TRAGI-COMÉDIES TROPICALES

Comme la nuit tombait, un domestique est venu me prévenir que quelqu’un m’attendait dans le patio. J’ai trouvé don Pepe. Des formalités de passeport l’avaient retenu quelques jours. Nous nous assîmes dans l’ombre des colonnes. Au-dessus de nous s’amassait la nuit. Le rayonnement d’une lampe venait frapper le visage maigre du vieux Basque. Quelle curieuse manière il a de vous fixer ! Et don Pepe parle, en se frottant les mains, avec une mimique expressive, des traits qui prennent tour à tour l’expression de la férocité, de la surprise, de l’ironie. Il connaît ce pays et bien d’autres encore, comme un qui a sué et peiné sur les routes, dans les mines, le long des fleuves. Don Pepe est un introducteur de premier choix dans ces zones tropicales où tout est à la fois si simple et si compliqué.

« Les Français ne réussissent pas par ici, me dit-il. Ils sont trop pressés. Ici il faut attendre. Le grand principe est celui du « mañana », c’est-à-dire « Remettez toujours à demain ce qui peut être fait aujourd’hui… » Demandez un rendez-vous urgent. Bien heureux si vous l’obtenez dans quinze jours ! Ne cherchez jamais une réponse précise, une indication exacte, un renseignement net. De l’amabilité à en revendre ; de la décision, jamais.

« Le sang créole ne coule pas vite. Les gens d’ici sont fatalistes. Ils en ont tant vu, même les plus jeunes ! Ils sont habitués aux coups de tonnerre, aux catastrophes. Ils ne réagissent plus. L’air est mou.

« Mais si vous les brusquez, prenez garde. Ils sont vindicatifs. Ils vous saperont doucement. Un jour, vous vous trouverez par terre sans savoir pourquoi.

« Il y a deux choses qui perdent un homme, ici : le tafia et le poker. Les femmes, c’est moins grave ! D’abord l’alcool : dans les ports où l’on trafique, la Guayra, Ciudad de Bolivar, San Fernando, Maracaïbo, rien ne se traite sans le brandy et le cocktail. Toujours le verre à la main ! Et sous ce ciel, avec la fièvre, la malaria et tout ce qui s’ensuit, l’alcool vous flambe en deux temps. Mais si l’on vous offre un verre et que vous refusiez, l’autre bondit : « Es un desprecio ! » Vous voilà un ennemi de plus sur le dos et une affaire manquée.

« Les hommes ont le jeu dans le sang. Des fortunes se font et se défont à des tables de poker. Un gaillard adroit s’enrichit vite, mais il est aussi vite ruiné. Le jeu est un bon dépuratif. Il nettoie la mauvaise galette. L’or roule mais ne s’arrête guère. Des gens manient des millions, construisent des palais, et meurent sans un sou en caisse. Ce n’est pas une mauvaise affaire pour tout le monde.

« Le prêt sur hypothèque est une invention du bon Dieu pour les fripons et Dieu sait s’il y en a, venus de partout, — car l’on vient de partout ici, même du bagne. Un de ces richards éphémères, qui a vu beaucoup de bank-notes lui glisser entre les doigts mais qui en a retenu fort peu, meurt laissant sa famille pauvre. Mais il laisse aussi des immeubles, parfois des plantations ou des concessions de mine, toutes choses qui, pour une femme dans la gêne, ne sont que moyens de battre monnaie. L’usurier survient. Il y en a toujours un ou plusieurs pour proposer à la dame de l’argent comptant — le moins possible — et une bonne hypothèque. En quelques années — l’échéance vient vite — il est sûr de rafler les immeubles, les plantations, tout le bien de sa cliente, et de récupérer au centuple le montant de son prêt.

« Pas mal de fortunes énormes qui engorgent ce pays se sont édifiées de la sorte. Sous Castro, le gouvernement en prenait sa part. Quand quelqu’un s’enrichissait trop vite et trop ouvertement, on attendait qu’il fût bien à point, puis on le déclarait suspect — et ouste ! en prison, trente livres de fers aux chevilles et tous les biens confisqués « pro patria ».

« Les fonctions publiques enrichissent leur homme. Du moins cela était courant sous le règne de Castro. Les postes de président d’Etat, de préfet, de directeur des douanes ou des postes, n’étaient attribués qu’à des créatures du président, et pour un laps de temps relativement court. Il fallait remplir ses poches et se sauver — sinon gare ! Un jour, par un étrange hasard, un honnête homme fut nommé préfet. Six mois plus tard, il était révoqué. Il se rendit auprès du président et lui demanda respectueusement la raison de sa disgrâce : « Mes administrés, dit-il, n’ont jamais eu à se plaindre de moi. — Ce qui prouve que tu n’es qu’un imbécile ! » lui répondit le facétieux chef d’Etat.

« Un préfet est nommé dans une ville. Il commence par fermer, sous prétexte de morale, tous les claque-dents, tripots et bouges où l’on vient jouer, chanter, danser et le reste. On expulse les tenanciers. Les habitués restent chez eux quelques jours, puis ils ont la bonne surprise de voir tous ces lieux de plaisir rouverts, la semaine suivante, par un homme de paille du préfet, lequel encaisse le produit de la table à jeu et la demi-recette de la fille. Cet estimable fonctionnaire devient ensuite propriétaire, par le même système, de tous les cinémas et de tous les bals et peut de la sorte réaliser en peu de temps une jolie fortune qui lui permettra d’attendre sans trouble sa mise en disponibilité ou de solliciter un autre poste.

« Le directeur des postes, dont le traitement s’élevait à huit ou dix mille bolivars, put, à la fin de sa gestion, se faire bâtir un palais qui lui en coûta six cent mille. Quant aux employés, ils étaient peu payés, mais se faisaient quand même de bonnes rentes. Un commun accord les unissait dans tout le réseau. Tel jour de la semaine, les télégrammes numérotés de tel chiffre et expédiés de X… à Y… ou de Z… à W… ne devaient pas être portés en compte. Le boni était partagé en famille.

« Quant à l’armée qui comptait — elle compte encore ! — tant de généraux, de colonels et si peu de soldats, elle offrait aussi un large débouché à l’ingéniosité des officiers. Ainsi le Venezuela vit refleurir l’heureuse coutume des « passe-volants ». Un général devait tenir en garnison deux cents hommes. Il touchait vivres, solde et équipement pour ce nombre. Bien entendu, la caserne du lieu enfermait en tout et pour tout vingt-cinq ou trente pauvres diables, mal nourris et battus. Une inspection s’annonçait — elles s’annoncent toujours — aussitôt le général faisait procéder, à la sortie des cafés, des théâtres ou des cinémas, à une « presse » en règle. Des policiers « emboîtaient » tout ce qui paraissait capable de faire un soldat et « En avant ! A la caserne ! » malgré les supplications des malheureux. L’inspecteur trouvait en bon ordre une compagnie, licenciée dès son départ.

« Il y a aussi le procédé de la réquisition. Sur les frontières de Colombie, il n’est pas rare qu’un parti d’irréguliers à cheval tente, en vue du pillage, quelques incursions sur le territoire vénézuélien. Ce sont des bandits qui volent quelques bœufs, pendent le bouvier et se sauvent. Le général ou le colonel du district aurait tort de ne pas profiter d’une si belle occasion. « L’ennemi pénètre sur le territoire. » Mobilisation immédiate et réquisition des chevaux, des selles, des armes, des vivres, que leurs propriétaires ne reverront jamais lorsque l’expédition triomphante, ses chefs glorieux en tête, reviendront de la chasse aux pillards — évanouis depuis longtemps.

« Ah ! mon cher monsieur, poursuit don Pepe, quelle galerie de canailles je pourrais vous représenter, si j’en avais le loisir ! Aujourd’hui, ce pays a reconquis en partie ses forces vives, mais moi, monsieur, j’ai connu le règne de Castro et j’ai été sa victime. »

L’obscur rayonnement du patio éclaire la figure de don Pepe dont la bouche se plisse en une amère grimace, bientôt effacée par un sourire ironique.

« J’étais alors arpenteur dans un petit endroit de la côte que terrorisait le président de l’Etat, un favori de Castro. J’avais apporté avec moi quelques barils de rhum — une rareté ! Don Antonio — c’est le président que je veux dire — me sollicita de lui en vendre une partie. Je lui proposai un prix qu’il refusa de payer et, malgré son emportement, je maintins mes exigences. Cette petite scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de l’après-midi, j’étais arrêté, sous l’inculpation d’espionnage, et transporté à la « Rotunda » avec plusieurs kilos de fers aux pieds. Il fallut l’intervention du ministre des Etats-Unis pour me faire retirer les boulets — et seulement trois jours après. Je suis demeuré quatre mois en prison, au bout desquels, toujours grâce aux instances du ministre, qui représentait alors les intérêts de la France, j’ai été remis en liberté, mais avec interdiction de séjour.

« Pendant ces quatre mois, mon cher monsieur, j’ai assisté dans mon cachot à quelques scènes plaisantes.

« Un personnage politique, don Martin…, ennemi de Castro, était enchaîné jour et nuit, pas loin de moi. Il lui était interdit de recevoir des vivres du dehors, et on ne lui servait qu’une nourriture ignoble, où nageaient des cancrelats. Pour se distraire, les geôliers introduisirent un jour ce malheureux dans un tonneau de vidange jusqu’au cou, et brandissant leur hachette ils faisaient mine de le décapiter. Le prisonnier, affolé de terreur, rentrait le cou et plongeait la tête dans l’ordure. Cette plaisanterie amusait fort les gardiens et Castro en fit gorge chaude.

« Un jeune Colombien, arrêté comme moi sans raison, était mis également aux fers, complètement dévêtu. Chaque matin il recevait quarante coups de bâton, puis quarante seaux d’eau pour le calmer. Après ma libération, je me rendis à Trinidad et m’en fus au consulat de Colombie pour signaler le cas de mon infortuné compagnon. Le jeune homme fut relâché bientôt après. Il fallut une menace d’intervention pour que l’on s’aperçût qu’il avait été pris pour un autre.

« Notre prison, avec toutes ces horreurs, était encore confortable, relativement à la geôle pourrie de Maracaïbo, où l’eau croupissait dans les cachots. Des malheureux y sont restés des années, férocement oubliés par la justice qui n’avait d’autre crime à relever que celui d’avoir déplu à Castro. Le colonel Gonzalès C… y fut emprisonné. Son compagnon de chaîne était un journaliste atteint de dysenterie. Il lui fallait se lever jusqu’à vingt-sept fois pendant la nuit pour accompagner à la fosse l’homme à qui il était rivé. Ce dernier mourut. Le colonel resta trois jours enchaîné à un cadavre à demi décomposé.

« Castro était fort amateur de femmes. Ses désirs ne souffraient pas de délai à leur réalisation ; aussi était-il entouré d’une bande de procureurs et de procureuses dont beaucoup appartenaient à la meilleure société. Rencontrait-il dans une réunion ou même dans la rue une jeune fille ou une jeune femme qui lui plaisait, aussitôt un émissaire discret allait proposer un marché aux parents ou au mari. C’est bien simple. S’ils n’acceptaient pas, la prison ou la confiscation des biens. Il y avait toujours un motif, et d’ailleurs, qui aurait pu protester ? Le bâillon était sur toutes les bouches. Quand il assistait à un bal, l’usage était de préparer un petit salon pour ses réjouissances intimes.

« Ce bouvier cynique, méprisant et qui, pendant des années, cracha journellement au visage de l’Europe, ce « gaucho » n’avait qu’une qualité : il n’était pas ingrat, il n’oubliait pas un service rendu.

« Le chef d’Etat savait à peine écrire. Il s’en souciait peu. D’un signe, il pouvait lancer au galop la féroce cavalerie des « llanos », et les raffinés de Caracas ne se souciaient guère non plus de voir grimacer de trop près ces sombres figures. Ainsi régna Castro, haï, méprisé, puissant.

« La maladie lui joua un mauvais tour. Sur l’avis de ses médecins, il résolut d’aller se faire opérer en Europe. Il s’embarqua sur un bateau français et apprit, en arrivant à Trinidad, qu’un nouveau gouvernement l’avait déclaré déchu, mis en accusation, et que ses amis étaient en prison ou en fuite. Vingt-quatre heures avaient suffi. Malade, fiévreux, il se fit porter à terre, décidé à regagner un port vénézuélien, à tenter de nouveau sa chance ; il se fiait à la terreur qu’inspirait son nom. Mais les Anglais refusèrent de l’accueillir et l’ex-président fut rembarqué de force.

« On ne sait trop ce qu’est devenu ce Picrocole. A Caracas, il y a quelques personnes qui le savent. Castro est étroitement surveillé. Il erre d’île en île, de San Juan de Porto-Rico à Saint-Domingue, traînant sa vieillesse traquée, cachant sous un faux nom son nom de Castro. Peut-être conspire-t-il ? Mais qui songerait à rétablir cet Héliogabale à la manque ? »

Don Pepe se tait. Nos pas résonnent dans le patio vide.

« Je pars demain, me dit le vieux Basque. Encore deux ou trois voyages comme celui-ci et j’achète une maisonnette du côté de Saint-Jean-Pied-de-Port. Madame et moi y finirons nos jours. J’ai trimardé toute mon existence, j’ai besoin de repos. Bast ! Encore un petit effort… » Et le vieil homme se redresse, enfonce son chapeau et disparaît dans la nuit.

V
LE RETOUR