L’HEURE DU COCKTAIL

C’est l’heure sacrée pour tous ceux qui ont passé le Tropique.

La mer est le long du navire d’un noir bleu pareil au ciel de certaines nuits d’été. Elle s’écarte sous l’étrave avec de longs froissements d’écume. A l’horizon, une ceinture de nuages violets et roses. Le couchant transforme une colonne de fumée en une chevelure de bacchante rousse.

Mais qu’importe cette féerie ! Le cocktail attend.

Deux classes — qui fraternisent — les partisans du punch martiniquais, pour la plupart Français, fonctionnaires, et d’une nuance démocratique. Les partisans du cocktail, une aristocratie, des industriels, des « gens bien ».

Ce soir, je m’attable avec les « punch », les radicaux. Il faut bien employer ce vocabulaire, puisque, après le tafia, il y a la politique. Et les gens des Tropiques, l’alcool ne les saoule pas, mais le reste…

Ils sont quatre autour de la table, quatre qui ne sont jamais ivres. Le plus costaud, c’est Michon, le maître d’armes, vingt-quatre ans de colonies. Il ne prend pas ses repas sans avoir bu préalablement neuf ou dix punchs. Un jour, il en a pris vingt. « Ça coule », dit-il. Un autre réplique : « Sans alcool on est vite flambé dans les pays chauds ». Et un troisième conclut : « Qu’on le veuille ou non, là-bas, il faut boire, vous verrez vite, vous-même ! »

Une demi-heure de conversation et un punch, voilà de quoi vous fixer sur certains points de la vie coloniale.

Tout le monde boit, de la Guadeloupe à Cayenne, et les femmes plus que les hommes. On siffle un bock de tafia, sans sourciller, comme ça : on soulève le coude, on verse dans la bouche ouverte. Le tafia passe. La pomme d’Adam ne bouge même pas. Puis on fait « raah » de la gorge. C’est fini.

On boit à jeun. Cela s’appelle le « décollage » ou bien « décoller le margoulin ».

On boit avec tous et spécialement avec les gendarmes. « Les gendarmes, autrefois, dit le maître d’armes, c’étaient des frères. Aujourd’hui, ce ne sont plus que des gendarmes. Les anciens de la Garde républicaine qui étaient venus là-bas le reconnaissaient bien.

« On dit d’un homme qui boit bien : « C’est un bon tireur ! »

« A la Martinique, quand on boit sur la montagne, cela ne vous fait rien. Mais on est saoul quand on descend dans la plaine. Ainsi l’on voit des types siffler cinq ou six punchs sur la montagne, partir solides, et flageoler à mesure qu’ils descendent.

« Quant aux femmes des canotiers, en Guyane, elles en cachent plus que les hommes. Ceux-ci rapportent toujours des quatre ou cinq cents francs du placer. Puis quand ils remontent, ils en laissent une partie. Alors, tu parles, si elles s’en payent ! »

« Messieurs les coloniaux sont durs pour les « moukères ». Il faut les dresser. Elles ne travaillent pas pour la gloire », déclare Michon avec amertume.

Quand on a bu, on aime à danser. A la Martinique il y a le bal Doudou. Des quatre ou cinq jours de nouba, ça ne leur fait pas peur. Ils n’en mangent pas. « Je n’avais plus de peau aux pieds », dit un danseur de ce mémorable carnaval.

Le soir tombe. La fumée a pris la couleur de l’occident.

Le soleil s’est couché. Des masses bleues et violettes surgissent de la mer et se poussent de tous les points de l’horizon, cernant un vaste espace rose.