TROISIÈME PARTIE

L'ENFER DE GLACE


[I]

Ce que devient une goutte de rosée.—Rupture d'un glacier.—Comment se forment les icebergs.—Le cap vers le Nord.—La route quand même!—Une rue d'eau à travers la banquise.—Par 84° de latitude.—Tout va bien, très bien, trop bien.—Terre en vue.—Les pôles du froid.—Pourquoi l'hypothèse d'une température moins rude et peut-être d'une mer libre.—Guénic, très intrigué d'apprendre qu'il y a quatre pôles dans l'hémisphère Nord.

Là-bas, sous l'équateur, une goutte de rosée tremblote et scintille à l'extrémité d'un pétale d'ixora.

Ivre du nectar subtil et capiteux que l'odorante corolle a distillé pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le pétale de son aile diaprée...

La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui serpente au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve, et se perd avec lui dans l'Océan.

Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur, une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du Sud vers les terres du Septentrion.

Là, le froid la saisit en pleine course aérienne et elle devient un de ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les régions circumpolaires.

Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et furtif rayon la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un glacier...

Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera peu à peu vers l'Océan.

Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course incessante recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur. Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années.

Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau, gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas.

De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base, augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.

Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues à ceux qui accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit, craque, détone, mugit.

Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.

La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée...

Peu après le tumulte s'apaise, les blocs [10] prennent de la stabilité, puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute mer.

Ce sont maintenant des icebergs, des monticules errants de glace douce qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de circulation assigne au glacier dans les régions polaires.


Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans hésitation, mais non sans un cruel serrement de cœur, sacrifié son navire.

La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, côtoyait, remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise.

Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et moutonne la mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction du détroit de Robeson.

Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une tentative de retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, au lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre direction.

Il y a pourtant là-bas, à moins de soixante lieues, l'établissement du lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte Gallia, trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être approvisionnés aux réserves du Fort.

Mais, qui a jamais parlé de retour?... Qui même a songé à la possibilité de battre en retraite?...

Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, s'évertue à chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer à tout hasard dans la banquise et remonter... oui, pardieu! remonter vers le Nord, et coûte que coûte!...

Eh! quoi... tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de vivres, alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais imprudent équipage.

Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque de combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels qu'une toile de tente.

Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait ajouter à une longue liste une série d'et cœtera... ce qui, du reste, n'avancerait à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis entrevu par Lockwood.

Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!... c'est un véritable suicide à échéance plus ou moins longue... c'est en un mot courir de gaîté de cœur au-devant de souffrances atroces, pour succomber infailliblement à une mort épouvantable.

Car, réussît-on même à atteindre le Pôle... et le retour?

Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a son idée.

Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et ne pas anéantir cette pauvre chère Gallia dont chacun porte le deuil dans son cœur.

La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son «train», sans que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.

La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son «train»

Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que la température −9° centigrades soit singulièrement élevée, à pareille époque et en tel lieu?

Mais, Lockwood a trouvé là, par un froid beaucoup plus intense, la mer libre s'étalant à perte de vue...

Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que quarante centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère couche de neige.

Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et datent seulement du dernier hiver.

Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses chaotiques emplissent là-bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille colossale.

Ah! comme la défunte Gallia qui triompha si vaillamment du pack de la baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la mer libre!

Toute frêle et toute petite, la nouvelle Gallia, qui jauge à peine dix tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une assistance ou dangereuse, ou problématique.

... Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans nuées?

Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, pressée de bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là-bas le tumulte va crescendo.

La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, comme des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des hurlements lugubres.

Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible menace d'anéantissement.

Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une poussée irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement libre une rue d'eau large d'un kilomètre.

—Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante, celle du capitaine.

—Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit à son tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles.

—Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le second qui goûte la métaphore.

—En avant, et droit au Nord! reprend le commandant.

«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants!

«Fritz!...

—Capitaine? répond le mécanicien.

—La machine fonctionne à ton gré?

—A merveille, capitaine!

«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie... c'est propre... pas encombrant et ça n'use point de charbon.

«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je réponds d'elle...

—Bon!...

«En douceur!...

«Timonier... veille à la barre.»

Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la chaloupe embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de bonheur les icebergs libérateurs.

On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° et la longitude de 40° à l'ouest de Paris.

Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont le succès était si problématique alors que l'expédition était supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base d'opération, presque sans espoir de retour.

Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.

Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.

Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives l'expédition proprement dite.

Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater cette fortune qui sourit aux audacieux.

Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une fraction.

Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales, serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.

Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges, précipices, avec l'encombrant vademecum d'explorateur arctique.

Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui feraient reculer nos plus intrépides alpinistes...

Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre d'obstacles.

Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.

Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, semblent se continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux.

Le capitaine peut en reconnaître les profils sinueux

—On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le docteur auquel le capitaine vient de passer l'instrument.

—Pourquoi pas! dit ce dernier.

«Qui sait!... peut-être un prolongement du Groenland.

—Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté Danoise s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite Majesté...

«Et un grand avantage pour nous.

—Comment cela, capitaine?

—Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien en ce moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre sur terre notre voyage en traîneau.

«Là, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite singulièrement le traînage des chiens.

«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à neige et marcheront comme de véritables trappeurs canadiens.

—Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second, vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises!

—Il faut tout prévoir, même le pire... surtout le pire!

«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des hypothèses que j'ai tout lieu de supposer admissibles.

—A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, avec nos soixante jours de vivres!

—Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le pôle dans huit jours, mon ami.

—Oh! capitaine, ce serait trop beau!

«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée... nous touchons encore à l'hiver... et nous allons subir une température épouvantable en nous rapprochant du pôle.

—Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure foi du monde.

«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le pôle géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du froid.

«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes et certains faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point le plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit.

—C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique s'en écarte notablement, lui aussi.

—En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux pôles du froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique.

—Je me souviens, maintenant!

—Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou moins ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie sibérienne, par 79° 30′ de latitude nord, et 120° de longitude est.

—Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique.

—L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° de latitude nord, 97° de longitude ouest.

—Ah! diable!... et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, puisque nous sommes présentement par 84° de latitude, plus une fraction.

—C'est-à-dire d'une distance égale, à peu près à celle de Paris aux Pyrénées.

«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu plus élevée?...

—Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence de douze degrés!...

—Douze degrés, c'est énorme!

«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de glaces comme au soixante-huitième parallèle...

«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick, d'Uleaborg ou Arkhangel...

—Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique.

—Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine souriant à l'enthousiasme de son brave second.

—Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de 79° 30′ et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires.

«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles du froid sont bien loin d'être fixes.

«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et Nijni-Kolymsk, c'est-à-dire entre quinze degrés et demi de longitude, et environ huit de latitude.

«Il y a, tu le vois, de la marge.

«Il aurait donné les effroyables températures de −61° à −63°!

«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la ligne imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique...

«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une latitude se rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de −54°2, −53°9, −52°7 notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique.

—D'où vous concluez, capitaine?...

—Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue comprise entre les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux libres, et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de refroidissement que dans l'intérieur des terres.

—Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous espérez bien les rencontrer... Sans cela...

—Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui arrêta le traîneau de Lockwood par 30° centigrades au-dessous de zéro.

«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième degré.

«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle flottât sur les eaux libres, et cela par un froid de −45°!...

«Or, notre température est aujourd'hui de −9°!

«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus abordables que les environs même de notre lieu d'hivernage.

... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre demeure stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du moteur électrique.

La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, sous peine de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des prolongements sous-marins des montagnes flottantes.

Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, n'en produit pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le capitaine fut de 85°!

On était alors au 1er avril.

Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré quarante minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° 20′ sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° 23′.

Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous, officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté.

A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les théories du capitaine laissent tout rêveur.

Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle Nord. Il a enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout cœur, en franc matelot. Çà, c'est entendu, et on peut compter sur lui.

Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de savoir maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou moins Nord... des contrefaçons du véritable, sans aucun doute.

Malar' D'oué!... comment se reconnaître, au milieu de ces quatre titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement.

A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid à mesure qu'on s'élève en latitude.

Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée... Mais là, franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage!

[II]

Complexité de la question polaire.—A travers les canaux.—Ni entièrement libre, ni tout à fait captive.—Douceur de la température.—Conquête d'un degré.—Par 84° 3′ Nord.—Ecueil par l'avant!—Abordage.—L'écueil est de chair et d'os.—Bataille contre une troupe de morses.—Péril imminent.—Plus de peur que de mal.—Capture.—Deux grands chefs.

S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle Nord.

Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, suscité autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté autant d'esprits judicieux.

Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le pandœmonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle, absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance, permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait, passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants, et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un audacieux doublé d'un chançard!

Exemple: en 1608, Hudson, commandant le Hopewell, un frêle et tout petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un mousse, atteint la latitude de 81° 30′ Nord.

Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20′, ne pouvant même pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!

Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le Polaris jusqu'à 82° 16′, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de l'Alert, un des navires de sir Georges Nares.

Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été atteint jusqu'alors.

L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.

Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il rapportait une théorie.

En 1860, le docteur Hayes—un Américain—avait fait sur un petit bateau de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par une superbe course en traîneau.

Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre autour du pôle.

Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus rien à tenter de ce côté.

Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.

En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.

Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en la personne du lieutenant Greely.

Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.

L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que leur prêta le commandant anglais.

Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort quinze ans auparavant!...

Donc John Bull et Jonathan étaient dead-heat, la mer polaire pouvait être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa déconcertante complexité.

Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est réservée peut-être à nos héros.

Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la conquête du pôle sera opérée à brève échéance.

Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une vigilance de tous les instants et souvent des manœuvres de force excessivement dures.

Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme jadis quand la Gallia progressait à travers le chenal de la banquise.

Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement mesurée au vaillant équipage.

Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration; et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.

—Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.

D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille époque se maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de −8° centigrades pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le thermomètre tombe à −12° ou −13°, mais seulement pour quelques heures, ce qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire printanier.

N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait parfaitement heureux.

Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le moment voit ses vœux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.

En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second avec son exubérance provençale.

Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire sont la plus belle de toutes les inventions.

On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3′ Nord.

Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.

Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, épiant le passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement général et empêcherait le rationnement du soir.

Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des bœufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.

—Ouvrons l'œil quand même! observe le docteur qui espère toujours.

«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la culasse de nos armes.»

Et chacun ouvre l'œil à tribord comme à bâbord, négligeant peut-être un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain, un renard donnant la chasse à un lièvre et...

—Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par l'avant!...

—En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'œil fixé sur le chenal, à une encâblure de la chaloupe.

Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de la chaloupe touchait.

La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont debout ou en équilibre instable.

Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques s'échappe, et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.

L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et résistant comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.

Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.

—Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affalé sur «sa barre d'arcasse».

En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs mètres.

—Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce...

—Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes d'anthropophage... de la viande!...

—Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de chair...

—Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé, un cheval abattu, un serin envolé.

Le Groenlandais Oûgiouk, l'œil émerillonné, la face dilatée par un vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte répétition de la première.

Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte d'aboiement saccadé.

—Aoû... oû... oû... ack!...

—Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le baleinier basque Elimberri.

—Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que l'écueil est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.

—Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule, observe Dumas en brandissant sa carabine.

De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, expectorée par d'invisibles virtuoses.

—Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent, toujours en passe de goguenarder.

—Pare ton flingot, ouvre l'œil et fais une double clef à ta langue, failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»

A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri d'angoisse poussé par le monstre mutilé.

De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.

Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste gueule formidablement armée.

Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier trempé, s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres, relèvent un peu le mufle, pèsent sur la mâchoire inférieure, et donnent au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.

Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis, et, dans leurs luttes entre congénères.

Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.

Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne lâchant prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude d'animal polaire.

Les marins de la Gallia vont en faire bientôt l'expérience.

Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à l'abordage.

Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.

Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endentés, et pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.

Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est réellement effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal attaquant hors de son élément préféré.

Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme un tonnerre lointain.

Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.

A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement ébauchée.

—A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri.

«Abattez ces grappins d'enfer...

—Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces cachalots en plein corps.

«Avec sa coque bordée de six pouces de lard...

«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.

«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un seul coup, l'épaule du plus audacieux.

—Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer.

«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...»

C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure du Normand.

Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans succès sa carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre ébranle déjà la chaloupe qui roule.

Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et presse coup sur coup les deux détentes.

Pan!... pan!...

—Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand!

Pardieu! il n'y a que ça de vrai.

Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt centimètres de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut les frapper à l'œil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau milieu de la gueule grande ouverte.

Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fumée, flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot d'écume rouge et coule à pic.

—Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.

—Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert d'épouvante, Plume-au-Vent.

«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.

«Merci, Dumas!... La bébête était méchante.

—Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.»

Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se concerter en vue d'une attaque en masse.

Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue par l'équipage tout entier.

Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en manœuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle, font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs nageoires et s'approchent de plus en plus.

Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'œil sur son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid magnifique.

Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et sitôt les carabines déchargées, de frapper de la hache.

Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'ébrouements furieux couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.

Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.

A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes exaspérées.

Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'à mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon cœur qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.

Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes d'où sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.

Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.

Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne lâchent pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule affreusement.

Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.

La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir, déploient une vigueur surhumaine.

La lutte est courte, mais effrayante

A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle, on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort, une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite Gallia tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.

Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux rouges comme les dalles d'un abattoir.

Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent complètement après cette vaine et inoffensive protestation.

Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. De-ci de-là, quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.

Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de Guignard qui est le plus avarié.

Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de l'existence présente est stérile au point de vue des ressources à venir.

Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!...

Résultat: Néant pour la soute aux vivres!...

A moins que...

Quelle diable de manœuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués rudement, hurlent à tue-tête.

Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.

L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement monter et descendre par saccades.

Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.

—Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.

—Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.

«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le mâtin, pensait à son ventre...

—Tu crois alors?...

—Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de la ligne...

«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas va lui casser le museau.

«Pas vrai, mon camarade.

«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de l'œil l'organe annoncé.

«Té le voilà!...»

Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde le guidon et presse la détente.

Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu d'une série de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse échapper un long hurlement de triomphe.

Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.

Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.

L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas morceaux qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa patte ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin:

—Oûgiouk est un grand chef et il avait faim.

—Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre homonyme du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine.

[III]

Vers la mystérieuse Polynnie.—Signes de printemps.—Les oiseaux arctiques font leur apparition.—Soupe au lait!—Par 87° de latitude Nord!—Quelques nuages dans un beau ciel.—Fâcheux pronostics.—En quête d'un abri.—Le halo.—Tempête.—Vent du Sud, vent de glace.—Pourquoi les oiseaux remontaient vers le Nord.—Bloqués sous la neige.—Reprise de l'hiver.—Froids terribles.—Après quatre heures d'angoisses.—La mer gelée à l'horizon.

Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la température qui logiquement devrait être de −25 à −30° à cette époque de l'année se maintient invariablement à −10 et −12°.

Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu'à la mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du pôle.

Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées. Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.

Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.

D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° et 85°, les canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves. Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, et, phénomène assez extraordinaire, semblent avoir du courant.

Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et viennent flotter sur les eaux libres.

Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant, quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée.

En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de canards venant du Sud, passent à tire-d'aile en remontant vers le pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la flottille.

Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne, puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs de leur aimable gazouillis.

La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent vivre à l'abri des froids mortels.

Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.

—Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros sel et de poivre...

«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à Plume-au-Vent qui mord d'excellent appétit un morceau de langue de morse.

—Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les roses aux rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si heureuses de vivre.

—Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!...

—Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair fraîche.

—Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense, c'est pour tout un chacun de l'équipage.

—Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous professons la reconnaissance de l'estomac.

«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier était, comme qui dirait une vraie crème.

«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot Constant Guignard.»

Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et grâce a quel procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant une substance rare.

Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le morse harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu dans deux seaux contenant chacun dix litres.

Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il incorpora, à défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y connaît, déclara que c'était parfaitement délectable.

Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en prévision des disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage et à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme.

Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7 avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord.

Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!...

Quatre-vingt-six lieues terrestre!...

Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre.

La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le but si ardemment poursuivi.

Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe où, malgré l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints explorateurs des régions hyperboréennes.

Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour permettre l'usage des fourrures. La manœuvre des embarcations nécessite un exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...

—Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord des transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de tabac.

«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une bénédiction.

Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs, déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers, appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède généralement les bourrasques.

Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment s'accentue encore.

Là-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'œil.

Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, depuis le cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields, cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de neige.

Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux grands courants atmosphériques va prédominer.

Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir sans une lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.

Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la tempête, annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne saurait manquer d'être fatale au «chapelet».

Donc, il faut au plus vite chercher un abri.

C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à l'idée de piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.

La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapprochée peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de la tempête, et au choc des glaçons en dérive.

Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute sans discussion.

Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure, franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage, malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en dérive.

Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre les lames venues du large.

Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.

La manœuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à côte à la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.

Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont écoulées depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.

Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne sait d'où.

Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.

Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat sont retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et recouverte avec la voilure et les prélarts.

De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et des rafales.

Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la tente solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à-dire la batterie de cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée.

Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de fournir presque instantanément une chaleur très considérable. De forme cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux.

Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère servant à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé.

C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si inclémente aux hivernants.

... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis que le vent souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer Guénic, tombe à −20° en moins de deux heures.

—Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à tous ceux qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques.

—Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé.

—Qui ça?... les phoques...

—Non pas, maître Guénic.

«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui nous faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg.

«Cette maudite neige va les tuer!

—A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des brôçettes.

—Cannibale, va!

«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!...

—Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui découvre une vraie denture d'ogre.

«Je les aime peut-être plusse que toi!

«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de goût et de sentiment.

—Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son instinct, qui les pousse, reprend Guénic.

—C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans!

«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là-bas...

«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée d'hirondelles.

—Tout de même, riposte le maître avec une sorte de commisération affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine!

«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par grand frais sur un marchepied de perroquet...

«Enfin, suffit!

—Comprends pas, maître Guénic!

—Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par rapport au froid.

«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, preuve que l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de l'hémisphère austral.

«T'as saisi?

—Heu!... dame!... c'est que vraiment...

—Laisse aller, t'es pire qu'un calfat!

«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours blanc...

«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus douce...

«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis qu'y fallait virer.

—Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là!

«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire autant.»

... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, s'ingénient à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui pourra se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.

Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs qui forment un siège excellent.

Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, trône devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de morse, maître Dumas, préparant le souper.

L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, le temps a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se contenter de la lueur blafarde de la lampe.

Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une seconde lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la température s'élève notablement.

Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations viennent d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque −26°!

Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à tomber. Les glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la falaise.

De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup ou le cri rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve.

Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de carabine pour les faire déguerpir.

La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la déperdition de chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes—abstraction faite de deux sentinelles—entassés sur cet étroit espace, vicie promptement l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler, c'est-à-dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.

Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement imperméable de la pauvre Gallia! Où est le fanal électrique, le calorifère, les agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore!

Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, tant pour faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les attaques des fauves.

Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien dégelée sur la lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, est croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente.

C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de l'atmosphère. Il y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le plus épais brouillard.

La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un halo. Les parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre.

Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à-dire remplacé par des bas bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit mieux pour cela.

On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser mutuellement. Le sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques, ses alertes incessantes.

Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec un bruit formidable.

A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, rentre à moitié gelé en disant:

—Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez!

—Poseur, va! riposte le Parisien.

«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une gelure!

«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...

«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de potiron.

—Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend Constant Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment d'organe.»

La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre la garde.

Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des dents, titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern.

Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience, s'éveille furieux à ce contact brutal.

—Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui m'arrive...

—C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart.

—Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder comme ça la coque à ton ancien.

—Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé.

—Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair?

«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.»

Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne tombait plus, et le thermomètre marquait −30°!

Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche blanche épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan avec un bruit confus, assourdissant.

Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se resserraient au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport des floebergs venus du large, et soudés par le froid.

L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et devoir intercepter toute communication avec la haute mer.

En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après quelques jours d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance.

Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de phoques évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil.

... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes, tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir autrement qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin.

Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, puis pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de l'expédition éparpillées de tous côtés.

Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants, les matelots.

Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé comme le thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante monotonie de ces heures maudites.

Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize kilomètres à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la somme énorme de cent dix-huit kilomètres!

Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures.

Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute vitesse, et une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque terrifiante, flamboya dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit.

Une aurore boréale flamboya dans le crépuscule

L'apparition du météore précéda de vingt-quatre heures la fin de l'ouragan. Elle concorda avec une hausse barométrique assez accentuée, mais, par contre, le thermomètre baissa encore. Le 11, à six heures du matin, il était à −32°.

Le 12, à midi, il ne s'éleva pas au-dessus de −29°, et l'on constata que la mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était captive sous les glaces.

Cette journée fut, avec celle du 13, employée à déblayer les embarcations et à remettre en état toutes choses, comme si la navigation allait être reprise.

Seulement, les baleinières et le bateau plat, qui jadis transportaient les traîneaux, furent dressées et solidement amarrées sur ces mêmes traîneaux.

Quant à la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, s'appuyant sur des arcs-boutants latéraux, fixés eux-mêmes à deux semelles de bois parallèles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les traîneaux.

On sait ce que signifient de tels préparatifs.

Les hommes, au lieu d'être portés par leur matériel, devront le traîner derrière eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins!

Au lieu de fendre en conquérants les flots de mers inconnues, ils haleront à la bricole, côte à côte avec les chiens, et devenus bêtes de somme eux-mêmes...

Et pourtant, devant cette mer gelée à perte de vue, devant ce formidable encombrement de glaçons de toute forme, de toute grosseur, les marins près de partir à la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un geste d'hésitation, bien que la vue du sinistre désert polaire, soit capable, à elle seule, de faire reculer les intrépides.

Mais le chef aimé, qui toujours paye vaillamment de sa personne, a commandé: «En avant!... c'est pour la patrie!...»

Tous ont répété d'une seule voix: «En avant!... Vive la France.»

[IV]

A propos des traîneaux.—Remorquage par les hommes ou par les chiens.—Avantages et inconvénients.—Costume de travail.—Le Parisien se compare à un hanneton englué dans du goudron.—Traction mixte.—Hommes et chiens attelés simultanément.—Et la chaloupe?—Départ des numéros 1, 2 et 3.—Comment on se sert d'une ancre à jet.—«Qui veut aller loin ménage sa monture.»

Pendant les longues heures de l'hivernage, le capitaine et les membres de l'état-major avaient étudié, avec une sérieuse attention, les procédés les plus favorables à l'exploration de l'extrême Nord.

Ayant lu tout ce qui a été écrit à ce sujet par ses devanciers, notamment par Kane, Hayes, Mac-Clintock, Nares, Hall, Payer, Greely, pour ne citer que les plus récents, d'Ambrieux avait admis comme eux que le traîneau est l'organe essentiel, indispensable.

Mais, n'étant pas un homme à idées préconçues, comme le docteur Hayes et le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu émise par Greely, il avait songé dès le début à modifier l'application du principe universellement reconnu.

Tout d'abord, il devait chercher à gagner le pôle avec son navire. N'y réussissant pas, il hivernerait le plus près possible de l'axe terrestre, et sitôt la saison propice au traînage arrivée, il pousserait des pointes audacieuses dans cette direction.

Mais, fort de l'expérience si chèrement acquise par les lieutenants de Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvèrent arrêtés par les eaux vives, d'Ambrieux s'était dit, et c'était là le côté réellement original et pratique de son idée: il faut joindre le traînage à la navigation; pour cela, emmenons traîneaux et bateaux.

Quand nous trouverons les eaux vives, les embarcations du navire transporteront les traîneaux avec les hommes et les chiens. Et inversement, quand nous serons arrêtés par les glaces, on chargera, sur les traîneaux, les baleinières avec les provisions que les hommes et les chiens, devenus moteurs à leur tour, haleront à force de corps.

C'était là sans doute un énorme surcroît de poids mort, mais le capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne désespérait pas, bien au contraire, du succès.

Malheureusement la maladie groenlandaise avait creusé des vides nombreux dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait déjà, d'une utilité réellement absolue.

Quelques explorateurs ont cependant préconisé le remorquage au moyen de l'homme exclusivement, et cela dans le but d'éviter les risques d'accidents imprévus. Il est certain que l'intelligence humaine peut, dans nombre de cas, obvier à maint ou maint inconvénient, aider à la réparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux instinct des chiens sur la glace est un facteur d'une telle importance, qu'il compense et au delà tout ce que peut produire l'ingéniosité de l'homme. Et cela sans compter la vigueur musculaire comme aussi l'endurance à la fatigue des intrépides animaux.

Car il faut savoir qu'un chien traînera toujours un fardeau sensiblement plus lourd que l'homme et cheminera aussi plus vite.

Ainsi, un traîneau remorqué par un nombre d'hommes quelconque, mettons six, parcourra avec des peines infinies huit à dix milles marins, c'est-à-dire de quatorze kilomètres et demi, à dix-huit environ. Encore la glace devra-t-elle être autant que possible exempte d'aspérités, de cristaux aigus et de dépressions remplies de neige pulvérulente dans laquelle on enfonce jusqu'à mi-corps.

Tandis que les chiens, attelés en nombre égal, pourront traîner un poids supérieur, et faire, sur une glace même mauvaise, de quinze à seize milles, soit de vingt-huit à trente kilomètres.

En outre, les hommes n'arrivent pas exténués au campement, ce qui permet d'allonger jusqu'à la limite du possible la durée de la marche.

Il va de soi qu'avec des attelages composés mi-partie d'hommes et de chiens, on gagne sur le premier cas, mais on perd sur le second. Cependant, la fatigue est infiniment moindre qu'avec le remorquage par l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance à vouloir dépasser l'homme dont la présence les excite. Ils sont francs du collier, et laissent à peine tirer leurs compagnons à deux pieds, dont l'intervention est surtout utile devant les obstacles ou dans les mauvais pas.

L'impossibilité dans laquelle se trouvait le capitaine de renouveler sa meute l'aurait décidé à adopter ce dernier procédé, quand bien même il n'eût pas été forcé de sacrifier son navire dans les circonstances douloureuses que l'on sait.

Privé désormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de vivres que pour deux mois, réduit aux embarcations pour tout matériel, obligé de pointer en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les étapes sous peine de périr infailliblement de faim.

On a vu comment la première partie de ce plan si sage s'était accomplie avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier français avait pu parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrés et demi, près de quatre cents kilomètres en dix jours.

La tempête, le retour du froid, la mer gelée, l'interruption momentanée du voyage par eau, tout cela n'était que de simples incidents sur lesquels, ou plutôt avec lesquels il avait compté.

Maintenant, on allait cheminer à pied en remorquant péniblement le lourd matériel, jusqu'au jour où une débâcle se produisant, il serait possible de restituer les engins de navigation à leur élément naturel.

La question de subsistance était résolue pour un certain temps, grâce à la capture du morse qui permettait d'alimenter quinze jours de plus la colonne entière, hommes et chiens, et d'économiser l'alcool en lui substituant de temps en temps l'huile.

Donc les deux mois de vivres du départ se trouvaient par le fait intacts. En admettant que pendant soixante jours, les eaux vives, chose totalement invraisemblable, ne réapparaîtraient pas, on pouvait tabler sur une moyenne de douze milles par marche, on arrivait au total de treize cents kilomètres, plus une fraction.

On serait alors en plein été, avec la débâcle. Les embarcations rendues à leur destination, et approvisionnées par la chasse et la pêche, on verrait à se rapatrier.

Avant de donner le signal du départ, le capitaine fit endosser à ses hommes le costume de marche, différent du costume de nuit, en ce qu'il est plus léger, de façon à permettre l'évaporation du corps, sans quoi l'homme, astreint à un exercice violent, se trouverait dans un bain de sueur, et glacé à la première halte.

Que ce qualificatif de: plus léger ne fasse pas croire, cependant, que cet habillement soit comparable à ceux dont se couvrent, pendant les hivers les plus froids, les habitants des zones tempérées.

La nomenclature seule des pièces qui le composent nous ferait transpirer, sous notre latitude parisienne de 48° 50′.

D'abord, un épais gilet de flanelle, puis une ou deux chemises de laine selon la température et l'impressionnabilité de l'homme au froid, un long gilet de tricot ou jersey doublé de flanelle, plus une bonne casaque de laine, un ou deux caleçons, un solide pantalon de laine, deux paires de bas montant jusqu'au genou, et pour chaussure, des bottes norwégiennes en toile à voile doublées de flanelle et semelées de feutre, avec une tige assez large pour permettre d'y introduire le pantalon. Pour coiffure, une toque à oreillettes, et un capuchon ou bachelick avec une muserolle mobile qui peut être abaissée devant la bouche et le nez. Les mains sont protégées par une première paire de gants, recouvertes, quand le froid est très intense, par les mouffles en loutre de mer, montant jusqu'aux coudes.

Les bottes groenlandaises sont réservées pour la nuit ou le temps de dégel. De même les pelisses fourrées en peau d'élan qui servent pour monter la garde ou toute autre occupation exigeant peu de travail musculaire.

Enfin, ce costume est complété par un surtout en toile à voile quand la neige tombe. C'est le meilleur tissu pour la repousser et l'empêcher de se coller aux effets de laine.

On s'imaginerait volontiers que l'homme ainsi accoutré est presque incapable de mouvement, et que le moindre effort va le faire fondre en eau.

Telle paraît être l'opinion des marins qui, échauffés préalablement par ce rude labeur d'arrimage, exécuté avec une hâte fiévreuse, se trouvent lourds comme des phoques et se blaguent avec un entrain indiquant un état moral excellent.

Le docteur costumé à l'avenant, car chacun, quel que soit son grade, va s'atteler comme un simple mortel, entend les objections et riposte:

—Mais, sacrés mathurins, réfléchissez donc à la température de 30° au-dessous de zéro, qui, tout à l'heure, vous mordra d'autant plus que vous ne serez plus abrités par la falaise.

«Vous savez pourtant que le moindre souffle d'air suffit à rendre presque insupportable un froid qui n'a rien d'excessif.

—Faites excuse, monsieur le docteur, répond le Parisien qui s'en va les bras en anse de cruche, les jambes en manches de veste et en exagérant encore son attitude grotesque, mais je me sens si empoté, là-dessous, que je m'imagine être un gros hanneton englué dans une baille de goudron.

—Va toujours, failli bavard, et surveille ton nez!

—Merci du conseil, monsieur le docteur, mais je crois, sauf vot' respect, que mon nez et son heureux propriétaire se trouvent présentement acclimatés au point de ne plus rien craindre.

«Un peu plus, je me sentirais en veine de travailler en bras de chemise et de haler à moi tout seul un traîneau!

—Et surtout, ménage tes forces, car tu en auras besoin plus tard.

—Merci encore, monsieur le docteur, mais il me semble qu'après un si long repos, elles ont encore augmenté si c'est possible et que, d'autre part, je supporte le froid comme un véritable Esquimau!

—Allons, tant mieux!... quoique rationnellement la vigueur et l'aptitude à supporter le froid...

Un commandement proféré d'une voix forte lui coupe la parole.

—En haut le monde! s'écrie, comme à bord, le maître d'équipage.

—J'allais dire une bêtise, en apprenant à ce garçon que vigueur et résistance au froid diminuent au lieu d'augmenter à la longue.

«Ce brave Guénic vient de me l'épargner.»

Officiers et matelots se groupent autour du maître et du capitaine qui viennent de conférer depuis quelques minutes.

Guénic, sur un signe de son chef, transmet d'une voix rauque, son organe de commandement, l'ordre de service communiqué par l'officier.

Cet ordre comprend la désignation des traîneaux par numéro d'ordre et celle des hommes qui doivent être attachés—sans jeu de mot—à chacun d'eux.

Le traîneau numéro 1 comprend un officier, le second, Berchou, six hommes et huit chiens.

Les hommes sont: Oûgiouk, marchant le premier en tête, comme pilote des glaces, puis Guénic Trégastel, Le Guern, Jean Itourria, Michel Elimberri, Elisée Pontac.

En tout, sept hommes, plus huit chiens.

Le numéro 2 comprend Vasseur, lieutenant, Constant Guignard, Courapied dit Marche-à-Terre, Julien Montbartier, Chéri Bédarrides, Isidore Castelnau, Nick dit Bigorneau.

Sept hommes, aussi, avec huit chiens.

Le numéro 3, infiniment plus léger, est commandé par le docteur, avec Plume-au-Vent et Dumas comme auxiliaires, plus quatre chiens.

Chaque homme, à l'appel de son nom, rallie son traîneau qui se trouve placé, d'après son numéro d'ordre, sur une ligne, l'avant tourné vers le pôle. Officiers et matelots fraternellement mêlés, passent la bricole sur leur épaule, à côté des chiens qui se crispent sur leurs pattes, tout heureux de partir.

Tout est paré. On n'attend plus qu'un signal.

Mais, à propos, et la chaloupe! Malgré son volume, le vaisseau amiral, comme le dénomment parfois les marins, est en arrière de la ligne des traîneaux. Tout seul, dans une sorte d'isolement mystérieux. Trois hommes seulement sont à bord: le capitaine et les deux mécaniciens, Fritz Hermann et Justin Henriot.

Bien d'aplomb sur ses patins de bois, le gracieux bâtiment paraît ne plus attendre que son personnel de remorque. Mais où est-il, ce personnel, et quel sera-t-il? Le capitaine pense-t-il, quand les traîneaux auront parcouru une certaine distance, à faire revenir les équipes et à les atteler à la chaloupe pour faire progresser celle-ci d'une égale quantité? Mais une manœuvre ainsi compliquée aurait pour résultat de faire doubler aux hommes et aux bêtes l'étape, et leur occasionnerait une fatigue écrasante, susceptible de briser, à courte échéance, leur vigueur et leur énergie.

Du reste, il semble impossible, à priori, que l'effort combiné des vingt hommes et des vingt chiens puisse même déplacer une telle masse.

Les matelots restent songeurs devant cette énigme, et naturellement n'en trouvent pas la solution.

Baste! après tout, pourquoi se galipoter la cervelle. Qui vivra verra...

Est-ce que le capitaine n'a pas son idée! A quoi lui servirait, sans cela, d'être capitaine.

Tout ce qu'on sait, pour l'instant, c'est que la barre du gouvernail a été retirée, comme aussi l'hélice de bronze, avant que la gracieuse petite Gallia ait été ainsi capelée sur cette espèce de charrette, et transformée, elle si fine, si coquette, en une sorte de patachon d'eau salée, qu'un matelot ne la reconnaîtrait plus.

Enfin, de sa voix vibrante, le capitaine vient de proférer le sacramentel: En avant!

—Hisse là!... garçons! commande à son tour le second Berchou, en se cambrant sur la bricole dans laquelle est passée son épaule.

Oûgiouk fait claquer son fouet, anime ses chiens d'une vibration de la langue contre le palais et donne un solide coup d'épaule.

Bêtes et gens tirent à l'envi, et le lourd fardeau se déplace avec une facilité qui arrache aux derniers un cri de triomphe.

Bêtes et gens tirent à l'envi

—Ma Doué!... Vivadiou!... Nom d'un d'là!...

Bretons, Basques et Normands trouvent la chose toute simple, presque amusante, et allongent le pas, au point que Berchou doit les modérer.

Le second traîneau s'ébranle aussi lestement et suit le premier, à distance réglementaire, puis le bateau plat que traînent le docteur, Dumas le Parisien et ses chiens savants!

Les hommes des deux premiers traîneaux, toujours excités par la curiosité, tournent la tête, croyant voir la chaloupe démarrer à son tour.

Pourquoi pas, après tout. Du moment qu'elle marche bien dans l'eau sans chaudière et sans charbon, avec une «machinerie» toujours en pression, toujours parée à faire tourner le tourne-broche!

Y a de si drôles de choses, dans le monde d'à présent, des inventions si tellement pas ordinaires, qu'y a de quoi déralinguer l'entendement d'un franc matelot, vieux de la cale ou gabier de beaupré.

La chaloupe, avec ses trois hommes à bord, demeure comme figée sur les bômes transformées en patins par le charpentier Jean Itourria.

Seulement, le bateau qui glisse, remorqué par le docteur et ses deux compagnons, file une amarre dont l'extrémité est fixée à l'avant de la chaloupe.

—Par exemple! c'est un peu plus fort que de jouer au bouchon avec des pièces de six liards dans la neige!

—Quoi?

—Dirait-on pas qu'à eux trois et leurs quatre cabots, y vont remorquer l'amiral.

—C'est pas faute que j'aie bourlingué sur terre et sur mer pour voir des choses... des choses que la tête vous en claque et que la couenne vous en fume, dit un sceptique.

«Foi de matelot, je voudrais être témoin de ça!

—Des lascars de ce poil-là!

—Le Parisien qu'est de Paris!...

—Dumas qu'est moko!...

—Les chiens qu'est savants!...

—Le docteur qu'est pus malin à lui tout seul que tous les gradés à cinq ou six galons de la sirugerie de l'Etat...

—Eh! cape de Diou!... s'écrie un Basque, est-ce que tu ne vois pas, les hommes qu'ils s'en vont simplement mouiller une ancre à jet [11].

—C'est pardieu! vrai.»

L'amarre filée par le bateau mesure environ une encâblure, soit à peu près deux cents mètres. Donc l'avant de l'Amiral est à pareille distance de l'arrière du bateau.

Dumas et le Parisien qui ont leurs instructions s'arrêtent, soulèvent un solide grappin croché à l'extrémité de l'amarre, engagent ses pattes dans un trou de glace et disent au docteur.

—C'est paré.

Celui-ci porte à sa bouche un sifflet de corne et en tire un son aigu. Sage précaution, car la peau de ses lèvres resterait collée à un sifflet métallique.

A ce signal, le câble, couché dans la neige comme un ver gigantesque, frissonne, s'allonge, se tend sous l'effort d'une traction énergique.

Il tient bon, cependant, comme aussi le grappin d'acier.

Et soudain, la chaloupe glissant d'un mouvement très doux, sans heurts, sans à-coups, s'approche à vue d'œil en se halant sur l'amarre qui s'enroule sans bruit sur un treuil.

C'est tout simple!... et cependant, les hommes, enthousiasmés à la vue de cette jolie manœuvre, lancent un hourra! prolongé.

Cinq minutes à peine ont suffi à opérer cette traction qui fait progresser la chaloupe de deux cents mètres et à l'approcher bord à bord du bateau.

L'essai est concluant et la réussite assurée.

La petite Gallia, malgré son poids et son volume, suivra les autres traîneaux et ne sera pas un «impedimentum» qu'il aurait fallu abandonner dès la première heure.

Après un mot de félicitation échangé entre le docteur et le capitaine, Dumas et le Parisien dégagent le grappin et le chargent à l'arrière du bateau.

Ce dernier se remet en marche en filant toujours son câble, puis arrivé au bout de la touée, s'arrête de nouveau. Le grappin est engagé dans un trou que le docteur creuse avec le couteau à glace.

Puis derechef la chaloupe se met en marche et ainsi de suite, progressant toujours d'encâblure en encâblure, c'est-à-dire de deux cents en deux cents mètres.

Les autres traîneaux, le numéro 1 et le numéro 2 ont pris de l'avance, naturellement. Mais pas autant qu'on le pourrait croire tout d'abord.

Vingt minutes viennent de s'écouler, et ils ont parcouru environ un kilomètre, ce qui est une allure un peu trop rapide, surtout au début. Une halte est ordonnée, car les hommes soufflent déjà.

La chaloupe, elle, forcée de s'arrêter pendant le transport de l'ancre à jet, n'a progressé que de quatre cents mètres ainsi que le bateau dont les haltes concordent avec les siennes.

Mais le docteur, Dumas et le Parisien, bien que chargés d'un surcroît de besogne, sont aussi frais qu'au départ grâce à la fréquence de ces haltes réparatrices.

C'est là un enseignement dont il faudra tenir compte afin d'éviter la courbature si fréquente au commencement des marches sur la glace.

En conséquence, de nouveaux ordres seront donnés à la grande halte, afin que chacun puisse se pénétrer de la vérité de ce dicton ainsi formulé ou à peu près par la sagesse des nations:

«Qui veut aller loin ménage sa monture.»

[V]

Le mercure encore gelé!—Imprudence.—Tourment de la soif.—Ingestion de neige.—Fureur du second.—L'existence d'un cuisinier polaire.—Préparation du dîner.—La halte.—«Un pot trop guetté ne bout jamais.»—Mélanges incohérents.—Au pays des rêves.—Sous la tente.—Réveil.—Maux de gorge.—Ophtalmies légères.—Encore les lunettes vertes.—A 87° 30′ du pôle.

Le traînage avait commencé le 12 avril, par 87° de latitude Nord, et 22° 20′ de longitude Ouest.

Cette première journée s'écoula sans encombre, mais non sans fatigue. Les marins qui le matin eussent volontiers halé au trot, étaient, le soir, absolument harassés.

Encore la glace resta-t-elle constamment plane et à peu près dépourvue d'aspérités ou de protubérances. Disposition qui facilita beaucoup le noviciat des hommes et le rendit infiniment moins dur.

La distance parcourue fut exactement de douze kilomètres. Résultat pouvant sembler précaire à des gens pressés d'arriver et qui ont en perspective le spectre de la famine, mais encore honorable pour des débutants.

La chaloupe s'est merveilleusement comportée, son moteur électrique est parfait. La transformation d'une partie du mécanisme, très intelligemment opérée par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement dérangé. De ce côté tout va bien.

Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurés tout le temps à bord, ont passé une journée bien rude. L'immobilité relative à laquelle ils restèrent astreints, leur a rendu encore plus sensible l'âpre morsure du froid. A ce point qu'à plusieurs reprises ils sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de congélation.

Ce poste, qui exige peu ou point d'activité musculaire, est d'autant plus pénible à garder, que la température s'est encore abaissée. La brise vient du Sud et le thermomètre est à −33° pendant le jour.

Pendant le crépuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure a gelé!

L'hiver arctique a trop souvent, hélas! de ces retours inattendus, de ces traîtrises cruelles.

La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomètres et une petite fraction.

La glace devient inégale, raboteuse, difficile pour le traînage. Les chiens tirent la langue, halètent comme par les temps chauds et boivent avidement l'eau fournie par le digesteur.

Les hommes souffrent de la soif, et moins réservés que les chiens, se hasardent furtivement, malgré de formelles défenses à manger de la neige.

Pour la première fois, Berchou, le second, se met réellement en colère et menace de sévir.

Sévir!... de quelle façon?... Quelle pénalité imposer à ces braves dont la vaillance ne recule devant aucun sacrifice.

En somme, des héros de modestie et d'abnégation que ne rebutent ni les corvées, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme de grands enfants.

Berchou s'y est mal pris. Il vaut mieux les raisonner, essayer de leur démontrer que non seulement il y a péril à s'abreuver ainsi, mais encore que le remède est pire que le mal.

Les pauvres altérés en conviennent volontiers, mais telles sont les tortures causées par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles à toute considération.

Le soir, les imprudents, qui n'ont pas su vaincre cette redoutable défaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations douloureuses de la gorge, des gencives et de la base de la langue.

—Ma Doué!... ma Doué!... grogne un Breton, c'est comme si que je m'aurais entonné dans le gargousier une pleine bolée de verre pilé.

—Eh! vivadioux! renchérit un Basque, il me semble avaler de la braise allumée.

—Et moi! gémit douloureusement Guignard, c'que ça me flambe au fond du panneau de la soute à biscuit!

—T'en as pas encore assez, tas de sacrés hale-boulines, s'écrie Guénic furieux.

«Comment! t'es pas pus raisonnable que ça!... des hommes d'élite censément, et qu'est pas fichu de résister à l'envie de licher ta saloperie de neige...

«Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!...

«T'es moins raisonnable qu'eusses!...

«Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacrée pour des matelots...

«Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la consigne, crée bordée de cordonniers!

La tente enfin dressée sur la glace pendant cette admonestation que Guénic prolongea notablement, les traîneaux partiellement déchargés, les sacs installés, le docteur passa une visite attentive et formula son impression par cette phrase réaliste:

—Bougres d'animaux!...

«Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer!

«Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoigné le scorbut.

Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empêcher de frémir à ce mot redouté du marin.

—Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remède.

«Mais, si vous tenez à votre peau, ne recommencez pas.

«Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'être malades... du moins par votre faute!

«N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que la conservation de tous tient peut-être à la vie ou à la santé d'un seul.

Il continue mentalement:

—Assez prêché pour l'instant, et en avant la caisse aux drogues.

Il avise Dumas qui passe au trot, portant deux seaux en toile pleins de neige.

—Eh! camarade!

—Présent! monsieur le dôtur, répond de sa voix retentissante le Provençal frais et gaillard à miracle.

—Ça va toujours, vous?

—A merveille, monsieur!... et vous êtes bien bon.

—Vous avez du mal, pourtant.

—Ah! baste!... de l'occupation, oui bien...

«Et le travail il tient chaud.»

Ce que le brave cuisinier, toujours content de son sort, appelle euphémiquement «de l'occupation» est tout simplement un véritable métier de galérien.

Le capitaine a déjà voulu que les fonctions si rudes et si essentielles de cuisinier fussent remplies à tour de rôle toutes les vingt-quatre heures. Mais Dumas s'est formellement refusé à rendre son tablier, alléguant que la cuisine «il était» sa santé, son bonheur, sa gloire, sa vie. Qu'il avait été engagé comme matelot cuisinier, et qu'il resterait cuisinier, tant qu'il aurait assez de force pour soulever une casserole. Et que, enfin, il était le seul capable de faire manger convenablement l'état-major et les camarades.

Dumas était donc resté préposé au fourneau professionnel qui, dans l'espèce, est une vaste lampe à esprit-de-vin.

Ce matin, il s'est levé une heure avant les autres. Il se couchera une heure après eux et aura travaillé pendant la journée autant que le plus robuste.

En ce moment, il attend patiemment que le digesteur lui fournisse de l'eau de neige pour préparer le thé qui servira de boisson pendant le dîner. Une partie de cette eau sera employée à la cuisson du lard et du pemmican.

Dumas est toujours couvert de son vêtement de travail.

Les camarades ont déjà changé et se trouvent au sec. Le docteur a examiné les mains et surtout les pieds enfin retirés de dessous l'amas de laine et de feutre qui les fait ressembler à des pattes d'éléphant.

Il y a, de-ci de-là, quelques points attaqués de gelure et plus ou moins excoriés. La circulation est rétablie par une friction à la neige, et le bobo pansé à la glycérine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les bottes esquimaudes.

Les bas et les bottes en toile, qui ont servi pendant la marche, sont bientôt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tôle.

Tout cela est mis à sécher tant bien que mal, plutôt mal que bien dans la tente, à l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit dans son sac à dormir, afin que la chaleur du corps les conserve à peu près souples.

C'est tout un drame pour arriver à sortir du surtout en toile à voile qui a pris la rigidité du bois. Il faut se mettre à trois pour extraire après une pantomime risible pour qui en est témoin, l'homme de cette armure glacée.

—Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dépiauter un phoque gelé.

Cependant le cuisinier évolue toujours, surveillant le digesteur, cassant du pemmican à coups de hache, ou sciant du lard comme si c'était du bois.

—Est-ce que l'eau bout? demande un Breton.

—Le bère est-il chaud? ajoute comme variante un Normand.

Et tous l'œil anxieusement, amoureusement, aussi, fixée sur le vase qui commence à frissonner, attendent le premier bouillon.

—Té! vè!... répond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la marmite, ça l'empêche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui prétend «qu'un pot trop guetté ne bout jamais».

Chacun s'en va grelottant se réentonner dans les sacs en attendant le moment psychologique.

Enfin, l'odorante infusion embaume le réduit obscurci par la fumée des pipes et les vapeurs exhalées des corps et des appareils culinaires. Le lard est cuit. Oh! très vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se refroidit très vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientôt à l'état de glaçons les deux plats de fondation, chacun est forcé d'incorporer à son thé bouillant l'un et l'autre aliment.

Jugez de la consistance et de la saveur barbare d'un tel mélange.

Les hommes quittent leur lit, s'accroupissent tout frissonnants, tirent leur cuillère de corne, opèrent la translation de la mixture du plat à leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-là du moins dont la gorge est inflammée par les ingestions de neige, et attendent la ration de spiritueux qu'on va siroter tout à l'heure en fumant.

Enfin cet aliment bizarre, mais singulièrement réconfortant, est en puissance de digestion.

Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rangé tout son attirail et fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider à sortir de son vêtement de travail.

Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux où il se pelotonne près de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de séparer Dumas de son surtout accroché à son cou comme une cangue.

—Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens souquer avec moi.

Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin, après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire, s'allonger à son tour près de ses deux amis.

Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la ration hélas! parcimonieusement versée de spiritueux.

C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue et les souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de joyeuse humeur.

La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de l'expédition, naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont bientôt fleurir, du beau soleil d'avril...

Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas rappelle que tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence.

Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par contraste, on parle des régions intertropicales...

Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, enfouis sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus, s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des breuvages.

Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire place à la farouche réalité: l'enfer de glace.

Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des hummocks aperçus au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement entrevus, au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités.

Les sentinelles rentrent un moment, étendent sur les sept lits allongés pied à pied toutes les fourrures disponibles et retournent à leur faction.

Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupières endolories par l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturés s'immobilisent. La petite troupe est enfin endormie.

Il est neuf heures du soir.

S'il n'y a pas d'alerte causée par l'invasion des loups ou des ours, si le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plantés en pleine glace, si la neige n'aplatit pas la toile sur le nez des dormeurs, ce repos dure jusqu'à sept heures.

D'heure en heure les sentinelles se relèvent autant que possible sans bruit. Celles dont la faction se termine à six heures éveillent une heure avant tout le monde le malheureux cuisinier.

A pareil moment il fait généralement une température abominable. Esclave du devoir, maître Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il dormait de si bon cœur, s'étire, jure, grogne—il faudrait plus que de l'abnégation pour demeurer calme en pareille circonstance,—et allume son sempiternel fourneau.

Une bonne chaleur se répand sous la tente, au bas de laquelle a été élevé un rempart de neige destiné à empêcher la déperdition de ce calorique béni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec cette espèce de hâte qui pressent les dernières minutes de farniente, semble vouloir les savourer mieux et plus vite...

En attendant que l'appareil en tôle, désigné sous le nom de digesteur, ait liquéfié la neige dont il est bourré, Dumas fait tomber avec une pelle de bois les cristaux de glace dont la tente s'est couverte intérieurement pendant la nuit.

Le capitaine, sorti sans bruit dès l'aube, vient de rentrer après avoir consulté le thermomètre, le baromètre et reconnu la direction et l'intensité du vent.

Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment à la tente un plancher naturel et animé.

Les cristaux dégringolent en averse; les copains, aplatis sans la moindre vergogne, se mettent à vociférer...

Tout s'éveille.

—Est-ce que l'ieau bout?...

—Est-ce que le bère est chaud?...

Même formule que la veille, mêmes regards pleins de convoitise, et manœuvre inverse quant à l'habillement.

Mais les hommes un peu malades ne demandent qu'à paresser... Oh! en tout bien tout honneur, seulement en attendant le déjeuner.

L'infatigable Dumas se multiplie. Les deux hommes rentrant de faction reçoivent un quart de café bouillant additionné d'une petite goutte, que le brave garçon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux.

Allons, pour ce matin, les éclopés d'hier déjeuneront au lit. Les plus solides les serviront volontairement et par amitié.

S'il le faut, on les laissera se dorloter jusqu'au paquetage et ils ne se lèveront qu'au dernier moment.

Mais voici que l'amour-propre s'en mêle. Nul ne veut plus être malade.

Eh! bien, quoi?... pour un méchant mal de gorge... une «affaire» qui vous gratte un peu le cou au passage... Allons donc!... on est matelot, sacré tonnerre!...

Mais, il y a encore autre chose. La plupart ont les yeux rouges et clignotants rien qu'à regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la lampe à esprit-de-vin.

Le docteur craint un commencement d'ophtalmie.

Pour constater l'impressionnabilité de la rétine, il fait sortir un homme, et l'engage à regarder la plaine blanche.

L'homme pousse un petit cri et met sur ses yeux ses gants fourrés.

L'homme met sur ses yeux ses gants fourrés

—Eh bien?

—Ça m'a traversé la cervelle comme si que j'aurais regardé le soleil en face.

«A présent, je vois des histoires bleues, roses, vertes...

—Ça ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes sous aucun prétexte.

Cinq matelots présentent le même symptôme, et le docteur malgré son habituel sang-froid, reste soucieux.

Il répète en quelque sorte machinalement:

—Les lunettes... toujours les lunettes... et un petit collyre «ad hoc».

Pendant ce temps, on change de chaussures, on roule les fourrures, on s'habille pour la marche, la tente est abattue et pliée. Manœuvre difficile et compliquée, car elle est imprégnée d'humidité, se glace aussitôt étalée sur la neige, et résiste à toutes les tentatives opérées pour réduire son volume. Il faut la piétiner, la casser par laize, la superposer comme des planches, et l'amarrer telle quelle sur un traîneau.

Depuis une heure et plus, les chiens qui ont dormi en plein air, roulés en boule dans la neige, comme nos chiens dans la paille, jouent comme des fous et se poursuivent en jappant après l'absorption matinale de poisson sec.

L'heure est venue de se mettre en route. Ils accourent au sifflet, se prêtent docilement à la bricole et attendent le signal.

Les hommes dont le nez est uniformément harnaché de lunettes s'attellent près d'eux.

Le capitaine passe une inspection minutieuse des traîneaux, cause un moment avec le docteur, demande à chaque homme s'il ne se sent pas souffrant, s'il a besoin de quelque chose, insiste et constatant que tout marche à peu près, regagne sa chaloupe avec les deux mécaniciens.

Le commandement: en avant! résonne dans l'air froid avec une sonorité qu'exagère encore la sécheresse absolue de l'atmosphère.

La manœuvre exécutée précédemment recommence avec ses heurts, ses glissades, ses fatigues.

La petite caravane avance néanmoins, malgré la neige amassée en certains points par le vent. La glace fort heureusement est toujours à peu près plane, sans quoi le traînage deviendrait sinon impossible, du moins très lent.

Il arrive parfois que l'on rencontre des dépressions où les hommes enfoncent jusqu'au ventre et où les chiens disparaissent tout à fait. Il faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amène une perte de temps considérable.

On fait de la route malgré tout, puisque la journée du 14 se chiffre par une distance effectivement parcourue de douze kilomètres.

Le froid est toujours abominable, à tel point que les hommes restés sur la chaloupe éprouvent de cruelles tortures. En dépit de son endurance et de son énergie, le capitaine a été gelé deux fois. Les mécaniciens ne sont pas en meilleur état, malgré la présence à bord d'une lampe alimentée par l'huile de morse et à la flamme de laquelle ils viennent se griller les doigts.

Une pareille situation n'est plus tenable et présente en outre de réels dangers. Il est convenu, en conséquence, que les mécaniciens se relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront, à tour de rôle, s'atteler à la bricole.

Le capitaine également. Il sera suppléé par le second et le lieutenant qui prendront à chacun leur tour sa place.

C'est que l'immobilité un peu prolongée est horriblement pénible pour l'homme, à moins qu'il ne soit abrité contre le vent, soit par une hutte de neige, soit même par une tente, et littéralement enfoui sous des fourrures. Alors seulement son organisme peut résister à une telle déperdition de calorique, ou plutôt empêcher suffisamment cette déperdition.

Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours à marcher, et prient pour que les haltes de jour soient abrégées.

Quand le vent est un tant soit peu violent, les souffrances deviennent intolérables, même à température égale. Ainsi un froid de −35° que l'on supporte bien par temps calme, est atroce quand souffle la brise.

C'est ainsi qu'au moment du goûter, par exemple, les matelots à peine immobiles se sentent gelés jusqu'aux moelles. Alors commence une gymnastique enragée qui fait rire en dépit de tout et que le Parisien a dénommée: la danse des ours.

Et de fait, les attitudes, les contorsions de ces hommes velus, dont le visage est presque invisible, rappellent à s'y méprendre les mouvements balourds de maître Martin.

Le froid écourte nécessairement la halte, la marche est reprise après une hâtive absorption. On se repose en marchant moins vite!

Le 15, marche forcée. Le froid de −35° accélère l'allure et la glace est excellente pour le traînage. Résultat: seize kilomètres!

Le 17, Dumas tue un lièvre polaire dont la familiarité cause la perte.

Beaucoup plus grand que le nôtre, et dépassant même parfois la taille de celui d'Allemagne, le lièvre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc d'ouate qui le fait confondre avec la neige. Les sens de la vue et de l'ouïe paraissent peu développés chez lui, et il se laisse parfois littéralement marcher dessus sans pouvoir se décider a déguerpir.

Tel celui qui détala devant le cuisinier, s'assit gravement à vingt-cinq pas sur son derrière et se mit à lisser son museau avec ses pattes.

Peu touché de cette confiance, Dumas le fusilla impitoyablement, le déshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud au mélange de lard et de pemmican.

Il suffit d'une heure de cuisson pendant laquelle on battit rageusement la semelle; mais, aussi, quel régal!

Ce jour-là, on parcourut douze kilomètres.

Ce qui donne depuis l'établissement du traînage environ cinquante kilomètres.

Presque un demi-degré. Encore une marche, et l'on sera par 87° 30′, c'est-à-dire à deux degrés et demi du pôle, soit une simple distance de deux cent soixante-dix-sept kilomètres, ou soixante-neuf lieues terrestres.

[VI]

Fatale imprudence.—Conséquences très alarmantes.—Nouvelle et plus grave maladie du mécanicien Fritz.—Le scorbut!—Terribles pronostics.—Emotion.—Malades d'ophtalmie.—Energie.—Encore une victime du scorbut.—Nick prédisposé.—Nouvel ouragan de neige.—La configuration des glaces.—Modifications importantes.—Nouvelles chaînes de hummocks.—Horizon menaçant.

—Fritz, mon vieux camarade, encore une fois, mange donc pas de la neige.

—Impossible de m'en empêcher, Guénic.

—T'as pourtant bien entendu: le docteur qu'a parlé de scorbut...

—Je suis fou! La bouche me brûle comme si j'entonnais ma tête dans un fourneau de chauffe.

—T'as vu aussi les hommes malades... leurs gencives saignent parce qu'ils ont fait la même bêtise que toi...

—Guénic, si tu savais quel régal... quel soulagement!...

«Vois-tu, nous autres de la machine, nous avons le sang cuit et recuit...

«La soif est notre tourment, notre damnation!...

Et puis... le docteur exagère peut-être un peu... La neige ça n'est jamais que de l'eau... un peu plus froide... c'est vrai...

—Mauvaises raisons, Fritz!

«T'es un homme, pas vrai, eh bien! sois-le pour tout de bon.

«T'es gradé... Faut donner l'exemple!

—Ah! Guénic, tu n'as donc jamais eu soif!

—Par exemple! s'écrie le maître scandalisé, prêt à se fâcher d'une telle injure.

«Moi!... un vieux de la cale!... J' m'en voudrais si y en avait un dans la flotte qui pourrait se vanter d'avoir le bec plus salé que le mien!

—Je veux te parler de cette soif maladive... atroce, que produit la fièvre, et qui fait qu'on a envie de se mordre pour boire son propre sang... qu'on ne voit plus... qu'on n'entend plus... qu'on tuerait pour une goutte d'eau...

—Du sang, je t'en donnerai du mien... c'est la moindre des choses... ou plutôt, faisons mieux... je te fais cadeau de ma ration d'eau-de-vie... mais encore une fois, sois raisonnable.

—Non, mon vieux camarade, répond l'Alsacien ému de ce dévouement si simple dans sa rude cordialité.

—Dame! à ton service!...

«Un matelot, quand il a donné son sang, ne peut plus offrir que son quart de trois-six...

«Encore!... s'écrie le maître tout chagrin en voyant que ses avis, ses offres, ses prières sont inutiles.

Fritz vient d'avaler coup sur coup, rageusement, deux pleines poignées de neige.

—Ah! que c'est bon, dit-il extasié...

—T'en claqueras... sûr!

—Est-ce qu'une chose qui fait tant de bien peut être nuisible!...

«La preuve... tiens... je puis bien te l'avouer, c'est que hier, à trois reprises différentes, j'ai senti ce besoin irrésistible et...

—T'as avalé de la neige.

—Oui!

—A ton idée, matelot.

«T'es le maître de toi, après tout... sache seulement que si tu largues ton amarre, ça sera ta faute.»

Le pauvre mécanicien n'a donc pas pu, malgré les instances les plus vives, résister à cette souffrance plus terrible encore que celle qui torture les voyageurs perdus au milieu des solitudes calcinées du Sahara.

Ces derniers sont en effet totalement privés d'eau, tandis que les voyageurs polaires en sont environnés sous forme solide. Ils n'ont qu'à étendre la main, qu'à ouvrir la bouche pour étancher cette soif qui leur corrode les muqueuses.

Il leur faut donc une réelle force d'âme pour endurer la souffrance elle-même, et résister à l'envie furieuse de la faire cesser, du moins passagèrement.

Comme il a été dit précédemment, celui qui cède à la tentation de manger de la neige est condamné à d'épouvantables souffrances.

Après un soulagement immédiat, quelques instants d'apaisement délicieux, un frisson rapide saisit l'homme qui se sent gelé, claque des dents, s'immobilise comme si ses artères et ses veines charriaient des glaçons.

En même temps, ses gencives, sa gorge et sa langue s'enflamment, se gonflent au point qu'il est menacé de suffocation.

Le pauvre Fritz cherche encore à s'excuser près de son ami.

—Vois-tu, matelot, j'ai vingt ans d'escarbilles dans le torse... et je ne peux pas m'empêcher d'y revenir...

—Tonnerre de Dieu! Je te sauverai malgré toi, car je vais avertir le capitaine.

—Tu ne feras pas ça, Guénic!

—Tu vois donc bien que t'as conscience de mal agir.

Au bout de cinq à six cents mètres, Fritz d'abord surexcité, ralentit soudain le pas.

Ses mouvements deviennent lourds, pénibles, mal coordonnés. Sa face rougit, ses yeux s'injectent; sa respiration s'accélère et sort avec un bruit rauque de ses lèvres gonflées.

Il avance encore d'une centaine de pas, soutenu par une volonté de fer.

Puis, il titube et manque de s'abattre. Guénic qui tire à côté de lui, en tête de l'attelage, se tourne vers Berchou, et lui dit:

—Sauf vot' respect, capitaine, vous devriez bien commander de stopper...

—Pourquoi, Guénic?

—C'est le camarade qu'est censément en train de s'affaler.

—Stop!... crie l'officier.

Il est temps, car le malheureux mécanicien saisi par le froid qui paralyse ses extrémités, balbutie des mots sans suite, et tombe entre les bras du maître d'équipage.

Le malheureux mécanicien balbutie des mots sans suite

—Eh! toi, Courapied, qui trottes comme un pousse-cailloux de cabillot, à courir grand largue droit à l'embarcation du docteur.

—Oui, maître.

—Dis-y que le mécanicien est comme qui dirait sans connaissance et qu'il a besoin de lui et de toute sa pharmacie.

Le matelot, voyant qu'il y a urgence absolue, s'élance vers le bateau que le docteur, aidé du Parisien et de Dumas, remorque, comme s'il avait toute sa vie halé sur la bricole.

Courapied, essoufflé, l'informe en deux mots de la catastrophe.

—J'y vais, dit-il en saisissant un petit coffre à médicaments placé à portée.

«Vous, Dumas, allez prévenir le capitaine qu'il y a un malade au numéro 1.

«Et nous, garçon, en avant!»

En dépit du sang-froid professionnel, le docteur ne peut s'empêcher de frémir à l'aspect du malheureux Fritz.

Vingt minutes se sont à peine écoulées depuis sa dernière imprudence. Déjà ses lèvres fendillées noircissent. Le sang qui transsude par les gerçures se coagule aussitôt. La langue ronde, grosse, courte, bombée, noirâtre, rappelle cette forme particulière aux individus atteints de typhus, et nommée: langue de perroquet. La face est déprimée, fripée, terreuse, les yeux vitreux et sans regard. Les membres sont agités de tremblements convulsifs.

Le malade ne peut plus proférer que des sons entrecoupés, à peine intelligibles.

Le capitaine, informé par Dumas, abandonne la chaloupe et accourt.

A l'aspect lamentable du mécanicien pour lequel il éprouve une sympathie toute particulière, le brave officier pâlit et interroge le docteur d'un regard angoissé.

Le docteur a entre les deux sourcils son pli vertical des mauvais jours. Il hausse imperceptiblement les épaules, et dit, en manière de réponse à cette muette interrogation:

—Si vous m'en croyez, capitaine, vous commanderez la halte et ferez dresser la tente.

—A l'instant, docteur.

Les hommes, voyant leur camarade ainsi foudroyé, sentent que les minutes sont précieuses et installent avec une hâte fiévreuse le campement.

Deux lampes sont allumées et placées de chaque côté du patient préalablement déshabillé et entonné dans un sac fourré. Comme il ne se réchauffe pas et que le docteur hésite a employer les frictions de neige, Dumas et le Parisien, munis d'une ceinture de laine, le frottent à tour de bras.

Une douleur aiguë subitement provoquée lui arrache un cri sourd.

Le docteur se penche, constate que Dumas frotte une jambe, et que cette jambe est enflée modérément au genou et à la cheville.

—Faut-il continuer, monsieur? demande le cuisinier.

—Continuez, mon garçon, évitez seulement d'appuyer aux points douloureux.

Puis il ajoute, s'adressant à l'officier:

—Capitaine, si nous sortions un moment, pendant que ces deux bons garçons font office d'infirmier.

—Volontiers, répond le capitaine, comprenant que le médecin a une communication importante à lui faire.

«Eh bien? dit-il une fois dehors.

—Savez-vous ce que signifie cette enflure que notre pauvre mécanicien porte au genou et à la malléole?

—Peut-être un commencement de rhumatisme articulaire.

—Si ce n'était que cela!

—Vous m'effrayez?...

—A vous, notre chef, il faut la vérité, quelque cruelle et redoutable qu'elle soit.

«Fritz est attaqué du scorbut!

—Que me dites-vous là, cher ami?

«Le scorbut! après les précautions les plus minutieuses... avec l'alimentation telle que nous l'avons maintenue jusqu'à ce jour... avec notre hygiène et nos préservatifs!...

—Je voudrais me tromper, mais le doute, hélas! ne m'est plus permis.

—C'est une malédiction!

«Je frémis en pensant que tous mes hommes peuvent être maintenant victimes de la contagion!

—Le mal est grand, c'est évident, mais il n'est pas irréparable.

—Fritz guérira, n'est-ce pas?

—Tant qu'il y a de la vie, il y a de la ressource, répond évasivement le docteur.

«D'autre part, il ne faudrait pas confondre épidémie et contagion.

«Le scorbut, en lui-même, n'est pas contagieux, en ce sens qu'il ne se communique pas, comme par exemple le choléra ou le typhus, d'individu à individu.

«Il est épidémique, c'est-à-dire que les hommes soumis aux mêmes causes peuvent le contracter comme aussi l'éviter.

«Il y a, vous le voyez, une nuance essentielle, puisque la maladie ne résulte pas du contact entre individu sain et individu contaminé, mais de causes prédisposantes et déterminantes, comme par exemple le froid, l'alimentation, l'humidité, l'ingestion de neige, etc.

«Enfin, notre pauvre malade est, par son tempérament lymphatique, destiné à prendre le mal.

«Il est et devait être la première victime.

—Encore une fois, vous pensez pouvoir le guérir, n'est-ce pas?

—Je ferai, vous le savez bien, l'impossible...

«Pour l'instant, Fritz est devenu une non-valeur.

«Il va lui falloir des soins tout particuliers, cessation absolue de travail, quelques marches à pied pour activer la circulation, et en temps ordinaire, il sera essentiel de le transporter sur un des traîneaux.

«Mais je vous parle de l'avenir, comme si la crise présente était conjurée.

«Voyons donc ce qu'il devient.»

Grâce aux frictions énergiques pratiquées par Dumas et Plume-au-Vent, grâce aussi au voisinage immédiat des lampes à esprit-de-vin qui ont très notablement élevé la température, le mécanicien a repris connaissance. La circulation se rétablit.

Le docteur, après lui avoir administré une bonne ration de café bouillant additionné de rhum, chercha à ranimer la sensibilité musculaire et nerveuse. Il lui injecta, dans cette intention, par la méthode hypodermique, une dose de caféine et attendit.

Les hommes interdits écoutent sans mot dire Guénic, qui leur raconte à sa manière les causes de la catastrophe, et les engage à la prudence.

Puis, comme c'est l'heure du goûter, comme l'eau bout sur les lampes, le repas est apprêté séance tenante, et absorbé avec force commentaires.

Après une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de soins assidus et expérimentés, Fritz, soumis en outre à une médication énergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement faible.

On l'installe à bord de la chaloupe, après l'avoir embobeliné de fourrures et entonné dans le sac préservateur.

Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mécanicien, qui tout naturellement remplace le malade. Et quand Henriot à demi gelé s'en ira tirer sur la bricole pour s'échauffer et se dégourdir, le capitaine, familiarisé depuis longtemps avec le moteur électrique, le fera fonctionner.

Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 avril, jour où Fritz est si gravement frappé, on parcourt douze kilomètres.

Malheureusement deux hommes du premier traîneau, Pontac et Le Guern sont sérieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de l'équipage. A peine s'ils voient à marcher, mais vaillants quand même, ils ne veulent pas abandonner la bricole et prétendent qu'il n'est pas essentiel d'y voir pour tirer. Témoins les chevaux attelés aux manèges.

Le 19, on parcourt dix kilomètres en dépit de la persistance d'un froid atroce. Le capitaine, sérieusement inquiet, se demande si cette température si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux abords du pôle.

L'état de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus mal, ni plus fort ni plus faible, mais un nouveau symptôme, infaillible, celui-là, est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mécanicien s'est couvert de ces taches rouges caractéristiques, en forme de lentilles et résultant d'hémorragies sous-cutanées. Les gencives saignent, son haleine devient fétide.

C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informés, tant pour leur faire éviter les imprudences, que pour les engager à redoubler de précautions.

Les hommes frappés d'ophtalmie sont presque aveugles!

Ils veulent marcher quand même, en dépit de violentes douleurs de tête et de vertiges continuels.

Le 20, une nouvelle tempête, que rien ne faisait prévoir, se déchaîne pendant la nuit, après une marche de treize kilomètres.

La neige tombe avec une telle surabondance, le vent est si glacé, qu'il est impossible de quitter la tente.

Pendant trente heures, les pauvres matelots sont prisonniers dans leurs sacs avec un froid de 36°! Ce repos forcé est très favorable aux hommes atteints d'ophtalmie qui commencent à se rétablir.

Fritz va plus mal. Ses gencives sont ulcérées, fongueuses, et ses dents commencent à se déchausser. Sa faiblesse et son abattement sont extrêmes.

Le docteur ne le quitte pas d'un instant et s'efforce de combattre ces symptômes alarmants.

Pour comble de malheur, le pauvre Nick dit Bigorneau, le brave Dunkerquois un peu naïf, mais si bon, se plaint à son tour de douleurs articulaires.

C'est à peine s'il peut se lever pour aider au déblaiement de la tente dont l'entrée est obstruée à chaque instant par des rafales de neige.

Séance tenante, le docteur l'exempte formellement de tout travail, malgré sa résistance.

Encore un qui est prédisposé par sa profession à l'horrible maladie.

Nick, ancien mineur, puis chauffeur, est plus déprimé corporellement que ses camarades.

Le docteur lui administre à haute dose le jus de citron, et le soumet au régime des pommes de terre crues. Il en reste encore, mais elles sont gelées à fond et dures comme des boulets. C'est tout un travail pour les rendre comestibles sans les cuire.

La chaloupe qui peu à peu se transforme en hôpital ambulant reçoit Nick à bord. Il s'installe près du mécanicien, et puis: En route!

La tourmente est finie. Malheureusement la neige rend le traînage plus difficile. Il faut longtemps déblayer à la pelle, d'où perte de temps notable.

Pour la compenser et suppléer à l'absence des deux malades, on marche pendant douze heures.

C'est le 22 avril, et on parcourt douze kilomètres!

Si demain l'étape est bonne, on aura franchi le quatre-vingt-huitième parallèle!

Le pôle ne sera plus qu'à deux degrés!... deux cent vingt-deux kilomètres!... cinquante-quatre lieues et demi!...

Somme toute, la situation est telle que le plus optimiste n'eût osé l'espérer. S'il est prodigieux d'être parvenu a une distance aussi faible du Pôle, il n'est pas moins extraordinaire de n'avoir que deux malades.

Sans doute, c'est trop, beaucoup trop. Mais combien, dans des circonstances bien moins défavorables, furent infiniment plus éprouvés. Non seulement les anciens navigateurs, comme Barentz, qui en souffrit cruellement, comme Behring qui, sur soixante-seize hommes, eut quarante-deux malades et trente morts, et comme Rossmyloff qui perdit la moitié de son équipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le commandant Nares, chez lesquels sévit cruellement le scorbut.

Le capitaine réfléchit à tout cela, pèse le pour et le contre, songe à la distance parcourue, à la pénurie de vivres, à la proximité du Pôle, aux difficultés du retour, aux empêchements qui depuis quelque temps s'accumulent, et semble méditer quelque chose.

Cependant, pour la première fois peut-être, cet homme résolu entre tous paraît hésiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit diminuée, mais l'objet de ses réflexions est tellement grave, qu'il est bien permis de tergiverser, ou tout au moins de réfléchir, avant que la résolution soit irrévocable.

Néanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le traînage s'opère jusqu'à présent d'une façon satisfaisante, il est temps encore d'atermoyer.

Cahin caha, l'expédition se remet en marche sur la glace encombrée de neige.

Jusqu'à présent, le traînage s'est opéré avec de grandes difficultés. Mais, en somme, ces difficultés pouvaient être surmontées à force d'adresse, de patience et de vigueur. Sans être toujours plane comme celle d'un étang, la glace, a-t-il été dit, n'est pas anfractueuse, tourmentée, bossuée d'énormes protubérances, et crevée d'abrupts précipices comme celle de la grande banquise.

Les pressions opérées par les courants et les vents en ont fréquemment modifié la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre modérément accidentée. Comme l'a fort judicieusement écrit Greely, la surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contrée onduleuse, elle a ses collines et ses vallées, ses ruisseaux et ses lacs; c'est une contrée où la glace a pris la place du sol.

A travers ces ondulations résultant d'entassements, de chevauchements de blocs amoncelés les uns sur les autres par les pressions latérales, il y avait toujours de vastes chenaux à peu près plans, et toujours largement ouverts aux traîneaux.

Et voilà que brusquement, dans la journée du 23 avril, alors que pour ces audacieux et vaillants Français, la question polaire va devenir une affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une façon étrange et alarmante.

Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrénées, le sol se boursoufle et se déchire, se mamelonne et se ravine, bref, se transforme assez rapidement de façon à faire pressentir la proximité des arêtes puissantes qui ont jadis troué l'écorce du globe.

Ce n'est plus la plaine, et ce n'est pas encore la montagne. C'est une sorte d'état transitoire participant de l'un et de l'autre, et où l'on trouve simultanément: collines, vallons, surfaces planes, roches dans un pêle-mêle déjà plein d'imprévu, mais sans rien de grandiose ni de tourmenté.

Un peu plus loin, dominant tout, absorbant tout et escaladant les nuées, les monts géants.

Telle, toutes proportions gardées, se présente devant l'expédition française la glace, dont la métamorphose devient de plus en plus rapide et complète.

Les hummocks se multiplient et augmentent de volume au point que les chenaux qui les séparent, souvent de simples sentiers perdus, ne font plus que zigzaguer pour arriver parfois à un cul-de-sac.

Ces sentiers, encombrés de neige, doivent être déblayés pour livrer passage aux traîneaux. Il faut en outre en niveler les déclivités, sous peine de voir l'appareil tout entier reculer ou se ruer en avant, avec son attelage d'hommes et d'animaux.

Il y a de véritables chaînes de montagne en miniature avec leurs précipices, leurs paliers, leurs versants, leurs défilés, à travers lesquels on ne trouve que de plus en plus difficilement une voie.

Bref, les allées et venues sont telles, et les détours si nombreux, qu'après quatorze heures d'efforts surhumains, et une marche de seize kilomètres, la distance effective dans la direction du Pôle est seulement de sept kilomètres.

Que d'efforts surhumains

Les hommes totalement hors d'état d'avancer sont épuisés. Les chiens sont fourbus avec leurs pattes enflées et sanglantes.

Chose plus grave, car le repos a raison de la fatigue, si les traîneaux, surtout la chaloupe, ont pu être remorqués jusque-là, c'est chose invraisemblable, impossible en apparence, et prouvée par la réalité du fait; mais demain!

Il est évident que les vaillants et dévoués matelots feront leur devoir comme hier, comme toujours. Ils ne reculeront pas d'une semelle, ne marchanderont pas leurs efforts, et tous valides comme malades essayeront l'âpre conquête du Pôle.

Mais ne vont-ils pas trouver devant eux quelque chose de plus fort que l'énergie humaine... c'est-à-dire l'obstacle matériel absolu, infranchissable.

Au loin, dans la brume blanchâtre, estompée de tons d'outre-mer, se profile une ligne déchiquetée, anfractueuse qui fait hocher la tête aux plus intrépides.

Cette ligne aperçue jadis à la baie de Melville, et contemplée longuement pendant l'hivernage, c'est celle que forment les crêtes des hummocks sur l'horizon polaire. Une sorte de profil montueux, dont on devine inférieurement les lourdes assises.

Peut-être une nouvelle banquise, un dernier et plus formidable obstacle élevé par la jalousie de l'Isis polaire autour de l'axe terrestre.

[VII]

A l'affût.—Mort d'un phoque.—Saignée.—Remède au scorbut.—Deux nouveaux malades.—Hypothèse au sujet des glaces polaires.—Voie presque impraticable.—L'état de Fritz empire.—Agonie et mort d'un patriote.—Funérailles.—Suprême résolution.—Il faut se séparer.—Matériel plus léger.—l'expédition définitive.—Choix de ceux qui doivent y participer.—Départ.

Le 24 avril, journée abominable. Froid un peu moins vif, car le thermomètre ne descend pas à −30°, mais averses de neige incessantes.

L'accès des glaces devient de plus en plus difficile et la marche en avant à peu près impraticable.

La chaloupe est restée en arrière faute de trouver un passage. Deux cents mètres plus loin, les traîneaux baleinières, après avoir failli vingt fois être culbutés dans les ravins, sont contraints de stopper.

Le capitaine part en découverte accompagné de deux hommes et d'Oûgiouk. Tous trois sont munis de longs crocs pour assurer leur marche et sonder les dépressions remplies de neige.

Ils avancent d'un kilomètre environ et constatent que la voie est absolument interdite aux traîneaux. Seuls les piétons peuvent avancer, quoique difficilement, et au prix de rudes efforts.

Seuls les piétons peuvent avancer

Un peu avant de rejoindre le campement, un des matelots manque de disparaître dans un trou plein d'eau vive et dissimulé sous une épaisse couche de neige.

C'est un «trou à phoque», une de ces ouvertures par lesquelles viennent respirer les mammifères prisonniers sous la banquise, et qui, sans ces prises d'air qui ne gèlent pas, périraient d'asphyxie.

—C'est bon, dit en son baragouin franco-groenlandais le sauvage polaire, Oûgiouk va rester là, et il tuera la bête.

Sans plus de façon il s'installe au bord du trou, pendant que l'homme mouillé rallie bien vite le campement.

Malgré le froid, le capitaine et l'autre marin demeurent avec Oûgiouk pour l'aider, en cas de capture, à retirer le phoque.

La faction dure depuis une demi-heure et les deux Français, gelés jusqu'aux moelles, n'y peuvent plus tenir.

L'Esquimau, très à l'aise, en apparence insensible à cette atroce température, fixe sur l'orifice ses petits yeux bridés, où luit un regard ardent de convoitise. Un véritable regard de chasseur et de gourmand.

Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Oûgiouk se met à entonner, sur un rythme très doux et très lent, une complainte aux mots baroques, comme s'il espérait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mélodie, à venir se faire massacrer.

Comme l'ont affirmé certains voyageurs arctiques et non des moins autorisés, notamment le lieutenant Tyson [12], du Polaris, les phoques seraient-ils réellement sensibles à la musique?...

A peine si Oûgiouk ronronne depuis cinq minutes sa mélopée barbare, qu'un clapotement insaisissable, mais cependant perçu par son oreille de primitif, se fait entendre à la base de l'orifice.

D'un geste pressant il fait signe au capitaine de demeurer immobile. Il brandit dans sa main droite son croc et se cambre dans une attitude de gladiateur, prêt à frapper.

Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement à l'instant précis où le clapotement est remplacé par un souffle assez fort.

Le bras d'Oûgiouk se détend comme un ressort, et le croc disparaît aux trois quarts au fond du trou.

—A moi!... à l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur.

Heureux de ce dénouement, le capitaine et le matelot, que l'immobilité a rendus rigides comme des glaçons, empoignent le manche de bois au bout duquel se débat, avec une grande force, un animal encore invisible.

Le fer a pénétré sans doute profondément dans la chair, car en dépit d'efforts nécessitant la vigueur des trois hommes, la bête ne peut s'échapper.

La lutte dure près d'un quart d'heure, au bout duquel un superbe phoque barbu, de la grande espèce, est halé, non sans peine.

Il se débat faiblement encore, contre le croc qui s'est implanté jusque dans sa gorge, et beugle plaintivement.

Aux hurlements de joie poussés par Oûgiouk, une partie de l'équipage est accourue.

Le pauvre animal est croché tout palpitant au bout d'une amarre et traîné jusqu'à la tente, par une dizaine d'hommes ravis de l'aubaine.

Mais les plus heureux sont certainement le docteur et Oûgiouk. L'homme de science et le sauvage se rencontrant et non pour la première fois, sur le domaine de l'expérience, savent tous deux que la prise du phoque peut et doit améliorer l'état des scorbutiques.

Oûgiouk a très bon estomac, on s'en souvient, ce qui ne l'empêche pas d'avoir bon cœur. D'ordinaire, il s'empresse d'aspirer le sang tout chaud des animaux capturés. Pour cette fois, il renonce généreusement à ce régal de haut goût et moitié par signes, moitié par gestes, engage vivement Fritz et Nick à coller leurs lèvres à la veine qu'il vient d'ouvrir et d'où jaillit une coulée de sang tiède et vermeil.

Le docteur insiste également, alléguant que ce sang tout chaud est un remède souverain, infaillible, bien connu des nomades arctiques, et souvent expérimenté par les baleiniers.

Puis il ajoute:

—Hâtez-vous, car l'animal agonise.

Fritz essaye et aussitôt écœuré gémit plaintivement.

—Jamais je ne pourrai... boire du sang!... tout mon être se révolte...

—Allons!... faites vite!... c'est la santé... la vie!...

—Impossible!... j'aimerais mieux mourir...

«Toi, Nick... essaye!

Le Flamand a moins de préjugés, ou peut-être plus d'indifférence.

—M'est bien égal, à moi, dit-il de sa voix sourde...

«Donnez-moi à boire eine boutelle ed' verre pilé, ou même pus pire et j'avale tout, pourvu que j'a'lle!»

Séance tenante, il empoigne à deux bras, comme un enfant sa nourrice, le phoque expirant, colle avec une avidité gloutonne ses lèvres à la jugulaire béante, et aspire à longs traits le liquide vivifiant qui ruisselle en gouttes vermillonnées jusque dans sa barbe.

—Que je voudrais donc pouvoir en faire autant! murmure le pauvre Fritz pris de syncope.

Et ses camarades, qui s'empressent autour de lui affectueusement, fraternellement, effrayés de l'atonie incroyable de l'Alsacien naguère si vigoureux, ne peuvent se défendre d'un pressentiment sinistre.

Le soir venu, l'état de Nick, chose incroyable, s'est subitement amélioré, comme si le malade avait été gorgé de cochléaria ou de cresson.

Fritz allait plus mal, et pour comble de malheur, Constant Guignard et le lieutenant Vasseur étaient pris à leur tour du scorbut!

Tous deux, après avoir vaillamment lutté, s'affalent au dernier moment, n'en pouvant plus, les membres rompus, le corps couvert de taches hémorragiques.

Ce n'est pas impunément qu'on accomplit des efforts comme ceux des jours passés, où chacun a fait plus que son devoir.

L'expédition comptant trois malades, et un moribond, car hélas! nul ne peut plus guère s'illusionner sur le sort du pauvre Fritz, et plusieurs cas d'ophtalmie en voie de guérison, le capitaine fait stopper d'urgence, et cesser tous les travaux, pour donner du repos à son monde.

La situation est grave.

Ainsi qu'il a été dit et répété plusieurs fois pendant ce récit, l'existence d'une mer libre autour du Pôle est très problématique [13]; mais, d'autre part, l'expérience de plusieurs expéditions arctiques nous a appris que, sous certaines influences, la mer polaire s'ouvre parfois, même en hiver.

Vraisemblablement il n'existe pas une carapace de glace continue autour du Pôle; çà et là des vides s'y trouvent. Sous l'action des vents, les banquises doivent dériver, remplissant les eaux libres et en laissant ensuite derrière elle.

Leur mouvement ressemble à celui d'une nappe d'huile se promenant sur une couche d'eau plus large. Il en résulte qu'à certains moments quelques parties du bassin polaire sont débarrassées des glaces...

... Donc, ni mer libre, ni mer captive. Mais un océan encombré de glaces errantes, susceptibles de rester à peu près stationnaires pendant un temps plus on moins long, pour reprendre cette pérégrination lente à travers les espaces liquides enserrés par les continents.

Ces glaces, qui s'ouvraient jadis devant l'intrépide Français, vont-elles se dresser désormais en barrières infranchissables entre lui et l'axe terrestre.

Il y a urgence d'agir et une prompte détermination s'impose.

Il faut au plus vite explorer la région, savoir comment sont réparties ces alternances de glace et d'eau vive sur l'espace relativement très faible qui sépare l'expédition du Pôle.

Car, enfin, le but de tant d'efforts n'est plus éloigné que de cinquante lieues terrestres!

Cinquante lieues! pour un piéton médiocre, ce serait l'affaire de cinq jours sur une bonne route. Autant pour revenir, soit dix jours.

Mais l'idée seule d'essayer d'avancer à travers un pareil chaos n'est-elle pas la plus insigne de toutes les folies!

Le capitaine Markham a mis jadis plus d'un mois à parcourir, dans des circonstances analogues, quatre-vingts kilomètres! Au retour, son équipage était à moitié mort d'épuisement, et le scorbut terrassait les plus vigoureux parmi ses hommes.

Encore ses marins trouvèrent-ils au retour, sur leur navire l'Alert, une abondance, un confort et des soins qui les rappelèrent à la vie.

Le commandant de l'expédition française n'a aucun lieu de refuge. Il possède pour tout viatique six semaines de vivres, pour tout matériel une tente en toile à voile et quatre embarcations. Pour auxiliaires, des malades et des débilités.

Que faire?...

Rester là et attendre?... attendre quoi?... la débâcle?...

L'énorme banquise est entrevue à moins d'un mille, et l'amoncellement chaotique de glaces verdâtres, opaques, dures comme du cristal n'est pas de ceux que fondent les obliques rayons du soleil polaire. L'ouragan et les courants peuvent déplacer ces montagnes flottantes, vieilles de plusieurs siècles, mais non les disloquer.

Donc l'attente serait vaine.

Ne vaut-il pas mieux affronter résolument cet obstacle qui se dresse comme une dernière impossibilité, pousser une pointe audacieuse, avec les plus robustes et le minimum de bagages et de provisions?...

Sans doute. Mais, la banquise dérive toujours. Lentement, mais sans relâche. Qu'arrivera-t-il, si derrière ce rempart paléocrystique on trouve l'eau vive! Et si de glaçon flottant en glaçon flottant la petite troupe toujours pointant vers le Pôle, ne retrouve plus au retour les hommes qui seront demeurés avec les embarcations et le matériel!

Là est en effet le grand danger. Ne plus se rencontrer, après une séparation qui ne peut être inférieure à quinze jours.

D'Ambrieux est cruellement perplexe. Ne voulant pas prendre une résolution prématurée dont il sent pourtant l'urgence, il va décider d'attendre vingt-quatre heures encore.

Du reste, une catastrophe qui frappe d'épouvante ses hommes, jusqu'à présent étrangers à la pensée de la mort, suspend jusqu'à nouvel ordre sa détermination.

Le pauvre Fritz agonise. Les points rouges qui, dès le second jour, apparaissaient sous sa peau, se sont étalés en larges ecchymoses bleuâtres. Des tumeurs dures bossuent l'épiderme, et les membres possèdent par place la rigidité du marbre.

Des douleurs lancinantes, qu'exaspère le moindre contact, courent le long de ses os, redoublent aux jointures toutes déformées et lui arrachent des cris déchirants.

Incapable de mouvement, faible au delà de toute expression, perdant toutes ses dents qui se déchaussent et tombent des gencives décomposées, devenues molles comme de l'éponge, encore épuisé par une salivation abondante, et pouvant à peine respirer, le mécanicien se sent mourir au milieu de ses compagnons désespérés.

Le savoir du docteur, son dévouement ont été impuissants à conjurer l'atroce maladie.

Les minutes sont à présent comptées.

Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, l'intelligence est restée nette. Mais les paroles peuvent à peine sortir de la bouche du malheureux, car sa langue gonflée remplit presque entièrement la cavité fétide, d'où s'échappe, à chaque effort, une sérosité sanguinolente.

Groupés autour de lui, tout pâles et les yeux humides, les marins désolés ont peine à croire à une désorganisation aussi rapide. Comment, Fritz Hermann, ce colosse blond, ce géant si fort et si bon, est devenu en quelques jours ce moribond sans vigueur, sans voix, presque sans regard!...

Quelque intrépides qu'ils soient, ils ne peuvent se défendre d'un vague sentiment d'effroi, bien légitimé par l'aspect navrant de l'agonisant.

Autre chose est, en effet, de mourir en pleine vigueur, soit dans le tourbillon de la tempête ou l'enivrement de la bataille, et d'assister à sa propre décomposition, sentir son organisme s'en aller en lambeaux putrides, et fluer en liquides purulents!...

Fritz pourtant est calme, en homme qui a suivi tout droit le chemin de la vie, et n'a rien à se reprocher au moment où le voyage s'interrompt.

Il murmure à grand'peine des paroles sans suite, et fixe sur son capitaine qui lui tient la main un inexprimable regard d'affection et de regret.

Les mots d'Alsace et de France reviennent perpétuellement, avec celui de Wasselonne, la charmante petite ville d'Alsace où il naquit, et où sont restés ses vieux parents, fidèles au sol natal et à la mère patrie.

A cette vision d'enfance, à ce souvenir du foyer perdu s'ajoutent les mots de bataille, de revanche, proférés d'une voix rauque, vibrante, malgré tout, comme une dernière et plus indignée protestation contre l'attentat.

Puis, après une crise qui menace brusquement de l'emporter, le malade recouvre un moment la parole, grâce peut-être à une dose de vieille eau-de-vie que le docteur vient de lui faire absorber.

—Capitaine, dit-il, adieu... et vous aussi... matelots...

«Je n'assisterai pas... à votre gloire... et je... ne pourrai pas... aider à votre... succès... avec mes... camarades...

«J'ai fait tout ce que je... pouvais... n'est-ce pas...

—Oui, mon ami, répond l'officier dont la voix tremble, et dont la paupière bat; tu as fait aussi pour moi plus que tu ne devais et je t'en serai toujours reconnaissant.

—Merci!... capitaine... et en travaillant de... tout cœur... pour vous... je travaillais aussi... pour la France...

«Camarades... matelots... si j'ai offensé quelqu'un de vous... qu'il... me... pardonne...

«Je vais mourir... fidèle à mon drapeau... en vrai fils d'Alsace... eu luttant contre l'autre... celui qui l'a volée... mon Alsace...

«Capitaine... je veux le voir encore... mon cher pavillon...

«Et toi, Parisien... chante la vieille Alsace!...

«Je mourrai heureux...»

Epuisé par cet effort, le moribond retombe lourdement sur son sac, mais l'aspect des couleurs françaises aussitôt arborées à l'entrée de la tente, et se détachant en vigueur sur la neige, le galvanise.

Tenant toujours la main du capitaine, il tend l'autre au Parisien qui a toutes les peines à retenir ses larmes.

Le Parisien peut à peine retenir ses larmes

Les marins, émus, frissonnants, étreints jusqu'aux moelles par cette scène tragique, se pressent en cercle autour du groupe qu'éclaire un soleil radieux. En dépit d'un froid toujours vif, la tente s'entr'ouvre sur l'horizon de glace, et laisse pénétrer une lumière crue, encore avivée par la neige et les facettes qui la réfléchissent.

—Chante!... ami, reprend le mourant.

«Si je n'ai pas été... toujours... un chrétien fervent... le bon Dieu... me pardonnera... parce que j'ai aimé ma patrie... et il me tiendra... compte... des larmes... et du sang... que j'ai versés... pour elle.

«Chante!... l'Alsace à l'Alsacien qui meurt!»

Surmontant d'un énergique effort l'émotion qui le serre à la gorge, le jeune homme entonne d'une voix sourde, voilée, la fière protestation.

Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?...

Et Fritz, les yeux fixés avec un indicible regard d'amour et de regret au pavillon qui flamboie sous le grand soleil, semble pour un instant renaître à la vie.

Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit, à travers les amoncellements de glace, et se perd là où nul accent humain n'a encore vibré.

... C'est la vieille et loyale Alsace...

A la seconde strophe, on voit Fritz haleter. De grosses gouttes de sueur coulent sur son front, et ses yeux, hypnotisés par les couleurs nationales, s'emplissent de larmes.

Le Parisien entonne la troisième strophe.

Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?
—C'est un pays de plaine et de montagne,
Où poussent avec les épis,
Sur les monts et dans la campagne,
La haine de tes ennemis
Et l'amour profond et vivace,
O France, de la noble race!...

... Par un effort dont on l'eût cru incapable, Fritz, cramponné à la main du capitaine et à celle du chanteur, se lève à demi, au moment où son camarade s'écrie à pleine voix:

Allemands, voilà mon pays!...
Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
On changerait plutôt le cœur de place
Que de changer la vieille Alsace!...

A ce dernier mot: Alsace! le mécanicien crie: «Présent!...» comme si une voix mystérieuse l'appelait au delà de cet horizon lointain, vers cet infini où il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort sur sa couche.

—C'en est fait! dit le capitaine sans chercher à dissimuler une larme qui roule jusque sur sa grosse moustache de guerrier gaulois.

—Pauvre Fritz! murmure le Parisien en sanglotant brusquement, à pleine gorge.

Et tous les marins se découvrent avec un respect attendri, pendant que le capitaine, détachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la dépouille de cette première victime du devoir!


Bien que le temps pressât, en raison de la pénurie de vivres, le capitaine résolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre.

Il voulait présider aux funérailles de son matelot, veiller près de lui, et l'ensevelir de ses mains, comme s'il eût été un membre de sa famille.

Ce pieux devoir accompli, il s'en irait où l'appelaient les hasards et les périls de sa destinée.

La mort de Fritz Hermann constatée légalement par le docteur, il fut revêtu de sa tenue de bord avec sa médaille militaire attachée au côté gauche de la poitrine. Il resta ainsi exposé pendant six heures, éclairé par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps écoulé, il fut enveloppé dans un vaste carré de toile à voile.

Le capitaine avait fait choix, à quelques centaines de mètres, d'un emplacement, au milieu de blocs énormes disposés de telle façon que l'effort de plusieurs hommes suffirait à les faire écrouler.

On creusa dans la glace une fosse profonde au milieu de cet amoncellement, et les travailleurs retournèrent à la tente pour procéder aux funérailles.

Le cadavre fut hissé sur le plus petit traîneau, celui qui sert en temps ordinaire à porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la dépouille du défunt, et deux hommes s'offrirent pour traîner le fardeau funèbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le deuil, et l'on atteignit la fosse, au milieu d'un silence plein de tristesse.

Selon la coutume des gens de mer, le capitaine lut l'office des morts. Puis la fosse de glace, après avoir reçu le cadavre du brave marin, fut comblée de menus morceaux, sur lesquels on fit écrouler avec fracas les blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette sépulture inviolable aux ours et aux loups arctiques.

Sur la plus haute pointe, fut plantée une modeste croix, faite de deux tronçons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la veillée funèbre, gravé ces simples mots:

FRITZ HERMANN
FRANÇAIS D'ALSACE
26 avril 1888

—Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix étranglée, adieu, matelot!

«Tu as vécu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort sans reproche; repose en paix et que Dieu te reçoive en sa miséricorde!»

Le retour à la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui avait à se reprocher quelques imprudences comparables à celles que le mécanicien payait de sa vie, faisait à part lui de cruelles réflexions, se promettant bien de ne plus jamais sacrifier la sécurité du lendemain à la satisfaction du présent.

Promesses sincères autant qu'intéressées, auxquelles donnait un triste regain d'actualité la présence des trois malades immobiles sous la tente.

Ceux-là, du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf toutefois Nick, dont la maladie a été arrêtée net par l'absorption du sang de phoque avalé tout chaud.

Encore une autre dose et il serait guéri. Mais quand pareille aubaine se renouvellera-t-elle?

Qui sait si une rechute grave, peut-être mortelle ne se produira pas, avant que le sauvage pourvoyeur réussisse à opérer d'autres captures.

Cependant le capitaine a un long entretien avec le second Berchou, le docteur, et Guénic remplaçant momentanément le lieutenant Vasseur, atteint de scorbut.

La maladie d'une partie de l'équipage, la mort de Fritz, l'état de la banquise, l'impossibilité absolue de faire franchir à la chaloupe et aux baleinières un tel obstacle, tout concourt à la modification du projet primitif, consistant à ne quitter, sous aucun prétexte, ses matelots.

Mais, comme dit le proverbe: Nécessité n'a pas de loi.

Ce qu'un plus grand nombre ne peut tenter, un petit groupe a plus de facilités pour l'opérer.

Il partira donc seul de l'état-major, accompagné de quatre hommes au plus, et une demi-douzaine de chiens.

Il emmènera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, deux sacs pour dormir, quelques médicaments, un sextant, un horizon artificiel, un chronomètre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des pelles et des pioches, en un mot le minimum d'objets strictement indispensables.

Eu égard à la légèreté de ce matériel que les chiens pourraient seuls et très facilement traîner sur une glace plane, les hommes pourront conserver leur vigueur pour agir dans les endroits difficiles et se ménager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de collier.

Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine eût bien désigné par le sort ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'éclopés parmi l'équipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont restés indemnes de toute maladie.

Chose assez singulière, ce sont positivement des hommes du Midi, du moins sauf un, qui ont victorieusement bravé les rigueurs polaires. Jean Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provençal et le Parisien Farin dit Plume-au-Vent.

Ces quatre hommes sont en conséquence désignés par le capitaine pour marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une obligation formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour laquelle il n'y a pas de refus possible, mais une sorte d'enrôlement volontaire qu'ils peuvent décliner pour un motif ou pour un autre.

Bien loin d'ailleurs d'hésiter au moment d'affronter cet inconnu plus redoutable encore, les quatre matelots témoignent leur joie par un cri retentissant de: Vive le capitaine! comme si ce choix qui va encore aggraver leurs misères était la plus enviée des faveurs.

Pour la première fois, Dumas rend son tablier et offre l'insigne professionnel à Courapied dit Marche-à-Terre, qui a, paraît-il, en maintes circonstances, montré de réelles dispositions culinaires.

Le choix de Dumas dont nul ne songe même à discuter la compétence est ratifié à l'unanimité.

Courapied est promu maître coq intérimaire et entre en fonctions à l'instant même, pour préparer le repas d'adieu qui fut du reste parfaitement exécrable.

Le lendemain, la petite troupe escortée des hommes valides se mettait résolument en marche et pointait vers le Nord à travers les escarpements de la banquise.

[VIII]

Recommandations dernières, puis séparation.—Rude voyage.—Splendeurs inutiles.—Toujours la ligne courbe.—Tours de force d'acrobates.—Submergés dans la neige.—Une épave au loin.—Un cairn par 89°.—Angoisses.—Document allemand.—Traces de l'expédition anglaise du commandant Nares.—L'écrit du lieutenant Markham.—La dérive de la mer Paléocrystique.—Subite élévation de température.

Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'était mise en marche après un relèvement très exact de la position. Le capitaine avait remis le commandement à son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place, pendant son absence et le garderait au cas où lui d'Ambrieux, ne reviendrait pas.

Il lui avait remis en outre, ses dernières volontés, sous pli cacheté, avec ordre d'ouvrir l'enveloppe après une absence d'un mois.

Les hommes s'étaient serré la main en se souhaitant bonne chance, et le Parisien avait eu toutes les peines à consoler Guignard, immobilisé sous la tente par une attaque de scorbut.

Guignard, malade, mais toujours avaricieux, maudissait le scorbut qui l'empêchait de gagner la prime réservée à ceux qui atteindraient le Pôle.

Le capitaine entendant ses doléances, le rassura. La prime serait touchée par tout le monde, ce qui fit grand plaisir à chacun, même aux plus désintéressés.

En outre, le capitaine recommanda essentiellement de chasser avec le plus grand zèle les morses, les phoques ou tous autres représentants de la faune arctique, leur capture devant fournir les éléments indispensable au retour. Oûgiouk, pourvoyeur né de l'expédition, promit de faire merveilles et d'emmagasiner de véritables montagnes de victuailles.

Enfin, après un dernier serrement de main, on se sépara aux confins des glaces dites mauvaises, du moins ceux qui parmi les plus valides avaient fait la conduite au capitaine et à ses compagnons, notamment le docteur, désolé de ne pouvoir aller plus loin.

Un dernier cri de: Vive la France!... vive le capitaine!... et le traîneau, halé par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans les défilés de l'Enfer de Glace.

La journée est belle et le ciel ensoleillé. Mais le froid est toujours d'une âpreté cruelle. C'est au point que, à certains moments, la respiration qui s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit un crépitement très appréciable à l'oreille. C'est l'effet de la condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaçons d'une excessive ténuité!

Les cinq hommes, les six chiens et le traîneau secoué, culbuté se trouvent au milieu du chaos. Partout des montagnes, des collines, des blocs, des ravins, des trous, des anfractuosités à donner le vertige, à courbaturer par leur vue seule, à désespérer par leurs escarpements.

Il faut, dès le début, et comme pour se mettre en haleine, manœuvrer la pioche et la pelle, déblayer le passage, s'atteler ensuite près des chiens, et faire monter le traîneau sur une pente où il est presque impossible de se tenir debout.

L'accès de la crête glacée est enfin obtenu, grâce à un escalier grossier taillé en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est encore pis, car le traîneau, sollicité par son poids, menace d'écraser les pauvres toutous qui geignent et tirent la langue.

Il faut l'alléger, transformer son contenu en ballots que chaque homme transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline.

Le traîneau vide et dételé s'en va tout seul

—Et va comme je te pousse! dit le Parisien en voyant l'appareil, d'une solidité fort heureusement éprouvée, glisser comme une flèche et s'arrêter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement.

«Mince de Montagnes Russes!»

Cette chaîne franchie au prix de rudes efforts, une autre surgit, plus haute, plus abrupte, plus dure à escalader.

Le contenu du traîneau est déchargé et rechargé jusqu'à cinq fois pendant la matinée!

A un certain endroit plus particulièrement dangereux, le bateau, suprême espoir si les eaux libres apparaissent, doit être transporté à dos d'homme!

On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif est intense, la faim commence à se faire sentir...

—Stop!

A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité—ce n'est pas cela qui manque—et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau, sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige.

Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline mesurant au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent, malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle féerique.

Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc.

Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur, tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, son allure de bête fourbue, ses membres endoloris.

A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier lui-même, on les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés d'huile et de tripes de phoque.

Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes grossières s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration, montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment du beau survit quand même à la souffrance.

Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est incorporé un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, chez qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins abondants a peu à peu perverti le goût.

La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la sieste en pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur eau de neige et repris la bricole.

—En avant!

Et chacun, pour obéir à ce commandement, oblique à droite ou à gauche, à la recherche de la ligne courbe qui là-bas, à travers l'interminable tohu-bohu de hummocks, d'icebergs et de floebergs, semble sinon le chemin le plus court d'un point à un autre, du moins, le seul praticable.

En avant! cela veut dire obliquez sur l'un ou l'autre flanc, tournez, virez, cherchez le passage, escaladez, glissez, allez parfois en arrière!...

Cependant, comme le fait observer le Parisien dont l'entrain et la gaieté ne désarment pas, la route se tire.

A tel point que, malgré un chemin d'enfer, le capitaine peut, le premier soir, pointer sur sa carte, treize milles dans la direction du Nord, soit vingt-quatre kilomètres, soixante-seize mètres.

C'est un succès inouï, stupéfiant, inespéré, dû exclusivement à la vigueur des hommes, à leur endurance, à leur indomptable énergie.

Les deux Basques, nés en pleine montagne, font merveille. Le Parisien, en véritable faubourien mâtiné de singe, passe partout. Chez Dumas, la vigueur musculaire supplée au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa qualité d'ascensionniste, membre du club alpin français, dispense de tout commentaire.

Pour coucher, on improvise, d'après les conseils donnés par Oûgiouk, avant le départ, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont enfournés les lits et le matériel.

Les chiens, attachés au traîneau, demeurent préposés à sa garde, au cas bien improbable de rencontre avec des maraudeurs à quatre pattes.

Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre à proximité, car on ne rencontre ni mammifères, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, troublée seulement par les craquements de la glace, craquements qu'on ne remarque même plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la respiration auquel on assiste sans y prendre garde.

Le lendemain matin, chacun s'éveille au signal donné par Dumas, qui repose fraternellement enfoui près du capitaine, dans le sac à fourrure.

La veille au soir, les places ont été tirées au sort, et le sort a décidé que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine.

Dumas a bien objecté le respect, le grade, la hiérarchie, et déclaré qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si près de son chef.

A quoi le chef a répliqué que c'était l'ordre, et que par conséquent Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, côte à côte avec le capitaine, au cas où ces deux habitudes seraient invétérées chez lui.

Et le cuisinier, esclave du devoir et de la discipline, obtempéra.

Le 28 avril, nouvelles difficultés.

—Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet! observe le Parisien qui est frotté de littérature.

Le temps est superbe, très sec, et un peu moins froid. 25° seulement au-dessous de zéro.

Malheureusement il faut batailler plus que jamais et à chaque instant contre le floe dont les craquelures traîtreusement dissimulées sous la neige ne se comptent plus.

Tantôt les hommes, tantôt les chiens, tantôt le traîneau s'enfoncent à tour de rôle, ou simultanément, selon que la dépression est plus ou moins grande.

Les Basques, stoïques, jurent: capédidiou! et s'arrachent, blancs du neige en cherchant leur capuchon et leurs lunettes.

Dumas épuise la série des jurons provençaux et déclare que, comparé à son pays, le pôle est un endroit idiot.

Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va très mal, le refrain d'une chansonnette bébête qui fit jadis les délices des petits cafés-concerts:

Par les sentiers remplis d'ivresse
Allons ensemble à petits pas...

Insensible à tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se rapproche à chaque enjambée, dominé par l'unique pensée qui est sa vie, le capitaine en dehors du bien-être—oh! très relatif—de ses hommes, et de l'aide qu'il leur prodigue à chaque instant, marche comme un illuminé.

Un choc un peu plus violent, une chute plus rude, un propos ou plus drôle ou plus salé l'arrachent un moment à cette sorte d'hypnotisme.

Il donne un coup d'épaule pour déhaler le traîneau, tend la main à l'homme aux trois quarts assommé, ou sourit complaisamment à quelque bonne bourde bien épaisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils le pli longitudinal indiquant la pensée intense, tenace, implacable.

A mesure qu'on avance, cette préoccupation semble plus vive.

Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomètres, et le 30 vingt-neuf!... Total, depuis le départ, quatre-vingts kilomètres!...

Celui qui verrait l'état du chemin parcouru crierait à l'impossibilité, tant ce tour de force paraît incompatible avec la faiblesse des moyens humains.

Et pourtant, cela est!... Pourquoi?... Pardieu! parce que cela est!

Donc, malgré ce résultat stupéfiant, le capitaine est visiblement préoccupé, inquiet, même.

Chose étrange, bien faite pour légitimer cette inquiétude, des traces d'abord presque invisibles viennent de lui apparaître à plusieurs reprises.

Des érosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir été faites que de main d'homme, se montrent çà et là, comme pour attester le passage de voyageurs venus antérieurement.

A cette pensée d'Ambrieux se sent frémir.

Eh! quoi, tant de travaux, de misères, de souffrances deviendraient inutiles. Le pauvre Fritz serait mort à la peine, ses compagnons endureraient là-bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain les tortures de la faim... Les quatre enfants perdus qui s'avancent, au prix de quelles fatigues écrasantes, seraient frustrés, au dernier moment, de l'espoir d'une découverte dont ils n'envisagent peut-être pas toutes les conséquences, mais à laquelle ils concourent intrépidement, de confiance... Cette gloire unique dans les fastes de la civilisation serait enlevée au chef qui a conçu et mis en œuvre ce plan grandiose, et en touche du doigt la réalisation!...

Car, il n'y a pas à en douter d'autres hommes sont passés par là, avant les marins de la Gallia.

L'époque de ce passage est indécise, car la glace peut rester inaltérée pendant de longues années, comme aussi subir des modifications résultant d'écrasements ou de pressions qui la déforment instantanément.

C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperçu jusqu'alors ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crèvent les yeux, tant ils portent l'empreinte non seulement du passage brutal, mais encore et surtout de l'industrie humaine.

Une pente abrupte se présente tout à coup en face de la petite troupe éreintée.

—Va rien falloir turbiner! dit de sa voix railleuse le Parisien.

—Pécaïré! encore tailler là dedans «une» escalier...

—Y s'passera quéques heures avant de pouvoir chanter:

«Madame à sa tour monte...

«Cré pétard?

—Quésaco?...

—Mais, y en a «une» d'escalier... proprement ficelée, encore, et par des lascars qui n'avaient pas les mains en beurre...

Le traîneau s'arrête et le capitaine plus préoccupé que jamais examine un escalier à larges marches, taillées hardiment, de faible hauteur, en plan très incliné, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un traîneau.

—Vivadioux! s'écrie Michel Elimberri, c'est à croire qu'on rêve.

—Ou que de bonnes fées sont venues travailler pour nous, dit le Parisien avec sa naïveté goguenarde qui ne demande pas mieux que de croire au surnaturel.

—A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit à son tour Dumas...

«J'ai connu sur le Colbert un cuisinier qui se relevait la nuit pour mettre cuire des fayots au lard, et se fiçait dans une colère bleue quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine parée, avec sa camelote en train de mizôter!...

Jean Itourria émet à son tour une opinion qui amène sur le visage du capitaine une brusque et passagère contraction.

—Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur était venu dans ces parages...

«Si c'était lui qui a taillé cette montagne de glace...

«Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce monsieur Pregel ait pu arriver jusqu'ici, par la raison qu'il n'est pas de la flotte...

—Tout est possible! interrompt brusquement le capitaine en passant la bricole du traîneau sur son épaule.

«En avant! mes enfants... qui vivra verra!»

Grâce à ce plan incliné supérieurement coupé de marches régulières, dont l'arête se trouve à peine érodée, le passage du monticule s'opère en un quart d'heure, alors qu'il eût exigé au moins deux heures d'efforts et de travail.

Les dernières paroles du charpentier ont fait froncer le sourcil au capitaine, tant elles répondent bien à l'idée secrète et tenace qui obsède sa pensée, depuis l'apparition des premiers vestiges.

Contre toute possibilité, contre toute vraisemblance, Pregel aurait-il réussi à pousser jusque-là!

Et qui sait, plus loin encore peut-être, puisque les traces, au lieu de disparaître et de s'atténuer, augmentent encore, à mesure que s'accroissent les difficultés!

La voie suivie devient de plus en plus affreuse. Elle serait franchement impraticable, sans la présence de ces étranges travaux d'accès qui en facilitent singulièrement le parcours.

Enfin, chose plus extraordinaire encore, le chemin ainsi préparé se dirige imperturbablement vers le Nord, dont le pôle se rapproche de plus en plus.

La journée du 29 accuse ainsi une distance parcourue de vingt-six kilomètres, en dépit d'obstacles effrayants.

Le 30 avril, à 9 heures, par un froid toujours très vif, le capitaine constate que, après les circonvolutions opérées à la recherche de la ligne droite, cette ligne droite prolongée depuis le campement, atteint cent onze kilomètres, soit un degré.

L'expédition française est par 89° de latitude Nord, c'est-à-dire à vingt-cinq lieues terrestres seulement du Pôle!

Cette bonne nouvelle redonne du nerf à chacun et l'étape, après une nuit glaciale, est commencée avec un entrain superbe.

Ah! si la damnée trace qui monte inflexiblement vers le Nord n'accusait pas le passage antérieur d'inconnus venus on ne sait d'où, quelle joie exubérante, pour ces pauvres marins, qui, malgré leur vaillance, n'en peuvent plus, et ne marchent que soutenus par l'idée du devoir accompli, et par l'affection qu'ils portent à leur chef.

D'Ambrieux, de plus en plus sombre, garde un silence farouche et cherche si cette voie qui pourtant facilite singulièrement sa marche, cessera enfin.

Ce qu'il lui faut, c'est l'inviolée solitude avec ses glaces inaccessibles, son grand silence de région inexplorée, où ne se rencontrent même ni quadrupèdes ni oiseaux.

Mais, à propos, quels sont ces ossements épars sur la glace d'où la neige a été balayée par la tourmente! Cette tête busquée, ces mâchoires plantées de dents aiguës, ces pattes de plantigrades ont appartenu à un ours. Les os creux ont été éclatés à la chaleur, comme faisaient jadis les primitifs pour en extraire la moelle.

Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette curée, car un peu plus loin se trouvent deux cartouches vides, en laiton, avec ces deux mots estampés sur le fond: «Maxwell Birmingham».

L'ours a été tué, puis dévoré par des hommes portant des armes approvisionnées de cartouches anglaises.

Renseignement bien vague et n'apprenant pas grand'chose.

L'expédition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui sait si parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un armé d'une carabine anglaise.

D'Ambrieux n'a point d'autre idée en tête que celle de l'expédition allemande et de son chef le devançant à travers la sinistre étendue de floes et de hummocks, à travers l'épouvantable Enfer de Glaces.

Et qui donc aurait pu s'avancer aussi loin, puisque depuis des années, nulle campagne polaire n'a été entreprise, sauf celles de la Jeannette et de Greely, si déplorablement terminées!

Les traces laissées sur les glaces, les débris abandonnés semblent du reste contemporains...

... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsédé, va commander la halte pour le goûter, quand Dumas, dont l'œil de chasseur voit juste et loin, lui fait apercevoir quelque chose de long et de mince, implanté en plein banc de glace, à une distance assez notable.

—On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche à balai, si dans la marine il y avait des balais, ou si les fauberts ils auraient des manches.

Incapable de subordonner son allure à la marche lente du traîneau, le capitaine s'élance en courant vers la mystérieuse épave, et se trouve en effet devant un morceau de bois qui paraît, à première vue, être la hampe d'un croc.

Le capitaine s'élance vers la mystérieuse épave...

Il est dans un état de conservation parfaite, grâce peut-être à des onctions d'huile de lin qui l'ont saturé. Sa pointe disparaît dans un monticule de la grosseur d'une barrique, formé de glaçons agglomérés avec des boîtes à conserves réunies entre elles et attachées au morceau de bois par un fil de fer.

Il y a donc, dans cette disposition, l'idée manifeste d'attirer l'attention. C'est bien là un cairn ou signal édifié non pas avec des pierres, puisque la matière première fait défaut, mais avec les éléments dont disposaient les mystérieux visiteurs.

Il doit y avoir là-dessous quelque document dont il importe de prendre au plus tôt connaissance.

Dans sa précipitation, le capitaine est accouru les mains vides, sans même apporter un couteau à neige.

Il essaye néanmoins d'arracher le morceau de bois et d'ébranler à coup de pieds le grossier édifice.

Vains efforts! La glace, quand le froid est très vif, est le meilleur de tous les ciments.

Il faut, à d'Ambrieux, modérer son impatience, retourner au traîneau et revenir avec un homme et deux pioches pour démolir le «signal».

Sous leurs coups, la glace vole en éclats et les boîtes à conserve s'éparpillent avec un grand bruit de ferraille.

L'amoncellement destiné à attirer l'attention des voyageurs étant dispersé, le capitaine d'Ambrieux aperçoit, profondément implanté dans la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec précautions, et déroule avec des peines infinies.

Au milieu du ballot, il trouve enfin un flacon de verre solidement bouché et cacheté avec du brai.

Dans son impatience il va briser le flacon dans lequel il distingue parfaitement un rouleau de papier. Mais, honteux de cette précipitation, il commande à ses nerfs, arrête le tremblement qui agite ses mains et débouche posément le récipient.

Plusieurs feuilles s'en échappent. Il saisit la première venue et la parcourt d'un avide regard.

Elle est couverte de caractères allemands.

—Pardieu! J'en étais presque sûr, s'écrie amèrement l'officier.

Il relit une seconde fois et plus attentivement, et ne peut retenir un geste d'étonnement, à la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83° 20′ 26″ lat. N... 65° 24′ 22″ long. O.

Un long soupir de soulagement lui échappe alors, puis un bruyant éclat de rire.

L'homme qui l'accompagne et le regarde interdit, est Michel Elimberri, le matelot basque, l'ancien baleinier-pilote des glaces, fort intelligent, et capable de comprendre.

—Tu te demandes si j'ai perdu la tête, n'est-ce pas, Michel? dit le capitaine dont la voix est légèrement altérée.

—Mais, capitaine, vous êtes bien libre d'avoir l'air chaviré, puis de rire dans la même minute, si bon vous semble...

«Vous êtes le maître...

—C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fière peur.

—Pas possible!...

«Un autre que vous me le dirait que je répondrais que c'est pas vrai.

—C'est pourtant l'exacte vérité, va, matelot.

«J'ai eu peur d'avoir été devancé, et de ne pas arriver le premier là-bas... où nous serons dans quatre ou cinq jours, et où nul n'est jamais allé...

Michel esquisse une pantomime qui dans tous les pays du monde signifie: «Je ne comprends pas,» et que son accoutrement d'ours polaire rend singulièrement expressive et caricaturale.

—Je vais te traduire ce document, et tu sauras...

«... Mais il en a un second, en anglais...

«... Et un troisième en français.

«Ecoute plutôt la lecture de ce dernier:

«Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrêtée ici, par 83° 20′ 26″ de latitude Nord, et 65° 24′ 12″ de longitude ouest, l'expédition à la mer polaire, commandée par le capitaine G. Nares, de la marine britannique, et comprenant les deux navires: Alert et Discovery.

«De l'hivernage de l'Alert, par 82° 24′, sont partis deux traîneaux sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire à travers les floebergs de la mer Paléocrystique jusqu'à ce point, le plus élevé vers le pôle où l'homme ait atteint.

«Signé: Capitaine Albert H. Markham.

«Lieutenant de l'Alert

—Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, après la lecture de ce papier dont les caractères sont à peine altérés, le capitaine Markham, dont j'ai lu l'expédition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui est de 83° 20′ 26″...

«Nous sommes, nous, par 89°!... c'est-à-dire 6° plus au nord... et notre latitude est la bonne, puisque c'est vous qui l'avez prise...

—Celle de Markham était bonne également, mon brave Michel, ajoute en souriant le capitaine.

—Caramba! je ne comprends plus...

—C'est bien simple pourtant, continue l'officier en réintégrant, du bout de ses doigts gourds, les trois papiers dans leur enveloppe de verre.

«Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer Paléocrystique?

—Oui, capitaine.

«Une mer couverte de glaces censément éternelles, qui ne fondaient point, ne bougeaient pas de place, et empêchaient, à tout jamais, d'approcher du Pôle ceux qui auraient voulu tenter l'aventure.

«A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur français attaché à l'expédition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces éternelles, et manque de se noyer là où le commandant Nares croyait la mer prisonnière pour toujours.

—Le commandant Nares avait eu à la fois tort et raison, continue le capitaine en ralliant le campement son flacon de verre à la main.

«Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaçons; raison, en pensant qu'il était extrêmement vieux, et à peu près indestructible.

«Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et les adhérences de ces montagnes de glaces...

«C'est l'action combinée des vents et des courants.

«Un beau jour, la banquise paléocrystique a quitté les rives où l'a rencontrée le commandant Nares, et s'est mise à dériver au caprice de l'ouragan et suivant l'orientation des courants...

—Mais, capitaine, il y a onze ans de cela!...

—Qui nous dit qu'elle n'a pas tourné plusieurs fois autour de l'axe terrestre, qu'elle ne s'est pas promenée d'un pôle du froid à l'autre... qu'elle n'a pas été accrochée des mois, des années peut-être à quelque côte ignorée, pour repartir à travers les espaces circumpolaires?

—Vous devez avoir raison, capitaine.

«Car de telles masses une fois prises ne dégèlent plus, du moins sous pareille latitude, où l'été n'a même pas la chaleur de nos hivers.

Les deux hommes ralliaient à ces mots le campement où Dumas, Itourria et le Parisien attendaient, avec impatience, le résultat de la découverte.

On devine sans peine les exclamations et les commentaires qui suivirent cette étrange aventure, les réflexions que suggérèrent la longue existence de ces monstrueux amas de glaces errantes, et la surprise qu'éprouverait le brave officier anglais, en apprenant à quel vagabondage effréné s'était livré son document.

A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le réintégra dans son enveloppe, et y ajouta un papier avec ces mots:

«Trouvé le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef d'une mission française partie en 1887 pour explorer les régions arctiques. Longitude observée: 9° 12′ ouest de Paris, latitude 89°. A cette date du 30 avril 1888, le commandant de la mission française, après avoir perdu son navire, n'avait plus que pour un mois à peine de vivres et se proposait, après être passé au Pôle, de rallier les terres moscovites. Quelques cas de scorbut se sont déclarés dans l'équipage frappé d'une perte cruelle, en la personne du mécanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de la présente année.

«Ont signé: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; Farin, chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.»

Le flacon fut rebouché, puis cacheté avec du brai, et replacé dans le cairn, qui fut réédifié avec soin et surmonté de sa hampe de bois.

[IX]

Le froid diminue.—Encore un obstacle vaincu.—Nouveau souvenir au pays du soleil.—La mer!... La mer!...—Le traîneau est à son tour porté.—En bateau.—A quinze heures du Pôle.—Entrain magnifique.—Coup de sonde.—Stupéfaction.—Un fond de vingt-cinq mètres.—Brusquement le fond tombe à deux cents mètres.—Les idées du Basque Michel.—Tout dérive, le bateau, les glaces, la mer elle-même.

Cette journée du 30 avril devait être fertile en événements.

Les cinq hommes après avoir réédifié le cairn du capitaine Markham retrouvé de si étrange façon, et si loin de la latitude observée par l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le pôle.

Marche terrible, semée de heurts et de chutes, épuisante par la continuité d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait présager la fin.

La petite troupe halant intrépidement avec les chiens sur le traîneau venait, après avoir atteint, puis franchi une série d'escarpements vertigineux, s'échouer sur une plate-forme dépourvue de neige, et constituée par un glaçon colossal.

Chose étrange, plus on monte, plus la température paraît augmenter. Au lieu d'être saisis comme le matin par un froid plus vif, à mesure qu'ils s'élèvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable, à tel point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte à les remettre si le froid reprend brusquement.

Mais non. Le thermomètre, d'accord avec eux, indique seulement une température de −17°, et cela, sur une colline de glace complètement nue, et bien qu'il soit sept heures et demie du soir.

Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation délicieuse de sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces de patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des paquets de n'importe quoi.

Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein vent, et la modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes.

Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour faire le thé et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé, manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée.

Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, comme il est d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage.

Cette subite élévation de la température a déridé tout le monde et ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de zéro, au thermomètre des illusions.

Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, plus haute que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien... d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire relâche!

Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade. Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des hommes.

Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si singulièrement transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en détresse.

Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes de glace arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant l'ascension est rude et les haltes fréquentes.

Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée au coup de fouet cinglant de la bise.

Le thermomètre n'est plus qu'à −14°!

Les hommes n'en reviennent pas et s'égayent comme de grands fous.

—Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrière cette montagne qu'on dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel décor? demande Plume-au-Vent toujours hanté par les comparaisons tirées de son ancienne profession.

—Peut-être des terrains couverts de beaux sapins, répondent les Basques, croyant avoir déjà un avant-goût des landes.

—Eh! millé dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte Dumas, d'orangers et d'oliviers, à preuve que ze sucerais bien une oranze et que ze serais heureux d'apprêter, aux olives, notre premier filet de phoque.

—Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres à pain, avec des coups de soleil, renchérit Plume-au-Vent, dont la face violette a un superbe ton d'engelure.

—Ou simplement la mer libre, termine le capitaine.

—La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et à toute vitesse notre canot...

On arrive en ce moment au sommet de la crête glacée, et le Parisien, qui se trouve en tête de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrête sur un petit plateau et s'écrie d'une voix retentissante:

—La mer!... La mer!...

Certes, jamais les dix mille conduits par Xénophon ne poussèrent de meilleur cœur, à l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprême de joie et de délivrance renfermé dans ce mot résumant toutes les angoisses d'hier, toutes les espérances de demain:

—Thalassa!... Thalassa!...

Le capitaine qui vient après, et avec lui Dumas, Elimberri et Itourria, s'arrêtent et s'écrient aussi:

—La mer!... La mer!...

De ce poste élevé, ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau, s'étalant à perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des glaçons probablement détachés de la vieille banquise paléocrystique finissant brusquement là, sous leurs pieds.

Ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau...

A droite et à gauche, les monticules bleuâtres, les collines poudrées de neige s'allongent en une ligne déchiquetée formant le rivage de cette mer intérieure, d'où n'émerge, du moins à première vue, nulle terre, nul îlot, pas même un roc, rien.

C'est la solitude absolue que n'animent ni les ébats bruyants des mammifères arctiques, ni les randonnées capricieuses des oiseaux polaires sans doute retenus là-bas par les rigueurs d'un tardif hiver.

C'est aussi le silence, car les flots sont immobiles, et frissonnent à peine au pied des floebergs qui se dressent comme des spectres sur les eaux glauques.

Au-dessus de cette portion d'océan libre, qui partout ailleurs se montrerait sphérique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu intense, où flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'atténue l'incomparable éclat.

Une profusion de lumière, un immense lac d'eau vive, quelques glaces flottantes, c'est tout!

Rien qui frappe le cerveau, enthousiasme l'esprit, fasse battre le cœur, étreigne l'âme! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que ceux aperçus jusqu'alors! Rien qu'une étendue banale où la nature ne s'est donnée la peine d'être ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, ni surabondante.

Les matelots qui se sont fait une tout autre idée de cette abstraction, jusqu'à lui donner un aspect en rapport avec leur éducation ou même leurs superstitions, à la matérialiser selon leurs aptitudes et leur compréhension, paraissent un moment interdits.

Mais, comme après tout ils sont matelots, que la mer est faite pour naviguer, et non pas pour exécuter un métier d'acrobates sur les montagnes de glace qui la recouvrent, ils se disent non sans raison, par l'organe de Dumas qui résume leur pensée:

—Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Méditerranée elle en serait zalouse!

«Assez de glaces, Pécaïré!

«Et vive la mer, Tron dé l'air!...

«Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons volontiers cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau salée!...

«Pas vrai, camarades!...

—Eh! zou!... tu as bien dit, maître coq, répondent les autres, et ce qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'idée du capitaine!...

—Certainement, matelots, c'est mon idée.

«Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la double ration que je vous offre.

—Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire à votre santé et à la réussite de votre affaire.»

Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'énergique et pittoresque expression des marins, on se paumoya jusqu'au ras de l'eau, après avoir eu toutefois le soin d'accrocher à un des pics les plus élevés un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir «d'amer», c'est-à-dire de point de repère pour indiquer la route du retour, dans le cas où la banquise paléocrystique, en apparence immobile depuis le commencement du voyage, viendrait à se déplacer, sous l'influence possible d'un ouragan et des courants.

La descente fut rude, mais l'adresse et le courage des cinq hommes suppléa au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore une fois fractionné en fardeaux proportionnés à la vigueur humaine, et déposé au bord de l'eau. Bateau et traîneau suivirent le même chemin, et vinrent s'accumuler près du monceau d'objets composant le «vade mecum» des voyageurs.

Le bateau fut enfin démarré du traîneau. Un divorce! dit le Parisien qui aime toujours à rire.

Il ferait mieux de dire: un changement d'état et de position, car le traîneau de porteur devient porté. Il est installé à l'avant, sur le fond plat de l'embarcation bâtie d'après le modèle des «oumiaks» esquimaux, léger comme eux et comme eux aussi à peu près insubmersible, malgré son excessive mobilité.

Le chargement complet des bagages le fit à peine entrer de quelques centimètres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilité.

La journée du 30 avril ayant été employée à l'ascension du dernier rempart de glace et à l'arrimage du bateau, le petit équipage cuisina, dîna et campa encore une fois sur la glace.

Chose singulière ou tout au moins inusitée, ces hommes éreintés, fourbus par cette série de manœuvres, dormirent à peine dans leurs sacs de fourrures.

L'attente du grand événement dont la réalisation est si proche les tint éveillés pendant cette nuit sans ténèbres, et toute conventionnelle, là-bas, où le grand jour de six mois est depuis longtemps commencé.

Le lendemain, le canot fut mis à flot sans peine. Les chiens, heureux et stupéfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes gelées et engourdies, se blottirent sans perdre de temps sur les sacs et semblèrent vouloir incruster tout leur corps à cette substance si tiède et si moelleuse.

Chaque homme saisit un aviron et se mit à son poste de nage, le capitaine prit place à la barre, orienta le petit bâtiment, et les yeux fixés à la boussole commanda:

—Nage partout!

Le capitaine commanda: «Nage partout!»

Le bateau déborde aussitôt et s'avance sur les flots unis comme un miroir, avec une vitesse de bon augure.

Il pouvait être à ce moment quatre heures du matin.

Très satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut se rendre compte de ce qu'elle pouvait être en réalité. Il improvisa avec une ligne et un morceau de cuir amarré en parachute une sorte de loch grossier, mais suffisant. Il calcula la longueur de la ligne, la pourvut de nœuds régulièrement espacés; puis, sa montre à secondes remplaçant le sablier, il mouilla le petit appareil en recommandant aux nageurs de conserver leur vitesse.

L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra que la nage atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à-dire près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m).

Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être favorable, si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze heures.

Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles.

Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour échapper à l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes les cervelles.

Dans quinze heures les matelots de la Gallia auraient accompli ce que nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe!

Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et célèbres à jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est roi, et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et affamé.

Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil des reins.

D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un fier navire comme la Gallia, failli se manger le nez avec les Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers ne l'ont fait!

Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le capitaine modère cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer.

Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien avoir quelques moments de relâche...

A moins que... dame! si on trouvait le fond à une profondeur raisonnable. Il y a deux grappins à bord, avec un bout de drisse. Alors, on verrait à s'ancrer tant bien que mal, de façon à se reposer deux ou trois heures, tout le monde ensemble, après quoi on nagerait de plus belle, jusqu'à ce que la peau des mains vous en pèle!

C'est très juste et le capitaine s'empresse de transformer en sonde, sa ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarré au bout de la ligne.

Il mouille par-dessus bord, après avoir fait stopper, le petit appareil, et constate, avec stupéfaction, que le plomb s'arrête à vingt brasses! exactement trente-deux mètres quarante centimètres, la brasse mesurant un mètre soixante-deux.

Il fait avancer d'une centaine de mètres, et ne trouve plus que dix-sept brasses, vingt-sept mètres cinquante centimètres.

Deux cents mètres plus loin, le fond est par vingt-deux brasses ou trente-cinq mètres soixante-quatre!

Il voudrait bien connaître la nature de ce fond rencontré, contre toute prévision, à une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est pas creusé inférieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de suif qui ramène des échantillons de vase, de sable ou de grève composant ces fonds.

Plume-au-Vent, un peu mécanicien, se charge d'évider à la halte du soir le grossier instrument, et de le mettre à même de fonctionner.

Le bateau reprend sa marche avec une vitesse très satisfaisante, une absence de brise qui rend la nage facile, et une température autorisant la simple vareuse de laine en usage à bord.

A onze heures, on stoppe pour déjeuner, après avoir vaillamment parcouru environ cinquante et un kilomètres. Comme il n'y a ni brise ni courant, on se contente de déborder les avirons, et de rester tout naturellement en panne.

L'eau sur laquelle flotte le bateau est d'une salure atroce. Bien a pris à Dumas de remplir à tout hasard de neige le digesteur lors de l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce à peine suffisante pour deux jours aux besoins des hommes et des chiens.

Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe à portée.

Elle est happée avec un croc et dégustée sans retard. Chose encore plus étonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis deux jours, cette glace est absolument douce.

La glace douce étant toujours fournie par les glaciers, il y aurait donc à proximité un glacier, c'est-à-dire une terre... à moins que ce morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer salées par conséquent, n'erre depuis de longs mois...

Dumas, à coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, en prévision de la soif et des futurs besoins culinaires.

La profondeur est toujours identique, à quelques brasses près.

A midi, le petit équipage reprend vaillamment sa nage en dépit des ampoules qui font saigner les mains copieusement frottées de graisse de phoque, un remède souverain, paraît-il.

Tout à coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier donnent quelques loisirs, laisse tomber encore une fois son plomb de sonde et commande de stopper.

—Sacrebleu! voilà qui est étrange, dit-il étonné.

La sonde descend toujours...

«Matelots! nage un peu à culer! la ligne a du biais et s'engage.

Arrivés à pic, les marins, non moins surpris que leur chef, voient la ligne se dérouler encore, presque indéfiniment...

A tel point que la longueur totale disparaît, c'est-à-dire deux cents mètres, et le fond n'est pas encore atteint.

Force est à l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir approfondir, du moins pour l'instant, cette singulière et nouvelle contradiction.

La ligne remontée et enroulée, le capitaine commande:

—Nage partout!

A vingt mètres à peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il trouve le fond par trente mètres!

De plus en plus stupéfaits, les deux Basques échangent un regard effaré comme s'il y avait là quelque maléfice.

Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes têtes, les rassurent par leur aspect imperturbable.

—C'est le trou par où passe l'axe de la terre, s'écrie le Parisien.

—T'es bête! observe Dumas.

«Si nous étions au Pôle, je ne dis pas.

—Alors, c'est un faux coup de tarière, ou bien un des évents du grand puits artésien par ousque les ingénieurs du commencement du monde ont poussé leurs travaux.

—Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rasséréné par les plaisanteries de ses copains, il me vient une autre idée, mais je ne la dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la médite afin de ne pas me faire fiche de moi.

—Dis tout de même, mon brave Michel, interrompt le capitaine de sa voix chaude et sympathique.

«Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, tu es enfin homme d'expérience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se moquera de toi.

—Vous êtes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle qu'elle m'apparaît comme çà, en vrai!

«D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir aucun poisson, gros ou petit, ni aucun autre habitant des eaux ou des airs.

«Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger.

«Donc, en fin finale de manière de dire, y a là, je réitère, une chose pas naturelle et que la mer ousque nous bourlinguons n'est pas la vieille amie du matelot, celle qu'est un monde plus grand, plus beau, plus varié, plus peuplé que n'importe pas quel monde de dessus la terre.

«Comprenez, c'pas, capitaine?

—Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a déjà beaucoup frappé.

«Continue.

—Or donc, capitaine, voici l'opinion que je me fais depuis que les camarades ont parlé, après votre coup de sonde extraordinaire.

«C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, mais une espèce d'eau salée qu'a un double fond.

—Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as découvert du premier coup le mystère.

—Or donc, reprend avec son expression favorite le matelot encouragé par l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser à un double fond.

«Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux fois la hauteur qu'elle laisse apercevoir au-dessus.

«De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mètres s'enfonce de quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer ça.

—C'est parfaitement juste.

—Or donc, la banquise que nous venons de quitter, nous a offert à franchir des versants, notamment le dernier, qui s'élevait d'au moins cent mètres au-dessus du niveau de la mer.

«Par conséquent, ce tiers de glace escaladé par nous se prolonge au moins de deux cents mètres dans l'eau.

—Très bien!

—Je n'apprendrai rien de neuf aux camarades en leur disant que les banquises, surtout celles d'un pareil calibre, se prolongent non seulement à pic, de haut en bas, mais encore et surtout «horizontalement».

«Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette portion de mer déserte n'est pas une espèce de lac enfermé au milieu des glaces, et résultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur affaissement également partiel.

«Voilà pourquoi, à mon avis, le capitaine trouvait le fond entre vingt-cinq et trente brasses.

—Mais, objecte Plume-au-Vent, tu oublies le coup de sonde de cent quarante brasses.

—Au contraire!

«L'endroit par où est passée la sonde qui s'est brusquement enfoncée de deux cents mètres communique directement avec la mer, la vraie, celle-là, et qui alimente notre lac.

—Je veux bien! mais, qui l'a creusé?

—C'est peut-être un ancien trou à phoque élargi au contact d'eaux plus chaudes qui en ont rongé les bords...

«Peut-être un éclatement du banc de glace sur une roche de fond... je ne sais pas au juste.

«Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec seulement cinq cents brasses de ligne...

«Alors on verrait voir le véritable fond et tréfond de cette vieille mâtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'océan qui se donne des airs de baie d'Arcachon!

«C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obéir, capitaine.

—Bien parlé, Michel!

«Je crois que tu as de plus en plus raison.

«Reste à savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger longtemps.

«L'horizon est si borné, grâce à notre faible élévation, que nous n'en pouvons rien voir.

... On avait recommencé à souquer dur, malgré la fatigue. Mais le capitaine, ayant doublé la ration de vieux rhum, avait par ce moyen augmenté le rendement en calorique des machines humaines.

A six heures néanmoins il fallut stopper, sans avoir pu maintenir au bateau la vitesse considérable conservée pendant la journée.

Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à quarante, ce qui, avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de quatre-vingt-onze!

L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du pôle Nord!

Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous après réclusion.

Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis chacun réintègre le bord.

Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que chacun, depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum dégusté bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la rencontre des glaçons flottants.

Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne constate rien d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas oublier que le jour se compose de deux fois douze heures.

Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet.

Rien d'anormal, pourtant.

Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des instruments nautiques dont la précision les étonne toujours.

Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce court espace de temps écoulé entre les deux dernières observations astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est.

[X]

1er mai 1888.—Ecueil.—Au pôle Nord.—L'unique manifestation de la vie organique est un cadavre de baleine.—Vaines recherches.—Où déposer le procès-verbal de découverte?—Quelle preuve donner, plus tard!—La «nuit» au Pôle.—Immobilité des êtres et des choses.—A propos de la rotation terrestre.—Le jour et la nuit de six mois.—La voie du retour.

La dérive de trois minutes, observée par le capitaine, est en somme d'une importance relative. La boussole va lui permettre de corriger l'écart avec le Pôle, et de rectifier la route.

Il suffira, du reste, de trois heures, pour parcourir la distance très minime séparant le bateau du point où passe l'axe terrestre, si toutefois la mer et les glaces demeurent en l'état.

Mais si les difficultés semblent s'aplanir au moment où l'intrépide marin va toucher au but poursuivi avec tant de vaillance, il n'en sera pas de même au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le campement où sont restés, avec le matériel, les quatorze compagnons malades et à bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se mettre en mouvement est l'objet de ruptures partielles, et si certaines parties plus ou moins considérables ont dérivé plus ou moins vite, après séparation de la masse totale.

Mais, qui parle de retraite!

N'y a-t-il pas là, tout près, à portée de la main, ce point mystérieux à la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifiées, vainement, hélas!

Dans quelques heures, l'axe du monde que ni Anglais, ni Russes, ni Allemands, ni Danois, ni Suédois, ni Américains n'ont pu atteindre, ne sera-t-il pas surmonté des couleurs françaises, en signe de prise de possession, et pour affirmer cette conquête pacifique opérée avec des moyens si infimes par des Français, rien que des Français!

A cette pensée, les marins sentent se décupler leur énergie, et tout vibrants d'enthousiasme en songeant que la patrie en sera plus grande et plus glorieuse, reprennent leur nage.

Le temps est clair, la mer calme, le soleil splendide. Le thermomètre est à −12°.

C'est le 1er mai 1888.

Cependant le capitaine, en dépit de son calme habituel, demeure soucieux, presque sombre, à mesure que le mouvement rythmique des rames le rapproche du point dont la direction lui est indiquée par les instruments de navigation.

Et pourtant le bateau se comporte admirablement, aussi bien que la meilleure des chaloupes. Les glaces flottantes se font de plus en plus rares et laissent à peu près libre tout l'espace visible. Enfin, les flots sont unis comme un miroir, au point que l'embarcation semble glisser sur un étang.

Les matelots, voyant la préoccupation inquiète de leur chef, gardent le silence et n'ont plus de ces bonnes plaisanteries parfois un peu grasses, qui rompaient la monotonie du voyage.

Seul, leur halètement de geindre pétrissant le pain marque, d'un bruit de hoquet, l'effort qui produit la propulsion de l'esquif par les rames.

Les chiens tapis en rond, vautrés dans une béate paresse, dorment au soleil de −12°; une vraie température de printemps qui, pour un peu, les ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boréal est habitué aux froids terribles de la région.

Une heure s'écoule, puis deux.

L'instant solennel approche. Le capitaine se lève debout, monte parfois sur son banc, et regarde avidement l'horizon.

Puis il se rassied en fronçant le sourcil.

Mais cet horizon est si borné, grâce à la faible élévation du bateau, que l'officier espère encore apercevoir ce mystérieux quelque chose qui semble lui tenir si fort à cœur.

Un quart d'heure se passe.

Le capitaine se lève encore et pousse un soupir de soulagement à l'aspect d'une masse brune qui émerge, au loin, des eaux glauques.

—Enfin! murmure-t-il à voix basse.

«La destinée est donc pour moi, et peut-être restera-t-il quelque chose de mon œuvre!

«Et vous, matelots, souquez ferme!»

La vitesse de l'embarcation augmente encore s'il est possible, et le capitaine gouverne droit à ce qui lui semble être un écueil.

Tout en maintenant la barre droite, il écrit à la hâte quelques lignes sur une feuille blanche, l'enroule et l'introduit dans un flacon de verre qu'il bouche et cachètte hermétiquement avec du brai.

A mesure qu'on avance, son impatience grandit. Ses yeux brillent, ses gestes deviennent fébriles.

Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit à chaque coup de rame et dont il vient de calculer la distance exacte.

Encore un quart d'heure de nage précipitée, puis quelques minutes...

—Stop!...

Le canot glisse sur son erre et s'arrête.

Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mâle visage reflète une vive et passagère émotion.

—Matelots, mes braves camarades, leur dit-il d'une voix légèrement altérée, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui échappent en dépit de tout aux moyens humains ne s'est glissée dans mes opérations, tous les empêchements sont vaincus et vous venez d'accomplir un fait géographique jusqu'alors sans précédents.

«Au point précis où flotte en ce moment notre bateau se confondent tous les méridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes au point mort autour duquel tourne la terre...

«Nous sommes au pôle Nord!

«Offrons à la patrie absente la part de gloire qui vous attend, et consacrons notre découverte par un triple cri de: Vive la France!

—Vive la France! crient à pleine voix les quatre matelots en levant leurs avirons, pendant que le capitaine agite par trois fois le pavillon tricolore hissé au bout d'une gaffe.

Vive la France! crient à pleine voix les matelots

—Je supposais qu'il devait y avoir ici, ou tout au moins dans le voisinage, une terre, un continent, une île où nous pussions aborder...

«Il paraît que non. Car, sauf cet écueil que vous voyez à trois encâblures, nous n'apercevons rien.

«Ce roc ainsi placé, d'une façon providentielle, à une distance insignifiante du Pôle va du moins recevoir ce document qui attestera tout à la fois notre passage, notre priorité, notre prise de possession.

«Nul désormais ne pourra révoquer en doute notre découverte, devant cette preuve écrite, signée de moi, et scellée dans ce récif.

«En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de songer au retour définitif.»

Il est trop juste de dire que les matelots semblent modérément enthousiasmés. Cette découverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette course après une chose—il n'y a pas d'autre mot—qu'on trouve et qui demeure intangible, cette absence de mise en scène, tout cela suscite en eux un sentiment voisin de la désillusion.

Mais leur chef semble si heureux, qu'ils participent comme toujours de bon cœur et de confiance à sa joie.

Du reste, en thèse générale, le matelot n'est pas là pour se gaudir ou s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un élément de force et de travail, une machine humaine qui fonctionne par ordre, la plupart du temps sans comprendre, et parce que la discipline le veut ainsi.

Il est vrai qu'une année de vie commune, de souffrances intrépidement supportées, d'espoirs longuement caressés, de privations mutuellement endurées, ont depuis longtemps solidarisé tous les hommes composant l'équipage d'élite de la défunte Gallia.

De cette solidarité est née une sorte de camaraderie, qui, sans jamais faire tort à la discipline ou abaisser la dignité du commandement, a rendu les rapports plus intimes, plus cordiaux, plus affectueux.

Chacun reste à sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime plus, on s'apprécie mieux.

Donc, les quatre marins sont heureux du bonheur de leur chef.

... L'écueil grandit à vue d'œil. Il est de forme allongée, sans apparente dépression, assez lisse, sans protubérances, et de couleur brune. Il mesure à peine vingt-cinq mètres de long.

Peu importe, d'ailleurs. Quelque dure que soit la substance qui le compose, elle n'en sera pas moins entamée de façon à recevoir le document préparé par le capitaine.

A cent mètres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, avec un geste de surprise, un cri de stupeur.

—Eh!... vivadioux!... le diable m'emporte...

—Qu'y a-t-il, Michel? demande le capitaine.

—... Et que la drisse du pavillon allemand me serve de cravate...

—Mais quoi?...

—Capitaine, nous sommes volés...

«L'écueil n'est pas un écueil... c'est...

—Achève!

—Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...»

Rien de plus réel, et chacun peut vérifier bientôt l'assertion du marin.

L'avant de l'embarcation qui file plus lentement, vient heurter une masse dure comme de la glace et presque aussi sonore.

Plus de doute! c'est bien une baleine. Voici ses yeux entr'ouverts et gelés dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont les dents colossales sont soudées par une croûte de glace. L'échine immense qui émerge comme la quille d'un bateau retourné résonne sous un coup d'aviron lancé par un matelot, comme si l'homme frappait un madrier de bois tendre.

D'où vient ce monstre immobile sur la mer intérieure circonscrite par les glaces polaires. Par quelle brèche a-t-il pénétré jusqu'à ces eaux d'où les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Après quelle agonie, ce géant captif a-t-il succombé au milieu des flots stériles et déserts!

Machinalement, le baleinier saisit un croc et, sans penser davantage, en porte un coup violent, dans le flanc du cétacé, un peu au-dessus de la ligne de flottaison.

Contre son attente, le fer pénètre profondément dans la masse dont la périphérie est gelée à une profondeur moins considérable qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.

Etonné, le baleinier retire vivement son croc dont le fer recourbé a fait dans le tégument brun une large brèche.

Par cette ouverture surgit aussitôt, avec un sifflement aigu, un jet de gaz fétide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes écœurés.

Un jet de gaz fétide enveloppe l'embarcation

—Nage à culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de la lugubre épave n'a pas dit un mot.

Les matelots, en hommes désireux de se soustraire à ces infectes et peut-être mortelles émanations, exécutent la manœuvre et se trouvent en un clin d'œil à distance convenable.

Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractéristique de vapeur fusant sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l'été, saisie en pleine décomposition par les premiers froids qui ont emprisonné ces gaz putrides, eût ainsi flotté probablement jusqu'au prochain dégel sans le coup de croc du Basque.

Peu à peu elle oscille et commence à tanguer comme un navire que l'eau gagne. Bientôt dégonflée, devenue trop lourde pour flotter, elle s'enfonce peu à peu et disparaît dans un grand remous de vagues et d'écume.

Et rien ne subsiste désormais de la vie organique sur cette mer morte, circonscrite par des falaises de glaces, et où la présence des cinq Français semble un défi jeté à la réalité, comme à l'impossible!

Les matelots immobiles attendent, l'aviron bordé, les ordres de leur capitaine.

Celui-ci ne peut se résoudre encore à ordonner la retraite.

Un coup de sonde lui donne le fond par quarante brasses.

Il commande de nager. Un nouveau coup accuse une profondeur de cent brasses. Cinq cents mètres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus loin encore, l'instrument n'atteint plus le fond à deux cents brasses!

Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la région pour trouver dans le voisinage un point fixe où le capitaine puisse déposer le document qui donnera seul à sa découverte toute garantie d'authenticité.

Et rien!... rien que ce double fond de glace dont la sonde lui accuse toujours la présence! Rien que ces vallées sous-marines avec leurs escarpements, leurs dépressions, leurs bas-fonds criblés d'ouvertures communiquant avec l'océan polaire. Rien que la vieille banquise paléocrystique oscillant de-ci de-là, aux environs du Pôle, accrochée peut-être à quelques pics rocheux, ou sondée d'un bord à une terre que l'expédition française ne peut apercevoir.

Si le pôle Nord est manifestement découvert par le capitaine d'Ambrieux, cet exploit unique dans les fastes des voyages n'en restera pas moins sujet à contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera là quelques milliers de tonnes de solide, les intéressés pourront révoquer en doute l'affirmation du vaillant officier, faute d'un lieu où reste le procès-verbal de découverte!...

Il est bien évident que son journal de bord, contenant la mention exacte des latitudes et des longitudes fera foi, ainsi que la carte de l'itinéraire mise à jour avec un soin scrupuleux.

Mais son adversaire, si prodigue de cairns et de documents, se contentera-t-il de ces preuves que les sociétés savantes admettent généralement sans observation, surtout quand l'homme qui les présente offre toutes les garanties d'honorabilité.

Ne lui cherchera-t-il pas, au dernier moment, une de ces chicanes mesquines et absurdes trop connues sous le nom de: querelles d'Allemand!...

De son côté, le capitaine d'Ambrieux n'exagère-t-il pas ses scrupules, en voulant affirmer, avec preuves matérielles à l'appui, un fait qui probablement ne pourra pas être de si tôt contrôlé!

—Ma parole ne doit-elle pas suffire! se dit le brave officier, qui vient de faire en un moment ces réflexions longues à formuler.

Et elle suffira, n'en doutez pas, capitaine, car cette affirmation d'un homme tel que vous vaut toutes preuves écrites, et s'impose à tous, amis, ennemis ou simplement rivaux.


Après un repas qu'il eût voulu offrir plus substantiel à ses auxiliaires et qui se termina par une double ration—la petite fête du matelot—le capitaine s'orienta, puis commanda le retour.

Le soir venu, bien que chacun fût harassé, nul ne songeait à dormir, y compris les chiens dont la promiscuité devenait parfois bien gênante, quand on ne rencontrait pas quelque glaçon pour permettre aux pauvres bêtes de s'isoler un moment.

Le grappin mordit comme la veille dans le fond de glace et le bateau s'immobilisa.

Que cette expression: «le soir» n'implique pas, dans la pensée du lecteur, l'idée de ténèbres tombant lentement sur l'enfer de glaces pour ajouter encore à l'horreur de son silence. Il n'y a plus de nuit, car l'interminable journée polaire luit depuis longtemps sur ce point désolé de notre globe. Tellement désolé, tellement silencieux et morne, qu'il semble appartenir à un autre monde, à une planète en voie de décomposition.

Mais comme la vigueur humaine est limitée, comme les efforts des matelots pendant cette journée ont été considérables, le petit équipage s'installe pour prendre un repos mérité. Il fait grand jour, mais, d'après les conventions de notre chronologie, et l'habitude vicieuse d'ailleurs que nous avons de couper notre journée civile en deux fois douze heures, c'est la nuit.

Le dîner, plus que médiocre, une fois absorbé, on cause, et les marins qui ne peuvent, malgré tout, concevoir l'importance du voyage ainsi terminé en pleine mer, sur un point que rien ne détermine du moins à leurs yeux, restent mornes et déconcertés.

N'était la verve du Parisien, auquel Dumas donne la réplique, l'entretien tomberait bientôt au niveau du thermomètre qui marque en ce moment −12°.

—Enfin, conclut gravement le premier, nous voici en route pour les grands boulevards, après avoir vu un certain nombre de pays particulièrement quelconques, notamment celui des engelures, des bombes glacées, ou autres sorbets comestibles ou non.

—Et puis, reprend Dumas, nous sommes allés au pôle Nord qui est un endroit lointain, peu fréquenté des mathurins de tous pays, même des Marseillais...

«Té!... mon bon... ça nous posera!

—L'embêtement sera que nous ne pourrons pas dire comment que la chose est faite, vu que le plus malin d'entre nous, sauf le capitaine, n'a été fichu de rien apercevoir...

—Mais, répond l'officier avec sa condescendance habituelle, la question n'a-t-elle pas été assez souvent agitée, pour que vous ne sachiez qu'il n'y a en effet rien à voir.

«Pas plus que vous je n'ai vu, dans l'acception banale du mot...

«J'ai simplement trouvé, puis atteint, avec votre concours, un point jusqu'alors inaccessible à tout autre...

«C'est là votre mérite et le mien.

«Il y aurait maintenant des expériences fort intéressantes à faire sur la pesanteur, la pression atmosphérique, les mouvements de l'aiguille aimantée, etc...

«Mais je manque de tout pour cela!

«D'autres viendront après nous et résoudront ces problèmes.

—Faites excuse, capitaine, observe respectueusement le Parisien, vous venez de parler de pesanteur; est-ce que les mêmes corps n'auraient pas le même poids sur toute la terre?

—Comme la terre est plus renflée à l'équateur et plus aplatie au Pôle, un corps quelconque, le tien par exemple, doit être plus lourd ici qu'à l'équateur.

—Faites excuse, je ne saisis pas bien...

—Grâce à l'aplatissement fort notable du Pôle, nous nous trouvons, par le fait, plus près du centre de la terre qui nous attire davantage.

«Or, cette attraction, c'est la pesanteur.

«Comme les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances et en raison directe des masses, tu pèses d'autant plus que tu es plus près du centre d'attraction...

«Tout cela est bien sec, bien abstrait, enfermé dans une formule... mais il n'y a pas d'autre moyen de l'énoncer.

«Enfin, une autre cause tendrait encore à augmenter notre poids...

«Ici nous sommes immobiles, tandis qu'à l'équateur nous participerions à la vitesse de rotation très considérable de la terre.

«La force centrifuge combattant, bien que dans de faibles proportions, la force d'attraction, notre poids devrait se trouver diminué d'autant.

—Excusez toujours, capitaine.

«Mais, alors, sauf vot' respect, nous ne bougeons plus, ici, même en marchant, tandis que les gens de l'équateur se déplacent en restant couchés.

—Par rapport à la terre, oui.

«Tu sais que la terre accomplit sa rotation en vingt-quatre heures.

«En pirouettant ainsi sur elle-même, comme une toupie, elle communique à ses différentes latitudes une vitesse également différente, suivant la position qu'elles occupent pour rapport à l'axe de rotation.

«A l'équateur, la vitesse atteint à son maximum. Or, la terre ayant à l'équateur quarante millions de mètres de circonférence, un point quelconque parcourra cette distance vertigineuse de quarante millions de mètres, en vingt-quatre heures, c'est-à-dire avec une vitesse de quatre cent soixante-quatre mètres par seconde.

«Sous la latitude de Paris, c'est-à-dire par 48° 50′ 13″, le cercle étant sensiblement moins grand, la distance parcourue diminue d'autant. Elle n'est plus que de trois cent cinq mètres par seconde.

«Au Pôle même, elle devient nulle.

«Donc nous sommes immobiles par rapport aux habitants des zones comprises entre l'équateur et le pôle.

«Tu as saisi, n'est-ce pas?

—Tant qu'à peu près, capitaine, et je vous remercie bien.

—Tu n'as plus rien à me demander.

—Oh! si, capitaine, bien des choses qui m'intéresseraient d'autant plus qu'elles seraient exprimées par vous.

«Mais les camarades sont las!... archi-las!... Et je vois bien qu'ils commencent à dormir, malgré ce failli soleil qui ne nous a pas lâchés d'une minute, à mesure que nous nous sommes avancés jusqu'ici.

—Rien d'étonnant à cela.

«Tu sais pourtant qu'au Pôle même, le soleil se montre le jour de l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire le 23 mars.

«Il apparaît alors—sans tenir, bien entendu, compte de la réfraction—coupé en deux par l'horizon.

«Il monte peu à peu en suivant des courbes allongées, et ne se couche plus de six mois.

«A l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 22 septembre, son disque vient de nouveau affleurer à l'horizon, puis il disparaît pour six mois, laissant la région plongée dans les ténèbres affreuses de la nuit polaire.

«Mais, à ton tour, essaye de dormir.

«Le temps nous presse... Je voudrais être déjà là-bas...

—Soyez tranquille, capitaine.

«On va dormir ferme afin de souquer double.

«Pas vrai, les autres.»

Mais les autres, la fourrure rabattue sur le nez, font entendre un trio de ronflements dont l'intensité montre que leur sommeil est profond et en raison des fatigues endurées.

Le capitaine lui, semble de fer. Accoudé sur le petit appontement qui termine le bateau à l'arrière, il assiste au lent défilé des heures, rêvant à la patrie absente, aux camarades perdus sur la banquise, à sa victoire, aux formidables difficultés du retour...

[XI]

Après le retour.—La joie de Constant Guignard.—Du pain et point de dents.—Bientôt on pourra dire des rentes et pas de pain.—Sinistres appréhensions.—Encore la tempête.—Sous les iglous.—Provisions volées.—Désastres.—Punition exemplaire des larrons—Egorgement en masse.—Fuite de Pompon.—Famine.—Après avoir mangé les chiens et leurs peaux, on attaque les harnais.—Au moment de mourir de faim.

Contre toute vraisemblance, et même contre toute possibilité, le retour du capitaine, de ses quatre hommes et de ses chiens s'opéra sans incidents notables.

La route fut horriblement pénible, naturellement, et les fatigues écrasantes.

Mais le temps aidant, et surtout l'infinie bonne volonté des auxiliaires à deux et quatre pieds, les difficultés furent vaincues.

Du reste, malgré une parcimonie que le besoin rendait plus cruelle encore, le stock de vivres allait s'affaiblissant à chaque repas. Et la ration prélevée pour l'alimentation des gens et des bêtes allégeait d'autant le poids de l'embarcation redevenue traîneau.

La petite expédition polaire avait mis un peu plus de cinq jours, soit environ cent vingt à cent trente heures, pour atteindre le point où théoriquement se trouve l'axe de la rotation de la terre. Elle effectua son retour en six fois vingt-quatre heures, soit cent quarante-quatre heures.

Elle rallia donc, le 7 mai, à quatre heures après-midi, le quatre-vingt-huitième parallèle, et le campement où se trouvait l'équipage, après avoir traversé la terrible banquise paléocrystique une seconde fois.

On devine la réception enthousiaste qui fut faite aux nouveaux arrivants, comme si eux seuls s'étaient couverts de gloire, avaient bien mérité de la patrie et du monde savant; comme si la victoire définitivement remportée était leur œuvre exclusivement.

En quelques mots émus, le capitaine remercia son brave équipage de cet accueil réconfortant, rendit à chacun la justice qui lui était due, affirma qu'il n'était ni plus ni moins difficile de pousser cinquante lieues plus loin la marche en avant, que tous avaient également collaboré à la découverte du Pôle, et que tous par conséquent devaient participer aux honneurs et aux profits.

Un vivat retentissant accueille celle petite improvisation que tous ont écoutée avec une déférence affectueuse et une joie non dissimulée.

Invalides et bien portants ont quitté la tente pour souhaiter la bienvenue au chef qui, n'ayant pas vu ces pauvres camarades depuis onze jours, est frappé des ravages occasionnés par les privations et la maladie.

Mais la joie est un puissant palliatif à bien des maux; et si les figures sont blêmes, les torses efflanqués et les échines courbées, les yeux luisent, les bouches sourient, les cœurs battent.

En outre, comme vient de le dire incidemment le capitaine, il y aura dorénavant honneur et profits pour les membres de l'expédition française au pôle Nord.

Si un franc matelot du pays de France est sensible à l'honneur, il ne dédaigne pas non plus la rétribution des services qu'il rend de tout cœur, sans marchander.

Le capitaine de la Gallia a promis jadis une haute paye à ceux qui atteindraient d'abord le cercle polaire, puis le pôle Nord lui-même. Cette récompense, comme il vient d'être dit, sera comptée à tous, indistinctement.

Et dame! les pauvres mathurins si durement éprouvés sont dans l'allégresse.

Constant Guignard à peine remis du scorbut, traîne la patte, cligne des yeux, et frotte ses mains pleines de nodosités.

—Cré matin... ça me fait bènaise, de m' savouère un gentil morcieau d'pain pour mes vieux jours, dit-il au Parisien qui, la bienvenue souhaitée, tourmente déjà le gars normand.

—Du pain!... mais, malheureux... le scorbut t'a enlevé au moins deux douzaines de dents!...

—Voui!... voui!... blague donc, té, Parisien... si mon pain est trop dur, j' l'émietterai dans du bère...

—Et tu licheras à année faite à la santé du Pôle, vieux poivrot.

—P'utôt deux fois qu'eine!... le Pôle... ça sera mon ami...

«Et... comme ça... tu l'as vu, tè...

—Comme je te vois.

—Et sa physolomie... dis voir un peu comment qu'all' est.

—Figure-toi une baleine qui ne bouge ni pieds ni pattes et sort à mi-corps de l'eau...

—Bon!... après?

—Michel arrive... lui emmanche un coup de croc dans le flanc, ça fait p'ch!... ch!... ch!... et ça corne que ça empoisonne à cent brasses...

—Et pis après?...

—La baleine ou le Pôle, comme tu voudras, s'emplit d'eau, coule et puis plus rien... fini...

—Qué que tu m'dis là, tè?... Michel a tué le pôle Nord?...

—Paraîtrait, puisque t'hérites de lui...

—Du Pôle?...

—Dame!... ta haute paye... ta retraite... ta solde de rentier... ton pain... ton bère...

«Tout ça, mon vieux lascar, c'est l'héritage de ce pauvre défunt Pôle exproprié par nous de son domaine, et sabordé comme un vieux patachon d'eau salée.

«D'mande plutôt à Michel s'il ne l'a pas embroché, et raide!»

... Pendant ce colloque réaliste qui peut à peine dérider les malades retombés déjà dans leur atonie, le second, Berchou, après avoir remis le commandement au capitaine, lui rend compte de la situation.

Cette situation, déjà bien précaire lors du départ de l'officier pour le Pôle, s'est encore empirée. Aujourd'hui elle est absolument déplorable.

Bien qu'il eût pris dès le début l'initiative d'un rationnement rigoureux, surtout pour des hommes épuisés, le stock de vivres a diminué d'une façon alarmante.

Aujourd'hui qu'il faut continuer à servir aux malades la ration entière, la famine se dresse menaçante à très courte échéance.

—Mais la chasse... la pêche... observe le capitaine horriblement inquiet.

—Nulle!... complètement nulle, répond Berchou.

«Nous avons cru, sur la foi de relations offrant toutes les garanties d'authenticité, que les abords de la région polaire fourmillaient de gibiers aquatiques ou aériens.

«C'est le désert, capitaine!...

«Le désert, ou plutôt l'enfer de glaces.

«Malgré sa patience et son habileté de sauvage, Oûgiouk n'a rien capturé.

«Les chasseurs, notamment le docteur, n'ont relevé aucune trace, et rien ne nous arrive des régions méridionales, malgré l'élévation de la température.

«Capitaine, je suis inquiet... bien inquiet.

«Non pas pour moi, vous le savez; ni même pour nos pauvres marins dont la résignation est sublime...

«Mais songez donc, si après une réussite aussi splendide, vous alliez ne pas pouvoir profiter de la victoire!

«Si nous allions mourir ici... bêtement... faute de quelques milliers de rations, sans qu'on sache là-bas que vous avez vaincu l'Allemand... que les couleurs ont flotté au Pôle!...

—Nous n'en sommes pas encore là, mon brave Berchou, répond le capitaine ému de cette héroïque abnégation.

«L'essentiel est de tenir jusqu'au dégel qui ne peut tarder et alors avec les premières chaleurs afflueront les gibiers de toute sorte.

«Pense donc, nous sommes dans six heures au 8 mai!

—Le ciel vous entende, et nous prenne en pitié, capitaine!»


Dès le lendemain, les espérances du commandant de la Gallia reçurent un démenti formel.

Pour la première fois depuis longtemps le baromètre subit une lente et continuelle dépression. Le vent du Sud commence à s'élever; le vent maudit des neiges et des frimas, et le ciel peu à peu se couvre de gros nuages bas, gris, floconneux.

Pendant vingt heures la baisse barométrique est telle, que la pression n'est plus que de 72!

Bientôt le vent souffle avec une furie sans égale et la neige tombe en tourbillons épais, serrés, aveuglants. Subitement, le jour est devenu terne, blafard.

Du reste la neige s'abat avec une telle surabondance, qu'on ne voit plus à quatre mètres de soi.

Dès le premier moment, la tente, emportée par une rafale, disparaît derrière cette espèce de plaque en verre dépoli qui entoure les malheureux explorateurs.

Les voilà sans abri pour les malades qui frissonnent sous l'averse glacée, et se blottissent dans leurs sacs.

Le traîneau sur lequel est resté amarré le bateau qui a porté les cinq hommes au Pôle est culbuté, puis mis en pièces sur les roches de glace.

Il faut au plus vite, sous les ordres et d'après les plans d'Oûgiouk, élever à la hâte une hutte de neige, un iglou, comme disent les sauvages groenlandais.

C'est une sorte de hutte hémisphérique, très surabaissée, percée d'un trou par lequel on se glisse à quatre pattes dans l'intérieur.

Que de peines, de travaux, de fatigues et de mécomptes pour élever seulement deux iglous dans lesquels s'engouffrent pêle-mêle, harassés, courbaturés, mourant de soif et de faim, les hommes et les chiens.

Dumas a repris ses fonctions de chef de cuisine, au grand regret de Courapied, dit Marche-à-Terre, fortement soupçonné de s'engraisser aux dépens de l'ordinaire.

Le brave Provençal se multiplie, installe une lampe à alcool heureusement échappée au désastre, emplit de neige le digesteur, prépare le café, popote un rata soigné pour les malades, songe ensuite aux hommes valides, puis à lui-même.

On est très mal sous l'abri tutélaire de l'iglou. La lampe, l'entassement des gens et des bêtes y développe une température chaude, nauséeuse, presque irrespirable.

Mais nul ne se plaint. Trop heureux d'être à couvert.

On ramasse les provisions enfouies sous la neige par le cyclone. Les chiens, guidés par leur odorat, en ont malheureusement trouvé la majeure partie, et dévoré le plus clair de la réserve avec leur avidité gloutonne de bêtes toujours inassouvies.

Il est trop tard pour récriminer, mais les matelots furieux jettent des regards de cannibales sur leurs camarades à quatre pattes jadis choyés, caressés, dorlotés comme des enfants.

Au dehors, l'ouragan fait rage sans qu'on puisse en présager la fin.

La région polaire ménage aux explorateurs de ces transformations d'autant plus cruelles qu'elles sont inattendues, et ramènent brutalement l'hiver arctique avec ses rigueurs, alors que l'époque de l'année, la clémence relative de la température semblent faire présager le printemps.

Cette troisième tempête de neige infiniment plus violente que celles dont ils ont précédemment subi l'assaut, dure huit jours entiers, sans un moment de rémission, c'est-à-dire jusqu'au 18 mai.

Le jour anniversaire de leur départ de France devait, dans la pensée de chacun, donner lieu à une petite fête en rapport avec la modicité de leurs moyens. Ce jour,—le 13 mai—amena une fatale découverte.

Les chiens, mis en goût par leur premier larcin, se sont ingéniés, depuis ce moment, avec leur flair et leur adresse d'animaux aux trois quarts sauvages, à renouveler leur bombance.

Ils ont merveilleusement réussi, en ce sens qu'après avoir trouvé le stock aux provisions, ils ont rongé les caisses, éventré les ballots, gaspillé autant qu'ils ont consommé, mais avec une telle ruse, une telle entente du pillage, une telle sournoiserie, qu'on se demande s'ils n'ont pas été aidés ou guidés par quelqu'un.

Mais non! chacun parmi les membres du vaillant équipage est incapable d'une telle félonie. On meurt de faim bravement, dignement, sans une plainte, mais nul ne songe à prolonger sa vie aux dépens de celle du camarade.

Cependant,... et Oûgiouk!... lui qui en sa qualité de sauvage n'a pas les mêmes motifs d'abnégation que les Français.

Oûgiouk est gras, luisant, bouffi de bien-être et de santé. En outre, le jour de la découverte du pillage il empoisonne l'alcool.

On lui demande s'il a faim. Pour la première fois peut-être il répond que non. S'il a soif, il répond:

—Tout à l'heure, j'aurais encore soif!

Plus de doute! Il s'empiffre de solide et de liquide aux dépens des malheureux qui ménagent avec une douloureuse parcimonie les dernières bribes de leur approvisionnement.

Sans penser à mal, Oûgiouk avoue qu'il a bu et mangé à sa soif comme à sa faim, et, sans avoir aucunement conscience de sa mauvaise action, déclare qu'il n'a jamais si bien vécu.

En dix jours, son estomac groenlandais, et les dix-neuf estomacs non moins groenlandais des chiens ont absorbé le plus clair des vivres!

Une preuve cependant qu'Oûgiouk est moins inconscient qu'il ne voudrait peut-être le faire croire, c'est que les ballots et les caisses régulièrement empilés sous une des chaloupes, n'ont pas été en apparence dérangés. Les ouvertures faites par la dent des chiens se trouvent habilement dissimulées par des lambeaux de fourrures et de prélarts, des effets hors d'usage, des boîtes à munitions, de façon à ce que l'amas conserve à peu près son aspect extérieur habituel.

Il devient presque évident que l'homme et les chiens sont complices.

Qu'il y ait ou non connivence, la catastrophe n'en est pas moins irréparable.

Aussi, quel triste anniversaire, au lieu du petit et bien maigre festival attendu.

En conséquence, comme il devenait impossible de nourrir les chiens, il fallut se résoudre à un pénible sacrifice, auquel les services qu'on était en droit d'attendre pour l'avenir des pauvres bêtes et l'amitié qu'on leur portait, malgré tout, enlevait toute idée de représailles.

Les vingt chiens furent condamnés à mort et exécutés par Dumas qui les saigna à blanc avec le coutelas professionnel.

Non pas tous, pourtant, car un seul échappa provisoirement au massacre ordonné par la plus cruelle nécessité.

On se demande sans doute pourquoi l'homonyme du grand Tartarin se servit de son tranche-lard et non pas de la carabine, et pourquoi on égorgeait comme des porcs et des moutons ces bons serviteurs, au lieu de les fusiller.

L'ordre du docteur était formel.

Comme on manquait de sang de phoque tout frais pour les scorbutiques et comme la condamnation des chiens allait faire couler une grande quantité de ce liquide plus précieux que la plupart des remèdes, il fut convenu que tous les malades sans exception, convalescents, gravement ou légèrement atteints, se gorgeraient de sang tout chaud.

Nul ne fit d'ailleurs d'observation, tant la fin terrible du pauvre Fritz, présente à tous les esprits, suffit à triompher des répugnances.

Plume-au-Vent, ancien capitaine des chiens, n'avait pu assister au massacre de ses subordonnés et amis, dont quelques-uns, on s'en souvient, étaient devenus de véritables chiens savants à une époque plus heureuse.

Il s'enfuit à travers la neige pour ne pas entendre les hurlements épouvantables des pauvres bêtes, et assister à l'agonie de ses favoris: Bélisaire, Cabos, Ramonat et Pompon.

Quand il revint, Dumas rouge comme un des exécuteurs de la Villette, venait de saisir Pompon qui, au lieu de résister, vagissait plaintivement, comme un enfant.

Le Parisien à cette vue ne put retenir une grosse larme et s'écria:

—Tonnerre de Dieu! je croyais le carnage fini!...

«Dumas... matelot... laisse-le aller... un moment... veux-tu?

—Eh!... Pécaïré! je ne demande pas mieux...

«Si tu savais comme ça me çavire de çouriner ces pauvres innocents...»

Pompon échappe à son bourreau, s'élance dans les bras du Parisien qui s'enfuit de nouveau, emportant l'animal épouvanté par le meurtre de ses congénères, et poursuivi par l'odeur de leur sang coagulé à sa fourrure.

Arrivé à une centaine de mètres du campement, Plume-au-Vent s'arrête au milieu de tourbillons de neige, dépose le chien sur le blanc tapis qui va s'épaississant, et dit à l'animal, comme s'il pouvait le comprendre:

—Tu sais, mon pauv' vieux, y a pus d'amis...

«T'as chapardé avec tes copains les vivres de campagne, et c'est un crime puni de mort.

«Y z'ont déjà sauté le pas... Si tu veux éviter qu'y t'en arrive autant, faut te cavaler, et raide!

«T'es malin comme un singe, débrouillard comme personne, la glace est ton pays... file!...

«Et surtout ne reviens jamais du côté de chez nous, si tu tiens pas à être boulotté.»

Il dit, embrasse Pompon sur son museau noir et luisant comme une truffe, étend le bras, et lui montrant d'un grand geste l'horizon saturé de neige, s'écrie:

—Allez!... Pompon... allez!...

Il dit: «Allez!... Pompon... allez!»

Contre toute prévision, l'animal, parti en hurlant lugubrement, n'était pas revenu à la date du 18 mai.

En revanche, ses congénères, dépouillés, vidés et exposés à la gelée, servaient à l'alimentation générale. Il n'est pas jusqu'à leurs intestins qui n'eussent été mis de côté, en prévision de disettes plus cruelles encore, où tout fait ventre, où l'homme abruti par la faim se repaît des substances les plus répugnantes et les plus incohérentes.

Ce moment est bien près d'arriver, car, en dépit du rationnement le plus sévère, de la parcimonie la plus minutieuse, les vivres touchent à leur fin.

Voici quel est d'ailleurs l'ordinaire des matelots tenus blottis sous l'abri fétide et suffoquant des iglous, ou huttes de neige.

Le matin, thé ou café sans sucre. Oûgiouk et les chiens s'en sont gavés et il n'en reste plus. Deux cents grammes par homme de viande de chien à moitié crue, et cinq centilitres d'eau-de-vie ou de rhum dans un quart d'eau chaude.

Ni biscuit, ni pemmican. Tout a été goulument dévoré.

A midi, deux cents grammes de chien bouilli pour donner l'illusion d'un potage, et un peu de graisse de phoque avalée toute chaude, avec une pincée de sel. C'est pour «faire du carbone», comme on disait jadis en plaisantant, et ménager la provision de spiritueux.

Le soir, deux cents grammes de chien—pour varier—café, plus cinq centilitres de rhum ou d'eau-de-vie, dans un quart de litre d'eau chaude.

On se couche après ce misérable repas et on dort comme l'on peut, la faim au ventre, avec un démenti formel au proverbe: «Qui dort dîne.»

Les chiens, affreusement maigres depuis le rationnement, ne pesaient plus qu'un poids dérisoire, à peine vingt kilogrammes avec la peau et les os. Tout au plus si l'on trouvait sur leur pauvre carcasse dix kilogrammes de chair nette.

Malgré toute l'économie possible, il en était dévoré plus d'un par jour.

Les plus affamés parmi les matelots, où il y avait de gros mangeurs, s'offraient un supplément de ration en avalant les boyaux dont l'odeur soulevait le cœur aux plus délicats.

Ajoutez la promiscuité avec des malades, l'entassement sous des huttes trop étroites, l'impossibilité presque absolue de renouveler l'air, et vous aurez à peine l'idée du sort des malheureux qui se tordent, la faim au ventre, sous la rafale.

Le 18 mai la tempête s'apaisa peu à peu. Mais l'ouragan a semé sur les vieilles glaces une telle quantité de neige, que les infortunés Français se trouvent bloqués sous leurs iglous sans savoir de quel côté se diriger, ni comment sortir de l'amoncellement sous lequel tout disparaît.

Du reste, où aller, que tenter, alors que la famine assiège le fétide logis, que les provisions sont épuisées, que les moyens de transport font absolument défaut.

Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un état d'angoisse morne, de résignation hébétée qui des malades gagne les plus valides.

En dépit de tout, le capitaine espère encore. Non pas l'intervention d'un secours étranger, car il est impossible que des Esquimaux viennent en pareil lieu. Mais il compte sur l'arrivée prochaine, formelle, de la saison chaude qui permettra une rapide envolée des hommes en bonne santé vers les lieux où doivent se rencontrer les gibiers polaires.

Alors le ravitaillement sera possible, ainsi que la mise en marche de la chaloupe restée en détresse à une distance minime, on s'en souvient.

Le 23 mai, la température est encore à −10°, et la neige restée pulvérulente s'envole au moindre souffle d'air.

Le 24, trois hommes, échauffés par l'usage exclusif de la viande de chien, sont atteints de dysenterie.

Les scorbutiques ne vont ni mieux ni plus mal. Mais leur faiblesse est extrême.

Le 25, on partage le dernier chien! Le 26, on furète partout à la recherche des bribes qui traînent sur le sol des iglous. Rogatons de tripes, morceaux de tendons avalés sans mâcher, raclures d'os, etc...

Le 27, la température augmente brusquement. Le thermomètre est à −3°. La glace craque partout, la neige se prend et mollit. On boit des grogs et les plus affamés commencent à attaquer les peaux de chiens. Le poil est raclé avec un couteau, et la peau est mise dans le digesteur avec de l'eau. Le cuir, à peine ramolli par deux heures d'ébullition, est grignoté en lanières. Pour ménager l'alcool, on se résout bientôt à les manger crues.

Le 28 mai, température à 0°. Mais il n'y a plus ni thé ni café.

Le docteur distribue à chaque homme une cuillerée de glycérine après chaque «repas»!...

Le 29, on voit passer une mouette, et l'on entend pépier un vol de bruants des neiges.

Les peaux de chiens sont dévorées... Il y a encore les attelages en cuir de phoque...

Les hommes, épuisés par cette lutte sans merci contre l'atroce famine, peuvent à peine se mouvoir.

Pâles, hagards, les yeux flambants de fièvre, les lèvres violettes, fendillées, suintant le sang, on dirait autant de spectres... de damnés errant sur l'enfer de glaces.

Désespéré, le capitaine interroge l'horizon, cherchant de l'œil un vol de canards, la silhouette balourde d'un ours, la masse fruste d'un phoque s'ébattant sur la glace.

Le dégel continue. L'eau ruisselle de tous côtés. Les iglous vont être inhabitables.

Dumas, Plume-au-Vent et Itourria, les plus robustes de tous, partent en découverte et reviennent bredouille après une course de six heures.

Ils se restaurent avec la moitié d'un harnais!... une tige de botte, et deux cuillerées de glycérine.

—Bah! dit le Parisien, qui se tient à peine debout, on repiquera demain.

Le 30, au lieu de «repiquer», le pauvre garçon a la fièvre, Dumas aussi, et le camarade également.

Il n'y a plus un homme valide! Le docteur, par devoir professionnel, se traîne près des malades... Le capitaine se prodigue à tous, distribuant les derniers débris de choses sans nom qu'on avale machinalement, avec la gloutonnerie de la brute, et qu'il a eu l'héroïsme de ménager, au détriment de sa santé, peut-être de sa vie.

Le 31 mai, ceux qui ont encore conservé une lueur d'espoir perdent toute confiance. Les outranciers de cette lutte suprême sentent que tout est fini.

Ils se couchent avec une résignation farouche, et attendent intrépidement la mort, sans un mot de récrimination, sans une plainte.

[XII]

Bruit étrange.—Manqué!—Pompon.—Chien gras et matelots maigres.—Découverte stupéfiante.—Ce que le Parisien appelle une carrière à viande.—A quoi Pompon a employé ses loisirs.—Le premier pot-au-feu.—Enfouis dans les stratifications paléocrystiques.—Les stellères.—Espèce éteinte.—La dérive.—En vue du cap Tchéliouskine.—Ovations.—Gallia victrix!

Le 31 mai, le dégel continue avec intensité. Le thermomètre est à +2°. Le soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrés douloureusement sous les iglous suintants et près de s'effondrer, mâchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hâves, la peau noirâtre, charbonnée, laissant deviner les os du squelette.

Les malades ne font plus que haleter, rongés de fièvre, et occupés machinalement à recueillir, avec leurs lèvres tuméfiées, l'eau douce qui suinte le long de la paroi de l'iglou.

Leurs souffrances paraissent infiniment moins vives que celles des plus valides terrassés en pleine vigueur par la famine.

Un souffle rauque, multiple, entrecoupé comme celui qu'on entend dans les ambulances ou les salles d'hôpital, et qu'un gémissement traverse parfois, emplit les huttes croulantes.

Pour quelques-uns, l'agonie va commencer.

... Est-ce une illusion, un de ces bruits factices produits par la fièvre?... Il semble au capitaine allongé la tête au soleil, au dehors de l'iglou, qu'il entend, au loin, comme un hurlement affaibli par l'éloignement.

Un fauve... peut-être un ours!

Il n'y a pas d'erreur possible. Le bruit se rapproche, accompagné d'un galop rendu perceptible par la sonorité de la glace.

Le capitaine affaibli, se soutenant à peine, se lève en trébuchant et crie d'une voix rauque:

—Alerte!... aux armes!...

Le hurlement retentit plus près encore et frappe l'oreille de Dumas, qui saisit sa carabine.

Le lieutenant Vasseur et le Parisien avec un des Basques s'arment aussi, galvanisés par l'approche de cet animal, qui vient s'offrir à leurs coups.

Et chose, étonnante, montrant quels prodigieux ressorts possède la machine humaine, combien aussi est puissante la réaction du moral sur le physique, ces hommes, qui tout à l'heure pouvaient à peine se tenir debout, s'élancent hors de l'iglou, l'arme en arrêt, prêts à faire feu.

Au lieu d'un ours, ils aperçoivent, courant éperdument, un quadrupède de moyenne taille, plutôt petit que gros, singulièrement agile, et d'une couleur brune qui tranche fortement sur la neige aux trois quarts fondue.

L'animal se dirige vers les iglous en continuant ses cris, comparables à ceux d'un chien courant qui donne de la voix sur une piste.

A deux cents mètres environ, Dumas ajuste et fait feu.

Pour la première fois l'infaillible tireur, exténué par l'effroyable jeûne et brisé par la fièvre, manque son but.

La balle frappe non loin de l'animal et fait voler un éclat de glace.

Le lieutenant met en joue à son tour et manque également la bête qui pousse un long hurlement, et accourt de plus belle, en dépit des balles qui sifflent près d'elle et des coups de feu qui retentissent.

Dumas recharge son arme en un clin d'œil et jure, furieux de sa maladresse.

Mais le Parisien, dont la figure prend en un moment une expression d'étonnement et de joie indicibles, relève la carabine et s'écrie:

—Pompon!... mon pauvre chien...

A ce mot proféré, par une voix bien connue, l'animal qui n'est plus qu'à une centaine de mètres s'élance, franchit en quelques bonds flaques et fondrières, accourt, jappant, éperdu, la langue pendante, fou de joie et se jette sur son ancien maître qu'il étouffe de caresses.

—Pompon!... mon toutou!... ma bonne bête, c'est donc toi, dit le jeune homme qui rit et pleure tout à la fois, pendant que le chien, jappant toujours, sautille de l'un à l'autre, puis retourne à son maître.

—Pécaïré! grogne Dumas attendri, quelle fichue idée il a eue de revenir, le pauvre...

«J'aurais mieux aimé un ours... Parce qu'un ours, il pèse huit cents kilos... et que ce mouçeron... il ne pèse pas cinquante livres...

«Et puis, ça va me çavirer de le tuer...

—Tuer Pompon!... jamais de la vie, s'écrie Plume-au-Vent indigné en saisissant le chien qui se blottit dans ses bras et lui lèche la figure.

—Il y a des malades qui agonisent, reprend doucement Dumas...

—Mais tu ne vois donc pas que Pompon est gras à lard...

—Oh! si... reprend le cuisinier d'un ton plein, de commisération.

«Trop gras, le pauvret!...

—S'il est si gras que ça, après nous avoir quittés depuis tantôt dix-sept jours, c'est qu'il a mangé.

—Cela me paraît juste, interrompt le lieutenant.

—Et s'il a mangé plus qu'à sa faim pour être en pareil état, reprend le Parisien, c'est qu'il a trouvé des vivres, ou qu'on lui en a donné.

Le capitaine s'est approché pendant ce rapide colloque, aussi vite que le lui permettaient ses jambes débilitées par un jeûne atroce.

—Tu as raison, garçon, dit-il à Plume-au-Vent.

«Et ton chien, guidé par son instinct et son amitié, n'est certainement pas revenu sans motif.

«Qui sait s'il ne nous apporte pas le salut!»

Cependant, le chien après avoir équitablement réparti ses caresses entre ses amis, pénètre dans les iglous, flaire les sacs, cherche, furette partout et ressort aussitôt.

—Il s'assure que personne ne manque à l'appel, continue Plume-au-Vent.

Sa ronde finie, le chien semble réfléchir, puis voyant que son maître ne lui donne pas une de ces petites friandises dont il était si généreux, même au temps de la plus dure détresse, prend son parti.

Il s'assied gravement sur son derrière, et pousse les deux ou trois cris qu'il lançait quand on lui demandait s'il avait faim.

—Ouap!... ouap!...

Puis après cette pantomime que le Parisien croit comprendre, l'intelligent animal enfile résolument la piste suivie pour venir aux iglous, et se retourne fréquemment pour voir si on l'accompagne.

—Lieutenant Vasseur, prenez avec vous Jean Itourria, Dumas et le Parisien, et suivez le chien...

—A vos ordres, capitaine, et puissions-nous revenir avec des secours.

«En route, camarades!

—Attendez encore un moment, reprend le capitaine qui, malgré sa prostration, conserve un sang-froid surprenant.

«Emmenez le dernier traîneau, et chargez-le avec une fourrure, un sac à dormir, vos armes, le digesteur qui nous est inutile faute de combustible, une hache, une scie et un couteau à glace.

«Chaussez vos bottes esquimaudes indispensables par ce temps de dégel, et partagez ce qui reste de tabac.

«Maintenant, une bonne poignée de main.

«Partez, mes amis, et n'oubliez pas que vous avez notre vie entre vos mains.»

Le chien qui précède la petite troupe, gambade et tient la tête. Il s'avance vers le Nord-Est, sans dévier d'une ligne et en suivant imperturbablement sa piste qui apparaît par place sur la neige à demi fondue.

Alors surtout les quatre compagnons constatent combien le capitaine a eu raison de leur faire emmener le traîneau qui ne pèse rien, ne retarde en aucune façon leur marche et transporte un matériel indispensable, sous le fardeau duquel eût succombé leur faiblesse.

La plus légère impulsion suffit à le faire avancer, car la voie est presque horizontale et assez praticable. Bien plus, quand l'un d'eux est fatigué, il peut, sans ajouter une surcharge notable, monter sur le traîneau, se reposer à l'aise, et récupérer de nouvelles forces.

Du Nord-Est, leur direction se modifie bientôt pour obliquer vers le Nord. Puis le chien, de plus en plus joyeux à mesure que le chemin parcouru augmente, se dirige franchement vers des collines de glace marquant le rebord occidental de la banquise paléocrystique.

Du reste, il n'y a pas d'erreur possible, tant les floebergs vert clair de la vieille muraille de glace tranchent avec les hummocks de formation plus récente, et presque incolores.

Les quatre compagnons marchent depuis six heures et n'avancent plus qu'au prix d'efforts surhumains.

—Courage! semble leur crier le chien qui hâte le pas, va en avant, revient en galopant et aboie comme pour les stimuler.

—Où diable! nous mène-t-il? ne cessent de répéter le lieutenant, le Basque et le Provençal.

—Là où il y a de quoi boulotter, soyez-en certains, répond invariablement le Parisien.

«Rappelez-vous comme il a eu tôt fait le tour de nos cabanes de neige, puis repiqué vers son mystérieux garde-manger, en voyant qu'il n'y avait rien à regratter chez nous.

«C'est un malin, que mon camarade Pompon.

Brusquement le chien qui vient de s'engager dans un sentier abrupt, impraticable au traîneau, disparaît entre des amas rocheux de glace bizarrement superposés.

Il revient bientôt tenant dans sa gueule un morceau d'une substance brunâtre, irrégulière, compacte, semblable à un copeau et dans laquelle sont profondément implantés ses crocs.

Plume-au-Vent s'empare de l'objet, en casse un fragment, sans difficulté, le porte à sa bouche, le croque, et s'écrie avec un intraduisible mouvement de stupeur comique:

—Mais cent douzaines de pétards de Brest... c'est de la viande gelée!...

—Pas possible!

—Goûtez plutôt, lieutenant, et toi aussi, cuisinier, et dis-moi si c'est pas là de la vraie bidoche, comme celle que nous conservions l'hiver.

—Ma parole, c'est vrai! s'écrie le lieutenant tout joyeux.

—Bon pour la marmite! opine gravement Dumas.

—Et même tout cru!... apprêté à la glace, renchérit le Basque, la joue dilatée par un morceau qu'il broie avec délices.

—Brave toutou! qui nous conduit à sa soute aux vivres! reprend Plume-au-Vent attendri.

Pompon, voyant le bon accueil fait par ses amis à ce premier morceau, est retourné. Ceux-ci lui emboîtent le pas et arrivent bientôt à une fissure profonde qui lézarde la base d'un floeberg colossal.

Le chien, occupé à gratter avec ses pattes la neige à demi fondue mêlée à la glace, retrouve une ouverture circulaire, large comme un tonneau, s'y engage, gratte de plus belle, et revient avec un nouveau bloc tellement gros qu'il peut à peine le traîner.

—Diable m'emporte! s'écrie joyeusement le Parisien, c'est une mine de viande, une carrière de Liebig... un Frigorifique à l'état de nature.

Le lieutenant, armé d'un couteau à glace, et Dumas d'une hache, découvrent le bord de la fissure, reconnaissent qu'elle s'étend sur un espace de plus de cent mètres, et que la même substance brune, cassante, à contexture de fibre musculaire, et surtout à saveur exquise de viande l'emplit sur une profondeur considérable.

Tout en travaillant, ils croquent à belles dents cette chair durcie par le froid, mais qui se ramollit très vite à la chaleur de la bouche et n'est pas coriace comme on pourrait le croire.

—Si nous faisions cuire un pot-au-feu, propose le Parisien la bouche pleine.

—Pas d'alcool! interrompit Dumas qui mastique avec fureur.

—Mais il y a là des tonnes de graisse! qui empêche d'alimenter la lampe avec cette graisse dans laquelle il n'y a qu'à planter, en guise de mèche, quelques pincées du poil de nos fourrures?

—Faites bouillir le pot-au-feu si bon vous semble, dit le lieutenant, mais chargeons au plus vite le traîneau, et retournons en hâte là-bas, près des camarades qui meurent de faim.

—Une idée, lieutenant, propose le Parisien.

«Comme nous voici déjà retapés à peu près, surtout quand nous aurons siroté chacun un quart de cette belle huile qui commence à couler, si nous mettions le pot-au-feu sur le traîneau, de façon à procurer en arrivant aux camarades la soupe et la bidoche toutes chaudes et prêtes à être boulottées.

—Adopté! répond l'officier qui empile sur le traîneau des blocs de viande et de suif concrétés.»

La restauration des hommes, le chargement du véhicule n'ont pas duré une heure.

Le lieutenant demande aux marins s'ils se sentent assez forts pour retourner au campement sans prendre de repos.

Fatigués!... Allons donc!... ils sont bien repus, la carrière de viande leur semble inépuisable, la joie d'une semblable trouvaille, l'intervention merveilleuse de Pompon, tout cela, comme le dit le Parisien, leur a si bien remis le cœur à l'épaule qu'ils ne demandent qu'à partir.

Les voici bientôt en route, poussant vivement le traîneau chargé à en craquer de viande glacée, et sur lequel trône, comme une divinité, le digesteur chauffé à la graisse et embaumant le pot-au-feu.

Les voici en route poussant le traîneau...

Tout en cheminant, ils cassent un morceau de chair, le sucent et le grignotent avec la sensualité de gens qui vivent depuis si longtemps avec la fringale au ventre, et se livrent aux commentaires les plus extravagants sur l'origine de cette trouvaille en elle-même invraisemblable.

Ils arrivent aux iglous après une course ininterrompue de douze heures, époumonnés, trempés de sueur, à bout de force, mais radieux comme il convient à des hommes apportant le salut à des frères d'infortune.

Il est temps, d'ailleurs, grand temps. Quelques heures plus tard, de nouveaux et cruels vides creusaient les rangs de l'équipage.

Les malades n'ont plus que le souffle, et quelques-uns, parmi ceux que le scorbut n'a pas atteints, délirent.

La faim est une maladie qui, fort heureusement, guérit très vite, et son unique remède opère instantanément.

Le Parisien a émis une idée vraiment triomphante, en profitant du retour pour faire bouillir le digesteur plein de viande et de neige.

Le potage n'a ni sel ni condiments, mais il embaume l'osmazôme, comme l'affirme le docteur en humant le bouillon dont la saveur délicieuse emplit les huttes.

Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les affamés réclament les aliments avec une avidité qui leur serait fatale si on leur obéissait.

Mais le docteur, qui, lui aussi, renaît à la vie, réglemente la distribution, afin de ne pas surcharger ces estomacs débilités par un long jeûne, et empêcher des congestions mortelles.

Au potage dosé convenablement, succède la viande administrée par rations successives; puis un sommeil bienfaisant, accompagné d'un peu de moiteur, engourdit pour quelques heures et les affamés et leur pourvoyeurs éreintés.

Quelques abois retentissants éveillent l'équipage. Pompon est là, triomphateur modeste et affectueux, réclamant pour le service rendu à ses maîtres une simple caresse, un mot d'amitié.

Jusqu'alors, nul n'a compris, dans l'incohérence de la fièvre et la souffrance atroce de la faim, comment et pourquoi le lieutenant Vasseur, Jean Itourria, Dumas et Plume-au-Vent, partis aux trois quarts morts, avec Pompon pour guide, revenaient avec vingt-cinq litres de bouillon, dix livres de viande cuite, et cent cinquante kilos de chair conservée par le froid.

On a avalé comme des animaux qui se repaissent, sans même entendre les explications de Plume-au-Vent, l'incorrigible bavard qui parle de viande fossile, de mine de viande, et embrouille la question au point de la rendre absolument incompréhensible.

Le lieutenant, plus ferré en manœuvre qu'en histoire naturelle, constate simplement le résultat, et affirme qu'il y a là-bas, dans l'épaisseur de la banquise, de la viande glacée pour nourrir un millier d'hommes pendant un an.

Le capitaine et le docteur, trop faibles encore pour examiner les échantillons rapportés, se contentent de sourire aux propos inouïs tenus par le Parisien aux matelots, notamment à Nick dit Bigorneau, Courapied dit Marche-à-Terre et Constant Guignard.

Grâce à l'instinct et à l'attachement de Pompon, l'abondance est revenue au misérable logis. L'expédition est abondamment pourvue de viande et de graisse; avec cela, on vit confortablement.

Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-être pourra-t-on l'expliquer scientifiquement aussitôt qu'on aura rallié la mine de viande.

Trente-six heures après, tout le monde était sur pied, même les scorbutiques.

Par un temps superbe, une température de +2° qui semble un printemps à des gens ayant supporté −50°, il fait bon cheminer sur une glace à peu près unie, vers la mystérieuse réserve que les propos des quatre visiteurs représentent comme inépuisable.

Les iglous, ou plutôt les ruines croulantes et ruisselantes indiquant à peine la place où fut le campement, sont définitivement abandonnés et, l'équipage tout entier s'avance, précédé de Pompon, tout fier de ses attributions de guide.

Les moins vigoureux sont couchés dans l'embarcation hissée sur le traîneau. Les plus solides poussent le véhicule qui glisse au milieu des flaques et sur les résidus de neige en fusion.

Un peu de gaîté semble revenue aux pauvres matelots si rudement éprouvés, car la famine est vaincue et l'espérance d'un lendemain assuré fait éclore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible scorbut et les tortures de la faim ont rendus méconnaissables.

De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jaunâtre, parcheminée, collée aux os, leurs nez pincés, exsangues, et leurs bouches encore contractées par un rictus d'agonie.

N'étaient leurs yeux aux paupières flétries, charbonnées, luisant comme des escarboucles au fond des orbites, on dirait une procession macabre de fantômes d'explorateurs polaires, de damnés errant sans trêve à travers l'enfer de glace.

Le traîneau poussé d'une part, tiraillé de l'autre avec des ceintures de flanelle en guise de bricole,—les harnais en cuir de phoque ont été dévorés—avance cahin-caha, sans trop d'embardées, avec son chargement.

Une halte réparatrice de deux heures, un morceau de viande à moitié cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort appréciée, une vaste lampée de graisse à l'état d'huile, amènent sur toutes ces faces de carême une expression de joyeuse humeur.

Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traîneau, le matériel et les malades au colossal et mystérieux garde-manger dénommé par le Parisien la «carrière à viande».

Une nouvelle et plus complète inspection prouve que non seulement les premiers visiteurs n'ont pas exagéré la richesse de cet étrange gisement, mais encore que leur évaluation est bien au-dessous de la vérité. Deux ou trois lézardes, longues de cent mètres au moins, s'étendent à la base de plusieurs collines paléocrystiques, et s'enfoncent, à des profondeurs insondables, comme certains filons de tel ou tel minerai.

Il y a là de quoi subvenir au besoin d'une armée, tant est prodigieusement innombrable cet entassement de cadavres d'animaux empilés et gelés à fond, depuis une époque impossible à déterminer.

L'essentiel est qu'ils sont, grâce au froid, cet incomparable embaumeur, dans un état de conservation absolue, et qu'ils possèdent, comme au premier jour, toutes leurs qualités nutritives, toute leur saveur.

La tente ayant été emportée par la tempête, le capitaine fait creuser, à l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse où les hommes, grâce à leurs fourrures et à leurs sacs à dormir, seront à merveille.

La mine de viande est à deux pas, il suffit de se baisser et d'en prendre à satiété.

Le docteur, de plus en plus intrigué à mesure que les forces lui reviennent grâce à l'ingestion de cette chair savoureuse, cherche avec la curiosité d'un savant, et la ténacité d'un homme obsédé bientôt de loisirs, le mot de cette énigme, et trouve enfin une solution à peu près satisfaisante.

D'abord, la détermination des animaux. Ils appartiennent tous à la même espèce, et, chose curieuse, à une espèce disparue depuis plus de soixante-dix ans.

Leur système dentaire fournit de prime abord une indication très précieuse, en ce sens qu'il est particulier à un animal très bien étudié en 1751 par le fameux naturaliste allemand Steller.

Les mâchoires, examinées par le docteur, portent seulement quatre dents, d'énormes molaires disposées deux en bas et deux en haut, avec une couronne très large, aplatie, sillonnée sur la table, de lames d'émail formant zigzags et chevrons brisés, comme les rainures d'une meule.

Ce système dentaire et l'épiderme réellement extraordinaire de ces bêtes lui font reconnaître le Stellère, appelé aussi Rhytina borealis, Manatus Stellerii, Stellerus borealis, etc., mammifère de l'ordre des cétacés, famille des herbivores.

L'épiderme est une sorte d'écorce rugueuse, épaisse de trois centimètres, composée de fibres et de tubes perpendiculaires à la peau et d'une extrême dureté.

Les stellères, dont les dimensions atteignent de trois mètres et demi à quatre mètres, pèsent environ trois mille kilogrammes, et portent des moustaches blanches de poils rigides longs de quinze à vingt centimètres.

Steller, qui les découvrit aux environs du Kamtchatka, assure qu'ils sont absolument inoffensifs, que leur chair est savoureuse et leur capture facile. Toutes choses suffisantes pour les rendre l'objet d'une poursuite acharnée, et produire leur anéantissement. De telle façon que, comme il a été dit ci-dessus, il n'en a pas été rencontré un seul depuis soixante-dix ans.

... D'où viennent ces centaines, ces milliers de cadavres de cétacés, empilés en un banc compact sous les assises de la vieille banquise paléocrystique! Quel cataclysme les a pris en pleine vie pour les rouler ainsi en troupe innombrable, les asphyxier en masse, les geler à fond dans leur fosse gigantesque et les ensevelir sous des milliers de quintaux de glace!

Pendant combien d'années, peut-être de siècles, l'indestructible banquise a-t-elle ainsi entraîné dans sa masse et fait errer au hasard des vents ou des courants ces gisements prodigieux, jusqu'au jour où la tempête les mit partiellement à découvert, et où l'instinct d'un chien famélique sut en tirer parti!

Autant demander comment et depuis combien de temps est mort le mammouth découvert en 1804 aux bouches de la Léna, et dont les Yakoutes, avec leurs chiens, dévorèrent les débris pendant deux ans!

Bien abrités dans la caverne de glace qui leur procure une habitation convenable, bien repus de viande et de graisse qui leur fournissent un aliment complet, satisfaits des explications et des hypothèses par lesquelles le docteur s'emploie à satisfaire leur curiosité, heureux de renaître chaque jour à la vie, quoique privés cependant de choses bien indispensables, les membres de l'expédition française voient l'été venir et attendent avec lui une débâcle possible.

Du reste, la perspective d'un second hivernage ne les effraierait pas outre mesure, puisque avec le couvert ils possèdent une surabondance de vivres telle qu'une ville entière pourrait s'alimenter au gisement des stellères.

Mais la vieille Isis polaire, après leur avoir fait payer assez cher la violation de son empire, en a décidé autrement.

La tempête qui a lézardé les collines de glace ou sont enfouis et conservés les cétacés, a détaché probablement de la banquise un fragment énorme sur lequel se trouvent les matelots et leur colossal approvisionnement.

Le capitaine s'en aperçoit à une particularité qui le comble de joie. La lourde carapace de glace, qui jadis décrivait un lent mouvement giratoire autour du Pôle, se met à dériver infiniment plus vite dans une direction presque rectiligne.

Elle descend vers les terres moscovites avec une rapidité atteignant et dépassant parfois celle de douze et quinze kilomètres par vingt-quatre heures.

... Trois lieues à trois lieues et demi, c'est peu sans doute. Mais cette singulière translation ayant duré pendant les mois de juin, juillet, août et septembre sans interruption, des terres apparurent enfin aux yeux des Français qui, sans se mouvoir, avaient ainsi parcouru environ treize à quatorze cents kilomètres.

Ces terres étaient celles du cap Tchéliouskine, situé par 77° 30′ de latitude Nord, et 102° 30′ de longitude Est.

Mais ce n'était pas tout de voir et même de toucher le sol russe. Le cap Tchéliouskine est éloigné, à vol d'oiseau, d'environ quatre-vingt-dix degrés de Pétersbourg, soit dix mille kilomètres ou deux mille cinq cents lieues! vingt-quatre degrés au moins, c'est-à-dire deux mille six cents kilomètres le séparent d'Irkoustk, chef-lieu du gouvernement de la Sibérie orientale.

Et l'hiver, en octobre, arrive à grands pas, sous cette latitude.

Seront-ils forcés de passer encore de longs mois sur le sol glacé de la toundra sibérienne, en attendant le printemps prochain. Devront-ils endurer un froid non moins rigoureux que celui du Pôle sur ces terres aussi désertes et désolées que celles où agonisèrent les compagnons de Greely, et succombèrent, hélas! ceux du capitaine de Long!

Leur bonne étoile leur fit apercevoir de loin une troupe d'hommes occupés à pêcher les phoques, assez nombreux dans une petite anse bien abritée contre les vents du large.

Ils abandonnèrent aussitôt l'immense glaçon flottant qu'une course aussi longue, sous le pâle soleil boréal, n'avait pas sensiblement diminué. Ils s'embarquèrent dans la chaloupe conservée précieusement sous un abri de glace, et abordèrent près des hommes stupéfaits.

C'étaient des pêcheurs Toungouses qui s'approvisionnaient pour la saison froide, et se préparaient à aller hiverner dans l'intérieur des terres, au village ou ostrog de Tagaïska, distant de quelque cinq cents kilomètres.

Les Toungouses leur offrirent la plus généreuse hospitalité, les pourvurent abondamment et, quand la saison du traînage fut arrivée, les emmenèrent avec eux à l'Ostrog.

A Tagaïska, situé au centre de la presqu'île de Taïmyr, le capitaine d'Ambrieux trouva, malgré l'effroyable désolation du lieu, des traîneaux, des chiens et des conducteurs.

Il put faire conduire son équipage à Schdanowski, sur la rivière Katanga, où il y a, jusqu'à l'hiver, un petit poste de cosaques commandé par un officier.

L'officier était à la veille de partir avec ses hommes pour la ville de Touroukansk, une misérable bourgade comptant à peine cinq cents habitants, et située sur l'Yenisseï, à neuf cents kilomètres environ de Schdanowski.

A Touroukansk commence la civilisation. Il y a quelques employés chargés d'administrer un district trois fois grand comme la France et peuplé de deux mille cinq cents habitants, la plupart Toungouses, Samoyèdes, Ostiaks et Yakoutes.

Mais la ville est du moins reliée tant bien que mal, plutôt mal que bien, à Yenisseï et à Krasnoïarsk par une route, ou plutôt une vague piste côtoyant la rive gauche du fleuve.

Ils s'arrêtèrent à peine à Touroukansk et arrivèrent, fin novembre, et par un froid terrible, à Krasnoïarsk qui communique télégraphiquement avec Pétersbourg et où passe la grande route, on pourrait dire l'unique route sibérienne, la Vladimirka.

Informé de leur arrivée, le gouvernement moscovite s'empressa de mettre à la disposition du capitaine un crédit considérable et les moyens de transport les plus rapides et les plus confortables.

Le 5 janvier 1889, l'équipage de la Gallia et son commandant arrivaient à Pétersbourg au milieu d'un enthousiasme indescriptible.

On était alors en pleine réaction anti-allemande; des bruits de guerre circulaient, et chacun parmi les sujets du Tzar était heureux de cette première et pacifique victoire d'un Français sur l'ennemi commun.

Aussi, les fêtes données aux conquérants du pôle Nord eurent-elles un éclat d'autant plus vif, que les Russes, ces incomparables metteurs en scène, faisaient de ce grand événement scientifique une affaire de nationalité. Ils trouvaient là une occasion de manifester leurs sentiments et certes, jamais depuis longtemps, démonstration ne fut plus flatteuse ni plus spontanée, ni plus complète.

On se souvient, à ce propos, de Sériakoff, ce voyageur russe, qui, au début de ce récit, fut jusqu'à un certain point la cause occasionnelle de l'expédition polaire.

Apprenant par les journaux l'arrivée des explorateurs français à Pétersbourg, il accourt, saute au cou du capitaine avec l'exubérance de son tempérament slave et s'écrie, tout d'une haleine:

—Victoire, mon cher d'Ambrieux!... Victoire sur toute la ligne.

«Victoire sur toute la ligne!...» s'écrie Sériakoff

«J'arrive de Londres... votre succès inouï, renversant, inespéré, a mis les cervelles à l'envers.

«Les Anglais sont enthousiasmés, et Dieu sait si John Bull a l'enthousiasme facile, pour ce qui n'est pas anglais.

«Mais, voilà! on se souvient que le projet de découvrir le Pôle est éclos là-bas, et on s'en fait gloire...

«Du reste, vous y avez des amis... de vrais gentlemen qui sont ravis sans la moindre arrière-pensée.

«... Bref! vous êtes le héros du jour... tant et si bien que la Société royale vous désigne d'emblée pour son lauréat!

«Oui, mon cher, il faut vous résoudre au rôle de triomphateur... en Angleterre, sans compter les ovations que vous recevrez dans votre patrie.

«J'ajouterai même, en homme bien informé, que par une attention, ma foi très délicate, la Société doit vous offrir une médaille commémorative dont l'exécution est déjà confiée au plus habile artiste du royaume...

«Et c'est très bien... Mais ce qui est mieux encore, ce sont les deux mots qu'elle portera en exergue... deux mots qui, tout en consacrant la victoire d'aujourd'hui, sont, je le souhaite ardemment, un pronostic pour l'avenir...

—Et ces mots sont?... demande enfin le capitaine qui jusqu'alors n'a pu placer une parole.

—... Gallia Victrix!...

NOTES:

[1] Ambiorix, roi des Gaulois Eburons, après avoir en plusieurs rencontres défait les lieutenants de César, Sabinus et Cotta, fut à son tour vaincu par César. Après une résistance désespérée, il se réfugia dans la forêt des Ardennes.

[2] Le colonibestyrere, dont le nom signifie à peu près pilote de colonie, est le gouverneur du district. De Julianeshaab jusqu'à Upernavik, le dernier point où l'on rencontre encore des civilisés, on compte dix districts, administrés chacun par leur colonibestyrere nommé par le gouvernement métropolitain.

[3] Le nom de Julianeshaab, signifie: Julie-Espérance. La triste bourgade, fondée il y a environ cent vingt-cinq ans, reçut ce nom en l'honneur de la reine de Danemarck, si bienfaisante à ses pauvres colons d'Amérique.

[4] C'est du reste un fait observé fréquemment sur les paquebots faisant la traversée d'Amérique. Par le travers de Terre-Neuve, les mâts sortent à moitié du brouillard, pendant que la partie inférieure du navire demeure invisible.

[5] Le vaillant officier, aujourd'hui général, fut un des rares survivants. Des dix-neuf hommes que comptait la mission au départ, treize périrent après d'effroyables privations.

[6] Combustible fossile analogue à la houille, mais de formation postérieure au terrain houiller.

[7] A la fonderie de Ruelle, on commande électriquement à distance des machines-outils, perceuses.

[8] Voir la description au chapitre II de la première partie.

[9] Viande séchée réduite en farine et incorporée à de la graisse.

[10] Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois mille, quinze cents et deux mille mètres de côté.

[11] Ce sont des ancres de moindres dimensions que celles de bossoir ou de veille. On les transporte dans des chaloupes et on les mouille au lieu indiqué pour procurer un point fixe sur lequel un navire peut se haler, se touer ou éviter.

[12] Le lieutenant Tyson écrit textuellement: «J'affirme que les phoques aiment la musique et restent volontiers sans bouger pour entendre une voix ou un son qui leur plaît...»

[13] J'emprunte à M. Charles Rabot, l'éminent explorateur des régions arctiques, cette citation qui affirme l'opinion que j'ai exprimée jadis après le désastre de la Jeannette. Je suis heureux de m'être rencontré avec notre vaillant compatriote, dont les beaux travaux et la haute compétence sont justement admirés et appréciés. L. B.