LA ROUTE DE L’ABIME

Neuf heures du matin. Un officier hisse au misaine une flamme orangée avec ces lettres : N. O. U. S. A., à l’arrière le « stars and stripes », à l’avant un pavillon étranger, jaune, bleu et rouge semé d’étoiles blanches : le drapeau du Venezuela.

Une sombre ligne de montagnes apparaît sur l’horizon. Les nuages qui recouvrent leurs cimes donnent l’illusion de la neige. On distingue un chaos de rocs et de ravins et, tout au ras de la mer, minuscules, des points blancs et roses : la Guayra.

Peu à peu les couleurs se dégagent. Le vert et le rouge dominent. Les derniers rameaux des Andes déroulent jusqu’à la mer leurs formidables escarpements, leurs croupes abruptes, hérissées de cactus et d’aloès. Le Naiguata apparaît de plus en plus torturé, crevassé, gigantesque et tout fumant de vapeurs blanches qui glissent entre de profondes rides de rocaille rouge.

Le port déjà embrasé de lumière. Les maisons ocre semblent vibrer. Un rayonnement de fournaise ardente baigne les rochers couleur de sang. Un voilier vacille comme une flamme blanche sur l’eau…

— Au revoir, me dit don Pepe, vêtu de sombre à la manière des élégants du Tropique.

Je dis adieu au cargo dont la peinture s’écaille.

Mes bagages se dispersent au gré d’hommes noirs vêtus de bleu ou de blanc, coiffés d’une casquette. Quelques perroquets, naturellement. Un gros charbonnier hollandais, accosté à quai, vomit de l’eau et de la fumée. Par miracle, mes bagages et moi nous nous retrouvons dans un petit train vert à crémaillère — le rapide de Caracas.

Le petit train longe d’abord la mer bordée de hauts palmiers, puis la montée commence sous une voûte de verdure.

Un prodigieux horizon marin se découvre tout à coup. Le rivage aux palmiers frangé de vagues lumineuses, le port, une immensité bleu pâle, fondue avec le ciel, et déferlant vers la mer un chaos montagneux, un océan figé aux lames rouge sang.

Ensuite la Sierra. De profonds ravins tapissés d’une sombre verdure. Des croupes marbrées de rouge. Des plantes grasses, épineuses, hérissées le long de la voie. On fait halte sous d’épais ombrages. L’air est plus vif ; la poitrine, oppressée depuis des mois par le Tropique, se dilate.

La voie surplombe des abîmes. Elle suit les sillons de la chaîne, serpente à travers cette ossature puissante, minuscule cordon d’acier. Par instant, à des centaines de mètres au-dessous de nous, dans une faille gigantesque et rouge, un triangle émeraude : la mer. Le train, poussif, s’agriffe à la roche, plonge dans une sombre gorge, revient à la lumière et s’enfonce de nouveau dans un monde titanique et farouche.