PROFIL
Le « Columbia », poussé par le jusant, tire sur ses amarres dans la rade de Fort-de-France : s’embarquer sur un nouveau navire, c’est tout un changement d’univers.
Le soleil se couche. Entre deux masses sombres de nuages, la lumière fuse en deux immenses cornes d’or. D’autres nuages, violets et or, s’amassent au-dessus de la vieille forteresse. Les pitons du Carbet baignent dans une brume légère. Au-dessous, la ville s’irradie d’une clarté d’ambre. Les cloches sonnent à toute volée.
Des voiliers se balancent sur la mer plate. Déjà les fanaux des navires s’allument dans la rade. Une barque glisse sans bruit, avec sa voile carrée très pâle dans l’ombre, glisse comme une pensée, sur l’eau immatérielle.
Des coups de sifflets. Un ronronnement de moteur. L’hélice fait bouillonner l’eau au-dessous de moi. Une brise fraîche me souffle au visage. On largue. Dans le carré des officiers, un phonographe nasille « Cavalleria Rusticana ». La ligne noire des volcans se détache sur une bande transparente de nuages. La lune apparaît au haut du ciel ; elle est mince et plate comme une pastille trop sucée. La sirène annonce qu’on a franchi la passe ; c’est maintenant le large, la nuit, la douceur un peu fiévreuse du départ. L’hélice trace un sillage bleuté, scintillant d’écailles phosphorescentes. Tout là-haut, dans l’habitacle, une ampoule s’allume. Le profil du capitaine, baigné d’or, se penche sur une feuille blanche, dans sa cage électrique.