CHAMBRE A LOUER

Dans cette ville — cette bourgade plutôt — où il n’y a pas d’hôtel, j’ai trouvé chez un Syrien une chambre à louer. Elle est immense, cette chambre, et toute à claire-voie comme une volière. Trois fenêtres où, pour être exact, trois emplacements de fenêtres. Deux lits fournis de couvre-pieds rouges et de moustiquaires déchiquetés. Mais pas un siège qui ne soit à bascule. Le portrait à l’huile du maréchal Joffre repose sur un porte-manteau. Des réclames de parfumerie sont collées au mur. Des livres s’empoussièrent, épars, sur des meubles : « De la Prostitution à Paris » en deux tomes et l’« Histoire de l’Art » de Vitet. Sur une commode baroque tintent, à chaque pas, des verroteries compliquées : tout un stock sonore de coupes, de vases, de bibelots coloriés (mon hôte est un Syrien marchand de tout). Une musique cristalline accompagne le plus léger de ses mouvements.

Ma logeuse : un paquet de loques sales, un visage jaune sous un turban noir. Bavarde comme une Napolitaine, elle égrène un rosaire de paroles incompréhensibles, flanquée d’une marmaille nue, de gosses crasseux et roses, piaillant, hurlant, se bousculant, et jouant de leur petit sexe avec une impudeur tout orientale.

Au-dessous de ma fenêtre, une cour de terre battue, rouge. Un bananier étale ses feuilles grasses à côté d’une fontaine. La cour est bordée d’un côté par ma maison, des trois autres par des boxes bas, sans fenêtres, avec une seule porte ou un rideau. Là dedans demeurent des femmes, une tribu de négresses aux seins mous, aux belles cuisses. Elles font leur cuisine sur un brasero dans la cour, leur toilette et leur lessive à la fontaine. Des bouffées d’odeur forte vous montent aux narines. Le soleil se lève derrière les cases, et sous la mauve coulée de l’aurore, je vois parfois une de ces filles debout devant la porte, ouvrir son peignoir de cotonnade et soulever lentement, voluptueusement, dans chaque main, un sein pesant et bronzé. Elle me voit. Elle rit.

Le matin et le soir, ce sont des jacassements sans fin, des rires ou des disputes. L’après-midi, un silence lourd, parfois un soupir ou un gémissement derrière les rideaux tendus ou les portes demi-closes. La cour est pareille à une cuve de sang figé. Les raides palmiers s’immobilisent sur un ciel de zinc ; un vautour au col râpé, un « charognard », ouvre et ferme de grands cercles noirs dans le bleu, puis s’abat, brusque froissement d’ailes, sur une ordure grésillante de mouches.

Le soir aussi, il vient des hommes, des chercheurs d’or ou de balata, en complets soigneusement amidonnés, coiffés de canotiers ou de feutres mous. L’un d’eux égratigne une mandoline. Le clair de lune givre les palmes et les toits. Un autre chante. Ce sont des mélopées lentes et rauques, un vers mille fois répété. Le rayon d’une lampe glisse sous un rideau. Une mouche à feu s’allume, s’éteint et se rallume plus loin, dans l’ombre violette.

Et soudain, un hurlement de femme, des jurons, une bousculade. Une autre voix d’homme, plusieurs. En un instant, la cour est pleine de peignoirs voltigeant bleuâtres sous la lune. Toutes les femmes sortent ; toutes hurlent, de leurs gorges rauques et aigres. Les chiens s’en mêlent. Les femmes crient plus fort. Puis, silence. Un cercle se forme. Deux hommes sont aux prises. Leurs ombres s’affrontent sur la terre rose. Des coups sonnent sourds, comme un boulanger qui rabat la pâte. « Han ! » soufflent les jouteurs. Une femme glousse. Le cercle est immobile et muet. Les coups se succèdent, rapides, acharnés. Les adversaires se bourrent les côtes, le visage, presque corps à corps : masse sombre où luit l’éclair d’une mâchoire. Un rayon coule sur les feuilles du bananier et phosphorise la fontaine. Mouvement dans le cercle. Un cri d’effroi. Un des adversaires s’est abattu, « knocked out ». Les femmes s’empressent autour de lui. Elles s’en donnent à cœur joie de brailler et de gémir. Le tumulte des lamentations s’élève de nouveau vers les étoiles. L’assommé se reprend à vivre. Les palabres recommencent. La discussion sera terminée à l’aube. Chacun parle à son tour. J’entends une voix nasillarde entonner sur un ton de prêche : « Any sensible man… » tout homme sensible… Un chien désespéré hurle. De très loin, de la jungle qui meurt aux lisières de la ville, d’autres bêtes lui répondent.