ON LARGUE
L’adieu dans une gare est brutal, comme un soufflet. L’adieu au paquebot est lent ; il a tout le temps de se saturer de désespoir.
Des stewards frénétiques agitent des sonnettes et précipitent sur la passerelle la foule de ceux qui ne partent pas. Maintenant le petit fossé, entre le dock et le bordage, sépare des gens qui peut-être ne se verront plus. La passerelle relevée, cette limite est infranchissable. Celui qui part regarde l’autre comme sur le rivage de l’au-delà. On ne se parle plus, car il faudrait hurler. Mais dans ces deux regards qui se croisent, s’éloignent lentement, lentement, et se perdent, il y a quelque chose de bien plus triste que la mort : l’agonie.
Une image me revient : à l’avant d’un navire immobile, cette femme, debout, ne pouvait se détourner d’une autre figure, debout à l’arrière d’un navire en partance ! C’était sous un ciel dur, dans un port ceinturé de palmiers et de filaos. Une accablante lumière creusait les traits de son visage. Mais elle ne faisait aucun mouvement ; elle ne tendait pas les bras ; elle savait bien que tout était inutile. Elle est restée ainsi, longtemps, dans l’orbe de ma lorgnette, frêle silhouette rose de plus en plus bientôt effacée par la grande courbe des eaux.
D’autres fois on largue pendant la nuit. Les passagers dorment. Dans la confusion du sommeil on a pressenti une vibration profonde, un glissement, des rumeurs de chaînes. Puis soudain une force vous soulève, vous balance, vous laisse retomber : on est parti.
Beaux départs que ceux-là, dans la nuit et dans le silence ! Dérive de tout notre être.
Voyageurs insouciants ou torturés, vous qui ne regrettez rien et vous qui regrettez tout, vous, surtout, les inquiets et les tendres pour qui chaque départ est une nouvelle mort, fermez les yeux et reposez vos têtes sur l’oreiller, bercés par la houle. On prend le large.