablettes, les pastilles de chaux et de chlorate de potasse, des graines de cresson et de cochléaria, et autres antiscorbutiques destinés à combattre l'éventualité du scorbut, cet autre ennemi des expéditions polaires.

Puis le matériel scientifique, très complet, ainsi que la pharmacie; puis la bibliothèque, un piano et divers instruments de musique; puis encore un assortiment d'explosifs les plus énergiques, une puissante batterie d'accumulateurs Planté, plusieurs centaines de mètres de fils métalliques enduits de gutta-percha, des scies à glace, des tarières immenses, des haches énormes, un appareil d'éclairage électrique, une vaste poche en caoutchouc que l'on gonfle en insufflant de l'air, et qui se transforme en radeau, bref, tout un monde.

Enfin, la sollicitude éclairée du chef n'a pas négligé l'importante question de l'habillement qui, sous la zone hyperboréenne, est affaire de vie ou de mort.

Le magasin spécial renferme une collection réellement incomparable d'étoffes de laine et de fourrures. Epais gilets de tricots ouatés et doublés de flanelles, chemises, caleçons et pantalons de laine douce, pourvus de boutons en ivoire végétal, et cousus avec du fil en poil de chèvre, parce que la soie ou le lin deviennent cassants sous l'influence du froid. Bottes en toile à voile, bien préférables au cuir qui se racornit et se fendille dans la neige, bachelicks en fourrure couvrant complètement la tête, le cou et les épaules, gants en peau de loutre de mer, montant jusqu'au coude, et assez amples pour recouvrir la main déjà munie d'un gant de laine, casaques, pelisses en peau de mouton, d'élan et de bison, et pour finir, de grands sacs fourrés sur les deux faces, dans lesquels trois hommes peuvent se blottir côte à côte, pour bivouaquer en plein air.

Bref, le capitaine a su pourvoir à tout et procurer à son équipage un nécessaire à un point surabondant, que des gens inexpérimentés pourraient le regarder comme superflu.

Un exemple, entre cent, de cette sollicitude qui n'a omis aucun détail: toutes les cuillères sont en corne, de façon à éviter aux matelots de la Gallia, le contact de leur bouche avec le métal!

... Tous ces préparatifs, malgré leur longueur, leur multiplicité, leur minutie, n'avaient pas duré plus de onze mois, y compris l'établissement des plans, la construction du navire, son équipement, ses essais et jusqu'au recrutement du personnel.

Cette dernière opération, dont le second Berchou s'était tiré à son honneur, n'était pas une petite affaire, étant donné que le capitaine d'Ambrieux voulait des sujets d'élite, moralement et physiquement irréprochables.

Tous Français, d'ailleurs, c'était là une condition indispensable, car la Gallia ne devait, à aucun prix, embarquer d'étranger à bord.

Donc, tous Français, mais pris un peu de tous côtés et offrant les échantillons les plus divers des races composant notre population maritime.

Témoin la liste suivante, dressée par le maître d'équipage: 1o (A tout seigneur tout honneur) Guénic Trégastel, 46 ans, Breton.—2o Fritz Hermann, 40 ans, Alsacien, maître mécanicien.—3o Justin Henriot, 26 ans, Parisien, second maître mécanicien.—4o Jean Itourria, 27 ans, charpentier, Basque.—5o Pierre Le Guern, 35 ans, matelot baleinier, Breton.—6o Michel Elimberri, 35 ans, matelot baleinier, Basque.—7o Elisée Pontac, 33 ans, matelot baleinier, Gascon.—8o Constant Guignard, 26 ans, matelot, Normand.—9o Joseph Courapied, dit Marche-à-Terre, 29 ans, matelot, Normand.—10o Julien Montbartier, 30 ans, matelot, Gascon.—11o Chéri Bédarrides, 27 ans, matelot, Provençal.—12o Isidore Castelnau, 31 ans, armurier, Gascon.—13o Jean Nick, dit Bigorneau, 24 ans, chauffeur, Flamand.—14o Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, 25 ans, chauffeur, Parisien.—15o Abel Dumas, dit Tartarin, cuisinier, Provençal.

De cette collection très hétérogène de braves gens, tous francs matelots, avaient surgi, dès le premier jour, des types extraordinaires, comiques volontaires ou inconscients, qui promettaient à leurs camarades quelques bonnes heures de douce gaieté. Entre autres, Jean Nick, dit Bigorneau, un ancien mineur têtu, naïf, n'aimant rien au monde que sa chaufferie, heureux de tripoter le charbon, et avalant par douzaines les bourdes les plus insensées. Il y a encore Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, un ancien virtuose de café-concert, cœur d'or et caractère de fer, mais blagueur enragé, mystificateur à froid, et cet épique Abel Dumas, dit Tartarin!... Mossieu Dumasse!... qui, comme le héros de Tarascon, court d'abord les aventures par gloriole, croit, en fin de compte, que c'est arrivé, s'emballe et accomplit des prodiges.

On a pu voir précédemment combien, en dépit de la diversité de leur origine, ces hommes sont unis déjà dans une même pensée d'abnégation, et prêts, comme l'a déclaré Farin, dit Plume-au-Vent, l'orateur de l'équipage, à suivre toujours et quand même leur capitaine.

Il est temps, pour finir ce rapide exposé, de présenter en deux mots le second capitaine, M. Berchou, un Havrais de 41 ans, le lieutenant, M. Vasseur, un Charentais de 32 ans, et le docteur Gélin, petit homme sec, grisonnant, vif comme un salpêtre, médecin distingué, chasseur intrépide, naturaliste éminent et connaissant à fond les questions polaires étudiées sur nature, soit à Terre-Neuve soit au Groenland, où il a longtemps stationné.


Cependant, les dernières minutes s'écoulent, et la Gallia, dont la machine est en pression, frémit sur ses câbles d'amarrage. Guénic vient d'arriver du bureau de poste et rapporte une volumineuse correspondance. Il s'enlève à bord d'un seul élan par les tire-veilles et va prendre son poste.

L'instant solennel est arrivé, car la mer est étale.

Le capitaine fait hisser au mât de misaine le pavillon du Yacht-Club de France, une flamme tricolore avec une étoile blanche dans le bleu et le pavillon national à la corne, puis remet le commandement au pilote qui doit conduire le bâtiment en pleine mer.

Les amarres sont larguées, un coup de sifflet strident retentit, la machine pousse un long halètement et la Gallia s'avance avec une prudente lenteur vers l'écluse qui s'ouvre devant elle.

Elle traverse en biaisant le bassin de l'Eure, s'écluse de nouveau, gagne l'avant-port, accélère son allure, franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance vers la haute mer, traînant à sa remorque le cotre du pilote qui bondit derrière elle sur les lames.

La Gallia franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance vers la haute mer.

[III]

Le premier iceberg.—Enthousiasme du docteur pour les terres boréales.—Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.—Constant Guignard craint de ne pas trouver le cercle polaire.—A travers la brume.—Première escale.—Un pilote comme on en voit peu.—Julianeshaab.

«Ma parole! c'est un glaçon... une véritable montagne de glace flottante, ce qu'en terme de baleinier on appelle un iceberg... pas vrai, Le Guern, toi qu'as pincé dans les temps de la grande pêche.

—Foi de matelot! t'as raison, Parisien, c'est un iceberg!

«Tonnerre de Brest! tu vois de loin, toi, pour un chauffeur... autant dire un rat de cambuse ou un terrien.

—Moi! farceur, va!

«A Paris, j'aperçois l'heure de l'Observatoire au Luxembourg... en tournant le dos à l'horloge.

«Dis donc, le Maître a promis la goutte à celui qui signalerait la première glace... allons lui refiler la chose, hein!

«Je t'invite à partager ma ration de tripoli.

—Plume-au-Vent, t'es un frère!

«Qué malheur que tu sois dans la machinerie! En dix ans, tu ferais un gabier de beaupré.»

Puis, élevant la voix, il crie à tue-tête:

«Glace par l'avant!

«Maître, à nous la goutte.»

Le lieutenant, alors de quart, fait aussitôt prévenir le capitaine qui déjeune avec le second et le docteur, et tous trois s'élancent sur le pont, une lorgnette à la main, pour reconnaître le premier ennemi.

Heureux de cette apparition qui lui annonce la proximité du moins relative de la terre groenlandaise, le capitaine étend à l'équipage la largesse promise par Guénic et retourne au carré, terminer son repas.

—Eh bien! docteur, dit-il au médecin qui vient de se hisser dans les premières enfléchures, vous laissez en souffrance le déjeuner?

—Ma foi oui, capitaine, sauf toutefois votre bon plaisir.

«Voyez-vous, je suis un hyperboréen passionné, moi, et vous l'avouerai-je, la vue de cet iceberg m'a positivement coupé l'appétit.

«Il faut que je l'examine à l'aise, que je le voie s'approcher, que je le salue au passage, comme tant d'autres saluent la première hirondelle.

—Faites donc comme vous l'entendrez.»

Le capitaine était redescendu depuis deux minutes à peine, qu'on signalait, par tribord, une seconde masse flottante, mais infiniment moins volumineuse que la première. Puis une troisième, et bientôt une quatrième, également de petites dimensions.

«Allons, ça va bien!... ça va bien, murmurait le docteur tout radieux, sans se préoccuper de la bise aigre qui commençait à lui rougir le nez.

—Paraît, dit à voix basse le Parisien, que le docteur a une passion folle pour le pays des engelures.

—Mais oui, mon loustic, répond celui-ci, en homme habitué à percevoir les moindres bruits par l'auscultation, et possédant, de ce chef, une oreille superlativement fine.

«Et vous l'aimerez comme moi, après votre première campagne, quand vous en aurez admiré la magnificence.

—Faites excuse, monsieur, reprit le chauffeur un peu gêné malgré son aplomb habituel, je ne croyais pas que vous m'entendiez.

—Il n'y a pas de mal, mon garçon.

«Tiens!... encore une autre là-bas... par tribord!

«Ma parole! il en pleut!... est-ce que la débâcle serait commencée?

«Mais non, c'est impossible... nous ne sommes encore qu'au 15 mai.

—Pardon, excuse, monsieur le docteur, dit en hésitant le Parisien qui n'ose interroger, mais voudrait bien savoir.

—Quoi? mon garçon.

—C'est donc véritablement beau, un pays tout en glaces...

—Superbe! éblouissant! stupéfiant!

«Vous trouvez là des collines, des montagnes, des précipices, des arches, des aiguilles, des clochers, un chaos de masses tourmentées, aux formes étranges, des flamboiements incomparables de lumière, que sais-je encore!...

—Sauf vot' respect, monsieur le docteur, ce sera bientôt?

—Certainement avant peu, car nous allons être, d'ici vingt-quatre heures, en vue du cap Farewell, qui forme la pointe inférieure du Groenland, par 60° environ de latitude Nord.

—C'est extraordinaire, continue le Parisien en s'enhardissant devant la bienveillante bonhomie de son interlocuteur, je croyais, moi, que la glace était là-bas comme chez nous... comme partout, c'est-à-dire unie comme la surface d'un étang gelé.»

Le docteur, après avoir quitté les haubans, s'est avancé, tout en causant, vers le gaillard d'avant, et part d'un immense éclat de rire qui fait retourner les matelots de quart.

Plume-au-Vent a conscience d'avoir dit une énormité, rougit, balbutie et ne sait trop quelle contenance garder.

«Mais, malheureux, reprit le docteur en riant de plus belle, si c'est là l'idée que vous vous faites du Pôle, il fallait rester à Paris et vous mettre marchand de marrons.

«Vous ne savez donc pas qu'il y a des glaciers tellement vastes qu'ils mesurent jusqu'à cent kilomètres de largeur, et jusqu'à cent et cent cinquante mètres de hauteur au-dessus de la surface des eaux.

«Je dis: au-dessus de la surface des eaux, parce qu'ils descendent jusqu'à cinq et six cents mètres de profondeur.

—Tonnerre! s'écria le Parisien interloqué.

—Et c'est de là que viennent les blocs flottants aperçus au large depuis un moment.

«Sous l'influence du pâle soleil groenlandais et surtout sous l'effort incessant de la mer, ils se détachent par fragments plus ou moins gros, et s'en vont en dérive, jusqu'à ce qu'ils se fondent.

«Vous verrez quand vous aurez passé le cercle polaire... je ne vous dis que ça!

—Tenez, monsieur le docteur, puisque vous êtes si complaisant, je me permettrai... j'oserai vous adresser une prière.

—Allez-y, mon garçon.

«Nous sommes ici en famille... vous vous en apercevrez au cours de l'expédition, lorsque nous aurons vécu côte à côte, de la même vie, pendant de longs mois.

«Voyons, qu'y a-t-il?

—Eh bien! depuis que nous avons quitté les eaux françaises, l'entretien a roulé, vous pouvez m'en croire, presque chaque jour sur ce damné Pôle!

«Faut-il vous dire que pas un, parmi les camarades, même les baleiniers, n'a été fichu d'expliquer ce que c'est, et que moi, tout Parisien que je suis, et pas plus bête qu'un autre, je n'en sais pas le premier mot.

—C'est bien simple.

«Le mot: pôle vient d'un verbe grec, πολειν, signifiant tourner, parce que le pôle est l'extrémité de l'axe autour duquel la sphère terrestre semble tourner en vingt-quatre heures.

—Pas possible!

«Moi qui croyais que c'était un endroit très loin, au Nord, où il n'y a pas d'habitants, où il fait un froid de loup, et à l'entrée duquel les voyageurs se sont jusqu'à présent cassé le nez.

«Tandis que c'est... voyons... l'axe... la sphère...

—Tenez: un exemple.

«Prenez une sphère quelconque... une boule en bois, une orange plutôt: percez-la complètement d'une brochette, et faites-la tourner.

«La brochette autour de laquelle tourne l'orange, c'est l'axe, comparativement à celui de la terre qui, lui, est imaginaire. Le Pôle, c'est le point où la tige de bois sort de l'orange.

—Mais il y en a deux!

—Sans doute, le pôle Nord et le pôle Sud.

«C'est compris?

—Tant qu'à peu près, monsieur le docteur.

«Mais, d'autre part, y a ce fameux cercle polaire qui fait loucher mon camarade Constant Guignard, parce qu'il aime les pièces de cent sous.

—Ah! oui, par rapport à la prime d'un dixième s'ajoutant aux appointements de l'équipage quand la Gallia l'aura franchi.

«C'est tout simplement un parallèle à l'équateur terrestre, mené à 23° 27′ 57″ du pôle Nord et du pôle Sud.

—Ce qui revient à dire que nous serons à vingt-trois degrés environ du fameux pôle.

—Quant à l'équateur?...

—C'est la ligne, avec son baptême... ce que j'ai été saucé, à mon premier voyage à Rio!

—La ligne... la ligne de qui?... la ligne de quoi?... voyons un peu, fichu étourneau.

—Dame! m'sieu le docteur, c'est comme qui dirait... une chose... dont...

—C'est le cercle, toujours imaginaire, qui fait le tour de la terre et se trouve perpendiculaire à l'axe.

—J'y suis!... j'ai pigé la chose!

«Si on coupait l'orange par son milieu, à égale distance des deux pôles, on en ferait deux calottes égales... deux hémisphères... vu que l'angle formé par la tige de bois et la base de chaque moitié formerait un angle droit.

—C'est très bien, et vous n'avez pas la tête dure.

«Donc le Pôle est à 90 degrés et c'est là qu'il nous faut aller.

—Et où nous arriverons, sinon je perds mon nom de Farin, dit Parisien, dit Plume-au-Vent.»

Pendant cet entretien auquel s'est prêté avec son habituelle bonhomie le docteur Gélin, les matelots de quart se sont approchés lentement des deux interlocuteurs, et ont fait tous leurs efforts pour en comprendre les termes.

Ont-ils réussi? Peut-être. Dans tous les cas ils demeurent silencieux, se réservant probablement de trouver près de Plume-au-Vent des renseignements complémentaires.

Seul, Constant Guignard, le Normand économe, ronchonne, pendant que le docteur, comblé de remerciements, s'en va causer avec l'officier de quart.

Constant Guignard est très ennuyé d'apprendre que toutes ces définitions se rapportent à des lignes ou à des points imaginaires. Il se demande où et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu'à défaut de bornes, de haies ou de fossés comme on en établit sagement pour séparer les champs, on devrait placer des jalons, des amers, en un mot, baliser l'océan ou les champs de glace pour ne pas commettre d'erreur.

Cependant, le capitaine, remonté sur le pont, a fait ralentir la vitesse du navire car les glaces apparaissent de plus en plus nombreuses. Il a envoyé dans la hune un homme chaudement vêtu et ordonné d'apprêter, pour la nuit, le fanal électrique dont la lueur éclatante permettra de reconnaître les écueils mouvants.

Dans vingt-quatre heures, au plus tard, il pense, comme vient de le dire le docteur, être en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des établissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa première escale.

Malgré son apparence un peu trapue, plutôt que lourde, la Gallia n'en a pas moins filé gaillardement ses huit nœuds à l'heure, et toujours à la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a été favorisée constamment par une brise de S.-E. qui lui permit de marcher grand largue sans avoir eu à changer d'amure.

Après avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 kilomètres, et singulièrement économisé son combustible, le capitaine a commandé de carguer la voilure. Puis, il a fait allumer les feux, afin de gouverner plus facilement et rester le maître du navire aux approches du grand courant polaire et des glaces flottantes.

S'il est essentiel, en effet, de ne pas heurter un iceberg en dérive, il est urgent de ne pas être saisi par ce courant, dont un bras contournant le cap Farewell, pénètre dans le détroit de Davis et la mer de Baffin, pour remonter vers le Nord.

Un voilier ainsi entraîné risquerait fort, surtout dans la brume, de manquer l'entrée du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, à trente-cinq kilomètres de la côte. D'autant plus que la débâcle étant à peine commencée, le rivage est encombré de glaces, et l'embouchure du fiord réduite à un simple chenal. Jusqu'alors tout a marché à souhait; le capitaine d'Ambrieux est au comble de ses vœux. Ayant fait ainsi toute la diligence possible, et accompli ses préparatifs dans le plus strict minimum de temps, il est en droit d'espérer avoir devancé son adversaire, et tout porte à croire qu'il a raison.

De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le défi. En dépit des recherches les plus actives, il est demeuré introuvable.

Inquiet d'une disparition au moins singulière, cachant peut-être un piège ou tout au moins une ruse teutonne, d'Ambrieux a consulté patiemment, jour par jour, la liste des navires partis de tous les ports d'Europe, et indiquant, avec leur destination, le nom de leur capitaine.

Il n'a rien trouvé se rattachant de près ou de loin à la personnalité de Pregel ou à une expédition polaire. Du reste il est à supposer que Pregel se trouvait dans des conditions identiques à celles de son partenaire. Quelle raison, en effet, de penser qu'il aurait sous la main un navire tout prêt, tout agencé, avec son équipage, afin de profiter, l'année précédente, de la saison chaude pour gagner les latitudes hyperboréennes.

Il y a là, semble-t-il, une impossibilité matérielle.

Donc, il paraît certain, avéré, que la Gallia passera la première le cercle polaire, dont Julianeshaab, située par 60° 44′ de latitude nord, se trouve seulement à 5° 40′ sud.

Cette escale, au chef-lieu des établissements danois, a été jugée de prime abord indispensable et elle a contribué, en majeure partie, à faire avancer de quinze jours le départ de la Gallia.

En appareillant seulement deux semaines après, d'Ambrieux arrivait encore bon premier sur les navires baleiniers qui attendent la grande débâcle, c'est-à-dire la mi-juin, pour franchir le banc de glace et pénétrer dans les eaux du Nord où se trouvent les cétacés.

Mais le capitaine voulait absolument se procurer des traîneaux et des équipages de chiens pour remonter là où la navigation est devenue impossible, c'est-à-dire sur cette mer Paléocrystique entrevue par le capitaine Nares, lors de la mémorable expédition de l'Alert et de la Discovery.

Partisan absolu des idées de l'Américain Hall, cet intrépide et malheureux explorateur, qui dort, là-bas, l'éternel sommeil sous la formidable banquise, le traînage par les chiens lui paraît le seul possible, le seul pratiquement admissible.

Les chiens esquimaux sont en effet des auxiliaires incomparables dont le voyageur arctique ne saurait se passer.

Durs à la fatigue, d'une sobriété incroyable, insensibles à la température au point de coucher dans la neige par des froids qui solidifient le mercure, très vigoureux en outre, ils sont les agents essentiels de la traction à travers les glaces et les compagnons indispensables de l'explorateur.

Réfléchissez un moment aux difficultés inouïes de la traction opérée par des hommes, au surcroît écrasant de fatigues nécessité par ce labeur sans trêve, alors que la marche seule ne s'effectue qu'avec une peine infinie, au milieu du chaos sans limites et sous un ciel de fer!

Pensez aux chutes incessantes, aux immersions fréquentes, aux heurts, aux glissades nécessitant une recherche constante de l'équilibre. Tenez compte du froid qui parchemine la peau et mortifie la chair, et surtout de son action déprimante sur des organismes débilités par deux et quelquefois trois hivernages, et concluez aussi qu'il importe de soustraire les hommes à cette manœuvre de bête de somme, consistant à pousser les traîneaux emportant leurs vivres avec leurs effets de campement.

Donc il fallait, par l'adjonction d'une trentaine de chiens, compléter le matériel de l'expédition. Et comme on ne pouvait se les procurer qu'à Julianeshaab, avec l'approvisionnement de poisson séché nécessaire à leur alimentation, on allait mettre le cap sur le fiord après avoir reconnu le cap Farewell.


L'ordre donné par le capitaine de ralentir la marche du navire est on ne peut plus sage. En effet, à mesure que la Gallia, marchant sous petite vapeur, s'élève au Nord, les glaces deviennent de plus en plus nombreuses et encombrent la mer. Elle se trouve en outre soudain enveloppée d'une brume qui va en s'épaississant, au point que du mât de misaine on distingue à peine le beaupré.

Les heures se passent au milieu d'inquiétudes que nul ne songe à dissimuler, bien que l'aspect du capitaine, confiant dans la solidité de son navire, soit rassurant.

De temps en temps, la goélette heurte quelque masse vagabonde, un choc sourd retentit et une trépidation la secoue de l'étrave à l'étambot. Puis l'iceberg glisse en grinçant sur son flanc et l'on passe.

La nuit vient. Les feux de position sont allumés pour la forme, et le fanal électrique remplace, à la misaine, le feu blanc habituel des bateaux à vapeur.

Voyons, Le fanal électrique est mis à la misaine.

Comme d'Ambrieux est certain de sa direction, on avance toujours. Les heures s'écoulent et l'aube blanchit à travers les buées impalpables qui s'interposent comme une plaque de verre dépoli.

Six heures... huit heures... dix heures... Le cap a été doublé. Le chenal ne doit pas être loin. Le sifflet de la machine hurle sans relâche, les canons à signaux tonnent de cinq en cinq minutes.

Est-ce une illusion? Il semble qu'on entende briser la vague là-bas, sur tribord.

«Stop!»

L'hélice, pour un instant, cesse de fonctionner, pendant que, à bord, le charivari devient de plus en plus intense.

Le navire semble immobile, mais, en réalité dérive au Nord. Le capitaine fait sonder, on ne trouve pas le fond à deux cents brasses.

«En avant!»

La Gallia se remet en marche pour un quart d'heure, et, tout à coup, un hourra joyeux échappe à l'équipage.

Brusquement, le pan d'ouate se déchire et le soleil apparaît éclairant la côte ourlée de glaçons déchiquetés, stratifiés, érodés par les vagues.

«Stop!... captain... stop!... crie une voix aiguë tout près du navire, mais au ras de l'eau.

—Tiens! dit tranquillement l'homme de bossoir, un animau amphibie.

—Stop!... master captain!... Stop!...

«Moi, pilote... master... entrer navire Julianeshaab... reprend la voix en anglais hyperboréen.

—Un pilote... bravo! qu'il soit le bienvenu.» On lui lance un bout d'amarre qu'il attrape au vol.

«Mais... sa péniche?» reprend un matelot, voulant désigner sans doute le fin kayak dans lequel le pilote est enfoui jusqu'à la ceinture.

On se dispose à crocher par les deux extrémités la légère embarcation, mais l'homme, sans lâcher son amarre, crie de son organe glapissant:

«Hisse là!»

Et l'on hisse en vigueur, contenant et contenu, matière inerte et animée, qui se dédouble, aussitôt à bord, en une sorte de périssoire un peu moins lourde qu'une valise de main, et un monstre marin, ruisselant et aussi odorant que l'étal d'une harengère.

Un Esquimau pur sang, ou, comme on dit là-bas, un Groenlandais, et pas plus beau pour cela, du moins d'après notre esthétique européenne. Un nez de dimensions tellement réduites, que le possesseur de ce rudiment d'organe peut à peine le trouver pour se moucher avec ses doigts, des yeux obliques rappelant deux pépins de poire, mais en revanche des joues en lune, balafrées d'une bouche en tirelire, formant un ensemble où la plastique n'a rien à voir. Ajoutez une longue crinière aux brins aussi rigides que la moustache d'un phoque, un soupçon de barbe en balai, et vous avez le signalement très sincère de maître Hans Igalliko, un des plus fins lamaneurs de la côte.

Après avoir secoué, comme un barbet mouillé, l'odorante fourrure en peau de loutre qui enveloppe son torse trapu, il tend familièrement la main au capitaine qu'il reconnaît entre tous, tant la mâle prestance de M. d'Ambrieux le désigne de prime abord comme le chef.

Il absorbe ensuite comme du petit lait un quart de rhum libéralement versé par le cambusier, puis, aussi à l'aise que chez lui, va s'installer près de l'homme de barre.

Le brave garçon connaît, ma foi, admirablement son métier, et la Gallia ne pouvait trouver un meilleur guide pour pénétrer dans le canal anfractueux sillonnant l'embouchure du fiord glacé.

Grâce à la précision des renseignements qu'il fournit avec une incroyable surabondance de gestes et de paroles, la goélette pouvait, après deux heures de pilotage, mouiller ses ancres dans une petite rade, parfaitement abritée des vents soufflant du large et de la terre.

«Julianeshaab!» dit le Groenlandais en étendant la main avec un geste de suprême orgueil.

Et soudain apparaissent aux yeux des matelots étonnés, une cinquantaine de misérables cabanes que dominent une petite église et un mât de pavillon.

C'est le chef-lieu des établissements danois.

[IV]

Faux dégel.—A propos de bottes.—Course de chiens.—Superbe culbute.—Le fouet groenlandais.—Six lieues à l'heure.—Comment on coupe une oreille.—Maître à bord.—Le capitaine des chiens.—Glaces partout.—La gaieté ne se dément pas.—Pilote des glaces.—Pack.—Floe.—La Glace du Milieu et les Eaux du Nord.—Le passage septentrional.—Alerte.

A mesure que la Gallia s'approchait du continent si énergiquement dénommé: Terre de la Désolation, le froid, tout en devenant assez vif, était néanmoins très supportable.

Le thermomètre, après être descendu pendant deux jours à −24° centigrades, avait marqué −4°, puis −7° et s'y était maintenu.

Par suite d'une de ces variations si fréquentes au Groenland, surtout à la partie méridionale, il remonta brusquement à +12° le jour où la goélette entra dans le havre de Julianeshaab.

Il y eut fusion partielle de certaines parties des glaces désagrégées antérieurement par les coups de mer, et une fausse débâcle qui faisait hocher la tête aux baleiniers.

«Sûr que le froid va repiquer,» disaient-ils à leurs camarades plus inexpérimentés, qui, croyant l'hiver terminé, pensaient bonnement pouvoir gagner d'emblée les latitudes hyperboréennes.

Pendant quarante-huit heures, la température demeura stationnaire, et sans transition le thermomètre accusa −10° en l'espace de quatre heures. La neige se mit à tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone tempérée, couvrant la terre de son blanc linceul, et le chenal disparut instantanément sous un revêtement de glace, épais de cinq centimètres.

S'il y avait là une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux s'en consola bien vite en songeant que cet abaissement de température pouvait le surprendre au large de Julianeshaab et l'empêcher de pénétrer dans le port. Là du moins, son navire est à l'abri des glaces et surtout des coups de vent terribles accompagnant la fin de l'hiver arctique.

Somme toute, quelques jours de perdus pour la navigation, mais très utilement employés à l'achat des traîneaux et surtout des chiens qu'on allait pouvoir essayer, comme les chevaux au champ de foire.

D'autre part, le capitaine voyant tous les habitants pourvus d'excellentes bottes absolument imperméables et inaltérables à l'eau de mer comme à la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son monde, en prévision de l'usure devant atteindre forcément celles qu'il avait fait confectionner en Norvège.

La botte groenlandaise est en effet une œuvre d'art que les cordonnières du pays savent accommoder d'une façon merveilleuse à la forme du pied, tout en lui donnant une façon superlativement élégante.

Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirés des tendons de l'animal et préparées de telle sorte, qu'elles conservent toujours une souplesse incomparable. Au moyen d'expositions alternatives au soleil et à la gelée complétées de frictions prolongées et d'onctions répétées, elles acquièrent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de façon à pouvoir être ensuite nuancées de rouge, de jaune, de violet et même de bleu.

Séance tenante les bottières se mirent à l'œuvre, pendant que leurs époux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les «meutes d'attelage» dont ils vantaient à l'envi la vigueur et la sobriété.

Si Julianeshaab ne compte guère que deux cent cinquante citoyens, on y trouve en revanche au moins un millier de chiens, répartis, en nombre plus ou moins grand, dans toutes les habitations.

D'Ambrieux n'avait que l'embarras du choix.

Toutes les bêtes qu'on lui présentait offraient ce type bien connu, depuis que les splendides publications du Tour du Monde ont vulgarisé, par la gravure, les voyages aux régions glacées. De moyenne taille, mais singulièrement trapus et râblés, l'œil vif, le museau pointu, l'oreille droite et mobile du chacal dont ils ont la physionomie narquoise et éveillée, la queue longue, touffue, fièrement arquée en panache, ces braves chiens de course sont en outre enveloppés d'une longue fourrure bigarrée, qui les protège efficacement contre les morsures de la bise polaire.

Rien à dire présentement de leur sobriété ni de leur endurance à la fatigue. On les verra plus tard à l'œuvre.

Ne sachant, en somme, auxquels donner la préférence, le capitaine imagina, tant pour distraire son équipage que pour apprécier les mérites des concurrents, d'improviser une course en traîneaux.

Le Groenlandais adore les luttes de vitesse, sur l'eau comme sur la terre. Ses chiens ou son kayak lui procurent alternativement cette enivrante volupté de se sentir emporté sur les flots avec la vélocité d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette célérité qui donnerait le vertige à un jockey.

La piste est toute prête et nivelée comme un billard. Un champ de neige qui s'étend, au nord, jusqu'au Pôle; à l'est, jusqu'à l'Atlantique.

Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dénué d'intérêt, que la vue de six traîneaux, attelés chacun de douze chiens bien en voie, parfaitement entraînés, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au coup de fouet qui doit servir de signal.

Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous déserté les maisons. Les hoquetons fourrés se pressent curieusement de chaque côté, pendant que les bottes multicolores piétinent la neige.

Inutile de dire si le grand atelier de cordonnerie fait relâche!

Le capitaine et le docteur, emmitouflés comme de véritables Groenlandais, sont montés sur le traîneau de maître Hans Igalliko, leur pilote, aussi habile canotier que cocher incomparable.

Sur chacun des autres traîneaux, une paire de matelots costumés aussi en ours polaires, fument avec entrain et s'entourent d'un nuage de tabac.

Le «colonibestyrere[2]» de Julianeshaab [3] remplit les importantes fonctions de starter, et tient, au bout de son bras levé, un fouet groenlandais en guise de drapeau.

«Etes-vous prêt, capitaine? demande en mauvais anglais le starter improvisé.

—Go ahead!» répond le capitaine qui se courbe en avant pour éviter le choc du départ.

La lanière détonne comme un coup de pistolet, les chiens bondissent, et... un éclat de rire homérique s'échappe de toutes les fourrures indigènes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes trépignent et gigotent éperdument.

Quatre marins viennent d'exécuter en arrière une triomphante cabriole, et sont restés affalés, jambes et bras écartés, au beau milieu de la neige.

«Bagasse!... Pécaïre!... Nom d'un d'là!... Pétard!...»

Quatre jurons de provenance gasconne, provençale, normande et... disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable à celui des chutes, et se confondent avec les rires fous de la population, et les claquements de fouet du starter qui vocifère à plein gosier.

«Ce n'est qu'un faux départ, dit le docteur qui partage l'hilarité générale.

«Pas de bobo! hein! les gars?

—Quatre pipes de cassées, monsieur le docteur, répond une voix penaude, celle de Plume-au-Vent.

—Fractures qui ne sont pas de mon ressort, continue le docteur.

«Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, prenez garde au coup dur du départ.

«Ces damnés bêtes ont du salpêtre dans les veines, et avec ça, un coup de gigot!...

—Vous y êtes? demande le capitaine.

—C'est paré! commandant,» répondent les quatre mathurins après s'être secoués comme des barbets.

Pour la seconde fois la lanière claque, et les conducteurs font entendre un sifflement strident.

Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'élancent au milieu d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagnés d'un long cri d'enthousiasme.

C'est, pardieu! une sensation émouvante que de se sentir ainsi emporté avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l'heure, sans heurts, sans cahots, avec ce glissement doux qui donne l'impression d'un capitonnage de duvet. C'est tout au plus si la respiration ne manque pas, au milieu de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussière de neige soulevée par les pattes des enragés coureurs.

Ma foi, on ferme la bouche, on cligne des yeux, et on respire comme on peut, par le nez que protège le gros gant fourré.

Parfois un chien fait un faux pas, culbute et se trouve empêtré dans son harnais. Croyez-vous que le conducteur se dérange pour si peu? Allons donc!

Clac! Un solide coup de fouet au maladroit qui hurle, se remet d'aplomb on ne sait comment, et repart à fond de train.

Ah! le fouet! N'en déplaise aux membres de la Société protectrice des animaux, sans lui, pas d'obéissance, pas de discipline, et, pourrait-on ajouter: pas d'attelage.

Comment, en effet, maintenir l'ordre dans cette meute assez nombreuse déjà, et composée d'éléments ou de tempéraments si hétérogènes! Les uns sont ou paresseux, ou rapides, ou courageux, les autres sont ou rageurs, ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnément la chasse.

Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possédait pas un moyen de coercition d'autant plus efficace qu'il est plus cruel, alors que son attelage, sans mors ni bride, et pourvu d'une simple bricole, serait librement abandonné à ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de chasser à vue un renard ou un lièvre polaire?

Le fouet esquimau, ce cousin germain du knout moscovite, répond à toutes les exigences.

Ce spectre du conducteur de chiens doit avoir au moins un mètre et demi de plus que les traits, quelle que soit la longueur totale de l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dépasse pas soixante-dix centimètres.

La lanière est une mince bande de peau de phoque non tannée, terminée par une mèche en tendon desséché, avec laquelle un conducteur un peu habile frappe exactement où bon lui semble, et peut faire couler à volonté le sang.

Un chien qui s'émancipe est rappelé d'abord à l'ordre par la voix du maître qui prononce le nom du délinquant, et l'accompagne d'un claquement.

S'il y a récidive, la mèche vient le frapper sur les reins, et lui enlève, comme avec une paire de ciseaux, une mèche de poils.

Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour réprimer une faute grave, le maître n'hésite pas à frapper sans pitié l'épiderme, d'où jaillissent quelques gouttes vermeilles.

Cinq minutes après le départ, le pilote, mécontent d'un de ses chiens qui, placé au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulière preuve de cette adresse proverbiale à manier le fouet.

«Ach!... Ach! criait-il en colère, dans son anglais de fantaisie, la damnée bête empêche les autres de marcher.

«Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout d'oreille.»

Et profitant d'une faute nouvelle, il brandit la terrible lanière, la projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calculé, que la mèche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du délinquant, et la tranche tout net comme l'eût fait un rasoir.

Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientôt couvert par les jappements de ses congénères et se tint pour averti.

Après avoir ainsi parcouru avec une vélocité réellement vertigineuse un espace désigné préalablement, les traîneaux obliquèrent à gauche sur un simple mot, décrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de front, devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au départ.

Chose réellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus!

Aussi, d'Ambrieux ayant plus que jamais l'embarras du choix entre des bêtes également méritantes, prit le parti, ne voulant mécontenter aucun propriétaire, de leur acheter à chacun cinq chiens, pris au hasard dans chaque attelage.

Total, trente chiens payés sans marchander cinquante francs chacun et embarqués séance tenante, avec trois traîneaux, sur la Gallia.

Sans être aucunement dépaysés, les braves toutous, séduits d'ailleurs par une ample distribution de poisson sec, s'accommodèrent fort bien du petit local agencé à leur intention, par le charpentier sur le gaillard d'avant.

Et dès lors, Plume-au-Vent, qui adore les bêtes, ne les quitte plus d'un instant, s'improvise leur pourvoyeur et sollicite du capitaine le plaisir d'être préposé à leur garde.

«Mais, mon garçon, dit l'officier, tu vas te créer là un surcroît de besogne.

—Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent déjà.

—Tu ne pourras même pas te faire comprendre d'eux... ils n'entendent que l'esquimau.

—Avant quinze jours je veux en avoir fait des chiens savants.

—Allons! comme tu voudras.

«Te voici, à dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens.

—Merci de tout mon cœur! et je vous jure, foi de Parisien, que jamais bêtes n'auront été mieux soignées.»

Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens étaient embarqués, et la Gallia, pilotée de nouveau par son lamaneur indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid.

L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai.

En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour lui faire prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette. Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois.

D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de la route, arriver le premier là-bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de lignite, découverte par la Discovery, et à celle trouvée plus loin encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné compagnon du lieutenant américain Greely.

Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les événements semblèrent légitimer les appréhensions du pilote.

Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès.

Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes campagnes à la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans un monde entièrement nouveau.

Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par bâbord, glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces, un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle s'avance, toute sombre, sous son panache de fumée, la Gallia, dont la présence, en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence humaine.

Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, s'approchent en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu de l'inénarrable tohu-bohu!

La Gallia navigue le plus souvent à travers un brouillard plus ou moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes s'estompent, les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du péril imminent.

Aussi, la vigilance est extrême sur le pont du navire. Tous ceux qui ne sont pas de quart à la machine se tiennent en permanence à leur poste respectif, brandissant de longs crocs avec lesquels ils repoussent les glaçons qui, à chaque instant, menacent l'avant.

En dépit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se dément jamais, l'éperon heurte rudement un iceberg dont la base est cachée sous la vague et dont le sommet demeure invisible dans le brouillard.

Le navire frémit, s'arrête un moment et repart, sans autre inconvénient que de secouer un peu trop rudement les chronomètres. Car tout ce qui est, à bord, susceptible de détérioration, a été soigneusement saisi et arrimé, de façon à permettre, plus tard, à la Gallia, de remplir sa fonction de bélier.

Quant au capitaine, confiant dans la solidité de son bâtiment dont il éprouve à chaque instant la résistance, il conserve son impassibilité, et n'a qu'une seule idée en tête: faire de la route.

Encouragés par la présence de leur chef qui prêche vaillamment d'exemple, les matelots supportent sans fléchir les écrasantes fatigues de ce rude noviciat et trouvent encore moyen de plaisanter.

Jamais la gaîté gauloise ne se trouve à court, même dans les circonstances les plus difficiles; on pourrait dire qu'elle semble s'accroître avec elles.

«Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de quitter sa chaufferie, encore de la glace!

«Il y a donc des gens qui passent ici leur vie à en fabriquer!

«Ma parole! si c'est pas à leur faire payer patente!»

Le soleil luit, par hasard. On aperçoit l'ennemi arriver en colonnes serrées.

«Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet obélisque, dont la pointe menace la vergue...

«Tonnerre!...» interrompt le camarade, qui fait terriblement vibrer les R, et qu'à son accent on reconnaît pour un Basque.

—Attention!—interrompit le camarade.

C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, élevé depuis le départ de Julianeshaab à la dignité de «pilote des glaces»; ce que les Anglais appellent: «icemaster».

Silencieux jusqu'à la taciturnité, le Basque, dont la vive intelligence n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout à coup révélé au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce qui a trait à la navigation dans les mers arctiques.

Il a longtemps pratiqué la pêche à la baleine, connaît parfaitement les parages au moins jusqu'au détroit de Smith et la baie de Melville, où il a hiverné deux fois. Son instruction technique est bien supérieure à celle de la moyenne des matelots, à ce point qu'il a été embarqué une fois en qualité de second sur un baleinier.

Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer, à ses camarades, comment il comprenait l'expédition, et se convainquit de sa valeur après un entretien sommaire.

«L'obélisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me fais penser à Paris, ma ville, où de bons licheurs toujours altérés, font en ce moment les yeux doux à des carafes frappées!

«Et ici!... oh!... là! là!... mince de frigorifique!

«Faut croire que nous sommes à l'entrepôt général du grand magasin des degrés au-dessous de zéro.

«Michel?

—Après? répond brièvement le Basque.

—Une idée! Si après la campagne nous frétions, avec nos parts, un joli bateau pour venir ici chercher de la glace et en vendre aux gens qui tirent la langue sous un Equateur quelconque?

—Enfoncée, l'idée!

—Ah! bah,... ça se fait.

—Oui! En Amérique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... on coupe la glace comme des pavés... à la scie... on l'emballe dans du feutre et de la sciure de bois et on la porte aux Antilles... au Mexique... à la Louisiane... à Cayenne...

—Ça doit coûter cher la livre, hein!

—Quatre sous!

—Pétard! Sont-y malins, ces Américains.

«Michel!

—Quoi encore?

—Toi qui la connais dans les coins, la chose des glaces, tu devrais bien m'expliquer...

—Pas le temps... faut ouvrir l'œil.

—C'est pas une raison pour clore le bec et fermer les oreilles.

«Ça m'empêche pas de turbiner, quand je parle, moi.

«Tiens, vois, ça s'éclaircit un peu... y a relâche... nous sommes dans un chenal d'eau libre.

—Je vois bien... mais, là-bas... par tribord... le floe...

—Tu dis?...

—Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gelée sur place... là!

«La goélette devra le contourner... impossible de passer.

—... Et là-bas... vois donc... à bâbord...

«Des collines, des dunes, des rochers de glace... ça s'étend à perte de vue.

«On dirait que ça rejoint le... le... floe, comme tu dis.

—C'est un pack.

«Glaces venues du Nord... mêlées par les courants et les tempêtes... entassées... superposées... gelées et réunies par le froid.

«Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... icebergs qui s'en iront en dérive...

—Tonnerre!... y en a-t-y... mais y en a-t-y encore et toujours!

«Et avec ça un froid qui me coupe le nez... preuve que mon piton est d'un cramoisi!

—Thermomètre à 20° au-dessous de zéro.

—Mais alors, tout va geler ici, et je ne m'explique pas comment le navire flotte encore.

—Il y a le courant qui empêche l'eau de se prendre.

—Mais, plus loin?

—Nous trouverons le Pack du Milieu, la grande banquise formant barrière devant les eaux libres du Nord.

—Comment passerons-nous?

—Il y aura débâcle.»

Et profitant de la loquacité insolite de son camarade auquel l'état de la mer donne un peu de répit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il ignore, s'étonnant de la forme et de la consonnance des mots servant à désigner la glace sous ses différents aspects, cherchant en vain leur équivalent dans notre langue.

«Les étrangers... surtout les Anglais, sont venus les premiers, et ils ont donné aux choses des noms de chez eux.»

Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien à bâtons rompus, continue ses définitions, dont le Parisien, ennuyé de ne pas savoir, se promet de tirer bon profit.

Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le Pack du Milieu, ou comme il préfère l'appeler, la banquise, l'effroi des vaillants pêcheurs de cétacés, obstrue les détroits de Smith, de Jones et de Lancastre, même pendant l'été arctique, et qu'ils doivent, pour gagner l'espace libre des Eaux du Nord, contourner vers l'Est la terrible barrière afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas intercepté par la soudure de la banquise avec la glace des côtes qui, presque en tout temps, obstrue la baie de Melville.

Que de fatigues, de peines et de dangers, pour atteindre cette portion de mer ouverte qui ne s'étend guère au Sud du soixante-seizième parallèle, et doit souvent être cherchée plus haut! Etant donné surtout que le redoutable pack, appelé aussi: Glace du Milieu, s'étend du 76e au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrés, près de 900 kilomètres, à travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment!

Cet effroyable amas de glace n'est pas immobile comme le croyait le chauffeur. Bien au contraire. Toujours plus ou moins en mouvement, il semble obéir à une impulsion continuelle produite par les courants venus du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indéniables. Notamment la dérive extraordinaire du Fox, le petit vapeur monté en 1857 par Mac-Clintock, parti à la recherche de l'expédition Franklin. Le Fox, soudé à la banquise par le travers du cap York, descendit avec les glaces pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle polaire.

Le Pack du Milieu, ou banquise, se forme donc, selon toute évidence, à l'extrême Nord, par l'agrégation des floes ou champs de glaces détachés, qui atteignent là-bas des hauteurs énormes, quarante et cinquante mètres, et viennent se souder à la barrière, après avoir notablement fondu en route, mais de façon à émerger encore de douze à quinze mètres et plus. Chaque floe qui constitue un des éléments de la banquise, a une configuration à peu près invariable. Il est profondément entaillé en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit continuellement l'action dissolvante, mais à une certaine profondeur il s'élargit énormément, de façon à posséder une base très considérable, et n'émerge jamais que du quart de sa hauteur totale.

Que l'on juge par là des dimensions d'un glaçon qui se dresse à quinze mètres seulement au-dessus du niveau de la mer!

Ainsi appelé par les circonstances à enfourcher son dada favori, le Basque devenait intarissable, peut-être pour la première fois.

Et le Parisien jubilait de cette condescendance, et enrichissait sa prodigieuse mémoire de faits à ce point intéressants, qu'il ne s'apercevait pas du givre collé à ses sourcils, et des glaçons formant stalactites à chacun des poils de sa barbe.

L'entretien se fût peut-être continué fort longtemps encore, s'il n'eût été brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succède une longue clameur d'étonnement, peut-être d'effroi.

[V]

Chute d'une montagne de glace.—Broyé ou submergé.—Un homme à la mer!—Héroïsme joyeux.—La récompense d'un brave.—Possessions danoises.—A travers la brume.—Dans le «Nid de Pie».—Regrets d'un pêcheur de baleines.—Toujours en avant!—Le comble de la misère humaine.—Près de pénétrer dans le cimetière des navires.

Malgré le froid intense, les matelots, tout chauds encore du soleil natal, trouvent que cette monotonie, parfois si éclatante et plus souvent lugubre, est relevée par le charme de la nouveauté.

Ils ont des étonnements naïfs, des admirations bruyantes, des métaphores audacieuses à l'aspect du tableau mouvant, si extraordinairement accidenté qui, bien que formé d'un seul élément, et n'affectant qu'une seule nuance, ne se ressemble jamais.

C'est au point que leur vigilance est parfois en défaut, tant ce féerique décor, sans cesse modifié, surexcite leur curiosité jusqu'à leur enlever l'appréhension du danger.

Du reste, ils n'ont pas eu le temps de se familiariser avec la configuration des icebergs ne montrant, comme on sait, au-dessus des eaux, que le quart de leur masse entière, et cachant sournoisement, sous les flots, une base très large, d'autant plus redoutable qu'on en ignore la forme et les dimensions.

Aussi, arrivera-t-il qu'un monticule errant, passant à une quinzaine de mètres, et regardé comme inoffensif, eu égard à son éloignement relatif, heurtera, par un de ses prolongements sous-marins, les œuvres vives du navire.

C'est ce qui se produit au moment où des cris violents interrompirent l'entretien du Basque et du Parisien.

Le chenal où s'avançait la Gallia rasait de près un immense glacier collé aux falaises de la côte, et le courant, assez rapide, en érodait profondément l'invisible piédestal.

Il y avait là des ébauches colossales d'une architecture fruste et tourmentée, où se confondaient, au milieu d'un pêle-mêle inouï, des piliers déjetés, des croupes de cathédrales, des tours balafrées de lézardes, des ogives rompues, des monolithes informes tombés on ne sait d'où, des pans ruinés, une cité de géants après un tremblement de terre.

Toutes ces masses, reliées entre elles par le froid, et solidaires comme si le meilleur ciment les unissait, éprouvaient, par cela même, des trépidations violentes, quand l'effort incessant des eaux, sapant leur base, en détachait un fragment.

Des craquements sonores, produits par le travail de désagrégation, retentissaient sans relâche, précédant, puis accompagnant la chute du bloc qui s'abîmait dans une pluie diamantée, puis soulevait une vague qui s'en allait mourir en clapotant sous les anfractuosités.

En raison de cette solidarité, l'ébranlement se répercutait sur la totalité du glacier, produisant des dégringolades incessantes, et un fracas rappelant celui d'un champ de bataille, mais avec une sonorité en quelque sorte exaspérée.

La goélette venait de s'écarter sur bâbord pour éviter l'approche d'un iceberg colossal, haut de plus de vingt mètres, taillé presque à pic, et dont la configuration bizarre rappelait celle d'un gigantesque bonnet de grenadier.

Le navire allait le laisser à trente mètres environ sur tribord, quand tout à coup un pan tout entier se détache de la falaise de glace, tombe dans le chenal, s'enfonce, disparaît, puis émerge, en soulevant une vague monstrueuse.

Celle-ci bondit et s'avance comme un mascaret, attaque le glaçon flottant, le fait osciller comme un fétu, et finalement le culbute sens dessus dessous.

Cette scène, longue à raconter, n'a pas duré plus de quinze secondes, et provoqua le cri d'angoisse échappé aux matelots.

Cependant, le navire n'eût couru aucun péril, sans la présence de l'iceberg malencontreusement placé par son travers.

Mais la fatalité permit que, au moment précis où il culbutait sous l'irrésistible poussée de la lame, la portion immergée heurtât, dans son mouvement de rotation, la coque...

La masse de bois gémit et semble près de se désarticuler. Les mâts oscillent, craquent jusque dans leur emplanture et menacent de venir en bas.

Un faux mouvement, une seconde d'hésitation, un de ces incidents qui déroutent les prévisions humaines, et c'en est fait!

La Gallia soulevée, puis brusquement jetée sur un de ses bords, va chavirer sur place.

Un frisson rapide secoue les plus braves qui se cramponnent machinalement au premier objet venu, et jettent sur leur chef un regard angoissé.

Le capitaine a vu et pressenti le danger.

Impassible au milieu du cataclysme d'où surgit une effroyable menace d'anéantissement, il s'écrie d'une voix qui domine le tonnerre des glaces et le rugissement des flots:

«Tiens bon, matelots!

«La barre à bâbord!... toute!...»

Puis, il met la main sur le télégraphe de la machine, et commande:

«A toute vapeur!»

Pour la seconde fois l'organisme de bois et de métal frémit, et une poussée furieuse le projette d'arrière en avant.

Pendant un instant bien court et qui paraît affreusement long, chacun entend la fausse quille racler la glace, et l'hélice tourbillonner à vide.

Cela dure huit ou dix secondes à peine, mais quel moment terrible!

Et brusquement, la Gallia qui, chose à peine croyable, a glissé sur l'obstacle, comme sur le plan incliné d'un chantier, se trouve soulevée par l'arrière, pique de l'avant et menace de s'abîmer.

Par bonheur, l'iceberg est franchi au moment où la lame s'abat sur le gaillard d'avant.

En un clin d'œil le spardeck se trouve submergé. Les matelots, qui étreignent les haubans, les étais, et tout ce qui peut leur donner prise, enflent le dos sous cette formidable douche. Les chiens, par bonheur attachés solidement, poussent un hurlement lugubre.

La goélette, un moment alourdie, s'enfonce, puis se redresse à mesure que l'eau embarquée s'écoule par les dallots. Le pont est si parfaitement étanche que pas une goutte n'a pénétré dans l'intérieur.

La téméraire mais admirable manœuvre de son capitaine l'a sauvée!

«Pas de bobo! crie une voie joyeuse... la douche est seulement un peu fraîche...»

Mais un cri lugubre qui terrifie les plus braves interrompt soudain la plaisanterie de Plume-au-Vent.

«Un homme à la mer!

—Paraît qu'y en a un qu'en a pas eu assez, reprend l'enragé loustic en se dépouillant de sa veste fourrée.

«Il fait pourtant un peu frisquet, pour s'offrir un bain froid.

«L'animal est capable de me faire piger un rhume de cerveau.

—Stop!»

Pendant que la goélette marche encore sur son erre, un canot est armé.

La bouée de sauvetage a déjà été lancée à la mer.

A cinquante mètres, on aperçoit un homme qui se débat convulsivement, près d'être englouti.

«Mais il va y rester!...

«Y barbotte comme quelqu'un ne sachant pas nager, reprend le Parisien... un amateur, quoi!

«A moi de faire le terre-neuve!»

Et le voilà, sans plus tarder, debout sur la lisse, piquant, par principe, une tête superbe, sans paraître songer à ce froid atroce de 20°.

«Courage! Parisien... courage!...» crient les camarades, pendant que le vapeur s'éloigne encore, et avant que le canot ait glissé sur ses palans.

Et il va, l'intrépide sauveteur, filant comme un poisson sur les flots glacés, se dressant parfois jusqu'à mi-corps, pour chercher la place où se débat le malheureux.

Il l'aperçoit enfin, à une trentaine de mètres, n'ayant plus la force de se mouvoir, déjà raidi par le froid, et pouvant à peine râler un appel suprême.

«Au... secours!

—Mais il a manqué la bouée, grogne le Parisien.

«Croche donc la bouée!... cachalot en détresse!

«Bon le v'là qui coule!»

En cinq ou six brasses Plume-au-Vent arrive au point où l'autre a disparu. Il plonge à deux reprises et reparaît enfin, nageant d'une main et hâlant de l'autre la fourrure dans laquelle s'agite faiblement le pauvre diable.

Par bonheur, la bouée a dérivé à portée de sa main.

Il s'y accroche, à bout de force et d'haleine, mais joyeux toujours, joyeux par caractère, et plus encore du devoir accompli.

«Et tu sais, faut pas faire des manières et essayer de me faire boire un coup... sinon, je recommence à taper, comme tout à l'heure, là-dessous, chez les phoques.»

Puis un éclat de rire s'échappe de ses lèvres violacées.

«Diable m'emporte! C'est Constant Guignard, dit-il en reconnaissant l'homme qu'il vient d'arracher à la mort.

«Guignard... le bien nommé... vrai!... quelle guigne!...

«Ohé! du canot!... ohé!... par ici... s. v. p...! dépêchez-vous... je crois qu'on a oublié le robinet d'eau chaude.»

L'embarcation, qui volait sur les flots, arrive en ce moment.

Le Parisien, transi jusqu'aux moelles, claquant des dents, raide comme un glaçon, mais blaguant quand même, est hissé à bord en même temps que l'autre, cramponné à la bouée avec l'inconsciente énergie des noyés.

Le maître, Guénic, est à la barre.

«Tiens, petit, dit-il au sauveteur en lui tendant une vaste et chaude fourrure, entortille-toi là dedans.

—C'est pas de refus, maître, vu que... ça doit être un déplorable métier que celui de phoque dans ces parages.

—Et siffle-moi ça, continue le maître en lui offrant une bouteille pleine d'un liquide ambré.

«C'est du vrai lait de tigre, mon gars, de la pure essence de vitriol... ça te réchauffera.

«Et puis, tu sais, petit, ajoute le vieux marin d'une voix attendrie, t'es un matelot... un vrai... je m'y connais.»

Pendant ce temps, Constant Guignard, frictionné à tour de bras, ouvrait lentement des yeux atones et demeurait incapable de prononcer un mot.

«Allons, mon pauvre vieux, reprend le Parisien après une ample rasade, sirote aussi une bonne goutte.

«C'est souverain contre les pâmoisons...

«Ben oui! c'est nous... les copains... t'es pas noyé... rassure-toi donc... t'es pas encore à point pour faire un figurant à la Morgue.»

Cinq minutes après, la baleinière accostait la Gallia.

Pendant que le Parisien sautait allégrement sur le pont au milieu des matelots qui ne lui ménageaient pas leur sympathie, le docteur faisait transporter Guignard au poste des blessés, puis engageait le sauveteur à l'y accompagner.

«Pardon excuse, monsieur le docteur, mais, avec votre permission, dit-il, je vais aller me faire un brin rissoler devant mon fourneau de chauffe.

«Voyez-vous, après une bonne suée, il n'y paraîtra plus.

—Ma foi, mon garçon, c'est une idée.

«Cependant, venez me voir quand vous serez réchauffé.»

Le brave Parisien allait enfiler l'escalier de la machine, quand il se trouve en présence du capitaine qui le regarde de ses yeux tranquilles et lui tend la main.

Confus de cet honneur et certes bien plus intimidé qu'au moment où il se précipitait dans les flots, Plume-au-Vent met respectueusement sa main dans celle de son chef et demeure bouche béante, interloqué.

«Farin, mon brave, dit le capitaine de sa voix chaude et sympathique, au nom de l'équipage et du mien, merci!...»

Et le chauffeur, de plus en plus troublé, ne trouvant pas un mot à répondre, mais tout fier de ce témoignage d'estime, porte la main à son bonnet, salue militairement et disparaît dans l'écoutille.

«Que ne puis-je entreprendre avec de tels hommes! dit à part lui le capitaine en se rendant lui-même à l'infirmerie.

«Oh! j'arriverai là-bas!... je le sens... je le veux.»

La goélette avait repris sa marche à travers le chenal où les obstacles semblaient s'accumuler à plaisir. Mais du moins l'incident qui faillit dès le début anéantir l'expédition, ou tout au moins porter le deuil dans l'équipage, eut cela de bon que chacun redoubla de vigilance.

Et certes, jamais on n'en a plus besoin en remontant le cercle polaire qui semble fuir devant l'étrave de la Gallia.

Le passage toujours obstrué par les glaces flottantes se maintenait libre, c'est-à-dire, que sa surface ne gelait pas. Du reste, la température, tout en restant assez basse, était moins rigoureuse depuis que le soleil ne disparaissait presque plus à l'horizon. La série des interminables journées arctiques allait commencer. Tout faisait prévoir une prochaine désagrégation du colossal amas de glaçons contre lequel on allait bientôt se heurter.

Depuis longtemps on avait dépassé le fiord d'Arsuth, où se trouve la fameuse mine de cryolithe, nommée Iviktutk. Puis, Friedricshaab, Fiskernaes et enfin Godthaab, la seconde ville de l'inspectorat du Sud. Une triste bourgade plus froide, plus désolée que Julianeshaab. Le 65° était franchi, mais aussi quelles fatigues écrasantes, pour un résultat aussi modeste!

L'implacable brume persistait toujours et s'interposait obstinément devant le soleil, qui, pendant trois mois, allait rayonner sur le désert de glaces.

Et toujours la lutte sans trêve contre les écueils mouvants, aperçus vaguement à travers l'énervante opacité du brouillard! Les manœuvres incessantes qui courbaturaient l'équipage, les arrêts interminables, les retours précipités, la vapeur instantanément renversée, tout cela pour arriver à s'élever de quelques minutes!

Cependant cette brume, en dépit de son opacité, couvre la mer d'une couche très mince, à ce point que les matelots de vigie dans le gréement, se trouvent en plein soleil [4].

Là-haut, d'incomparables jeux de lumière sur les sommets des icebergs et des falaises, en bas, une houle de vapeurs humides, tourbillonnant comme un suaire de gaze, et se résolvant en gouttelettes qui recouvrent d'un enduit de givre les hommes et les choses.

Grâce à cette particularité, le capitaine, toujours alerte comme un gabier, put prendre des hauteurs astronomiques en se hissant dans le tonneau fixé au sommet du grand mât et auquel les baleiniers donnent le nom de nid-de-pie.

C'est ainsi que, le 30 mai, son observation lui donna la certitude que le cercle polaire était enfin franchi.

Il y eut à bord une petite fête remplaçant la cérémonie classique et démodée du passage de la ligne, un bon repas, double ration de vin et de spiritueux et quelques chansons joyeuses où Plume-au-Vent déploya ses talents de virtuose.

Puis le soleil, après la vue duquel on soupirait depuis longtemps, apparut enfin, et pour ne plus disparaître de trois mois.

Les oiseaux, invisibles jusqu'alors, se montrent en essaims innombrables, jacassant à tue-tête, familiers d'ailleurs, au point de venir tourbillonner à travers le gréement du navire. Mouettes, damiers, pétrels, eiders, guillemots, zigzaguent et s'ébattent en pleine lumière, piquent des têtes au milieu des eaux vertes, vont s'éplucher sur les blocs errants, et repartent pour recommencer, indéfiniment.

Les monstres marins, sortis de l'hivernale torpeur, éveillés par cette incandescence qui les met en belle humeur, folâtrent lourdement dans les eaux libres. On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec délices sur quelque fragment bien horizontal d'icefield en dérive, et venir plonger curieusement jusque sous l'étrave du navire.

On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec délices.

Une ourse même se montra, flanquée de ses deux oursons, humant de loin les émanations parties du vapeur, inquiète du branle-bas occasionné par sa présence.

Le docteur Gélin, grand chasseur, parlait même de lui envoyer une balle express, alléguant la saveur exquise d'un jambon d'ours, fût-il polaire.

Mais le capitaine lui fit observer en souriant que le gibier se trouvait au moins à mille mètres, et que la balle de sa bonne carabine Dougall serait inévitablement perdue.

«Damnée réfraction! dit le docteur en reconnaissant qu'il est victime d'une illusion d'optique très fréquente là-bas.

«Je m'y laisse pourtant prendre comme un conscrit.

—Baleine par l'avant! s'écrie le maître d'équipage dont les yeux luisants aperçoivent une colonne de vapeur chassée par l'évent d'un cétacé.

—Une baleine! riposte une voix bien connue.

«Plus que ça de goujon!

—Ris tant que tu voudras, failli Pantinois, n'empêche que ça me chavire, de ne pas seulement pouvoir lui loger quinze pouces de harpon entre les côtes.

—Voyons, maître Guénic, il y a temps pour tout.

«Que diable feriez-vous d'une pareille sardine?

«Son huile!... demandez-voir à notre camarade, Monsieur Dumas, dit Tartarin, ce qu'il en pense pour la cuisine.

«Y aurait donc ses baleines qui pourraient vous tenter...

«Est-ce que vous voudriez vous mettre marchand de parapluies?

—Gamin, va! dit le maître, incapable de tenir son sérieux.

—C'est p't-ête pour offrir à madame votre épouse une garniture pour son corset.

—Oui!... oui!... tu trouves toujours autant de trous que de chevilles, toi.

«Mais si t'avais évu celui de pratiquer la grande pêche, tu verrais voir, comme ça vous emballe un homme, de capturer un gibier de ce gabarit!»

Mais la Gallia n'avait pas de temps à perdre, quelques pressantes que fussent les occasions.

Oiseaux, plantigrades et cétacés ne furent point inquiétés.

Le surlendemain, à huit heures du matin, par trois degrés au-dessous de zéro, on se trouvait en vue de l'île Disco, dont la pointe est par 69° 11′ de latitude Nord.

C'est le chef-lieu de l'inspectorat septentrional du Groenland et le lieu de résidence du second «colonibestyrere» qui séjourne à Godhawn, situé au Nord de la baie du même nom, défendu contre la haute mer par un immense éperon granitique dont le prolongement s'étend fort loin.

La goélette, profitant de l'état du chenal pour l'instant débarrassé des icebergs, passa au large de l'île, continuant imperturbablement sa route vers les régions septentrionales.

Elle reconnut le détroit de Waïgatz, puis le vaste fiord Onemak, barré en son milieu par l'île Oubekjend; côtoya les gigantesques falaises et le hardi promontoire découvert en 1587 par le vieux John Davis. Cet amas de rochers que domine un cône majestueux de treize cents mètres, le Kresarsoak des Esquimaux, nommé par l'intrépide navigateur «Hope Sanderson», du nom d'un de ses commanditaires, faillit lui être fatal, alors qu'il courait à l'aventure, sur son petit navire de cinquante hommes, le Sunshine (clair de soleil). Il trouva par bonheur une large ouverture conduisant au Nord, et put se réfugier là où se trouve aujourd'hui la station danoise d'Upernavik.

La goélette avait mieux à faire que de s'arrêter au mouillage, sinon dangereux du moins incommode et difficile, au fond duquel s'élèvent quelques huttes désolées où végètent les infortunés sujets de Sa Majesté Danoise. Si Julianeshaab est lugubre et Godhawn atroce, Upernavik est pire; aussi l'Européen se demande avec un serrement de cœur comment des êtres humains peuvent exister au milieu d'une pareille abjection. Passons sur la lèpre qui les ronge, sur l'effroyable pourriture dans laquelle ils se vautrent, l'odeur qui s'exhale de leurs tanières transformées en charniers, sur les mangeailles en décomposition dont ils se gorgent...

Aussi, le capitaine s'empressa-t-il de laisser sur tribord le chef-lieu, faisant autant que possible forcer de vapeur afin de s'élever à tout prix, craignant, non sans raison, d'être serré par la banquise, et de perdre, comme le fait s'est souvent présenté, une année entière.

Il est en effet une question urgente, essentielle, que le voyageur à la recherche des «eaux libres du Nord» ne doit jamais oublier, c'est de se trouver de bonne heure en présence de la banquise ou Pack du Milieu. Si la saison navigable dure de juin à septembre, l'expérience chèrement acquise par les baleiniers démontre que le moment le plus favorable pour gagner la baie de Melville est le mois de juin. Car, à cette époque, on peut toujours, en cas d'insuccès partiel, renouveler une ou plusieurs fois la première tentative, sans courir trop grand risque d'être pris dans les glaces. On se rappelle, à ce sujet, les échecs éprouvés en 1849 par l'Etoile-du-Nord, parce qu'elle n'atteignit la banquise qu'en juillet, et en 1857 par le Fox de Mac-Clintock arrivé en août, et presque aussitôt enserré.

Une fois à la baie de Melville en temps opportun, le navigateur n'a plus alors qu'à prendre corps à corps, et résolument, le dernier obstacle, mais le plus redoutable de tous, car aussitôt ces colonnes d'Hercule franchies, il vogue enfin dans les eaux libres.

C'est alors qu'il lui faut redoubler d'habileté, de vigilance et d'énergie, car malgré l'énorme supériorité des navires à vapeur sur les anciens voiliers, la baie de Melville, autrefois la terreur des baleiniers, ne vaut guère mieux aujourd'hui que sa réputation.

Encore, comme en font foi les annales de la navigation arctique, arrive-t-il trop souvent que tous les efforts demeurent inutiles, en présence de catastrophes que la vaillance humaine est impuissante à conjurer, notamment quand le vent du Sud souffle avec violence et pousse les glaçons en dérive sur le pack. Alors, les navires, pressés entre les deux masses, sont écrasés comme des noix. C'est ainsi que périrent en quelques minutes, quatorze baleiniers, pendant la campagne de 1819. En 1821, il y en eut onze de broyés, et sept en 1822. Le désastre de 1830 fut épouvantable. Le 19 juin, le vent se mit à souffler du Sud-Sud-Ouest, chassa les glaces dans la baie, et serra la flotte entière contre la banquise. Dans la soirée, la tempête augmenta, et des masses énormes montèrent les unes sur les autres. Pendant la nuit, une véritable montagne de glace s'écroula sur les navires et en fracassa dix-neuf, à ce point que les fragments en étaient méconnaissables. L'un deux, le Ratler, complètement retourné, fut aplati, la quille en l'air!

Quelle résistance, en effet, peut opposer, aux forces infinies de la nature, un bateau, quelle que soit sa solidité?

D'Ambrieux, qui connaissait ce douloureux martyrologe des baleiniers, se préparait pourtant, avec son habituelle sérénité, à affronter la terrible baie, sans s'émouvoir de l'appellation sinistre sous laquelle on la désigne encore à notre époque: Le Cimetière des Navires.

[VI]

Dans la passe.—Route barrée.—En avant!—Premier assaut.—Victoire.—Désespoir d'un Vatel arctique.—Un homme dans la sauce.—Pas de déjeuner.—Plume-au-Vent voudrait faire baigner Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'équipage.—Les deux principales routes du Pôle.—Pourquoi la Gallia a pris celle du détroit de Smith.—Contradictions.

Tessuissak, cap Shackleton, le Pouce-du-Diable, un rocher qui ressemble, si l'on veut, à un pouce, et n'a rien de diabolique; cap Wilcox, archipel aux Canards, la goélette a reconnu au passage tous ces points qui jalonnent la voie, depuis Upernavik jusqu'à la baie de Melville. Elle passe en vue de la Tête-de-Cheval, franchit le 75° de latitude et se trouve enfin non loin des îles Sabine, en présence du formidable champ de glace, large de cinq cents kilomètres!

C'est aujourd'hui 3 juin que la lutte va commencer avec sa terrible intensité!

Vers le milieu de l'été, c'est-à-dire pendant la fin de juin et le courant de juillet, la glace, désagrégée par le soleil, est devenue friable, comme spongieuse. Elle est «pourrie», selon le mot des baleiniers. Les floes sont profondément ravinés, couverts de flaques d'eau et de neige à moitié fondue. Un choc de moyenne intensité suffit pour les disloquer et les rendre le jouet du courant. Mais, aux premiers jours de juin, ils sont encore très durs et notablement épais.

Jusqu'à présent la Gallia ne s'est pas éloignée beaucoup du rivage. Maintenant il lui faut gagner un peu au large, car les côtes sont frangées de glaciers inaccessibles, de dimensions colossales, reliés à la banquise par des prolongements très étendus.

La goélette, sous son maximum de pression, côtoie latéralement le vaste champ aux tons bleuâtres, rappelant la nuance effacée de montagnes entrevues de loin, et cherche une voie qui donne accès vers le Nord.

Voici enfin, après de longs tâtonnements, une vaste anfractuosité dans laquelle débouche un chenal d'eau libre, une passe, comme disent les baleiniers. Du haut du nid-de-pie, le capitaine reconnaît, en personne, la direction et les sinuosités de la passe, et cède bientôt la place à Michel Elimberri, le pilote des glaces.

«La barre à bâbord!

«Machine en avant!

«La barre droite!»

La goélette a embouqué le chenal.

Les matelots, vêtus simplement de la vareuse, qui remplace le vêtement arctique trop chaud pour une température de −2°, contemplent curieusement cette navigation sur un fleuve immobile entre deux berges plates, comme coupées à la scie, et dont la nuance terne fait ressortir avec plus d'intensité la couleur vert sombre de l'eau.

Peu à peu la passe, qui d'abord mesurait environ douze cents mètres, se rétrécit. C'est bientôt une simple rivière, puis un canal à peine large trois fois comme la coque du navire.

A chaque instant le Basque, pelotonné dans la barrique, s'écrie, suivant les circonstances:

«Bâbord!... tribord!... la barre droite!»

Et le capitaine répète, d'une voix brève, les commandements au timonier, attentif au moindre mot.

«Tribord! capitaine... tribord toute!» hurle bientôt le pilote des glaces.

—Pourquoi? demande l'officier.

—Les floes sont en mouvement... ils chassent l'un sur l'autre... le chenal se resserre... il va être trop étroit.

«Il faut virer sur place.

—Virer!... mais tu vois bien que nous manquons d'espace.

—Alors, machine en arrière!

—Jamais!

«La barre qui bouche le chenal... quelle largeur?

—Une encâblure.

—Et après?

—Les eaux libres.

—Va bien!

«Timonier, attention!

«Gouverne droit!

«Machine en avant!... à toute vapeur!»

Soudain, la Gallia pousse un long halètement, et l'hélice tourne avec rage dans le chenal empli de houle.

Elle court de plus en plus rapide, son éperon hors de l'eau, comme si elle cherchait de loin la place où elle va se ruer.

Chacun s'accroche où il peut, en prévision du choc, et se demande avec angoisse quelle va être l'issue de cette lutte inégale.

Bientôt l'obstacle apparaît, fermant la passe qui n'est plus qu'un cul-de-sac.

Quelques secondes encore... les secondes angoissées pendant lesquelles on se sent rouler au bord d'un abîme, puis un heurt brutal accompagné d'un craquement terrible.

Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide, l'éclate, la broie, l'entame en forme de coin, la désarticule...

Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide.

La force intelligente va-t-elle triompher d'emblée de la matière inerte?

Peut-être! Mais, à coup sûr, pas sans une lutte émouvante.

Brusquement arrêté dans sa course vertigineuse, le vaillant navire, qui paraît n'être pas seulement ébranlé, glisse par l'avant sur le floe, comme pour s'y échouer. Mais la glace, incapable de supporter un pareil poids, fléchit, s'effondre et passe, de bout en bout, par fragments sous la quille.

«En arrière!» crie le capitaine.

La Gallia recule de trois cent cinquante à quatre cents mètres, prend du champ et se rue de nouveau sur la barricade.

Le taille-mer pénètre exactement au point qu'il vient d'entamer, puis la force d'impulsion n'étant pas épuisée, le navire pour la seconde fois s'élance sur le floe, le fait écrouler sous sa masse, et gagne encore près de deux longueurs.

Les matelots, qui s'échauffent à cette lutte, battent des mains et trépignent d'enthousiasme. Le moins audacieux d'entre eux ne doute plus du succès.

De nouveau retentit le commandement: «En arrière!» bientôt suivi de: «Machine en avant!»

Et la Gallia qui, sous la puissante main du capitaine, semble réellement douée de pensée, court, frappe, bondit, avance, recule, attaque avec des attitudes de cétacé en fureur, souffle, rugit, et semble prise de délire à mesure que l'obstacle cède sous ses coups.

Au loin, la banquise craque et détone sourdement. Les floes voisins sont agités de trépidations qui se répercutent à la masse totale. Puis, sous les coups incessants du bélier qui martèle avec une rage toujours nouvelle cette barre en principe infranchissable, la glace désarticulée s'écarte enfin à droite et à gauche.

La voix du pilote basque, dominant du haut de la mâture le ronflement de la machine et les crépitements des glaçons en dérive, crie avec un accent de joie indicible:

«La passe est libre, capitaine!

«A tribord un peu!

«La barre droite!...

«Machine en avant!»

D'Ambrieux est vainqueur, et de haute main.

«Bravo! capitaine, dit le docteur enthousiasmé, en lâchant enfin la manœuvre à laquelle il est resté cramponné pendant la lutte.

«Si, comme je n'en doute pas, la Gallia est sans avarie, vous avez là un fin navire.

—Je vous l'affirme avant tout examen, mon cher docteur, répond l'officier dont les yeux vert de mer semblent flamboyer.

«Pas un boulon n'a sauté, pas une cheville n'a bougé, pas un cordage n'a fléchi.

«Quant à la machine, Fritz répond de tout, et je réponds de Fritz.

«Allons déjeuner.»

La cloche piquait alors neuf heures. Les deux hommes descendaient au carré où les repas de l'état-major se prenaient en commun, quand des clameurs effarées se font entendre.

A la tonalité retentissante des mots expectorés avec un accent de terroir tout particulier, on reconnaît une voix provençale, et du bon cru.

«Millé Diou dé tron dé l'air... dé tonnerre... dé cent mille milliasses dé dious!...

«Zé n'ai plus qu'à mé pendre... Zé suis fiçu... flammbé... déshônôré...

«Qu'on mé flannnque à la fôôsse aux lîîonss... qu'on mé donne la cale sèche...»

Et un grand gaillard, barbu jusqu'aux yeux, s'élance du panneau en gesticulant, menaçant d'arracher de ses doigts crispés les touffes noires qui se tordent à ses joues et à son menton.

L'irruption de cet homme hagard, tragique, affolé, dont les habits disparaissent sous un enduit poisseux d'où s'exhale une violente senteur d'ail et de barigoule, est tellement baroque dans sa dramatique exubérance, que le docteur ne peut comprimer un fou rire, et que le capitaine, malgré son habituelle gravité, partage cette hilarité.

«Eh bien! Dumas, qu'y a-t-il donc? mon garçon, dit-il au désespéré.

—Capitaine... il y a... qu'il y a que vous allez me faire flanquer aux fers.

—Il ne s'agit pas de cela, mais de déjeuner.

—Eh!... bou Diou!... le dézeuner... c'est zustement la çose... dont pour laquelle ze devrais me périr.

—Mais, pourquoi?

—Capitaine! il n'y a pas de dézeuner pour l'état-major!

—Bah! et qu'est-il devenu?

—La sauce, il est dans ma barbe... sur ma vareuse... sur mon pantalon... voyez!... la sauce, il pleut de mes vêtements...

«Il y en a partout dans la cuisine... avec les morceaux de bœuf en dôbe... de poisson... la mayonnaise il est dans le çarbon... les assiettes, ils se promènent en tessons... ma cuisine, il est comme s'il y aurait eu tremblement de terre... la pôvre!

«C'est un fracas, une misère... un tremblement de damnation...

—Voyons, comment est survenue cette... catastrophe, interrompit enfin le capitaine qui réussit à endiguer ce torrent de lamentations.

—Capitaine, quand le navire il s'est lancé sur la glace, mes plats, mes assiettes, mes casseroles, ils n'étaient pas saisis...

«Pour lors, la violence du çoc il a tout jeté en pagale dans la cuisine.

«Tout est cassé, démoli, que c'est un çambardement où un calfat ne se retrouverait pas!

—Ce n'est que cela! continue le capitaine en souriant, console-toi, mon garçon, et va changer de vêtements.

«Nous déjeunerons avec des conserves sans sauce, et avec non moins d'appétit.

«Tu as un quart d'heure pour te nettoyer.»

Le docteur et le capitaine venaient de descendre au carré, sans s'arrêter aux protestations du pauvre diable qui se croyait réellement coupable de négligence, quand maître Plume-au-Vent dont le quart finissait à la machine, se trouva face à face avec le cuisinier dont le désespoir était encore houleux.

«Té vé!... mossieu Dumasse... qu'avez-vous donc?

—Rienne.

—... Et comme vous sentez bon la cuisine chic, mossieu Dumasse...

«Ma parole, vous embaumez comme le soupirail d'un sous-sol de restaurant.

—Qué que ça te fait, à toi, mauvais plaisant!

—Ça me fait et beaucoup, mossieu Dumasse, car je suis très gourmand et j'aurais en conséquence une proposition à vous faire.

—Té! faudrait voir, dit le Provençal soupçonneux, flairant peut-être une mystification.

—Voici: Le capitaine t'a dit d'aller enlever ta tenue de travail imbibée d'un décalitre de bonne sauce.

—Après?

—Va donc tremper ta défroque dans la marmite de l'équipage...

«Ce que ça corsera notre bouillon et lui donnera un montant!...

—Ah! Parisien de malheur!... ze te revaudrai ça en bloc.

—Tu refuses?... à ton idée, mon vieux Vatel!

—Coquine de Diou!... tu m'appelles... attends un peu!

—Vatel!... un défunt grand cuisinier, à ce qu'on dit.

«C'est décidé: tu refuses la petite friandise aux camarades?

—Prends garde, mouçeron!

—Faut pourtant pas laisser perdre ce nanan...

«Fais-en profiter au moins les chiens.

«Viens avec moi, et laisse-toi licher par eux... qué régal pour mon personnel!

«Tu verras ce coup de faubert, et après, tu seras aussi propre que les cuivres de l'habitacle.

—Zut! pour toi et pour tes sales cabots!

—Mossieu Dumasse, vous n'aimez pas les bêtes et vous avez tort.

«J'informerai, au retour, la Société protectrice des animaux, et vous n'aurez pas la médaille.

«Salut bien, cœur de banquise, de hummock, d'iceberg...

«Je conterai l'histoire à mes toutous et je les aguicherai après vos mollets.»

Mais le cuisinier, furieux de la plaisanterie et des minutes perdues, vient de s'enfuir en lui montrant le poing.

En attendant que leur maître-queux ait réparé le désordre de sa toilette, et improvisé un déjeuner de fortune, le capitaine et le docteur, encore tout chauds de la lutte engagée contre le pack, en arrivent, par une succession bien naturelle d'idées, à parler de la route qui doit les conduire au Pôle.

Tout en partageant absolument les idées de l'officier, le docteur, avec sa vieille expérience de voyageur au pays des glaces, avait peine à comprendre une telle hâte.

«Et l'autre! ripostait nerveusement d'Ambrieux, croyez-vous qu'il attende!

«Voyez-vous, docteur, je connais la ténacité allemande, et je suis sûr que mon rival met à profit tous les instants.

—Sans doute, mais il ne peut pas faire l'impossible, et les obstacles existent pour lui comme pour vous.

—C'est positivement pour cela que je veux, dès le début, essayer de le distancer, pour arriver à le battre, non pas d'une quantité dérisoire... de quelques minutes... d'un quart de degré... mais haut la main, en beau joueur!

—Si, par hasard, en sa qualité d'Allemand, il avait pris l'autre voie, celle qu'a si longtemps recommandée l'école dont feu Peterman était le grand inspirateur?

—Ce serait un bonheur pour nous, car il irait à un échec certain.

—Le croyez-vous?

—Autant qu'il est possible de s'en rapporter aux résultats obtenus par cent années d'une expérience chèrement acquise.

«Moi aussi j'avais devant moi deux routes,—je parle des mieux connues—celle entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble, appelée route du Spitzberg, et celle du détroit de Smith, à l'extrémité de la mer de Baffin.

«J'ai consciencieusement étudié tout ce qui a été écrit sur la matière, et sans hésiter, j'ai choisi la seconde voie, celle que nous suivons.

«Voici pourquoi: c'est que depuis 1595, depuis Barentz, toutes les expéditions qui ont tenté de s'élever par la première, et elles sont nombreuses, ont été sans exception refoulées par les masses de glaces polaires dérivant constamment au Sud.

«A ce point que pas une seule n'a pu dépasser 80°.

—C'est parfaitement exact, car dans les années les plus favorables, c'est à peine si l'on a pu gagner cent milles au Nord.

—Donc, en dépit de l'engouement des géographes et des voyageurs allemands, dont mon patriotisme ne m'empêche pas de proclamer les mérites, cette route, à mon avis, doit être abandonnée.

«D'autant plus qu'elle ne laisse aucun espoir d'explorer une aire étendue, et que, en toutes circonstances, les découvertes accessoires en géologie, en botanique, en ethnologie, en géodésie ne sauraient être opérées.

«Voyez-vous, docteur, les faits sont là!

«Pensez donc que depuis cent vingt ans, les Russes, les Suédois, les Hollandais et les Anglais se sont heurtés constamment à une difficulté matérielle ne laissant pour ainsi dire aucun espoir.

«Jugez-en plutôt.

«En 1764, Vassili Tchitchakoff est brutalement arrêté par les glaces par 80° 26′. En 1773, les Anglais Phipps et Lutwidge, ayant à bord un volontaire qui devint notre ennemi acharné, Nelson, atteignirent 80° 30′. Puis, ce fut Buchan qui en 1818 arrive à 80°... Clavering et Sabine, immobilisés comme Phipps et Lutwidge à 80° 30′... Parry, incapable, en 1829, de dépasser 79° 33′.

«Exceptionnellement, les Suédois atteignent en 1868 la latitude 81° 42′. Mais cette même année, l'Allemand Karl Koldeway, commandant la Germania, s'arrête à 81° 5′, et en 1870 est pris dans les glaces par 77° 1′.

«Vous citerai-je enfin Leigh-Smith arrivant en 1871 à 81° 24′, alors que Scoresby, en 1806, montait à 81° 30′? Et l'échec du lieutenant suédois Palander... et celui plus récent de Leigh-Smith, qui par trois fois lutte en désespéré pour revenir vaincu?... Et cette terrible campagne du Tégetthoff commandé par des hommes comme le capitaine autrichien Weyprecht et l'intrépide lieutenant Payer! Un désastre, docteur... un désastre qui se termine par la perte du navire, sans autre résultat que de pouvoir dresser un cairn par 79° 61′.

«Donc, impossibilité reconnue, du moins jusqu'à présent, de s'élever plus haut que les Suédois en 1871.

—Cet historique est singulièrement éloquent, répond le docteur, et je comprends que vous n'ayez pas hésité...

—A choisir l'autre voie.

«Par le détroit de Smith, on a du moins la presque assurance d'atteindre les Eaux du Nord, impitoyablement barrées du côté du Spitzberg.

«C'est là un immense avantage, puisqu'on peut toujours ainsi s'élever de plusieurs degrés au Nord.

«Je ne vous ferai pas l'énumération des expéditions polaires entreprises de ce côté.

«Nous aurons occasion d'en parler au fur et à mesure que nous avancerons.

«Je vous dirai seulement comment je compte procéder, sauf modifications, suivant les exigences du moment.

«Vous savez que l'Eau du Nord s'étend, depuis la baie de Pond sur la côte occidentale, et s'en va vers le Nord-Ouest jusqu'au cap York.

—Parfaitement, capitaine, et les variations de ces eaux libres sont insignifiantes.

—Vous savez également qu'il y a, pour atteindre l'Eau du Nord, trois routes à travers la Glace du Milieu qui la borde au Midi.

«La première est celle que les baleiniers ont appelée le Passage du Nord. Il longe la côte du Groenland, et c'est, dit-on, le plus sûr.

«La seconde passe se trouve au centre de la baie, dans la masse en dérive. On l'appelle pour cette raison le Passage du Milieu. On ne doit le tenter que plus tard, quand on peut raisonnablement croire que les glaces de la baie de Melville sont brisées. La troisième enfin, appelée Passage du Sud, est le long de la côte Ouest de la baie de Baffin. On ne peut la franchir que plus tard encore, vers la fin de l'été, ou quand les vents du Sud ont longtemps soufflé.

«Puisque le Passage du Nord est plus sûr, je l'ai choisi, bien qu'il semble plus long, pour des voiliers s'entend.

«Chose indifférente pour nous qui montons un vapeur.

«Il fallait, autrefois, vingt-cinq jours pour franchir la baie de Melville, ce que fit le premier, en 1616, le vieux Baffin dans un rafiot de cinquante-cinq tonneaux.

«En 1874, la flotte à vapeur des baleiniers anglais mit deux jours.

«Comme la saison est peu avancée, peut-être serons-nous plus longtemps.

«Peu importe, d'ailleurs... l'essentiel est de passer, et nous passerons!... dussé-je user sur les packs l'éperon d'acier de la Gallia.

—Parbleu! répond le docteur qui, depuis la première attaque, ne doute plus de rien.

—Du reste, continue le capitaine, les glaces de la baie de Melville sont moins redoutables que je ne le croyais.

«Elles sont également plus légères que celles du Spitzberg où elles atteignent jusqu'à sept ou huit mètres d'épaisseur.

«Elles n'ont guère ici que deux mètres... Ce qui d'ailleurs suffit à mon ambition.

—Mais, capitaine, il me vient une idée, à propos du grand Pack du Spitzberg qui empêche les explorateurs de dépasser 80°.

—Dites, mon cher docteur.

—La route que nous suivons est la meilleure, je n'en disconviens pas; et pourtant, depuis près de soixante ans, malgré les plus vaillants efforts, on n'a même pas réussi à gagner un degré, c'est-à-dire, depuis Edouard Parry qui fut contraint de s'arrêter par 82° 45′.

—Sans doute; mais du moins les navires peuvent s'avancer beaucoup plus loin, comme le Polaris de l'Américain Hall qui, en 1871, put hiverner par 82° 16′, en un point que nul autre bâtiment n'avait jamais atteint.

«On est en droit de se demander jusqu'où fût allé, en traîneau, un homme de la trempe de Hall, quand la pusillanimité de son équipage et de son second Sydney Buddington le forcèrent à rétrograder.

«La voie du Nord n'était-elle pas ouverte aux traîneaux dont Hall appréciait si vivement les services?

«Voyez-vous, docteur, il est essentiel d'hiverner le plus loin possible dans la direction du Pôle, comme le comprit si bien sir Georges Nares qui put amener son navire, l'Alert en face le cap Sheridan, et 8′ plus loin que Hall conduisit le Polaris, c'est-à-dire par 82° 24′.

«De cette latitude élevée, le second du capitaine G. Nares, l'intrépide lieutenant Markham, put piquer en traîneau droit au Nord et arriver, le 12 mai 1876, après une marche terrible de trente-neuf jours, à 83° 20′, là où jamais voyageur n'avait posé le pied.

«C'est ce qu'avait également senti le lieutenant américain Greely dont l'expédition, si féconde en résultats de toute sorte, fut malheureusement frappée de revers affreux.

«N'ayant pas de navire à lui, Greely se fit conduire avec ses hommes et son matériel, par le vapeur Proteus, jusqu'à la baie de la Discovery, ainsi nommée en souvenir de l'hivernage du second navire de sir Georges Nares.

«Puis Greely, s'installa bravement avec son personnel par 81° 44′ pendant que le Proteus retournait en Amérique avec promesse de revenir, au bout de trois ans, chercher l'expédition.

«S'étant ainsi condamné à un exil volontaire de trente-six mois, le vaillant officier fit bâtir Fort Conger, pour les besoins de l'hivernage, et attendit patiemment la saison de 1881 pour commencer les explorations.

«Secondé par des hommes admirables, votre collègue, notre infortuné compatriote, le docteur Pavy, et surtout l'héroïque lieutenant Lockwood, et des sous-officiers de son régiment, le Signal-Corps, on peut dire qu'il accomplit des merveilles.

«C'est ainsi, notamment, que Lockwood put arriver, en traîneau, jusqu'à 83° 23′, dépassant de 3′ le lieutenant Markham, en enlevant aux Anglais une victoire si chèrement conquise sur tous leurs devanciers.

«Par malheur, Lockwood, qui n'était pas à bout de vivres et moins encore d'énergie, fut arrêté par les eaux libres.

«Là, où sir Georges Nares avait trouvé les blocs informes et monstrueux, s'étendant à perte de vue sur les flots invisibles d'une mer qu'il croyait à jamais emprisonnée, au point qu'il lui donna le nom d'océan Paléocrystique, Lockwood rencontra des passes navigables... et il n'avait que son traîneau!

«Qui peut prévoir jusqu'où il se fût avancé, s'il eût seulement disposé d'un misérable canot groenlandais!

—Il est évident qu'une pareille contradiction donne fort à penser.

«Cette région mystérieuse est véritablement féconde en surprises.

«On ne peut en effet taxer de légèreté un observateur aussi expérimenté, aussi consciencieux que le commodore anglais...

«Il a réellement constaté la présence de glaces dont la structure, le volume, la contexture indiquaient une formation très ancienne... il a cru de bonne foi qu'elles étaient là depuis des siècles, et supposé, selon toute vraisemblance, qu'elles y resteraient indéfiniment...

—Et six ans après, elles n'existaient plus!

—De telle façon que Markham et Lockwood sont immobilisés presque au même point, le premier par d'infranchissables hummocks, alors qu'il espérait trouver les eaux libres, le second par ces mêmes eaux libres, alors que, confiant dans l'affirmation de sir Georges Nares, il croyait continuer son voyage sur le champ de glace!

—Que comptez-vous faire?

—Ce double échec renferme un enseignement que je n'oublierai pas.

«J'aviserai en temps opportun, et je m'arrangerai, vous pouvez m'en croire, de façon à passer là où l'Anglais et l'Américain ont dû rétrograder.

«Vous verrez cela, docteur, ou la glace polaire sera mon tombeau.»

[VII]

La goélette arrêtée par les glaces.—Une idée du capitaine.—Beaucoup d'efforts et un peu de dynamite.—Formidable explosion.—Voie libre.—Est-ce un homme, est-ce un ours?—Trois ours et un homme.—Poursuite.—Manqué!—Où le docteur trouve son maître et n'est pas jaloux.—Les exploits d'un cuisinier.—Digne de son illustre homonyme le grand Tartarin.—Montagne de viande fraîche.

«Sapristi! la baie de Melville se défend.

—Sûr, qu'elle se défend, monsieur le docteur, opine gravement le maître d'équipage.

—Ma parole! nous sommes bloqués.

—Faudrait voir.

—Cela me semble vu... tout à fait vu.

«Depuis vingt-quatre heures le froid a repris brusquement, les chenaux sont refermés, les floes sont soudés les uns aux autres et pas moyen de les attaquer à coups d'éperon, puisque la goélette, immobile comme une bouée, ne peut ni avancer ni reculer.»

Le vieux baleinier, toujours très calme se hausse au-dessus de la lisse, regarde au loin le morne champ de glace, la main en avant, au-dessus des sourcils, et semble humer l'air comme un chien de chasse.

«Eh bien! maître Guénic, interrompt le docteur agacé de ce long silence.

—Dame! monsieur le docteur, cela fait vingt-quatre heures de perdues, et c'est tant pis pour le capitaine, vu qu'il est pressé.

—Voilà tout ce que vous trouvez à dire?

—C'est-y la peine de se déralinguer la fressure pour une chose que ni vent, ni marée, ni vapeur, ni soleil ne peuvent empêcher.

«Le capitaine a voulu passer un peu trop tôt, c'est vrai.

«Mais, il est le maître.

«D'ailleurs, y avait chance.

—Et maintenant?

—Y a toujours chance.

«Quelques heures de vent du sud, un peu de soleil, et tout ce mauvais pavage s'en ira en dérive.

—Et s'il n'y a ni vent du sud, ni soleil?

—M'est avis que faudra patienter.

«A moins que le capitaine n'ait une idée.

«Il est le capitaine.

—Mon brave Guénic vous êtes exaspérant, avec votre sang-froid.

—Vous savez bien, monsieur le docteur, que le sang-froid, c'est la vertu du marin, vous qu'êtes un fin matelot de la flotte de Terre-Neuve.

—Mais, à Terre-Neuve, il s'agit simplement de pièces de cent sous représentées par des morues.

«Peu importe d'arriver un peu plus tôt, un peu plus tard... le chargement se complète toujours.

«Tandis qu'ici, nous luttons pour la gloire... l'honneur du pavillon est en jeu.

«Une semaine de retard peut amener une catastrophe irréparable.

—Euh!... moi et les autres, nous sommes prêts à risquer nos os pour les couleurs.

«Mais, voyez-vous, la glace est toujours la glace.

—Vous voulez dire qu'elle existe pour nous comme pour notre concurrent.

«Et s'il trouve une passe libre, lui!

—Ça ne me paraît guère possible.

«Et puis, ce n'est jamais qu'un Allemand, et le capitaine doit avoir son idée.

«Voilà!

«... Tiens!... pas possible!...

«Ah! malheur!

—Qu'y a-t-il encore, bon Dieu!

—Causons bas, monsieur le docteur.

«Y a que nous dérivons.

—Ah!... Nous avançons en arrière!

«Eh bien! c'est du propre!

«Je cours, avertir le capitaine.

—Pas besoin, allez!

«Sûr qu'y sait la chose, et qu'il a son idée.

—Tu as raison, mon vieux Guénic, interrompt une voix bien connue et je vais la mettre, sans tarder, à exécution.

—Je m'en doutais bien, allez, capitaine, dit avec une déférence affectueuse le maître en chavirant lestement, par-dessus bord, le paquet de tabac dont il exprime le jus avec sensualité.

—Quant à vous, docteur, répond l'officier, je vais vous faire assister à un feu d'artifice comme vous n'en avez jamais vu.

«Une brute d'obstacle matériel m'arrêterait!...

«Sangdieu! Je ne serais plus moi!

«Allons, Guénic, en haut le monde, et leste!»

Le maître porte aussitôt à ses lèvres son sifflet d'argent, en tire des sons aigus, fignolés de trilles et de roulades qui font accourir au pied du mât de misaine l'équipage tout entier.

«Le charpentier! dit brièvement le capitaine.

—Présent! répond Jean Itourria le second Basque, compatriote du pilote des glaces.

—Descends avec quatre hommes au magasin et apporte douze tarières... les plus grandes.

«C'est compris?

—Oui, capitaine.

—Guénic, un falot.

—Oui, capitaine.

—Va m'attendre au panneau de la soute aux poudres et emmène avec toi l'armurier, Castelnau, et ton matelot Le Guern.

—Oui, capitaine.»

L'officier rentre dans son appartement et revient presque aussitôt portant une clef, celle de la soute probablement.

Tous quatre enfilent l'escalier de l'arrière, s'arrêtent devant une petite porte que le capitaine ouvre lestement, et pénètrent dans un réduit assez vaste, où sont rangées symétriquement une infinité de caisses fermées avec des boulons.

Le capitaine en choisit deux marqués d'un D majuscule, les fait enlever aux matelots et ajouta:

«Portez cela sur le pont et en douceur, garçons.»

Par les soins du charpentier, les tarières sont déjà rangées au pied du mât.

Avec une clef anglaise, l'armurier déboulonne les caisses qui apparaissent doublées de cuivre à l'intérieur, avec une lame obturatrice en caoutchouc entre le couvercle et les bords.

Chacune renferme une centaine de cylindres en gros papier verni, longs de vingt-cinq centimètres et portant à peu près cinq centimètres de diamètre. Puis, une fine cordelette noirâtre lovée sur elle-même, comme un brin de filin, et une petite boîte contenant des étoupilles analogues à celles dont se servent les artilleurs.

C'est tout.

Le capitaine ajoute, s'adressant à l'armurier:

«Ces cartouches renferment chacune cent cinquante grammes de dynamite.

«La charge est suffisante pour briser la glace dont l'épaisseur ne dépasse pas deux mètres.

—Certainement, capitaine.

«Les carriers de la forêt de Fontainebleau font éclater, avec des cartouches de même dimension, des blocs de grès non moins épais.

—Et tu sais la manière de les mettre en état de faire explosion.

—Oui, capitaine.

«Comme la dynamite ne produit son effet détonant que si elle est enflammée par une étoupille, il suffit de percer, dans le sens de la longueur, la cartouche avec un poinçon, et de glisser dans le trou l'étoupille munie d'un bout de cordon Bickford.

—Bien!

«Tu sais également charger un trou de mine.

—Oui, capitaine.

«Les fragments de glace pilée amenés par les tarières, fourniront d'excellents matériaux.

«Il est très facile, d'autre part, de calculer la longueur que doit avoir le cordon Bickford pour provoquer l'explosion dans un temps plus ou moins long, et à volonté.

—A merveille!

«Et maintenant, que chacun se tienne paré pour m'accompagner.

«Guénic, fais descendre sur la glace les outils et les deux caisses.

Le capitaine se rendit à la machine et appela Fritz Hermann, le maître mécanicien.

—Fritz, lui dit-il, tu vas chauffer et atteindre le maximum de pression.

«Tu as trois heures pour cela.

«J'ai besoin de tout le monde, tu garderas avec toi un seul chauffeur.

—Bien, capitaine! je serai paré dans trois heures.»

D'Ambrieux remonta sur le pont, donna l'ordre au second de rester à bord avec un timonier, puis commanda:

«Tout le monde sur la glace!

«Vous nous accompagnez, n'est-ce pas, docteur?»

Puis, il descendit le dernier, prit la tête de la petite troupe composée de quatorze hommes portant, les uns les tarières, les autres les caisses de cartouches et se mit en marche vers le nord en comptant ses pas.

Quand il eut ainsi parcouru mille mètres il s'arrêta et dit aux marins:

«Espacez-vous de dix en dix mètres, dans la direction du navire, et creusez dans la glace chacun un trou avec votre tarière.

«Ne dépassez pas en profondeur cinquante centimètres.

«Et du leste, garçons! car le temps presse; il y aura double ration une fois la besogne terminée.»

Sans plus tarder, les matelots s'alignent au pas gymnastique et attaquent l'énorme couche de glace avec tant d'adresse et de vigueur qu'en douze minutes, montre en main, les dix trous sont creusés à la profondeur voulue.

«A ton tour, dit le capitaine à l'armurier qui, pendant ce temps, a garni d'étoupilles un certain nombre de cartouches.

—Je vous prierai, capitaine, de m'indiquer combien de temps doit s'écouler entre l'inflammation de la mèche et l'explosion?

—Une demi-heure.

—Alors, il faut une brasse de cordon, répond l'armurier, en déroulant la petite ficelle noirâtre.»

Puis il la tronçonne en longueurs égales, pendant que le capitaine s'entretient à voix basse avec Guénic.

—C'est compris, n'est-ce pas?

—Compris, oui, capitaine.

«C'est égal, vous avez là une crâne idée, termine le maître avec la respectueuse familiarité des vieux serviteurs.»

Castelnau ayant ainsi fractionné le cordon Bickford, introduit dans le premier trou une cartouche, le remplit avec de la glace pulvérisée par la tarière, la tasse du pied et allonge le même cordon qui apparaît, comme un morceau de fil téléphonique.

«C'est très bien, observe le capitaine satisfait, tu n'as plus qu'à continuer.»

Le forage est poussé activement, mais, au lieu d'opérer en suivant la direction occupée par les dix premiers trous de mine s'étendant sur une longueur de cent mètres, les matelots se sont portés à dix mètres sur la gauche.

Puis, une nouvelle ligne de cent mètres étant ainsi minée, ils reviennent sur la droite, dans le prolongement de la première.

On comprend sans peine le but de cette disposition intelligente.

D'Ambrieux ne voulant rien laisser au hasard, s'est dit avec raison, que l'explosion d'une série de pétards exposés sur une seule ligne pourrait disloquer un espace insuffisant.

Aussi a-t-il pris soin de l'interrompre tous les cent mètres et de la doubler, en quelque sorte, en lui donnant la disposition d'un créneau.

Il est à supposer que tout en économisant la main-d'œuvre et la substance explosive, il aura le même résultat que si les deux lignes étaient continues dans toute leur étendue.

Cependant le travail poussé avec une énergie fiévreuse touche à sa fin.

Les derniers trous de mine, par conséquent les plus rapprochés du navire, sont chargés.

La Gallia, immobile comme dans un dock et flottant toujours, halète sur place et dégage d'énormes tourbillons de fumée noire. Le sifflet de la machine pousse un hurlement prolongé, Fritz est prêt.

Le capitaine envoie chercher à bord un long bout d'amarre goudronnée, le fait couper en dix morceaux. Chaque matelot reçoit un de ces morceaux, l'enflamme, et va se placer à chacune des sections de la ligne représentant un groupe de dix trous de mine répartis sur une longueur de cent mètres.

Le second, attentif à cette évolution, constate que tout le monde est à son poste et transmet un ordre au mécanicien par le télégraphe de la machine.

Pour la seconde fois, le sifflet se met à mugir. Les hommes, disséminés sur la glace, prévenus par ce signal, allument, avec un ensemble parfait, et tout en courant, chacun dix bouts de cordon.

Dix minutes après, les plus éloignés ont rallié le navire agité de sourdes trépidations.

Puis, tous ces braves matelots un peu essoufflés de cette course succédant à un travail auquel ils ne sont pas habitués, savourent le nectar versé par M. Dumas, et comptent les minutes.

Bien que nul ne doute parmi eux du succès, ils sont anxieux, énervés. Les loustics eux-mêmes ne songent guère à plaisanter. On sent, du reste, qu'en pareil moment, une facétie raterait comme un pétard mouillé.

Un quart d'heure s'écoule, et l'on n'entend d'autre bruit que celui de la vapeur fusant sous les soupapes.

On compte presque les secondes! et quinze paires d'yeux rivés sur la surface bleuâtre s'hypnotisent dans une fixité inquiète.

Soudain, à un kilomètre de la Gallia, surgit un long jet de vapeur blanchâtre qui s'élève à plus de dix mètres, et brusquement s'arrondit en coupole au sommet. Bien avant que le bruit de la détonation soit parvenu à la goélette, un second faisceau de fumée jaillit de la lourde carapace qui recouvre les eaux, puis un troisième, et tout à coup, l'explosion simultanée de toutes les mines.

Un coup sourd, étouffé, pas très intense retentit avec un tel ensemble, que l'on dirait un feu de peloton exécuté par des soldats d'élite.

Puis, sous le nuage qui flotte à cinq ou six mètres, on perçoit l'irrésistible poussée de débris informes, arrachés, broyés, effondrés. Tout craque, tout gémit, tout se disloque aussi loin que la vue peut s'étendre. Des pans entiers, soulevés par une de leurs extrémités, se dressent à pic, oscillent et retombent au milieu de cascades qui roulent, grossissent, et accourent vers le navire.

Encore une fois vainqueurs de l'inerte résistance des forces de la nature, les matelots poussent un long cri d'enthousiasme auquel succède un ronflement bien connu.

Au commandement du chef, l'hélice, captive depuis plus de trente-six heures, se met à tourbillonner avec rage, et la Gallia, mettant le cap sur la déchirure, s'élance au milieu des eaux libres, balayant comme des fétus, sous sa puissante étrave, les glaçons en dérive.

Très fiers de leur exploit, heureux de cette victoire sur la banquise, l'ennemi qu'ils détestaient déjà, les marins n'en peuvent croire leurs yeux, à mesure qu'ils avancent, tant le spectacle de cette destruction est complet, effrayant.

Eh quoi! un semblable anéantissement est l'œuvre de trente livres de dynamite!

Mais ce n'est pas tout. Le capitaine comptait sur une passe de dix ou douze mètres; et par endroits, elle en mesure cinquante. En outre, ce choc effroyable, cette poussée qui, à l'inverse de celle produite par la poudre, s'opère de haut en bas, s'est fait sentir on ne sait à quelle profondeur.

La preuve, c'est qu'on aperçoit, à droite et à gauche, des phoques assommés, foudroyés, immobiles, le ventre en l'air, avec une infinité de poissons de toute grosseur, de toute espèce.

Ne craignant plus d'être emprisonnés, confiant d'ailleurs dans les ressources de son arsenal, le capitaine ordonne de stopper un moment, afin de faire hisser à bord quelques-unes des victimes, et procurer à ses hommes des vivres frais.

Dix minutes suffisent à une pêche réellement miraculeuse, puis la goélette reprend son envolée vers les eaux libres, et accompagnée des craquements retentissant de la glace disloquée jusqu'à une distance qu'on ne peut apprécier.

C'est au point que, le choc se répercutant ainsi de proche en proche, on voit parfois les glaciers de la côte osciller, puis s'effondrer et détacher d'immenses glaçons qui se mettent à dériver en tournoyant.

Déjà le chenal improvisé par la seule volonté de l'intrépide officier était franchi. Quelques heures encore de navigation sans entraves, et la baie de Melville serait traversée.

Le capitaine allait donner l'ordre d'obliquer un peu à l'ouest, quand les gestes et les cris d'un petit groupe de matelots debout à l'avant, attirèrent son attention.

«Je te dis que c'est un ours.

—Je t'assure que c'est un homme.

—Peuh! dans ce pays cite! répliqua un organe bas-normand, ils sont habillés pareil au même.

—Mais, il y en a trois, d'ours... un gros et deux petits.

«Preuve qu'y sont blancs... autant dire jaune-soufre.

—Et que l'homme est marron.

—Et qu'y s'ensauve comme un quéqu'un qu'aurait le feu quelque part.

—Sûr qu'y vont lui manger ses aloyaux!

—Il n'a qu'à les faire monter à l'arbre, s'écrie Plume-au-Vent.

—Tu blagues, toi, Parisien! reprend le Normand, t'as pourtant un bon cœur, à preuve que t'as évu celui de me retirer de la grand'tasse, là ousque je buvais mon dernier coup.

—Parlons pas de ça, Guignard... d'abord t'es mon matelot.

—Eh!... eh!... s'écrient les marins, pas bête, l'homme!

«Y jette à l'ours son suroît en fourrure.

—... Pour gagner du temps!

—Et l'ours batifole avec le paletot.

—Oui, mais ça ne va pas durer longtemps.»

Le fugitif—c'est bien réellement un homme auquel donne la chasse un ours blanc monstrueux—détale à fond de train, en semant sur la glace quelques pièces de son habillement.

Mais le féroce plantigrade, talonné par la faim, ne se laisse plus prendre à cette ruse. Il galope avec cette allure si lourde en apparence, mais tellement rapide en fait, qu'elle peut égaler la vitesse d'un cheval.

L'homme auquel une terreur bien légitime semble donner des ailes, s'approche visiblement du navire. Mais il se trouve encore éloigné de quatre cents mètres, et l'ours gagne de plus en plus.

—Il faut à tout prix sauver ce malheureux, dit le capitaine.

—Stop!

«Parez la baleinière!

«Cinq hommes de bonne volonté!»

Le docteur et le lieutenant sont accourus, armés chacun d'une carabine à deux coups.

Les matelots se présentent en groupe, réclamant tous le périlleux honneur de combattre le monstre.

Un cri d'horreur échappe aux moins impressionnables. Le fugitif a glissé, puis s'est abattu lourdement. L'ours n'est plus qu'à deux pas de lui.

Un coup de feu retentit, et la balle frappant à un mètre de l'animal, fait voler un éclat de glace.

L'ours, un moment effrayé par le choc et le sifflement du projectile, s'arrête et regarde avec inquiétude le navire.

Ce répit, si court qu'il soit, permet à l'homme de se relever et de reprendre sa course, mais en zigzag.

Un second coup de feu se fait entendre, mais sans plus de résultat.

«Maladroit!» s'écrie le docteur tout dépité, en glissant deux cartouches métalliques dans le tonnerre de son arme encore fumante.

Le lieutenant fait feu à son tour et manque la bête qui semble invulnérable.

«Cent francs à qui l'abat,» dit le capitaine.

Castelnau arrivait portant de chaque main une carabine toute chargée.

Dumas le cuisinier, son tablier blanc relevé d'un bord, en triangle, comme un foc, l'arrête au passage.

«Donne-moi ça, petit, dit-il à l'armurier, et je veux toute ma vie manger de la cuisine au beurre si je ne gagne pas la prime.»

Avec une aisance parfaite, il saisit une carabine, la porte à l'épaule, met en joue et s'adressant au docteur avec sa familiarité provençale:

«Trois cents mètres... plein guidon, n'est-ce pas monsieur le dôtur?

—Plein guidon! et tâchez de faire mieux que moi.

—Eh!... zou!»

Il ajuste trois secondes à peine et presse doucement la détente.

Paf!... pîîî... îcth!... il semble qu'on suive le sillage de la balle qui s'éloigne en sifflant.

Et soudain, l'ours fait un bond énorme, se dresse convulsivement sur les pieds de derrière, oscille et s'écroule sur le dos en gigotant.

Soudain, l'ours fait un bond énorme...

«Tonnerre de Brest!... un mathurin de Lorient n'eût pas mieux fait, s'écrie Guénic n'en pouvant croire ses yeux.

—Eh, millé dioux! il y en a encore deux autres, s'écrie le Provençal.

«Les petits... les mouçerons...

«Ce que ze vais t'éçeniller ces vermines!»

M. Dumas, superbe comme un capitan, la barbe hirsute, l'œil allumé, reçoit une cartouche, charge le canon droit de sa carabine, et avec le sang-froid d'un chasseur qui fusille des perdreaux, fait feu, deux fois coup sur coup.

Les deux oursons qui se sont arrêtés près du cadavre de leur mère, tressautent brusquement, et chose à peine croyable qui stupéfie littéralement l'équipage, tombent, foudroyés!

«Coup double! dit avec son large rire le cuisinier.

«Ce n'était pas plus difficile que ça!

—Sacrebleu! mon garçon, quel joli tireur vous faites!

—Oh! monsieur le dôtur, répond modestement Dumas, tout le monde pourrait en faire autant à Beaucaire.

«Seulement, on n'y trouve zénéralement pas d'ours.

—Très bien, Dumas, très bien! interrompt le capitaine.

«Je ne te connaissais pas ce talent, et puisque tu aimes la chasse, tu auras plus tard occasion de satisfaire ton goût.»

L'homme ainsi miraculeusement sauvé s'était avancé jusqu'au bord du chenal où venait de stopper la Gallia.

La baleinière, armée au moment où l'habile tireur accomplissait son exploit, abordait en deux coups de rame au glaçon au milieu duquel les trois ours frissonnaient leur agonie.

Sur un signe du patron, le malheureux à demi nu, tout grelottant, prenait place dans l'embarcation, pendant que deux matelots munis de grelins, allaient crocher les plantigrades pour les haler sur le pack.

Mais une difficulté se présente tout d'abord. L'ourse est tellement pesante, qu'on ne peut la mouvoir. Il faut un palan!

«Tron de l'air! monsieur le dôtur, c'est donc une bestiole conséquente? demande à son interlocuteur le Provençal.

—Le diable soit de votre bestiole!

«Mais, mon garçon, ça pèse au moins cinq cents kilos!

—Bagasse! monsieur... et moi qui n'ai zamais çassé que la grive et l'ortolan.

—Eh bien! ça vous a joliment fait la main.

«Ma foi, vous êtes digne de rivaliser avec le héros de Tarascon.

«Le grand... l'illustre Tartarin, votre homonyme.

—Faites excuse, monsieur le dôtur, mais je suis né natif de Beaucaire et zamais ze n'ai mis le pied à Tarascon.

«Ze ne sais pas qui est ce monsieur Tartareïn, dont ce mouçeron de Parisien m'a donné le surnom, et qu'il m'appelait chasseur de casquettes...

—Je vous ferai connaître ce héros dont un de nos plus illustres écrivains, votre compatriote, M. Daudet, a écrit les aventures extraordinaires, mais authentiques!

«Le livre est dans la bibliothèque, vous le dégusterez pendant l'hivernage.

«Et maintenant, comme à un tireur de votre force il faut une arme digne de lui, je suis heureux de vous offrir cette excellente carabine anglaise de Dougall.

—Mais, monsieur... je ne veux pas vous priver de...

—J'en ai une autre toute pareille.

«Allons ne faites pas la petite bouche... acceptez!...

«Sur ce, mon brave, allons voir vos victimes que l'on hisse en ce moment à bord.

«Nous ferons l'autopsie ensemble.»

[VIII]

Histoire d'Oûgiouk.—Comment on déshabille un ours polaire.—Capacité d'un estomac groenlandais.—Un amateur de tripes.—Symphonie de blanc et de bleu.—La tempête.—Déviations de la boussole.—A Port-Foulque.—Forêts en miniature.—A terre.—Tentative malheureuse d'un cocher improvisé.—Des effets d'une morue sèche sur un attelage récalcitrant.—Un ours blessé.

Le docteur n'avait point exagéré le poids réellement surprenant du monstre si proprement dépêché par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la Gallia.

La femelle pesait cinq cent cinquante kilogrammes, et les oursons chacun trois cents.

Une véritable montagne de victuailles, et trois fourrures splendides qui furent préparées ultérieurement d'après le procédé groenlandais, par le nouveau passager, désormais en sûreté à bord, grâce au tour d'adresse exécuté par monsieur Dumas.

Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents, à la pensée du danger auquel il a miraculeusement échappé, raconte son histoire.

Oh! très sommairement. Car, en sa qualité d'Esquimau pur sang, de nomade errant sur le désert de glace, il possède un vocabulaire des plus restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochés de bric et de broc, en fréquentant les baleiniers.

Quelques matelots de la Gallia sont eux-mêmes nantis d'un nombre égal d'expressions groenlandaises.

Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volonté, on finit par s'entendre.

L'homme était le chef d'un petit clan anéanti l'année précédente par la variole. Ainsi réduit à une épouvantable solitude, il avait hiverné sur la côte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, réduit à manger ses chiens, il cherchait à rallier Upernavik, au moment où la goélette franchissant la baie de Melville se trouvait arrêtée par les glaces.

L'apparition du navire modifia aussitôt ses intentions. Le prenant pour un baleinier, il résolut de venir offrir au capitaine ses services, ou tout au moins de lui demander assistance. Il se mit en marche sur le floe, mais, tout en cheminant, fut éventé de loin par une famille d'ours blancs qui lui donnèrent la chasse.

Telle fut à peu près la substance du récit, nécessairement fort incomplet, que fit à ses sauveurs le Groenlandais Oûgiouk, c'est-à-dire le Grand-Phoque, dont le nom revint à satiété, pendant la narration.

Il termina en disant qu'il avait faim, qu'il avait soif, et ne savait que devenir. Les capitaines blancs en général étant des pères pour les Esquimaux, le capitaine de la goélette était son père, à lui, Oûgiouk. Il ne pouvait, par conséquent, le laisser dans la détresse. Bref un petit boniment point maladroit, et rendu intéressant par la bonne figure sympathique et la situation cruelle du postulant.

Bien que d'Ambrieux eût résolu en principe de n'adjoindre à son œuvre que des éléments exclusivement français, l'humanité lui faisait un devoir de garder à bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible également de le renvoyer à Upernavik avec un traîneau, des vivres et des chiens, le nombre de ces auxiliaires à quatre pattes étant à peine suffisant.

Donc, Oûgiouk restera sur la goélette en qualité de passager.

Enfin rassuré sur les éventualités du lendemain, se croyant matelot pour tout de bon, passablement excité par une rasade copieuse qui l'a fortement allumé en éteignant sa soif, le Grand-Phoque devient étonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un à un les marins, veut savoir leur nom, court visiter les chiens et les fait aboyer avec fureur, en leur jetant des syllabes gutturales, et finalement revient près des trois ours.

Cet amas de chair fraîche l'attire, le fascine d'autant plus qu'il est à jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allécher outre mesure.

Ses petits yeux bridés scintillent comme des diamants noirs, sa bouche palissadée de défenses à rendre jaloux un morse, s'entre-bâille jusqu'à ses oreilles, et ses joues, de la nuance d'une vieille casserole graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui sépare le nez du menton se ferme, dans le mouvement rythmique d'une mastication imaginaire.

Dumas s'est emparé de l'ourse, et armé du grand couteau professionnel, détache par principes la peau du colosse.

Mais les principes du maître-coq ne sont pas ceux de l'homme des glaces qui proteste avec véhémence, et finalement enlève des mains de son sauveur le vaste tranche-lard.

Avec une adresse merveilleuse et une célérité inouïe, ma foi, ce petit homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissèque, écorche, décolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est déshabillé en un tour de main.

A présent, la curée.

C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit à ouvrir l'abdomen et à faire surgir de la cavité béante, un véritable monceau d'entrailles fumantes.

Oûgiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus bord au grand scandale du cuisinier.

«Laissez-le faire, interrompt le docteur.

«Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est très malsain.

«On peut même être empoisonné si on a l'imprudence d'en manger.

«Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en abstenir en toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.»

Les viscères de l'ours sont absolument vides. Preuve que depuis longtemps l'animal était soumis à un jeûne rigoureux.

La constatation de ce fait amène un vaste rire sur la face camuse du Groenlandais. Sans perdre un moment, il tranche au niveau de l'orifice inférieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tête et de cou.

La bouche est pleine et les bajoues gonflées comme celles d'un singe dévalisant un verger.

Ne pouvant plus, sous peine d'asphyxie, introduire un atome de substance, Oûgiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de ses lèvres, le bout de boyau, fait un violent effort de déglutition, et le paquet franchissant l'isthme du gosier, tombe dans les profondeurs insondables d'un estomac polaire.

Puis il recommence, avec ce mouvement de va-et-vient familier aux canards, entonne une bouchée dont le volume ferait reculer un chien d'équarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pénètre dans le pharynx... et continue de plus belle.

Tant et si bien que la tripaille entière, l'estomac compris, y passa sans encombre. En tout, une dizaine de kilogrammes.

Souriant, heureux, épanoui, le brave Esquimau se frotte avec une béatitude comique le ventre, puis, se ravisant tout à coup, semble se dire:

«Mais il y a encore de la place.

«De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.»

L'épine dorsale de l'ourse est capitonnée, au niveau des reins, d'une couche de graisse jaune qui tire l'œil d'Oûgiouk.

«Allons! les dernières bouchées, les meilleures, celles qui font la joie du gastronome, celles qu'on absorbe pour le divin plaisir de la gourmandise.»

Et le Grand-Phoque arrache une pleine poignée de graisse encore tiède, emplit sa bouche, écouvillonne la charge avec ses doigts, et finit, après un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers vestiges.

Les matelots témoins de ce festin qui eût fait frémir le bon Gargantua, le grand amateur de tripes, sont littéralement confondus, sauf les baleiniers, depuis longtemps édifiés sur les capacités d'une panse groenlandaise.

Plume-au-Vent et Dumas n'en peuvent croire leurs yeux.

Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas duré plus de cinq minutes, est passé par les phases de la surprise, de l'étonnement, puis de la stupeur.

On l'entend murmurer:

«C'est pas un hôme... c'est un puits... un gouffre... un abîme...

—N'est-ce pas, hein! Dumas.

«Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour être aussi vorace.

«Et encore!

—Et c'est du monde! pécaïre!

—Ça y ressemble, tout de même.»

Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains à sa face, il ajoute:

«Dites donc, monsieur Untel, si le cœur vous en dit, je vous emmènerai après la campagne.

«Je veux vous conduire aux restaurants à trente-deux sous, là où l'on donne du pain à discrétion.

«Fiche mon billet que vous aurez du succès, et que le patron fera une de ces têtes!...»

Le digne Oûgiouk, comme s'il eût compris et apprécié l'offre du Parisien, sourit en signe d'aquiescement, lui tend sa patte huileuse, puis, avisant une place libre entre deux rouleaux de cordages, s'allonge, ferme les yeux et se met à ronfler.

Pendant cet épisode répugnant, mais authentique, la Gallia qui s'est avancée vers le Nord-Ouest, a trouvé les eaux libres et réussi enfin à franchir la baie de Melville.

Ce n'est pas à dire pour cela que la mer soit débarrassée des glaces flottantes. Mais, les floes en dérive ne sont plus soudés ensemble, leur contexture n'est plus aussi rigide, ni leurs bords aussi vifs. La débâcle est sans doute commencée un peu plus haut, car la neige est fondue en partie, et les hummocks, dont les croupes émergent des plaques horizontales, laissent suinter de minces filets d'eau.

De loin en loin apparaissent de gros icebergs dont les pointes, émoussées sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnées en grosses protubérances d'aspect débonnaire.

La glace n'a plus sa physionomie rechignée des jours froids. On la sent mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalière, se laisser pénétrer par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le désert arctique.

La mer, d'un bleu turquoise, moutonne gaiement au pied des blocs en dérive, dont la base transparaît comme un cristal sous le flot qui la désagrège. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur lequel se détachent étrangement, presque sans perspective, et avec une singulière crudité, les masses bleuâtres, çà et là plaquées de blanc mat.

Une véritable symphonie de bleu et de blanc à désespérer un peintre et à faire hurler notre public habitué à d'autres aspects, surtout à d'autres conventions.

Rien qui puisse reposer l'œil ou le distraire de cette énervante monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilité qui transforme, à chaque minute, le tableau invariablement composé des mêmes éléments, et toujours semblable à lui-même.

De temps en temps, cet étrange paysage fait de taches nacrées, mouvantes sur un fond de saphir, prend un peu d'animation. C'est une masse qui chavire brusquement dans un remous, oscille et continue à dériver avec sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se décolle et glisse dans la mer avec un petit clapotement très doux, à peine perceptible. Puis l'apparition de phoques à la figure bonasse, qui batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec béatitude leur première pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant résolument leurs hivernages du Sud, s'en vont à tire-d'aile vers le Septentrion, se posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrayés par la toux saccadée de la machine. Les canards, les oies, les eiders accourent en bandes innombrables, puis des essaims bruyants de grives d'eau, de tourne-pierres, de bruants des neiges et de canuts. Ces derniers ont même déjà quitté leur livrée grise d'hiver, pour la rutilante parure des jours d'été.

Et quand parfois, à la vue de gros nuages blancs produits par la condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons détachés glissant sur l'azur céleste, l'œil se porte involontairement sur l'azur des flots constellé de glaces dérivant languissamment, on se demande si l'on se trouve en présence d'images réelles ou si l'on n'est pas le jouet d'un mirage.

Le 8 juin, la Gallia se trouvait enfin par le travers du cap York, dont les falaises, revêtues de glaces, coupaient à une grande hauteur la ligne d'horizon.

Le soixante-quinzième parallèle venait d'être franchi, et la Gallia naviguait définitivement dans les eaux du Nord qui s'étendent depuis le cap jusqu'à l'entrée du détroit de Smith.

Le capitaine, plein d'espoir, comptait arriver en trois jours au cap Alexandre, célèbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord, où s'abrita en 1860 (par 78° 15′), son navire, le nom de Port-Foulque.

Trois degrés en trois jours, ce n'était point être exigeant, surtout si la mer conservait son calme, l'atmosphère sa sérénité. Mais, hélas! qui peut répondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure à venir, sous une latitude où les variations les plus inattendues se produisent instantanément.

A mesure qu'elle s'avance vers le Nord-Ouest, pour doubler le cap Atholl, la Gallia rencontre des glaces de plus en plus nombreuses. Une désagréable facétie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est aussi encombrée que la baie de Melville.

Peu à peu, la température, jusque-là si clémente, s'abaisse de plusieurs degrés, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromètre subit une dépression considérable.

Ne voulant pas risquer d'être pris par un grain en vue des abruptes falaises qui s'étendent jusqu'au petit détroit de Wolstenholme, le capitaine fit forcer de vapeur, quitte à heurter les icebergs, et mit résolument le cap sur les îles Carry, où il espérait trouver la mer entièrement débarrassée.

Il comptait de là se diriger vers le cap Sabine, couper le détroit de Hayes en vue des îles Henry et Bache, puis s'abriter derrière les monts Victoria et Albert, en attendant la débâcle définitive. La route minutieusement relevée, les corrections faites à la boussole pour éviter toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les précautions dictées par l'expérience, se reportait par la pensée au temps où le vieux Baffin s'en allait, à l'aventure, sur son petit navire de cinquante tonneaux, stupéfait, en approchant du détroit auquel il allait donner le nom de Smith, de voir son compas dévier de quantités incroyables. Aussi écrivait-il sur son journal: «Ce détroit, qui court au Nord de 78°, est remarquable en un point, parce que là est la plus grande variation de la boussole connue dans le monde entier. Car, par de bonnes observations, j'ai trouvé qu'elle était déviée de plus de cinq quarts ou 56° vers l'Ouest, de sorte que le Nord-Est-quart-Est est lu sur la boussole correspondant au Nord vrai du monde, et ainsi du reste.»

Et il y avait de cela plus de deux siècles et demi! (272 ans.)

Aussi, d'Ambrieux montant un navire dont il avait pu apprécier les qualités, secondé par un excellent équipage, traitait-il de misères les empêchements auxquels il se heurtait, en comparaison des difficultés écrasantes qui étaient le lot de ces intrépides chercheurs.

Cependant le vent fraîchissait de plus en plus. La goélette, forcée de marcher debout à la lame et à la brise, tanguait rudement et embarquait presque à chaque coup.

Le ciel se couvrit de nuées épaisses, et la neige se mit à tomber abondamment.

Pour comble d'ennui, l'eau embarquée se gelait presque instantanément sur le pont bientôt couvert d'une nappe unie comme un miroir, qu'il fallut recouvrir d'escarbilles.

A peine si l'on put s'élever d'un demi-degré qu'il fallut changer la route et abandonner le projet de rallier les îles Carry. Il y eût eu plus que de la témérité à continuer dans de telles conditions. Quoi qu'il pût advenir, le péril était moindre à naviguer près des falaises, hautes de quatre cents mètres, qui, du moins, abritaient en partie le navire contre les rafales.

Brusquement le temps s'éclaircit. L'ouragan balaya les nuées, et le soleil apparut radieux, dardant ses flots de lumière sur les éléments déchaînés.

Mais la furie de la tempête ne désarme pas. Le cap Parry se montre au loin, par 77°, comme l'arête monstrueuse d'un cétacé battu par les flots qui le criblent d'une averse de glaçons. Sur le front des falaises où le vent fait rage, s'élèvent d'épais tourbillons de neige qui, saisis par le mouvement giratoire des trombes, s'éparpillent comme d'impalpables duvets, avec des poudroiements diamantés.

La mer est étrange, formidable et sinistre. Tout craque, tout détone, tout mugit. Les icebergs, heurtés comme des galets, s'écrasent et disparaissent, en quelque sorte volatilisés. Là-bas, en avant du cap, une barre de rochers noirs, dépouillés de leur croûte hivernale, émergent de l'écume laiteuse qui rejaillit en colonnes de vapeurs.

La goélette, après vingt heures de lutte sans merci, doubla enfin le cap, et trouvant le détroit de Murchison débarrassé, s'y engagea lentement.

Elle passa ensuite entre les îles Herbert et Northumberland, obliqua vers le fiord de Peterhavick et continua sa navigation côtière jusqu'au cap Sanmarez, au moment où la tempête s'apaisait enfin.

Le capitaine Georges Nares, favorisé par un temps exceptionnel, avait mis seulement deux jours—du 25 au 27 juillet 1875—pour aller du cap York au cap Alexandre. Le commandant de la Gallia fut trop heureux, malgré un temps épouvantable, d'accomplir le même trajet en quatre jours.

Le lendemain, 12 juin, la goélette laisse à deux milles et demi, par tribord, l'île Sutherland, faite d'un grès très grossier profondément érodé par l'action des glaces.

Enfin voici le cap Alexandre, un superbe promontoire dont l'altitude atteint quatre cent vingt-sept mètres, et qui avec le cap Isabelle, situé sur l'autre rive, forme l'entrée du défilé connu de géographes sous le nom de détroit de Smith.

La Gallia le contourne de près, au point qu'on peut distinguer à l'œil nu la couleur fauve de ses assises, et la colonne basaltique dont il est surmonté. Elle pénètre enfin, avec des difficultés inouïes, dans le fiord de Port-Foulque où elle se trouve en sûreté.

Le navire solidement ancré sur un fond rocheux, le capitaine autorisa l'équipage à débarquer, sans oublier les chiens, qui, soustraits à la claustration, manifestèrent leur allégresse par des cabrioles et des jappements éperdus quand ils se trouvèrent sur la glace.

On retrouva tout d'abord les épaves du premier hivernage du Polaris, mêlées sans doute à celles des Etats-Unis, le schooner du docteur Hayes. Lambeaux d'étoffes, ciseaux à glace, boîtes à conserve, bouteilles, cordages, engins de pêche, feuillets de livres, etc.

Puis un peu plus loin, en remontant la rive gauche du fiord toujours encroûté de glaces, trois iglous, ou cabanes indigènes. C'est-à-dire des tanières lamentables, édifiées à la diable avec des cailloux cimentés de terre et d'eau glacée.

Preuve que des nomades fréquentent parfois ces points désolés que l'on croirait visités par les seuls représentants de la faune arctique.

Enfin, chose particulièrement intéressante au point de vue anthropologique, on rencontra, un peu plus loin sous des glaçons peut-être séculaires, arrachés par la dernière tempête, les vestiges d'anciennes stations dont il est impossible de déterminer l'âge, même très approximativement. Des quantités énormes d'ossements de rennes, de morses, de bœufs musqués, de phoques, de renards, d'ours, de lièvres, montrent l'existence d'une faune très abondante à cette époque. Tous les crânes sont brisés, tous les os longs sont éclatés, pour en extraire la cervelle et la mœlle, comme le faisaient nos ancêtres des stations préhistoriques.

Il y a aussi des squelettes d'oiseaux, par milliers, surtout de guillemots et de mouettes-bourgmestre.

Le docteur met de côté quelques-uns de ces vestiges des temps écoulés, puis, s'écartant à l'aventure, vers un petit vallon bien abrité des vents du Sud, pousse un cri de joie qui fait accourir ses compagnons.

Imaginez la plus mignonne, la plus exquise forêt en miniature composée de saules et de bouleaux nains, dont une futaie pourrait tenir à l'aise dans la boîte d'un botaniste. Des troncs gros comme des porte-plumes, des branches aussi ténues que des brins de balai, des brindilles non moins déliées que des crins, tout cela couvert de minuscules bourgeons commençant à s'ouvrir sous la tiède caresse du soleil de juin.

Pauvre petit taillis étiolé! C'est à peine s'il trouve de quoi végéter sur cette glèbe de fer, et pourtant il égaye comme d'un sourire—ce sourire résigné des déshérités—la marâtre qui lui mesure si parcimonieusement l'atome indispensable à sa vie.

Puis, à l'entour de l'embryon de forêt, des mousses vertes comme des émeraudes et quelques graminées: des Poa arctica, des glyceria arctica, des alopecurus alpinus, des épilobus roses, des potentilles des neiges, des pavots aux pétales roses, des saxifrages bleus, rouges et jaunes, un véritable parterre, dont le docteur s'appropria discrètement quelques spécimens.

Pendant ce temps, le capitaine, voulant dégourdir les chiens et les soustraire à une immobilité si préjudiciable à leur santé, avait ordonné qu'on les mît aux traîneaux.

Il désirait, en outre, juger des aptitudes de ses hommes à diriger ces attelages fantaisistes.

Plume-au-Vent, lui, en sa qualité de grand maître de la vénerie, ou plutôt, comme il s'intitulait plaisamment, de capitaine des chiens, ne doutait en aucune façon de ses propres mérites.

Ses subordonnés, du reste, le connaissaient parfaitement, et lui obéissaient, jusqu'alors, au doigt et à l'œil. Depuis leur embarquement, il avait été leur pourvoyeur, et avait pour ainsi dire vécu dans leur intimité; aussi se vantait-il, on s'en souvient, d'en faire des chiens savants.

«Eh bien, mon garçon, lui dit avec bonhomie le capitaine, montre-nous le savoir-faire de tes élèves.

«Choisis ceux auxquels tu as le plus confiance et fais-les galoper sur cette belle glace unie.»

L'attelage s'opère sans trop de difficultés, le Parisien procédant par insinuation, et offrant à chacun de ses toutous un morceau d'ours tout cru qu'il sortait de ses poches.

Le traîneau prêt à partir, le conducteur improvisé s'accroupit sur la plate-forme et fait claquer son fouet comme il a vu faire aux gens de Julianeshaab.

Aussitôt, les chiens s'éparpillent dans toutes les directions, tirent à hue, à dia, en éventail, et communiquent au véhicule un mouvement en zigzag d'un comique achevé.

«Allez!... mais allez donc, satanés cabots!» criait le Parisien vexé des rires fous de l'équipage.

Et les «satanés cabots» allaient, couraient, chacun pour son compte sans souci de l'inoffensive lanière qui claquait en pure perte.

Plume-au-Vent, très malin, s'avise alors d'un stratagème pour sauver au moins l'honneur, et clore, ne fût-ce qu'un moment, la bouche aux rieurs.

Il a encore dans sa poche une certaine quantité de viande. Vite il en lance un morceau devant la meute indocile, aussi loin qu'il peut. Naturellement, les chiens, mis d'accord par leur mutuelle avidité, s'élancent à fond de train, galopent vingt mètres, puis s'arrêtent, se gourmandent jusqu'à ce que le plus adroit ou le plus heureux ait gobé, comme une fraise, l'appât tentateur.

Puis, avec un ensemble surprenant, ils se retournent, s'assoient sur leur derrière, tournent vers leur automédon des yeux chargés de muettes prières et sollicitant une seconde ration.

«Pétard! grogne le Parisien, sentant le ridicule de la position.

«Allons, faut repiquer!»

Un autre morceau de viande obtient le même succès d'estime, et la course progresse d'une égale quantité.

Mais c'est tout. Prières, menaces, coups de lanière, tout est inutile.

Au loin, c'est-à-dire à cinquante mètres, les lazzis pleuvent dru comme grêle sur le loustic dont chacun a essuyé les brocards.

Plume-au-Vent, de plus en plus ennuyé, ne sachant à quel saint se vouer, crie, se démène de plus belle et ne réussit même pas à faire lever ses élèves gravement accroupis sur leur arrière-train.

Fort heureusement Dumas, dont l'épiderme provençal n'a pas été entamé par les plaisanteries d'antan, sauve la situation.

Dumas a une idée qu'il s'empresse de mettre au service de son camarade.

Très simple comme les idées géniales, celle du cuisinier se manifeste sous l'apparence d'une morue sèche amarrée à un bout de ligne.

Dumas accourt devant l'attelage récalcitrant, dont l'odorat est sollicité par les violents effluves de saumure qui s'exhalent de la morue.

La tentation est irrésistible. Aussitôt les chiens se dressent sur leurs pattes, et Dumas, les jugeant suffisamment excités, se met à courir. Tout naturellement ils se précipitent comme une meute qui lance à vue un sanglier. Dumas, voyant le succès de sa ruse, gagne au large en homme capable de rivaliser avec le héros dont les pieds légers ont été chantés par le divin Homère.

La morue tiraillée par la ficelle, saute et rebondit sur la neige, devant le nez des chiens de tête, leur échappant sans cesse, en raison de l'irrégularité du mouvement de translation.

Et Dumas, toujours galopant, réussit à entraîner ainsi le peloton indocile jusqu'à cinq cents mètres.

L'équipage, qui s'amuse comme un clan de demi-dieux, applaudit bruyamment.

De son côté, Plume-au-Vent ravi ne ménage à son camarade ni les éloges, ni les remerciements.

«Allons, ça va! Dumas, ça va... et raide!

«T'es un homme, toi, un vrai... ma parole!

«Mais, tu vas t'époumonner!

«Si tu montais avec moi, à présent que la carriole va son train.

—A ton idée, mon çer! Zé crois en effet que ça marçera sans embardées.»

Il s'installe près du Parisien qui brandit son fouet, le fait claquer à tour de bras, sans autre résultat d'ailleurs, que de cingler son compagnon et lui-même avec la mèche rebelle.

«Allons, bon! v'là encore la mécanique détraquée!

«Décidément, faudra que je demande au Grand-Phoque des leçons de fouet.

«Vois-tu, le fouet, n'y a que ça.

«Sans lui, rien à refrire avec ces maudites bêtes.

—Mais, nous n'allons pas rester en panne, comme sur un ponton, hein?

—Dame, faut rappliquer.

«Pétard! c'que les autres vont s'en payer à mes dépens!

—Eh! pécaïré!... qu'est-ce qui les prend donque... ces faillis cabots?

«Vont-y s'emballer, autrement!...»

Les chiens, subitement devenus inquiets, tournent le museau vers la terre, pointent les oreilles, aspirent l'air par saccades, font entendre un rauque aboi, et détalent affolés vers le navire.

«Tiens-toi bien!» crie le Parisien, en se cramponnant au traîneau.

Dumas regarde en arrière et pousse un juron carabiné à l'aspect d'un ours se traînant sur trois pattes, retombant à chaque pas, et faisant des efforts désespérés pour avancer.

«Troun de l'air!... un ours!... ah ça! il en pleut, dans ce pays!

«Troun de l'air! Un ours!».

«Eh!... il marçe à cloçe-pied!... ce qu'il a l'air claqué, le povre!

—Claqué ou pas claqué... je tiens pas à le fréquenter, tant qu'y n'sera pas devenu descente de lit.

«Hardi! les chiens... hardi!»

Les pauvres bêtes épouvantées n'ont pas besoin d'encouragement. Rappelées au sentiment de l'unité par une mutuelle terreur, elles filent d'une telle vitesse, que le traîneau arrive en deux minutes au milieu des marins qui déjà se préparent à combattre l'intrus.

[IX]

Plaie ancienne.—Le projectile.—Emotion du capitaine en reconnaissant une balle de fusil Mauser.—Fantaisie gastronomique.—Ingestion d'un gilet de flanelle.—Marque en caractères allemands.—Départ précipité.—Difficiles manœuvres.—Fatigues surhumaines.—Les docks provisoires.—Les gaietés d'un équipage courbaturé.—Venise est le pays des glaces.—Dans le canal de Kennedy.—Un pavillon flotte sur Fort-Conger!

Malgré l'état d'épuisement dans lequel se trouve l'ours polaire, le capitaine fait prendre les précautions exigées par la plus élémentaire prudence.

En un clin d'œil, hommes, chiens, véhicules sont hissés à bord.

L'ours, presque agonisant, se traîne avec des difficultés infinies. A chaque pas il tombe lourdement, grogne, se relève à demi pour s'abattre encore. Poussé par une faim atroce, il tourne vers le navire sa tête busquée, idiotement féroce, et fait claquer ses dents.

Il s'approche néanmoins, jusqu'à ce qu'une balle explosible envoyée par le docteur, qui veut prendre sa revanche de l'autre fois, lui fracasse le crâne.

La fuite des chiens, la retraite de l'équipage, l'exécution du perturbateur, tout cela n'a pas duré dix minutes.

Comme l'ours a été foudroyé, chacun redescend sur la glace, pour le voir de près, et tirer, s'il y a lieu, parti de sa dépouille.

Chose facile à constater tout d'abord, c'est son épouvantable maigreur. Il n'a littéralement que la peau et les os qui font de lamentables saillies à travers la fourrure.

«Docteur, veuillez donc, je vous prie, examiner sa blessure, et me dire à quoi vous l'attribuez,» dit le capitaine tout pensif.

La cuisse droite est le siège d'une tuméfaction intense qui occupe l'articulation de la hanche, et se traduit par une grosse protubérance. Au milieu de cette protubérance, un trou rond, du diamètre du petit doigt, d'où suinte un pus fétide collé aux longs poils jaune paille.

«C'est, à n'en pas douter, une plaie d'arme à feu, répond le docteur sans la moindre hésitation.

—Ancienne?

—Datant au plus de huit jours.

—La balle est-elle sortie?

—Pas que je sache, car je ne trouve point de contre-ouverture.

«Etant donné la direction latérale du coup de feu, je doute qu'elle soit ressortie par le trou d'entrée.

—Vous pouvez l'extraire, n'est-ce pas?

—Rien de plus facile.»

Dédaignant les instruments professionnels, ou les jugeant trop fragiles pour une telle opération, le docteur s'arme d'un couteau de matelot, désarticule d'une main exercée la cuisse, trouve le trajet fistuleux du projectile, le débride et rencontre, engagée au niveau des reins, dont l'un a été broyé, une balle très longue, de petit calibre, qu'il présente au capitaine.

Celui-ci l'examine attentivement, et pâlit.

«C'est bien!... merci, docteur, dit-il d'une voix qui cependant n'indique pas trace d'émotion.

«Je sais... ce que je voulais savoir.»

Intrigué, mais connaissant trop bien ses devoirs pour interroger son chef, le docteur, machinalement, se met en devoir d'ouvrir l'estomac de la bête; et tout en coupant la peau, les muscles et les cartilages, monologue:

«Vrai!... si je me laissais attendrir par la maigreur phénoménale de ce pirate arctique, je serais capable de le plaindre.

«En voilà un qui a dû faire carême!

«Mais rengainons notre pitié.

«Le coquin ne vaut pas mieux que les lions, les tigres, les jaguars et autres bandits ejusdem farinæ...

«On croirait volontiers que le bain perpétuel d'eau à zéro dans lequel il barbote, et les glaçons lui servant de litière aient dû rafraîchir son sang.

«Erreur! Monsieur se complaît au carnage, comme le tigre dont il a les approches sournoises et les appétits insatiables.

«Il lui faut des hécatombes de phoques, de veaux marins et de rennes sauvages... et quand il a assassiné dix fois, vingt fois sa suffisance, monsieur gaspille!...

«Tenez, capitaine, est-ce outillé pour le massacre!

«Voyez-moi ces crocs longs de quatre pouces, et ces griffes qui dépassent la bonne mesure de dix centimètres.

«Avec cela, nageant comme un requin, au point d'agripper, en plongeant, les phoques eux-mêmes...

«Et grimpeur à damer le pion à la panthère dont il possède la souplesse et l'agilité féline.

«Il faut le voir quand il escalade, on ne sait comment, des glaciers à pic pour dévaliser les nids des guillemots dont il gobe les œufs avec une sensualité gloutonne!

«Rudement armé, le gredin, pour le «struggle for life», avec sa fourrure imperméable, son blindage de graisse, sa vigueur de bison, ses ongles et ses dents.

«Sans quoi, la race en serait depuis longtemps anéantie.

«Où diable pareille énergie vitale va-t-elle se nicher!

—Celui-ci, docteur, a dû pourtant subir de rudes privations, à en juger par sa maigreur qui ne saurait être imputée, je crois, à sa seule blessure.

—Oh! capitaine, tout n'est pas roses, dans le métier d'ours polaire.

«S'il y a des jours de bombance, il y a aussi des semaines où le menu fait défaut.

«Quelque «struggle-for-lifeur» qu'on soit, on n'en est pas moins assujetti à de dures privations.

«Très souvent le gibier brille par son absence, après l'hiver, alors qu'au sortir de l'engourdissement annuel on aurait besoin d'un ordinaire soigné pour se refaire.

«Dans ce cas on vit de faim... on mange ce qu'on trouve... des carcasses dédaignées autrefois, des herbes marines, de la terre... des épaves de toute sorte, parfois les plus incohérentes.

«Il me souvient, entre autres, avoir trouvé, aux pêcheries d'Islande, un ours qui avait absorbé un soulier de matelot.

«Quant à celui-ci... je doute que son estomac ne renferme...

«Tiens!...

«Mais c'est un faux affamé... il avait mangé...»

Le docteur qui, pendant sa pittoresque monographie de l'ours blanc avait interrompu sa dissection, vient de fendre la poche stomacale.

Il retire, du bout des doigts, une chose informe, triturée, enroulée sur elle-même, une sorte de loque assez consistante et dont il est d'abord impossible de préciser la nature.

On dirait de l'étoffe.

Très intrigué, le docteur avise une flaque d'eau produite par la fonte des neiges et remplissant une petite dépression du terrain glacé.

Il déplie la loque, la met tremper, la lave soigneusement et part d'un fou rire.

«Quand je vous disais, capitaine, que la panse de ces mécréants est le réceptacle des substances les plus baroques, je ne croyais pas avoir en main la preuve de mon affirmation.

—Qu'y a-t-il, mon cher docteur?

—Capitaine, je vous le donne en mille.

—J'aime mieux jeter ma langue aux... ours, répond l'officier intrigué.

—Eh bien! vous allez avoir un nouveau témoignage de l'éclectisme professé par eux en matière d'alimentation.

«Examinez plutôt ce gilet de flanelle que je viens d'extraire, et par devant témoins, de l'appareil digestif du sire.

—Un gilet de flanelle! s'écrie le capitaine abasourdi.

—En très mauvais état, sans doute, mais avec ses boutons, et si je ne me trompe, une marque en fil rouge, très visible... tenez... là!...

«Quelque rebut abandonné par un baleinier.»

Le capitaine examine attentivement le tissu, constate la présence de deux lettres brodées au petit point et dit au docteur:

«Veuillez couper cette marque et me la donner.

«Maintenant, rentrons à bord.

«J'appareille aussitôt la machine en pression.»

Le docteur abandonne le haillon près du cadavre de l'ours, et suit l'officier qui regarde en marchant les initiales et hoche la tête.

«Tenez, dit-il au moment de se hisser par les tire-veilles, je préfère vous confier la vérité, car vous ne devez rien comprendre à ce brusque départ, quand j'avais manifesté l'intention de séjourner ici quarante-huit heures.

—Mais, capitaine, je ne vois guère en quoi la présence de cette loque puisse vous...

—M'émouvoir!... dites le mot, et vous n'exagérerez pas.

—Vous!... un homme comme vous!

—Parce que j'ai voué ma vie à une entreprise glorieuse...

—Je ne comprends plus quelle corrélation... entre l'incident qui nous occupe, et le but grandiose poursuivi par vous.

—Docteur, savez-vous l'allemand?

—Peu, mais mal!... je le confesse à ma honte.

—Assez pour le lire, cependant.

—Sans doute.

—Voyez ces deux lettres.

—Tiens!... des caractères gothiques...

«Un F et un S majuscules...

—Parfaitement.

«Et vous pouvez ajouter, des capitales allemandes...

«Vous entendez bien: allemandes!

—C'est indubitable.

«Mais, qu'est-ce que cela prouve?

—Et la balle, retirée par vous du flanc de l'ours?

—Une balle... quelconque.

—Une balle de fusil Mauser, docteur!

«Une balle allemande!

—Ah! diable... il y aurait donc des Teutons dans le voisinage?

—Un ours nous arrive blessé d'un coup de feu.

«La plaie remonte à huit jours selon vous... Le projectile qui l'a produite a été tiré par une arme prussienne, au moment où l'ours, mourant de faim, rôdait autour d'un campement.

«L'animal a saisi ce qu'il a pu trouver, un gilet de laine, et l'a englouti avec sa voracité d'affamé...

«Sur le gilet, nous trouvons des lettres allemandes.

«Calculez le chemin qu'a pu faire depuis ce temps l'animal grièvement blessé...

«Maintenant, concluez!

—Diable!

—Eh bien! voilà pourquoi cet appareillage précipité qui ressemble à une fuite...

—Oh!... à une fuite... en avant!

—Je l'entends bien ainsi.

«Tenez!... je n'ose pas aller jusqu'au fond de ma pensée.

«Pensez donc, s'il était là!... lui!...

«Si, contre toute prévision, il m'avait devancé par je ne sais quel artifice diabolique...»


Une heure après, la Gallia quittait l'abri protecteur de Port-Foulque et s'élançait intrépidement à travers la mouvante armée des glaces désarticulées par l'ouragan.

On n'aperçoit plus l'eau dissimulée sous les fragments de toute grosseur. Il semble que le navire glisse sur un fleuve charriant des pierres.

A chaque instant l'éperon d'acier fracasse les blocs errants. On ne compte plus les heurts qui produisent un roulement continu. Ou plutôt nul ne s'en préoccupe. Qu'importe! après tout, puisqu'on va de l'avant.

De Port-Foulque au cap Sabine, situé sur la rive occidentale du détroit de Smith, on compte un demi-degré environ. Cette traversée de cinquante-cinq kilomètres exige vingt heures. Un succès, pourtant, car la mer est mauvaise. C'est le 13 juin. La goélette côtoye l'île de Pim, à jamais célèbre dans les annales arctiques par le navrant épilogue de la mission Greely. Là fut le camp Clay où succombèrent, après une effroyable agonie, les Affamés du Pôle Nord, dont M. W. de Fonvielle a raconté les tortures.

Le 14, pour se tenir à l'abri des glaces qui suivent le courant, la Gallia pénètre dans la baie de Buchanan, contourne l'île Bache, et perd des heures à chercher une faille où se glisser. Quelques milles à peine sont parcourus. En six heures il faut creuser deux docks à cinq cents mètres l'un de l'autre, pour laisser passer deux icebergs qui écraseraient la Gallia comme une noisette.

Voici en quoi consiste cette opération. Le chenal mesure, supposons, cinquante mètres de largeur. A droite et à gauche, des glaces épaisses de trois ou quatre mètres. Un iceberg s'avance lentement. S'il est moins large que le chenal, la goélette peut continuer sa route en se rangeant près de la rive. S'il est d'égale dimension, il obstrue le passage tout entier. Comme il vient droit sur la goélette on ne peut ni ne doit rétrograder, on entame rapidement à la scie, à la hache et à la mine, la glace bordant le chenal. On pratique dans son épaisseur une cavité assez vaste pour permettre à la coque du vaisseau de s'y loger. Bref, un dock, un bassin analogue aux formes à radoub, dans lequel le navire attend le passage de l'iceberg.

Le 15, dix kilomètres! et l'équipage courbaturé est satisfait, quelque minime que soit ce résultat.

Le 16, le petit détroit de Hayes est franchi, et la goélette se trouve en vue de la partie méridionale de la terre de Grinnel. Des collines encapuchonnées de neige apparaissent au loin. Le rivage très abrupt se compose de grès fauves aperçus vaguement à travers les craquelures des glaces qui les recouvrent.

La journée entière est employée à la recherche d'un chenal. La route suivie douze ans avant par sir Georges Nares est totalement obstruée.

C'est là, en effet, le propre de cette navigation, d'être modifiée sans cesse, non seulement d'année en année, mais souvent de mois en mois, par le dégel, les courants, les marées ou les tempêtes qui bouleversent la région de fond en comble.

Impossible, par conséquent, de suivre la voie tracée antérieurement et relevée sur la carte par de consciencieux explorateurs.

Aussi, que de marches et de contremarches! Que de retours désespérants après une rapide envolée qui vient se briser à un cul-de-sac! Que de virages sur place, que de charges à fond sur la maudite glace qui parfois vole en éclats, et plus souvent résiste au choc de l'éperon! Que d'allées et venues de bête en cage à la recherche d'un trou pour s'insinuer!

Le chenal enfin trouvé—une vraie gorge d'enfer—la présence d'icebergs, venus on ne sait d'où, nécessite encore la désespérante improvisation des docks dans la glace fixe.

Le 17, après des labeurs écrasants, des périls inouïs et la menace perpétuelle d'être bloqué, la Gallia contourne la petite baie d'Allman, double le cap Hawks, formant la pointe Sud-Est de la baie de Dobbin.

Le capitaine, qui vient de parcourir la relation de sir Georges Nares, constate, comme le marin anglais, que la hauteur du promontoire est réellement de quatre cent vingt-sept mètres. Mais, malgré toute sa bonne volonté, il ne peut, en aucune façon, partager l'opinion de son devancier, quand celui-ci compare la lugubre pointe en vue au rocher de Gibraltar.

On croirait volontiers que ces fatigues excessives et sans cesse renaissantes affecteraient le moral de l'équipage.

Ce serait une erreur. Jamais gens n'ont été plus gais et n'ont témoigné plus d'entrain. Chacun nargue la courbature, s'ingénie à trouver un mot drôle pour caractériser la situation, ou applique une comparaison baroque à tel ou tel site, à tel ou tel incident.

On mange de bon appétit, comme il convient à des hommes qui ne marchandent pas leur peine. On ingurgite avec délices la double ration offerte chaque jour par le cambusier. On rit comme de bons Français dont la proverbiale gaîté ne désarme jamais et l'on chante à tout propos.

Plume-au-Vent, l'ancien virtuose de café-concert, se montre intarissable, à la grande joie de ses compagnons qui n'arrivent jamais à épuiser son répertoire.

Chaque fois qu'il n'est pas de quart à la machine, le petit chauffeur grimpe sur le pont, se mêle aux matelots, prend vaillamment sa part de leurs travaux—ce qu'il appelle turbiner pour son agrément—et les égaye par ses refrains ou par ses farces.

Toujours un peu mystificateur, mais mystificateur bon enfant, il monte aux plus naïfs d'invraisemblables scies dont tout le monde rit, celui qui en est l'objet prenant le premier la chose du bon côté.

Il a cessé pourtant de plaisanter Mossieu Dumas dit Tartarin, du jour où celui-ci est venu à son aide, quand il faisait si piteuse mine sur le traîneau. De même pour Constant Guignard, depuis qu'il l'a repêché.

Mais il a trouvé deux nouveaux plastrons dans Courapied dit Marche-à-Terre, et Nick dit Bigorneau, son collègue de la chaufferie.

Un échantillon de ses farces, très inoffensives, mais parfois bien amusantes, comme on va le voir.

La Gallia flotte, par hasard, sur un petit lac d'eau libre. La vue s'étend au loin sur la plaine hérissée de glaces dont les pointes scintillent sous un soleil aveuglant.

«Ouf! s'écrie le Parisien flanqué de Nick et de Courapied; en place repos!

«Paraît qu'on joue: Relâche, ou repos des banquises.

—C'est encore de la grande-opéra? demande Courapied qui adore la musique.

—Parbleu!

—Et de Paris?... dans quel théâtre!

—Dans tous les théâtres!

«Toutes fois t'et quand que tu vois collée à la porte une affiche avec ce mot: Relâche, ça veut dire qu'on joue la fameuse pièce intitulée: Relâche ou repos des banquettes...

—Mais tu viens de dire: banquises!

—C'est que, vois-tu, ici, les banquettes, c'est censément les banquises.

—Comprends pas, et toi, Nick?

—Moi, si! répond imperturbablement Nick.

—La preuve, continue le Parisien, c'est qu'y en a tant et tant, qu'on se croirait à Venise.

—Venise, interrompt Courapied; mais je me faisais l'idée que c'était un pays chaud, situé en Algère, ou à Constantinople, ou bien dans les Amériques... sais pas au juste.

—Venise, mon vieux colon, v'là ce que c'est.

Puis il se met à chanter, d'une voix très agréable, ma foi, et d'une étendue remarquable:

Ah! que Venise est belle
Et ses accents joyeux;
Son palais étincelle
Le soir de mille feux...

«Ça, Parisien, c'est tapé! s'écrie Nick.

«La suite... la suite...

—Oui, c'est tapé, riposte Courapied, têtu comme un Breton, quoique Normand.

«Mais ça dit toujours pas ous qu'est Venise.

—Voyons, continue le Parisien, avec une bonhomie narquoise, où sommes-nous, ici?

—Dans le plein pays des glaces, nom de d'là?

—Juste!

«Eh bien! mon vieux lapin, nous sommes à Venise, puisque Venise est positivement le pays des glaces

L'intermède est brusquement coupé par l'apparition d'un iceberg qui se montre en vue du cap Louis-Napoléon. La goélette recule, une fois n'est pas coutume, pour s'abriter derrière les collines de grès rouge, hautes de trois cent cinquante mètres, qui bordent la côte.

L'iceberg, un colosse, dérive lentement et vient s'arrêter au milieu de la baie de Dobbin, bouchant hermétiquement le passage suivi deux heures auparavant par la Gallia.

Le 18, le cap John-Barrow est doublé, puis le cap Norton-Shaw, qui forme la pointe méridionale de la baie de Scoresby.

La Gallia franchit le quatre-vingtième parallèle!

Elle oblique aussitôt vers l'Est pour contourner la baie de Scoresby encombrée d'un chaos de glaces qui attendent la débâcle de juillet.

Le 19, elle passe en vue du cap Collinson, puis de la baie de Richardson, et embouque résolument le canal de Kennedy.

Ce canal, qui continue le détroit de Smith, le relie, au Nord, au bassin de Hall, au niveau de la baie de Lady-Franklin, mesure environ cent kilomètres de longueur, et seulement trente à quarante mètres de largeur. Il apparaît aux yeux ravis des matelots, comme étant à peu près libre, du moins dans sa partie centrale.

Malgré l'exiguïté du canal, d'Ambrieux ne s'étonne point de cette absence de glaces fixes. Le fait, constaté jadis par Morton, le steward du docteur Kane, puis par le capitaine Nares, et plus récemment par le lieutenant Greely, s'explique aisément. Le canal de Kennedy, relativement étroit, faisant communiquer deux bassins d'une vaste étendue, est traversé par un courant très fort, où les mouvements des marées possèdent une grande intensité. On conçoit dès lors que ces mouvements de la masse totale des eaux suffisent à empêcher la glace de se prendre, sauf bien entendu aux périodes hivernales où le froid atteint −50°.

Aussi, la traversée du canal est-elle un jeu, en comparaison des difficultés terribles surmontées antérieurement par la Gallia.

A l'encontre de ses devanciers, le capitaine, jusqu'alors, n'a pas jugé à propos d'opérer, de loin en loin, sur la côte, des dépôts de vivres.

Ces dépôts, espacés sur la route probable du retour, sont destinés à subvenir aux besoins des explorateurs, au cas où, forcés d'abandonner leur navire, ils tentent, suprême ressource, de revenir à pied, sur les glaces, jusqu'aux établissements danois.

Ils sont enfouis profondément dans le sol et recouverts de glace de façon à échapper aux ours polaires. Mais on les surmonte généralement d'un cairn ou signal de pierres amoncelées régulièrement, pour bien en reconnaître l'emplacement.

Le capitaine de la Gallia, négligeant cette sage prévoyance, est-il si absolument certain de l'avenir, à moins toutefois qu'il ne veuille tenter un tour de force qui ferait reculer les plus audacieux et revenir par une autre voie?

C'est ce que l'avenir pourra seul révéler.

Le 20 juin, la goélette, voguant librement sur le canal, reconnaît au passage les étapes de Greely, alors qu'ayant abandonné son hivernage de Fort-Conger, il ralliait Camp-Clay.

C'est d'abord le cap Léopold-de-Bush, puis la baie de Karl-Ritter où s'abrita la chaloupe à vapeur Lady-Greely. Puis le cap Craycroft, que doubla la petite flottille de canots remorquée par la chaloupe.

Le 21, on est en vue du cap Baird, à l'extrémité du fiord Archer, qui forme la rive méridionale de la baie Lady-Franklin.

En face, on aperçoit la baie de la Discovery, ainsi nommée en souvenir de l'hivernage du second bâtiment de sir Georges Nares, puis la péninsule du Soleil, surmontée de pics neigeux, hauts de huit cents mètres, puis l'île Bellot, qui émerge, toute blanche, à une hauteur prodigieuse.

Au fond du havre se trouve, par 81° 44′ de latitude Nord, et 64° 45′ Ouest de Greenwich, invisible encore à pareille distance, la construction en bois élevée par les Américains, avec des madriers apportés de leur pays, et à laquelle Greely donna le nom de Fort-Conger.

D'Ambrieux fait stopper au cap Baird, descend avec quatre hommes et recherche le cairn dans lequel Greely plaça une carte des régions explorées par le lieutenant Lockwood et le docteur Pavy, ainsi que le récit abrégé de leurs travaux.

Le signal de pierres est aussitôt découvert à une faible distance de la côte. Les documents, en très bon état, ne paraissent pas avoir été touchés depuis le mois d'août 1883.

Le signal de pierres est aussitôt découvert.

Le capitaine, avant de les replacer dans leur enveloppe, ajoute sa carte, avec cette seule mention au crayon: «marin français» et la date: 21 juin 1887.

Il reconnaît ensuite la configuration de la baie, constate que, par un hasard exceptionnel, le chenal Ouest, situé entre la péninsule du Soleil et l'île Bellot se trouve libre, et soudain, l'idée de visiter Fort-Conger traverse son esprit.

L'excellente carte de sir Georges Nares sous les yeux, il fait forcer la vapeur, traverse en quelques heures la baie de Lady-Franklin, alors que le Proteus, portant la mission Greely, avait mis sept jours à aborder!

La nature hyperboréenne ménage de ces surprises à l'explorateur.

Bientôt, apparaît fort distinctement, à la lorgnette, le massif bâtiment, tout noir de goudron.

Et comme jadis, quand le docteur lui remit la balle du fusil Mauser extraite du flanc de l'ours, l'intrépide marin pâlit.

Il vient d'apercevoir, flottant au-dessus de Fort-Conger, un pavillon!

[X]

L'expédition Greely.—Déplorable parcimonie.—Seuls.—Pavillon allemand.—Le salut.—Gaule et Germanie.—Le capitaine Vogel.—Pourquoi la Germania est en avance d'une année.—Savants et industriels.—Exploration et pêche à la baleine.—En enfants perdus.—Toujours en avant!—Approvisionnement de charbon.—Traces du passage de Pregel.—Pourquoi la Gallia oblique vers l'Est.—Le tombeau du capitaine Hall.

La mémorable expédition du lieutenant américain Greely [5], très bien conçue en théorie, offre cette particularité douloureuse, que dès le début les ressources lui firent défaut.

On ne reconnaît plus les citoyens de l'Union, qui ont ordinairement le dollar facile, à la parcimonie liardeuse montrée en cette occasion par le ministère Blaine.

C'est à grand'peine, en effet, que le sénateur Conger put arracher, au vote de ses collègues, un misérable crédit de 25,000 dollars pour faire face aux frais d'une entreprise qui eût exigé cinq fois plus, au minimum.

Aussi, Greely, moins heureux que sir Georges Nares et le capitaine Hall, ne put-il disposer de deux navires comme le premier, ni même d'un seul, comme le second.

On dut se contenter de fréter un baleinier pour transporter, avec la plus stricte économie, les explorateurs et leur matériel.

Si le Congrès fut parcimonieux, l'armateur se montra franchement rapace, en exigeant, rien que pour conduire la mission de Saint-Jean de Terre-Neuve à la baie de Franklin, la somme énorme de 19,000 dollars! réduisant ainsi à 6,000 dollars les fonds nécessaires aux dépenses de toute sorte.

Si bien que Greely dut engager sa fortune personnelle pour permettre l'acquisition d'objets strictement indispensables, omettant, hélas! non seulement le confort, mais encore l'essentiel.

C'est ainsi que la mission américaine, ne possédant pas de navire pour hiverner pendant les froids terribles de la nuit polaire, dut construire le bâtiment auquel, par reconnaissance, on donna le nom du sénateur Conger.

Ainsi abandonnés à eux-mêmes en plein enfer de glace, n'ayant pas la faculté d'abréger leur exil, en cas de succès rapide ou de désastre immédiat, forcés d'attendre qu'on vînt les rapatrier après deux ou peut-être trois ans, à peine outillés, insuffisamment approvisionnés, n'est-on pas en droit de se demander quel but grandiose ils eussent pu atteindre, sans l'inconcevable incurie de leur gouvernement?

Peut-on concevoir, en effet, que ces martyrs, malgré leur pénurie, firent plus encore que sir Georges Nares, équipé comme ne le fut jamais chef de mission arctique, et surent devancer les Anglais sur la redoutable et mystérieuse voie polaire!

Quoi qu'il en soit, ils ne souffrirent pas trop, l'énergie aidant, lors des deux hivers qu'ils passèrent dans le baraquement de la baie de Lady-Franklin.

Leurs infortunes commencèrent seulement quand, confiants dans la parole donnée, incapables même de soupçonner qu'on pût négliger de leur porter assistance, ils se mirent en route à travers les glaces, pour rallier l'île de Littleton où rendez-vous avait été pris avec le steamer Proteus.

Fort-Conger, édifié avec un soin tout particulier, leur offrait, pour une année encore, un asile où ils eussent pu éviter la catastrophe de Camp-Clay.

Longue de vingt mètres, large de six, sur une hauteur de trois mètres et demi, solide comme un bloc, la maison en bois, après avoir vaillamment résisté aux assauts d'un climat implacable, pouvait tenir longtemps.

A tel point, que quand après cinq années entières la Gallia vient s'amarrer à trois encâblures, son capitaine étonné la trouve en excellent état.

Du reste, le pavillon qui flotte au mât toujours debout, montre clairement que le fort vient de servir à un nouvel hivernage, car il est matériellement impossible qu'un navire ait pu, cette année, précéder la goélette à la baie Lady-Franklin.

Ce pavillon séparé en trois bandes horizontales, une bande noire en haut, une blanche au milieu, une rouge en bas, d'Ambrieux l'a reconnu de loin.

Il porte les couleurs de la marine de commerce allemande!

Plus de doute! le capitaine de la Gallia vient de perdre la première partie!...

«Eh bien! soit... dit-il au moment où la goélette reste immobile.

«Mais à moi la revanche!... et puisse-t-elle annoncer l'autre... la grande!...

«Hissez les couleurs, et appuyez-les d'un coup de canon!»

A peine la grande enseigne est-elle déployée à la corne, que par trois fois, le pavillon allemand s'abaisse avec courtoisie.

«Ils nous narguent, murmure l'officier français, qui depuis longtemps est édifié sur la politesse teutonne.

«N'importe!

«Monsieur Vasseur, veillez à ce que le salut soit rendu conformément au code international.

«Et maintenant, meinherr Pregel, à nous deux!»

Suivi de quatre hommes et accompagné du docteur, le capitaine descendant sur la glace qui forme un quai improvisé, se dirige sans plus tarder, vers Fort-Conger.

La porte s'ouvre hospitalièrement, et un grand jeune homme blond, le nez harnaché de lunettes, de figure calme, régulière, fait quelques pas au dehors, en saluant militairement.

«Monsieur, dit-il, en excellent français, mais avec l'accent caractéristique d'outre-Rhin, je suis heureux que ma situation de premier occupant me permette de vous offrir l'hospitalité.

«Soyez le bienvenu.

—Et moi, monsieur, répond d'Ambrieux, je suis enchanté de rencontrer pareille cordialité chez un homme dans lequel je pressens un loyal concurrent.

«Vous faites partie, je le devine, de la mission arctique de M. Pregel.

—Je suis, en effet, second capitaine de la Germania, équipée pour l'exploration dont M. Pregel est le chef.

«Mon nom est Frédéric Vogel.

—Je suis le capitaine d'Ambrieux, commandant la Gallia, partie de France pour explorer les régions hyperboréennes.

«Vous savez sans doute la cause déterminante de cette expédition à laquelle je ne pensais guère il y a un peu plus d'un an.

—Notre chef ne nous en a point fait mystère.

«Il a, dès le début, annoncé que nous aurions l'honneur de nous mesurer avec des Français, sur ce redoutable champ de bataille, et vous l'avouerai-je, capitaine, l'idée de cette lutte pacifique où la gloire de nos patries respectives est en jeu, a été pour tous un stimulant irrésistible.

—Au point que vous avez vaillamment employé le temps écoulé depuis notre défi.

«Je vous en félicite, capitaine, et sans arrière-pensée.

«La lutte n'en sera que plus vive, et je ferai de mon mieux pour être digne de tels adversaires.»

Pendant cet échange de politesses, d'Ambrieux et ses hommes étaient rentrés à Fort-Conger, aménagé comme au temps de Greely, mais encombré de futailles exhalant l'odeur particulière à l'huile de baleine.

Puis la conversation continua entre les deux capitaines, toujours courtoise, mais un peu alambiquée chez l'Allemand, concise et parfaitement correcte chez le Français.

Puis la conversation continua entre les deux capitaines.

Comme le capitaine Vogel n'avait rien à cacher, il édifia volontiers d'Ambrieux sur les causes très simples qui avaient permis à la Germania de gagner une année entière.

Après avoir accepté le défi porté par l'officier français, Pregel, sachant à quel homme il avait affaire, ne perdit pas de temps.

Jouissant d'une haute et légitime considération dans le monde savant, fort bien vu à la Grande-Chancellerie, il sut mettre en œuvre et très à propos de puissantes influences, et réussit à se faire accorder un crédit considérable.

Bien muni d'argent, il se rendit sans désemparer à Bremerhaven où il savait trouver des navires baleiniers. A l'exemple de Greely, il affréta l'un d'eux, dont le capitaine était par hasard de ses amis. Ce bâtiment, un vapeur de trois cent cinquante tonneaux, était, vu la saison, complètement approvisionné, avec son équipage tout prêt. Circonstance particulièrement favorable qui permettait à Pregel d'économiser un temps si précieux, au sortir de l'hiver.

Il s'adjoignit simplement deux compagnons, des hommes sûrs, aguerris déjà par plusieurs explorations, et connus par de remarquables travaux géographiques.

Comme les baleines sont encore abondantes au bassin de Hall et au détroit de Smith, il convint, avec l'armateur, pour diminuer d'autant les frais généraux, que le vapeur, affrété pour trois ans, aurait toute liberté de faire la pêche, à condition que le prix de chaque tonne d'huile entrerait en déduction de ces frais.

Géographe et patriote, meinherr Pregel, mais aussi très pratique!

Il fit enfin changer le nom du navire pour celui de Germania, peut-être en souvenir de l'expédition de Koldeway, peut-être aussi, parce qu'il symbolisait la patrie. Imitant sans le savoir son rival qui avait personnifié dans sa goélette la pensée de la vieille Gaule.

Pregel déploya une telle activité, que tous ces préparatifs étaient achevés en trois semaines. Le 10 juin 1886, la Germania appareillait à la nuit, mystérieusement, et quittait les bouches du Weser pour une destination inconnue.

A cette époque, d'Ambrieux venait seulement d'élaborer avec les ingénieurs de la maison Normand les plans de la future Gallia!

La traversée fut rude pour la Germania qui mit près de six semaines à atteindre Fort-Conger après des difficultés infinies.

Le bâtiment fut réparé en vue de l'hivernage et largement approvisionné. Il avait été décidé, pour éviter l'encombrement à bord du baleinier, qu'une partie des matelots avec les membres de la mission et les trois équipages de chiens, passeraient la nuit arctique à Fort-Conger, et que le navire chercherait, non loin de là, une bonne station.

Pendant les mois d'août et de septembre, Pregel fit en traîneau, avec ses compagnons, une longue excursion vers le Nord, et revint enchanté des résultats.

Puis le terrible hiver boréal immobilisa jusqu'à la fin d'avril 1887 les explorateurs qui, du reste, le supportèrent à merveille.

Depuis le commencement de mai, Pregel était reparti dans une chaloupe à vapeur, avec six mois de vivres, et le baleinier, dégagé des glaces, avait commencé la pêche.

Non sans succès, d'ailleurs, puisque en six semaines il avait déjà plus qu'à moitié rempli Fort-Conger du produit de ses captures.

«Et maintenant, termina le capitaine Vogel, j'attends le deuxième retour de la Germania, qui doit, d'ici quinze jours, terminer pour cette année sa campagne de pêche.

«Elle nous prendra, moi, mes deux hommes, avec le dernier traîneau, et nous emmènera plus au Nord, aussi loin que nous pourrons atteindre.

«Nous hivernerons là où notre chef aura décidé; afin de procéder, par échelons successifs, l'an prochain et plus tard s'il en est besoin.

«Puis... au hasard des événements!... avec le secours de Dieu et pour la patrie!»

Malgré son calme apparent, d'Ambrieux n'était pas sans inquiétude en entrant à Fort-Conger. Mais ce récit qui eût pu émouvoir un homme moins vigoureusement trempé, le rasséréna tout à fait.

Il remercia le capitaine Vogel de son hospitalité, feignit de ne pas remarquer qu'il avait peut-être essayé de le décourager, et ne voulant pas être en reste de courtoisie, lui offrit une collection de journaux apportés d'Europe.

Vogel, privé de nouvelles depuis un an, accepta sans hésiter, et avec les plus vifs témoignages de gratitude, ce présent dont il appréciait toute la valeur. Et d'Ambrieux revint à bord tout rayonnant.

«Eh bien! capitaine, quelles nouvelles? dit le docteur quand il fut seul avec son chef.

«Mauvaises, n'est-ce pas?

«Mais qu'importe!

—Excellentes, au contraire; et vous me voyez enchanté de la rencontre.

«Pardieu? j'étais bien fou de me mettre ainsi martel en tête, et de regarder la partie sinon comme perdue tout à fait, du moins comme sérieusement compromise.

—Ainsi, vos inductions fournies par la balle Mauser et le gilet de provenance allemande étaient réelles.

—Absolument!

—Et vous avez revu votre rival?

—Un de ses lieutenants.

«Meinherr Pregel est en route... vers le pôle.

—Et cela ne vous inquiète pas?

—En aucune façon, quoique mon adversaire ne soit pas à dédaigner, loin de là.

—Oh! je connais, comme vous, la ténacité allemande.

—Reste à savoir comment elle sera employée.

«Jusqu'à présent la mise en œuvre des moyens d'action me rassure; car j'ai affaire à des hommes énergiques sans doute, mais suivant opiniâtrement les sentiers battus.

—Des hommes à système et à formule...

«Tant mieux! l'imprévu les déroute.

—Et moins désintéressés que nous, à coup sûr!

«Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent à capturer des baleines, pour amoindrir leurs frais généraux, au lieu d'employer à se traîner là-bas tous les atomes des forces dépensées!

«Ils songent au retour, assurent leur retraite, économisent l'argent, hésitent à compromettre leur navire et ménagent leur peau!

«En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a fait jusqu'à ce jour.

«Tandis que nous, docteur...

—Nous marchons sans regarder en arrière... en enfants perdus... à la française!

—Et tant que subsistera une planche de la Gallia, tant qu'un homme restera debout, tant qu'une pulsation battra au cœur du dernier d'entre nous, il y aura encore une pensée, un cri, un effort: en avant!

«Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le dire, on ne regarde pas en arrière, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de son vocabulaire ce mot désespérant qui paralyse à demi les plus puissantes individualités: en retraite!

—Pardieu! s'écrie avec une entière conviction le docteur, ceux qui ne possèdent pas cette inébranlable résolution, n'ont qu'à rester les pieds sur les chenets et à ne point s'intituler: voyageurs arctiques.

—Aussi n'hésiterai-je pas à sacrifier, le cas échéant, ma chère goélette, que je veux conduire, à tout prix, là où jamais navire ne s'est avancé.

—Sir Georges Nares s'est arrêté, avec l'Alert, par 82° 24′, et nous sommes déjà par 81° 44′.

—Oh! si le commandant Nares, soucieux comme tout marin de la conservation d'un vaisseau de l'Etat, eût risqué seulement un de ses navires, je ne doute pas qu'il n'eût poussé beaucoup plus loin.

«Et c'est ce que nous allons tenter, sans désemparer.»

Après avoir largué les amarres qui la maintenaient collée à l'immense radeau de glace, la Gallia suivit à peu près la route de l'Alert, cherchant la place où le commodore anglais a signalé, par 82°, d'immenses dépôts de charbon de terre.

Contre son attente, le capitaine trouve le détroit de Robeson, qui fait suite au bassin de Hall, débarrassé des glaces fixes, comme le canal de Kennedy.

Aussi, la goélette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux couches de lignite[6] placées à fleur de terre, et mesurant une épaisseur de huit mètres.

Cette particularité rend l'extraction du combustible très facile, et le capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vidées pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement à la vapeur.

Ce n'est pas tout. Comme il devra lutter contre le froid terrible qui sévit là-bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler à bord une cargaison complète du précieux combustible.

Qui sait si, plus tard, après avoir demandé au charbon son calorique pour combattre la bise glacée, il ne l'emploiera pas pour se frayer un chemin à travers les murailles de glace inviolées jusqu'alors.

Pendant que les matelots, transformés en mineurs, désagrègent à la dynamite le banc fossile, et transportent lentement sur le navire les plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en géologue ce gisement dont la vue semble un défi lancé à la réalité des faits actuels.

En effet, là où le regard interrogeant au loin l'horizon ne trouve que la morne et désespérante uniformité des glaces, le docteur reconnaît, à première vue, dans la masse carbonifère, des prêles, des fougères, des cicadées, des carex couchés de long et singulièrement conservés.

Bien plus! il aperçoit des dicotylédonées et notamment des peupliers, des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espèces de conifères!

Cette étrange accumulation de végétaux, dans une région où l'herbe elle-même peut à peine sortir du sol, stupéfie le digne savant et lui montre quels durent être, postérieurement à l'époque tertiaire, les bouleversements dont cette région, elle aussi, a été l'objet.

Moins expert en sciences naturelles, et par conséquent moins intéressé par ce retour aux siècles évanouis, le capitaine surveille prosaïquement le travail de ses hommes et parfois s'écarte comme s'il cherchait quelque chose.

Au bout d'une heure à peine, il a trouvé.

Un morceau de papier gris renfermant dans ses plis quelques bribes de tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrés, suivant un petit sentier à peine frayé, conduisant à la mer.

Pregel est venu, lui aussi, approvisionner sa chaloupe au banc carbonifère...

La journée du 22 juin fut tout entière employée à l'arrimage du combustible. Puis, la goélette, chargée comme un bateau charbonnier, reprit son envolée vers le Nord.

On sait que sir Georges Nares, monté un peu tardivement vers l'extrême Nord, en suivant la rive occidentale du détroit de Robeson, fut définitivement pris dans les glaces le 1er septembre 1875.

Profitant de l'expérience acquise par le célèbre navigateur anglais, d'Ambrieux, pressentant l'existence d'un courant circulaire produit par l'étroitesse du détroit de Robeson, obliqua franchement à l'Est, vers le point où le Polaris hiverna en 1872.

Voici pourquoi. On sait qu'il existe un courant ininterrompu portant régulièrement du Nord au Sud, à travers les détroits de Robeson, Kennedy et Smith. D'autre part, les terres découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest à l'Est du canal de Robeson. Tandis que la ligne de côtes, appelée Terre de Grant, qui suit à peu près le quatre-vingt-troisième parallèle, en s'infléchissant au point d'hivernage de l'Alert, se dirige d'Est en Ouest, comme l'a démontré le lieutenant Aldrich.

Or, il est à supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant les terres obliques de Lockwood, aura des tendances à être refoulé vers la partie septentrionale des Terres de Grant. Naturellement, les eaux, avant de pénétrer dans l'entonnoir du détroit de Robeson, entraîneront à l'Ouest des glaces en dérive, et les accumuleront au point si malencontreusement choisi par sir Nares, là où il crut découvrir le fameux océan Paléocrystique.

Ces glaces, qu'il regardait comme éternelles, ne seraient-elles pas plutôt arrachées aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83° 23′ et entraînées dans ce mouvement oblique de dérive, sur la dépression Nord-Est des Terres de Grant?

Car enfin, il est un fait indéniable: c'est que Markham, se dirigeant au Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrêtèrent par 83° 20′ 23″. Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est, à deux cent cinquante kilomètres de là, fut arrêté, par les eaux, en gagnant sur Markham 3′ vers le pôle.

Le capitaine de la Gallia espérait donc, et selon toute probabilité, trouver la côte orientale du détroit de Robeson, de plus en plus débarrassée des glaces, à mesure qu'il s'élèverait vers le Nord.

Du reste, l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions.

La goélette aborda le 23 au lieu d'hivernage du Polaris, bien reconnaissable aux débris de toute sorte, et le capitaine se rendit, avec l'état-major, au «Repos de Hall» signalé par un cairn à moitié détruit.

La tombe de l'intrépide et malheureux explorateur est en bon état. L'épaisse planche de chêne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait profondément graver quelques lignes n'a pas souffert.

Chose étonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention dans le récit des misères endurées pendant la retraite, existe encore.

Il se trouve au bas d'une stèle de pierre plate, derrière laquelle est appuyé le support qui maintient la planche.

L'inscription, très lisible, est ainsi conçue:

A LA MÉMOIRE
DE
CHARLES FRANCIS HAAL
Commandant du steamer le «Polaris» de la marine des Etats-Unis
chef de l'expédition au Pôle Nord.
MORT LE 8 NOVEMBRE 1871
AGÉ DE 50 ANS
Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi, encore qu'il soit mort, vivra.

L'officier français et ses hommes se découvrirent avec respect devant la tombe de cette noble victime, tout émus, malgré leur fermeté, de cette mort si brusque, si inattendue, mais qui du moins épargna au vaillant Américain le spectacle de la lâcheté de son équipage, allemand, hélas!

Ce pieux pèlerinage accompli, le capitaine rallia la goélette non sans avoir constaté, près de la tombe solitaire, les vestiges du passage de quelques hommes.

A n'en pas douter, Pregel et ses compagnons, édifiés aussi par les travaux des Anglais et des Américains, suivent la direction choisie par d'Ambrieux.

[XI]

Au point où jamais vaisseau n'est parvenu.—La mer Paléocrystique de sir Georges Nares.—Conclusions prématurées.—Vérité aujourd'hui, erreur demain.—La mer des vieilles glaces n'existe plus.—Le second pack.—La goélette arrêtée par la banquise.—En traîneau.—Pour transporter les provisions, mais non les hommes.—Bain qui eût pu être mortel.—Quitte pour la peur.—Hygiène arctique.

«Capitaine! 83° 8′ 6″!... s'écrie tout joyeux le second qui vient de faire le point.

—Bravo! mon vieux Berchou; ton calcul est d'accord avec le mien, et la goélette se trouve effectivement par 83° 8′ 6″ de latitude.

—Et nous avons dépassé sir Georges Nares, dit à son tour le docteur accoudé à la table du carré.

—Oh! de si peu!... pas même d'un degré!

—C'est toujours cela!

«Du moins pouvons-nous dire avec fierté que jamais navire n'est allé si loin vers le Pôle.

—Vous oubliez, docteur, que selon toutes présomptions, meinherr Pregel doit, actuellement, posséder sur nous une avance notable.

—Ah! diable!... encore ce personnage qui m'inspire de confiance la plus franche antipathie.

—D'accord, mon ami.

«Cependant, cette antipathie ne doit pas aller jusqu'à méconnaître à l'homme une réelle valeur; car si sa chaloupe n'a pas les dimensions d'un navire, son mérite est d'autant plus grand, pour s'être avancé, sur une pareille coquille de noix, au milieu d'un tel chaos!

—Vous supposez qu'il nous précède, mais vous n'en êtes pas certain.

«Qui sait s'il n'est pas pincé au fond de quelque cul-de-sac, ou serré entre deux blocs!

—Nous avons passé en dépit de tout, donc il a pu et dû en faire autant.

«Croyez-moi, docteur, il n'est pas homme à s'être arrêté en chemin, quelque épouvantable que soit ce chemin.»

... On est au 26 juin, et les membres de l'état-major vont après l'observation rigoureuse du soleil qui leur a donné la latitude, savourer le menu élaboré par Monsieur Dumas.

Ils paraissent radieux en constatant que, en dépit des affirmations de sir Georges Nares, la Gallia est arrivée là où le marin anglais déclarait qu'il y avait impossibilité matérielle.

La conversation continue entre le capitaine, le docteur, le second et le lieutenant.

Le docteur, habitué professionnellement à ne poser de conclusions qu'après certitude absolue, critique vertement le commandant de l'Alert pour avoir affirmé, avec tant d'autorité, des faits démentis peu après par l'évidence.

«Peut-être êtes-vous un peu dur pour lui, docteur, hasarde le second presque timidement.

«Car enfin, sir Georges était de bonne foi, et tout autre eût pu se tromper à sa place.

—Mais, du moins, on ne se pose pas en arbitre impeccable et... décourageant.

«Avez-vous lu sa relation?

—J'attends l'hivernage pour l'étudier à loisir.

—Bon! laissez-moi donc vous en citer un passage, et vous jugerez combien sont imprudentes ses appréciations.

«Je cite textuellement, continue le docteur en tirant de la bibliothèque un volume qu'il ouvre à une page cornée.

«... Du haut de notre observatoire, dit sir Nares, l'interminable pack semblait consister en petits floes circonscrits chacun par sa barrière de débris entassés; dans l'extrême éloignement, il se confondait avec l'horizon.

«... C'est bien la mer Paléocrystique, ou mer des vieilles glaces...»

A ces mots, le lecteur s'interrompt.

—Moi, d'abord, je l'eusse appelée: Paléocristallique, en me conformant à l'étymologie tirée des deux mots grecs: παλαιός, ancien, et κρύσταλλος, cristal.

—Voyons, docteur, dit le capitaine, soyez plus indulgent... c'est là une vétille, que diable!

—Soit! je continue mon extrait qui condamne si bien son auteur.

«... Pas une flaque libre, pas la moindre vapeur d'eau dans notre champ de vision qui, cependant, pourrait embrasser un arc de cent vingt degrés!

«Nous sommes parfaitement convaincus qu'aucune terre élevée ne peut exister à une distance de quatre-vingts milles (cent quarante-quatre kilomètres) au Nord du cap Joseph-Henri; aucune certainement ne s'apercevait dans les cinquante milles qui formaient l'horizon de notre échauguette.»

—Cela, docteur, c'est de l'observation exacte, dit le second.

—Soit, mais la conclusion qui en découle est au moins prématurée.

«Ecoutez-la.

«... Nous tenons donc pour sûr, continue sir Georges, que depuis la côte de Grinnel, par 83° de latitude, jusqu'au quatre-vingt-quatrième parallèle, s'étend le formidable pack qu'ont eu à combattre Markham et ses compagnons.»

«Sir Georges aurait dû ajouter: à l'heure présente; puisque rien ne subsistait de ce pack, auquel il accorde de confiance un degré, soit 111 kilomètres d'épaisseur, alors que notre compatriote le docteur Pavy contemplait cinq ans après ce même horizon.

«Mais, ceci n'est rien, et vous allez voir si le commodore ne continue pas à se tromper tout comme un simple mortel.

«... A la sortie du détroit de Robeson, les rivages s'orientent à l'Ouest d'un côté, au Nord-Est de l'autre—ce qui est vrai—forment les bornes d'une étendue immense, dont toute la superficie connue jusqu'à présent consiste en floes énormes, dont l'épaisseur varie entre quatre-vingts et cent pieds (27 et 33 mètres). Ils s'exhaussent par l'addition des neiges des hivers successifs, aux couches supérieures; le poids surincombant s'accroît de plus en plus, et peu à peu change les névés en glaces.

«Nombre de raisons nous portent à assigner à cette mer de vieux glaçons—il y tient, le commodore—une superficie considérable. On n'y voit point d'oiseaux sauvages se diriger vers le Nord, comme ce serait le cas s'il existait, dans cette région, une terre de quelque étendue. En outre, un océan complètement couvert de glaces, et où les courants froids détruisent les animalcules dont se nourrissent les baleines, ne saurait servir d'habitation aux vertébrés amphibies ou marins... les faucons qui font leur proie d'espèces aquatiques ont disparu, etc.»

«Donc, au dire de notre auteur, une mer captive sous une voûte épaisse de cent pieds... des eaux inhabitées... une atmosphère déserte.

«Et comme conclusion, le morceau que j'offre à vos méditations:

«... Qu'il y ait d'ailleurs, ou n'y ait pas de terres dans l'espace compris entre la limite de notre vue et l'axe septentrional du globe, cela ne peut avoir aucune influence sur les voyages en traîneaux. Soixante milles (cent dix kilomètres) de ces glaces que nous savons maintenant s'étendre au Nord du cap Joseph-Henri, présentent une barrière qu'il sera impossible de traverser par les méthodes actuellement employées: aussi, je crois pouvoir affirmer, sans aucune hésitation, que jamais on ne pourra atteindre le Pôle Nord par la route du détroit de Smith!...

«De sorte, continue avec animation le docteur, que si notre capitaine avait cru, comme article de foi, aux affirmations si catégoriques de sir Georges, la Gallia, ici présente, n'aurait eu qu'à faire machine en arrière, et rentrer au Havre, au lieu d'embouquer le détroit de Robeson.

—Mais, reprend le second, ennuyé de voir un marin se tromper, ce marin fût-il anglais, sir Georges Nares parle seulement de l'espace compris à l'Occident du 65e degré de longitude Ouest de Greenwich.

«Si nous avons pu nous élever jusqu'ici, peut-être les vieilles glaces sont-elles toujours là-bas, pour empêcher le passage entre 65° et 70° Ouest.

—J'ai prévu l'objection, et j'y répondrai par l'extrait d'une relation qui vaut bien celle du commandant de l'Alert.

«Voici ce que vit, cinq ans après, un des lieutenants de Greely, le docteur Pavy, un Français, celui-là. Parti le 31 mars 1882, en traîneau, de Fort-Conger, par un froid de −34°, Pavy arrive le 11 mars à la baie de Floeberg où hiverna l'Alert en 1876. Il examine du haut de la falaise qui servit d'observatoire à sir Georges, le pack formé de blocs rudes, montagneux, mais ne rencontre plus traces de ces banquises paléocrystiques épaisses de 25 et 30 mètres au moins.

«Vous entendez bien: plus traces de ces formidables amoncellements de glaçons sur lesquels Markham, après des fatigues inouïes, s'éleva d'un degré vers le Nord.

—C'est prodigieux! murmure Berchou ne pouvant croire à une pareille contradiction.

—Là où sir Georges Nares concluait à l'impossibilité absolue de la vie chez les animaux, Pavy trouve le passage d'un ptarmigan, d'un lemming, d'un lièvre, d'un renard.

«Bien plus, mon collègue voulant suivre la route de Markham en pointant droit au pôle, se dirige vers le cap Joseph-Henri. Mais à peine a-t-il parcouru un kilomètre, que son compagnon, l'Esquimau Jens, s'écrie: La mer!... la mer!...

«On voyait, en effet, distinctement, une rue d'eau qui partant du cap Joseph-Henri, s'ouvre dans la direction du cap Hécla, en traversant la baie de James-Ross. Sa largeur était d'environ un mille à l'origine, mais elle allait en s'élargissant au delà du cap où elle prenait une direction boréale. En même temps, se montraient, vers le Nord, des cumulus de forme particulière, qui, suivant l'opinion des Esquimaux, bons juges en pareille matière, indiquaient la présence de vastes étendues d'eau libre.

«La dislocation des glaces soi-disant éternelles était si complète, que la partie Est du détroit de Robeson se trouvait débarrassée à cette époque encore si rude—18 avril!

—Voilà qui est un peu fort, s'écrie le second abasourdi.

«Et pour un peu, ne fût-ce que par curiosité, je voudrais bien voir cela.

—Ne t'entête pas, mon vieux Berchou, interrompt le capitaine, car c'est absolument inutile.

«L'erreur du commandant Nares est établie d'une façon rigoureuse, irréfutable.

«De même que la mer libre de Kane, la mer esclave de sir Georges est une conception théorique appuyée sur des observations incomplètes. La vérité semble être une moyenne entre ces deux opinions extrêmes.

«J'ajouterai, pour terminer ce débat instructif, soulevé avec tant d'à propos par le docteur, que Pavy, qui atteignit 82° 51′, eut la chance de relever un fait zoologique très important. L'Esquimau Jens ayant poursuivi un phoque de l'espèce hispidus, nous pouvons conclure que cette mer ne diffère pas sensiblement de celles qui se trouvent au-dessous du détroit de Robeson. Car, le phoca hispida ne s'y hasarderait pas, s'il n'y trouvait point des trous pour venir respirer, et des poissons pour sa nourriture.

«Mais notre situation n'en est pas moins difficile, car si nous avons pu trouver la mer hospitalière pour atteindre 83° 8′, nous éprouverons de grandes difficultés pour franchir la barrière qui se dresse devant nous.

—Vous avez raison, capitaine.

«A défaut de la mer Paléocrystique heureusement disparue, nous sommes en présence d'une jolie banquise large de trois kilomètres.

«Sacrebleu! l'éperon de la goélette, les scies, les haches et la dynamite auront fort à faire, si nous ne trouvons pas une faille.

—C'est ce passage qu'il faut chercher sans délai; et s'il n'existe pas, eh bien!... nous le pratiquerons.»

Les termes de cet entretien indiquent suffisamment les phases de la traversée opérée par la Gallia, depuis qu'elle a quitté le «Repos de Hall», pour qu'il soit utile d'en parler plus longuement.

Malgré les affirmations catégoriques du commandant de l'expédition anglaise, la Gallia s'est élevée, à 15′ près, au point le plus éloigné atteint par l'homme sur la route polaire.

Malheureusement, elle vient d'être arrêtée dans sa marche par le pack, large de 3.000 mètres, aperçu par Pavy, et qui a survécu à la débâcle de la mer Paléocrystique.

Ce pack, en dépit de la chaleur ambiante—très relative en somme puisqu'elle ne dépasse pas +4° centigrades—fond avec une lenteur excessive. Il est du reste évident que ni la radiation solaire, ni la température de l'eau ne pourront en amener la fusion. Donc, s'il n'est pas et très prochainement disloqué par la tempête, ou lézardé par le courant, le travail de l'homme sera nécessaire.

Le capitaine fait préalablement sonder et trouve le fond à quatre cent cinquante brasses. Markham, en face du cap Joseph-Henri, l'avait rencontré seulement à soixante-douze. Le chiffre accusé par le sondage de la Gallia, réalise les prévisions de Lockwood, qui n'ayant que trois cent brasses de corde, ne put atteindre le fond.

L'épaisseur de la glace fut en outre évaluée à quatre mètres au niveau de l'anse où s'abrite la goélette.

Reste maintenant à examiner en détail le pack pour chercher une fissure transversale, ou, s'il y a lieu, un point où les glaces soient moins épaisses, dans le cas où le capitaine serait forcé de creuser un canal.

Comme la goélette est en sûreté dans son petit havre formé par une échancrure de la banquise, et comme il serait à peu près impossible, en présence des découpures nombreuses qui frangent son bord méridional, de la faire naviguer à travers toutes ces anfractuosités, le capitaine décide que l'inspection du pack aura lieu en traîneau.

L'hygiène des hommes et surtout celle des chiens exigeant de l'exercice, d'Ambrieux saisit avec empressement cette occasion pour essayer ses équipages, et s'assurer s'il peut compter, ultérieurement, sur ses auxiliaires à quatre pattes.

Ne voulant pas faire de jaloux parmi les braves matelots qui tous voudraient bien aller «à terre», c'est-à-dire sur la glace, le capitaine, bien qu'ayant le droit absolu d'ordonner, décide que les élus seront désignés par le sort.

Sept hommes, plus Oûgiouk, l'Esquimau, et lui, neuvième, feront partie de l'expédition. Encore, le docteur demandant une autorisation de faveur, six matelots seulement seront appelés à bénéficier du hasard.

Plume-au-Vent tire le premier dans le bonnet de Guénic un petit papier plié en quatre, et fait une triomphante cabriole.

Ce veinard de Parisien! il vient de lire: oui, sur son papier, et la cabriole s'accompagne d'une tyrolienne... je ne vous dis que ça! Puis, c'est Courapied, dit Marche-à-Terre, puis Nick dit Bigorneau, puis Le Guern, puis Constant Guignard, et pour compléter dignement ce groupe que l'on dirait trié volontairement, Mossieu Dumasse, avec sa bonne carabine, présent du docteur.

Les traîneaux sont approvisionnés pour quinze jours. On y entasse en outre les sacs de fourrures, pour camper sur la glace, et la tente. Les vivres comprennent: biscuit, conserves de viande, café, thé, poisson sec pour les chiens, et alcool pour alimenter les lampes spéciales servant à cuire les aliments, et à faire bouillir l'eau pour le thé ou le café. Chaque homme est pourvu en outre d'un vêtement complet de rechange, et emporte ses bottes groenlandaises imperméables à l'eau comme à la neige.

Tout ce matériel, qui serait encombrant pour d'autres voyageurs que des matelots, ces maîtres en arrimage, est emballé dans les prélarts goudronnés, puis solidement ficelé sur les traîneaux immobiles sur la banquise.

Les chiens, heureux d'être enfin soustraits à l'immobilité qui, depuis si longtemps, leur pèse, font entendre des jappements joyeux, et se laissent atteler fort docilement à leur «bricole» en cuir de phoque.

Tout est prêt. Le capitaine arbore sur le premier traîneau un petit pavillon tricolore et donne le signal du départ.

Le capitaine, le docteur et Oûgiouk marchent en tête; viennent ensuite Le Guern, Nick dit Bigorneau, et Mossieu Dumasse; puis, le Parisien, Constant Guignard et Courapied dit Marche-à-Terre, accompagnant, trois par trois, chacun des traîneaux.

Les chiens, dans le premier moment d'effervescence, donnent un furieux coup de collier et menacent de s'emballer. Mais d'un seul coup de fouet qui prend en écharpe son attelage, Oûgiouk a tôt fait de modérer cette ardeur intempestive. Le Guern et Plume-au-Vent, qui ont étudié la manœuvre du fouet, l'imitent sans plus tarder, et obtiennent un succès analogue.

Du reste les éléments se chargent bientôt d'arrêter toute velléité d'émancipation, tant la vicinalité de l'endroit, comme le fait observer plaisamment le Parisien, a montré de négligence dans l'entretien des voies de communication.

«Oh! là... là...

«J'aimerais mieux être en enfer.

—A cause de quoi? demande naïvement Courapied, toujours prêt à se laisser mystifier.

—A cause des pavés, bêta!

—Comprends pas!

—Suis bien mon raisonnement.

«On dit et on répète que l'enfer est pavé de bonnes intentions...

«Eh bien! est-ce que nos traîneaux ne glisseraient pas mieux sur ce macadam perfectionné que sur ces blocs ronds, aigus, obliques ou coupants, entremêlés de flaques d'eau et de paquets de neige à demi fondue?

—Allons! v'là que tu te moques encore de moi.»

Le docteur qui a entendu cette plaisanterie monumentale, perd son sérieux et dit au capitaine qui, de son côté, rit de bon cœur:

«Le drôle a parfois de l'esprit, et ses saillies au gros sel avec ses comparaisons baroques sont vraiment amusantes.

—C'est là, d'autre part, un état moral bien précieux pour les membres d'une expédition comme la nôtre.

—A qui le dites-vous, capitaine!

«La gaieté à jet continu, l'entrain perpétuel sont la meilleure hygiène pour combattre la morne désespérance des nuits polaires.

«Un loustic de cette trempe vaut à lui tout seul une pharmacie.»

La voirie, pour employer l'expression du Parisien, devient absolument déplorable. Sur les parties les plus élevées où la glace est sèche, on trouve une couche d'efflorescences salines qui rendent le traînage pénible. Par contre, les parties basses sont recouvertes d'eau, ou plutôt d'une épaisse bouillie de neige à demi fondue dans laquelle on enfonce, les hommes jusqu'à mi-jambes, les chiens jusqu'au ventre.

N'était l'imperméabilité absolue des chaussures esquimaudes, chaque piéton voyagerait dans un bain de pied à zéro.

Pour la première fois le Parisien et ses camarades conçoivent l'usage et l'utilité du traîneau. Ils avaient cru jusqu'alors que les équipages de chiens, devant rencontrer des surfaces planes, serviraient à convoyer, avec leur prodigieuse vitesse, les voyageurs arctiques. Mais, pas du tout. Les hommes s'en vont à pied comme de simples mortels, et les toutous emmènent seulement le matériel et les provisions.

Plume-au-Vent n'en revient pas! Le voilà devenu tringlot... de la flotte, mais tringlot à pied! Chose qui ne se voit pas, même dans l'armée de terre, pour laquelle il professe, en sa qualité de navigateur endurci, un dédain plein de commisération.

Du reste, il n'est pas besoin de s'être avancé bien loin sur le pack pour comprendre qu'une excursion même d'agrément serait impossible. Les blocs, de plus en plus irréguliers, succèdent aux blocs. Il y a des roches, des collines, des ravins en miniature, mais dénivelant, comme à plaisir, la carapace de glace. Un homme, fût-il mâtiné de clown et de singe, ne pourrait jamais se maintenir sur le traîneau sans dégringoler à chaque pas.

Le véhicule, qui cependant n'est guère chargé, monte péniblement une pente à 45°, glisse à toute vitesse de l'autre côté, penche à droite sur un morceau de glace, culbute à gauche dans une fondrière, se remet tant bien que mal d'aplomb sur les patins, oscille de nouveau pour cahoter de plus belle... bref, avance de bric et de broc sans être jamais horizontal.

Entre temps, les hommes doivent le pousser par derrière, quand les chiens, roidissant leurs pattes, tirant la langue, ne peuvent le déhaler. Ou bien il faut le maintenir sur une déclivité, pour l'empêcher de glisser trop vite, ou le soulager pour le mettre en équilibre quand il rencontre une aspérité.

Parfois, le conducteur novice prend mal ses mesures et s'étale de son long à la grande joie des camarades, bientôt victimes d'un accident semblable.

Si ces chutes sont sans danger, il n'en est pas de même des immersions partielles qu'il importe d'éviter à tout prix.

La glace est loin d'être partout homogène et de posséder une égale rigidité. Celle qui provient de la congélation de l'eau de mer est souvent couverte d'une sorte de saumure très épaisse, très riche en sel et qui ne se solidifie jamais complètement.

Elle recouvre traîtreusement les trous par lesquels viennent respirer les phoques, et si le voyageur n'y prend pas garde, il pourra être, à un moment donné, trempé jusqu'à la ceinture.

Ces fondrières glacées sont d'autant plus insidieuses, que rien ou presque rien ne les signale aux yeux des novices qui doivent peu à peu s'habituer à les reconnaître, comme les chasseurs de canards les vases molles perfidement dissimulées au milieu des marécages.

Pour ce motif surtout, les explorations en traîneau sont plus pénibles et même plus dangereuses pendant l'automne qu'au printemps. De plus, elles sont faites par des novices ignorant l'hygiène arctique, et ne sachant pas combien il importe d'éviter la transpiration.

Fort heureusement la vieille expérience du docteur supplée à tout, et des précautions, en apparence exagérées, évitent ces petits mécomptes si fréquents au début.

Néanmoins, la caravane avançait toujours en côtoyant le bord méridional du pack dont le capitaine relevait à chaque instant la configuration.

Jusqu'à présent, les accidents s'étaient bornés à des chutes et à des immersions partielles insignifiantes.

Mais, Constant Guignard, l'homme né sous l'étoile de la malchance, le Normand au nom prédestiné, devait bientôt légitimer l'influence de l'étoile et la prédestination du nom.

Le convoi s'en allait cahin-caha. Par prudence, le capitaine, sur les indications d'Oûgiouk, se retournait, et criait aux marins d'éviter tel ou tel point suspect.

Guignard, demeuré quelques pas en arrière pour renouveler l'indispensable paquet de tabac en carotte, courait sur une crête, en homme qui se joue des faux pas, quand tout à coup le pied lui manque, il glisse, et patatras! va s'asseoir au beau milieu d'une flaque.

Le bruit de la chute et le juron qui l'accompagne font retourner Plume-au-Vent et Courapied.

«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain? s'écrie le Parisien en voyant son matelot barbotter en jurant.

«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain!» s'écrie le Parisien.

«Ben voyons! faudrait pourtant voir à s'arracher de la limonade...

«C'est donc une passion, chez toi, le bain à zéro!

«Allons, attrape ce bout de filin... et hisse-la!...»

Constant Guignard, trempé jusqu'aux aisselles, se retire tout confus et déjà claquant des dents.

«Dis voir, t'as pas cassé le verre de ta montre?

—Mâtin! balbutie l'autre, qué lessive!

«J'ai froid jusqu'à la mœlle des os.

—Stop! commande le capitaine.

«Tu es mouillé, garçon, il faut changer.

—Oh! merci, capitaine... c'est pas la peine.

«En marchant, ça séchera.

«Sauf vot'respect, à Terre-Neuve, j'ai été pas mal de fois saucé par la lame, et en grand...

«J'y ai pas... fait... attention.»

Le docteur est arrivé en courant.

«Déshabillez-moi ce lascar-là, dit-il brièvement, et frictionnez-le ferme... à tour de bras!

«Il était en sueur au moment du plongeon, et il est dans le cas d'attraper une congestion.

«Vite!... une lampe à esprit-de-vin... un morceau de glace dans une casserole.»

En un tour de main, Guignard, qui défaille pour tout de bon, est dépouillé de sa défroque déjà raide comme du carton.

Le capitaine, aidé de Plume-au-Vent, le frotte à lui enlever l'épiderme, puis quand, après cinq minutes d'une gymnastique enragée, le pauvre diable commence à respirer, on l'entonne dans un sac de fourrure.

Déjà l'eau bout, tant la lampe à alcool développe de calorique. Le docteur fait infuser, pour la forme, une pincée de thé, puis additionne le mélange d'une formidable dose de rhum.

«Tiens, mon gars, sirote-moi ça, dit-il au matelot dont les dents crépitent toujours comme des castagnettes.

«Tu n'en mourras pas, mais une autre fois, ne t'avise pas de faire le plongeon quand tu seras en sueur... autrement, gare à ta peau.

«Quant à vous, mes amis, écoutez-moi.

«Ne faites aucun effort violent susceptible de vous mettre en transpiration.

«Nous sommes dans une saison pire que l'hiver, surtout pour les novices qui ont des tendances à trop se couvrir pendant la marche.

«On s'échauffe sans même s'en douter, puis on se refroidit brusquement, et alors, gare aux rhumatismes et aux pleurésies.

«Et surtout, s'il vous arrive un accident comme celui-ci, pas de fausse honte... faites ce que je viens d'ordonner pour votre pauvre camarade qui pouvait très bien mourir là... sous vos yeux, sans reprendre connaissance.

—Pétard! murmure à part lui Plume-au-Vent, j'aurais jamais cru qu'un homme aurait pu être si vite «nettoyé».

«C'est pire qu'un coup de soleil sous l'équateur, et pourtant, Guignard, mon matelot, n'est pas une mauviette!»

Cet accident n'eut d'autre suite qu'un arrêt de deux heures, mis à profit pour déjeuner, mais il servit d'exemple aux matelots, imprudents comme de grands enfants et plus insoucieux qu'on ne saurait le croire.

Constant Guignard nanti d'un vêtement complet, bien sec, mangea de bon appétit, et reprit sa place à l'arrière-garde, mais évita dorénavant, avec le plus grand soin, les fondrières traîtresses.

La soir venu, c'est-à-dire l'heure à laquelle finit ordinairement la journée, puisque le soleil ne quitte plus l'horizon, la tente fut dressée sur le pack. Puis, après un solide repas auquel cette rude marche servit d'apéritif, les matelots se blottirent trois par trois dans les sacs.

Le capitaine eut le docteur pour camarade de lit, et Oûgiouk s'allongea simplement sur la glace.

On avait parcouru dix milles marins (18 kilomètres 570 mètres).

[XII]

Histoire du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes vertes.—Après six jours de marche.—Les traces du lieutenant Lockwood.—Document allemand.—Encore Pregel.—Pour une avance de deux cents mètres.—La voie du retour.—Pas de passage!—Aboiements dans le lointain.—Halt!... wer-da!...—La Germania.—La fête du 14 juillet sur la banquise.—Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un sobriquet.

L'expédition, fort peu pénible d'ailleurs à cette époque, la moins inclémente de l'année arctique, se continue sans incidents remarquables.

Parfois la capture d'un phoque, subitement harponné au fond de son trou par Oûgiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformité de l'ordinaire.

Parfois aussi, Dumas qui cuisine et chemine l'arme en bandoulière, fusille un ours alléché par l'irrésistible parfum des victuailles accommodées en plein vent.

Les chiens font une curée copieuse, les hommes se régalent d'un morceau de phoque à la tartare, ou savourent un gigot tellement imprégné d'ail, que le gosier vous en fume, prétend le Parisien. La santé se maintient excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies légères, occasionnées par le rayonnement du soleil sur la glace.

Le docteur décrète que chaque homme sera pourvu d'une paire de lunettes vertes, et procède séance tenante à la distribution des instruments.

Plume-au-Vent, ravi, braque aussitôt les bésicles sur son nez, va s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et déclare que ça lui donne l'air d'un philosophe.

Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en éventail, et son vaste nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble à un marabout.

Mais Constant Guignard, qui est affreusement camus, ne peut arriver à conserver les lunettes sur son rudiment de nez, ce qui amuse fort Plume-au-Vent.

«Mon pauv' vieux! tes lunettes ont besoin d'aller au manège.

—A cause?

—Pour apprendre l'équitation.

«A peuvent pas rester en selle!... qué que ça sera pendant la nuit!

—Hein?...

—Faut jamais les quitter!... même pour dormir... surtout pour dormir... le docteur l'a dit!

«Tiens!... c'est rigolo tout plein, de regarder là dedans!

«C'est joli comme tout!... on dirait des montagnes avec du gazon dessus.

«J' m'étonne plus si le Normand... un de tes pays, et un malin, faisait porter des lunettes vertes à des moutons.

—Des histoires!

—Que ma première chique me serve de poison si je ne dis pas la vérité!

«A preuve que mon Normand, ficelle comme pas un, donnait à manger des copeaux de menuisier aux pauv' bêtes qui les prenaient pour de l'herbe!»

Bref les bésicles défrayèrent pendant une journée la verve de l'intarissable loustic, et, sauf bien entendu les chefs, chacun, y compris Oûgiouk, eut sa ration de brocards.

De fait, le brave Esquimau avec sa face rondelette, plissée, grassouillette, prêtait singulièrement à la plaisanterie, quand les disques de verre, aussi vastes que ceux dont s'affublent les lettrés chinois, agrémentèrent son physique.

Plume-au-Vent n'ayant jamais fréquenté les potiches incassables du Céleste-Empire ne soupçonna pas l'analogie. Il prétendit simplement que le Grand-Phoque ressemblait trait pour trait à sa concierge. Seulement la dame du cordon était infiniment plus barbue que le guide Esquimau.

Pendant que les matelots rient et plaisantent, le capitaine est soucieux.

On marche depuis six jours et le pack orienté vers le Nord-Est ne présente aucune solution de continuité. Pas un chenal, pas une faille, pas une lézarde, rien!

Encore quarante-huit heures et il faudra songer à la retraite, car les vivres sont mesurés pour deux semaines, et le retour exigera le même temps que l'aller.

D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir, bien vague, du reste.

C'est que la banquise ne soit pas soudée au rivage des terres découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely. Ces terres ne sont plus éloignées que de deux milles à deux milles et demi. Il faut s'en rapprocher au plus vite. S'il y avait une fissure, un vague sentier d'eau, comme il serait facile de lui donner les dimensions nécessaires au passage de la goélette!

Hélas! Plus on approche des falaises dont le gris jaunâtre apparaît çà et là, sous le revêtement de glace fondue ou décollée par endroits, plus la marche devient difficile.

Le pack se hérisse de monticules escarpés que séparent des ravins semés de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux où l'on trouve à peine place pour poser le pied, où les traîneaux ne peuvent plus avancer. Partout le même chaos où s'accumulent de nouveaux obstacles.

Il faut dételer les chiens, hisser les traîneaux à force de bras, les pousser sur des crêtes vertigineuses, les descendre dans les déclivités, pour les hisser et les redescendre encore.

Comprenant bientôt l'inutilité d'un pareil travail, le capitaine commande la halte au milieu d'un vallon de glace. Ne voulant pas astreindre ses compagnons à d'inutiles fatigues, il part en découverte avec le docteur et le guide esquimau.

La marche des trois hommes n'étant plus entravée par le matériel s'accélère d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils s'aperçoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est, se prolongent dans la mer, en une série d'îlots circonscrits par la banquise. Ces pointes granitiques ont arrêté au passage les masses errantes qui se sont accumulées sur ce point en quantités innombrables, et se sont soudées malgré le courant, grâce à leur surabondance, et surtout grâce à cet arrêt.

Décidément il n'y a pas trace de chenal dans ce hérissement compact de glaçons cimentés par le froid. Là où Lockwood fut arrêté par une rue d'eau, en compagnie du sergent Brainard et du Groenlandais Christiansen, s'allonge l'immuable pack. Preuve évidente qu'entre les deux opinions extrêmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule admissible.

En face du cap Wild, le docteur aperçoit les trois pitons de la petite île à laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son intrépide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable voyage.

On distingue à la lorgnette le cairn édifié par les trois hommes, et comme jadis pour le tombeau de Hall, d'Ambrieux propose de visiter cet humble monument qui marque la dernière étape sur la voie polaire.

En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'île, s'arrêtent pensifs, devant le cairn et sont tout stupéfaits d'apercevoir, deux cents mètres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule élevé de main d'homme.

Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est formé de morceaux de charbon superposés, a été construit à une époque très récente.

D'Ambrieux fronce le sourcil et murmure, dépité:

«Pregel!... encore lui!... toujours lui!»

Le docteur et Oûgiouk écartent avec précaution les blocs de charbon et découvrent un épais bocal de verre parfaitement bouché.

Le récipient renferme un parchemin couvert de caractères anglais, français et allemands.

«Vous avez raison, capitaine, dit le docteur après avoir enlevé le bouchon, c'est signé: Pregel.

«Dois-je lire ce document?

—Lisez, docteur; il n'y a aucune indiscrétion, bien au contraire, car ces témoignages matériels du passage d'un explorateur sont laissés pour qu'on en prenne connaissance.

—Voici: «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au Pôle Nord, a élevé ce cairn en souvenir de son arrivée sur cet îlot. Il continue son voyage vers le Nord et édifiera, s'il plaît à Dieu, un autre cairn à dix milles de celui-ci.

«Signé: Julius H. Pregel.»

«Le 18 mai de l'année 1887.

«C'est tout! grogne le docteur furieux.

«Pauvre Lockwood!... infortuné martyr du devoir!... battu d'une demi-tête par ce Teuton balourd, prétentieux et mystique.

«Voyez, capitaine, si ce n'est pas à faire suer par cinquante degrés au-dessous de zéro!

—Quoi?... mon cher docteur.

—Cette idée bien prussienne de venir s'installer deux cents mètres plus loin que son vaillant prédécesseur, afin de pouvoir dire: «Je suis le premier!»

«Ne point concevoir qu'une victoire comme celle-là ne compte pas et que le comble de la sottise est de faire entrer en ligne de compte un certain nombre de centimètres!

—Que voulez-vous, mon ami, l'Allemand, peu prodigue de sa nature, ne laisse rien perdre.

«Ce fait le peint tout entier.

—Un Anglais, un Russe, un Italien, un Français fût venu s'inscrire modestement près de Lockwood... il eût laissé un mot d'admiration pour le vaillant officier.

«Le Julius Pregel, qui s'intitule modestement: commandant de l'expédition au Pôle Nord, comme s'il y était déjà, essaye, lui, de dévaliser un mort!

«Pouah!... Tenez, capitaine, allons-nous-en!

—Pas sans réintégrer le document dans le cairn.

—Parbleu! Nous sommes d'honnêtes gens, nous!

«Et puis je ne voudrais pas priver les explorateurs futurs de ce témoignage de la bonne foi allemande.

—Bah! Ne vous occupez donc plus de cet incident.

«Du reste, mon concurrent signait ce papier il y a plus de cinq semaines: sa victoire doit être complète à l'heure actuelle.

—Oh! mais nous rattraperons le temps perdu, n'est-ce pas, capitaine?

—A qui le dites-vous, mon cher?

«Je n'en ai d'ailleurs jamais douté... vous entendez: jamais! Et nous en élèverons, nous aussi, de ces signaux de pierre... là-bas... plus loin... et plus loin encore!

—Quel malheur, que ce pack maudit refuse le passage à notre Gallia!

—Nous allons en pratiquer un, docteur.

—Mais, que de retards!

—Vous oubliez que meinherr Pregel, parti une année avant nous, n'a plus que cinq semaines d'avance.

—Tiens, c'est juste!

—Que son navire est peut-être encore à Fort-Conger à la recherche d'un lieu d'hivernage, et conséquemment distancé par la Gallia.

«Que Pregel sera forcé de le rallier avant les froids...

—De plus en plus juste.

—Supposez, chose fort possible, la Germania incapable de s'élever jusqu'ici, alors Pregel perdra l'an prochain son avance.

«Mais assez d'hypothèses! Si j'oublie un moment que je suis sur la terre gelée, le froid aux pieds me rappelle au sentiment de la réalité.

«En route! Nous aurons fort à faire pour rejoindre nos compagnons qu'une plus longue absence inquiéterait.»


Cependant, le capitaine, voulant être absolument certain que le pack était bien homogène sur ses deux bords, ne prit point, pour revenir au bâtiment, la route précédemment suivie.

Il fit descendre sa petite troupe parallèlement aux terres de Lockwood, sans quitter la banquise, mais en côtoyant toujours les falaises.

La marche était plus rude, mais on avait toujours l'espoir d'une compensation apportée par la découverte d'une faille.

C'est ainsi que les explorateurs français, après avoir reconnu à la lorgnette le cap Washington, aperçu par le lieutenant de Greely, et le cap Alexandre-Ramsay, contournèrent l'île Murray, prirent connaissance du Fiord-de-Long, auquel Greely donna le nom de l'infortuné commandant de la Jeannette, et se dirigèrent sur la Gallia, en côtoyant le pack à sa partie méridionale.

Malheureusement un brouillard intense les enveloppe brusquement, alors que depuis cinq jours ils étaient en marche pour rallier le navire, qu'ils avaient quitté quatorze jours auparavant. La route devient forcément plus pénible encore, et les recherches également plus difficiles.

Bah! peu importe! dans trente-six heures l'expédition sera terminée. Si elle n'a pas donné les résultats qu'on était en droit d'attendre, on n'en travaillera que plus vaillamment à saper la banquise. Du moment qu'elle reste fermée à l'étrave de la Gallia et qu'on est certain de ne pouvoir triompher autrement de sa résistance, en avant les grands moyens! Malgré le brouillard et les obstacles qui hérissent à chaque pas la voie du retour, on ne risque pas de s'égarer, tant le capitaine est sûr de sa direction.

Allons, encore douze heures d'écoulées... puis encore douze heures! c'est la dernière fois qu'on déploie la tente.

«En avant! garçons!... en avant et bon courage!... le but approche.»

Le capitaine, ordinairement si impassible, manifeste une hâte singulière.

Le docteur, qui est dans le secret de cette précipitation, car il y a un secret, excite également les matelots, prêche d'exemple, allonge les jambes et paraît oublier qu'il commence à transpirer comme un simple mortel.

C'est que voilà! On est au 14 juillet et le commandant veut faire une surprise à ses compagnons.

Berchou a reçu des ordres, tout doit être prêt à bord pour célébrer dignement la fête nationale: un festin de choix, du bon vin, des liqueurs, puis des divertissements variés dont l'organisation a été laissée à la riche imagination des matelots restés à bord.

Avec de pareils éléments de gaieté folle, d'entrain intarissable, de patriotisme ardent, cette fête, improvisée à moins de sept degrés du pôle, sur un navire français, sera complète, et unique dans son genre.

Aussi, le capitaine maugrée contre la brume qui cache le navire tout flamboyant de couleurs, sous le grand pavois.

On approche de plus en plus. Déjà les chiens tournent leur museau pointu vers le Sud-Est et aspirent bruyamment des émanations presque insaisissables.

L'un d'eux, Pompon, un des favoris du Parisien, pousse un hurlement auquel répondent, comme un écho lointain, des abois saccadés.

Brusquement la meute se met à vociférer en chœur, à la stupéfaction des hommes qui n'en peuvent croire leurs oreilles.

«Bah! opine gravement le Parisien, c'est quéque farceur, qui s'amuse là-bas sur le navire, à imiter mes toutous, histoire de leur faire entonner leur grand air.

«Allons, silence! les cabots!... Vous devriez savoir que c'est pas des animaux de votre espèce.

«Y a pourtant pas à s'y tromper!... moi, si je voulais faire le chien, je m'y prendrais un peu mieux!»

Quoi qu'en dise Plume-au-Vent, l'imitation est parfaite à ce point que les chiens hérissent leur poil et grognent sourdement, à mesure qu'on approche.

A coup sûr, ce n'est point là une bienvenue dans le langage particulier à l'espèce canine.

Bientôt apparaît une masse noirâtre qui se détache vaguement au milieu de l'opaline blancheur des buées. On dirait la coque d'un navire.

En même temps une rauque exclamation retentit:

«Halt!... wer-da?

—Et vous-même: qui vive? riposte le capitaine d'une voix hautaine, vibrante comme un froissement de métal.

—Trois-mâts allemand Germania de Bremerhaven, capitaine Walther.

—Capitaine de la goélette française Gallia, répond d'Ambrieux.

L'inconnu, croyant sans doute à une visite de politesse dont rien ne semble pourtant légitimer l'urgence, continue:

«Veuillez passer à tribord, capitaine, on va larguer l'échelle.

—Merci! j'arrive d'expédition et je rentre à mon bord... j'ai dérivé dans le brouillard.

—Capitaine, la Gallia est à trois encâblures dans le Sud-Ouest.

—Merci! j'ai l'honneur de vous saluer.»

Les hommes, stupéfaits de l'incident, gardent un morne silence, pendant que les chiens, grondant toujours, donnent un coup de collier pour déhaler les traîneaux.

«Eh bien! docteur, que dites-vous de la rencontre?

—Mais, capitaine, je n'en suis ni étonné, ni alarmé.

«Ces gens-là ayant le même objectif, il n'est pas extraordinaire de les trouver sur notre route.

—Sans doute, puisque le second de la Germania m'avait fait pressentir la venue du navire.

—Eh bien?

—Ne trouvez-vous pas qu'il y a chez eux comme un parti pris de devancer leurs concurrents de quantités infinitésimales... autant dire ridicules?

—Oh! oui: là-bas, le cairn deux cents mètres plus avant que celui de Lockwood.

—Et ici, leur bâtiment plus rapproché que le mien.

—Oh! douze cents mètres à peine!

«Une misère!

«Nous regagnerons cela et nous les battrons haut la main.

—J'en ai comme la ferme assurance.

«Mais si nous sommes forcés d'hiverner ici, ne trouvez-vous pas qu'il sera tout à fait assommant de voir à chaque instant nos vainqueurs se goberger à notre nez, et se prévaloir de cette priorité dérisoire.

—Bah! nous avons un excellent mouillage et ils ne peuvent probablement pas en dire autant du leur.

«Il y a compensation.»

Un hourra joyeux accompagne ces derniers mots. La Gallia est en vue. Pour comble de bonheur, le soleil réussit enfin à percer le rideau de brume qui l'enveloppe, et le navire se montre soudain, aux yeux ravis des voyageurs, avec son éclatante floraison de pavillons.

Le navire se montre soudain...

Un immense cri de «Vive la France!... vive la République!...» accueille la petite troupe; d'énergiques poignées de mains s'échangent avec de chaudes et réconfortantes paroles de bienvenue.

Puis, un nouveau cri, aussi enthousiaste, aussi vibrant:

«Vive le capitaine!...»

En gens pressés de s'amuser, les nouveaux arrivants, oublieux de leurs fatigues, vont revêtir leur tenue de gala, et la fête commence.

D'abord un festin auquel assiste l'état-major, et qui, nonobstant le respect des matelots pour leurs officiers, n'en est pas moins d'une gaîté folle. Puis les toasts, à la France, à la République, au capitaine, à la découverte du Pôle!

Après le repas, un concert dans le carré où se trouve le piano. Il y a une scène de deux mètres superficiels, avec un double rideau formé de deux bonnettes! Et chacun, sans plus de façons, y va carrément de sa romance.

Par exemple, M. Vasseur, le lieutenant, qui tient le piano, a fort à faire, et l'accompagnement est parfois d'un dur!... Il en est de même parmi les virtuoses qui s'arrêtent béants, n'osant pas, par respect pour la discipline, élever la voix quand leur supérieur fait de la musique.

Plume-au-Vent obtient un succès colossal. Il est vrai que le Parisien chante son grand air, celui auquel il doit son pseudonyme et sa célébrité.

Applaudi à tout rompre par des mains endurcies au contact des amarres goudronnées, il lui faut recommencer à trois fois le morceau fameux de Rigoletto:

Comme la plume au vent
Femme est volage;
Et bien peu sage
Qui s'y fie un instant.

«Bravo!... Parisien... Bravo!... c'est ça qu'est tapé!...

«Mais, Plume-au-Vent, c'est toi... c'est ta chanson.

«T'avais pas dit que tu figurais en nom dans la grande opéra.»

Ainsi mis en cause, le Parisien interrompt son chant pour s'exprimer en langage vulgaire.

«C'est que, voyez-vous, camarades, y avait pas de quoi s'en vanter.

«Vous me rappelez un incident pénible qui a brisé ma carrière dramatique.

—Raconte voir!

—J'avais eu l'idée biscornue d'aller chanter l'opéra dans la bonne ville d'Orléans, et je remplissais, ce jour-là, le rôle du duc de Mantoue, celui qui chante: «Comme la plume au vent...»

«Au moment où j'entonnais de ma plus belle voix ce morceau pour lequel j'ai toujours eu une passion malheureuse, v'là tout le vinaigre de la ville qui monte au nez du public et je suis assailli d'une bordée de sifflets!...

«Pétard, quelle averse!

«Vous pensez si du coup mon engagement fut rompu, à la grande joie des copains jaloux de mes succès, à ce point qu'ils me bombardèrent du nom de Plume-au-Vent, en souvenir de mon four.

«D'Orléans je ne fis qu'un saut jusqu'à Buenos-Ayres où je réussis... à trouver un directeur qui oublia de me solder mes appointements.

«Fallait vivre, pourtant. Je devins cuisinier. Mais je ne sais même pas saigner un hareng saur... et me voilà encore sur le pavé.

«Je me mis perruquier. Mais j'écorchais tout vifs les clients qui sous mon rasoir voyaient leur nez et leurs oreilles s'en aller à chaque séance. Fallut rendre les armes. Je revins en France comme chauffeur à bord d'un transatlantique pour payer mon passage.

«Ma foi, j'ai pris goût au métier, car y a de ça huit ans, et je ne m'en repens pas, puisque j'ai l'honneur aujourd'hui de collaborer humblement, mais de tout cœur, à l'œuvre de notre vaillant capitaine.

«Voilà mon histoire.»

Inutile de dire si le narrateur obtint un succès égal à celui du virtuose.

Le divertissement se continua par des chansons patriotiques ou sentimentales, ou fortement épicées, puis Dumas chanta, de sa voix terrible, une romance provençale à laquelle on ne comprit rien, mais qui fut applaudie de confiance.

Il y eut ensuite un tir à la cible, avec des prix susceptibles d'exciter la convoitise des concurrents, notamment une superbe pipe en écume.

Dumas, préalablement mis hors concours, manqua la cible, tant il avait la vue trouble, et le Parisien, qui n'avait jamais pu toucher un carton aux baraques foraines, fit mouche à tout coup.

Il gagna la pipe et l'offrit généreusement à son mécanicien, Fritz Hermann, le bon Alsacien, qui de temps à autre montrait le poing au navire allemand, immobile au bord de la banquise.

Ce présent rasséréna un peu le digne homme, et cicatrisa une plaie récente. La veille, en voyant arriver la Germania, il avait, de colère, brisé son calumet en porcelaine, et ne parlait rien moins, pour terminer dignement la fête, que d'aller chambarder le vaisseau de malheur.

«Ne chambarde rien, mon vieux Fritz, interrompit doucement le capitaine, et prends patience, en attendant la revanche.

—C'est long à venir, capitaine, et la vie est courte.

—La nôtre commencera dès demain, et elle sera complète.

—Eh bien! alors, revanche