TAM-TAM

Une cour entre des cases aux toits de zinc givrés de clair de lune. Une touffe de palmes sur le ciel laiteux. Une clarté bleuâtre très vive : on lirait.

Dans la cour une foule se tasse, hommes et femmes, vêtements blancs, peignoirs et madras aux teintes adoucies par la nuit. Quelque chose de fantomal. Tout ce peuple jacasse dans l’attente du bal. Tam-tam, ce soir, en l’honneur du candidat.

Des coups sourds : un martèlement lent, puis précipité, à nouveau ralenti ; un crépitement puissant et feutré. Trois musiciens vêtus de bleu et coiffés d’informes chapeaux mous, accroupis, tambourinent sur des barillets recouverts de peau de cochon, placés entre leurs genoux. On voit leurs mains noires et nerveuses frapper la peau à coups d’abord lents et farouches, puis rapides, frénétiques, et brusquement arrêtés. Le roulement du tam-tam oppresse comme une menace. Il évoque les villages perdus dans la brousse ; c’est le rythme même de la danse de guerre que dansent les Indiens Saramacas sur les rives du grand fleuve.

A mesure que les musiciens jouent, ils se courbent davantage. Ils sont enfin complètement accroupis et le nez sur le sol. Les danseurs et les danseuses se divisent, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, face à face. Ils commencent par chanter. Le roulement du tam-tam scande une mélopée monotone sur des paroles répétées sans fin. Ce soir, les danseurs ont improvisé ce verset :

« Li ca sauté, not’ député. »

« Il va sauter, notre député. » Ils vont répéter indéfiniment cette phrase, le corps balancé, la tête droite, les yeux fixes.

La danse consiste en de lentes oscillations. Les femmes, presque immobiles, écartent leurs jupes avec une mimique de révérence à peine esquissée. Les hommes démènent leur ventre et leurs fesses, en une chorégraphie éloquente et obscène. Un pas en avant, un pas en arrière.

Un grand noir, vêtu de blanc et coiffé d’un canotier, souple, maigre et dégingandé, s’agite avec des gestes à la fois lents et frénétiques. Lubrique, il soulève les pans de sa veste, enfonce ses deux poings dans le creux des aines, avance et rentre son ventre comme pour un coït. Il marche ainsi jusqu’à son vis-à-vis femelle, puis recule de côté, les bras en avant et les mains basses, dans une véritable attitude de chimpanzé à l’affût.

Peu à peu le bal s’anime. Mais la danse ne se fait pas plus rapide. Ce sont toujours, dans la buée lunaire, sous ce ciel profond fourmillant d’astres, les mêmes ondulations de peignoirs et de vêtements blancs. Des hommes tiennent, au coin des lèvres, une cigarette, qui fait courir des reflets sur leur visage luisant. On chante fort ; on crie ; le tam-tam s’acharne, crépite comme une grêle, ralentit, s’arrête net.

Depuis le début de la soirée, une femme tourne devant nous, sur elle-même, agitant mollement un drapeau tricolore. Quatre lanternes vénitiennes sont pendues à une corde en travers de la cour. L’une d’elles s’enflamme et tombe ; on hurle. Un nègre se trémousse, la tête renversée en arrière, les yeux exorbités. Quelque chose de tragique dans ces convulsions et dans ce visage crispé.

La lumière de la lune glisse sur les étoffes blanches, rouges, orangées. Une femme est assise sous la galerie, sa tête à la hauteur de la taille des danseurs ; son visage luit, obliquement frappé par un rayon.

Le tam-tam presse son rythme ; les mains sombres frappent prodigieusement vite. La danse devient frénétique. Les femmes font face aux hommes avec des oscillations de hanches de plus en plus lubriques. Ils sont collés les uns contre les autres. C’est un flux et un reflux, une ondulation incessante de corps balancés, un rythme lent et triste de la mélopée. Et ce verset stupide, obsédant, nasillard : « Li ca sauté, not’ député. »