ÉVASIONS

Le forçat vit pour s’évader. Il n’en est pas un qui n’ait fait ce rêve. Quelques-uns le réalisent. Beaucoup le tentent ; beaucoup meurent, beaucoup sont repris et mis au dur régime des Iles.

Du jour où il est débarqué, l’homme du bagne songe aux chances qu’il a de fuir cette terre. S’il a quelque bon sens, il comprendra tout de suite qu’il a toutes les chances d’y rester. Ce ne sont pas les chiourmes, les grilles, les verrous et même les chaînes qui le retiendront. Il peut surmonter ces obstacles, à force de ruse, d’ingéniosité, d’attention. Mais il a deux forces difficiles à vaincre, celle de la forêt et celle de la mer.

Pour s’évader il faut de l’argent. Quelques-uns en reçoivent de leur famille ; d’autres en reçoivent pour des besognes ; d’autres vendent des objets de leur fabrication. Il est interdit de posséder de l’argent, mais il y a tant de moyens de le cacher. La plupart du temps, les candidats à l’évasion se mettent à plusieurs. Il s’agit de trouver un canot. Pour fuir à travers la jungle, pas d’autre voie possible que de descendre les rivières, la nuit, ou, le jour, avec des précautions infinies, vers la mer. Le canot est caché dans une crique avec quelques provisions.

Au hasard d’une corvée, si le surveillant s’éloigne ou tourne le dos, on prend la brousse. Il s’agit, sans boussole, sans vivres, de gagner la crique. Les pistes, les rares pistes, sont dangereuses. L’évasion signalée, les battues s’organisent. L’homme traqué par l’homme est aux prises avec la jungle. Il faut ramper sous les lianes, à travers l’effroyable enlacis des branches, les jambes et les genoux en sang ; ramper dans cette ombre étouffante, où stagnent les miasmes, sans un souffle d’air. Il y a les fauves, les serpents, les insectes et la faim, si l’on perd sa route — et la soif.

Un jour un groupe d’évadés se rendit au détachement qui le cherchait. Ils tenaient la brousse depuis quinze jours. Il en manquait trois. — « Morts ! » déclarèrent les camarades. Mais, pressés de questions, ils avouèrent qu’à bout de forces, crevant de faim, ils avaient assommé les plus faibles pour les manger.

Pas mal d’ossements blanchissent sous les lianes, sous le balancement des orchidées.

S’ils parviennent au canot, c’est une chance de plus. Mais il faut passer inaperçus, glisser sous les palétuviers, au risque de recevoir, au milieu de la barque, un serpent ou un nid de mouches-tigres. Les rapides brisent un canot comme une noix. Les caïmans guettent une fausse manœuvre qui fera chavirer l’esquif. Combien le fleuve ou la rivière ont-ils escamoté de fugitifs ? Mystère de ces eaux jaunes et tièdes.

Les provisions s’épuisent vite. Ces hommes crevant de fièvre et de fatigue arrivent enfin à la mer. Sur ces rivages, semés de récifs, les lames sont furieuses. Que peut une poignée d’hommes sans forces et un canot contre l’océan ? Quelquefois cependant le désespoir est plus fort que les lames.

Je me souviens d’un petit homme nerveux qui courait sur le quai de Paramaribo, le long du paquebot accosté. Il parlait français, questionnait les gens du bord, donnant à son tour des nouvelles de X… et d’Y… On plaisantait avec lui. Une vieille connaissance. C’était un ancien « popote » établi chez les Hollandais, gagnant sa vie. Il n’avait fait que quelques heures de bagne, s’étant sauvé le jour même de son débarquement. Mais, prudemment, il se gardait de monter à bord.

Pour s’évader, il faut des complices. Un « libéré », un de ces hommes astreints après leur temps de bagne à résider à la colonie, à quinze kilomètres au moins d’un endroit habité, s’était fait entrepreneur d’évasion. Pour cent francs, il amenait le canot et les provisions, embarquait son homme, et, une fois en mer, l’assassinait. L’opération lui réussit un assez grand nombre de fois. Il touchait l’argent. Le canot et les provisions resservaient et la victime avait parfois un peu d’or sur elle. Mais l’entrepreneur entreprit trop. Il embarqua un jour deux forçats, assomma l’un et manqua l’autre qui se jeta à l’eau et put regagner la rive. Le rescapé dénonça l’homme, qui fut exécuté.