APOTHÉOSE

L’auto roule à toute allure, chassant de ses roues arrière dans les virages. Le clackson hoquette sans arrêt. Par les trouées de verdure, les grands paysages, de montagnes et de mer, apparaissent, teintés de bleu tendre comme des paysages de France.

Les champs de canne à sucre tout floconneux d’aigrettes blanches. D’énormes fleurs violettes, roses, écarlates dans les feuillages. Et des théories de femmes multicolores, porteuses de corbeilles et de jarres, la nuque bronzée, très droites. L’auto passe. Un éclair blanc sillonne les faces sombres. Et toutes ces possédées hurlent ensemble :

« Vive not’ député ! »

Debout sur le marchepied de la grosse voiture jaune, un politicien mulâtre jette des paroles enflammées. Un rayon de soleil couchant fait étinceler sa mâchoire d’or.

La foule, bariolée comme un tapis d’Orient, s’enfle et se contracte sous le poitrail des chevaux que montent de hauts gendarmes casqués, impassibles, sabre au clair.

Accoudée à son balcon, une jolie créole entourée de ses enfants, regarde, amusée.

Toutes les fenêtres sont fleuries de madras orange et rouges comme de grosses tulipes.