À PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,
quai voltaire et palais-royal.
MDCCCXXX.
PARIS.—IMPRIMERIE DE COSSON,
rue saint germain-des-prés, nº 9.
CHAPITRE PREMIER.
Arrivée à Paris.—Représentation d'un opéra de M. Paër—Le théâtre des Tuileries.—M. Fontaine, architecte.—Critiques de l'empereur.—L'arc de triomphe de la place du Carrousel jugé par l'empereur.—Plan de réunion des Tuileries au Louvre.—Vastes constructions projetées par l'empereur.—Restauration du château de Versailles.—Note de l'empereur à ce sujet.—Visite de l'empereur à l'atelier de David.—Tableau du Couronnement.—Admiration de l'empereur.—M. Vien.—Changement indiqué par l'empereur.—Anecdote racontée par le maréchal Bessières.—Le peintre David et la perruque du cardinal Caprara.—Longue visite.—Hommage rendu par l'empereur à un grand artiste.—Complimens de Joséphine.—Le tableau des Sabines dans la salle du conseil-d'état.
Nous arrivâmes à Paris le 1er janvier à neuf heures du soir. Nous trouvâmes la salle de spectacle du palais des Tuileries entièrement terminée, et le dimanche qui suivit le retour de Sa Majesté on y joua la Griselda de M. Paër. Cette salle était magnifique. Les loges de Leurs Majestés étaient à l'avant-scène, en face l'une de l'autre. La décoration intérieure, en étoffe de soie cramoisie, faisait un effet charmant en se détachant sur de grandes glaces mobiles qui réfléchissaient à volonté la salle ou la scène. L'empereur, encore plein du souvenir des théâtres d'Italie, dit beaucoup de mal de la salle des Tuileries. Il la trouvait incommode, d'une coupe désavantageuse et beaucoup trop grande pour un théâtre de palais. Malgré toutes ces critiques, quand vint le jour de l'inauguration, et que l'empereur put se convaincre du soin qu'avait pris M. Fontaine pour distribuer les loges de manière à faire briller les toilettes dans tout leur éclat, il parut très-satisfait, et chargea même le duc de Frioul d'en faire à M. Fontaine les complimens que méritait son habileté.
Huit jours après, ce fut encore le revers de la médaille. On donnait ce jour-là Cinna et une comédie dont je ne me rappelle pas le nom. Il faisait extrêmement froid, à tel point qu'on fut obligé de quitter la salle après la tragédie. Alors l'empereur se répandit en invectives contre la pauvre salle, qui, selon lui, n'était bonne qu'à brûler. M. Fontaine fut mandé, et promit de faire tout son possible pour remédier aux inconvéniens qu'on lui signalait. Effectivement, au moyen de nouveaux poêles placés sous le théâtre, d'un lambrissage à la toiture et de gradins placés sous les banquettes du second rang des loges, en une semaine la salle fut rendue chaude et commode.
Pendant plusieurs semaines, l'empereur s'occupa presque exclusivement de constructions et d'embellissemens. L'arc de triomphe de la place du Carrousel, qu'on avait dégagé de ses échafaudages pour faire passer dessous la garde impériale à son retour de Prusse, attira d'abord l'attention de Sa Majesté. Ce monument était alors à peu près achevé, sauf quelques bas-reliefs qui restaient encore à placer. L'empereur le regarda long-temps d'une des fenêtres du palais, et dit, après avoir froncé le sourcil deux ou trois fois, que cette masse qu'il voyait là ressemblait beaucoup plus à un pavillon qu'à une porte, et qu'il aurait bien mieux aimé une construction dans le genre de la porte Saint-Denis.
Après avoir visité en détail les diverses constructions commencées ou continuées depuis son départ, Sa Majesté fit venir un matin M. Fontaine; s'étant entretenue longuement sur ce qu'elle avait trouvé de louable et de blâmable dans ce qu'elle avait vu, elle lui fit part de ses intentions relativement aux plans que l'architecte avait fournis pour la réunion des Tuileries au Louvre. Il fut arrêté entre l'empereur et M. Fontaine que l'aile neuve qui devait faire la réunion serait bâtie en cinq ans, et qu'un million serait accordé chaque année pour cette construction; qu'on ferait une aile en retour séparant le Louvre des Tuileries, et formant ainsi une place régulière au milieu de laquelle serait construite une salle d'opéra isolée de toutes parts, et communiquant au palais par une galerie souterraine. La galerie formant l'avant-cour du Louvre devait être ouverte au public en hiver, et décorée de statues ainsi que de tous les arbustes en caisses du jardin des Tuileries. Dans cette avant-cour, on aurait élevé un arc de triomphe à peu près semblable à celui du Carrousel. Enfin, toutes ces belles constructions devaient être distribuées en logemens pour les grands-officiers de la couronne, en écuries, etc. Les dépenses à faire furent évaluées approximativement à quarante-deux millions.
L'empereur s'occupa successivement d'un palais des arts avec un nouveau bâtiment pour la bibliothèque impériale, à construire à l'endroit où nous voyons aujourd'hui la Bourse; d'un palais pour la bourse sur le quai Desaix; de la restauration de la Sorbonne et de l'hôtel Soubise; d'une colonne triomphale à Neuilly; d'une fontaine jaillissante sur la place Louis XV; de la démolition de l'Hôtel-Dieu pour agrandir et embellir le quartier de la cathédrale, et de la construction de quatre hôpitaux au Mont-Parnasse, à Chaillot, à Montmartre et dans le faubourg Saint-Antoine, etc., etc,. Tous ces projets étaient bien beaux, et sans doute par la suite celui qui les avait conçus les aurait fait exécuter. Il disait souvent que, s'il vivait, Paris n'aurait de rivale au monde en aucun genre.
Dans le même temps Sa Majesté fixa définitivement la forme à donner à l'arc de triomphe de l'Étoile, sur laquelle on avait long-temps balancé et consulté tous les architectes de la couronne. Ce fut encore en cela l'avis de M. Fontaine qui prévalut. De tous les plans présentés, le sien était le plus simple, comme aussi le plus grandiose.
L'empereur songea aussi à la restauration du palais de Versailles. M. Fontaine avait soumis à Sa Majesté un projet de premières réparations, aux termes duquel, moyennant six millions, l'empereur et l'impératrice auraient eu un logement convenable. Sa Majesté, qui voulait tout faire beau, grand, superbe, mais avec économie, écrivit au bas de ce projet la note suivante, que M. de Bausset rapporte aussi dans ses mémoires:
«Il faut bien penser aux projets sur Versailles. M. Fontaine en présente un raisonnable, dont la dépense est de six millions; mais je ne vois point de logemens, ni la restauration de la chapelle, ni celle de la salle de spectacle, non pas telles qu'elles devraient être un jour, mais seulement telles qu'elles pourraient être pour un premier service.
»D'après ce projet, l'empereur et l'impératrice sont logés; ce n'est pas tout: il faut connaître ce que l'on pourra avoir sur la même somme en logemens de princes, de grands-officiers et d'officiers.
»Il faut savoir aussi où l'on mettra la manufacture d'armes, qui ne laisse pas d'être nécessaire à Versailles, où elle répand de l'argent.
»Il faut, sur ces six millions, trouver six logemens de princes, douze de grands-officiers, et cinquante d'officiers.
»Alors on pourra dire seulement que l'on peut habiter Versailles et y passer un été.
»Avant que l'on exécute ce projet, il faut que l'architecte qui sera chargé de l'exécution puisse certifier que cela pourra être fait pour la somme proposée.»
Quelques jours seulement après leur arrivée, Leurs Majestés l'empereur et l'impératrice allèrent visiter le célèbre David, dans son atelier de la Sorbonne; afin de voir le magnifique tableau du Couronnement, qui venait d'être achevé. La suite de Leurs Majestés se composait de M. le maréchal Bessières, d'un aide de camp de l'empereur, M. Lebrun, de plusieurs dames du palais et chambellans. L'empereur et l'impératrice admirèrent long-temps cette belle composition, qui réunissait tous les genres de mérite; et le peintre était tout glorieux d'entendre Sa Majesté nommer l'un après l'autre tous les principaux personnages du tableau, dont la ressemblance était vraiment miraculeuse. «Que c'est grand! disait l'empereur, que c'est beau! quel relief ont tous les objets! quelle vérité! Ce n'est pas une peinture, on marche dans ce tableau.» Et d'abord, ses regards s'étant fixés sur la grande tribune du milieu, l'empereur reconnut Madame Mère, le général Beaumont, M. de Cossé, M. de La Ville, madame de Fontanges et madame Soult: «Je vois plus loin, dit-il, le bon M. Vien.» M. David répondit: «Oui, Sire, j'ai voulu rendre hommage à mon illustre maître, en le plaçant dans un tableau qui sera, par son objet, le plus important de mes ouvrages.» L'impératrice prit ensuite la parole pour faire remarquer à l'empereur avec quel bonheur M. David avait saisi et rendu le moment intéressant où l'empereur est prêt à la couronner: «Oui, dit Sa Majesté en regardant avec un plaisir qu'elle ne cherchait point à déguiser, le moment est bien choisi, l'action est parfaitement indiquée; les deux figures sont très-bien;» et en parlant ainsi, l'empereur regardait l'impératrice.
Sa Majesté, poursuivant l'examen du tableau dans tous ses détails, loua principalement le groupe du clergé italien près de l'autel, épisode inventé par le peintre. Elle parut désirer seulement de voir le pape représenté dans une action plus directe, paraissant donner sa bénédiction, et que l'anneau de l'impératrice fût porté par le cardinal légat.
À propos de ce groupe, le maréchal Bessières fit beaucoup rire Sa Majesté, en lui rappelant la discussion fort amusante qui avait eu lieu entre David et le cardinal Caprara.
On sait que le grand artiste avait de l'aversion pour les figures habillées, surtout habillées à la moderne. On remarque dans toutes ses compositions, un goût si prononcé pour l'antique, qu'il se glisse jusque dans sa manière de draper les personnages vivans. Or, le cardinal Caprara, l'un des assistans du pape à la cérémonie du couronnement, portait perruque. David l'ayant placé dans son tableau, jugea convenable de lui ôter sa perruque et de le représenter tête chauve, du reste, parfaitement ressemblant. Le cardinal, désolé, supplia l'artiste de lui rendre sa perruque; il essuya de la part de David un refus formel. «Jamais, lui dit-il, je n'avilirai mes pinceaux jusqu'à peindre une perruque.» Son éminence alla tout en colère, se plaindre à M. de Talleyrand, qui était à cette époque ministre des affaires étrangères, donnant entre autres raisons, celle-ci, qui lui paraissait sans réplique, que jamais pape n'ayant porté de perruque, on ne manquerait pas de supposer à lui, cardinal Caprara, l'intention de prétendre à la chaire pontificale en cas de vacance, intention bien clairement indiquée par la suppression de sa perruque dans le tableau du couronnement. Son éminence eut beau faire, David ne voulut jamais consentir à lui restituer sa précieuse perruque, disant qu'elle devait se croire très-heureuse de ce qu'il ne lui avait ôté que cela.
Après avoir entendu le récit dont les détails lui furent confirmés par le principal acteur de la scène, Sa Majesté fit encore à M. David quelques observations, en prenant tous les ménagemens possibles. Elles furent écoutées attentivement par cet artiste admirable, qui, en s'inclinant, promit à l'empereur de profiter de ses avis.
La visite de Leurs Majestés fut longue. Le jour, qui baissait, avertit enfin l'empereur qu'il était temps de s'en aller. Il fut reconduit par M. David jusqu'à la porte de l'atelier. Là, s'arrêtant tout court, l'empereur ôta son chapeau, et par un salut plein de grâce, témoigna l'honneur qu'il rendait à un talent si distingué. L'impératrice ajouta à la vive émotion dont M. David paraissait agité, par quelques-uns de ces mots charmans qu'elle savait si bien dire et placer si à propos.
En face du tableau du Couronnement était exposé celui des Sabines. L'empereur, qui s'était aperçu de l'envie qu'avait M. David de s'en défaire, donna l'ordre en s'en allant à M. Lebrun de voir si ce tableau ne pouvait point être placé convenablement dans le grand cabinet des Tuileries. Mais il changea bientôt d'idée, en songeant que la plupart des personnages étaient représentés in naturalibus, ce qui eût assez mal figuré dans un cabinet consacré aux grandes réceptions diplomatiques, et dans lequel s'assemblait ordinairement le conseil des ministres.
CHAPITRE II.
Mariage de mademoiselle de Tascher avec le duc d'Aremberg.—Mariage d'une nièce du roi Murat avec le prince de Hohenzollern.—Grandes fêtes et bals masqués à Paris.—L'empereur au bal de M. de Marescalchi.—Déguisement de l'empereur.—Instructions de Constant.—L'empereur toujours reconnu.—L'incognito impossible.—Plaisanteries de l'empereur.—Napoléon intrigué par une inconnue.—L'impératrice au bal de l'Opéra.—L'empereur voulant surprendre l'impératrice au bal masqué.—Napoléon en domino.—Constant camarade de l'empereur et le tutoyant.—Espiégleries d'un masque et embarras de l'empereur.—Explication entre Napoléon et Joséphine.—Quel était le masque qui avait intrigué l'empereur.—Mascarades parisiennes.—Le docteur Gall et les têtes à perruque.—Bal costumé et masqué chez la princesse Caroline.—Constant envoyé à ce bal par l'empereur.—Instructions données par l'empereur à Constant.—Mariage du prince de Neufchâtel avec une princesse de Bavière.—Présent offert à l'impératrice par un habitant de l'île de France.—La macaque bien élevée.—Habitudes civilisées.
À la fin du mois de janvier, mademoiselle de Tascher, nièce de Sa Majesté l'impératrice, épousa M. le duc d'Aremberg. L'empereur, à cette occasion, éleva mademoiselle de Tascher à la dignité de princesse, et voulut, avec l'impératrice, honorer de sa présence les noces qui eurent lieu chez sa majesté la reine de Hollande, dans son hôtel de la rue de Cérutti. Elles furent superbes et dignes, en tout point, des augustes convives. L'impératrice ne se retira point tout de suite après le dîner; elle ouvrit le bal avec le duc d'Aremberg.
Quelques jours après, le prince de Hohenzollern épousa la nièce de M. le grand-duc de Berg, mademoiselle Antoinette Murat.
Sa Majesté fit pour elle ce qu'elle avait fait pour mademoiselle de Tascher, elle assista aussi avec l'impératrice au bal que le grand-duc de Berg donna à l'occasion de ce mariage, et dont la princesse Caroline faisait les honneurs.
Cet hiver fut remarquable à Paris, par la grande quantité de fêtes et de bals qu'on y donna. L'empereur, comme je l'ai déjà dit, avait une espèce d'aversion pour les bals, et surtout pour les bals masqués, qu'il trouvait la chose du monde la plus ridicule. C'était un des chapitres sur lesquels il était presque toujours en guerre avec l'impératrice. Un jour pourtant, il céda aux instances de M. de Marescalchi, ambassadeur d'Italie, renommé pour les bals magnifiques qu'il donnait, et auxquels assistaient les personnages les plus distingués de l'état. Ces réunions brillantes avaient lieu dans une salle que l'ambassadeur avait fait construire exprès, et décorer avec une richesse et un luxe extraordinaire. Sa Majesté consentit à honorer de sa présence un bal masqué donné par monsieur l'ambassadeur, et qui devait effacer tous les autres.
Le matin, l'empereur m'appela et me dit: «Constant, je me décide à danser ce soir chez l'ambassadeur d'Italie; vous porterez dans la journée dix costumes complets dans l'appartement qu'il a fait préparer pour moi.» J'obéis, et le soir je me rendis avec Sa Majesté chez M. de Marescalchi. Je l'habillai de mon mieux en domino noir, et m'appliquai à le rendre tout-à-fait méconnaissable. Tout allait assez bien, malgré bon nombre d'observations de la part de l'empereur sur ce qu'un déguisement a d'absurde, sur la mauvaise tournure que donne un domino, etc. Mais quand il fut question de changer de chaussure, il s'y refusa absolument, malgré tout ce que je pus lui dire à cet égard; aussi fut-il reconnu dès son entrée au bal. Il va droit à un masque, les mains derrière le dos, selon son habitude; il veut nouer une intrigue, et à la première question qu'il fait on lui répond en l'appelant Sire... Alors, désappointé, il se retourne brusquement, et revient à moi: «Vous aviez raison, Constant, on m'a reconnu.... Apportez-moi des brodequins et un autre costume. «Je lui chaussai les brodequins, et le déguisai de nouveau, en lui recommandant bien de tenir ses bras pendans, s'il ne voulait pas être reconnu au premier abord. Sa Majesté me promit de suivre de point en point ce qu'elle appelait mes instructions. Mais à peine entrée avec son nouveau costume, elle est accostée par une dame qui, lui voyant encore les mains croisées derrière le dos, lui dit: «Sire, vous êtes reconnu!» L'empereur laissa aussitôt tomber ses bras; mais il était trop tard, et déjà tout le monde s'éloignait respectueusement pour lui faire place. Il revient encore à son appartement, et prend un troisième costume, me promettant bien de faire attention à ses gestes, à sa démarche, et s'offrant à parier qu'il ne sera pas reconnu. Cette fois, en effet, il entre dans la salle comme dans une caserne, poussant et bousculant tout autour de lui; et malgré cela, on vient encore lui dire à l'oreille: «Votre Majesté est reconnue.» Nouveau désappointement, nouveau changement de costume, nouveaux avis de ma part, nouvelles promesses, même résultat; jusqu'à ce qu'enfin Sa Majesté quitta l'hôtel de l'ambassadeur, persuadée qu'elle ne pouvait se déguiser, et que l'empereur se reconnaissait sous quelque travestissement que ce fût.
Le soir au souper, le prince de Neufchâtel, le duc de Trévise, le duc de Frioul et quelques autres officiers étant présens, l'empereur raconta l'histoire de ses déguisemens, et plaisanta beaucoup sur sa maladresse. En parlant de la jeune dame qui l'avait reconnu la veille, et qui l'avait, à ce qu'il paraît, assez fortement intrigué: «Croiriez-vous, Messieurs, dit-il, que je n'ai jamais pu reconnaître cette coquine-là?»
On était dans le carnaval. L'impératrice témoigna le désir d'aller une fois au bal masqué de l'Opéra. L'empereur, qu'elle pria de l'y conduire, refusa, malgré tout ce que l'impératrice put lui dire de tendre et de séduisant pour le décider. On sait de combien de grâce elle entourait une prière, mais tout fut inutile; l'empereur dit nettement qu'il n'irait pas. «Eh bien, j'irai sans toi.—Comme tu voudras;» et l'empereur sortit.
Le soir, à l'heure fixée, l'impératrice partit pour le bal. L'empereur, qui voulait la surprendre, fit appeler une des femmes de chambre et lui demanda la description exacte du costume de l'impératrice. Ensuite il me dit de l'habiller en domino, monte dans une voiture sans armoiries avec le grand-maréchal du palais, un officier supérieur et moi, et nous voilà en chemin pour l'Opéra. Arrivés à l'entrée particulière de la maison de l'empereur, nous éprouvons beaucoup de difficultés de la part de l'ouvreuse, qui ne nous laissa passer qu'après m'avoir fait décliner mon nom et ma qualité... «Ces messieurs sont avec vous?—Vous le voyez bien!—Pardon, monsieur Constant, c'est que, voyez-vous, dans des jours comme aujourd'hui... il y a toujours des personnes qui cherchent à s'introduire sans payer....—C'est bon! c'est bon!» et l'empereur riait de tout son cœur des observations de l'ouvreuse. Enfin nous entrons. Ayant pénétré dans la salle, nous nous promenâmes deux à deux, je donnais le bras à l'empereur, qui, en me tutoyant, me recommanda d'en faire de même à son égard. Nous nous étions donné des noms supposés. L'empereur s'appelait Auguste, le duc de Frioul, François, l'officier supérieur, dont le nom m'échappe, Charles, et moi Joseph. Dès que Sa Majesté apercevait un domino semblable à celui que la femme de chambre de l'impératrice lui avait dépeint, elle me serrait fortement le bras en me disant: «Est-ce elle?—Non, si.... non, Auguste,» répondais-je toujours en me reprenant, car il m'était impossible de m'habituer à appeler l'empereur autrement que Sire ou Votre Majesté. Il m'avait, comme je l'ai dit, recommandé bien expressément de le tutoyer; mais il était à chaque instant obligé de me rappeler sa recommandation, car le respect me liait la langue toutes les fois que j'allais dire tu... Enfin, après avoir tourné de tous côtés, visité tous les coins et recoins de la salle, le foyer, les loges, etc., examiné tout, détaillé chaque costume pièce à pièce, Sa Majesté ne trouvant point l'impératrice plus que nous, commença à concevoir de vives inquiétudes, que je parvins néanmoins à dissiper en lui disant que sans doute Sa Majesté l'impératrice était allée changer de costume. À l'instant où je parlais, arrive un domino qui s'attache à l'empereur, lui parle, l'intrigue, le tourmente de toutes les façons, avec une vivacité telle qu'Auguste peut à peine se reconnaître. Je ne parviendrais jamais à donner une juste idée de ce qu'avait de comique l'embarras de Sa Majesté. Le domino, qui s'en apercevait, redoublait de verve et d'épigrammes jusqu'à ce que pensant qu'il était temps d'en finir, il disparut dans la foule.
L'empereur était piqué au vif; il n'en voulut pas davantage, et nous partîmes.
Le lendemain matin, en voyant l'impératrice: «Eh bien! dit Sa Majesté, tu n'étais pas hier au bal de l'Opéra!—Si vraiment, j'y étais.—Allons donc!—Je t'assure que j'y suis allée. Et toi, mon ami, qu'as-tu fait toute la soirée?—J'ai travaillé.—Oh! c'est singulier! j'ai vu hier au bal un domino qui avait le même pied et la même chaussure que toi; je l'ai pris pour toi et je lui ai parlé en conséquence.» L'empereur rit aux éclats en apprenant qu'il avait ainsi été pris pour dupe, que l'impératrice au moment de partir pour le bal avait changé de costume, parce qu'elle ne trouvait pas le premier assez élégant.
Le carnaval de cette année fut extrêmement brillant. Il y eut à Paris toutes sortes de mascarades. Les plus amusantes étaient celles où l'on mit en jeu le système que professait alors le fameux docteur Gall; je vis passer sur la place du Carrousel une troupe composée de pierrots, d'arlequins, de poissardes, etc., tous se tâtant le crâne et faisant mille singeries; un paillasse portait plusieurs crânes en carton de différentes grosseurs et peints en bleu, rouge, vert, avec ces inscriptions: Crâne d'un voleur; crâne d'un assassin, crâne d'un banqueroutier, etc. Un masque représentant le docteur Gall, était à cheval sur un âne, la tête tournée du côté de la queue de l'animal, et recevait des têtes à perruques couronnées de chiendent, de la main d'une mère gigogne qui suivait, montée aussi sur un âne.
S. A. I. la princesse Caroline donna un bal masqué auquel assistèrent l'empereur et l'impératrice; ce fut une des plus belles fêtes qu'on ait jamais vues. L'opéra de la Vestale était alors dans sa nouveauté et fort à la mode; il donna l'idée d'un quadrille de prêtres et de vestales qui fit son entrée au son d'une musique délicieuse de flûtes et de harpes. Avec cela, des enchanteurs, une noce suisse, des fiançailles tyroliennes, etc. Tous les costumes étaient d'une richesse et d'une exactitude remarquables. On avait établi dans les appartemens du palais un magasin de costumes tel que les danseurs purent en changer quatre ou cinq fois dans la nuit, ce qui fit que le bal parut s'être renouvelé autant de fois.
Comme j'habillais l'empereur pour aller à ce bal, il me dit: «Constant, vous viendrez avec moi; mais vous viendrez déguisé. Prenez le costume qui vous conviendra: arrangez-vous de manière à n'être point reconnu, et je vous donnerai vos instructions.» Je m'empressai de faire ce que désirait Sa Majesté. Je pris un costume suisse qui m'allait fort bien, et j'attendis, ainsi équipé, que l'empereur voulût bien me donner ses ordres.
Il s'agissait d'intriguer plusieurs grands personnages et deux ou trois dames que l'empereur me désigna avec un soin et des détails si minutieux qu'il était impossible de s'y tromper. Il m'apprit sur leur compte des choses fort curieuses et fort ignorées, bien faites pour leur causer le plus mortel embarras. Je partais; l'empereur me rappela: «Surtout, Constant, prenez bien garde de vous tromper; n'allez pas confondre madame de M.... avec sa sœur. Elles ont à peu près le même costume, mais madame de M.... est plus grande que sa sœur. Prenez garde!» Arrivé au milieu du bal, je cherchai et trouvai assez facilement les personnes que Sa Majesté m'avait désignées. Les réponses que l'on me fit l'amusèrent beaucoup, lorsque je les lui racontai à son coucher.
Il y eut à cette époque un troisième mariage, à la cour: celui du prince de Neufchâtel et de la princesse de Bavière. Il fut célébré dans la chapelle des Tuileries, par M. le cardinal Fesch.
Un voyageur de l'île de France présenta dans ce temps, à l'impératrice, un singe femelle de la famille des orang-outangs. Sa Majesté donna l'ordre que l'animal fût placé dans la ménagerie de la Malmaison. Cette macaque était extrêmement douce et paisible. Son maître lui avait donné une excellente éducation. Il fallait la voir lorsque quelqu'un s'approchait de la chaise où elle était assise, prendre un maintien décent, ramener sur ses jambes et sur ses cuisses les pans d'une longue redingote dont elle était revêtue, se lever ensuite pour saluer en tenant toujours sa redingote fermée devant elle, faire enfin tout ce que ferait une jeune fille bien élevée. Elle mangeait à table avec un couteau et une fourchette, plus proprement que beaucoup d'enfans qui passeraient pour être bien tenus; elle aimait, en mangeant, à se couvrir la figure avec sa serviette, puis se découvrait ensuite en poussant un cri de joie. Les navets étaient son aliment de prédilection; une dame du palais lui en ayant montré, elle se mit à courir, à cabrioler, à faire des culbutes, oubliant tout-à-fait les leçons de modestie et de décence que lui avait données son professeur. L'impératrice riait aux éclats de voir la macaque aux prises avec cette dame dans un tel désordre d'ajustement.
Cette pauvre bête eut une inflammation d'intestins. D'après les instructions du voyageur qui l'avait apportée, on la coucha dans un lit, vêtue comme une femme, d'une chemise et d'une camisole. Elle avait soin de ramener la couverture jusqu'à son menton, ne voulait rien supporter sur la tête, et tenait ses bras hors du lit, les mains cachées dans les manches de sa camisole. Lorsqu'il entrait dans sa chambre quelqu'un de sa connaissance, elle lui faisait signe de la tête et lui prenait la main qu'elle serrait affectueusement. Elle prenait avec avidité les tisanes ordonnées pour sa maladie, parce qu'elles étaient sucrées. Un jour qu'on lui préparait une potion de manne, elle trouva qu'on était trop lent à la lui donner, et montra tous les signes d'impatience d'un enfant, criant, s'agitant, jetant sa couverture à bas et tirant enfin son médecin par l'habit avec tant d'opiniâtreté que celui-ci fut obligé de céder. Dès qu'elle eut en sa possession la bienheureuse tasse, elle se mit à boire, tout doucement, à petits coups, avec toute la sensualité d'un gastronome qui aspire un verre de vin bien vieux et bien parfumé, puis elle rendit la tasse et se recoucha.
Il est impossible de se figurer combien ce pauvre animal témoignait de reconnaissance pour les soins qu'on prenait de lui. L'impératrice l'aimait beaucoup.
CHAPITRE III.
Voyage de l'empereur et de l'impératrice.—Séjour à Bordeaux et à Bayonne.—Arrivée de l'infant d'Espagne don Carlos.—Maladie de l'infant et attentions de l'empereur.—Le château de Marrac.—La danse des Basques.—Costumes basques.—Lettre adressée à l'empereur par le prince des Asturies.—Surprise de l'empereur.—Cortége envoyé par l'empereur au devant du prince.—Entrée du prince à Bayonne.—Le prince mécontent de son logement.—Entrevue du prince et de l'empereur.—Dîner des princes et grands d'Espagne avec Napoléon.—Sévérité de Napoléon à l'égard du prince Ferdinand.—Arrivée de l'impératrice à Marrac.—Arrivée du roi et de la reine d'Espagne à Bayonne.—Anecdote de mauvais augure racontée au prince des Asturies.—Service d'honneur français de leurs majestés espagnoles.—Cérémonie du baise-main.—Le prince des Asturies mal accueilli par le roi son père.—Arrivée du prince de la Paix.—Entrevue de l'empereur et du roi d'Espagne.—Douleur de ce monarque.—Rigueurs exercées contre don Manuel Godoï, dans sa prison.—Équipage du roi et de la reine d'Espagne.—Portrait et habitudes du roi.—Portrait de la reine.—Leçons de toilette française.—Taciturnité du prince des Asturies (le roi Ferdinand VII).—Affections du roi pour Godoï.—Les princes d'Espagne à Fontainebleau et à Valençay.—Goût du roi d'Espagne pour la vie privée.—Passion de Charles IV pour l'horlogerie.—Le confesseur sifflé.—Charles IV prenant, dans sa vieillesse, des leçons de violon.—M. Alexandre Boucher.—L'étiquette.—L'étiquette et le duo royal.—Arrivée à Bayonne de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne.—Joseph complimenté par les députés de la junte.—M. de Cevallos et le duc de l'Infantado à la cour du nouveau roi.
Après avoir séjourné pendant une semaine environ au château de Saint-Cloud, Sa Majesté partit le 2 avril, à onze heurs du matin, pour aller visiter les départemens du Midi; la tournée devait commencer par Bordeaux, et l'empereur y donna rendez-vous à l'impératrice. Cette intention publiquement annoncée de visiter les départemens du Midi n'était qu'un prétexte pour dérouter les faiseurs de conjectures; car nous savions tous que nous allions aux frontières d'Espagne.
L'empereur resta à peine dix jours à Bordeaux, et partit pour Bayonne tout seul, laissant l'impératrice à Bordeaux: dans la nuit du 14 au 15 avril, il était à Bayonne. Sa majesté l'impératrice le rejoignit deux ou trois jours après.
Le prince de Neufchâtel et le grand-maréchal logèrent au château de Marrac. Le reste de la suite de Leurs Majestés se logea dans Bayonne et les environs. La garde campa en face du château, dans un lieu nommé le Parterre. En trois jours tout le monde fut installé.
Le 15 avril au matin, l'empereur avait eu le temps à peine de se remettre des fatigues de son voyage, lorsqu'il reçut les autorités de Bayonne, qui vinrent le complimenter, et qu'il interrogea, selon son habitude, avec les plus grands détails. Sa Majesté sortit ensuite pour visiter le port et les fortifications. Cette visite dura jusqu'à cinq heures du soir, que l'empereur rentra au palais du gouvernement qu'il habitait provisoirement, en attendant que le château de Marrac fût prêt pour le recevoir.
De retour au palais, Sa Majesté s'attendait à trouver l'infant don Carlos, que le prince des Asturies, Ferdinand son frère, avait envoyé à Bayonne pour présenter ses complimens à l'empereur. Mais on lui apprit que l'infant était malade, et ne pouvait sortir. L'empereur donna sur-le-champ l'ordre d'envoyer auprès de l'infant un de ses médecins, avec un valet de chambre, pour le servir, et quelques autres personnes. Le prince était venu à Bayonne sans suite et comme incognito; il n'avait auprès de lui qu'un service militaire composé de quelques soldats de la garnison. L'empereur ordonna également que ce service fût remplacé d'une manière plus distinguée par la garde d'honneur de Bayonne. Deux ou trois fois par jour, et cela très-régulièrement, il envoyait savoir des nouvelles de l'infant, qui faisait le malade, à ce qu'on disait assez hautement dans le palais.
En quittant le palais du gouvernement pour venir s'établir à Marrac, l'empereur donna tous les ordres nécessaires pour qu'on le tînt prêt à recevoir le roi et la reine d'Espagne, qui devaient venir à Bayonne à la fin du mois. Sa Majesté fit les plus expresses recommandations pour que tout fût promptement disposé, afin de rendre aux souverains espagnols tous les honneurs dus à leur rang.
L'empereur venait d'entrer au château, lorsque tout à coup les sons d'une musique champêtre frappèrent ses oreilles. Le grand-maréchal entra, et dit à Sa Majesté que beaucoup d'habitans en costume du pays s'étaient rassemblés devant la grille du château. L'empereur se mit aussitôt à la fenêtre. À sa vue, dix-sept personnes (sept hommes et dix femmes) se mirent à danser avec une grâce inimitable, une danse de caractère appelée la pamperruque. Les danseuses avaient des tambours de basque, et les danseurs des castagnettes; des flûtes et des guitares composaient l'orchestre. Je sortis du château pour voir ce spectacle de plus près. Les femmes avaient de petites jupes en soie bleue, brodées en argent, et des bas roses également brodés en argent; elles étaient coiffées de rubans, et avaient des bracelets noirs très-larges qui faisaient ressortir la blancheur de leurs bras nus. Les hommes étaient en culottes blanches justes, avec des bas de soie et de grandes aiguillettes, une veste lâche en étoffe de laine rouge très-fine chamarrée d'or, et les cheveux enveloppés dans une résille, comme les Espagnols.
Sa Majesté eut un grand plaisir à voir cette danse qui est particulière au pays et fort ancienne. C'est un hommage que l'usage a consacré pour être rendu aux grands personnages. L'empereur resta à la fenêtre jusqu'à ce que la pamperruque fût terminée; il envoya ensuite complimenter les danseurs sur leur talent, et dire aux habitans de Bayonne qui s'étaient portés là en foule, qu'il les remerciait.
Sa Majesté reçut peu de jours après une lettre de son altesse royale le prince des Asturies, dans laquelle il annonçait à Sa Majesté qu'il se proposait de partir bientôt d'Irun, où il se trouvait alors, pour avoir l'avantage de faire la connaissance de son frère (c'est ainsi que le prince Ferdinand appelait l'empereur); avantage qu'il ambitionnait depuis bien long-temps, et qu'il allait avoir enfin, si toutefois son bon frère voulait bien le permettre. Cette lettre fut remise à l'empereur par un de aides-de-camp du prince qu'il avait accompagné depuis Madrid, et qu'il précéda seulement de dix jours à Bayonne. Sa Majesté ne pouvait croire à ce qu'elle lisait et entendait. Je l'ai entendue s'écrier, et plusieurs personnes l'ont entendue comme moi: «Comment! il vient ici? Mais vous vous trompez; il nous trompe! Cela n'est pas possible.» Je puis certifier qu'en parlant ainsi, l'empereur ne jouait point l'étonnement.
Il fallut pourtant se préparer à recevoir le prince, puisque décidément il venait. Le prince de Neufchâtel, le duc de Frioul et un chambellan d'honneur furent désignés par Sa Majesté; et la garde d'honneur reçut l'ordre d'accompagner ces messieurs pour aller au devant du prince d'Espagne, seulement en dehors de la ville de Bayonne, le rang que l'empereur reconnaissait à Ferdinand ne permettant pas que le cortége allât jusqu'à la frontière des deux empires. Il était midi, le 20 avril, lorsque le prince fit son entrée dans Bayonne. Un logement qui eût été peu de chose à Paris, mais qui était beau pour Bayonne, avait été préparé pour lui et pour son frère l'infant don Carlos, qui s'y trouvait déjà installé. Le prince Ferdinand fit la grimace en entrant; mais il n'osa se plaindre tout haut, et certes il aurait eu grand tort. Ce n'était pas la faute de l'empereur s'il n'y avait à Bayonne qu'un seul palais, le palais du gouvernement, qu'il avait lui-même habité, et que l'on gardait pour le roi. Au reste, cette maison était la plus belle de la ville, grande et toute neuve. Don Pedro de Cevallos, qui accompagnait le prince, la trouva horrible et indigne d'un personnage royal. C'était l'hôtel de l'intendance. Une heure après l'arrivée de Ferdinand, l'empereur vint le voir, et le trouva qui l'attendait à la porte de la rue. Il tendit les bras à l'approche de Sa Majesté, qui l'embrassa, et monta dans les appartemens avec lui. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. Quand ils se séparèrent, le prince avait l'air un peu soucieux. Sa Majesté, en revenant à Marrac, chargea M. le grand-maréchal d'aller inviter à dîner de sa part le prince et son frère don Carlos, le duc de San-Carlos, le duc de l'Infantado, don Pedro de Cevallos, et deux ou trois autres personnes de la suite. Les voitures de l'empereur vinrent prendre les illustres convives à l'heure du dîner, et les amenèrent au château. Sa Majesté descendit jusqu'au bas du perron pour recevoir le prince. Ce fut là que se bornèrent les honneurs. Pas une seule fois pendant le dîner l'empereur ne donna au prince Ferdinand, qui était roi à Madrid, le titre de majesté, ni même celui d'altesse: il ne l'accompagna, lorsqu'il sortit, que jusqu'à la première porte du salon, et il lui fit dire après, par un message, qu'il n'aurait point d'autre rang que celui de prince des Asturies, jusqu'à l'arrivée de son père le roi Charles. L'ordre fut donné en même temps de faire faire le service de sûreté de la maison des princes par la garde d'honneur bayonnaise et la garde impériale ensemble, plus un détachement de gendarmerie d'élite.
Le 27 avril, l'impératrice arriva de Bordeaux à sept heures du soir. Elle ne fit que passer à Bayonne, où son arrivée excita peu d'enthousiasme, peut-être parce qu'on était mécontent de ne point la voir s'arrêter. Sa majesté la reçut avec beaucoup de tendresse et la questionna d'une manière pleine de sollicitude sur les fatigues qu'elle avait dû éprouver sur une route difficile et horriblement gâtée par les pluies. Le soir, la ville et le château furent illuminés.
Trois jours après, le 30, le roi et la reine d'Espagne arrivèrent à Bayonne. Il n'est pas possible de se figurer les égards, les hommages dont ils se virent entourés par l'empereur. Le duc Charles de Plaisance était allé à Irun, et le prince de Neufchâtel sur les bords de la Bidassoa, afin de complimenter leurs majestés catholiques de la part de leur puissant ami. Le roi et la reine parurent très-sensibles à ces marques de considération. Un détachement de troupes d'élite, en tenue superbe, les attendait sur la frontière, et leur servit d'escorte. La garnison de Bayonne s'était mise sous les armes, tous les bâtimens du port étaient pavoisés, les cloches sonnaient partout, et les batteries de la citadelle et du port saluaient à grand bruit.
Le prince des Asturies et son frère, apprenant l'arrivée du roi et de la reine, étaient sortis de Bayonne pour aller au devant de leurs parens. Ils rencontrèrent à quelque distance de la ville deux ou trois gardes du corps qui venaient de Vittoria, et qui leur racontèrent le fait suivant.
Lorsque leurs majestés espagnoles entrèrent à Vittoria, un détachement de cent gardes du corps espagnols qui avait accompagné le prince des Asturies se trouvait dans cette ville et avait pris possession du palais que le roi et la reine devaient occuper à leur passage. À l'arrivée de leurs majestés, ils se mirent sous les armes. Dès que le roi les aperçut, il leur dit d'un ton sévère: «Vous trouverez bon que je vous prie de quitter mon palais; vous avez trahi vos devoirs à Aranjuez; je n'ai pas besoin de vos services, et je n'en veux pas; allez-vous-en.» Ces mots, prononcés avec une énergie à laquelle on n'était pas habitué de la part du roi Charles IV, étaient sans réplique. Les gardes du corps se retirèrent, et le roi pria le général Verdier de lui donner une garde française, fâché, disait-il, de ne pas avoir gardé ses braves carabiniers, dont il avait près de lui le colonel, en qualité de son capitaine des gardes.
Cette nouvelle ne dut point donner au prince des Asturies une haute opinion de l'accueil que lui ferait son père. Il fut effectivement très-mal reçu, ainsi que je vais le dire.
Le roi et la reine d'Espagne trouvèrent au palais du gouvernement, en descendant de voiture, le grand-maréchal, duc de Frioul, qui les conduisit dans leurs appartemens, et leur présenta le général comte Reille, aide-de-camp de l'empereur, chargé des fonctions de gouverneur du palais; M. d'Audenarde, écuyer; M. Dumanoir et M. de Baral, chambellans chargés du service d'honneur près de leurs majestés.
Les grands d'Espagne que leurs majestés trouvèrent à Bayonne étaient les mêmes qui avaient suivi le prince des Asturies. Leur vue ne fit pas plaisir au roi, comme on devait bien s'y attendre, et quand eut lieu la cérémonie du baise-main, tout le monde s'aperçut de l'émotion pénible qui agitait les infortunés souverains. Cette cérémonie, qui consiste à se mettre à genoux et à baiser la main du roi et celle de la reine, se fit dans le plus grand silence. Leurs majestés ne parlèrent qu'au comte de Fuentes, qui se trouvait à Bayonne par hasard.
Le roi pressa cette cérémonie qui le fatiguait horriblement, et se retira avec la reine dans ses appartemens; le prince des Asturies voulut les suivre; mais son père l'arrêta à la porte de sa chambre, et faisant un geste du bras comme pour le repousser, il lui dit d'un voix tremblante: «Prince, voulez-vous encore outrager mes cheveux blancs?» Ces paroles firent, dit-on, sur le prince l'effet d'un coup de foudre. Il fut un moment attéré, et se retira sans proférer une seule parole.
Bien autre fut la réception que leurs majestés firent au prince de la Paix, lorsqu'il les rejoignit à Bayonne. On l'eût pris pour le parent le plus proche et le plus cher de leurs majestés. Tous trois versèrent d'abondantes larmes en se retrouvant; c'est du moins ce que m'a raconté une personne du service, de qui je tiens tout ce qui précède.
À cinq heures, sa majesté l'empereur vint visiter le roi et la reine d'Espagne. Dans cette entrevue, qui fut très-longue, les deux souverains racontèrent à Sa Majesté les outrages qu'ils avaient essuyés et les dangers qu'ils avaient courus pendant un mois; ils se plaignirent vivement de l'ingratitude de tant d'hommes comblés de leurs bienfaits, et surtout des gardes du corps qui les avaient si lâchement trahis. «Votre Majesté, disait le roi, ne sait pas ce que c'est que d'avoir à se plaindre d'un fils; fasse le ciel qu'un tel malheur ne lui arrive jamais! Le mien est cause de tout ce que nous avons souffert.»
Le prince de la Paix était venu à Rayonne, accompagné du colonel Martès, aide-de-camp du prince Murat, et d'un valet de chambre, seul domestique qui lui fût resté fidèle. J'eus occasion de causer avec ce serviteur dévoué, qui parlait très-bien français, ayant été élevé près de Toulouse. Il me raconta qu'il n'avait pu obtenir la permission de rester auprès de son maître pendant sa captivité; que ce malheureux prince avait souffert des tourmens inimaginables; qu'il ne se passait pas un jour sans que l'on vînt dans son cachot lui dire de se préparer à la mort, parce qu'il subirait le dernier supplice le soir même ou le lendemain matin. Il m'a dit qu'on laissait quelquefois le prisonnier trente heures sans nourriture; qu'il n'avait pour lit que de la paille, point de linge, point de livres, pas de lumière, et nulle communication avec le dehors. Lorsqu'il sortit de son cachot pour être remis à M. le colonel Martès, il était effrayant à voir à cause de sa longue barbe, et de la maigreur que le chagrin et les mauvais alimens lui avaient causée. Il avait la même chemise depuis un mois, n'ayant jamais pu obtenir qu'on lui en donnât d'autres. Ses yeux avaient perdu l'habitude de voir le soleil, il fut obligé de les fermer, et se trouva mal au grand air.
On remit au prince, sur la route de Bayonne, une lettre du roi et de la reine. Le papier en était tout taché de larmes. Le prince dit à son valet de chambre après l'avoir lue: «Voilà la seule consolation que j'ai reçue depuis un mois; tout le monde m'abandonne, excepté mes excellent maîtres. Les gardes du corps qui ont trahi et vendu leur roi trahiront et vendront aussi son fils. Quant à moi, je n'espère plus rien; qu'on me permette seulement de trouver un asile en France pour mes enfans et pour moi.» M. Martès lui ayant montré des papiers publics où il était dit que le prince possédait une fortune de cinq cents millions, il se récria hautement, disant que c'était une calomnie atroce et qu'il défiait ses plus cruels ennemis de fournir la preuve de cela.
Comme on a pu le voir, leurs majestés n'avaient point une suite nombreuse; mais, en revanche, elles s'étaient fait suivre d'une quantité de fourgons remplis de meubles, d'étoffes et d'objets précieux. Leurs voitures étaient antiques, mais leurs majestés s'y trouvaient fort bien, surtout le roi, qui fut même très-embarrassé lorsque, le lendemain de son arrivée à Bayonne, ayant été invité à dîner par l'empereur, il lui fallut monter dans une voiture moderne à double marche-pied. Il n'osait mettre le pied sur ces frêles machines qu'il craignait de briser en s'appuyant dessus, et le mouvement oscillatoire de la caisse lui donnait une peur terrible de la voir culbuter.
Ce fut à table que je pus examiner à mon aise le roi et la reine. Le roi était d'une taille moyenne; il n'était pas beau, mais il avait l'air bon, le nez fort long, la parole haute et brève; il marchait en se dandinant et sans aucune majesté, ce que j'attribuai à sa goutte. Il mangea beaucoup de tout ce qu'on lui servit, excepté des légumes, dont il ne mangeait jamais, disant que l'herbe n'était bonne que pour les bêtes. Il ne buvait que de l'eau; on lui en servit deux carafes, dont une était à la glace; il prenait des deux ensemble. Sa Majesté avait recommandé que l'on soignât le dîner, sachant que le roi était un peu gourmand. Il fit honneur à la cuisine française, qu'il paraissait trouver fort à son goût, car à chaque mets qu'on lui servait, il disait à la reine: «Louise, mange de cela, c'est bon;» ce qui amusa beaucoup l'empereur, dont on connaît la sobriété.
La reine était petite et grosse, s'habillait très-mal, et n'avait ni tournure ni grâce aucune; son visage était coloré, son regard fier et dur; elle tenait la tête haute, parlait très-haut, et d'un ton plus bref encore et plus tranchant que son époux. On disait généralement qu'elle avait plus de caractère et de moyens que lui.
Avant le dîner, il fut question ce jour-là d'un peu de toilette. L'impératrice proposa à la reine M. Duplan, son coiffeur, pour donner à ses dames quelques leçons de toilette française. Cette proposition fut acceptée, et la reine sortit bientôt après des mains de M. Duplan mieux habillée sans doute, et mieux coiffée, mais point embellie, car le talent du coiffeur ne put aller jusque là.
Le prince des Asturies, aujourd'hui le roi Ferdinand VII, avait l'extérieur peu gracieux, marchant pesamment, ayant l'air soucieux et ne parlant presque pas.
Leurs majestés espagnoles avaient amené avec elles le prince de la Paix, que l'empereur n'avait point invité et que par cette raison l'huissier de service retenait en dehors de la salle à manger. Mais au moment de s'asseoir, le roi s'aperçut que le prince était absent. «Et Manuel? dit-il vivement à l'empereur, et Manuel, Sire?» Alors l'empereur en souriant fit un signe, et don Manuel Godoï fut introduit. On assure qu'il avait été fort bel homme; il n'y paraissait guère. C'était peut-être à cause des mauvais traitemens qu'il avait essuyés.
Après l'abdication des princes, le roi et la reine, la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco partirent de Bayonne pour se rendre à Fontainebleau, lieu que l'empereur avait désigné pour leur résidence, en attendant que le château de Compiègne fût mis en état de les recevoir convenablement. Le prince des Asturies partit le même jour avec son frère don Carlos et son oncle don Antonio pour la terre de Valençay, appartenant à M. le prince de Bénévent. Ils publièrent, en passant à Bordeaux, une proclamation au peuple espagnol, dans laquelle ils confirmaient la transmission de tous leurs droits à l'empereur Napoléon.
Ainsi, le roi Charles, débarrassé d'un trône qu'il avait toujours regardé comme un fardeau trop lourd pour lui, put désormais se livrer sans contrainte à ses goûts favoris et tranquilles. Il n'aimait au monde que le prince de la Paix, la chape, les montres et la musique. Le trône n'était rien pour lui. Après ce qui s'était passé, le prince de la Paix ne pouvait retourner en Espagne, et comment le roi eût-il jamais pu consentir à se séparer de lui, quand même le souvenir des outrages qu'il avait personnellement essuyés n'eût pas été assez puissant pour le dégoûter de son royaume? La vie d'un particulier était ce qu'il lui fallait; aussi se trouva-t-il bien plus heureux, lorsqu'il put, sans contrainte, se livrer à ses goûts simples et tranquilles. À son arrivée au château de Fontainebleau, il y trouva M. de Rémusat, premier chambellan; M. de Caqueray, officier des chasses; M. de Luçay, préfet du palais, et une maison toute montée. Mesdames de La Rochefoucault, Duchâtel et de Luçay avaient été désignées par l'empereur pour faire le service d'honneur de la reine.
Le roi d'Espagne ne séjourna à Fontainebleau que le temps nécessaire pour la réparation du château de Compiègne. Il trouva bientôt le climat de cette partie de la France trop froid pour sa santé, et alla, au bout de quelques mois, s'établir à Marseille, avec la reine d'Étrurie, l'infant don Francisco et le prince de la Paix. En 1811, il quitta la France pour l'Italie, se trouvant encore mal à Marseille. Rome fut la résidence qu'il choisit.
J'ai parlé tout à l'heure du goût du roi d'Espagne pour l'horlogerie; on m'a dit qu'à Fontainebleau il faisait porter une demi-douzaine de ses montres par son valet de chambre, et qu'il en portait autant lui-même, donnant pour raison que l'horlogerie de poche perd à ne pas être portée. On m'a conté aussi qu'il avait toujours son confesseur près de lui, dans l'antichambre, ou dans le salon qui précédait celui où il se trouvait, et que, lorsqu'il voulait lui parler, il le sifflait comme on siffle un chien. Le confesseur ne manquait jamais d'accourir à ce royal appel, et suivait son pénitent dans l'embrasure d'une croisée. Le roi disait, dans ce confessionnal improvisé, ce qu'il avait sur la conscience, recevait l'absolution et renvoyait ensuite le prêtre, jusqu'à ce qu'il se crût obligé de le siffler de nouveau.
Quand la santé du monarque, affaiblie par l'âge et la goutte, ne lui permit plus de se livrer aux plaisirs de la chasse, il se mit à jouer du violon plus qu'il ne l'avait jamais fait, afin, disait-il, de se perfectionner. C'était s'y prendre un peu tard. On sait qu'il avait pour premier violon le célèbre Alexandre Boucher; il aimait beaucoup à jouer avec lui, mais il avait la manie de commencer le premier, sans s'inquiéter en aucune façon de la mesure. S'il arrivait à M. Boucher de lui faire quelque observation à ce sujet, sa majesté lui répondait avec un grand sang-froid: Monsieur, il me semble que je ne suis pas fait pour vous attendre.
Entre le départ de la famille royale et l'arrivée du roi de Naples Joseph, le temps se passa en revues, en fêtes militaires, que l'empereur honorait souvent de sa présence. Le 7 juin, le roi Joseph arriva à Bayonne. On savait long-temps d'avance que son frère l'appelait à échanger sa couronne de Naples contre celle d'Espagne.
Le soir même de l'arrivée du roi Joseph, l'empereur fit inviter les membres de la junte espagnole, qui depuis quinze jours arrivaient à Bayonne de tous les coins du royaume, à se réunir au château de Marrac, afin de complimenter le nouveau roi.
Les députés obéirent à cette invitation un peu brusque, sans avoir eu le temps de bien se concerter sur ce qu'ils avaient à faire. Arrivés à Marrac, l'empereur leur présenta le souverain, qu'ils reconnurent, après une assez vive opposition de la part du duc de l'Infantado seulement, au nom des grands d'Espagne. Quant aux députations du conseil de Castille, de l'inquisition, de l'armée, etc., elles se soumirent sans la plus légère observation. Peu de jours après, le roi forma son ministère, dans lequel on vit avec étonnement figurer M. de Cevallos, celui qui avait accompagné le prince des Asturies à Bayonne, et qui avait tant fait parade d'un attachement inviolable à la personne de celui qu'il appelait son infortuné maître; le même duc de l'Infantado, qui s'était opposé tant qu'il avait pu à la reconnaissance du monarque étranger, fut nommé capitaine des gardes. Le roi partit ensuite pour Madrid, après avoir nommé le grand-duc de Berg lieutenant-général du royaume.
CHAPITRE IV.
Mort de M. de Belloy, archevêque de Paris.—Vie d'un siècle et trop courte.—Beau trait de l'archevêque de Gênes.—L'enfant du bourreau.—Retour d'Espagne du grand-duc de Berg.—Départ de Marrac.—Tabatières prodiguées par l'empereur.—La chambre du premier roi Bourbon.—Souvenir d'Égypte.—La pyramide et les mamelucks.—Les balladeurs.—Visite de l'empereur au grand-duc de Berg.—Préparatifs inutiles.—Le plus vieux soldat de France.—Le centenaire.—Hommage de l'empereur à la vieillesse.—Le soldat d'Égypte.—Arrivée à Saint-Cloud.—Le 15 août.—L'empereur avare de louanges.—Mauvaise humeur de l'empereur.—Napoléon et le dieu Mars.—L'ambassadeur de Perse.—Audience solennelle.—Élégance et générosité d'Asker-kan.—Les sabres de Tamerlan et de Kouli-kan.—Galanterie persanne.—Goût d'Asker-kan pour les sciences et les arts.—Le prix long et le prix court.—L'indienne préférée au cachemire.—Divertissement oriental.—Les armes du sophi et le chiffre de l'empereur.—Asker-kan à la Bibliothèque impériale.—Le Coran.—Portrait du sophi.—Le grand ordre du Soleil donné au prince de Bénévent.—Chute d'Asker-kan au concert de l'impératrice.—M. de Barbé-Marbois, médecin malgré lui.
Dans ce temps-là, on apprit à Bayonne que M. de Belloy, archevêque de Paris, venait de mourir d'un catarrhe, à l'âge de plus de quatre-vingt-dix-huit ans.
Le lendemain du jour où arriva cette triste nouvelle, l'empereur, à qui elle causait un chagrin sincère, parla des grandes et bonnes qualités du vénérable prélat. Sa Majesté raconta elle-même qu'ayant un jour dit, sans trop y réfléchir, à M. de Belloy, déjà âgé de plus de quatre-vingt-seize ans, qu'il vivrait un siècle, le bon archevêque s'était écrié en souriant: «Pourquoi Votre Majesté veut-elle que je n'aie plus que quatre ans à vivre?»
Je me rappelle qu'une des personnes qui assistaient au lever de l'empereur cita à propos de M. de Belloy, le trait suivant du vertueux archevêque de Gênes, pour lequel l'empereur faisait profession du plus grand respect.
La femme du bourreau de Gênes était accouchée d'une fille, qui ne put être baptisée parce que personne ne voulait lui servir de parrain. En vain le père priait, suppliait le peu de personnes qu'il connaissait, en vain même il offrit de l'argent, ce fut une chose impossible. La pauvre petite fille resta ainsi sans baptême quatre ou cinq mois; sa santé heureusement ne donnait aucune inquiétude. Enfin on parla de cette singulière circonstance à l'archevêque. Le bon prélat écouta l'histoire avec beaucoup d'intérêt, se plaignit de ne pas avoir été instruit plus tôt, et donna l'ordre à l'instant qu'on lui amenât la petite fille. Il la fit baptiser dans son palais, et fut lui-même son parrain.
Au commencement de juillet, le grand-duc de Berg revint d'Espagne, fatigué, malade, et de mauvaise humeur. Il ne resta que deux ou trois jours; il eut à peu près autant d'entrevues avec Sa Majesté, qui ne parut guère plus contente de lui qu'il ne l'était d'elle, et partit ensuite pour les eaux de Barèges.
Leurs majestés l'empereur et l'impératrice quittèrent le château de Marrac le 10 juillet, à six heures du soir. Ce voyage de l'empereur fut un de ceux qui coûtèrent le plus de tabatières à entourage de diamans. Sa Majesté n'en était point économe.
Leurs Majestés arrivèrent à Pau le 22, à dix heures du matin. Elles descendirent au château de Gelos, situé à distance d'un quart de lieue de la patrie du bon Henri, sur le bord de la rivière. La journée fut employée en réceptions et en promenades à cheval. L'empereur alla voir le château où fut élevé le premier roi de la maison de Bourbon, et prit beaucoup d'intérêt à cette visite, qu'il prolongea jusqu'à l'heure du dîner.
Sur la limite du département des Hautes-Pyrénées, et justement dans la partie la plus aride et la plus misérable, était élevé un arc de triomphe en verdure, qui semblait un prodige tombé du ciel, au milieu de ces landes incultes et brûlées par le soleil; une garde d'honneur attendait Leurs Majestés, rangée autour de ce monument champêtre, et commandée par un ancien maréchal de camp, M. de Noé, âgé de plus de quatre-vingts ans. Ce respectable militaire prit aussitôt place à côté de la voiture, et fit son service à cheval pendant un jour et deux nuits, sans témoigner la moindre fatigue.
Nous trouvâmes plus loin, sur le plateau d'une petite montagne, une pyramide en pierre de quarante à cinquante pieds de haut, couverte aux quatre faces d'inscriptions à la louange de Leurs Majestés: une trentaine d'enfans, habillés en mamelucks, semblaient garder ce monument, qui rappelait à l'empereur de glorieux souvenirs. Au moment où Leurs Majestés parurent, nous vîmes s'élancer d'un bois voisin, des balladeurs ou danseurs du pays, costumés de la manière la plus pittoresque, portant des bannières de différentes couleurs, et reproduisant avec une souplesse et une vigueur peu commune la danse traditionnelle des montagnards méridionaux.
Plus près de la ville de Tarbes, était une montagne factice, plantée de sapins, qui s'ouvrit pour laisser passer le cortége, et fit place à un aigle impérial suspendu dans les airs, et tenant une banderolle, sur laquelle était écrit: Il ouvrira nos Pyrénées.
Arrivé à Tarbes, l'empereur monta aussitôt à cheval, pour rendre visite au grand-duc de Berg, qui était malade dans un des faubourgs. Nous repartîmes le lendemain, sans voir Barèges et Bagnères, où les préparatifs les plus brillans avaient été faits pour recevoir Leurs Majestés.
On présenta à l'empereur, lors de son passage à Agen, un brave homme, nommé Printemps, âgé de cent quatorze ans; il avait servi sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, et quoique chargé d'années et de fatigues, lorsqu'il se vit en présence de l'empereur, il repoussa doucement deux de ses petits-fils qui le soutenaient, disant avec une espèce de petite colère, qu'il irait bien tout seul. Sa Majesté, vivement émue, fit la moitié du chemin, et se pencha avec bonté vers le centenaire, qui, à genoux, sa tête blanche découverte et les yeux pleins de larmes, lui dit d'une voix tremblante: «Ah! Sire, j'avais bien peur de mourir avant de vous avoir vu.» L'empereur l'ayant relevé, le conduisit à une chaise sur laquelle il le fit asseoir lui-même, et s'assit à côté de lui sur une autre qu'il me fit signe de lui avancer. «Je suis content de vous voir, mon père Printemps, bien content. Vous avez entendu parler de moi dernièrement?» (Sa Majesté avait fait à ce brave homme une pension réversible sur la tête de sa femme.) Printemps mit la main sur son cœur, et dit: «Oui! j'ai entendu parler de vous!» L'empereur prit plaisir à le faire parler de ses campagnes, et le congédia après un entretien assez long, avec cinquante napoléons dont il lui fit cadeau.
On présenta aussi à Leurs Majestés un soldat natif d'Agen qui avait perdu la vue à la suite de l'expédition d'Égypte. L'empereur lui donna 300 francs, et lui promit une pension, qu'il lui a faite depuis.
Le lendemain de leur arrivée à Saint-Cloud, l'empereur et l'impératrice se rendirent à Paris pour assister aux fêtes du 15 août. Je n'ai pas besoin de dire que ces fêtes furent magnifiques. À peine entré aux Tuileries, l'empereur se mit à parcourir le château pour voir les réparations et les embellissemens qu'on avait faits pendant son absence. Selon son habitude, il critiqua plus qu'il ne loua ce qu'il voyait; et, regardant par la fenêtre de la salle des maréchaux, il demanda à M. de Fleurieu, gouverneur du palais, pourquoi le haut de l'arc-de-triomphe du Carrousel était couvert d'une toile. On répondit à Sa Majesté que c'était à cause des dispositions nécessaires pour la pose de sa statue dans le char auquel étaient attelés les chevaux de Corinthe, ainsi que pour l'achèvement des deux Victoires qui devaient conduire les quatre chevaux. «Comment! s'écria vivement l'empereur, mais je ne veux pas cela! je n'en ai rien dit! je ne l'ai pas demandé!» Puis, se tournant vers M. Fontaine, il continua: «Monsieur Fontaine, est-ce que ma statue était dans le dessin que vous m'avez présenté?—Non, sire; c'était celle du dieu Mars.—Eh bien, pourquoi m'avoir mis à la place du dieu Mars?—Sire, ce n'est pas moi..... M. le directeur-général des Musées....—M. le directeur-général a eu tort, interrompit l'empereur avec impatience; je veux qu'on ôte cette statue, entendez-vous, Monsieur Fontaine? je veux qu'on l'ôte... c'est la chose la plus inconvenante. Comment donc! est-ce à moi à me faire des statues? Que le char et les Victoires soient achevés, mais que le char..... que le char reste vide!» L'ordre fut exécuté, et la statue de l'empereur, descendue et cachée dans l'orangerie, y est peut-être encore. Elle était en plomb doré, fort belle et très-ressemblante.
Le dimanche qui suivit l'arrivée de l'empereur, Sa Majesté reçut aux Tuileries l'ambassadeur de Perse Asker-kan. M. Jaubert l'accompagnait, et lui servait d'interprète: ce savant orientaliste était allé, d'après les ordres de l'empereur, recevoir Son Excellence aux frontières de France, avec M. Outrey, vice-consul de France à Bagdad. Plus tard, Son Excellence eut une seconde audience. Celle-là fut solennelle et au palais de Saint-Cloud.
L'ambassadeur était un fort bel homme, de haute taille, d'une figure aimable, régulière et noble. Ses manières, pleines de politesse et d'aisance, à l'égard des dames surtout, avaient quelque chose de la galanterie française. Sa suite, composée d'hommes choisis, et tous magnifiquement habillés, était, à son départ d'Erzeroum, de plus de trois cents personnes; mais les difficultés innombrables du voyage avaient obligé Son Excellence à laisser en route une grande partie de son monde. Ainsi réduite, cette suite était encore une des plus nombreuses que jamais ambassadeur eût amenées en France. L'ambassadeur logeait avec elle rue de Fréjus, à l'ancien hôtel de mademoiselle de Conti.
Les présens que son souverain l'avait chargé d'offrir à l'empereur étaient très-précieux. C'était plus de quatre-vingts cachemires de toutes sortes; une grande quantité de perles fines de diverses grosseurs, quelques-unes énormes; une bride orientale avec son mors, ornée de perles, de turquoises, d'émeraudes, etc.; enfin le sabre de Tamerlan et celui de Thamas-Kouli-kan; le premier couvert de perles et de pierreries; le second très-simplement monté, tous deux ayant des lames indiennes d'une finesse extraordinaire, avec des arabesques en or incrustées.
J'ai pris plaisir dans le temps à recueillir quelques détails sur cet ambassadeur. Il était d'un caractère fort doux, plein de complaisance et d'égards pour toutes les personnes qui allaient le voir, donnant aux dames de l'essence de roses; aux hommes du tabac, des parfums, des pipes. Il prenait plaisir à comparer les bijoux français avec ceux qu'il avait apportés de son pays, et poussait quelquefois la galanterie jusqu'à proposer aux dames des échanges toujours avantageux pour elles: un refus le chagrinait beaucoup. Quand une jolie femme entrait chez lui, il souriait d'abord, et l'écoutait parler avec une sorte d'extase muette; puis, il s'empressait à la faire asseoir, à lui mettre sous les pieds des coussins, des tapis en cachemire (car il n'y avait que de cette étoffe chez lui), son linge de corps même et les draps de son lit étaient en tissu de cachemire extraordinairement fin. Asker-kan ne se gênait pas pour se laver la figure, la barbe et les mains devant le monde: il s'asseyait pour cette opération en face d'un esclave qui lui présentait à genoux une aiguière de porcelaine.
L'ambassadeur avait beaucoup de goût pour les sciences et les arts; il était lui-même très-savant. MM. Dubois et Loyseau tenaient à côté de son hôtel une maison d'éducation qu'il allait visiter fort souvent. Il aimait surtout à assister aux séances de physique expérimentale; et les questions qu'il faisait proposer par son interprète prouvaient de sa part une connaissance fort étendue des phénomènes de l'électricité. Les marchands de curiosités et d'objets d'art l'aimaient beaucoup, parce qu'il leur achetait sans trop marchander. Cependant, un jour qu'il avait besoin d'un télescope, il fit venir un fameux opticien, qui pensa pouvoir lui surfaire énormément le prix. Mais Asker-kan, après avoir examiné l'instrument, qu'il trouva très-convenable, fit dire à l'opticien: «Vous m'avez donné votre prix long; donnez-moi maintenant votre prix court.»
Il admirait surtout les indiennes de la manufacture de Jouy, dont il trouvait le tissu, les dessins et les couleurs préférables même aux cachemires; et il en fit acheter plusieurs robes pour les envoyer en Perse, afin de servir de modèles.
Le jour de la fête de l'empereur, Son Excellence donna dans les jardins de son hôtel un divertissement à l'orientale. Les musiciens persans attachés à l'ambassade exécutèrent des chants guerriers étonnans de vigueur et d'originalité. Il y eut un feu d'artifice, où l'on remarqua les armes du sophi, sur lesquelles se dessinait avec beaucoup d'art le chiffre de Napoléon.
Son Excellence visita la Bibliothèque impériale, où M. Jaubert lui servit d'introducteur. L'ambassadeur fut saisi d'admiration en voyant l'ordre qui règne dans cette immense collection de livres. Il s'arrêta une demi-heure dans la salle des manuscrits, qu'il trouva fort beaux, et dont il reconnut plusieurs pour avoir été copiés par des écrivains très-renommés en Perse. Un exemplaire de l'Alcoran le frappa surtout, et il dit en le regardant qu'il n'était point d'homme en Perse qui ne vendît ses enfans pour acquérir un pareil trésor.
En quittant la Bibliothèque, Asker-kan fit faire des complimens aux conservateurs, et promit d'enrichir la bibliothèque de plusieurs manuscrits précieux qu'il avait apportés de son pays.
Quelques jours après sa présentation, l'ambassadeur alla visiter le Musée. La vue d'un tableau qui représentait le roi de Perse son maître lui fit une vive impression, et il ne sut comment témoigner sa joie et sa reconnaissance, lorsqu'on lui présenta plusieurs épreuves de la gravure de ce tableau. Les tableaux d'histoire, principalement les batailles, captivèrent ensuite toute son attention; il demeura un quart d'heure devant celui qui représente la reddition de la ville de Vienne.
Arrivé au bout de la galerie d'Apollon, Asker-kan s'assit pour se reposer, demanda une pipe, et se mit à fumer. Quand il eut fini, il se leva, et, voyant autour de lui beaucoup de dames, que la curiosité avait attirées, il leur fit, par l'organe de M. Jaubert, des complimens extrêmement flatteurs. Puis, quittant le Musée, Son Excellence alla se promener aux Tuileries, où bientôt elle se vit entourée et suivie par une foule immense: ce jour-là, Son Excellence remit au prince de Bénévent, de la part de son souverain, le grand-ordre du Soleil, décoration magnifique, qui consiste en un soleil de diamans attaché par un cordon d'étoffe rouge couvert de perles.
Asker-kan produisait à Paris plus d'effet que l'ambassadeur turc; il était plus généreux, plus galant, faisait sa cour avec plus d'adresse, et se conformait plus facilement aux usages et aux mœurs françaises. Le turc était irascible, austère et bourru, tandis que le persan entendait assez bien la plaisanterie. Un jour pourtant il se fâcha tout rouge, et il faut convenir qu'il en avait bien quelque sujet.
C'était à un concert donné dans les appartemens de l'impératrice Joséphine. Asker-kan, qu'apparemment cette musique n'amusait pas prodigieusement, commença pourtant par y applaudir par des gestes et des roulemens d'yeux. Mais la nature l'emporta à la fin sur la politesse, et l'embassadeur s'endormit d'un profond somme. L'attitude de Son Excellence n'était pourtant pas des plus commodes pour le sommeil; elle était debout, le dos appuyé au lambris, et les deux pieds étayés contre un fauteuil dans lequel une dame était assise. Quelques officiers du palais trouvèrent plaisant d'enlever prestement à Asker-kan son point d'appui. La chose était des plus faciles à exécuter; ils s'entendirent avec la dame qui occupait le fauteuil. Elle se leva subitement, le siége glissa sur le parquet, les pieds de Son Excellence suivirent le mouvement, et l'ambassadeur, privé tout à coup du contrepoids qui l'avait tenu en équilibre, allait s'étendre tout de son long, lorsqu'il se réveilla en sursaut, et s'arrêta dans sa chute en s'accrochant à ses voisins, aux meubles et aux draperies, non sans faire un bruit épouvantable. Les officiers qui lui avaient joué ce mauvais tour l'engagèrent avec le sérieux le plus comique à s'établir dans un bon fauteuil, pour éviter le retour d'un semblable accident, tandis que la dame qui s'était faite leur complice dans cette espiéglerie avait la plus grande peine à étouffer ses éclats de rire, et que Son Excellence était tout animée d'une colère qu'elle ne pouvait exprimer que par ses regards et par ses gestes.
On parla et on rit long-temps à la cour d'une autre aventure d'Asker-kan. Se sentant malade depuis plusieurs jours, il crut que la médecine française parviendrait plus promptement à le guérir que la médecine persane, et il ordonna qu'on fît venir M. Bourdois, l'un des plus habiles médecins de Paris, dont il connaissait le nom, ayant toujours soin de s'informer de toutes nos célébrités dans tous les genres. On s'empresse d'exécuter les ordres de l'ambassadeur; mais, par une singulière méprise, ce n'est pas M. le docteur Bourdois qu'on prie de se rendre auprès d'Asker-kan, mais le président de la cour des comptes, M. Marbois, qui s'étonne beaucoup de l'honneur que lui fait l'ambassadeur persan, ne voyant pas d'abord quels rapports il pouvait y avoir entre eux. Cependant il se rendit avec empressement auprès d'Asker-kan, qui put sans peine prendre le costume sévère de M. le président de la cour des comptes pour un costume de médecin. À peine M. Marbois est-il entré que l'ambassadeur lui présente la main, lui tire la langue en le regardant; M. Marbois est un peu surpris de cet accueil; mais pensant que c'était sans doute la manière orientale de saluer les magistrats, il s'incline profondément, serrant humblement la main qu'on lui présentait. Il était dans cette position respectueuse lorsque quatre des serviteurs de l'ambassadeur lui apportent et lui mettent sous le nez, à titre de renseignemens, un vase d'or à signes non équivoques. M. Marbois reconnut l'usage avec une surprise et une indignation inexprimables. Il recule avec colère, demande vivement ce que signifie tout cela, et s'entendant appeler M. le docteur,—Comment! s'écria-t-il, M. le docteur!—Mais oui, M. le docteur Bourdois.—M. Marbois est confondu. C'est la parité de désinence de son nom et de celui du docteur qui l'a exposé à cette désagréable visite.
CHAPITRE V.
Translation de la statue colossale de la place Vendôme.—Les chevaux de brasseur.—Dernière partie de barres de Napoléon.—Départ pour Erfurt.—Logemens des empereurs.—Garnison d'Erfurt.—Acteurs et actrices du Théâtre-Français à Erfurt.—Antipathie de l'empereur contre madame Talma.—Mademoiselle Bourgoin et l'empereur Alexandre.—Avis paternel de l'empereur au czar.—Désappointement.—Entrée de l'empereur à Erfurt.—Arrivée du czar.—Attentions du czar pour le duc de Montebello.—Rencontre de l'empereur et du czar.—Entrée des deux empereurs dans Erfurt.—Déférence réciproque.—Le czar dînant tous les jours chez l'empereur.—Intimité de l'empereur et du czar.—Nécessaire et lit donnés par Napoléon à Alexandre.—Présent de l'empereur de Russie à Constant.—Le czar faisant sa toilette chez l'empereur.—Échange de présens.—Les trois pelisses de martre-zibeline.—Histoire d'une des trois pelisses.—La princesse Pauline et son protégé.—Colère de l'empereur.—Exil.
Le lendemain ou le surlendemain de la fête de l'empereur, on transporta des ateliers de M. Launay à la place Vendôme la statue colossale en bronze qui devait être placée sur la colonne. Les brasseurs du faubourg Saint-Antoine offrirent leurs plus beaux chevaux pour traîner le chariot qui supportait la statue. On en choisit douze, un à chaque brasseur, et leurs maîtres voulurent les monter eux-mêmes. Rien n'était plus singulier que ce cortége, qui arriva sur la place à cinq heures du soir, suivi d'une foule immense, et aux cris de vive l'empereur!
Quelques jours avant le départ de Sa Majesté pour Erfurt, l'empereur, l'impératrice et leurs familiers jouèrent aux barres pour la dernière fois. C'était le soir. Des valets de pied portaient des torches allumées, et suivaient les joueurs, lorsque ceux-ci s'éloignaient hors de la portée des lumières. L'empereur tomba une fois en courant après l'impératrice; il fut fait prisonnier, mais rompit bientôt son ban, se remit à courir; et quand il fut las, il emmena Joséphine, malgré les réclamations des joueurs. Ainsi finit la dernière partie de barres que j'aie vu faire à l'empereur.
Il avait été décidé que l'empereur Alexandre et l'empereur Napoléon se réuniraient à Erfurt le 27 septembre; et la plupart des souverains formant la confédération du Rhin avaient été invités à assister à cette entrevue, qui devait être majestueuse et brillante. En conséquence, M. le duc de Frioul, grand-maréchal du palais, fit partir M. de Canouville, maréchal-des-logis du palais, M. de Beausset, préfet du palais, et deux fourriers, afin de préparer à Erfurt les logemens nécessaires à tant d'illustres voyageurs, et d'organiser le service du grand-maréchal.
On choisit pour le logement de l'empereur Napoléon le palais du gouvernement, lequel, à cause de son étendue, convenait parfaitement à l'intention que l'empereur avait d'y tenir sa cour. On prépara pour l'empereur Alexandre l'hôtel de M. Triebel, le plus joli de la ville, et celui du sénateur Remann pour S. A. I. le grand-duc Constantin. D'autres hôtels furent également réservés pour les princes de la confédération, ainsi que pour les personnages de leur suite; un détachement de tous les services de la maison impériale fut établi dans chacun de ces différens logemens.
On avait envoyé du garde-meuble de la couronne, des meubles magnifiques et en immense quantité; des tapis et des tapisseries des Gobelins et de la Savonnerie; des bronzes; des lustres, candélabres, girandoles; des porcelaines de Sèvres; enfin tout ce qui pouvait contribuer au luxe de l'ameublement des deux palais impériaux, et de ceux qui devaient être occupés par les autres souverains. On fit venir de Paris une foule d'ouvriers.
M. le général Oudinot fut nommé gouverneur d'Erfurt. Il avait sous ses ordres le Ier régiment de hussards, le 6e de cuirassiers et le 17e d'infanterie légère, que le major général avait désignés pour composer la garnison. Vingt gendarmes d'élite avec un bataillon choisi parmi les plus beaux grenadiers de la garde, furent envoyés pour faire le service des palais impériaux.
L'empereur, qui songeait aux moyens de rendre cette entrevue d'Erfurt aussi agréable que possible aux souverains, qu'il avait pris en affection à Tilsitt, eut l'idée de les faire jouir de la représentation des chefs-d'œuvre de la scène française. C'était sans doute le plus digne amusement qu'il pût leur procurer. Il donna donc des ordres pour que la salle de spectacle fût embellie et réparée; M. Dazincourt fut nommé directeur du théâtre, et partit de Paris avec MM. Talma, Lafon, Saint-Prix, Damas, Després, Varennes, Lacave; mesdames Duchesnois, Raucourt, Talma, Bourgoin, Rose Dupuis, Gros et Patrat. Tout fut organisé avant l'arrivée des souverains.
Napoléon ne pouvait pas souffrir madame Talma, quoique pourtant elle fît preuve d'un talent remarquable. On connaissait cette aversion, dont je n'ai jamais pu découvrir le motif; aussi ne voulut-on pas d'abord la porter sur la liste des acteurs qui allaient à Erfurt; mais M. Talma fit tant d'instances, qu'enfin on y consentit. Il arriva ce que tout le monde avait prévu, excepté peut-être M. Talma et sa femme, c'est que l'empereur l'ayant vu jouer une fois, se plaignit beaucoup de ce qu'on l'avait laissé venir, et la fit rayer de la liste.
Mademoiselle B......., jeune alors, et extrêmement jolie, eut tout d'abord plus de succès. Il faut dire aussi que pour y parvenir, elle s'y prit autrement que madame Talma. Dès qu'elle parut au théâtre d'Erfurt, elle excita l'admiration, et devint l'objet des hommages de tous les illustres spectateurs. Cette préférence marquée fit naître des jalousies, dont elle était fort contente, et qu'elle entretenait de son mieux, par toutes sortes de moyens. Lorsqu'elle ne jouait pas, elle venait se placer dans la salle, magnifiquement parée; alors tous les regards se portaient sur elle, et se détournaient de la scène, ce qui déplaisait fort aux acteurs. L'empereur s'aperçut un jour de ces distractions fréquentes, et y mit fin en faisant défendre à mademoiselle B....... de paraître au théâtre ailleurs que sur la scène.
Cette mesure prise par Sa Majesté, fort sagement à mon avis, dut la mettre fort mal dans les papiers de mademoiselle B....... Un autre incident vint ajouter au déplaisir de l'actrice. Les deux souverains allaient ensemble presque tous les soirs au spectacle. L'empereur Alexandre trouvait mademoiselle B....... charmante, et ne s'en cachait pas. Celle-ci le savait, et tout ce qu'elle jugeait capable d'exciter le goût du monarque, elle le mettait en usage. Un jour enfin, le czar amoureux fit part à l'empereur de ses dispositions à l'égard de mademoiselle B....... «Je ne vous conseille pas de lui faire des avances, dit l'empereur Napoléon.—Vous croyez qu'elle refuserait?—Oh! non; mais c'est demain jour de poste, et dans cinq jours tout Paris saurait comment des pieds à la tête est faite Votre Majesté; et puis votre santé m'intéresse..... Ainsi je souhaite que vous puissiez résister à la tentation.» Ces mots refroidirent singulièrement l'ardeur de l'autocrate, qui remercia l'empereur de son bon avertissement, et lui dit: «Mais à la manière dont parle Votre Majesté, je serais tenté de croire que vous gardez à cette charmante actrice quelque rancune personnelle.—Non, en vérité, répliqua l'empereur, je n'en sais que ce que l'on en dit.» Cette conversation eut lieu dans la chambre à coucher, pendant la toilette. L'empereur Alexandre quitta Sa Majesté, parfaitement convaincu, et mademoiselle B....... en fut pour ses œillades et ses espérances.
Sa Majesté fit son entrée dans Erfurt, le matin du 27 septembre 1808. Le roi de Saxe, qui était arrivé le premier, suivi du comte de Marcolini, du comte de Haag et du comte de Boze, attendait l'empereur au bas de l'escalier du palais du gouvernement. Puis vinrent les membres de la régence et de la municipalité d'Erfurt, qui le complimentèrent dans la formule usitée. Après quelques instans de repos, l'empereur monta à cheval et sortit d'Erfurt par la porte de Weimar après avoir, en passant, fait une visite au roi de Saxe. Il trouva hors de la ville toute la garnison rangée en bataille. Les grenadiers de la garde étaient commandés par M. d'Arquies; le 1er régiment de hussards par M. de Juniac; le 17e d'infanterie par M. de Cabannes-Puymisson, et le 6e de cuirassiers, les plus beaux hommes qu'il fût possible d'imaginer, par le colonel d'Haugeranville. L'empereur passa la revue, fit changer quelques positions, puis continua son chemin à la rencontre de l'empereur Alexandre.
Celui-ci était parti de Saint-Pétersbourg, le 14 septembre. Le roi et la reine de Prusse l'attendaient à Kœnigsberg, où il arriva le 18. Le duc de Montebello eut l'honneur de le recevoir à Bromberg au bruit d'une salve de vingt et un coups de canon. Étant descendu de voiture, l'empereur Alexandre monta à cheval, accompagné des maréchaux de l'empire Soult, duc de Dalmatie, et Lannes, duc de Montebello, et partit au galop pour aller joindre la division Nansouty, qui l'attendait rangée en bataille. Il fut accueilli par une nouvelle salve de vingt-et-un coups de canon, et par les cris mille fois répétés de Vive l'empereur Alexandre! Le monarque, en parcourant les différens corps qui formaient cette belle division, dit aux officiers: «Je tiens à grand honneur, Messieurs, de me trouver parmi d'aussi braves gens et de si beaux militaires.»
Par les ordres du maréchal Soult, qui ne faisait en cela qu'exécuter ceux que l'empereur Napoléon lui avait donnés, des relais de poste avaient été préparés sur toute la route que le monarque du nord devait parcourir. Défense était faite de rien recevoir. À chaque relais se trouvaient des escortes de dragons ou de cavalerie légère qui rendaient les honneurs militaires au czar, lorsqu'il venait à passer.
Après avoir dîné avec les généraux et les colonels de la division Nansouty, l'empereur de Russie remonta dans sa voiture qui était une calèche à deux places, et fit asseoir à côté de lui le duc de Montebello qui a raconté depuis de combien de marques d'estime et de bonté le czar l'avait comblé pendant le voyage, arrangeant le manteau du maréchal sur les épaules de celui-ci pendant son sommeil.
Sa majesté impériale russe, arrivée à Weimar, le 26 au soir, continua le lendemain sa route sur Erfurt, escortée par le maréchal Soult, son état-major et les officiers supérieurs de la division Nansouty qui ne l'avaient point quittée depuis Bromberg. Ce fut à une lieue et demie d'Erfurt qu'Alexandre trouva Napoléon, qui venait au devant de lui à cheval.
Dès l'instant où le czar aperçut l'empereur, il descendit de voiture et s'avança vers Sa Majesté, qui de son côté avait mis pied à terre. Ils s'embrassèrent avec l'affection de deux amis de collége qui se reverraient après une longue absence, puis ils montèrent à cheval tous deux, ainsi que le grand duc Constantin, et passant au galop devant les régimens qui leur présentaient les armes, ils entrèrent dans la ville, tandis que les troupes et une immense population accourue de vingt lieues à la ronde faisait retentir l'air de leurs acclamations. L'empereur de Russie portait, en entrant à Erfurt, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, et l'empereur des Français, celle de Saint-André de Russie. Les deux souverains continuèrent à se donner cette marque mutuelle de déférence pendant leur séjour. On remarqua aussi que dans son palais l'empereur donnait toujours la droite à Alexandre. Le soir de l'arrivée de ce souverain, ce fut lui qui, sur l'invitation de Sa Majesté, donna le mot d'ordre de la place au grand-maréchal. Il fut donné ensuite alternativement par les deux souverains.
Ils allèrent d'abord au palais de Russie, où ils restèrent une heure. Ensuite Alexandre vint rendre visite à l'empereur, qui le reçut au bas de l'escalier, et le reconduisit, lorsqu'il se retira, jusqu'à la porte d'entrée de la salle des gardes. À six heures, les deux souverains dînèrent chez Sa Majesté; il en fut de même tous les jours. À neuf heures, l'empereur ramena l'empereur de Russie à son palais; ils eurent alors un entretien tête à tête qui dura plus d'une heure. Ce soir-là toute la ville fut illuminée.
Le lendemain de son arrivée, l'empereur reçut à son lever les officiers de la maison du czar, et il leur accorda les grandes entrées pour toute la durée du séjour. L'empereur Alexandre fit de même à l'égard des officiers français[66].
Les deux souverains se témoignaient l'amitié la plus sincère et la confiance la plus intime. L'empereur Alexandre venait presque tous les matins chez Sa Majesté, et entrait dans sa chambre à coucher, où il causait familièrement avec elle. Un jour il examina le nécessaire de l'empereur, meuble en vermeil, qui avait coûté six mille francs, très-bien disposé, et ciselé par l'orfèvre Biennais, et le trouva de son goût. Aussitôt qu'il fut sorti, l'empereur m'ordonna de prendre un nécessaire pareil, que l'on venait de recevoir de Paris, et de le porter au palais du czar.
Une autre fois, l'empereur Alexandre ayant remarqué l'élégance et la solidité du lit en fer de Sa Majesté, le lendemain même, d'après l'ordre de Napoléon, et par mes soins, un lit semblable, garni de tout ce qui était nécessaire, fut monté dans la chambre de l'empereur de Russie, qui fut enchanté de cette galanterie, et qui, deux jours après, pour me témoigner sa satisfaction, chargea M. de Rémusat de me remettre en son nom deux riches bagues en diamans.
Le czar refit un jour sa toilette chez l'empereur, dans sa chambre, et là j'aidai le monarque à se rhabiller. Je pris dans le linge de l'empereur une cravate blanche et un mouchoir de batiste, que je lui donnai. Il me fit beaucoup de remerciemens; c'était un prince extrêmement doux, bon, aimable, et d'une politesse extrême.
Il y avait échange de présens entre les illustres souverains. Alexandre fit don à l'empereur de trois superbes pelisses en martre-zibeline. L'empereur en donna une à la princesse Pauline, sa sœur, et une autre à madame la princesse de Ponte-Corvo. Quant à la troisième, il la fit couvrir en velours vert et garnir de brandebourgs en or. C'est cette pelisse qu'il a constamment portée en Russie. L'histoire de celle que j'avais portée de sa part à la princesse Pauline est assez curieuse pour que je la rapporte ici, quoiqu'elle ait été déjà racontée ailleurs.
La princesse Pauline avait témoigné beaucoup de joie en recevant le présent de l'empereur, et elle se plaisait à faire admirer sa pelisse aux personnes de sa maison. Un jour qu'elle se trouvait au milieu d'un cercle de dames à qui elle faisait remarquer la finesse et la rareté de cette fourrure, survint M. de Canouville, à qui la princesse demanda son avis sur le cadeau qu'elle avait reçu de l'empereur. Le beau colonel n'en parut pas aussi émerveillé qu'elle s'y attendait, et elle en fut piquée. «Comment, Monsieur, vous ne trouvez pas cela délicieux?—Mais... non, Madame.—En vérité! oh bien, pour vous punir, je veux que vous gardiez cette pelisse, je vous la donne, et j'exige que vous la portiez; je le veux, entendez-vous? Il est probable qu'il y avait eu récemment quelque brouillerie entre son altesse impériale et son protégé, et que la princesse s'était hâtée de saisir la première occasion de rétablir la paix. Quoi qu'il en soit, M. de Canouville se fit un peu prier, pour la forme, et la riche fourrure fut portée chez lui.
Peu de jours après, l'empereur passant une revue sur la place du Carrousel, M. de Canouville y parut, monté sur un cheval ombrageux, et qu'il avait assez de peine à calmer. Cela causa quelque désordre, et attira l'attention de Sa Majesté, qui, en jetant les yeux sur M. de Canouville, reconnut que la pelisse qu'elle avait offerte à sa sœur avait été métamorphosée en dolman de hussard. L'empereur eut grande peine à maîtriser sa colère: «Monsieur de Canouville, s'écria-t-il d'une voix tonnante, votre cheval est jeune, il a le sang trop chaud; vous irez le rafraîchir en Russie.» Trois jours après, M. de Canouville avait quitté Paris.
CHAPITRE VI.
Bienveillance du czar envers les acteurs français.—Parties fines.—Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc Constantin.—Farces d'écoliers.—Singulière commande du prince Constantin.—Les souvenirs au théâtre d'Erfurt.—Surdité du czar, attention de l'empereur.—Cinna, Œdipe.—Allusion saisie par le czar.—Alarme nocturne.—Terreur de Constant.—Cauchemar de Napoléon.—Un ours mangeant le cœur de l'empereur.—Singulière coïncidence.—Partie de chasse.—Suite des deux empereurs.—Massacre de gibier.—Début du czar à la chasse.—Bal ouvert par le czar.—Étonnement des seigneurs moscovites.—Déjeuner sur le mont Napoléon.—Visite du champ de bataille d'Iéna.—Habitans d'Iéna et propriétaires indemnisés par l'empereur.—Don de 100,000 écus fait par l'empereur aux victimes de la bataille d'Iéna.—Leçon de stratégie donnée par Napoléon à ses alliés.—Représentation du maréchal Berthier.—Réponse de l'empereur.—Conversation entre l'empereur et les souverains alliés.—Érudition de l'empereur.—Décorations et présens distribués par les deux empereurs.—Fin de l'entrevue d'Erfurt.—Séparation.
L'empereur Alexandre ne cessait de témoigner aux acteurs sa satisfaction par des cadeaux et des complimens, et quant aux actrices, j'ai dit plus haut jusqu'où il serait allé avec l'une d'elles, si l'empereur Napoléon ne l'en eût détourné. Le grand-duc Constantin faisait tous les jours avec le prince Murat, et d'autres personnages distingués, des parties de plaisir où rien n'était épargné, et dont quelques-unes de ces dames faisaient les honneurs. Aussi que de fourrures et de diamans elles rapportèrent d'Erfurt! Les deux empereurs n'ignoraient pas ce qui se passait, et ils s'en amusaient beaucoup. C'était le sujet favori des conversations du lever. C'était principalement le roi Jérôme que le grand-duc Constantin avait pris en affection. De son côté le roi poussait sa familiarité avec le grand-duc jusqu'à le tutoyer, et voulait qu'il en fît autant. «Est-ce, lui dit-il un jour, parce que je suis roi que tu parais craindre de me tutoyer? Allons donc, entre camarades faut-il se gêner?» Ils faisaient ensemble de vraies farces d'écoliers, jusqu'à courir les rues la nuit en sonnant et frappant à toutes les portes, enchantés quand ils avaient fait lever quelques honnêtes bourgeois. Au moment du départ de l'empereur, le roi Jérôme dit au grand-duc: «Voyons, dis-moi ce que tu veux que je t'envoie de Paris?—Ma foi, rien, reprit le grand-duc; ton frère m'a fait présent d'une magnifique épée: je suis content, et ne désire rien de plus.—Mais encore une fois, je veux t'envoyer quelque chose; dis-moi ce qui te ferait plaisir.—Eh bien, envoie-moi six demoiselles du Palais-Royal».
Le spectacle à Erfurt devait commencer à sept heures; mais les deux empereurs, qui y venaient toujours ensemble, n'arrivaient jamais avant sept heures et demie. À leur entrée, tout le parterre de rois se levait pour leur faire honneur, et la première pièce commençait aussitôt.
À la représentation de Cinna, l'empereur crut remarquer que le czar, placé à côté de lui, dans une loge située en face de la scène, au premier rang, n'entendait pas très-bien, à cause de la faiblesse de son ouïe. En conséquence, il donna des ordres à M. le comte de Rémusat, premier chambellan, pour qu'une estrade fut élevée sur l'emplacement de l'orchestre. On y plaça deux fauteuils pour Alexandre et Napoléon; à droite et à gauche, des chaises garnies pour le roi de Saxe et les autres souverains de la confédération. Les princesses allèrent occuper la loge abandonnée par leurs majestés. Par ces dispositions, les deux empereurs se trouvaient tellement en évidence, qu'il leur était impossible de faire un mouvement qui ne fût point aperçu de tout le monde. Le 3 octobre, on donna Œdipe; tous les souverains, comme disait l'empereur, assistaient à cette représentation. Au moment où l'acteur prononça ce vers de la première scène:
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux;
le czar se leva et tendit la main avec grâce à l'empereur. Aussitôt des applaudissemens que la présence des souverains ne put contenir s'élevèrent de tous les points de la salle.
Le soir de ce même jour, je couchai l'empereur comme à l'ordinaire. Toutes les portes qui donnaient dans sa chambre à coucher étaient soigneusement fermées, ainsi que les volets et les croisées. On ne pouvait donc entrer chez Sa Majesté que par le salon où je couchais avec Roustan. Un factionnaire était placé au bas de l'escalier. Toutes les nuits je m'endormais fort tranquille, sûr qu'il était impossible qu'on arrivât jusqu'à Napoléon sans me réveiller. Cette nuit-là, vers deux heures du matin, comme j'étais le plus profondément endormi, un bruit étrange me réveilla en sursaut. Je me frottai les yeux, j'écoutai avec la plus grande attention, et n'entendant absolument rien, je pris ce bruit pour l'effet d'un rêve, et je me disposais à me rendormir, quand mon oreille fut frappée de cris sourds et plaintifs, semblables à ceux que pourrait pousser un homme que l'on étrangle. À deux reprises je les entendis. J'étais sur mon séant, immobile, les cheveux dressés, et les membres inondés d'une sueur froide. Tout à coup je crois qu'on assassine l'empereur, je me jette à bas de mon lit, j'éveille Roustan..... Les cris recommencent avec une force effrayante. Alors, j'ouvre la porte avec toutes les précautions que mon trouble me permettait de prendre, et j'entre dans la chambre à coucher. J'y jette à la hâte un coup d'œil, et j'acquiers la preuve que personne n'était entré. En avançant vers le lit, j'aperçois Sa Majesté étendue en travers, dans une posture convulsive, ses draps et sa couverture jetés loin d'elle, et toute sa personne dans un état effrayant de crispation nerveuse. Sa bouche ouverte laissait échapper des sons inarticulés, sa poitrine paraissait fortement oppressée, et elle avait une de ses mains appuyée, toute fermée, sur le creux de l'estomac. J'eus peur en la regardant. Je l'appelle, elle ne répond pas; je l'appelle encore une fois, deux fois... même, silence. Enfin, je pris le parti de la pousser doucement. À cette secousse, l'empereur s'éveilla en poussant un grand cri, et en disant: «Qu'est-ce? qu'est-ce?» Puis il se mit sur son séant, en ouvrant de grands yeux. Je me dépêchai de lui dire que, le voyant tourmenté par un cauchemar horrible, je m'étais permis de le réveiller. «Et vous avez bien fait, mon cher Constant, interrompit Sa Majesté. Ah! mon ami, quel rêve affreux! un ours m'ouvrait la poitrine et me dévorait le cœur!» Là-dessus l'empereur se leva, et, pendant que je raccommodais son lit, il se promena dans la chambre. Il fut obligé de changer de chemise, car la sienne était toute trempée de sueur. Enfin il se recoucha.
Le lendemain, à son réveil, il m'apprit qu'il avait eu toutes les peines du monde à se rendormir, tant était vive et terrible l'impression qu'il avait éprouvée. Le souvenir de ce rêve le poursuivit très-long-temps. Il en parlait très-souvent, et chaque fois il cherchait à en tirer des inductions différentes, à faire des rapprochemens de circonstances. Quant à moi, je l'avoue, j'ai été frappé de la coïncidence du compliment d'Alexandre au spectacle et de ce cauchemar épouvantable, d'autant plus qu'il s'en fallait de beaucoup que l'empereur fût sujet à des incommodités nocturnes de ce genre. J'ignore si Sa Majesté a raconté son rêve à l'empereur de Russie.
Le 6 octobre, leurs majestés se rendirent à une partie de chasse que le grand-duc de Weimar leur avait préparée dans la forêt d'Ettersbourg. L'empereur partit d'Erfurt à midi, avec l'empereur de Russie, dans le même carrosse. Ils arrivèrent à une heure dans la forêt, et trouvèrent pour les recevoir un pavillon de chasse qui avait été construit exprès, et décoré avec beaucoup de soin. Ce pavillon était divisé en trois pièces séparées entre elles par des colonnes à jour. Celle du milieu, plus élevée que les autres, formait un joli salon, disposé et meublé pour les deux empereurs. Autour du pavillon étaient placés de nombreux orchestres qui jouaient des fanfares auxquelles se mêlaient les acclamations d'une foule immense attirée par le désir de voir l'empereur.
Les deux souverains furent reçus à leur descente de voiture par le grand-duc de Weimar et son fils, le prince héréditaire Charles-Frédéric. Le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le prince Guillaume de Prusse, les princes de Mecklembourg, le prince primat et le duc d'Oldembourg les attendaient à l'entrée du salon.
L'empereur avait à sa suite le prince de Neufchâtel, le prince de Bénévent; le grand-maréchal du palais, duc de Frioul; le général Caulaincourt, duc de Vicence; le duc de Rovigo; le général Lauriston, aide-de-camp de Sa Majesté; le général Nansouty, premier écuyer; le chambellan Eugène de Montesquiou; le comte de Beausset, préfet du palais, et M. Cavaletti.
L'empereur de Russie avait avec lui le grand-duc Constantin, le comte de Tolstoï, grand-maréchal, et le comte Oggeroski, aide-de-camp de Sa Majesté.
La chasse dura près de deux heures, pendant lesquelles environ soixante cerfs et chevreuils furent tués. L'espace que ces pauvres animaux avaient à parcourir était fermé par des toiles, de sorte que les monarques pouvaient les tirer à plaisir, sans se déranger, assis aux croisées du pavillon. Je n'ai jamais rien trouvé en ma vie de plus absurde que ces sortes de chasses qui donnent pourtant à ceux qui les font la réputation de tireurs habiles. La grande adresse, en effet, que de tuer un animal que des piqueurs vont, pour ainsi dire, prendre par les oreilles, pour le placer en face du coup de fusil!
L'empereur de Russie avait la vue très-faible, et cette infirmité l'avait toujours détourné d'un amusement qu'il aurait aimé peut-être sans cela. Ce jour-là, pourtant, il eut envie d'essayer; il en témoigna le désir, et tout aussitôt le duc de Montebello lui présenta un fusil. M. de Beauterne eut l'honneur de donner à l'empereur une première leçon; un cerf fut poussé de manière à passer à huit pas environ d'Alexandre, qui le jeta à bas du premier coup.
Après la chasse, leurs majestés se rendirent au palais de Weimar; la duchesse régnante les reçut à la descente de leur voiture, suivie de toute sa cour. L'empereur salua affectueusement la duchesse, se souvenant de l'avoir vue deux ans auparavant dans une circonstance bien différente, et dont j'ai parlé dans son temps. Le duc de Weimar avait fait demander au grand-maréchal, duc de Frioul, des cuisiniers français, pour préparer le dîner de l'empereur; mais Sa Majesté préféra manger à l'allemande.
Leurs majestés admirent à dîner avec elles le duc et la duchesse de Weimar, la reine de Westphalie, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le grand-duc Constantin, le prince Guillaume de Prusse, le prince primat, le prince de Neufchâtel, le prince de Talleyrand, le duc d'Oldembourg, le prince héréditaire de Weimar et le prince de Mecklembourg-Schwerin.
Après le dîner, il y eut spectacle et bal, spectacle au théâtre de la ville, où les comédiens ordinaires de Sa Majesté jouèrent la Mort de César; et bal au palais ducal. Ce fut l'empereur Alexandre qui l'ouvrit avec la reine de Westphalie, au grand étonnement de tout le monde; car on savait que ce monarque n'avait jamais dansé depuis son avénement au trône, réserve que les vieillards de la cour de Russie trouvaient fort louable, pensant qu'un souverain est trop haut placé pour partager les goûts, et se plaire dans les amusemens du commun des hommes. Au reste, il n'y avait pas au bal du duc de Weimar de quoi les scandaliser: on n'y dansait pas, mais on se promenait deux à deux, tandis que l'orchestre jouait des marches.
Le lendemain matin, leurs majestés montèrent en voiture pour se rendre sur le mont Napoléon, près d'Iéna. Un déjeuner splendide les attendait sous une tente que le duc de Weimar avait fait dresser sur le lieu même où se trouvait le bivouac de l'empereur, le jour de la bataille d'Iéna. Après déjeuner, les deux empereurs montèrent à un pavillon en charpente qu'on avait construit sur le mont Napoléon. Ce pavillon était fort grand; on l'avait décoré des plans de la bataille. Une députation de la ville et de l'université d'Iéna s'y rendit, et fut reçue par leurs majestés. L'empereur entra, avec les députés, dans de grands détails relativement à leur ville, à ses ressources, aux mœurs et au caractère de ses habitans; il les interrogea sur la valeur approximative des dommages qu'avait pu causer aux gens d'Iéna l'hôpital militaire qui était demeuré si long-temps en permanence au milieu d'eux; il voulut savoir les noms de ceux qui avaient le plus souffert de l'incendie et de la guerre, et donna ordre que des gratifications leur fussent distribuées. Les petits propriétaires devaient être entièrement indemnisés. Sa Majesté s'informa avec intérêt de l'état du culte catholique, et promit de doter à perpétuité le presbytère. Elle accorda trois cent mille francs pour les premiers besoins, et promit de donner plus encore.
Après avoir visité à cheval les positions que les deux armées avaient tenues la veille et le jour de la bataille d'Iéna, ainsi que la plaine d'Aspolda, dans laquelle le duc avait fait préparer une chasse au tir, les deux empereurs retournèrent à Erfurt, où ils arrivèrent à cinq heures du soir, presque en même temps que le grand-duc héréditaire de Bade, et la princesse Stéphanie.
Pendant toute la durée de l'excursion des souverains sur le champ de bataille, l'empereur avait donné avec une complaisance extrême au jeune czar, des explications, que celui-ci, de son côté, écoutait avec une extrême curiosité. Sa Majesté semblait prendre plaisir à développer devant son auguste allié, et en présence des souverains dont les deux empereurs étaient entourés, d'abord le plan qu'il avait combiné et suivi à Iéna, ensuite les divers plans de ses autres campagnes, les manœuvres qu'il jugeait les meilleures, sa tactique habituelle, et enfin ses idées sur l'art de la guerre. L'empereur fit ainsi tout seul, durant quelques heures, les frais de la conversation, et son auditoire de rois lui prêtait autant d'attention que des écoliers avides de s'instruire en montrent aux leçons de leur maître.
Lorsque Sa Majesté rentra dans son appartement, j'entendis le maréchal Berthier qui lui disait: «Sire, ne craignez-vous pas que les souverains ne profitent un jour contre vous de tout ce que vous venez de leur apprendre? Votre Majesté semblait tout à l'heure avoir oublié ce qu'elle nous dit quelquefois, qu'il faut agir avec nos alliés comme s'ils devaient plus tard devenir nos ennemis.—Berthier, répondit l'empereur en souriant, voilà de votre part une observation courageuse, et je vous en remercie; je crois, Dieu me pardonne! que je vous ai fait l'effet d'un étourdi. Vous pensez donc,» poursuivit Sa Majesté en saisissant fortement une des oreilles du prince de Neufchâtel, «que j'ai fait la sottise de leur donner des verges pour qu'ils reviennent nous en fouetter? Soyez tranquille, je ne leur dis pas tout.»
La table de l'empereur à Erfurt était de forme semi-elliptique. Sur le haut bout, et par conséquent à la partie arrondie de cette table se plaçaient leurs majestés; à droite et à gauche, les souverains de la confédération selon leur rang. Le côté qui faisait face au couvert de leurs majestés était toujours vide. Là, se tenait debout le préfet du palais, M. de Beausset, qui raconte dans ses mémoires qu'un jour il entendit la conversation suivante:
«Ce jour (le 7 octobre), il fut question de la bulle d'Or, qui, jusqu'à l'établissement de la confédération du Rhin, avait servi de constitution et de règlement pour l'élection des empereurs, le nombre et la qualité des électeurs, etc. Le prince primat entra dans quelques détails sur cette bulle d'Or, qu'il disait avoir été faite en 1409. L'empereur Napoléon lui fit observer que la date qu'il assignait à la bulle d'Or n'était pas exacte, et qu'elle fut proclamée en 1336, sous le règne de l'empereur Charles IV. «C'est vrai, Sire, répondit le prince primat, je me trompais; mais comment se fait-il que Votre Majesté sache si bien ces choses-là?—Quand j'étais simple lieutenant en second d'artillerie, dit Napoléon....» À ce début, il y eut, de la part des augustes convives, un mouvement d'intérêt très-marqué. Il reprit en souriant.... «Quand j'avais l'honneur d'être simple lieutenant en second d'artillerie, je restai trois années en garnison à Valence. J'aimais peu le monde, et vivais très-retiré. Un heureux hasard m'avait logé près d'un libraire instruit et des plus complaisans.... J'ai lu et relu sa bibliothèque pendant ces trois années de garnison, et n'ai rien oublié, même des matières qui n'avaient aucun rapport avec mon état. La nature d'ailleurs m'a doué de la mémoire des chiffres; il m'arrive très-souvent, avec mes ministres, de leur citer le détail et l'ensemble numérique de leurs comptes les plus anciens.»
Quelques jours avant son départ d'Erfurt, l'empereur donna la croix de la Légion-d'Honneur à M. de Bigi, commandant d'armes de la place, à M. Vegel, bourguemestre d'Iéna; à MM. Wieland et Goëthe; à M. Starlk, médecin-major à Iéna. Il donna au général comte de Tolstoï, ambassadeur de Russie, rappelé de ce poste par son souverain, pour être employé dans l'armée, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, à M. le doyen Meimung, qui deux fois avait dit la messe au palais, une bague de brillans avec le chiffre N couronné, et cent napoléons pour les deux prêtres qui l'avaient assisté; enfin au grand-maréchal du palais, comte de Tolstoï, les belles tapisseries des Gobebelins, les tapis de la Savonnerie et les porcelaines de Sèvres, que l'on avait fait venir de Paris pour meubler le palais d'Erfurt. Les ministres, grands officiers et officiers de la suite d'Alexandre, reçurent de Sa Majesté de magnifiques présens. L'empereur Alexandre en fit de même à l'égard des personnes attachées à Sa Majesté. Il donna au duc de Vicence le grand-cordon de Saint-André, et la plaque du même ordre en diamans, aux princes de Bénévent et de Neufchâtel.
Charmé du talent des comédiens français, et principalement de Talma, l'empereur Alexandre lui fit remettre de fort beaux présens, ainsi qu'à tous ses camarades; il fit complimenter les actrices, et le directeur, M. Dazincourt, qu'il n'oublia pas dans ses largesses.
Cette entrevue d'Erfurt, si éblouissante d'illustrations, de richesse et de luxe, se termina le 14 octobre. Tous les grands personnages qu'elle avait attirés partirent du 8 au 14 octobre[67].
Le jour de son départ, l'empereur donna audience après son lever à M. le baron de Vincent, envoyé extraordinaire d'Autriche, et lui remit une lettre pour son souverain. À onze heures, l'empereur de Russie vint chez Sa Majesté, qui le reçut et le reconduisit en grande cérémonie. Bientôt après Sa Majesté se rendit au palais de Russie, accompagné de toute sa cour. Après de mutuels complimens, les deux souverains montèrent en voiture et ne se quittèrent qu'à l'endroit où ils s'étaient rencontrés à l'arrivée, sur la route de Weimar. Là, ils s'embrassèrent affectueusement et se séparèrent. Le 18 octobre à 9 heures et demie du soir, l'empereur était à Saint-Cloud, après avoir fait toute la route incognito.
CHAPITRE VII.
Retour à Saint-Cloud.—Départ pour Bayonne.—Terreurs de l'impératrice Joséphine.—Adieux.—Sachet mystérieux porté en campagne par Napoléon.—Tristesse de Constant.—Pressentiment.—Arrivée à Vittoria.—Prise de Burgos.—Bivouac des grenadiers de la vieille garde.—En marche sur Madrid.—Passage du col de Somo-Sierra.—Arrivée devant Madrid.—L'empereur chez la mère du duc de l'Infantado.—Prise de Madrid.—Respect des Espagnols pour la royauté.—Le marquis de Saint-Simon condamné à mort et grâcié par l'empereur.—Rentrée du roi de Joseph dans Madrid.—Aventure d'une belle actrice espagnole.—Horreur de Napoléon pour les parfums.—Tête-à-tête amoureux.—Migraine subite.—La jeune actrice brusquement congédiée par l'empereur.—Misère des soldats.—L'abbesse du couvent de Tordesillas.—Arrivée à Valladolid.—Assassinats commis par des moines dominicains.—Hubert, valet de chambre de l'empereur, attaqué par des moines.—Les moines forcés de comparaître devant l'empereur.—Grande colère.—Querelle faite à Constant par le grand-maréchal Duroc.—Chagrin de Constant.—Bonté et justice de l'empereur.—Réconciliation.—Bienveillance du grand-maréchal Duroc pour Constant.—Maladie de Constant à Valladolid.—La fièvre brusquée avec succès.—Retour à Paris.—Disgrâce de M. le prince de Talleyrand.
Majesté ne resta que dix jours à Saint-Cloud; sur ces dix jours elle en passa deux ou trois à Paris pour l'ouverture de la session du corps législatif, et le 29 à midi, on se mit en route une seconde fois pour Bayonne.
L'impératrice qui, à son grand chagrin, ne devait point accompagner Sa Majesté, me fit appeler le matin du départ et me renouvela avec l'accent de la plus touchante sollicitude, les recommandations qu'elle avait coutume de me faire à chaque voyage de l'empereur. Le caractère espagnol l'effrayait et lui faisait craindre pour les jours de son époux.
Les adieux furent pénibles et douloureux. L'impératrice voulait partir; l'empereur eut toutes les peines du monde à la rassurer et à lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas le suivre. Au moment de partir, Sa Majesté rentra un instant dans son cabinet de toilette et me dit de lui déboutonner son habit et son gilet. J'obéis, et je vis l'empereur se passer autour du col, entre le gilet et la chemise, un ruban de taffetas noir, au bout duquel était suspendu une sorte de petit sachet, gros comme une grosse noisette, et recouvert de taffetas noir. J'ignorais alors ce que contenait ce sachet, que depuis Sa Majesté porta dans toutes ses campagnes. Quand elle revenait à Paris, elle me le donnait à garder. Ce sachet sentait fort bon; sous l'enveloppe de soie, était une autre enveloppe en peau. J'aurai plus tard une triste occasion de dire à quelle fin l'empereur portait sur lui ce sachet.
Je partis, le cœur serré. Les recommandations de Sa Majesté l'impératrice, des craintes que je ne cherchais point à me dissimuler, et la fatigue de ces voyages réitérés, contribuaient à me donner de la tristesse. Il y en avait, au reste, sur presque tous les visages de la maison impériale. Les officiers se disaient que les guerres du nord étaient une bagatelle en comparaison de celle qu'on allait faire en Espagne.
Nous arrivâmes le 3 novembre au château de Marrac. Quatre jours après nous étions à Vittoria, au milieu de l'armée française. L'empereur y trouva son frère et quelques grands d'Espagne qui n'avaient point encore déserté sa cause.
L'arrivée de Sa Majesté électrisa les troupes, et même une partie, bien faible à la vérité, de l'enthousiasme qu'elles témoignaient pénétra dans le cœur du roi, qui reprit quelque courage.
On se mit en route presque aussitôt pour aller s'établir provisoirement à Burgos, qui fut emporté de vive force et pillé même pendant quelques heures, parce que les habitans l'avaient abandonné en laissant à sa garnison le soin d'arrêter les Français le plus long-temps possible.
L'empereur logea au palais de l'archevêché, superbe bâtiment construit sur une grande place où bivouaquèrent les grenadiers de la garde impériale. C'était chose curieuse à voir que ce bivouac. Des chaudières immenses qu'on avait trouvées dans les couvens, étaient suspendues, pleines de mouton, de volaille, de lapins, etc., au dessus d'un feu qu'alimentaient des meubles, des guitares, des mandolines; et les grenadiers, la pipe à la bouche, gravement assis dans des fauteuils de bois doré, garnis de damas cramoisi, surveillaient avec attention leur cuisine, et se communiquaient leurs conjectures sur la campagne qui venait de s'ouvrir.
L'empereur resta dix ou douze jours à Burgos, et donna ensuite l'ordre de marcher sur Madrid. On pouvait y aller par Valladolid, la route était même plus belle et plus sûre de ce côté: mais l'empereur voulut enlever le Col de Somo-Sierra, position imposante fortifiée par la nature et qu'on avait toujours regardée comme imprenable. Cette position, située entre deux montagnes à pic, défendait la capitale; elle était gardée par douze mille insurgés et douze pièces de canon placées de manière à faire autant de mal que trente ou quarante partout ailleurs. Certes, il y avait bien de quoi arrêter l'armée la plus formidable; mais qui pouvait alors opposer quelque obstacle à la marche de l'empereur?
On arriva le 29 novembre au soir, à trois lieues de ce formidable défilé, dans un village appelé Basaguillas. Il faisait grand froid; pourtant l'empereur ne se coucha point; il passa la nuit à écrire dans sa tente, enveloppé de la pelisse qui lui avait été donnée par l'empereur Alexandre. Vers trois heures du matin, il vint se chauffer au feu du bivouac où je m'étais assis, ne pouvant supporter le froid et l'humidité d'une salle basse qu'on m'avait assignée pour logement, et dans laquelle je n'avais pour me coucher que quelques poignées de paille remplie d'ordures.
À huit heures du matin la position fut attaquée et enlevée. Le lendemain, nous arrivâmes devant Madrid.
L'empereur établit son quartier général au château de Champ-Martin, maison de plaisance à un quart de lieue de la ville, et qui appartenait à la mère du duc de l'Infantado: l'armée campa autour de cette maison. La propriétaire vint toute en larmes, le lendemain de notre arrivée, demander à Sa Majesté la révocation du décret fatal qui mettait son fils hors la loi; l'empereur fit tout ce qu'il put pour la rassurer, mais il ne put lui rien promettre, la mesure étant générale.
On eut quelque peine à s'emparer de la ville, d'abord parce que Sa Majesté recommanda la plus grande modération dans les attaques, ne voulant pas, disait-elle, rendre à son frère une ville brûlée; en second lieu parce que le grand-duc de Berg avait, pendant son séjour à Madrid, fait fortifier le palais du Retiro, et que les Espagnols insurgés s'y étaient établis et le défendaient avec courage. La ville n'était point autrement garantie, car elle n'avait qu'un mur d'enceinte à peu près semblable à celui de Paris. Au bout de trois jours, elle fut prise; mais l'empereur n'y voulut point entrer, il résida toujours à Champ-Martin, un jour excepté, qu'il vint incognito et déguisé visiter le palais du roi et les principaux quartiers.
Une chose extraordinaire, c'est le respect qu'en tout temps les Espagnols ont montré pour tout ce qui est propriété d'un roi, qu'ils le regardent comme légitime ou non. Quand le roi Joseph quitta Madrid, le palais fut fermé, et le gouvernement alla s'établir dans un assez beau bâtiment qui avait servi aux postes. Dès lors personne n'entra plus dans le palais que les domestiques chargés de le nettoyer de temps en temps; pas un meuble, pas un livre ne furent déplacés. Le portrait de Napoléon au mont Saint-Bernard, chef-d'œuvre de David, resta accroché dans le grand salon de réception, et celui de la reine en face, absolument comme le roi les avait fait placer. Les caves mêmes furent religieusement respectées. Les appartemens du roi Charles étaient également demeurés intacts; pas une des montres de son immense collection n'avait été touchée.
Un acte de clémence de Sa Majesté envers le marquis de Saint-Simon, grand d'Espagne, signala d'une manière bien touchante l'entrée des troupes françaises dans Madrid. Le marquis de Saint-Simon, émigré français, était au service d'Espagne depuis l'émigration; il avait le commandement d'une partie de la capitale, et le poste qu'il défendait faisait précisément face à celui que l'empereur occupait aux portes de Madrid; il résista long-temps après que tous les autres chefs se furent rendus. L'empereur impatienté d'entendre toujours tirer de ce côté, donna l'ordre d'une charge vigoureuse dans laquelle le marquis fut fait prisonnier. Dans sa mauvaise humeur, l'empereur le renvoya devant une commission militaire, qui le condamna à être fusillé. L'arrêt allait recevoir son exécution, quand mademoiselle de Saint-Simon, jeune personne charmante, vint se jeter aux genoux de Sa Majesté, qui lui accorda aussitôt la grâce de son père.
Le roi fit immédiatement sa rentrée dans la capitale; avec lui revinrent les hautes familles de Madrid que les troubles avaient éloignées du foyer de l'insurrection, et bientôt recommencèrent les bals, les fêtes, les festins, les spectacles.
Au grand théâtre était alors une fort jolie personne, de quinze à seize ans tout au plus, aux cheveux noirs, à l'œil plein de feu et d'une fraîcheur ravissante. Elle avait su, on le disait du moins, préserver sa vertu des dangers auxquels sa profession d'actrice l'exposait; elle avait une belle âme, un bon cœur, une vivacité d'expressions singulière: elle avait tout enfin, elle était adorable.... Voilà ce que dit un jour à Sa Majesté, M. de B...., qui était allé au théâtre la veille, et qui en était revenu tout émerveillé. M. de B.... ajouta que cette jeune fille n'avait plus ni père ni mère; qu'elle vivait chez une vieille tante; que cette tante, aussi avare que dépravée, la surveillait avec un soin particulier, affectant pour elle un attachement très-vif, faisant partout l'éloge des charmes et des qualités de sa chère enfant, dans l'espérance qu'elle nourrissait de fonder bientôt sa fortune sur la libéralité de quelque protecteur riche et puissant.
Sur un portrait si engageant, l'empereur ayant témoigné le désir de voir cette belle actrice, M. de B.... courut chez la tante, avec laquelle il fut bientôt d'accord, et le soir la nièce était à Champ-Martin, parée d'une manière éblouissante, et parfumée de tous les parfums imaginables. J'ai déjà dit que l'empereur avait un dégoût très-prononcé pour les odeurs; aussi ne manqua-t-il pas de le témoigner quand j'introduisis dans sa chambre cette pauvre fille, qui, sans doute, avait cru faire grand plaisir à Sa Majesté en se couvrant ainsi d'essences. Mais enfin elle était si jolie, si séduisante, qu'en la regardant l'empereur sentit s'évanouir son antipathie.
Il y avait deux heures à peu près que j'étais sorti de la chambre à coucher, lorsque j'entendis sonner à casser le cordon, j'entrai bien vite et ne trouvai que la jeune personne. L'empereur était dans son cabinet de toilette, la tête appuyée sur ses mains. «Constant, s'écria-t-il en me voyant, emmenez-moi cette petite! Elle me fera mourir avec ses odeurs: cela n'est pas supportable. Ouvrez toutes les fenêtres, les portes... mais surtout emmenez-la! dépêchez-vous.»
Il était bien tard pour renvoyer ainsi une femme. Mais enfin l'ordre n'admettait point de réplique... J'allai donc faire part à la pauvre petite des intentions de Sa Majesté... Elle ne me comprit pas d'abord, et je fus obligé de lui répéter plusieurs fois: «Mademoiselle, Sa Majesté désire que vous vous retiriez...» Alors elle se mit à pleurer, à me conjurer de ne pas la faire sortir à une pareille heure; j'eus beau lui dire que je prendrais tous les précautions nécessaires, une voiture douce et bien fermée; elle ne mit fin à ses prières et à ses larmes et ne se consola un peu qu'à la vue d'un présent considérable dont l'empereur m'avait chargé pour elle.
En rentrant, je trouvai l'empereur encore assis dans son cabinet et se frottant les tempes avec de l'eau de Cologne; il s'appuya sur moi pour aller se recoucher.
L'empereur quitta Champ-Martin le 22 décembre, et se dirigea sur Astorga, dans l'intention d'aller au devant des Anglais, qui venaient de débarquer à la Corogne. Mais des dépêches qui lui furent remises à Astorga par un courrier venu de Paris le décidèrent à reprendre le chemin de la France. Il ordonna donc le départ pour Valladolid.
Nous trouvâmes la route depuis Benavente jusqu'à Astorga, horriblement couverte de cadavres, de chevaux tués, d'équipages d'artillerie et de voitures brisées; à chaque pas on rencontrait des détachemens de soldats avec leurs habits déchirés, sans souliers, sans armes, dans l'état le plus déplorable enfin: ces malheureux fuyaient tous vers Astorga qu'ils regardaient comme un port de salut et qui bientôt ne put les contenir tous. Il faisait un temps affreux, la neige tombait à rendre aveugle; j'étais mal portant et je souffris beaucoup pendant ce pénible trajet.
L'empereur, étant à Tordesillas, avait établi son quartier-général dans les bâtimens extérieurs du couvent de Sainte-Claire. L'abbesse de ce couvent fut présentée à Sa Majesté; elle était âgée de plus de soixante-quinze ans, et depuis l'âge de dix ans, elle n'avait pas quitté la maison. Sa conversation, spirituelle et douce, plut beaucoup à l'empereur, qui lui demanda ce qu'il pouvait faire pour elle, et lui accorda plusieurs grâces.
Nous arrivâmes à Valladolid le 6 janvier 1809. Il y régnait encore une fermentation assez forte; deux ou trois jours après notre arrivée, un officier de cavalerie fut assassiné par des moines dominicains; Hubert, l'un de nos camarades, passant le soir dans une rue écartée, trois hommes se jetèrent sur lui et le blessèrent grièvement; ils l'auraient tué sans doute, si des grenadiers de la garde n'étaient accourus à ses cris et ne l'eussent délivré. C'était encore des moines. L'empereur, violemment irrité, fit fouiller le couvent des dominicains; on trouva dans un puits le cadavre de l'officier au milieu d'un amas considérable d'ossemens, et le couvent fut aussitôt supprimé par ordre de Sa Majesté, qui voulut un moment étendre cette mesure de rigueur à tous les couvens de la ville. Il réfléchit pourtant, et se contenta d'indiquer une audience pour que tous les moines de Valadolid eussent à comparaître devant lui. Au jour fixé, ils vinrent, non pas tous, mais par députations de chaque couvent, se prosterner aux pieds de l'empereur, qui les accabla de reproches. Il les traita à plusieurs reprises d'assassins, de brigands, disant qu'ils méritaient d'être tous pendus. Ces pauvres gens écoutaient en silence et avec humilité le terrible langage du vainqueur irrité, que leur patience seule pouvait apaiser. Enfin l'empereur se calma, la réflexion lui étant sans doute venue qu'il était peu convenable d'accabler des hommes agenouillés, dont pas un ne soufflait mot; il quitta le groupe d'officiers qui l'entourait, et s'avança au milieu des moines en leur faisant signe de quitter leur posture suppliante; et ces bonnes gens en lui obéissant, prenaient les pans de son habit qu'ils baisaient, et se pressaient autour de lui avec un empressement qui ne laissait pas de donner quelques alarmes aux personnes de la suite de Sa Majesté; car, certes, s'il se fût trouvé parmi ces religieux quelque dominicain, rien n'était plus facile qu'un assassinat.
Pendant le séjour de l'empereur à Valladolid, j'eus avec le grand-maréchal une querelle dont je me souviendrai toute ma vie, et dans laquelle l'empereur intervint en montrant beaucoup de justice et de bonté pour moi. Voici le fait:
Un matin, M. le duc de Frioul me rencontre dans l'appartement de Sa Majesté, et me demande d'un ton assez brusque (car il était fort emporté) si j'avais fait préparer le service de la calèche; je lui répondis avec beaucoup de respect que ce service était toujours prêt. Trois fois le duc me fit la même question en élevant la voix davantage chaque fois, trois fois aussi je lui fis la même réponse, toujours aussi respectueusement, «Eh f....., dit-il enfin, vous ne comprenez donc pas?—Cela vient apparemment, Monseigneur, de ce que Votre Excellence s'explique mal.» Alors il me parla d'une nouvelle voiture qui venait d'arriver de Paris le même jour, ce que j'ignorais tout-à-fait. J'allais répondre à son excellence; mais sans vouloir m'écouter, voilà M. le grand-maréchal qui s'en va criant, jurant et m'apostrophant en termes auxquels je n'étais nullement accoutumé. Je le suis jusqu'à son appartement, afin d'avoir une explication; mais arrivé à sa porte, il entre seul et me la ferme brusquement au nez.
J'entrai pourtant quelques instans après, mais son excellence avait défendu à son valet de chambre de m'introduire, disant qu'elle n'avait rien à me communiquer, ni à entendre de moi. Tout cela me fut rendu en termes fort durs et fort méprisans.
Peu accoutumé à de pareilles boutades, je me rendis, tout hors de moi, dans la chambre de l'empereur. Lorsque Sa Majesté entra, j'étais encore si ému que des larmes couvraient mon visage. Sa Majesté voulut savoir ce qui m'était arrivé, et je lui racontai la querelle qui venait de m'être faite par le grand-maréchal. «Vous êtes un enfant, me dit l'empereur; calmez-vous, et faites dire au grand-maréchal que je désire lui parler.»
Son excellence ne tarda point à se rendre à l'invitation de l'empereur: ce fut moi qui l'annonçai, «Voyez, lui dit l'empereur en me montrant, voyez dans quel état vous avez mis ce pauvre garçon. Qu'avait-il donc fait pour être ainsi traité?» Le grand-maréchal s'inclina sans répondre, d'un air assez mécontent: l'empereur, continuant, lui fit observer qu'il aurait dû me donner ses ordres plus clairement, et qu'on était excusable de ne pas exécuter un ordre inintelligiblement donné. Puis se tournant vers moi, Sa Majesté me dit: «Monsieur Constant, soyez sûr que cela n'arrivera plus.»
Ce simple fait répond à bien des faux jugemens qu'on a portés sur le caractère de l'empereur. Sans doute il y avait une immense distance entre le grand-maréchal du palais et le simple valet de chambre de Sa Majesté, et pourtant le maréchal fut repris pour un tort à l'égard du valet de chambre. L'empereur mettait la plus grande impartialité dans la distribution de sa justice domestique; jamais intérieur de palais ne fut mieux gouverné que le sien, parce que chez lui réellement il n'y avait de maître que lui-même.
Le grand-maréchal me garda bien rancune pendant quelque temps; mais, comme je l'ai déjà dit, c'était un excellent homme; sa mauvaise humeur passa bientôt et si bien, qu'à Paris, à notre retour, il me chargea de tenir pour lui sur les fonts de baptême un enfant de mon beau-père, qui l'avait prié de vouloir bien en être le parrain; la marraine était l'impératrice Joséphine, qui eut la bonté de choisir ma femme pour la représenter. M. le duc de Frioul fit les choses avec autant de noblesse et de grandeur que de bonne grâce. Depuis lors, j'aime à rendre cette justice à sa mémoire, il saisit avec empressement toutes les occasions qui s'offrirent à lui de m'être utile, et de me faire oublier le chagrin que m'avait causé sa vivacité.
Je tombai malade à Valladolid d'une fièvre assez violente: c'était quelques jours avant le départ de Sa Majesté. Au jour fixé j'étais au plus fort de mon mal, et l'empereur, craignant que le voyage n'empêchât ou ne retardât au moins ma guérison, défendit de me prévenir et partit sans moi, en recommandant aux personnes qu'il laissait à Valladolid d'avoir soin de ma santé. Quand on me vit un peu tranquille, on me dit que Sa Majesté était partie; alors je ne pus me tenir, et malgré les représentations du médecin, malgré ma faiblesse, malgré tout, je me fis porter en voiture et je partis. Je fis bien, car à peine avais-je Valladolid à deux lieues derrière moi que je me sentis mieux, et la fièvre me quitta. J'arrivai à Paris cinq ou six jours après l'empereur, au moment où Sa Majesté venait de nommer M. le comte de Montesquiou grand-chambellan, en remplacement du prince de Talleyrand, que je rencontrai le jour même et qui ne me parut aucunement affecté de cette disgrâce, peut-être en était-il consolé par la dignité de vice-grand-électeur qu'on lui avait conférée en échange.
CHAPITRE VIII.
Arrivée à Paris.—Le palais de Madrid et le Louvre.—Le château de Chambord destiné au prince de Neufchâtel.—Travail continuel de l'empereur.—L'empereur difficile en musique.—Voix fausse de l'empereur et habitude de fredonner.—La Marseillaise, signal de départ.—Gaîté de l'empereur partant pour la campagne de Russie.—Crescentini et madame Grassini.—Jeu de Crescentini.—Satisfaction et générosité de l'empereur.—Maladie et mort de Dazincourt.—Ingratitude du public.—Un mot sur Dazincourt.—Séjour de l'empereur à l'Élysée.—Mariage du duc de Castiglione.—La grande-duchesse de Toscane.—Chasses à Rambouillet.—Adresse de l'empereur.—Talma.—Départ de Leurs Majestés pour Strasbourg.—L'empereur passe le Rhin.—Bataille de Ratisbonne.—L'empereur blessé.—Vives alarmes dans l'armée.—Fermeté de l'empereur.—Silence recommandé aux journaux.—Recommandation de l'empereur avant chaque bataille.—Une famille bavaroise sauvée par Constant.—Chagrin de l'empereur.—M. Pfister attaqué de folie.—Sollicitude de l'empereur.—Conspiration contre l'empereur.—Un million en diamans.—Outrage à un parlementaire.—Modération de l'empereur.—Lettre du prince de Neufchâtel à l'archiduc Maximilien.—Bombardement de Vienne.—La vie de Marie-Louise protégée par l'empereur.—Fuite de l'archiduc Maximilien et prise de Vienne.—Stupeur des Autrichiens.
L'empereur était arrivé à Paris le 23 janvier; il y passa le reste de l'hiver, à part quelques jours de voyage à Rambouillet et à Saint-Cloud.
Le jour même de son arrivée à Paris, quoiqu'il dût être bien fatigué par une course à peine interrompue depuis Valladolid, l'empereur visita les constructions du Louvre et de la rue de Rivoli. Ce qu'il avait vu du palais de Madrid l'occupait, et de nouvelles recommandations de sa part, à M. Fontaine et aux autres architectes, prouvèrent assez le désir qu'il avait de faire du Louvre le plus beau palais du monde. Sa Majesté se fit faire ensuite un rapport sur le château de Chambord, qu'elle voulait donner au prince de Neufchâtel; M. Fontaine trouva que les réparations à faire pour rendre ce domaine convenablement habitable, s'élèveraient à 1,700,000 francs; les bâtimens étaient dans un état pitoyable; on n'y avait presque pas touché depuis la mort du maréchal de Saxe.
Sa Majesté passa ces deux mois et demi de séjour en travaux de cabinet, qu'il ne quittait que rarement et toujours avec regret; ses amusemens furent, comme à l'ordinaire, le spectacle et les concerts. Il aimait la musique avec passion, surtout la musique italienne, et comme les grands amateurs, il était très-difficile. Lui-même aurait voulu chanter, s'il l'avait pu; mais il avait la voix la plus fausse qu'il fût possible d'entendre, ce qui ne l'empêchait pas de fredonner de temps en temps quelques souvenirs des morceaux qui l'avaient frappé. C'était ordinairement le matin que ces petites réminiscences le prenaient; il m'en régalait en se faisant habiller. L'air que je l'ai entendu écorcher ainsi le plus souvent était celui de la Marseillaise. L'empereur sifflait aussi quelquefois, mais légèrement. L'air de Malbrough, sifflé par Sa Majesté, était pour moi l'annonce certaine d'un prochain départ pour l'armée. Je me rappelle qu'il ne siffla jamais autant, et qu'il ne fut jamais plus gai qu'au moment de partir pour la campagne de Russie.
Les chanteurs favoris de Sa Majesté étaient Crescentini et madame Grassini. J'ai vu Crescentini débuter à Paris, par le rôle de Roméo, dans Roméo et Juliette; il était arrivé précédé par l'immense réputation de premier chanteur de l'Italie, et cette réputation, il la justifia complétement, malgré toutes les préventions qu'il avait à vaincre, car je me rappelle encore tout ce qu'on disait de lui avant ses débuts au théâtre de la cour. C'était, à entendre les soi-disant connaisseurs, un braillard sans goût, sans méthode, un faiseur de roulades absurdes, un acteur froid et sans intelligence, et mille autres choses encore. Il savait, à son entrée en scène, combien ses juges étaient peu favorablement disposés en sa faveur, cependant il ne fit pas voir le moindre embarras; sa démarche, pleine de noblesse, surprit agréablement ceux qui s'attendaient à voir, comme on le leur avait dit, un homme gauche et mal tourné; un murmure flatteur l'accueillit donc et l'électrisa de telle sorte que, dès le premier acte, il enleva tous les suffrages. Des mouvemens pleins de grâce et de dignité, une parfaite intelligence de la scène; des gestes modérés et parfaitement en rapport avec le dialogue; une physionomie sur laquelle toutes les nuances de passion se peignaient avec la plus étonnante vérité, toutes ces qualités rares et précieuses donnaient aux accens enchanteurs de cet artiste une magie dont il est impossible de se faire une idée, à moins de l'avoir entendu. À chaque scène l'intérêt qu'il inspirait devenait plus marqué; mais au troisième acte l'émotion et le ravissement des spectateurs furent portés jusqu'au délire. Dans cet acte, joué presque en entier par Crescentini, cet admirable chanteur fit passer dans l'âme de ses auditeurs tout le déchirant et le pathétique d'un amour exprimé par une mélodie délicieuse, par tout ce que la douleur et le désespoir peuvent trouver de chants sublimes. L'empereur fut ravi, et fit donner à Crescentini une gratification considérable qu'il accompagna des marques les plus flatteuses du plaisir qu'il avait éprouvé à l'entendre.
Ce jour-là, comme toutes les fois qu'ils jouèrent ensemble depuis, Crescentini fut admirablement secondé par madame Grassini, femme d'un talent supérieur, et qui possédait la voix la plus étonnante qu'on eût jamais entendue au théâtre. Elle et madame Barilli se partageaient alors les faveurs du public.
Le soir même, ou le lendemain des débuts de Crescentini, la scène française fit une perte irréparable dans la personne de Dazincourt, à peine âgé de soixante ans. La maladie dont il mourut avait commencé à son retour d'Erfurt: elle fut longue et douloureuse; et cependant le public, dont ce grand comédien avait si long-temps fait les plaisirs, ne s'informa de lui qu'alors que son mal était sans remède, et que son agonie avait commencé. Autrefois, quand une maladie tenait long-temps éloigné du théâtre un acteur estimé, (et qui plus que Dazincourt avait mérité de l'être?) le parterre avait l'habitude de témoigner ses regrets, en s'informant tous les jours de l'état du malade: à la fin de chaque représentation, l'acteur chargé d'annoncer le spectacle du lendemain donnait à l'assemblée le bulletin de la santé de son camarade. Il n'en fut pas de même pour Dazincourt, et le parterre se montra ingrat envers lui.
J'aimais et j'estimais sincèrement Dazincourt, dont j'avais fait la connaissance quelques années avant sa mort; et peu d'hommes méritaient mieux que lui et savaient mieux se concilier l'estime et l'affection. Je ne parlerai pas de son talent, qui le rendit le digne successeur de Préville, dont il était l'élève et l'ami; tous ses contemporains doivent se rappeler Figaro joué par Dazincourt; mais je parlerai de la noblesse de son caractère, de sa générosité, de son honnêteté à toute épreuve. Sa naissance et son éducation semblaient devoir l'éloigner du théâtre; ce furent les circonstances seules qui l'y jetèrent; il sut se garder des séductions de son état. Dans les coulisses, au milieu des intrigues du foyer, il resta l'homme de bon ton et de mœurs pures. Accueilli dans les meilleures sociétés, dont il faisait les délices par le piquant de ses saillies autant que par ses bonnes manières et son urbanité, il amusait sans rappeler qu'il était comédien.
À la fin de février, sa majesté l'empereur alla s'établir pour quelque temps au palais de l'Élysée.
C'est là, je crois, que fut signé le contrat de mariage d'un de ses meilleurs lieutenans, le maréchal Augereau, récemment fait duc de Castiglione, avec la fille d'un vieil officier supérieur, mademoiselle Bourlon de Chavanges; c'est là aussi que fut rendu le décret impérial qui donnait à la princesse Éliza le grand-duché de Toscane, avec le titre de grande-duchesse.
Vers le milieu de mars, l'empereur passa quelques jours à Rambouillet: il y eut de fort belles chasses, dans une desquelles Sa Majesté força elle-même et tua un cerf près de l'étang de Saint-Hubert. Il y eut aussi bal et concert, dans lequel on entendit Crescentini, mesdames Grassini, Barelli et plusieurs virtuoses célèbres, enfin Talma récita des vers.
Le 13 avril, à quatre heures du matin, sur la nouvelle que l'empereur venait de recevoir d'une nouvelle invasion de la Bavière par les Autrichiens, il partit pour Strasbourg avec l'impératrice, qu'il laissa dans cette ville; le 15, à onze heures du matin, il passa le Rhin à la tête de son armée. L'impératrice ne resta pas long-temps seule; la reine de Westphalie, la reine de Hollande et ses fils, la grande-duchesse de Bade et son époux ne tardèrent pas à la joindre.
La belle campagne de 1809 commença immédiatement. On sait comme elle fut glorieuse, et que l'un des moindres faits qui la signalèrent fut la prise de Vienne.
À celle de Ratisbonne, le 23 avril, l'empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J'étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte, et j'arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l'empereur, qui remonta sur-le-champ à cheval; plusieurs généraux l'engageaient à prendre du repos, mais il leur répondit: «Mes amis, ne faut-il pas que je voie tout?» Rien ne pourrait exprimer l'enthousiasme des soldats, en apprenant que leur chef avait été blessé, mais que sa blessure n'offrait aucun danger. «L'empereur est exposé comme nous, disaient-ils; ce n'est pas un poltron celui-là!»
Les journaux ne firent pas mention de cet événement. Avant de livrer une bataille, l'empereur recommandait toujours que dans le cas où il serait blessé, on prît toutes les mesures possibles pour en dérober la connaissance aux troupes. «Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas sur une semblable nouvelle? À ma vie se rattachent les destinées d'un grand empire. Souvenez-vous-en, Messieurs, et si je suis blessé, que personne ne le sache, si c'est possible. Si je suis tué, qu'on tâche de gagner la bataille sans moi; il sera temps de le dire après.»
Quinze jours après la prise de Ratisbonne, je précédais Sa Majesté sur la route de Vienne, et j'étais en voiture, seul avec un officier de la maison, quand tout à coup nous entendîmes des cris affreux dans une maison qui bordait la route à côté de nous. Je fais arrêter aussitôt; nous descendons, et, en entrant dans cette maison, nous voyons plusieurs soldats, des traînards, comme il y a dans toutes les armées, qui, sans s'inquiéter de l'alliance de la France avec la Bavière, se portaient aux plus horribles traitemens envers une famille bavaroise qui habitait cette maison. Une vieille grand'mère, un jeune homme, trois enfans et une jeune femme composaient cette famille. Nos habits brodés en imposèrent heureusement à ces forcenés; nous les menaçâmes de la colère de l'empereur, et nous parvînmes à les faire sortir de la maison, que nous quittâmes bientôt après nous-mêmes, comblés de remercîmens. Je parlai le soir à l'empereur de ce que j'avais fait; il m'approuva beaucoup, et dit: «J'ai beau faire, il y a toujours quelques lâches dans une armée, et ce sont ceux-là qui font le mal. Un brave et bon militaire rougirait de ces choses-là.»
J'ai eu occasion au commencement de ces Mémoires de parler d'un contrôleur de la bouche, M. Pfister, l'un des plus fidèles serviteurs de Sa Majesté, et l'un de ceux aussi pour lesquels l'empereur avait le plus d'attachement. M. Pfister l'avait suivi en Égypte; il avait couru dangers sur dangers pour lui. Le jour du combat de Landshut, qui précéda, je crois, ou suivit de près la prise de Ratisbonne, ce pauvre homme devint fou. Il sort de sa tente, court se cacher dans un bois voisin du champ de bataille, et se dépouille complétement de ses vêtemens. Au bout de quelques heures, Sa Majesté demande M. Pfister; on le cherche, on s'informe, personne ne peut dire ce qu'il est devenu. L'empereur, craignant qu'il n'eût été fait prisonnier, envoie une ordonnance aux Autrichiens pour réclamer son contrôleur de la bouche et proposer un échange. L'ordonnance revient, en disant que les Autrichiens n'avaient pas vu M. Pfister. L'empereur, vivement inquiet, ordonne de faire une battue dans les environs; et ce fut alors que l'on découvrit le pauvre malade tout nu, comme je l'ai dit, blotti derrière un arbre, et dans un état affreux, s'étant déchiré tout le corps aux épines. On le ramena. Il paraissait fort tranquille; on le crut guéri; il reprit son service; mais peu de temps après notre retour à Paris, il eut un nouvel accès. Le caractère de sa folie était excessivement obscène; il se présenta devant l'impératrice Joséphine dans un désordre et avec des gestes d'une telle indécence, qu'il fallut vraiment prendre des précautions à son égard. Il fut confié aux soins du savant docteur Esquirol, qui, malgré tout son talent, ne put opérer sa guérison. J'allais le voir souvent; il n'avait plus d'accès, mais sa cervelle était tournée; il entendait et comprenait fort bien; il n'y avait que ses réponses qui fussent d'un véritable fou. Son attachement pour l'empereur ne l'avait point quitté; il en parlait sans cesse, et se croyait toujours en fonctions auprès de lui. Un jour il me dit avec mystère qu'il voulait me confier un secret terrible, le secret d'une conspiration contre la vie de Sa Majesté. En même temps, il me remit une pétition pour Sa Majesté, avec une liasse d'une vingtaine de petits chiffons de papier, qu'il avait griffonnés lui-même, et qu'il prenait pour les pièces du complot. Une autre fois il me remit, toujours pour l'empereur, une poignée de petits cailloux, qu'il appelait des diamans d'un grand prix: «Il y en a pour plus d'un million dans ce que je vous donne là,» me dit-il. L'empereur, à qui je rendais compte de mes visites, était on ne peut plus touché de la continuelle préoccupation de cet infortuné, dont toutes les pensées, toutes les actions se rapportaient à son ancien maître. Il est mort sans jamais avoir recouvré la raison.
Le 10 mai, à neuf heures du matin, les premières lignes de défense de la capitale de l'Autriche furent attaquées et franchies par le maréchal Oudinot; les faubourgs se rendirent à discrétion. Alors le duc de Montebello s'avance sur l'esplanade à la tête de la division. Mais la garnison ayant fermé les portes, fit, du haut des remparts, une décharge effroyable, qui heureusement ne tua que très-peu de monde. Le duc de Montebello fait sommer la garnison de rendre la ville, et la réponse de l'archiduc Maximilien est qu'il défendra Vienne jusqu'au dernier soupir. Cette réponse est envoyée à l'empereur.
Après avoir tenu conseil avec ses généraux, Sa Majesté chargea le colonel Lagrange d'aller faire une nouvelle sommation à l'archiduc, et le malheureux colonel, à peine entré dans la ville, tomba sous les coups de la populace furieuse. Le général O'Reilly lui sauva la vie en le faisant enlever par ses soldats; mais l'archiduc Maximilien, pour braver davantage l'empereur, fit promener en triomphe, au milieu de la garde nationale, l'individu qui avait porté le premier coup au parlementaire français. Cet attentat, qui avait révolté une partie des Viennois eux-mêmes, ne changea point l'intention de Sa Majesté; elle voulut pousser la modération et les égards jusqu'au bout, et fit écrire à l'archiduc par le prince de Neufchâtel la lettre suivante, dont une copie m'est tombée dans les mains par hasard:
«Le prince de Neufchâtel à Son Altesse l'archiduc Maximilien, commandant la ville de Vienne.
»Sa Majesté l'empereur et roi désire épargner à cette grande et intéressante population les calamités dont elle est menacée, et me charge de représenter à Votre Altesse que, si elle continue à vouloir défendre la place, elle causera la destruction d'une des plus belles villes de l'Europe. Dans tous les pays où la guerre l'a porté, mon souverain a fait connaître sa sollicitude pour écarter les désastres qu'elle entraîne des populations non armées. Votre Altesse doit être persuadée que Sa Majesté est sensiblement affectée de voir au moment de sa ruine cette ville qu'elle tient à gloire d'avoir déjà sauvée. Cependant, contre l'usage établi dans les forteresses, Votre Altesse a fait tirer du canon du côté de la ville, et ce canon pouvait tuer non un ennemi de votre souverain, mais la femme ou l'enfant de ses plus zélés serviteurs. Si Votre Altesse continue à vouloir défendre la place, Sa Majesté sera forcée de faire commencer les travaux d'attaque, et la ruine de cette immense capitale sera consommée en trente-six heures par le feu des obus et des bombes de nos batteries, comme la ville extérieure sera détruite par l'effet des vôtres. Sa Majesté ne doute pas que ces considérations n'engagent Votre Altesse à renoncer à une détermination qui ne retarderait que de quelques instans la prise de la place. Enfin, si Votre Altesse ne se décide pas à prendre un parti qui sauve la ville, sa population, plongée par votre faute dans des malheurs aussi affreux, deviendra, de sujets fidèles, ennemie de votre maison.»
Cette lettre n'empêcha point l'archiduc de persister dans son projet de défense. Cette opiniâtreté lassa l'empereur, qui donna l'ordre enfin d'établir deux batteries. Une heure après, les bombes et les boulets pleuvaient dans la ville. Les habitans, avec un vrai sang-froid d'Allemands, venaient sur les glacis observer l'effet des feux d'attaque et de défense; ils paraissaient beaucoup plus intéressés qu'effrayés de ce spectacle. Quelques boulets étaient déjà tombés dans la cour du palais impérial, lorsqu'un trompette sortit de la ville pour annoncer que l'archiduchesse Marie-Louise n'avait pu suivre son père, qu'elle était malade au palais et exposée à tous les dangers de l'artillerie. L'empereur donna l'ordre aussitôt de faire changer la direction des pièces, de manière à ce que les bombes et les boulets passassent par-dessus le palais. L'archiduc ne tint pas long-temps contre cette vive et énergique attaque; il prit la fuite, et abandonna Vienne aux vainqueurs.
Le 12 mai, l'empereur fit son entrée dans Vienne un mois après l'occupation de Munich par les Autrichiens. Cette circonstance frappa vivement les esprits, et contribua beaucoup à propager les idées superstitieuses qu'un grand nombre de soldats s'étaient faites sur la personne de leur chef: «Voyez! disait-on; il ne lui a fallu que le temps du voyage! c'est donc un dieu que cet homme-là.—C'est un diable plutôt,» disaient les Autrichiens, dont la stupeur serait impossible à décrire. C'était au point que beaucoup se laissaient prendre les armes à la main sans faire la moindre résistance, sans même essayer de fuir; tant ils avaient la conviction que l'empereur et les grenadiers de la garde n'étaient pas des hommes, et que tôt ou tard il leur faudrait tomber au pouvoir de ces ennemis surnaturels.
CHAPITRE IX.
L'empereur à Schœnbrunn.—Description de cette résidence.—Appartemens de l'empereur.—Inconvéniens des poêles.—La chaise volante de Marie-Thérèse.—Le parc de Versailles, la Malmaison et Schœnbrunn.—La Gloriette.—Les ruines.—La ménagerie et le kiosque de Marie-Thérèse.—Revues passées par l'empereur.—Manière dont l'empereur faisait des promotions.—Gratifications accordées par l'empereur.—Trait d'héroïsme.—Bienveillance de l'empereur.—Visite des sacs, des livrets, des armes.—Commandemens inattendus.—Bonne grâce d'un jeune officier.—Le caisson visité par l'empereur.
L'empereur ne séjourna point à Vienne; il établit son quartier-général au château de Schœnbrunn, résidence impériale située à une demi-lieue environ de la ville. On arrangea le terrain en avant du château pour le campement de la garde. Le château de Schœnbrunn, construit par l'impératrice Marie-Thérèse en 1754, dans une position admirable, est d'une architecture irrégulière, très-défectueuse, mais pleine de majesté. On traverse pour y arriver un pont jeté sur la petite rivière la Vienne: quatre sphynx en pierre ornent ce pont, qui est fort large et d'une construction agréable. En face du pont est une très-belle grille, par laquelle on pénètre dans une grande cour, assez vaste pour que sept à huit mille hommes puissent y manœuvrer. Cette cour est carrée, entourée de galeries couvertes, et décorées de deux grands bassins avec des statues de marbre. Aux deux côtés de la grille sont deux grands obélisques en pierre rose, surmontés d'aigles en plomb doré.
Schœnbrunn en allemand signifie belle fontaine; ce nom vient d'une source fraîche et limpide qui se trouve dans un bosquet du parc; elle jaillit d'une petite éminence autour de laquelle on a construit un petit pavillon fort joliment sculpté à l'intérieur de manière à imiter les stalactites. Dans ce pavillon est une naïade couchée qui tient une corne de laquelle cette eau sort et tombe dans un bassin de marbre. C'est un petit coin délicieux en été.
Il n'y a que des éloges à donner à l'intérieur du palais: l'ameublement en est riche et d'un goût original et distingué. La chambre à coucher de l'empereur, seule pièce de l'édifice où il y eût une cheminée, était garnie de boiseries en laque de la Chine, très-vieux, mais dont les peintures et dorures étaient encore très-fraîches; le cabinet de travail était décoré comme la chambre à coucher; toutes les pièces, à l'exception de celle-ci, étaient chauffées en hiver par des poêles immenses qui nuisaient singulièrement à l'effet de l'architecture intérieure. Entre le salon d'étude et la chambre de l'empereur était une machine fort curieuse appelée la chaise volante, sorte de cabine mécanique qui avait été construite pour l'impératrice Marie-Thérèse, et qui servait à la transporter d'un étage à l'autre, pour qu'elle ne fût pas obligée de monter et descendre les escaliers comme tout le monde; cette machine était mise en jeu par les mêmes procédés que les machines de théâtre, au moyen de cordages, de poulies et de contrepoids.
La belle plantation qui sert de parc et de jardin au palais de Schœnbrunn est beaucoup moins grande qu'il ne convient à une résidence impériale; mais, en revanche, il était impossible de trouver rien de plus joli, de mieux distribué. Le parc de Versailles est plus majestueux, plus grandiose; mais il n'a pas le pittoresque, l'irrégularité, les effets fantasques et imprévus du parc de Schœnbrunn; la Malmaison pourrait mieux lui être comparée. Devant la façade intérieure du palais était un magnifique parterre, à l'extrémité duquel on voyait un grand bassin décoré par un groupe de statues représentant le triomphe de Neptune. Ce groupe est fort beau; les amateurs français (et tous, comme on sait, veulent qu'on les croie connaisseurs) prétendaient que les femmes étaient plus autrichiennes que grecques; ils ne retrouvaient point le svelte et la suavité des formes antiques; quant à moi, j'avouerai que ces statues m'ont paru fort remarquables.
Au bout de la grande avenue, et pour borner l'horizon, s'élève une colline qui domine le parc. Un fort joli bâtiment couronnait cette colline; il porte le nom de la Gloriette; c'est une galerie circulaire, vitrée, soutenue par une colonnade charmante, avec des trophées dans les intervalles. Lorsqu'on venait de la route de Vienne, on voyait en entrant dans l'avenue la Gloriette, au dessus et comme confondue avec le palais; cette vue était d'un très-bon effet.
Ce qui fait l'admiration des Autrichiens dans le palais de Schœnbrunn, c'est un bosquet dans lequel on trouve ce qu'on appelle les ruines. Un bassin, coupé avec une fontaine jaillissante, et qui alimente plusieurs petites cascades, les débris d'un aqueduc et d'un temple, des vases tombés, des tombeaux, des bas-reliefs brisés, des statues sans tête, sans jambes, sans bras, et les bras, les jambes et les têtes épars à l'entour, des colonnes tronquées et à demi enterrées, d'autres debout et supportant des restes de fronton ou d'entablement, tout cela compose un beau désordre et joue la véritable ruine antique, quand on le regarde d'un peu loin. Mais, vu de près, c'est tout autre chose; la main du sculpteur contemporain se montre; on reconnaît que tous ces fragmens sont faits de la même espèce de pierre; et les herbes qui poussent dans les creux de ces colonnes paraissent ce qu'elles sont, c'est-à-dire en pierre et peintes pour imiter la verdure.
Mais si les productions de l'art répandues dans le parc de Schœnbrunn n'étaient pas toutes irréprochables, combien n'était-on pas dédommagé par celles de la nature! Quels beaux arbres! quelles épaisses charmilles! quels ombrages frais et touffus! Les allées, prodigieusement hautes et larges, étaient plantées d'arbres qui formaient berceau et étaient impénétrables au soleil; l'œil se perdait dans les sinuosités; d'autres petites allées tournantes, où l'on rencontrait à chaque pas quelque agréable surprise. Au bout de la plus grande était la ménagerie, l'une des plus nombreuses et des plus variées qu'il y eût en Europe. La construction en est très-ingénieuse, et pourrait servir de modèle: sa forme figure une étoile, dans le rond-point de laquelle on voyait un petit kiosque très-élégant que l'impératrice Marie-Thérèse avait fait mettre là pour s'y reposer. De ce kiosque on voyait toute la ménagerie.
Les rayons de cette étoile formaient chacun un jardin particulier où se promenaient les éléphans, les buffles, les chameaux, les dromadaires, les cerfs, les kangurooss; où étaient renfermés, dans de belles et solides loges, les tigres, les ours, les léopards, les lions, les hyènes, etc. Des cygnes, des oiseaux aquatiques rares, des amphibies nageaient dans des bassins entourés de grilles. Je remarquai surtout dans cette ménagerie un animal fort extraordinaire que Sa Majesté voulait envoyer en France, mais qui mourut la veille du jour fixé pour son départ. Cet animal vient de Pologne; il s'appelle curus: c'est une espèce de bœuf beaucoup plus grande que le bœuf ordinaire, avec une crinière comme celle d'un lion, des cornes assez courtes et peu courbées, mais d'une énorme largeur à la base.
Tous les matins, à six heures, les tambours battaient; deux ou trois heures après, les troupes commandées pour la parade étaient rassemblées dans la cour d'honneur. À dix heures précises, l'empereur descendait les degrés du perron et venait se placer au milieu de ses généraux.
Il est impossible de se faire une idée de ces parades, qui ne ressemblaient point du tout aux parades d'honneur de Paris. L'empereur, en passant ces revues, descendait aux plus petits détails; il examinait les soldats un à un, pour ainsi dire; il interrogeait les yeux de chacun pour voir s'il y avait du plaisir ou de la peine dans sa tête; il questionnait les officiers, souvent même les soldats: c'était ordinairement là que Sa Majesté faisait ses promotions. Il lui arrivait de demander à un colonel quel était le plus brave officier de son régiment: la réponse ne se faisait jamais attendre; elle était toujours franche: l'empereur le savait bien. Quand le colonel avait parlé, Sa Majesté s'adressait à tous les officiers en général: «Quel est le plus brave d'entre vous?»—«Sire, c'est un tel.» Les deux réponses étaient presque toujours semblables. «Alors, disait l'empereur, je le fais baron, et je récompense en lui non-seulement sa valeur personnelle, mais celle du corps dont il fait partie. Il ne doit pas cette faveur à moi seulement, mais encore à l'estime de ses camarades.» Il en était de même pour les soldats. Les plus distingués par leur courage et leur bonne conduite montaient en grade ou recevaient des gratifications, des pensions mêmes. L'empereur en fit une de 1200 francs à un soldat qui faisait sa première campagne, et qui avait traversé un escadron ennemi, emportant sur ses épaules son général blessé, et le défendant comme il eût défendu son père.
On voyait à ces revues l'empereur visiter lui-même les sacs des soldats, examiner leurs livrets, prendre un fusil des mains d'un jeune homme frêle, pâle et souffrant, et lui dire d'un ton plein de bienveillance: «C'est bien lourd!» Il commandait souvent l'exercice; quand il ne le faisait pas, c'était le général Dorsenne, ou le général Curial, ou le général Mouton. Quelquefois il lui prenait des fantaisies. Un matin, par exemple, qu'on avait à passer en revue un régiment de la confédération, Sa Majesté se tourna vers les officiers d'ordonnance, et s'adressant au prince de Salm, l'un d'entr'eux: «M. de Salm, ceux-ci doivent vous connaître; approchez, commandez-leur une charge en douze temps.» Le jeune prince rougit beaucoup, mais sans se déconcerter; il s'inclina, tira son épée le plus gracieusement du monde, et fit ce que désirait l'empereur avec une aisance, une précision qui le charmèrent.
Un autre jour, les pontonniers défilaient avec environ quarante voitures d'équipages. L'empereur cria: Halte! et, montrant un caisson au général Bertrand, il lui dit d'appeler un des officiers. «Qu'y a-t-il dans ce caisson?»—«Sire, des boulons, des sacs de clous, des cordages, des hachettes, des scies.....»—«Combien de tout cela?»—L'officier donna le compte exact. Sa Majesté, pour vérifier le rapport, fait vider le caisson, compte les pièces, en trouve le nombre conforme; et pour s'assurer qu'on ne laissait rien dans la voiture, elle y monte par le moyen de la roue en s'accrochant aux rais. Il y eut un mouvement d'approbation et des cris de joie dans tous les rangs: «Bravo! disait-on; à la bonne heure! c'est comme cela qu'on est sûr de n'être pas trompé.» Toutes ces choses faisaient que l'empereur était adoré par ses soldats.
CHAPITRE X.
Attentat contre la vie de Napoléon.—Heureuse pénétration du général Rapp.—Arrestation de Frédéric Stabs.—L'étudiant fanatique.—Incroyable persévérance.—Le duc de Rovigo chez l'empereur.—Stabs interrogé par l'empereur.—Pitié de l'empereur.—Le portrait.—Étonnement de l'empereur.—Impassibilité de Stabs.—Stabs et M. Corvisart.—Grâce offerte deux fois et refusée.—Émotion de Sa Majesté.—Condamnation de Stabs.—Jeûne de quatre jours.—Dernières paroles de Stabs.
Ce fut à une des revues dont je viens de parler et qui attiraient ordinairement une foule de curieux venus exprès de Vienne et des environs, que l'empereur faillit être assassiné. C'était le 13 octobre: Sa Majesté venait de descendre de cheval et traversait à pied la cour, ayant à côté d'elle le prince de Neufchâtel et le général Rapp, quand un jeune homme d'assez bonne mine fendit brusquement la foule, et demanda en mauvais français s'il pouvait parler à l'empereur. Sa Majesté l'accueillit avec bonté; mais, ne comprenant pas très-bien son langage, elle pria le général Rapp de voir ce que voulait ce jeune homme. Le général lui fit quelques questions; mais peu satisfait apparemment de ses réponses, il ordonna à l'officier de gendarmerie de service de l'éloigner. Un sous-officier conduisit le jeune homme hors du cercle formé par l'état-major, et le repoussa dans la foule. On n'y pensait plus, quand tout à coup l'empereur, en se retournant, retrouva le faux solliciteur qui venait à lui de nouveau, portant la main droite sur sa poitrine comme pour prendre un placet dans la poche de sa redingote. Le général Rapp saisit cet homme par le bras et lui dit: «Monsieur, on vous a déjà renvoyé à moi. Que demandez-vous?» Il allait se retirer de nouveau, lorsque le général, lui trouvant un air suspect, donna l'ordre à l'officier de gendarmerie de l'arrêter. Celui-ci fit signe à ses gendarmes de se saisir de l'inconnu. L'un d'eux, le prenant au collet, le secoua un peu violemment, et sa redingote s'étant à moitié déboutonnée, un autre gendarme en vit sortir comme un paquet de papiers: c'était un grand couteau de cuisine, avec plusieurs feuilles de papier gris l'une sur l'autre, pour servir de gaîne. Alors les gendarmes le conduisirent chez le général Savary.
Ce jeune homme était un étudiant, fils d'un ministre protestant de Naumbourg; il s'appelait Frédéric Stabs, et pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Son visage était blanc et ses traits efféminés. Il ne nia point un seul instant qu'il eût l'intention de tuer l'empereur; au contraire, il s'en vantait, et regrettait beaucoup que les circonstances se fussent opposées à l'accomplissement de son dessein.
Il était parti de chez son père avec un cheval que le besoin d'argent lui avait fait vendre en chemin; aucun de ses parens ni de ses amis n'avait eu connaissance de son projet. Le lendemain de son départ, il avait écrit à son père qu'il ne fût point en peine de lui ni de son cheval; qu'il avait depuis long-temps promis à quelqu'un de faire un voyage à Vienne; que bientôt sa famille entendrait parler de lui et en serait fière. Arrivé à Vienne depuis deux jours seulement, il s'était occupé d'abord à prendre des renseignemens sur les habitudes de Sa Majesté, et, sachant qu'il passait tous les matins une revue dans la cour du château, il y était venu une fois pour connaître les localités. Le lendemain il voulut faire son coup, et fut arrêté.
Le duc de Rovigo, après avoir interrogé Stabs, alla trouver l'empereur, qui venait de rentrer dans ses appartemens, et lui apprit le danger qu'il venait de courir. L'empereur haussa d'abord les épaules; mais voyant le couteau qu'on avait saisi sur Stabs, il dit: «Ah! ah! faites venir ce jeune homme; je serais bien aise de lui parler.» Le duc sortit et revint quelques minutes après avec Stabs. Lorsque celui-ci entra, l'empereur fit un geste de pitié, et dit au prince de Neufchâtel: «Mais, en vérité, c'est un enfant!» Un interprète fut appelé, et l'interrogatoire commença.
D'abord Sa Majesté fit demander à l'assassin s'il l'avait déjà vue quelque part. «Oui, je vous ai vu, répondit Stabs, à Erfurt, l'année dernière.—Il paraît qu'un crime n'est rien à vos yeux. Pourquoi vouliez-vous me tuer?—Vous tuer n'est pas un crime: au contraire, c'est un devoir pour tout bon Allemand. Je voulais vous tuer, parce que vous êtes l'oppresseur de l'Allemagne.—Ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre.—C'est vous!—Quel est ce portrait? (L'empereur tenait un portrait de femme qu'on avait trouvé sur Stabs.)—C'est celui de ma meilleure amie, de la fille adoptive de mon père.—Comment! et vous êtes un assassin? et vous n'avez pas craint d'affliger et de perdre les êtres qui vous sont chers?—Je voulais faire mon devoir: rien ne devait m'arrêter.—Mais comment auriez-vous fait pour me frapper?—Je voulais vous demander d'abord si nous aurions bientôt la paix; et si vous m'aviez répondu que non, je vous aurais poignardé.—Il est fou! dit l'empereur; il est décidément fou! Et comment espériez-vous échapper, en me frappant ainsi au milieu de mes soldats?—Je savais bien à quoi je m'exposais, et je suis même étonné de vivre encore.»—Cette assurance frappa vivement l'empereur, qui garda le silence pendant quelques instans, et regarda fixement Stabs: celui-ci demeura impassible devant ce regard.... Et l'empereur continua:—«Celle que vous aimez sera bien affligée.—Oh! elle sera affligée sans doute, mais de ce que je n'ai pas réussi; car elle vous hait au moins autant que je vous hais moi-même.—Si je vous faisais grâce?—Vous auriez tort, car je chercherais encore à vous tuer.»—L'empereur envoya chercher M. Corvisart, en disant:—«Ce jeune homme est malade ou fou: cela ne peut pas être autrement.—Je ne suis ni l'un ni l'autre,» répondit vivement l'assassin. M. Corvisart était dans les appartemens: il arrive, et tâte le pouls de Stabs.»—Monsieur se porte bien, dit-il.—Je vous l'avais bien dit, reprit Stabs d'un air triomphant.—Eh bien! docteur, dit Sa Majesté, ce jeune homme qui se porte bien a fait cent lieues pour m'assassiner!»
Malgré la déclaration du médecin et les aveux de Stabs, l'empereur, ému du sang-froid et de l'assurance de ce malheureux, lui offrit de nouveau sa grâce, lui imposant pour condition unique de témoigner quelque repentir de son crime; mais de nouveau Stabs affirma que son seul regret était de n'avoir pu réussir. Alors l'empereur l'abandonna.
Conduit en prison, il persista dans ses aveux, et ne tarda pas à comparaître devant une commission militaire, qui le condamna. Il ne subit son arrêt que le 17, et depuis le 13, jour de son arrestation il ne prit aucune nourriture, disant qu'il aurait bien assez de force pour aller à la mort. L'empereur avait ordonné qu'on retardât le plus possible l'exécution, dans l'espoir que tôt ou tard Stabs se repentirait: mais il demeura inébranlable. Lorsqu'on le conduisit au lieu où il devait être fusillé, quelques personnes ayant dit que la paix venait d'être signée, il s'écria d'une voix forte: «Vive la liberté! Vive l'Allemagne!» Ce furent ses dernières paroles.
CHAPITRE XI.
Aventures galantes de l'empereur à Schœnbrunn.—Promenade au Prater.—Exclamation d'une jeune veuve allemande.—Gracieuseté de l'empereur.—Conquête rapide.—Madame*** suit l'empereur en Bavière.—Sa mort à Paris.—La jeune enthousiaste.—Propositions écoutées avec empressement.—Étonnement de l'empereur.—L'innocence respectée.—Jeune fille dotée par Sa Majesté.—Le souper de l'empereur.—Gourmandise de Roustan.—Demande indiscrètement accordée.—Embarras de Constant.—Ruse découverte.—L'empereur soupant des restes de Roustan.
Pendant son séjour à Schœnbrunn, les aventures galantes ne manquaient pas à l'empereur. Un jour qu'il était venu à Vienne, et qu'il se promenait dans le Prater avec une suite fort peu nombreuse (le Prater est une superbe promenade, située dans le faubourg Léopold), une jeune Allemande, veuve d'un négociant fort riche, l'aperçut, et s'écria involontairement, parlant à quelques dames qui se promenaient avec elle: «C'est lui!» Cette exclamation fut entendue par Sa Majesté, qui s'arrêta tout court, et salua les dames en souriant: celle qui avait parlé devint rouge comme du feu; l'empereur la reconnut à ce signe non équivoque, et la regarda long-temps, puis il continua sa promenade.
Il n'y a pour les souverains ni longues attentes ni grandes difficultés. Cette nouvelle conquête de Sa Majesté ne fut pas moins rapide que les autres. Pour ne pas se séparer de son illustre amant, madame*** suivit l'armée en Bavière, et vint ensuite habiter Paris, où elle mourut en 1812.
Un autre jour, Sa Majesté eut occasion de remarquer une jeune personne charmante: c'était un matin, aux environs de Schœnbrunn; quelqu'un fut chargé de voir cette demoiselle et de lui donner de la part de l'empereur un rendez-vous au château pour le lendemain soir. Le hasard dans cette circonstance servit à merveille Sa Majesté; l'éclat d'un nom si illustre, la renommée de ses victoires avaient produit une impression profonde sur l'esprit de la jeune fille, et l'avaient disposée à écouter favorablement les propositions que l'on vint lui faire. Elle consentit donc et avec empressement à se rendre au château. À l'heure indiquée, la personne dont j'ai parlé vint la chercher. Je la reçus à son arrivée, et l'introduisit dans la chambre de Sa Majesté; elle ne parlait point français, mais elle savait parfaitement l'italien; en conséquence il fut aisé à l'empereur de causer avec elle. Il apprit avec étonnement que cette charmante demoiselle appartenait à une famille très-honorable de Vienne, et qu'en venant le voir elle n'avait été inspirée que par le désir de lui témoigner son admiration. L'empereur respecta l'innocence de la jeune fille, la fit reconduire chez ses parens, et donna des ordres pour que l'on prît soin de son établissement, qu'il rendit plus facile et plus beau au moyen d'une dot considérable.
À Schœnbrunn, comme à Paris, l'empereur dînait habituellement à six heures. Mais comme il travaillait quelquefois fort avant dans la nuit, on avait soin de préparer tous les jours un souper assez léger qu'on enfermait dans une petite bannette d'osier, couverte en toile cirée et fermant à serrure. Il y avait deux clefs dont le contrôleur de la bouche avait l'une et moi l'autre. Le soin de cette bannette me regardait seul, et comme Sa Majesté était extraordinairement sobre, il ne lui arrivait presque jamais de demander à souper. Un soir donc, Roustan, qui avait couru toute la journée à franc étrier pour le service de son maître, était dans un petit salon à côté de la chambre de l'empereur: il me vit, comme je venais d'aider Sa Majesté à se mettre au lit, et me dit en son mauvais français, et regardant la bannette d'un œil d'envie: «Moi mangerais bien une aile de poulet; moi, bien faim.» Je refusai d'abord: mais enfin, sachant que l'empereur était couché, et ne voyant nulle apparence à ce qu'il lui prît fantaisie de demander à souper ce soir-là, je laissai faire Roustan. Celui-ci, bien content, commence par enlever une cuisse, puis après l'aile, et je ne sais trop s'il serait resté quelque chose du poulet, quand tout à coup j'entends sonner avec vivacité. J'entre dans la chambre, et j'entends avec effroi l'empereur qui me dit: «Constant, mon poulet?» On juge de mon embarras: je n'en avais pas d'autre; et le moyen, à pareille heure, de s'en procurer un! Enfin je prends mon parti, et, pensant que c'était à moi de découper la volaille, qu'ainsi j'aurais toute facilité de dissimuler l'absence des deux membres que Roustan avait mangés, j'entre fièrement avec le poulet retourné sur le plat. Roustan me suivait, parce que j'étais bien aise, s'il y avait des reproches à essuyer, de les partager avec lui. Je détache l'aile qui restait et la présente à l'empereur. L'empereur refuse!... en me disant: «Donnez-moi le poulet, je choisirai moi-même.» Cette fois, aucun moyen de nous sauver; il fallut que le poulet démembré passât sous les yeux de Sa Majesté... «Tiens, dit-elle, depuis quand les poulets n'ont-ils qu'une cuisse et qu'une aile? C'est bien: il paraît qu'il faut que je mange les restes des autres. Et qui donc mange ainsi la moitié de mon souper?» Je regardais Roustan, qui tout confus répondit: «Moi avoir faim, Sire; moi ai mangé la cuisse et l'aile...—Comment, drôle! c'est toi? Ah! que je t'y reprenne!» Et, sans ajouter un mot de plus, l'empereur mangea la cuisse et l'aile qui restaient.
Le lendemain, à sa toilette, il fit appeler le grand maréchal pour quelque communication, et dans la conversation il lui dit: «Je vous donne à deviner ce que j'ai mangé hier à mon souper?... les restes de M. Roustan. Oui, ce coquin s'est avisé de manger la moitié de mon poulet.» Roustan entrait dans le moment. «Approche, drôle! continua l'empereur, et la première fois que cela t'arrivera, sois sûr que tu me le paieras.» En lui disant cela, il le tirait par les oreilles, et riait de tout son cœur.
CHAPITRE XII.
Bataille d'Essling.—Rudesse de deux amis de l'empereur.—Aversion du duc de Montebello contre le duc de ***.—Brusquerie du duc de Montebello.—Sa rancune à l'occasion des pestiférés de Jaffa.—Pressentimens du maréchal Lannes.—Contre-temps funeste.—Le maréchal Lannes atteint par un boulet.—Douleur de l'empereur.—L'empereur à genoux auprès du maréchal.—Courage héroïque du maréchal Lannes.—Sa mort causée peut-être par un jeûne de vingt-quatre heures.—Affliction de l'empereur.—Pleurs des vieux grenadiers.—Dernières paroles du maréchal.—Embaumement du cadavre.—Horrible spectacle.—Courage des pharmaciens de l'armée.—Douleur de madame la duchesse de Montebello.—Légèreté de l'empereur.—La duchesse de Montebello veut quitter le service de l'impératrice.
Le 22 mai, dix jours après l'entrée triomphante de l'empereur dans la capitale de l'Autriche, se livra la bataille d'Essling, bataille sanglante qui dura depuis quatre heures du matin jusqu'à six heures du soir, bataille tristement mémorable pour tous les vieux soldats de l'empire, parce qu'elle coûta la vie au plus brave de tous peut-être, au duc de Montebello, cet ami si dévoué à l'empereur, le seul qui partageât, avec le maréchal Augereau, le droit de tout lui dire franchement et en face.
La veille de la bataille, le maréchal entra chez Sa Majesté, qu'il trouva entourée de plusieurs personnes. Le duc de *** affectait toujours de se mettre entre l'empereur et les personnes qui lui parlaient: le duc de Montebello, le voyant faire son manége accoutumé, le prend par le revers de son uniforme, et, lui faisant faire la pirouette, il lui dit: «Ôte-toi donc de là! l'empereur n'a pas besoin que tu le gardes ici. Au champ de bataille, c'est singulier, tu es toujours si loin de nous qu'on ne te voit jamais; mais ici on ne peut rien dire à l'empereur sans rencontrer ta figure.» Le duc était furieux; il regardait alternativement le maréchal et l'empereur, qui se contenta de dire: «Doucement, Lannes.»
Le soir, dans le salon de service, il fut question de cette apostrophe du maréchal. Un officier de l'armée d'Égypte dit que cela n'était pas surprenant; que le duc de Montebello ne pardonnerait jamais au duc de *** la mort des trois cents malades empoisonnés à Jaffa.
Le docteur Lannefranque, un de ceux qui ont donné leurs soins à l'infortuné duc de Montebello, dit qu'en montant à cheval pour se rendre à l'île de Lobau, le duc eut des pressentimens sinistres. Il s'arrêta, prit et serra la main de M. Lannefranque, et lui dit en souriant tristement: «Au revoir; vous ne tarderez probablement pas à venir nous retrouver; il y aura de la besogne aujourd'hui pour vous, et pour ces messieurs, ajouta-t-il en montrant plusieurs chirurgiens et pharmaciens qui se trouvaient avec le docteur.—Monsieur le duc, répondit M. Lannefranque, cette journée ajoutera encore à votre gloire!...—Ma gloire! interrompit vivement le maréchal. Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement? Je n'ai pas une bonne idée de cette affaire: au reste, quelle qu'en soit l'issue, ce sera ma dernière bataille.» Le docteur allait demander au maréchal comment il l'entendait, mais il avait mis son cheval au galop, et fut bientôt hors de vue.
Le matin de la bataille, vers les six ou sept heures, les Autrichiens étaient déjà vaincus, quand un aide-de-camp vint annoncer à Sa Majesté que la crue subite du Danube avait mis à flot un grand nombre de gros arbres coupés lors de la prise de Vienne, et que ces arbres en flottant avaient brisé les ponts qui servaient de communication entre Essling et l'île de Lobau; de sorte que les parcs de réserve, une partie de la grosse cavalerie et le corps tout entier du maréchal Davoust se trouvaient en inaction forcée sur l'autre rive. Ce contre-temps arrêta le mouvement que l'empereur voulait faire en avant, et l'ennemi reprit courage. Alors le duc de Montebello reçut l'ordre de garder le champ de bataille, et prit position, appuyé sur le village d'Essling, au lieu de continuer à poursuivre les Autrichiens, comme il avait déjà commencé. Le duc de Montebello tint bon depuis neuf heures du matin jusqu'au soir. À sept heures, la bataille était gagnée; mais à six heures l'infortuné maréchal, étant sur un mamelon à observer les mouvemens, fut frappé d'un boulet qui lui fracassa la cuisse droite et la rotule du genou gauche.
Il crut d'abord qu'il n'avait plus que quelques minutes à vivre, et se fit transporter sur un brancard auprès de l'empereur, qu'il voulait embrasser, disait-il, avant de mourir. L'empereur, en le voyant ainsi baigné dans son sang, fit poser le brancard à terre, et, se jetant à genoux, il prit le maréchal dans ses bras, et lui dit en pleurant: «Lannes, me reconnais-tu?—Oui, sire;... vous perdez votre meilleur ami.—Non! non! tu vivras. N'est-il pas vrai, M. Larrey, que vous répondez de ses jours?» Des blessés, en entendant Sa Majesté parler ainsi, essayèrent de se soulever sur leurs coudes, et se mirent à crier vive l'empereur!
Les chirurgiens transportèrent le maréchal dans un petit village au bord du fleuve, appelé Ebersdorf, et voisin du champ de bataille. On trouva dans la maison d'un brasseur une chambre au dessus d'une écurie, dans laquelle il faisait une chaleur étouffante, que rendait plus insupportable encore l'odeur des cadavres dont la maison était entourée... Mais il n'y avait rien de mieux; il fallut s'en contenter. Le maréchal supporta l'amputation de la cuisse avec un courage héroïque; mais la fièvre qui se déclara ensuite fut si violente que, craignant de le voir mourir dans l'opération, les chirurgiens différèrent à couper l'autre jambe. Cette fièvre était en partie causée par l'épuisement; lorsqu'il fut blessé, le maréchal n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures. Enfin MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque se décidèrent à la seconde amputation; et quand ils l'eurent faite, l'état de tranquillité du blessé leur donna l'espoir de sauver sa vie. Mais il ne devait pas en être ainsi. La fièvre augmenta; elle prit le caractère le plus alarmant; et, malgré les soins de ces habiles chirurgiens et ceux du docteur Frank, alors le plus célèbre médecin de l'Europe, le maréchal rendit le dernier soupir le 31 mai, à cinq heures du matin. Il avait à peine quarante ans.
Pendant ses huit jours d'agonie (car les souffrances qu'il éprouvait peuvent être appelées de ce nom), l'empereur vint le voir très-souvent; il s'en allait toujours désolé. J'allais aussi voir le maréchal tous les jours de la part de l'empereur; j'admirais avec quelle patience il supportait son mal, et pourtant il n'avait pas d'espoir; car il se sentait mourir, et toutes les figures le lui disaient. Quelle chose touchante et terrible de voir autour de sa maison, à sa porte, dans sa chambre, ces vieux grenadiers de la garde, toujours impassibles jusqu'alors, pleurer et sangloter comme des enfans! Que la guerre, dans ces momens-là, semble une chose atroce!
La veille de sa mort, le maréchal me dit: «Je vois bien, mon cher Constant, que je vais mourir; je désire que votre maître ait toujours auprès de lui des hommes aussi dévoués que moi; dites à l'empereur que je voudrais le voir.» Je me disposais à sortir, lorsque l'empereur parut. Alors il se fit un grand silence; tout le monde s'éloigna; mais la porte de la chambre étant restée entr'ouverte, nous pûmes saisir une partie de la conversation; elle fut longue et pénible: le maréchal rappela ses services à l'empereur, et termina par ces paroles prononcées d'une voix encore haute et ferme: «Ce n'est pas pour t'intéresser à ma famille que je te parle ainsi; je n'ai pas besoin de te recommander ma femme et mes enfans; puisque je meurs pour toi, la gloire t'ordonne de les protéger, et je ne crains pas, en t'adressant ces derniers reproches de l'amitié, de changer tes dispositions à leur égard. Tu viens de faire une grande faute, et, quoique elle te prive de ton meilleur ami, elle ne te corrigera pas: ton ambition est insatiable; elle te perdra; tu sacrifies sans ménagement, sans nécessité, les hommes qui te servent le mieux, et quand ils meurent, tu ne les regrettes pas. Tu n'as autour de toi que des flatteurs; je ne vois pas un ami qui ose te dire la vérité. On te trahira, on t'abandonnera; hâte-toi de finir cette guerre; c'est le vœu général. Tu ne seras jamais plus puissant; mais tu peux être bien plus aimé. Pardonne ces vérités à un mourant...; ce mourant te chérit...»
Le maréchal en finissant tendit la main à l'empereur, qui l'embrassa en pleurant et sans répondre.
Le jour de la mort du maréchal, son corps fut livré à M. Larrey et à M. Cadet de Gassicourt, pharmacien ordinaire de l'empereur, avec ordre de le préparer comme on avait préparé celui du colonel Morland, quand il eut été tué à la bataille d'Austerlitz. À cet effet le cadavre fut transporté à Schœnbrunn, et déposé dans l'aile gauche du château assez loin des appartemens habités: en quelques heures la putréfaction devint complète et horrible; il fallut plonger ce corps mutilé dans une baignoire remplie d'une forte dissolution de sublimé corrosif. Cette opération, extrêmement dangereuse, fut longue et pénible. Il faut louer M. Cadet de Gassicourt du courage qu'il a déployé en cette circonstance; car, malgré toutes ses précautions, malgré les parfums que l'on brûlait dans la chambre, l'odeur qu'exhalait le cadavre était si fétide, et les émanations du sublimé si fortes, que ce chimiste distingué fut gravement indisposé.
J'eus, avec plusieurs personnes, la triste curiosité d'aller voir le corps du maréchal dans cet état. C'était épouvantable. Le tronc, qui trempait dans la dissolution, était enflé d'une manière prodigieuse; tandis qu'au contraire la tête, qui était demeurée en dehors de la baignoire, avait subi un rapetissement singulier. Les muscles du visage étaient contractés de la manière la plus hideuse, les yeux tout grands ouverts sortaient de leur orbite.
Après que le corps eut séjourné huit jours dans le sublimé corrosif, qu'il fallut renouveler, parce que les émanations de l'intérieur du cadavre avaient décomposé la dissolution, on le mit dans un tonneau fait exprès et que l'on remplit du même liquide; c'est dans ce tonneau qu'il fit le trajet de Schœnbrunn à Strasbourg. Dans cette dernière ville on le tira de cet étrange cercueil, on le fit sécher dans un filet et on l'ensevelit à l'égyptienne, c'est-à-dire entouré de bandelettes et le visage découvert. M. Larrey et M. de Gassicourt confièrent ce soin honorable à M. Fortin, jeune pharmacien major qui en 1807 avait, par son courage et son infatigable persévérance, sauvé d'une mort certaine neuf cents malades abandonnés, sans médecins ni chirurgiens, dans un hôpital près de Dantzig, et presque tous atteints d'une maladie épidémique.
Au mois de mars 1810 (ce qui va suivre est extrait d'une lettre de M. Fortin à son maître et ami M. Cadet de Gassicourt), madame la duchesse de Montebello voulut, en passant à Strasbourg à la suite de l'impératrice Marie-Louise, revoir encore l'époux qu'elle avait tant aimé.
«Grâce à vos soins et à ceux de M. Larrey (c'est M. Fortin qui parle), l'embaumement du maréchal a parfaitement réussi. Quand j'ai retiré le corps du tonneau, je l'ai trouvé dans un état de parfaite conservation; j'ai disposé, dans une salle basse de la mairie, un filet sur lequel je l'ai fait sécher, à l'aide d'un poêle dont la chaleur a été réglée; j'ai fait faire un très-beau cercueil en bois dur, bien ciré; et maintenant le maréchal, entouré de bandelettes et la figure à découvert, est déposé dans son cercueil ouvert, près de celui du général Saint-Hilaire, dans une pièce souterraine dont j'ai la clef. Une sentinelle y veille jour et nuit. M. Wangen de Gueroldseck, maire de Strasbourg, m'a donné toutes les facilités qu'exigeaient mes fonctions.
»Tout était dans cet état lorsque, une heure après l'arrivée de Sa Majesté l'impératrice, madame la duchesse de Montebello, qui l'accompagne en qualité de dame d'honneur, m'envoya chercher par M. Crétu, son cousin, chez qui elle était allée faire une visite. Je me rendis à ses ordres. Madame la maréchale me fit plusieurs questions et des complimens sur la mission honorable dont j'étais chargé, puis me témoigna, en tremblant, le désir qu'elle avait de revoir pour la dernière fois le corps de son époux. J'hésitai quelques momens à lui répondre, et, prévoyant l'effet que produirait sur elle le triste spectacle qu'elle cherchait, je lui dis que les ordres que j'avais reçus s'opposaient à ce qu'elle demandait; mais elle insista d'une manière si pressante que je me rendis à ses instances. Nous convînmes (autant pour ne pas me compromettre que pour qu'elle ne fût pas reconnue) que j'irais la chercher à minuit et qu'elle serait accompagnée d'un de ses parens.
»Je me rendis auprès de la maréchale à l'heure convenue. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle se leva et me dit qu'elle était prête à me suivre. Je me permis de l'arrêter un moment, la priant de consulter ses forces; je la prévins sur l'état où elle allait trouver le maréchal, et la suppliai de réfléchir sur l'impression qu'elle allait recevoir des tristes lieux qu'elle allait visiter. Elle me répondit qu'elle y était bien préparée, qu'elle se sentait tout le courage nécessaire, et qu'elle espérait trouver dans cette dernière visite un adoucissement aux regrets amers qu'elle éprouvait. En me parlant ainsi, sa figure mélancolique et belle était calme et réfléchie. Nous partîmes. M. Crétu donnait le bras à sa cousine; la voiture et la duchesse suivait de loin à vide; deux domestiques marchaient derrière nous.
»La ville était illuminée; les bons habitans étaient tous en férie; dans plusieurs maisons une musique joyeuse les excitait à célébrer cette mémorable journée. Quel contraste entre ces éclats d'une franche gaîté et la position dans laquelle nous nous trouvions! Je voyais la duchesse ralentir de temps en temps sa marche, tressaillir et soupirer; j'avais le cœur serré, les idées confuses.
»Enfin nous arrivâmes à l'hôtel de la mairie; madame de Montebello donna l'ordre à ses gens de l'attendre; elle descendit lentement avec son cousin et moi jusqu'à la porte de la salle basse. Une lanterne nous éclairait à peine; la duchesse tremblait et affectait une sorte d'assurance; mais, lorsqu'elle pénétra dans une espèce de caveau, le silence de la mort qui régnait sous cette voûte souterraine, la lueur lugubre qui l'éclairait, l'aspect du cadavre étendu dans son cercueil produisirent sur la maréchale un effet épouvantable; elle jeta un cri douloureux et s'évanouit. J'avais prévu cet accident. Toute mon attention était fixée sur elle, et, dès que je m'aperçus de sa faiblesse, je la soutins dans mes bras et la fis asseoir. Je m'étais précautionné de tout ce qui était nécessaire pour la secourir; je lui donnai les soins que réclamait sa position. Au bout de quelques instans elle revint à elle; nous lui conseillâmes de se retirer: elle s'y refusa, se leva, s'approcha du cercueil, en fit lentement le tour en silence, puis, s'arrêtant et laissant tomber ses mains croisées, elle resta quelque temps immobile, regardant la figure inanimée de son époux, et, l'arrosant de ses larmes, elle sortit de cet état en prononçant d'une voix étouffée par des sanglots: Mon Dieu! ô mon Dieu! comme il est changé! Je fis signe à M. Crétu qu'il était temps de nous retirer; mais nous ne pûmes entraîner la duchesse qu'en lui promettant de la ramener le lendemain, promesse qui ne devait pas avoir d'exécution. Je fermai promptement la porte: j'offris mon bras à madame la maréchale; elle voulut bien l'accepter, et, lorsque nous sortîmes de la mairie, je pris congé d'elle; mais elle exigea que je montasse dans sa voiture, et donna l'ordre de me reconduire d'abord chez moi. Pendant ce court trajet elle répandit un torrent de larmes, et lorsque la voiture s'arrêta, elle me dit avec une bonté inexprimable: «Je n'oublierai jamais, Monsieur, le service important que vous venez de me rendre.»
Long-temps après, l'empereur et l'impératrice Marie-Louise visitaient ensemble la manufacture de porcelaines de Sèvres; la duchesse de Montebello accompagnait l'impératrice en qualité de dame d'honneur. L'empereur, apercevant un beau buste du maréchal, en biscuit, d'une rare exécution, s'arrêta, et sans remarquer la pâleur qui se répandait sur le visage de la duchesse, il lui demanda comment elle trouvait ce buste et s'il était bien ressemblant. La veuve sentit se rouvrir sa blessure: elle ne put répondre, et se retira fondant en larmes. Elle fut plusieurs jours sans reparaître à la cour. Outre que cette question inattendue avait réveillé ses chagrins, l'inconcevable distraction que l'empereur avait montrée en cela l'avait blessée si profondément que ses amis eurent toutes les peines du monde à la décider à reprendre son service auprès de l'impératrice.
CHAPITRE XIII.
Désastres de la bataille d'Essling.—Murmures des soldats.—Apostrophes aux généraux.—Patience courageuse.—Intrépidité du maréchal Masséna.—Bonheur continuel.—Zèle des chirurgiens de l'armée.—Mot de l'empereur.—M. Larrey.—Le bouillon de cheval.—Soupe faite dans des cuirasses.—Constance des blessés.—Suicide d'un canonnier.—Le vieux concierge allemand.—La princesse de Lichtenstein.—Le général Dorsenne.—Bonne chère et linge sale.—Lettre outrageante à la princesse de Lichtenstein.—L'empereur furieux.—Piété filiale de l'empereur.—Indulgence de la princesse de Lichtenstein.—Grâce accordée par l'empereur.—Remontrances de M. Larrey.—Deux anecdotes sur ce célèbre chirurgien.
La bataille d'Essling fut désastreuse en tout point. Douze mille Français y furent tués. La cause de tout ce mal vint de la rupture des ponts, qui pouvait être prévue, à ce qu'il me semble; car la même chose était arrivée deux ou trois jours avant la bataille. Les soldats murmuraient hautement; plusieurs corps d'infanterie crièrent aux généraux de mettre pied à terre et de combattre au milieu d'eux. Mais cette mauvaise humeur n'ôtait rien à leur courage et à leur patience; on vit des régimens rester cinq heures, l'arme au bras, exposés au feu le plus terrible. Trois fois pendant la soirée, l'empereur envoya demander au général Masséna s'il pouvait tenir; et le brave capitaine, qui ce jour-là voyait son fils se battre pour la première fois, qui voyait ses amis, ses plus intrépides officiers tomber par douzaine autour de lui, tint jusqu'à la nuit fermée. «Je ne veux pas me replier, dit-il, tant qu'il fait jour; ces gueusards d'Autrichiens seraient trop glorieux.» La constance du maréchal sauva la journée; mais aussi, comme il le dit lui-même le lendemain, il joua de bonheur continuellement. Au commencement de la bataille, il s'aperçut qu'un de ses étriers était trop long. Il appelle un soldat pour le raccourcir; et pendant cette opération, il pose sa jambe sur le cou de son cheval; un boulet part, qui emporte le soldat et coupe l'étrier, sans toucher au maréchal ni à son cheval. «Bon! dit-il; voilà qu'il me faut descendre et changer de selle!» Et ce fut avec humeur que le maréchal fit cette observation.
Les chirurgiens et les officiers de santé se conduisirent admirablement dans cette terrible journée; ils déployèrent un zèle à toute épreuve, une activité qui étonna l'empereur même: aussi lui arriva-t-il plusieurs fois de les appeler, en passant près d'eux, «Mes braves chirurgiens!» M. Larrey surtout fut sublime. Après avoir opéré tous les blessés de la garde qui étaient entassés dans l'île de Lobau, il demanda s'il y avait du bouillon à leur donner. Non, répondirent les aides.—Qu'on en fasse, dit-il en désignant plusieurs chevaux auprès de lui, qu'on en fasse avec les chevaux qui sont à ce piquet.» Les chevaux appartenaient à un général. Lorsqu'on s'en approcha pour obéir à M. Larrey, le propriétaire s'écrie, s'indigne, et jure qu'il ne les laissera point emmener. «Eh bien! qu'on prenne les miens, dit le brave chirurgien, qu'on les tue, et que mes camarades aient du bouillon.» On fit ce qu'il disait; et comme il ne se trouva pas de marmites dans l'île, on prit des cuirasses pour faire la soupe, qui fut salée avec de la poudre à canon: on n'avait pas de sel. Le maréchal Masséna goûta de cette soupe, et la trouva bonne. On ne sait vraiment ce qu'il faut admirer le plus du zèle des chirurgiens, du courage avec lequel ils affrontaient les dangers en soignant les blessés sur le champ de bataille, même au milieu des balles, ou de la constance stoïque des soldats qui, gisans par terre, l'un privé d'un bras, l'autre d'une jambe, causaient entr'eux de leurs campagnes, en attendant que leur tour vînt d'être opérés. Quelques-uns allaient jusqu'à se faire des politesses: «Monsieur le docteur, commencez par mon voisin; il souffre plus que moi... Je puis encore attendre.»
Un canonnier eut les deux jambes emportées par un boulet: deux de ses camarades le ramassèrent, et firent avec des branches d'arbres un brancard sur lequel ils le posèrent pour le transporter dans l'île. Le pauvre mutilé ne jetait pas un seul cri; seulement, «J'ai bien soif,» disait-il de temps en temps à ses porteurs. Comme ils passaient sur un des ponts, il les supplie d'arrêter et d'aller lui chercher un peu de vin ou d'eau-de-vie pour ranimer ses forces. Ils le croient et le quittent; mais ils n'avaient pas fait vingt pas, que le canonnier leur crie: «N'allez pas si vite, mes camarades; je n'ai pas de jambes, et j'arriverai plus tôt que vous. Vive la France!» Et, faisant un effort, il se laisse rouler dans le Danube.
La conduite d'un chirurgien-major de la garde faillit, quelque temps après, compromettre le corps tout entier dans l'esprit de Sa Majesté. Ce chirurgien, M. M....., logeait, avec le général Dorsenne et quelques officiers supérieurs, dans une fort jolie maison de plaisance qui appartenait à madame la princesse de Lichtenstein. Le concierge de la maison, vieil Allemand, brusque et capricieux, ne les servait qu'avec répugnance, et leur jouait le plus de tours qu'il pouvait. C'était en vain, par exemple, qu'on lui demandait du linge pour les lits ou pour la table: il feignait de ne pas entendre.
Le général Dorsenne écrivit à la princesse pour se plaindre; elle donna sans doute ses ordres en conséquence, mais la lettre du général resta sans réponse. Quelques jours se passèrent ainsi: on n'avait pas changé de serviettes depuis un mois, quand il prit fantaisie au général de donner un grand souper. Les vins du Rhin et de Hongrie furent sablés, le punch vint ensuite. L'amphitryon fut grandement complimenté, mais aux complimens se mêlèrent quelques reproches énergiques sur la blancheur douteuse de la nappe et des serviettes. Le général Dorsenne s'excusa sur la mauvaise humeur et la sordide économie du concierge que soutenait très-bien le peu de courtoisie de la princesse.—«Il ne faut pas souffrir cela! s'écrièrent en chorus les joyeux convives; il faut que cette hôtesse, qui nous méconnaît à un tel point, soit rappelée à l'ordre. Allons, M....., prends du papier et une plume: écris-lui force épigrammes: il faut apprendre à vivre à cette princesse de Germanie. Des officiers français, des vainqueurs couchés dans des draps sales, et mangeant sur une nappe grasse! c'est une infamie.» M. M..... fut le trop fidèle interprète des sentimens unanimes de ces messieurs; échauffé, comme il l'était, par les fumées du vin de Hongrie, il écrivit à la princesse de Lichtenstein une lettre, comme, dans le carnaval même, on n'oserait l'écrire à la dernière des filles publiques. Comment dire ce que ressentit madame de Lichtenstein en lisant cet écrit, assemblage incompréhensible de tout ce que la langue des corps-de-garde peut fournir d'expressions ordurières? Il lui fallut le témoignage d'un tiers pour croire que la signature, M....., chirurgien-major de la garde impériale française, n'avait pas été contrefaite par quelque misérable ivrogne. Dans sa profonde indignation, la princesse court chez le général Andréossy, gouverneur de Vienne pour Sa Majesté; elle lui montre cette lettre, et demande vengeance. Le général, encore plus irrité qu'elle, monte en voiture, et se rend à Schœnbrunn, où il arrive au moment de la parade. Il remet à l'empereur la fatale épître; l'empereur lit; il recule trois pas, ses joues se rougissent de colère, sa physionomie se renverse, et c'est d'une voix effrayante qu'il dit au grand-maréchal de faire approcher M. M..... Tout le monde tremblait. «Est-ce vous qui avez écrit cette horreur?—Sire...—Répondez, je vous l'ordonne. Est-ce vous?—Oui, Sire, dans un moment d'oubli, après un souper...—Misérable! cria sa majesté de manière à terrifier tous ceux qui l'entendaient, vous mériteriez d'être fusillé sur la place! Insulter une femme aussi lâchement! et une vieille femme, encore...! N'avez-vous plus de mère?... Je respecte et j'honore toute vieille femme, parce qu'elle me rappelle ma mère.—Sire, je suis coupable..., je l'avoue, mais mon repentir est grand. Daignez penser à mes services; j'ai fait dix-huit campagnes..., je suis père de famille.» Ce dernier mot augmenta la colère de sa majesté: «Qu'on l'arrête; qu'on lui arrache sa décoration: il est indigne de la porter... Qu'il soit jugé dans les vingt-quatre heures...» Puis, se tournant vers les généraux demeurés immobiles de stupeur: «Voyez, Messieurs, lisez! Voyez comme ce polisson traite une princesse, au moment même où son époux négocie de la paix avec moi.»
La parade alla vite ce jour-là; aussitôt qu'elle fut finie, le général Dorsenne et M. Larrey courent chez madame de Lichtenstein; ils lui racontent la scène qui vient de se passer, lui font les plus touchantes excuses au nom de toute la garde impériale; ils la conjurent d'intercéder pour un malheureux, bien coupable sans doute, mais qui n'avait pas sa raison quand il écrivit; «Il se repent, madame, dit le bon M. Larrey; il pleure sa faute, il attend son châtiment avec courage et comme une juste réparation de son outrage envers vous... Mais c'est un des meilleurs officiers de l'armée: il est chéri, estimé; il a sauvé la vie à des milliers d'individus, et ses talens distingués sont la seule fortune de sa famille... Que deviendra-t-elle, si on le fait mourir?—Mourir! s'écria la princesse, mourir! Bon Dieu! les choses iraient-elles jusque là?» Alors le général Dorsenne lui peignit le ressentiment de l'empereur, comme plus vif mille fois que le sien, et la princesse, vivement émue, écrivit aussitôt à l'empereur une lettre par laquelle se disant satisfaite et reconnaissante de la réparation qu'elle avait obtenue, elle le suppliait de vouloir bien pardonner à M. M..... Sa Majesté lut cette lettre et n'y répondit pas. Nouvelle visite à la princesse qui, cette fois, conçut les plus vives alarmes, et dit qu'elle était vraiment désolée d'avoir montré la lettre de M. M..... au général. Décidée à tout faire pour obtenir la grâce du chirurgien, elle adressa un placet à l'empereur; il se terminait par cette phrase d'une angélique bonté: «Sire, je vais m'agenouiller dans mon oratoire, et ne me releverai que lorsque j'aurai obtenu du ciel la clémence de Votre Majesté.» L'empereur ne pouvait plus refuser; il fit grâce. M. M..... en fut quitte pour un mois d'arrêts forcés. M. Larrey fut chargé par Sa Majesté de le tancer vigoureusement, afin qu'il ménageât davantage à l'avenir l'honneur du corps respectable dont il faisait partie. Les remontrances de cet excellent homme furent toutes paternelles, et doublèrent aux yeux de M. M..... le prix du service qu'il lui avait rendu.
M. le baron Larrey faisait le bien avec désintéressement; on le savait, et souvent on en abusait. Le général d'A....., fils d'un riche sénateur, avait eu, à Wagram, l'épaule fracassée par un boulet. Il fallut faire l'amputation. Cette effrayante opération demandait une main exercée: M. Larrey seul pouvait s'en charger; il le fit, et le fit avec succès; mais le blessé, d'une complexion délicate, et extrêmement affaibli, demandait les plus grands soins et l'attention la plus soutenue. M. Larrey le quitta peu; il mit près de lui deux élèves, qui veillaient alternativement, et l'aidaient dans les pansemens. Le traitement fut long et pénible; mais une guérison complète en résulta. En pleine convalescence, le général prit congé de l'empereur pour retourner en France. Un majorat et des décorations acquittèrent envers lui la dette du prince et de l'État. La manière dont il acquitta la sienne envers l'homme qui lui avait sauvé la vie est curieuse à connaître.
Au moment de monter en voiture, il remet à un général de ses amis une lettre et une petite boîte, en lui disant: «Je ne puis quitter Vienne sans remercier M. Larrey; faites-moi le plaisir de lui envoyer de ma part cette marque de ma reconnaissance. Ce bon Larrey! je n'oublierai jamais les services qu'il m'a rendus.» Le lendemain, l'ami s'acquitta de la commission. Un gendarme est chargé de l'épître et du cadeau. Il arrive à Schœnbrunn pendant la parade; il cherche et demande dans les rangs M. Larrey. «C'est une lettre et une boîte que je lui apporte de la part du général d'A...» M. Larrey mit le tout dans sa poche; mais, après la parade, il en prit connaissance, et, remettant le paquet à M. Cadet de Gassicourt, il lui dit: «Voyez, et dites-moi ce que vous en pensez?» La lettre était fort jolie: quant à la boîte, elle renfermait un diamant qui pouvait valoir 60 francs.
Cette mesquine récompense en rappelle une glorieuse et digne que M. Larrey avait reçue de l'empereur pendant la campagne d'Égypte.
À la bataille d'Aboukir, le général Fugières fut opéré sous le canon de l'ennemi d'une blessure dangereuse à l'épaule par M. Larrey, et, se croyant au moment de mourir, offrit son épée au général Bonaparte, en lui disant: «Général, un jour peut-être vous envierez mon sort.» Le général en chef fit présent de cette épée à M. Larrey, après y avoir fait graver le nom de M. Larrey et celui de la bataille. Cependant le général Fugières ne mourut point. Il fut sauvé par l'habile opération qu'il avait subie; et pendant dix-sept ans il a commandé les invalides à Avignon.
CHAPITRE XIV.
Quelques réflexions sur les manières des officiers à l'armée.—Le ton militaire.—Le prince de Neufchâtel, les généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc.—Le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust, Bessières, les généraux Rapp, Lebrun, Lauriston, etc.—Affabilité et dignité.—Fatuité des geais de l'armée.—La giberne de boudoir.—Les officiers de faveur.—Officiers de la ligne.—Bravoure et modestie.—Le vrai courage ennemi du duel.—Désintéressement.—Attachement des officiers pour leurs soldats.—Déjeuner des grenadiers de la garde la veille de la bataille de Wagram.—Les ordres de l'empereur méprisés.—Indignation de l'empereur.—Les coupables fusillés.—Le chien du régiment.—Mort du général Oudet à Wagram.—Confidence faite à Constant par un officier de ses amis.—Les philadelphes.—Conspiration républicaine contre Napoléon.—Oudet chef de la conspiration.—Intrépidité de ce général.—Mort mystérieuse.—Suicides.—Déjeuner militaire le lendemain de la bataille de Wagram.—Vol audacieux.—Courage héroïque d'un chirurgien saxon.
Ce n'est point en présence de l'ennemi qu'il est possible de saisir quelques différences dans les manières et le ton des militaires. Les exigences du service absorbent toutes les idées et tout le temps des officiers, quel que soit leur grade; et l'uniformité de leurs occupations produit aussi une sorte d'uniformité dans les habitudes et le caractère. Mais hors du champ de bataille reparaissent les différences naturelles et celles de l'éducation. J'en ai fait cent fois l'expérience, lorsque venaient les trèves et les traités de paix qui couronnèrent les plus glorieuses campagnes de l'empereur, et j'eus occasion de renouveler mes observations sur ce point pendant le long séjour que nous fîmes à Schœnbrunn avec l'armée.
Le ton militaire est à l'armée une des choses les plus difficiles à définir. Ce ton diffère selon les grades, le temps du service et le genre du service. Il n'y a de vraiment militaires que ceux qui font partie de la ligne ou qui la commandent. Dans l'opinion du soldat, le prince de Neufchâtel et son brillant état-major, le grand-maréchal, les généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc., n'étaient que des hommes de cabinet qui pouvaient bien servir à quelque chose par leurs connaissances, mais auxquels la bravoure n'était pas indispensable.
Les premiers généraux, tels que le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust, Bessières, les aides-de-camp de S. M., Rapp, Lebrun, Lauriston, Mouton, etc., étaient d'une urbanité parfaite; tout le monde était reçu par eux avec affabilité; leur dignité n'était jamais de la morgue, ni leur aisance une excessive familiarité; leurs manières étaient toujours empreintes d'une sévérité toute guerrière. Telle n'était pas l'idée qu'on avait à l'armée de quelques-uns de MM. les officiers d'ordonnance et de l'état-major (aides-de-camp). Tout en leur accordant la considération que méritaient leur éducation et leur courage, on les appelait les geais de l'armée, obtenant des faveurs mieux méritées par d'autres, gagnant des cordons et des majorats pour avoir porté quelques lettres dans les camps sans avoir vu l'ennemi, insultant par leur luxe à la modeste tenue des plus braves officiers; s'occupant sans cesse de leur toilette, et plus fats au milieu des bataillons que dans les boudoirs de leurs maîtresses. Il y avait un de ces messieurs dont la giberne en vermeil était un petit nécessaire complet, et contenait, au lieu de cartouches, des flacons d'odeur, des brosses, un miroir, un gratte-langue, un peigne d'écaille, et... je ne sais même pas s'il y manquait le pot de rouge. Ce n'était pas qu'ils ne fussent pas braves; ils se seraient fait tuer pour un regard; mais ils se trouvaient très-rarement exposés. Les étrangers auraient raison d'établir en principe que le militaire français est léger, présomptueux, impertinent et sans morale, s'ils le jugeaient d'après ces officiers de faveur qui, au lieu d'études et de service, n'avaient quelquefois d'autre titre à leurs grades que le mérite d'avoir émigré.
Les officiers de la ligne, qui avaient fait plusieurs campagnes, et avaient gagné leurs épaulettes sur les champs de bataille, avaient un ton bien différent à l'armée: graves, polis et obligeans, il y avait entre eux une espèce de fraternité. Ayant vu de près la peine et la misère, on les trouvait toujours prêts à secourir les autres; leur conversation n'était pas distinguée par une instruction brillante, mais elle était souvent pleine d'intérêt. Généralement, la jactance les quittait avec leur première jeunesse, et les plus braves étaient toujours les plus modestes. Le faux point d'honneur n'avait pas grand'prise sur eux; car ils savaient ce qu'ils valaient, et toute crainte d'être soupçonné de lâcheté était au dessous d'eux. Pour eux, qui joignaient quelquefois à la plus grande bienveillance une vivacité non moins grande, un démenti, une injure même, dite par un frère d'armes, ne devait pas absolument être lavée dans le sang; et les exemples de cette modération, que le vrai courage seul est en droit de montrer, n'étaient pas rares à l'armée. Ceux qui tenaient le moins à l'argent et les plus généreux étaient les plus exposés, les artilleurs, les hussards. J'ai vu à Wagram un lieutenant payer un louis une bouteille d'eau-de-vie, et la distribuer sur-le-champ aux soldats de sa compagnie. Ces braves officiers s'attachaient quelquefois à leurs régimens, surtout quand ils s'étaient distingués, au point de refuser des grades supérieurs plutôt que de se séparer de leurs enfans, comme ils les appelaient. C'est là qu'il faut prendre le modèle des militaires français: c'est cette bonté mêlée de fermeté guerrière, cet attachement des chefs pour leurs soldats, attachement que ceux-ci savent si bien apprécier, c'est cet honneur inébranlable qui doit distinguer nos soldats, et non, comme le pensent les étrangers, la présomption, la forfanterie, le libertinage, qui ne sont jamais que le partage de quelques parasites de la gloire.
Au camp de Lobau, la veille de la bataille de Wagram, l'empereur se promenait autour de sa tente. Il s'arrêta un instant à regarder les grenadiers de sa garde qui déjeunaient. «Eh bien! mes enfans, comment trouvez-vous le vin?—Il ne nous grisera pas, Sire; voilà notre cave, dit un soldat en montrant le Danube.» L'empereur, qui avait ordonné qu'on distribuât une bonne bouteille de vin à chaque soldat, fut surpris de voir qu'on les mettait au régime la veille d'une bataille. Il en demande la raison au prince de Neufchâtel; on s'informe, et on apprend que deux garde-magasins et un employé aux vivres ont vendu à leur profit quarante mille bouteilles destinées à la distribution, et qu'ils comptaient remplacer par du vin inférieur. Ce vin avait été saisi par la garde impériale dans une riche abbaye. On l'évaluait à trente mille florins. Les coupables furent arrêtés, jugés et condamnés à mort.
Il y avait au camp de Lobau un chien que toute l'armée, je crois, connaissait sous le nom de corps-de-garde. Il était vieux, sale et laid, mais ses qualités morales faisaient bien vite oublier ce que son extérieur avait de défectueux. On l'appelait aussi quelquefois le plus brave chien de l'empire. Il avait reçu un coup de baïonnette à Marengo; il avait eu une patte cassée d'un coup de feu à Austerlitz. Il était alors attaché à un régiment de dragons, car il n'avait point de maître. Il s'attachait à un corps, auquel il restait fidèle tant qu'on le nourrissait bien et qu'on ne le battait pas. Un coup de pied ou un coup de plat de sabre le faisait déserter le régiment et passer dans un autre. Il était d'une rare intelligence. Quelle que fût la position du corps dans lequel il servait, il ne l'abandonnait pas; il ne le confondait pas avec les autres. Au plus fort de la mêlée, il était toujours auprès du drapeau qu'il avait choisi. Si, dans un camp, il rencontrait un soldat d'un régiment qu'il avait abandonné, on le voyait, l'oreille basse, la queue entre les jambes, s'esquiver au plus vite, et retourner auprès de ses nouveaux frères d'armes. Quand son régiment marchait, il courait en éclaireur tout autour, et avertissait, par ses aboiemens, de tout ce qu'il trouvait d'extraordinaire. Il a sauvé plus d'une fois ses camarades d'une embuscade.
Parmi les officiers qui périrent à la bataille de Wagram, ou plutôt dans un engagement particulier qui eut lieu quand la bataille était déjà terminée, un de ceux qui furent le plus regrettés par les soldats, fut le général Oudet. C'était un des plus intrépides généraux de l'armée; mais ce qui fait surtout que son nom revient à ma mémoire plus que tout autre de ceux que perdit l'armée dans cette mémorable journée, c'est une note que j'ai conservée d'une conversation que j'eus plusieurs années après cette bataille avec un excellent officier, avec lequel j'étais lié de la plus sincère amitié.
Dans un entretien que j'eus avec le lieutenant-colonel B... en 1812, il me dit: «Il faut que je vous conte, mon cher Constant, la bizarre aventure qui m'arriva à Wagram. Je ne vous l'ai pas racontée dans le temps, parce que j'avais promis de me taire; mais maintenant que personne ne peut plus être compromis par mon indiscrétion, et que ceux mêmes qui alors auraient le plus redouté que leurs idées singulières (car je n'ai jamais appelé cela autrement) fussent révélées, seraient les premiers à en rire, je peux bien vous apprendre la mystérieuse découverte que je fis à cette époque.
»Vous savez que j'étais très-lié avec ce pauvre F... que nous avons tant regretté. C'était un de nos jeunes officiers les plus gais et les plus aimables, et ses bonnes qualités le faisaient chérir surtout de ceux qui avaient, comme lui, une disposition constante à la franchise et à la bonne humeur. Tout à coup je vis changer ses manières ainsi que celles de quelques-uns de ses camarades habituels; Ils paraissaient sombres, ne se rassemblaient plus pour faire joyeuse humeur, mais se parlaient au contraire tout bas et avec mystère. Plusieurs fois ce changement subit m'avait frappé; je les avais, par hasard, rencontrés souvent dans des lieux écartés, et au lieu de me recevoir cordialement, comme ils m'y avaient accoutumé, ils semblaient vouloir m'éviter. Enfin, fatigué de ce mystère que je ne pouvais m'expliquer, je pris un jour à part F..., et lui demandai ce que signifiait cette étrange conduite.—Vous m'avez prévenu, me dit-il, mon cher; j'allais vous faire une confidence importante; je ne veux pas que vous m'accusiez de méfiance à votre égard; mais jurez-moi, avant que je me confie en vous, que vous ne direz à âme qui vive un mot de ce que je vais vous dire.» Quand j'eus fait ce serment, qu'il me demanda du ton le plus grave et le plus surprenant pour moi, F.... ajouta: «Si je ne vous ai pas parlé des philadelphes, c'est que je savais que des raisons que je respecte vous empêcheraient d'en faire jamais partie; mais puisque vous me demandez ce secret, il y aurait manque de confiance en vous, et peut-être même imprudence, à ne pas vous le dévoiler. Quelques patriotes se sont réunis sous le titre de philadelphes pour sauver la patrie des dangers auxquels elle est exposée. L'empereur Napoléon a terni la gloire de Bonaparte, premier consul; il avait sauvé notre liberté, et il nous l'a ravie par le rétablissement de la noblesse et par le concordat. La société des philadelphes n'a pas encore de moyens bien arrêtés pour empêcher le mal que l'ambition voudrait continuer de faire à la France; c'est lorsque la paix nous sera rendue que nous verrons s'il est désormais impossible de ramener Bonaparte à des institutions républicaines; mais en attendant, nous sommes accablés de douleur et de désespoir. Le brave chef des philadelphes, le vertueux Oudet, a été assassiné! Qui sera digne de le remplacer! Pauvre Oudet! Jamais on ne fut plus audacieux, plus éloquent que lui! À une noble fierté de caractère, à une fermeté inébranlable, il joignait un cœur excellent. Sa première affaire montra toute l'énergie de son âme. Renversé à San-Bartholomeo par un coup de feu, ses camarades voulaient l'enlever. «Non, non, leur cria-t-il; ne vous occupez pas de moi; aux Espagnols! aux Espagnols!—Vous laisserons-nous aux ennemis? lui dit un de ceux qui s'étaient avancés vers lui.—Eh bien! repoussez-les si vous ne voulez pas que je leur reste.» Au commencement de la campagne de Wagram, il était colonel du neuvième régiment de ligne; il fut fait général de brigade la veille de la bataille. Son corps faisait partie de l'aile gauche, commandée par Masséna. Ce fut de ce côté que notre ligne fut un moment rompue. Oudet fit des efforts incroyables pour la réformer. Frappé de trois coups de lance, perdant beaucoup de sang, entraîné par ceux des nôtres qui étaient forcés de reculer, il se fit attacher sur son cheval, pour ne point quitter le combat.
»Après la bataille, il reçut l'ordre de se porter en avant, de se placer avec son régiment dans un poste avantageux pour observer, et de revenir aussitôt au quartier-général avec un certain nombre de ses officiers pour prendre de nouveaux ordres. Il exécute ce mouvement, et revient pendant la nuit. Tout à coup une décharge de mousqueterie se fait entendre; il tombe dans une embuscade; il combat dans l'obscurité avec fureur, sans connaître ni le nombre ni l'espèce de ses adversaires. Au point du jour, on le trouve étendu, criblé de blessures, au milieu de vingt officiers massacrés autour de lui. Il respirait encore... Il vécut trois jours, et les seuls mots qu'il put prononcer étaient pour plaindre le sort de sa patrie. Quand on enleva son corps de l'hôpital pour lui rendre les derniers devoirs, plusieurs blessés déchirèrent de désespoir l'appareil de leurs blessures; un sergent-major se précipita sur son sabre près de sa fosse, et un lieutenant s'y brûla la cervelle. «Voilà, ajouta F...., ce qui nous plonge dans la plus vive affliction.» J'essayai de lui prouver qu'il se trompait, et de lui démontrer que les projets des philadelphes étaient folies; mais je n'y réussis qu'incomplètement; et, tout en écoutant mes conseils, il me recommanda vivement le secret.»
Le lendemain, je crois, de la bataille de Wagram, un assez grand nombre d'officiers se mirent à déjeuner auprès de la tente de l'empereur. Les généraux étaient assis sur l'herbe, et les officiers étaient debout autour d'eux. On parla beaucoup de la bataille, et on cita différens traits fort remarquables, et qui me restèrent gravés dans la mémoire. Un officier d'ordonnance de Sa Majesté dit: «J'ai pensé perdre mon plus beau cheval. Comme je l'avais monté dans la journée du 5, et que je voulais qu'il se reposât, je le donnai à mon domestique pour le tenir en bride; il le quitta un moment pour rebrider le sien: le cheval fut à l'instant volé, entre lui et moi, par un dragon, qui, sans tarder, alla le vendre à un capitaine démonté, en lui disant que c'était un cheval de prise. Je le reconnus dans les rangs, je le réclamai, prouvant par mon porte-manteau et mes effets qui étaient dessus, que ce n'était pas un cheval pris aux Autrichiens. Je remboursai au capitaine cinq louis donnés au dragon pour ce cheval, qui m'en avait coûté soixante.»
Le plus beau trait peut-être de la journée fut celui-ci: M. Salsdorf, chirurgien saxon du régiment du prince Christian, eut, dans le commencement de l'affaire, la jambe fracassée par un obus. Étendu par terre, il voit à quinze pas de lui M. Amédée de Kerbourg, aide-de-camp, qui, froissé par un boulet, tombe et vomit le sang. Il voit que cet officier va périr d'apoplexie s'il n'est secouru; il recueille toutes ses forces, se traîne sur la poussière en rampant jusqu'à lui, le saigne et lui sauve la vie.
M. de Kerbourg ne put embrasser son libérateur. M. Salsdorf, transporté à Vienne, ne survécut que quatre jours à l'amputation.
CHAPITRE XV.
Bienfaits de l'empereur durant son séjour à Schœnbrunn.—Anecdote.—La jeune musulmane enlevée par des corsaires.—Une autre Héloïse.—Second enlèvement.—Détresse.—Voyage à pied de Constantinople à Vienne.—Nouvelle désespérante.—Mariage de la jeune musulmane avec un officier français.—Voyage de madame Dartois à Constantinople.—Terreur et fuite.—Madame Dartois veuve pour la seconde fois.—Démarches auprès de l'empereur.—M. Jaubert, M. le duc de Bassano et M. le général Lebrun—Générosité et reconnaissance.—Le 15 août à Vienne.—Singulière illumination.—Affreux accident.—Le commissaire général de la police de Vienne.—Anecdote.—Méprise singulière d'un officier.—Passion du jeu et trahison.—L'espion surpris et fusillé.—Courage d'un conscrit et gaîté de l'empereur.—Second attentat contre les jours de l'empereur.—La maîtresse de lord Paget.—Avances faites à la comtesse au nom de l'empereur.—Hésitation.—Résolution hardie.—L'homme de la police.—La mêche éventée.—Sécurité de l'empereur.—Courage de l'empereur à Essling.—Sollicitude de l'empereur pour les soldats.—Schœnbrunn rendez-vous des savans.—M. Maëlzel, mécanicien.—L'empereur jouant aux échecs avec un automate.—L'empereur trichant et battu.—Belle action du prince de Neufchâtel.—Reconnaissance de deux jeunes filles.
À Schœnbrunn comme ailleurs, Sa Majesté signala sa présence par ses bienfaits. Ma mémoire est demeurée frappée d'un trait qui occupa long-temps les conversations à cette époque. La singularité des détails mérite que je le rapporte.
Une petite fille de neuf ans, appartenant à une famille de Constantinople très-riche et très-considérée, fut enlevée par des pirates, un jour qu'avec une servante elle se promenait hors de la ville. Les pirates transportèrent leurs deux captives en Anatolie, et les vendirent. La petite fille, qui promettait d'être charmante un jour, échut en partage à un riche marchand de Brousse, l'homme le plus sévère, le plus dur et le plus intraitable de la ville. Les grâces naïves de l'enfant touchèrent pourtant son humeur farouche; il eut pour elle les plus grands égards, la distingua de ses autres esclaves, et ne l'occupa qu'à des travaux faciles, tels que d'avoir soin de ses fleurs, etc. Un Européen, qui logeait chez ce marchand, lui offrit de se charger de l'éducation de la petite, et cet homme y consentit d'autant mieux qu'elle lui avait gagné le cœur et qu'il avait envie d'en faire sa femme, quand elle aurait l'âge d'être mariée. Mais l'Européen avait conçu le même projet, et, comme il était jeune, d'une figure agréable, plein d'intelligence et fort riche, il parvint facilement à s'attacher la jeune esclave, qui s'échappa un beau jour de la maison de son maître, et, nouvelle Héloïse, suivit son Abeilard à Kutahié, où ils demeurèrent cachés pendant six mois.
Elle avait alors dix ans; son précepteur, qui l'aimait tous les jours davantage, la conduisit à Constantinople, et la confia aux soins d'un évêque grec, auquel il recommanda d'en faire une bonne chrétienne. De là il partit pour aller à Vienne chercher le consentement de sa famille, et la permission de son gouvernement pour épouser son élève.
Deux ans s'écoulèrent ainsi: la pauvre fille ne recevait point de nouvelles de son futur époux; l'évêque était mort, et ses héritiers avaient abandonné Marie (c'était le nom de baptême de la musulmane convertie), et Marie, sans secours, sans protecteur, courait à chaque instant le risque d'être découverte par quelque parent, quelque ami de sa famille, et l'on sait que les Turcs ne pardonnent pas le changement de religion. Tourmentée de mille inquiétudes, lasse de la retraite et de l'obscurité profonde où elle vivait ensevelie, elle prit la résolution hardie d'aller rejoindre son bienfaiteur. Les dangers de la route ne l'arrêtèrent point. Elle partit de Constantinople seule, à pied; et, arrivée dans la capitale de l'Autriche, elle apprit que son époux était mort depuis plus d'un an.
On comprend facilement dans quel désespoir une nouvelle aussi triste dut plonger cette pauvre enfant. Que faire? que devenir? Retourner dans sa famille: c'est ce qu'elle voulut faire. Elle se rendit à Trieste, et trouva cette ville dans un affreux désordre. Elle venait de recevoir garnison française, mais les troubles inséparables de la guerre n'étaient point encore apaisés. La jeune Marie entra dans un couvent grec, en attendant le moment favorable pour gagner Constantinople. Ce fut là qu'un sous-lieutenant d'infanterie, nommé Dartois, la vit, en devint éperduement amoureux, s'en fit aimer, et l'épousa au bout d'un an.
Le bonheur dont jouissait madame Dartois ne put la faire renoncer à son projet d'aller voir sa famille. Devenue française, elle pensait que ce titre l'aiderait à rentrer en grâce auprès de ses parens. Le régiment de son mari reçut l'ordre de quitter Trieste, ce fut une occasion pour madame Dartois de renouveler ses instances auprès de lui, afin d'obtenir la permission d'aller à Constantinople. Il y consentit, non sans lui faire envisager tout ce qu'elle avait à redouter, tous les dangers auxquels ce voyage allait de nouveau l'exposer. Enfin elle partit, et quelques jours après son arrivée, comme elle venait de commencer ses démarches auprès de sa famille, elle reconnut dans la rue, à travers son voile, le marchand de Brousse, son premier maître, qui la cherchait par tout Constantinople, et qui avait juré de la tuer, s'il parvenait à la découvrir.
Cette terrible rencontre l'effraya au point que pendant trois ans, elle vécut dans une anxiété continuelle, osant à peine sortir pour ses plus pressantes affaires, et craignant toujours de revoir le farouche Anatolien. Elle recevait de temps en temps des lettres de son mari qui lui faisait part de la marche des armées françaises et de son avancement; dans les dernières, il la conjurait de revenir en France, espérant pouvoir aller l'y rejoindre bientôt.
Privée désormais de tout espoir de réconciliation avec sa famille, madame Dartois se détermina à faire ce que lui demandait son mari, et quoique la guerre entre la Russie et les Turcs rendît les routes fort peu sûres, elle partit de Constantinople au mois de juillet 1809.
Après avoir traversé la Hongrie et passé au milieu des camps autrichiens, madame Dartois se dirigeait sur Vienne, quand elle eut la douleur d'apprendre à Gratz que son époux avait été mortellement blessé à la bataille de Wagram. Il était dans cette ville; on la conduisit auprès de lui, il rendit le dernier soupir dans ses bras.
Elle pleura long-temps son époux. Bientôt il lui fallut songer à l'avenir; le peu d'argent qui lui restait à son départ de Constantinople avait à peine suffi pour les dépenses du voyage. M. Dartois n'avait rien laissé en mourant; quelques personnes donnèrent à la pauvre femme le conseil d'aller à Schœnbrunn réclamer les secours de Sa Majesté. Un officier supérieur lui remit une lettre de recommandation pour M. Jaubert, secrétaire interprète de l'empereur.
Madame Dartois arriva au moment où Sa Majesté se préparait à quitter Schœnbrunn. Elle s'adressa à M. Jaubert, à M. le duc de Bassano, au général Lebrun et à plusieurs autres personnes qui prirent à ses malheurs l'intérêt le plus vif. L'empereur, instruit par le duc de Bassano de la position déplorable où se trouvait cette dame, rendit sur-le-champ un décret spécial, constituant en faveur de madame Dartois une pension annuelle de 1600 francs, dont la première année lui fut payée d'avance. Quand le duc de Bassano vint dire à la veuve ce que Sa Majesté avait fait pour elle, et lui remit la première année de sa pension, elle tomba à ses genoux et les mouilla de larmes.
La fête de l'empereur fut célébrée à Vienne avec beaucoup d'éclat. Tous les habitans s'étaient crus obligés d'illuminer leurs fenêtres: ce qui faisait un coup d'œil vraiment extraordinaire. Il n'y avait pas de lampions; mais presque, toutes les croisées étant à double châssis, on avait mis entre les deux vitrages des lampes, des bougies, etc., arrangées avec art: c'était d'un effet charmant. Les Autrichiens paraissaient aussi gais que nos soldats; ils n'eussent point fêté leur propre empereur avec autant d'empressement. Il y avait bien au fonds quelque chose de contraint dans cette joie inaccoutumée, mais les apparences n'en disaient rien.
La veille de la fête, pendant la parade, on entendit à Schœnbrunn une explosion terrible; le bruit semblait venir de la ville. Quelques instans après on vit un gendarme accourir au grand galop. «Oh! oh! dit en riant le colonel Mechnem, il faut que le feu soit à Vienne. Un gendarme qui galope!» Il venait annoncer un événement bien déplorable. Une compagnie d'artilleurs préparait dans l'arsenal de la ville plusieurs pièces d'artifice pour célébrer la fête de Sa Majesté. Un d'eux, en foulant une bombe, mit le feu à la fusée, il eut peur, et jeta loin de lui la pièce qui alluma les poudres que renfermait l'atelier. Il y eut dix-huit canonniers de tués du coup et sept de blessés.
Dans le temps de la fête de Sa Majesté, comme j'entrais un matin dans son cabinet, je trouvai avec elle M. Charles Sulmetter, commissaire général de la police de Vienne. Je l'avais déjà vu plusieurs fois: il avait commencé par être premier espion de l'empereur, et ce métier avait été profitable pour lui au point de lui faire amasser quarante mille livres de rente. Il était né à Strasbourg, avait commencé par être chef de contrebandiers en Alsace, et la nature l'avait merveilleusement organisé pour cet état comme pour celui qu'il exerça ensuite: il le disait lui-même en racontant ses aventures, et prétendait que la contrebande et la police avaient ensemble beaucoup de points de ressemblance; que le grand art d'un contrebandier était de savoir éviter, comme celui de l'espion de savoir chercher.
Il inspirait une si grande terreur aux Viennois, que seul il valait tout un corps d'armée pour les maintenir. Son regard vif et pénétrant, son air de résolution et de sévérité, la brusquerie de sa démarche et de ses gestes, un organe terrible et son apparence de vigueur, justifiaient pleinement sa réputation. Ses aventures fourniraient une ample matière à quelque romancier. Dans les premières campagnes d'Allemagne, chargé d'un message du gouvernement français pour l'un des plus importans personnages de l'armée autrichienne, il passe chez l'ennemi, déguisé en bijoutier allemand, muni de passe-ports en règle et fourni d'une fort belle provision de diamans et de bijoux. Il avait été vendu: on l'arrête et on le fouille. Sa lettre était cachée dans le double-fond d'une boîte en or: on la trouva, et l'on eut la sottise d'en faire lecture devant lui. Jugé et condamné à mort, il fut livré aux soldats qui devaient le fusiller; mais il était nuit, et l'on remit son supplice au lendemain. Il reconnaît parmi ses gardes un déserteur français; il cause avec lui, lui promet beaucoup d'argent; il fait venir du vin, boit avec les soldats, les enivre, et, couvert d'un de leurs habits, il s'échappe avec le Français: mais, avant de rentrer au camp, il trouve le moyen de prévenir la personne pour qui était la lettre saisie, et de ce qu'elle contenait, et de ce qui lui est arrivé.
On donnait souvent à l'armée des mots d'ordre difficiles à retenir, pour fixer davantage l'attention. Un jour, le mot était Périclès, Persépolis. Un capitaine de la garde, qui connaissait mieux l'art de commander une charge que l'histoire grecque et la géographie, entend mal, et donne, pour mot d'ordre perce l'église. On rit de bon cœur de ce quiproquo. Le vieux capitaine fut bien loin de s'en fâcher, et disait qu'après tout il n'en avait pas été déjà si loin.
Le secrétaire du général Andréossy, gouverneur de Vienne, avait la malheureuse passion du jeu, et trouvant qu'il ne gagnait point assez pour fournir à ses dépenses, il se vendit à l'ennemi. Sa correspondance fut saisie, il avoua sa trahison et fut condamné à mort. Au moment du supplice, il fit preuve d'un étonnant sang-froid: «Approchez-vous davantage, dit-il aux soldats qui devaient le fusiller; comme cela vous me viserez mieux et j'aurai moins à souffrir.»
Dans une de ses excursions autour de Vienne, l'empereur rencontra un conscrit très-jeune qui rejoignait son corps; il l'arrête, lui demande son nom, son âge, son régiment, son pays. «Monsieur, répond le soldat qui ne le connaissait pas, je m'appelle Martin, j'ai dix-sept ans et je suis des Hautes-Pyrénées.—Tu es donc Français?—Oui, Monsieur.—Ah! tu es un coquin de Français!... Qu'on désarme cet homme, et qu'on le pende...—Oui, f..., je suis Français, répète le conscrit, et vive l'empereur!» Sa Majesté rit beaucoup, le conscrit fut détrompé, félicité, et courut rejoindre ses camarades avec la promesse d'une récompense, promesse que l'empereur ne tarda point à exécuter.
Deux ou trois jours avant son départ de Schœnbrunn, l'empereur courut de nouveau le risque d'être assassiné. Cette fois le coup devait être porté par une femme.
La comtesse*** attirait à cette époque tous les regards, tant à cause de son étonnante beauté que du scandale de ses liaisons avec lord Paget, ambassadeur d'Angleterre. Il serait difficile de trouver des expressions qui peignissent avec vérité tout ce qu'il y avait de grâce et de charmes dans cette dame, pour laquelle les sociétés de Vienne ne s'ouvraient qu'avec une sorte de répugnance, mais qui se dédommageait de leurs mépris, en recevant chez elle ce que l'armée française avait de plus brillant.
Un fournisseur de l'armée se mit dans la tête de procurer à l'empereur la connaissance de cette dame, et sans que Sa Majesté en fût informée, il fit faire à la comtesse des propositions par un de ses amis, officier de cavalerie attaché à la police militaire de la ville de Vienne.
L'officier de cavalerie crut parler de la part de l'empereur, et ce fut de très-bonne foi qu'il dit à la comtesse que Sa Majesté avait le plus grand désir de la voir à Schœnbrunn. C'était un matin qu'il lui faisait cette proposition pour le soir; ce qui parut tant soit peu brusque à la comtesse, qui ne se décida pas d'abord, et demanda la journée pour y réfléchir, ajoutant qu'elle voulait des preuves irrécusables pour croire que l'empereur était vraiment pour quelque chose dans cette affaire. L'officier protesta de sa sincérité, promit au reste de donner toutes les preuves qu'on exigerait, et prit rendez-vous pour le soir. Ayant rendu compte de sa négociation au fournisseur, celui-ci donna les ordres nécessaires pour qu'une voiture fût prête pour le soir indiqué par la comtesse, à l'officier de cavalerie. À l'heure convenue, l'officier retourna chez la comtesse, pensant l'emmener avec lui: mais elle le pria de revenir le lendemain, disant qu'elle n'était point décidée, et qu'elle avait besoin de la nuit pour réfléchir encore. Sur les observations de l'officier, elle se décida pourtant, mais toujours pour le lendemain, et lui donna sa parole d'honneur d'être prête pour l'heure à laquelle il viendrait la chercher.
La voiture fut donc renvoyée, et redemandée le lendemain à pareille heure. Cette fois, l'envoyé du fournisseur trouva la comtesse très-bien disposée. Elle le reçut avec gaîté, avec empressement même, et lui fit voir qu'elle avait mis ordre à ses affaires comme s'il se fût agi pour elle de quelque grand voyage: puis après l'avoir regardé quelques instans en face, elle lui dit en le tutoyant «Tu peux revenir dans une heure, je serai prête: j'irai le voir, tu peux y compter. Hier j'avais des affaires à terminer, mais aujourd'hui je suis libre. Si tu es bon Autrichien, tu me le prouveras: tu sais combien il a fait de mal à notre pays! Eh bien, ce soir, notre pays sera vengé! Viens me chercher, n'y manque pas!»
L'officier de cavalerie, effrayé d'une semblable confidence, n'en voulut point porter la responsabilité. Il vint tout dire au château. L'empereur le récompensa richement, l'engagea, dans son propre intérêt, à ne plus revoir la comtesse, et défendit expressément de donner la moindre suite à cette affaire. Tous ces dangers n'altéraient en rien son humeur: il avait coutume de dire: «Qu'ai-je à craindre? je ne puis pas être assassiné: je ne mourrai que sur un champ de bataille.» Et même sur un champ de bataille, il ne prenait aucunement garde à lui. À Essling, par exemple, il s'exposa comme un chef de bataillon qui veut devenir colonel: les boulets tuaient du monde à côté de lui, devant, derrière; il ne bougeait pas. Ce fut au point qu'un général effrayé s'écria: «Sire, si votre majesté ne se retire pas, il faudra que je la fasse enlever par mes grenadiers.» Qu'on juge après cela si l'empereur songeait à prendre des précautions pour lui-même? Mais les marques d'exaspération manifestées par les habitans de Vienne le faisaient veiller à la sûreté de ses troupes; il avait défendu expressément que les soldats quittassent leurs cantonnemens le soir. Sa Majesté avait peur pour eux.
Le château de Schœnbrunn était le rendez-vous de tous les savans illustres de l'Allemagne. Il ne paraissait point un ouvrage nouveau, point une invention curieuse qu'aussitôt l'empereur ne donnât l'ordre de lui en présenter les auteurs. Ce fut ainsi que M. Maëlzel, le fameux mécanicien, inventeur du métronome, fut admis à l'honneur d'offrir à sa majesté plusieurs pièces de son invention. L'empereur admira les jambes artificielles destinées à remplacer bien mieux et plus commodément que des jambes de bois, celles que les boulets emportaient. Il le chargea de construire un char pour emporter les blessés du champ de bataille. Ce char devait être fait de telle sorte, qu'il pût, étant ployé, se charger facilement en croupe des gens à cheval qui se trouvent à la suite de l'armée, comme les chirurgiens, les aides, les employés, etc. M. Maëlzel avait aussi fabriqué un automate connu dans toute l'Europe sous le nom du joueur d'échecs. Il l'avait apporté à Schœnbrunn pour le faire voir à Sa Majesté, et l'avait monté dans l'appartement du prince de Neufchâtel. L'empereur alla chez le prince: je le suivis avec quelques personnes. L'automate était assis devant une table sur laquelle le jeu d'échecs était disposé. Sa Majesté prend une chaise et s'asseyant en face de l'automate, dit en riant: «Allons! mon camarade; à nous deux.» L'automate salue et fait signe de la main à l'empereur, comme pour lui dire de commencer. La partie engagée, l'empereur fait deux ou trois coups, et pose exprès une pièce à faux. L'automate salue, reprend la pièce et la remet à sa place. Sa Majesté triche une seconde fois; l'automate salue encore, mais il confisque la pièce. C'est juste, dit Sa Majesté et pour la troisième fois, elle triche. Alors l'automate secoue la tête, et, passant la main sur l'échiquier, il renverse tout le jeu.
L'empereur fit de grands complimens au mécanicien. Comme il sortait de l'appartement, accompagné du prince de Neufchâtel, nous trouvâmes dans l'antichambre deux jeunes filles qui présentèrent au prince de la part de la mère une corbeille de fruits magnifiques. Comme le prince les accueillait avec un air de familiarité, l'empereur, curieux de les connaître, s'approcha d'elles et les questionna; mais elles n'entendaient pas le français. Quelqu'un dit alors à Sa Majesté que ces deux jolies personnes étaient les filles d'une bonne femme à qui le maréchal Berthier avait sauvé la vie en 1805. Il était seul, à cheval; le froid était horrible et la terre couverte de neige; il aperçoit couchée au pied d'un arbre une femme qui paraissait mourante. Le froid l'avait saisie; le maréchal la prend dans ses bras, la place sur son cheval avec son manteau sur les épaules, et la ramène ainsi chez elle où ses filles pleuraient son absence. Il sortit sans vouloir se faire connaître; mais elles le retrouvèrent lors de la prise de Vienne, et toutes les semaines, les deux sœurs venaient voir leur bienfaiteur, et lui apporter en reconnaissance des corbeilles de fleurs ou de fruits.
CHAPITRE XVI.
Excursion à Raab.—L'évêque et Soliman.—Méprise de M. Jardin.—Sensibilité de l'empereur.—Devoir pénible.—Les chouans de Normandie.—La femme brigand.—Scène déchirante.—Tendresse conjugale.—Désespoir et folie.—Rendez-vous de chasse avec l'archiduc Charles.—Départ de Schœnbrunn.—Arrivée à Passau.—La veuve d'un médecin allemand.—Terreur des habitans d'Augsbourg.—Bonté du général Lecourbe.—Trait d'humanité d'un grenadier.—Désespoir et joie maternelle.—Voyage rapide de l'empereur.—Arrivé à Fontainebleau.—Mauvaise humeur de l'empereur.—Prédilection de l'empereur pour les manufactures de Lyon.—Promenade forcée de Sa Majesté.—Accueil sévère fait par l'empereur à l'impératrice.—Larmes de Joséphine.—Réparation de l'empereur.
Vers la fin de septembre, l'empereur fit un voyage à Raab; il allait monter à cheval pour retourner à la résidence de Schœnbrunn, quand il aperçut l'évêque de Raab, à quelques pas de lui.
«N'est-ce pas l'évêque? dit-il à M. Jardin qui tenait la tête du cheval.—Non, Sire, c'est Soliman.—Je te demande si ce n'est pas l'évêque,» répéta Sa Majesté en montrant le prélat. M. Jardin, tout à son affaire et ne pensant qu'au cheval de l'empereur, qui portait le nom de l'Évêque, répondit: «Sire, je vous assure que vous l'avez monté à l'avant-dernier relais.» L'empereur s'aperçut de la méprise et rit aux éclats.
Je fus témoin, à Wagram, d'un trait qui atteste toute la bonté et la sensibilité de l'empereur, dont je crois avoir déjà donné plusieurs preuves, car si dans le récit que je vais faire, il fut forcé de se refuser à un acte de clémence, son refus même fera admirer la générosité et la force de son âme.
Une dame fort riche, qui habitait près de Caen, madame de Combray, livrait son château à une bande de royalistes qui croyaient servir dignement leur cause en dévalisant les diligences sur les grandes routes. Elle s'était faite trésorière de cette bande de partisans, et faisait passer les fonds à un prétendu trésorier de Louis XVIII. Sa fille, madame Aquet, faisait partie de la troupe et, habillée en homme, elle s'était distinguée par son audace. Mais leurs exploits ne furent pas de longue durée; poursuivis et atteints par des forces supérieures, on leur fit leur procès; madame Aquet fut condamnée à mort, avec ses complices. Elle prétexta une grossesse et obtint un sursis, pendant lequel elle mit en œuvre, mais inutilement, tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour obtenir sa grâce. Enfin, au bout de huit mois de vaines sollicitations, elle se décida à envoyer ses enfans en Allemagne pour demander sa grâce à l'empereur. Son médecin, sa sœur et ses deux filles arrivèrent à Schœnbrunn le jour où l'empereur était allé visiter le champ de Wagram. Ils attendirent toute la journée, sur le perron du palais, le retour de l'empereur. Les deux jeunes personnes, âgées, l'une de dix ans, l'autre de douze, inspiraient beaucoup d'intérêt; mais le crime de leur mère était affreux; car si, en politique, des opinions quelles qu'elles soient ne sont jamais coupables, on n'en doit pas moins être puni sous tous les gouvernemens possibles, lorsque, par opinion, on se fait voleur et assassin. Les enfans vêtus de deuil se jettent aux pieds de l'empereur en criant: «Grâce, grâce, rendez-nous notre mère!» L'empereur les relève avec bonté, prend des mains de la tante la pétition, la lit tout entière avec attention, interroge le médecin avec intérêt... regarde les enfans... il hésite... mais au moment où je croyais, comme tous ceux qui étaient présens à cette scène touchante, qu'il allait prononcer la grâce, il s'éloigna à grands pas en disant: «Je ne le peux pas!...» J'avais vu les combats intérieurs qu'il avait éprouvés; il avait changé plusieurs fois de couleur, des larmes roulaient dans ses yeux, sa voix était altérée; son refus me parut un acte de courage.
À côté du souvenir de ces violences criminelles, et d'autant plus condamnables peut-être qu'elles venaient d'une femme qui, pour s'y livrer, avait dû commencer par fouler aux pieds la douceur et les vertus modestes de son sexe, je retrouve dans mes notes un trait de fidélité et de tendresse conjugale qui auraient mérité une meilleure destinée. La femme d'un colonel d'infanterie ne voulut jamais quitter son mari. Pendant la marche de l'armée, elle suivait le régiment dans une calèche; les jours de combat elle montait à cheval, et se tenait le plus près possible de la ligne. À Friedland, elle vit le colonel tomber percé d'une balle; elle y courut avec son domestique, l'enleva elle-même des rangs et l'emporta à l'ambulance; mais il était trop tard, il était mort. Sa douleur fut silencieuse, on ne la vit pas verser une larme. Elle offrit sa bourse à un chirurgien et le supplia d'embaumer le corps de son mari. L'opération se fit aussi bien que possible. Le cadavre, enveloppé de linges, fut placé dans un coffre à charnières et mis dans la calèche. La veuve au désespoir s'asseoit auprès et reprend le chemin de la France; mais sa douleur concentrée égare bientôt sa raison. Dans chaque station qu'elle fait, elle s'enferme avec son précieux dépôt, tire le corps de son coffre, le place sur un lit, lui découvre la face, lui prodigue les plus tendres caresses, lui parle comme s'il était vivant et s'endort auprès de lui. Le matin, elle replace son mari dans le coffre, et reprenant son morne silence, continue sa route. Pendant plusieurs jours, son secret resta inconnu; mais quelques jours seulement avant d'arriver à Paris, il fut dévoilé. L'embaumement du corps n'était pas fait de manière à le garantir long-temps de la putréfaction. Elle arriva au point que dans une auberge, l'odeur effroyable qu'exhalait le coffre éveilla quelques soupçons; on pénétra le soir dans la chambre de cette épouse infortunée, et on la trouva tenant dans ses bras le corps horriblement défiguré de son mari... «Silence! cria-t-elle à l'aubergiste épouvanté, mon mari dort... Pourquoi venez-vous troubler son sommeil de gloire?...» On eut beaucoup de peine à retirer des mains de cette insensée le cadavre qu'elle gardait, et à la conduire à Paris où peu de temps après, elle mourut, sans avoir recouvré un moment la raison.
On s'étonnait beaucoup au château de Schœnbrunn de n'y avoir point encore vu l'archiduc Charles que l'on savait être très-estimé de l'empereur, qui n'en parlait jamais qu'en témoignant la plus haute considération pour lui. J'ignore entièrement quels motifs empêchèrent ce prince de venir à Schœnbrunn, ou l'empereur de l'y recevoir; toujours est-il que, deux ou trois jours avant le départ pour Munich, Sa Majesté sortit un matin du château en partie de chasse avec quelques officiers et moi, et qu'elle nous fit arrêter à un rendez-vous de chasse appelé la Vénerie, sur la route de Vienne à Bukusdorf. En arrivant, nous trouvâmes l'archiduc Charles, qui attendait Sa Majesté avec seulement deux personnes de suite. Le souverain et l'archiduc restèrent long-temps enfermés dans le pavillon, et nous ne rentrâmes que fort tard à Schœnbrunn.
L'empereur partit de cette résidence le 16 octobre, à midi. La suite de Sa Majesté se composait du grand-maréchal duc de Frioul, des généraux Rapp, Mouton, Savary, Nansouty, Durosnel, Lebrun; de trois chambellans; de M. Labbé, chef du bureau topographique; de M. de Menneval, secrétaire de Sa Majesté, et de M. Yvan. Le duc de Bassano et le duc de Cadore, alors ministre des relations extérieures, partirent avec nous.
Nous arrivâmes à Passau le 18 au matin. L'empereur passa toute la journée à visiter les forts Maximilien et Napoléon, ainsi que sept ou huit redoutes, dont les noms rappelaient les faits principaux de la campagne. Plus de douze mille ouvriers travaillaient à ces constructions importantes. Ce fut une fête pour tous ces braves gens que la visite de Sa Majesté. Le soir on se remit en chemin, et deux jours après nous étions à Munich.
À Augsbourg, en sortant du palais de l'électeur de Trèves, l'empereur vit, agenouillée dans la rue, sur son passage, une femme que quatre enfans entouraient; il la releva et s'informa avec bonté de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre femme, sans répondre, remit à Sa Majesté une pétition écrite en allemand, que le général Rapp traduisit. Elle était la veuve d'un médecin allemand, nommé Buiting, mort depuis peu, et que l'armée connaissait pour son zèle à secourir les blessés français, quand par hasard il lui en tombait sous la main. L'électeur de Trèves, et plusieurs personnes de la suite de l'empereur, appuyèrent vivement la pétition de madame Buiting, que la mort de son mari réduisait presque à la misère, et qui demandait à l'empereur quelques secours pour les enfans du médecin allemand dont les soins avaient sauvé la vie à plusieurs de ses braves soldats. Sa Majesté donna l'ordre de compter à la pétitionnaire la première année d'une pension qu'elle constitua sur-le-champ. Le général Rapp ayant appris à la veuve ce que l'empereur faisait pour elle, cette bonne mère s'évanouit en poussant un cri de joie.
Je fus témoin d'une autre scène aussi attendrissante. Lorsque l'empereur marchait sur Vienne, les habitans d'Augsbourg, qui s'étaient portés à quelques mauvais traitemens envers des Bavarois, tremblaient que Sa Majesté n'exerçât sur eux de terribles représailles; la terreur fut au comble quand on apprit qu'une partie de l'armée française allait traverser la ville. Une jeune femme, d'une beauté remarquable, veuve depuis quelques mois seulement, s'y était retirée avec son enfant, dans l'espoir d'être plus tranquille à Augsbourg que partout ailleurs; effrayée à l'approche des troupes, elle prend son enfant dans ses bras et s'enfuit. Mais au lieu d'éviter nos soldats, elle se trompe de porte et tombe au milieu des avant-postes français. Le général Lecourbe la voit tremblante, éperdue, qui le conjure à genoux de lui sauver l'honneur, fût-ce même aux dépens de sa vie, et s'évanouit. Ému jusqu'aux larmes, le général lui prodigue ses soins, et lui fait donner un sauf-conduit et une escorte pour l'accompagner dans une ville voisine, où elle avait dit que plusieurs de ses parens demeuraient. L'ordre de marcher fut donné en même temps, et dans les mouvemens qu'il produisit, on oublia, en emmenant la mère, de prendre l'enfant, qui resta aux avant-postes. Un brave grenadier le prit, et s'informant du lieu où la pauvre mère avait été conduite, il se promit bien de le lui rendre le plus tôt qu'il se pourrait, à moins qu'une balle ne l'enlevât avant le retour de l'armée. Il fit faire une poche de cuir, dans laquelle il portait son jeune protégé, arrangé de telle sorte que son sac lui servait d'abri. Toutes les fois qu'il fallait combattre, le bon grenadier faisait un trou dans la terre, y déposait le petit et venait le reprendre après l'affaire finie. Ses camarades se moquèrent de lui le premier jour, mais ils ne tardèrent pas à comprendre ce qu'il y avait de beau dans sa conduite. L'enfant échappa à tous les dangers, grâce aux soins continuels de son père adoptif, et quand on se remit en route pour Munich, le grenadier, qui s'était singulièrement attaché à ce pauvre petit, regrettait presque de voir approcher le moment où il faudrait le rendre à sa mère.
On comprendra facilement ce que dut souffrir cette infortunée après avoir perdu son enfant; elle pria, supplia les militaires qui l'escortaient de revenir sur leurs pas; mais ils avaient un ordre, et rien ne put les déterminer à l'enfreindre. À peine arrivée, elle repartit pour Augsbourg, et s'informa de tous côtés; personne ne put lui donner de renseignemens. Elle crut que son fils était mort, et le pleura amèrement. Elle pleurait ainsi depuis près de six mois, quand l'armée repassa par Augsbourg. Elle travaillait, enfermée dans sa chambre; on vient lui dire qu'un soldat demande à la voir, qu'il a quelque chose de précieux à lui remettre, mais que ne pouvant quitter son corps, il la prie de venir le trouver sur la place. Bien éloignée de penser à tant de bonheur, elle vient et demande le grenadier; celui-ci quitte son rang, et sortant de son sac le petit bonhomme, il le met dans les bras de la pauvre mère, qui ne pouvait en croire le témoignage de ses yeux. Pensant que peut-être cette dame n'était pas riche, cet excellent homme avait fait une collecte qui s'était élevée à vingt-cinq louis qu'il avait mis dans une des poches de l'habit du petit.
L'empereur ne resta que fort peu de temps à Munich. Le jour de son arrivée, un courrier fut expédié par le grand-maréchal à M. de Luçay, pour le prévenir que Sa Majesté serait à Fontainebleau le 27 octobre, dans la soirée probablement, et qu'il fallait que la maison de l'empereur ainsi que celle de l'impératrice fussent à cette résidence pour recevoir Sa Majesté. Mais au lieu d'arriver le 27 au soir, l'empereur avait voyagé avec une telle rapidité que le 26 à dix heures du matin, il était à la grille du palais de Fontainebleau, de sorte qu'à l'exception du grand-maréchal, d'un courrier, et du concierge de Fontainebleau, il ne trouva personne pour le recevoir à la descente de voiture. Ce contre-temps fort naturel, puisqu'il était impossible de prévoir une avance de plus d'un jour, donna beaucoup d'humeur à l'empereur; il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un à gronder, et voyant que le courrier se préparait à descendre de son cheval, sur lequel il était plutôt collé que posé, il lui dit: «Tu te reposeras demain; cours à Saint-Cloud, tu annonceras mon arrivée;» et le pauvre courrier se remit à galoper de plus belle.
La faute de ce qui contrariait si vivement Sa Majesté ne pouvait être attribuée par elle à personne, car, d'après l'ordre du grand-maréchal, qui était celui de l'empereur, M. de Luçay avait commandé le service de Leurs Majestés de manière à ce qu'il fût prêt pour le lendemain de grand matin; c'était donc le soir tout au plus que ce service pouvait arriver. Il fallait attendre jusque là.
En attendant, l'empereur se mit à visiter les appartemens neufs qu'il avait fait construire dans le château. Le bâtiment de la cour du Cheval-Blanc, qui servait autrefois à l'école militaire, avait été restauré, agrandi et décoré avec une magnificence extraordinaire; on l'avait mis tout entier en appartemens d'honneur, afin, disait Sa Majesté, d'occuper les manufactures de Lyon, que la guerre privait de tout débouché extérieur. Après s'être bien promené et repromené, l'empereur s'assit en donnant des signes de la plus vive impatience; il demandait l'heure à chaque instant, ou bien regardait sa montre: enfin il m'ordonna de préparer ce qu'il fallait pour écrire, et se mit à une petite table, tout seul, jurant intérieurement sans doute après ses secrétaires qui n'arrivaient pas.
À cinq heures, il vint une voiture de Saint-Cloud; l'empereur l'entendant rouler dans la cour, descendit précipitamment, et tandis qu'un valet de pied ouvrait la portière et baissait le marche-pied, il dit aux personnes qui étaient dedans: «Et l'impératrice?» On répondit que Sa Majesté l'impératrice ne s'était fait précéder que d'un quart d'heure tout au plus. «C'est bien heureux,» reprit l'empereur, et tournant le dos brusquement, il remonta les escaliers et rentra dans une petite bibliothèque où il s'était établi pour travailler.
Enfin l'impératrice arriva comme six heures allaient sonner; il était nuit fermée. L'empereur, cette fois, ne descendit pas; mais il s'informa de ce qu'il entendait, et sachant que c'était Sa Majesté, il continua d'écrire sans se déranger pour l'aller recevoir; c'était la première fois qu'il agissait ainsi. L'impératrice le trouva assis dans la bibliothèque: «Ah! dit Sa Majesté, vous voilà, Madame; vous faites bien, car j'allais partir pour Saint-Cloud.» Et l'empereur, dont les yeux avaient quitté son ouvrage pour se fixer sur l'impératrice, les baissa après avoir parlé. Cet accueil sévère fit beaucoup de peine à Joséphine; elle voulut s'excuser, Sa Majesté lui répondit de manière à lui faire venir les larmes aux yeux; mais aussitôt il s'en repentit, et demanda pardon à l'impératrice en convenant de son tort.
CHAPITRE XVII.
Opinion erronée sur le divorce.—Motifs de l'empereur.—Tendres ménagemens.—Sacrifice douloureux.—Courage et résignation de l'impératrice.—Les convives désappointés.—Gaîté de l'empereur.—Le roi de Saxe à Fontainebleau.—Amitié des deux monarques.—Promenade à pied au pont d'Iéna.—L'œil du maître.—Compliment du roi de Saxe à Sa Majesté.—Préoccupation de l'empereur.—Embarras de l'empereur et de l'impératrice.—Gêne mutuelle.—Tristesse du séjour à Fontainebleau.—Abattement de l'empereur.—Le 30 novembre.—Repas lugubre.—Scène terrible.—L'impératrice évanouie.—Paroles échappées à l'empereur.—Fêtes données par la ville de Paris.—Horrible situation de l'impératrice.—Enthousiasme inexprimable.—Agitation de l'empereur.—Tableau d'un grand couvert impérial.—Arrivée du prince Eugène.—Son désespoir.—Entrevue de l'empereur et du vice-roi.—Paroles touchantes de l'empereur.—Cérémonie du divorce.—Visite nocturne de Joséphine.—Départ de Joséphine pour la Malmaison.
Ce n'est pas, comme on le dit dans quelques mémoires, à cause et à la suite de la petite brouillerie que j'ai rapportée ci-dessus que l'idée première du divorce vint à Sa Majesté. L'empereur croyait nécessaire au bonheur de la France qu'il eût un héritier de son nom, et comme il était certain que l'impératrice ne pouvait plus lui en donner, il dut songer au divorce. Mais ce fut par les moyens les plus doux, et avec les plus grands ménagemens, qu'il tâcha d'amener l'impératrice à ce sacrifice douloureux; il n'eut pas recours, comme on a voulu le faire entendre, aux emportemens, aux menaces; ce fut à la raison de son épouse qu'il en appela, ce fut volontairement qu'elle y consentit. Je le répète, il n'y eut point de violence de la part de l'empereur; il y eut courage, résignation et soumission de la part de l'impératrice. Son dévouement à l'empereur l'aurait fait souscrire à tous les sacrifices; elle eût donné sa vie pour lui, et, quoique cette terrible séparation brisât son cœur, elle trouvait de la consolation dans l'idée qu'elle épargnerait une inquiétude, un tourment à l'homme qu'elle chérissait le plus au monde; et quand elle apprit que le roi de Rome était né, elle oublia toutes ses douleurs pour ne songer qu'au bonheur de son ami; car ils eurent toujours l'un pour l'autre les soins, les égards de la plus parfaite amitié.
L'empereur n'avait pris dans toute la journée du 26, qu'une tasse de chocolat et un peu de bouillon; aussi plusieurs fois l'avais-je entendu se plaindre de la faim quand arriva l'impératrice. La querelle finie, les deux époux s'embrassèrent tendrement, et l'impératrice passa dans ses appartemens pour faire sa toilette. Pendant ce temps, l'empereur reçut MM. Decrès et de Montalivet, qu'il avait envoyé chercher le matin par un piqueur, et sur les sept heures et demie, l'impératrice reparut, habillée avec un goût parfait. En dépit du froid, elle s'était fait coiffer en cheveux avec des épis d'argent et des fleurs bleues; elle avait une polonaise en satin blanc bordée de cygne qui lui seyait à ravir. L'empereur interrompit son travail pour la regarder: «Je ne suis pas restée long-temps à ma toilette, n'est-ce pas?» dit-elle en souriant. Sa Majesté, sans répondre, lui montra la pendule, puis se leva, lui donna la main, et se disposant à passer dans la salle à manger, il dit à MM. de Montalivet et Decrès: «Je suis à vous dans cinq minutes.—Mais, répliqua l'impératrice, ces messieurs n'ont sans doute pas dîné, puisqu'ils arrivent de Paris.—Ah! c'est juste;» et les ministres entrèrent avec Leurs Majestés dans la salle à manger, où ils ne mangèrent rien, car à peine l'empereur se fut-il assis qu'il se leva, jeta sa serviette et rentra dans son cabinet, où ces messieurs le suivirent nécessairement, mais à leur bien grand regret, je pense.
La journée finit mieux qu'elle n'avait commencé: il y eut le soir une réception peu nombreuse, mais fort agréable, dans laquelle l'empereur se montra très-gai et très-aimable; il semblait qu'il voulût effacer le souvenir de la petite scène qu'il avait faite à l'impératrice.
Leurs Majestés restèrent à Fontainebleau jusqu'au 14 novembre. Le roi de Saxe était arrivé la veille à Paris; l'empereur, qui avait fait à cheval presque toute la route de Fontainebleau à Paris, se rendit en arrivant au palais de l'Élysée. Les deux monarques paraissaient fort liés et sortirent ensemble presque tous les jours. Un matin de très-bonne heure, ils sortirent à pied des Tuileries, suivis chacun d'une seule personne; j'étais avec l'empereur; ils se dirigèrent, en suivant le bord de l'eau, du côté du pont d'Iéna, dont les travaux étaient poussés avec une grande activité. Ils atteignaient la place de la Révolution, lorsque cinquante à soixante personnes se réunirent dans l'intention d'accompagner les deux souverains. Ce groupe commençait à gêner l'empereur, mais des agens de police le dissipèrent. Arrivée au pont, Sa Majesté examina avec attention les travaux, et trouvant à redire dans la construction, elle fit appeler l'architecte, qui vint et trouva l'observation fondée, bien que pour en convenir l'empereur eût besoin de parler beaucoup et de revenir souvent sur les mêmes explications. Sa Majesté, se tournant alors vers le roi de Saxe, lui dit: «Vous voyez, mon cousin, que l'œil du maître est nécessaire partout.»—«Oui, répondit le roi de Saxe, et surtout un œil aussi exercé que celui de Votre Majesté.»
Presque aussitôt après que nous fûmes à Fontainebleau, je m'aperçus que l'empereur, lorsqu'il se trouvait avec son auguste épouse, était contraint, préoccupé. Le même embarras se peignait dans les traits de l'impératrice. Cet état de gêne et de mutuelle observation devint en peu de temps assez visible pour être remarqué de tout le monde. Il en résulta que le séjour à Fontainebleau fut extrêmement triste et ennuyeux. À Paris, la présence du roi de Saxe fit quelque diversion; mais l'impératrice paraissait plus inquiète que jamais. Chacun s'épuisait en conjectures; pour moi, je ne savais trop que penser. Le front de l'empereur était plus soucieux de jour en jour, quand arriva le 30 novembre.
Ce jour-là, le dîner fut silencieux comme jamais je ne l'avais vu. L'impératrice avait pleuré toute la journée, et, pour cacher autant que possible sa pâleur et la rougeur de ses yeux, elle s'était coiffée d'un grand chapeau blanc noué sous le menton, et dont la passe couvrait son front tout entier. L'empereur tenait presque continuellement les yeux baissés; on voyait de temps en temps des mouvemens convulsifs agiter sa physionomie, et s'il lui arrivait de lever les yeux, c'était pour regarder à la dérobée l'impératrice avec un sentiment bien visible de profonde douleur. Les officiers de service, immobiles comme des thermes, observaient avec une inquiétude curieuse cette scène sombre et pénible; et pendant tout le repas, qui fut servi pour la forme, car Leurs Majestés ne touchèrent à rien, on n'entendit que le bruit uniforme des assiettes apportées et remportées, tristement varié par la voix monotone des officiers de bouche et par le tintement que produisait l'empereur en frappant machinalement son couteau sur les parois de son verre. Une seule fois Sa Majesté rompit le silence par un gros soupir suivi de ces mots adressés à l'un des officiers: «Quel temps fait-il?» Question sans intention et sans résultat pour l'empereur, car il n'entendit point ou ne parut point entendre la réponse. Presque aussitôt il se leva de table, et l'impératrice le suivit à pas lents et le mouchoir sur sa bouche, comme pour comprimer des sanglots. On apporta le café, et, selon l'usage, un page présenta le plateau à l'impératrice pour qu'elle versât elle-même la liqueur; mais l'empereur le prit lui-même, versa le café dans la tasse, fit fondre le sucre en regardant toujours l'impératrice, qui restait debout, comme frappée de stupeur; il but, et rendit le tout au page. Ensuite il témoigna par un signe qu'il voulait être seul, et poussa la porte du salon derrière lui. Je restai dehors, et m'assis à côté de la porte; bientôt il ne resta plus dans la salle à manger qu'un de messieurs les préfets du palais, qui se promenait les bras croisés, pressentant, ainsi que moi, quelque terrible événement. Au bout de quelques minutes j'entends des cris, je me précipite... L'empereur ouvre vivement la porte, regarde, et ne voit que nous deux... L'impératrice était par terre, pleurant et criant à fendre le cœur: «Non, vous ne le ferez pas! vous ne voudrez pas me faire mourir!» L'huissier de la chambre avait le dos tourné; je cours à lui, il me comprend et sort. Sa Majesté fit entrer la personne qui se trouvait avec moi, et la porte fut refermée. J'ai su depuis que l'empereur lui avait dit d'enlever l'impératrice avec lui, afin de la transporter dans son appartement; elle venait, dit Sa Majesté, d'avoir une violente attaque de nerfs, et sa position réclamait les soins les plus prompts. M. de B..., avec l'aide de l'empereur, enleva l'impératrice dans ses bras, et Sa Majesté, prenant elle-même un flambeau sur la cheminée, éclaira M. de B... le long d'un couloir où prenait le petit escalier qui communiquait de ses appartemens à ceux de l'impératrice. Cet escalier, extrêmement étroit, ne permettait pas qu'un homme, chargé d'un tel fardeau, pût le descendre sans courir le risque de tomber. Sa Majesté, sur l'observation que lui en fit M. de B..., appela le gardien du porte-feuille, dont la charge était de se tenir toujours à la porte du cabinet de l'empereur, donnant sur cet escalier, et lui remit la bougie, dont on n'avait plus besoin, puisqu'on venait d'allumer les lanternes. Sa Majesté fit passer le gardien devant, qui tenait toujours le flambeau, et, prenant elle-même les jambes de l'impératrice, elle descendit avec M. de B... fort heureusement, et ils arrivèrent ainsi dans la chambre à coucher. Alors l'empereur sonna, et fit venir les femmes; quand elles furent entrées, il se retira les larmes aux yeux, et donnant tous les signes de la plus vive émotion. Cette scène l'avait tellement affecté, qu'il lui échappa de dire à M. de B..., d'une voix tremblante et entrecoupée, quelques phrases qui ne fussent jamais sorties de sa bouche en toute autre circonstance. Sans doute il fallait un trouble aussi extrême pour que Sa Majesté apprît à M. de B... la cause du désespoir de l'impératrice, pour qu'elle lui dît que l'intérêt de la France et de la dynastie impériale avaient fait violence à son cœur; que le divorce était devenu un devoir déplorable, rigoureux, mais que c'était un devoir.
La reine Hortense et M. Corvisart ne tardèrent point à se rendre auprès de l'impératrice, qui passa une fort mauvaise nuit. De son côté, l'empereur ne dormit point; il se leva plusieurs fois pour aller s'informer lui-même de l'état où se trouvait Joséphine. Pendant toute cette nuit, Sa Majesté ne prononça point une seule parole: je ne l'avais jamais vue dans un chagrin pareil.
Cependant le roi de Naples, le roi de Westphalie, le roi de Wurtemberg et les reines et princesses de la famille impériale arrivaient à Paris pour assister aux fêtes que la ville de Paris devait donner à Sa Majesté en réjouissance des victoires et de la paix d'Allemagne, en même temps que pour célébrer l'anniversaire du couronnement. D'un autre côté, la session du corps législatif allait s'ouvrir. Il fallut que, dans l'intervalle qui sépara la fièvre dont je viens de parler et le jour de la signature de l'acte du divorce, l'impératrice fût présente à toutes ces solennités, à toutes ces fêtes, qu'elle parût à la face d'une immense population, tandis que la solitude seule pouvait apporter quelque adoucissement à ses maux; il fallut qu'elle se couvrît le visage de rouge afin de dissimuler sa pâleur et les ravages d'un mois passé dans les tourmens et dans les larmes. Quelles tortures! et combien elle devait maudire cette élévation, dont il ne lui restait plus que la contrainte à sentir!
Le 3 décembre, Leurs Majestés se rendirent à Notre-Dame. Un Te Deum fut chanté; ensuite le cortége impérial se mit en marche pour le palais du Corps-Législatif, et l'ouverture de la session se fit avec une magnificence inusitée. L'empereur prit place au milieu d'un enthousiasme inexprimable; jamais peut-être son apparition n'avait excité tant de cris et d'applaudissemens. L'impératrice fut moins triste un instant; elle semblait jouir de ces témoignages d'affection pour celui qui allait cesser d'être son époux; mais quand il eut commencé à parler, elle retomba dans ses réflexions douloureuses.
Il était cinq heures à peu près lorsque le cortége rentra aux Tuileries. Le banquet impérial n'était que pour sept heures et demie. Dans cet intervalle, il y eut réception des ambassadeurs, après laquelle les convives passèrent dans la galerie de Diane.
L'empereur avait au grand couvert son costume du sacre et la tête coiffée de son chapeau à plumes, qu'il ne quitta point un seul instant. Il mangea plus que de coutume, malgré l'inquiétude qui semblait l'agiter; il regardait tout autour de lui et derrière, faisant qu'à chaque instant le grand-chambellan se baissait pour prendre un ordre qu'il ne donnait jamais. L'impératrice était assise en face de lui, dans la plus riche parure, en robe lamée, couverte de diamans, mais le visage plus souffrant encore que le matin.
À la droite de l'empereur était assis le roi de Saxe, en uniforme blanc, avec revers et collet rouges brodés richement en argent. Il avait une queue postiche d'une longueur prodigieuse.
À côté du roi de Saxe était le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, en tunique de satin blanc, et ceinture chargée de perles et de diamans; cette ceinture lui venait presque sous les bras. Son col était nu et blanc; il n'avait point de favoris et très-peu de barbe; une collerette rabattue sur les épaules et d'une dentelle magnifique, une toque de velours noir ornée de plumes blanches, complétaient ce costume, le plus frais, le plus galant du monde. Ensuite venaient le roi de Wurtemberg avec son énorme ventre, qui le forçait de se tenir éloigné de la table, et le roi de Naples, en costume si riche qu'il en était presque extravagant; couvert de croix, de crachats, et jouant avec sa fourchette sans boire ni manger.
À la droite de l'impératrice étaient Madame-Mère, la reine de Westphalie, la princesse Borghèse et la reine Hortense, pâle comme l'impératrice, mais rendue plus belle par sa tristesse; sa figure faisait un contraste bien remarquable avec celle de la princesse Pauline, qui ne parut peut-être jamais plus gaie que ce jour-là. La princesse Pauline avait une toilette extraordinairement recherchée, mais qui ne rehaussait point, à beaucoup près, les charmes de sa personne autant que la mise élégante, mais simple et pleine de goût, de la reine de Hollande.
Le lendemain, il y eut une fête magnifique à l'Hôtel-de-Ville: l'impératrice y montra sa grâce et sa bienveillance ordinaires. Ce fut la dernière fois qu'elle se montra en grande cérémonie.
Quelques jours après toutes ces réjouissances, le vice-roi d'Italie, Eugène de Beauharnais, arriva. Il apprit de la bouche même de l'impératrice la terrible mesure que les circonstances allaient rendre nécessaire. Cette confidence l'accabla; troublé, désespéré, il vint chez Sa Majesté; et, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre, il demanda à l'empereur s'il était vrai que le divorce dût avoir lieu. L'empereur fit un signe affirmatif, et, la douleur peinte sur le visage, il tendit la main à son fils adoptif. «Sire, permettez que je vous quitte.—Comment?—Oui, Sire; le fils de celle qui n'est plus l'impératrice ne peut rester vice-roi: je suivrai ma mère dans sa retraite; je la consolerai.—Tu veux me quitter, Eugène? toi! Eh! ne sais-tu pas combien sont impérieuses les raisons qui me forcent à prendre un tel parti? Et si je l'obtiens, ce fils, objet de mes plus chers désirs, ce fils qui m'est si nécessaire, qui me remplacera auprès de lui lorsque je serai absent? qui lui servira de père, si je meurs? qui l'élevera qui fera un homme de lui?» L'empereur avait les larmes aux yeux en prononçant ces dernières paroles: il prit de nouveau la main du prince Eugène, et, l'attirant à lui, il l'embrassa tendrement. Je ne pus entendre la fin de cette intéressante conversation.
Enfin le jour fatal arriva: c'était le 16 décembre. La famille impériale se trouvait réunie en costume de grande cérémonie, lorsque l'impératrice entra, vêtue d'une robe blanche toute simple, et sans le moindre ornement: elle était pâle, mais calme, et s'appuyait sur le bras de la reine Hortense, aussi pâle et bien plus émue que son auguste mère. Le prince de Beauharnais était debout à côté de l'empereur, les bras croisés, et agité d'un tremblement si violent qu'on s'attendait à le voir tomber à chaque instant. Lorsque l'impératrice fut entrée, le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély fit la lecture de l'acte de séparation.
Cette lecture fut écoutée dans un profond silence; tous les visages peignaient une vive anxiété; l'impératrice paraissait plus calme que tout le monde, quoique ses joues fussent constamment sillonnées de larmes. Elle était assise sur un fauteuil, dans le milieu du salon, et s'appuyait le coude sur une table; la reine Hortense sanglotait debout derrière elle. La lecture de l'acte achevée, l'impératrice se leva, s'essuya les yeux, et d'une voix presque ferme, prononça les paroles d'adhésion; puis elle se remit dans son fauteuil, prit une plume des mains de M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et signa. Ensuite elle se retira, toujours soutenue par la reine Hortense; le prince Eugène sortit en même temps par le cabinet, et les forces lui manquant, il tomba sans connaissance entre les deux portes. L'huissier du cabinet le releva, et le remit aux mains de ses aides de camp, qui s'empressèrent de lui prodiguer les soins que réclamait une position aussi douloureuse.
Pendant cette terrible cérémonie, l'empereur ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; il était immobile comme une statue, les yeux fixes et presque égarés. Il fut silencieux et morne toute la journée. Le soir, comme il venait de se mettre au lit, et que j'attendais ses derniers ordres, tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer l'impératrice, les cheveux en désordre, la figure toute renversée. Cet aspect me terrifia. Joséphine (car elle n'était plus que Joséphine) s'avança d'un pas chancelant vers le lit de l'empereur. Arrivée tout près, elle s'arrête et pleure d'une manière déchirante. Elle tombe sur le lit, passe ses bras autour du cou de Sa Majesté, et lui prodigue les caresses les plus touchantes. Mon émotion ne peut se décrire. L'empereur se mit à pleurer aussi; il se leva sur son séant, et serra Joséphine sur son sein, en lui disant: «Allons! ma bonne Joséphine, sois plus raisonnable. Allons! du courage, du courage; je serai toujours ton ami.» Étouffée par ses sanglots, l'impératrice ne pouvait répondre; il y eut alors une scène muette, qui dura quelques minutes, pendant lesquelles leurs larmes et leurs sanglots confondus en dirent plus que n'auraient pu le faire les expressions les plus tendres. Enfin Sa Majesté, sortant de cet accablement comme d'un rêve, s'aperçut que j'étais là, et me dit d'une voix altérée par ses pleurs: «Sortez, Constant.» J'obéis, et passai dans le salon à côté. Une heure après, je vis repasser Joséphine, toujours bien triste, toujours en larmes; elle me fit un signe de bienveillance en passant. Alors je rentrai dans la salle à coucher pour en retirer les flambeaux, comme j'avais coutume de faire tous les soirs. L'empereur était silencieux comme la mort, et tellement enfoncé dans son lit, qu'il me fut impossible de voir son visage.
Le lendemain matin, lorsque j'entrai dans la chambre de l'empereur, il ne me dit pas un mot de la visite de l'impératrice; mais je le trouvai souffrant, abattu. Quelques soupirs mal comprimés sortaient de sa poitrine; il ne parla pas tout le temps que dura sa toilette, et dès qu'elle fut terminée, il entra dans son cabinet. C'était ce jour-là que Joséphine devait quitter les Tuileries pour se rendre à la Malmaison. Toutes les personnes que leur service ne retenait pas étaient rassemblées sous le vestibule, pour voir encore une fois cette impératrice détrônée, que tous les cœurs suivaient dans son exil. On se regardait sans oser se parler. Joséphine parut, voilée entièrement, un bras passé sur l'épaule d'une de ses dames, et de l'autre main tenant un mouchoir sur ses yeux. Ce fut un concert de lamentations à ne pouvoir exprimer, lorsque cette femme adorée traversa le court espace qui la séparait de sa voiture. Elle y monta sans jeter un dernier regard sur ce palais qu'elle quittait pour toujours. Les stores furent aussitôt baissés, et les chevaux partirent comme l'éclair.
Quelques heures après, l'empereur partit pour Versailles.
CHAPITRE XVIII.
Anecdotes antérieures au second mariage de l'empereur.—Jalousie de l'impératrice Joséphine contre madame Gazani.—Interposition de l'empereur.—Changement de rôles.—Madame Gazani attaquée par l'empereur et défendue par l'impératrice.—Fournisseurs consignés à la porte.—Conciliabule féminin surpris par l'empereur.—Marchande de modes mise à Bicêtre.—Grande rumeur.—Indifférence de l'empereur.—Hardiesse d'un modiste.—L'empereur censuré en face.—Crainte de Constant.—Retraite précipitée.—L'empereur ayant besoin de la présence de Constant.—L'empereur voulant faire écrire Constant sous sa dictée.—Refus de Constant.—Permission spéciale de chasser accordée à Constant.—Fusil donné à Constant par l'empereur.—Préférence de l'empereur pour les fusils de Louis XVI.—Louis XVI excellent arquebusier.—Opinion de Napoléon sur Louis XVI.—Déjeuners diplomatiques.—Le salon et les portraits de famille.—Scène burlesque dans la loge de l'impératrice.—Singulier usage d'un cachemire.—Le chambellan peu dégoûté.—Attentions d'un chambellan pour le petit chien de l'impératrice.—Un cousin de Constant au spectacle de Saint-Cloud.—Curiosité et extase.—Prudence provinciale.—Le cousin de Constant en garde contre les filous au théâtre de la cour.—Pétitions adressées à l'empereur par Constant.—Mauvais succès des réclamations de la famille Cerf-Berr.—Heureux succès d'une demande de Constant pour le général Lemarrois.—Disgrâce d'un oncle de Constant, involontairement causée par le maréchal Bessières.—Réparation du maréchal.—Imprudence d'une femme et malheur d'un mari.
Le mariage de Sa Majesté avec l'archiduchesse Marie-Louise fut le premier pas de l'empereur dans une nouvelle carrière. Il se flattait qu'elle serait aussi glorieuse que celle qu'il avait déjà parcourue; il en a été tout autrement. Avant d'entrer dans le récit de ce que j'ai à dire sur les événemens de l'année 1810, je vais rapporter ici quelques souvenirs jetés sur des notes éparses, et qui, sans que je puisse leur assigner de date bien précise, sont néanmoins antérieurs à l'époque à laquelle je suis parvenu.
L'impératrice Joséphine avait été long-temps jalouse de la belle madame Gazani, une de ses lectrices, et la traitait assez froidement. Celle-ci s'en plaignit à l'empereur, qui en parla à Joséphine, en l'engageant à avoir plus de bienveillance pour sa lectrice, qui le méritait par son attachement à la personne de l'impératrice, et en ajoutant que celle-ci avait tort de supposer qu'il y eût encore entre madame Gazani et lui la moindre liaison. L'impératrice, sans avoir été convaincue par cette dernière assertion de l'empereur, avait néanmoins cessé de bouder madame Gazani, lorsqu'un matin, l'empereur, qui avait apparemment quelque crainte que la belle Génoise ne reprît sur lui quelque empire, entra brusquement chez l'impératrice, en lui disant: «Je ne veux plus voir chez vous madame Gazani; il faut qu'elle retourne en Italie.» Cette fois ce fut la bonne Joséphine qui prit la défense de sa lectrice. Il courait déjà des bruits de divorce. L'impératrice dit à Sa Majesté: «Vous savez bien, mon ami, que le meilleur moyen que vous ayez d'être délivré de la présence de madame Gazani, c'est de la laisser avec moi. Souffrez donc que je la garde. Nous pleurerons ensemble; elle et moi nous nous entendrons bien.»
Dès ce moment l'impératrice fut en effet pleine de bonté pour madame Gazani, qui la suivit à la Malmaison et à Navarre. Ce qui augmentait les bons procédés de l'impératrice pour cette dame, c'est qu'elle la croyait affligée pour sa part de l'inconstance de l'empereur. Pour moi, j'ai toujours douté que l'attachement de madame Gazani pour l'empereur fût sincère; son amour-propre avait pu souffrir lorsqu'elle s'était vue délaissée; mais elle s'était consolée sans peine au milieu des hommages et des adorations qui entouraient naturellement une aussi jolie femme.
En mentionnant le nom de l'impératrice Joséphine, je me rappelle deux anecdotes que l'empereur lui-même prenait plaisir à rapporter. Le gaspillage outré qui se faisait dans la maison de l'impératrice était un continuel sujet de chagrin pour lui, et il avait fait défendre la porte de Joséphine à divers fournisseurs dont il connaissait par expérience la disposition à abuser de la trop grande confiance de l'impératrice.
Un matin, qu'il était entré sans être attendu chez l'impératrice, il y trouva rassemblées quelques dames qui formaient le conseil secret de la toilette, et une célèbre marchande de modes, faisant un rapport officiel sur les nouveautés les plus riches et les plus recherchées. C'était précisément une des personnes à qui l'empereur avait interdit sévèrement l'entrée du palais, et il ne s'attendait point à la trouver là. Toutefois il ne fit point d'éclat, et Joséphine, qui le connaissait mieux que personne, fut la seule qui comprit l'ironie de son regard, lorsqu'il se retira en disant: «Continuez, Mesdames; je suis fâché de vous avoir dérangées.» La marchande, fort étonnée de n'avoir point été rudement mise à la porte, se hâta de se retirer. Mais arrivée à la dernière marche de l'escalier qui conduisait aux appartemens de Sa Majesté l'impératrice, elle se vit abordée par un agent de police, qui l'invita le plus poliment du monde à monter dans un fiacre qui l'attendait dans la cour du Carrousel. Elle eut beau protester qu'elle aimait mieux s'en aller à pied; l'agent, qui avait reçu des instructions précises, lui saisit le bras de façon à prévenir toute réplique. Il fallut obéir, et prendre avec ce fâcheux compagnon le chemin de Bicêtre.
Quelqu'un vint rapporter à l'empereur que cet enlèvement faisait grand scandale dans tout Paris; qu'on l'accusait tout haut de vouloir relever la Bastille; que beaucoup de personnes avaient été faire à la captive leurs complimens de condoléance, et qu'il y avait devant la porte de la prison de Bicêtre une queue de voitures. Sa Majesté n'en tint aucun compte, et s'amusa beaucoup de cet intérêt excité, comme disait l'empereur, par une marchande de pompons. «Je laisserai, disait encore Sa Majesté à ce sujet, je laisserai bavarder les caillettes, qui tiennent à honneur de se ruiner pour des chiffons. Mais je veux que l'on apprenne à cette vieille juive que je l'ai fait mettre dedans parce qu'elle a oublié que je l'avais mise dehors.»
Un autre célèbre modiste excita aussi un jour la surprise et la colère de Sa Majesté par des observations que personne en France, excepté cet homme, n'aurait eu la hardiesse de lui faire. L'empereur, qui avait coutume, comme je l'ai rapporté, de régler, à la fin de chaque mois, les comptes de sa maison, trouva exorbitant le mémoire du marchand de modes en question, et m'ordonna de le faire venir. Je l'envoyai chercher. Il vint en moins de dix minutes, et je l'introduisis dans la chambre de Sa Majesté, qui était à sa toilette. «Monsieur, lui dit l'empereur, ayant sous les yeux le compte du modiste, vos prix sont fous, plus fous, s'il est possible, que les niais et les sottes qui s'imaginent avoir besoin de votre industrie. Réduisez-moi cela raisonnablement, ou je me chargerai moi-même de la réduction.» Le marchand, qui tenait à la main le double de son mémoire, se mit à justifier, article par article, le prix de ses fournitures, et conclut cette énumération assez longue par une sorte de surprise et de regret que la somme totale ne s'élevât point plus haut. L'empereur, que j'habillais pendant tout ce bavardage, avait peine à contenir son impatience; et je prévoyais déjà que cette singulière scène aurait une mauvaise fin, lorsque le modiste combla la mesure, en se permettant de faire observer à Sa Majesté que la somme qu'elle destinait à la toilette de l'impératrice était insuffisante, et qu'il y avait de simples bourgeoises qui dépensaient plus que cela. J'avoue qu'à cette dernière impertinence je tremblai pour les épaules de l'imprudent personnage, et je suivis avec inquiétude les mouvemens de l'empereur. Cependant il se contenta, à mon grand étonnement, de froisser dans sa main le mémoire de l'audacieux modiste; et, les bras croisés sur sa poitrine, il fit deux pas vers lui, en prononçant ce seul mot: Vraiment! avec un tel accent et un tel regard que le marchand se précipita vers la porte, et gagna au pied sans attendre son règlement.
L'empereur ne pouvait souffrir que je m'éloignasse du château, et il voulait me savoir à sa portée, même quand mon service était fait, et qu'il n'avait pas besoin de moi. Je ne sais si c'était dans l'idée de me retenir que Sa Majesté voulut me charger plusieurs fois de lui faire des copies. Quelquefois aussi l'empereur, ayant des notes à prendre, pendant qu'il était dans son lit et dans le bain, me disait: «Constant, prenez une plume et écrivez.» Mais je m'y refusais toujours, et j'allais appeler M. Menneval. J'ai déjà raconté comment les malheurs de la révolution avaient été cause que ma première éducation n'avait point été aussi soignée qu'elle devait l'être. Mais quand j'aurais été aussi instruit que je le suis peu, je doute fort que j'eusse jamais pu me faire à écrire sous la dictée de l'empereur. Assurément ce n'était pas chose facile que de remplir cet office. Il fallait pour cela une grande habitude. Il parlait vite, tout d'une haleine, ne faisant aucune pause, et s'impatientant quand on le faisait répéter.
Afin de m'avoir toujours à sa disposition, l'empereur m'accorda la permission de chasser dans le parc de Saint-Cloud. Sa Majesté avait eu la bonté de remarquer que j'aimais beaucoup la chasse; et en m'accordant ce privilége elle daigna me dire qu'elle était fort contente d'avoir imaginé ce moyen d'accorder mon plaisir avec le besoin qu'elle avait de moi. J'étais le seul à qui la permission de chasser dans le parc eût été donnée. L'empereur me fit présent en même temps d'un superbe fusil double qui lui avait été offert à Liége, et que j'ai encore en ma possession. Sa Majesté n'aimait point pour lui-même l'usage des fusils à deux coups, et se servait de préférence de petits fusils simples qui avaient appartenu à Louis XVI, et auxquels ce monarque, excellent arquebusier, avait, dit-on, travaillé de ses mains.
La vue de ces fusils amenait souvent l'empereur à parler de Louis XVI, et il ne le faisait jamais qu'avec des sentimens et des expressions de respect et de pitié. «Cet infortuné prince, disait l'empereur, était bon, sage et instruit. À une autre époque c'eût été un excellent roi; mais il ne valait rien pour un temps de révolution. Il manquait de résolution et de fermeté, et ne sut résister ni aux sottises de la cour ni à l'insolence des jacobins. Les courtisans l'ont jeté aux jacobins, qui l'ont conduit à l'échafaud. À sa place je serais monté à cheval, et, avec quelques concessions d'un côté, quelques coups de cravache de l'autre, j'aurais tout fait rentrer dans l'ordre.»
Quand le corps diplomatique venait saluer l'empereur à Saint-Cloud (le même usage existait pour les Tuileries), on servait, dans le salon des ambassadeurs, du thé, du café, du chocolat, ou ce que ces messieurs demandaient. M. Colin, maître-d'hôtel-contrôleur, assistait à ce déjeuner, qui était servi par les garçons d'appartemens.
Il y avait à Saint-Cloud un salon que l'empereur affectionnait beaucoup; il ouvrait sur une belle allée de marronniers, dans le parc fermé, où il pouvait se promener à toute heure sans être vu. Cet appartement était entouré des portraits en pied et de grandeur naturelle de toutes les princesses de la famille impériale; on l'appelait le salon de famille.
Leurs Altesses étaient debout, entourées de leurs enfans; la reine de Westphalie était seule assise, ayant, comme je l'ai dit, un très-beau buste, mais le reste du corps moins gracieux. Sa Majesté la reine de Naples était représentée avec ses quatre enfans; la reine Hortense avec un seulement, qui est l'aîné de ses fils vivans; la reine d'Espagne avec ses deux filles; la princesse Éliza avec la sienne, habillée en garçon; la vice-reine, seule, n'ayant point encore d'enfant à l'époque où son portrait avait été fait; la princesse Pauline également seule.
Le spectacle était avec la chasse mon plus grand divertissement à Saint-Cloud. Il arriva un jour, à je ne sais quelle représentation extraordinaire, sur le théâtre de cette résidence, que l'impératrice Joséphine fut prise tout à coup, au milieu du premier acte, d'un léger mais impérieux besoin. Sa Majesté, pour ne point causer de dérangement, eut la constance d'attendre que l'acte fût fini, et alors elle se hâta de passer dans le petit salon attenant à la loge impériale. Par malheur on n'y trouva point le meuble si nécessaire à Sa Majesté dans un pareil moment, et il fallut courir dans le château pour réparer cette négligence. L'impératrice, qui déjà avait attendu trop long-temps, n'y pouvant plus tenir, mit elle-même messieurs les chambellans à la porte, pria ses dames de se ranger en cercle autour d'elle, dans la crainte de quelque surprise, et, jetant son cachemire sur le parquet, se passa du meuble absent. L'impératrice et la reine Hortense étaient naturellement fort disposées à rire; aussi cette aventure excita-t-elle de leur part, et de celle de leurs dames, les plus bruyans éclats d'hilarité. Cependant cet accès de gaîté s'était calmé, lorsqu'il recommença tout-à-coup de plus belle, et à tel point, que l'empereur, qui entendait les rires de sa loge, craignant qu'ils n'excitassent du scandale dans la salle, envoya quelqu'un pour chuter Leurs Majestés et leur suite. Ce ne fut pas sans grande peine que Sa Majesté l'impératrice parvint à se contenir; et elle fut plus d'une demi-heure à recueillir la gravité nécessaire pour reparaître dans sa loge.
Or, voici ce qui avait redoublé les rires de ces dames. Lorsque Sa Majesté eût fait de son châle de cachemire un usage inaccoutumé, messieurs les chambellans de service étaient rentrés dans le petit salon, et l'un d'eux, M. le comte de B***, trouvant le précieux tissu en si piteux état, et ne le jugeant plus digne de figurer sur les épaules de sa souveraine, l'avait ramassé et mis dans sa poche, humide comme il était, pour en faire hommage à madame la comtesse sa femme, au détriment et surtout au grand mécontentement des femmes de chambre de Sa Majesté l'impératrice, auxquelles le châle revenait de droit.
J'ai vu à la Malmaison ce même M. de B*** se charger officieusement et presque officiellement d'administrer de ses mains le plus rafraîchissant des remèdes au petit chien de l'impératrice Joséphine. Ce devoir rempli, il poussait la complaisance jusqu'à suivre son malade au jardin, pour s'assurer du résultat de l'opération, et en faire son rapport à Sa Majesté.
Pendant un séjour à Saint-Cloud, j'y reçus la visite d'un cousin éloigné, que je n'avais pas vu depuis des années. Tout ce qu'il avait entendu dire du luxe qui entourait l'empereur, et de la magnificence de la cour, excitait au plus haut point sa curiosité; je me fis un plaisir de la satisfaire: à chaque pas il était émerveillé. Un soir, qu'il y avait spectacle au château, je le conduisis dans ma loge, qui était une baignoire près du parterre. Le coup d'œil qu'offrit la salle lorsqu'elle fut remplie enchanta mon parent. Il fallut lui nommer chaque personnage, car son infatigable curiosité les passa tous en revue, l'un après l'autre. C'était peu de temps avant le mariage de l'empereur avec l'archiduchesse d'Autriche, et la cour était plus brillante que jamais. Je montrai donc successivement à mon cousin Leurs Majestés, le roi de Bavière, le roi et la reine de Westphalie, le roi et la reine de Naples, la reine de Hollande; leurs altesses la grande-duchesse de Toscane, le prince et la princesse Borghèse, la princesse de Bade, le grand-duc de Wurtzbourg, etc., etc., sans compter tous les dignitaires, princes, maréchaux, ambassadeurs, dont la salle était pleine. Mon cousin était dans l'extase, et se trouvait plus grand d'un pied en se voyant mêlé à cette multitude toute dorée. Aussi ne fit-il aucune attention au spectacle; l'intérieur de la salle l'intéressait bien plus vivement que ce qui se passait sur la scène; et lorsque nous fûmes sortis du théâtre, il ne put me dire quelle pièce on avait jouée. Son enthousiasme n'alla pas jusqu'à lui faire oublier les histoires qu'on lui avait contées dans son pays sur l'adresse incroyable des filous de la capitale, et les recommandations qui lui avaient été faites à ce sujet. Dans les promenades, au spectacle, dans les réunions quelconques, mon cousin veillait avec une inquiète sollicitude sur sa montre, sa bourse et son mouchoir. Sa prudence habituelle ne l'abandonna point au spectacle de la cour. Au moment de quitter notre baignoire, pour nous mêler à la foule brillante qui sortait du parterre et descendait des loges, il me dit avec le plus grand sang-froid, en couvrant de sa main la chaîne et les cachets de sa montre: Après tout, il est bon de prendre ses précautions. On ne connaît pas tout le monde ici.
À l'époque de son mariage, l'empereur fut plus que jamais accablé de pétitions, et il accorda, comme je le dirai plus tard, un grand nombre de faveurs et de grâces.
Toutes les pétitions remises à l'empereur étaient données par lui à l'aide de camp de service, qui les portait au cabinet de Sa Majesté, où l'ordre était donné de lui en rendre compte le lendemain. Il ne m'est peut-être pas arrivé dix fois d'en trouver dans les poches de l'empereur, que je visitais exactement; et quand il s'en trouvait, c'est qu'il n'avait pas eu, au moment même de leur remise, l'aide de camp assez près de lui. C'est donc à tort que l'on a dit et imprimé que l'empereur mettait dans une poche particulière, que l'on appelait la bonne poche, les demandes qu'il voulait accorder même sans examen; toutes les pétitions qui en valaient la peine étaient répondues. J'en ai présenté un grand nombre à Sa Majesté; elle ne les mettait point dans sa poche, et presque toujours j'ai eu le bonheur de les voir réussir. Il faut en excepter plusieurs, que j'ai présentées pour les frères Cerf-Berr, qui réclamaient le paiement de fournitures faites aux armées de la république; pour celles-là, l'empereur fut toujours inexorable. Cela venait, disait-on, de ce que MM. Cerf-Berr avaient refusé au général Bonaparte une certaine somme dont il avait besoin, dans le temps, pour la campagne d'Italie.
Ces messieurs m'avaient vivement intéressé, et je présentai plusieurs fois leurs placets à l'empereur. Malgré le soin que j'avais de ne remettre ces demandes aux mains de Sa Majesté que quand je la voyais de bonne humeur, je ne recevais aucune réponse. Je continuai toutefois à lui remettre pétition sur pétition, et je m'aperçus que, quand l'empereur jetait les yeux dessus, il avait toujours un mouvement d'humeur. Enfin, un matin, la toilette étant terminée, je lui remis comme de coutume ses gants, son mouchoir, sa tabatière, et j'y joignis encore ce malencontreux papier. Sa Majesté passa dans son cabinet, et je restai dans la chambre où j'avais quelques dispositions à faire. Je m'en occupais, lorsque je vis rentrer l'empereur un papier à la main. Il me dit: «Tenez, Constant, lisez ceci, vous verrez qu'on vous trompe. Le gouvernement ne doit rien aux frères Cerf-Berr. Ne m'en parlez plus, ce sont des Arabes.» Je jetai les yeux sur le papier, et en lus quelques mots par obéissance. Je n'y compris presque rien, mais je dus dès ce moment être certain qu'il ne serait jamais fait droit à la réclamation de ces messieurs. J'en étais désolé, et les sachant malheureux, je leur fis des offres de services qu'ils refusèrent. Malgré mon peu de succès, MM. Cerf-Berr furent persuadés du zèle que j'avais apporté à leur faire rendre justice, et m'en remercièrent. Chaque fois que j'adressais une pétition à l'empereur, je voyais M. de Menneval, que je priais de s'en occuper; il était extrêmement obligeant, et avait la bonté de m'avertir si ma demande pouvait ou non espérer du succès. Il m'avait dit de celle de MM. Cerf-Berr qu'il ne croyait pas que jamais l'empereur y fît droit.
Et en effet, cette famille, riche autrefois, et qui avait perdu un immense patrimoine, en avances faites au directoire, n'a jamais vu la fin des liquidations qu'elle réclamait, et qui étaient confiées à un homme d'une grande probité, mais trop disposé peut-être à justifier le surnom[68] qu'on lui donnait alors.
Madame Théodore Cerf-Berr, sur mon invitation, s'était rendue plusieurs fois avec ses enfans soit à Rambouillet, soit à Saint-Cloud, pour implorer la justice de l'empereur. Cette respectable mère de famille, que rien ne rebutait, se rendit de nouveau au mois d'octobre 1811, avec l'aînée de ses filles, à Compiègne; elle attendit l'empereur dans la forêt, et, s'étant jetée au milieu des chevaux, elle parvint à remettre sa pétition; mais cette fois qu'en advint-il? madame et mademoiselle Cerf-Berr étaient à peine rentrées à l'hôtel où elles étaient descendues, qu'un officier de gendarmerie d'élite vint leur intimer l'ordre de les suivre. Il les fit monter dans une mauvaise charrette remplie de paille, et les conduisit, sous l'escorte de deux gendarmes, à la préfecture de police, à Paris. Là, on leur fit signer l'engagement de ne jamais se présenter devant l'empereur, et, à ces conditions, on les rendit à la liberté.
Il se présenta environ dans ce temps-là une occasion où je fus plus heureux dans mes démarches. Le général Lemarrois, un des plus anciens aides-de-camp de Sa Majesté, d'une bravoure à toute épreuve, et qui avait su gagner tous les cœurs par ses excellentes qualités, fut quelque temps dans la disgrâce de l'empereur, et tenta plusieurs fois de faire demander une audience; mais, soit que la demande ne fût pas présentée à Sa Majesté, soit qu'elle n'y voulût pas répondre, M. Lemarrois n'en entendait pas parler. Pour savoir à quoi s'en tenir, il eut l'idée de s'adresser à moi, en me priant de remettre sa pétition dans un moment opportun. J'eus le bonheur de réussir. M. le comte Lemarrois obtint son audience, en sortit satisfait, et ce fut peu de temps après qu'il obtint le gouvernement de Magdebourg.
L'empereur était quelquefois fort distrait, et oubliait souvent où il avait déposé les pétitions qu'on lui remettait quand elles restaient dans ses habits. Je les portais au cabinet de Sa Majesté, et les remettais à M. Menneval et à M. Fain. Souvent aussi on trouvait chez l'impératrice les papiers qu'il demandait. Il est arrivé plusieurs fois à l'empereur de me donner des papiers à lui serrer. Je les mettais alors dans un nécessaire dont j'avais seul la clef. Il y eut un jour une grande agitation dans l'intérieur des appartemens pour un papier qui ne se retrouvait plus. Voici comment cela arriva. Il y avait près du cabinet de l'empereur, où se tenaient les secrétaires, un petit salon avec un bureau, sur lequel des notes ou des pétitions étaient souvent déposées. Ce salon était celui où se tenait habituellement l'huissier du cabinet, et l'empereur avait coutume d'y passer pour causer confidentiellement avec les personnes dont la conversation ne devait pas être entendue, même par les secrétaires de Sa Majesté. Quand l'empereur entrait dans ce salon, l'huissier se retirait, et restait à la porte extérieure. Il avait donc la responsabilité de ce qui pouvait se distraire de cet appartement, qui n'était ouvert que sur un ordre exprès de Sa Majesté.
M. le maréchal Bessières avait remis quelques jours auparavant une demande d'avancement pour un colonel de l'armée, et l'avait vivement appuyée auprès de l'empereur. Un matin le maréchal entra dans le petit salon dont je viens de parler, et, trouvant sur le bureau sa demande apostillée, il ne vit point d'inconvénient à la prendre, et l'emporta, sans que l'oncle de ma femme, qui était de service, s'en aperçût. Peu d'heures après, l'empereur voulut revoir cette pétition. Il était sûr de l'avoir déposée dans le salon; elle ne s'y trouvait plus; l'huissier avait donc laissé entrer quelqu'un sans l'ordre de Sa Majesté. On chercha partout dans la chambre et dans le cabinet de l'empereur, dans les appartemens de l'impératrice, et il fallut venir annoncer à Sa Majesté que les recherches avaient été infructueuses. Alors l'empereur eut une de ces colères si terribles, et heureusement si rares, qui bouleversaient tout le château. Le pauvre huissier eut ordre de ne plus paraître devant ses yeux. Enfin le maréchal Bessières, apprenant tout ce désordre, vint s'accuser lui-même. L'empereur s'apaisa; l'huissier rentra en grâce, et tout fut oublié. Mais chacun veilla plus que jamais à ce que rien ne fût dérangé, et que l'empereur pût trouver sous sa main les papiers dont il avait besoin.
L'empereur ne pouvait souffrir que personne fût introduit, sans sa permission, dans ses appartemens, ou dans ceux de sa majesté l'impératrice. C'était de la part des gens du service la seule faute pour laquelle il n'y avait point de pardon à espérer. Je ne sais à quelle époque la femme d'un des suisses du palais laissa un amant, qu'elle avait, entrer dans les appartemens de l'impératrice. Ce misérable, à l'insu de son imprudente maîtresse, prit, avec de la cire molle, l'empreinte de la serrure d'un coffre à joyaux, qui était celui dont j'ai déjà parlé comme ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette. À l'aide d'une fausse clef fabriquée d'après cette empreinte, il parvint un jour à voler divers bijoux. La police eut bientôt découvert l'auteur du vol, qui fut puni comme il le méritait. Mais une autre personne fut aussi punie, qui certes ne le méritait pas; le pauvre mari perdit sa place.
CHAPITRE XIX.
Diverses opinions au château sur le mariage de l'empereur.—Conjectures mises en défaut.—Constant chargé de renouveler la garde-robe de l'empereur.—Sa Majesté reçoit le portrait de Marie-Louise.—Souvenir de l'École-Militaire.—Étourdissemens causés à l'empereur par la valse.—Les chaises cassées.—Leçon de valse donnée par la princesse Stéphanie à l'empereur.—Départ du prince de Neufchâtel pour Vienne.—Mariage par procuration.—Formation de la maison de l'impératrice.—Présens de noce de l'impératrice.—Gaîté de l'empereur.—Le soulier de bon augure.—Opinions de l'empereur sur la reine Caroline de Naples.—Erreur de la reine Caroline sur la nouvelle impératrice.—Ambition désappointée.—L'impératrice privée de sa grande-maîtresse.—Ressentiment de Marie-Louise contre la reine Caroline.—Correspondance de Leurs Majestés.—L'empereur envoie sa chasse à l'impératrice.—Sévérité de M. le duc de Vicence.—Un ordre du duc de Vicence plus tôt exécuté qu'un ordre de l'empereur.—Impatience de Sa Majesté.—Actes de bienfaisance.—La coquetterie de gloire.—Rencontre de Leurs Majestés Impériales.—Un moment d'humeur.—Amabilité de Marie-Louise.
Depuis son divorce avec l'impératrice Joséphine, l'empereur paraissait fort préoccupé. On savait qu'il songeait à se remarier, et, au château, toutes les personnes du service de Sa Majesté s'entretenaient de ce futur mariage. Mais toutes nos conjectures sur les princesses destinées à partager la couronne impériale se trouvèrent en défaut. Les uns avaient parlé d'une princesse de Russie, les autres disaient que l'empereur ne voulait épouser qu'une Française; personne n'avait songé à une archiduchesse d'Autriche. Quand le mariage eut été décidé, il ne fut question à la cour que de la jeunesse, de la grâce, de la bienveillance naturelle de la nouvelle impératrice. L'empereur se montrait fort gai, se soignait davantage. Il me chargea de renouveler sa garde-robe, et de lui commander des habits plus justes et d'une forme plus moderne. Sa Majesté posa pour son portrait, qui fut porté à Marie-Louise par le prince de Neufchâtel. L'empereur reçut dans le même temps celui de sa jeune épouse, et en parut enchanté.
Sa Majesté fit, pour plaire à Marie-Louise, plus de frais qu'elle n'en avait jamais fait pour aucune femme. Un jour que l'empereur était seul avec la reine Hortense et la princesse Stéphanie, celle-ci lui demanda malicieusement s'il savait valser: Sa Majesté répondit qu'elle n'avait jamais pu aller au delà d'une première leçon, et qu'au bout de deux ou trois tours il lui prenait un éblouissement qui l'empêchait de continuer. «Quand j'étais à l'École-Militaire, ajouta l'empereur, j'ai essayé, je ne sais combien de fois, de surmonter les étourdissemens que la valse me causait, sans pouvoir y parvenir. Notre maître de danse nous avait conseillé de prendre, pour valser, une chaise entre nos bras, en guise de dame. Je ne manquais jamais de tomber avec la chaise que je serrais amoureusement, et de la briser. Les chaises de ma chambre et celles de deux ou trois de mes camarades y passèrent l'une après l'autre.» Ce récit, fait on ne peut plus gaîment par Sa Majesté, excita des éclats de rire de la part des deux princesses.
Cet accès d'hilarité s'étant un peu calmé, la princesse Stéphanie revint à la charge, et dit à l'empereur: «Il est fâcheux, vraiment, que Votre Majesté ne sache pas valser: les Allemandes sont folles de la valse; et l'impératrice doit nécessairement partager le goût de ses compatriotes. Elle ne pourra avoir d'autre cavalier que l'empereur, et se trouvera ainsi privée d'un grand plaisir par la faute de Votre Majesté.—Vous avez raison, reprit l'empereur. Eh bien! donnez-moi une leçon. Vous allez voir un échantillon de mon savoir-faire.» Il se leva là-dessus, et fit quelques pas avec la princesse Stéphanie, en fredonnant lui-même l'air de la reine de Prusse. Mais il ne put faire plus de deux ou trois tours, et encore s'y prit-il d'une manière si gauche, qu'il redoubla la gaîté de ces dames. La princesse de Bade l'arrêta en disant: «Sire, en voilà bien assez pour me convaincre que vous ne serez jamais qu'un mauvais écolier. Vous êtes fait pour donner des leçons, mais non pour en recevoir.»
Dans les premiers jours de mars, le prince de Neufchâtel partit pour Vienne, chargé de faire officiellement la demande de l'impératrice. L'archiduc Charles épousa au nom de l'empereur l'archiduchesse Marie-Louise, qui partit sans délai pour la France. La petite ville de Braunau, frontière de l'Autriche et de la Bavière, avait été désignée pour le remise de Sa Majesté, et bientôt la route de Strasbourg fut couverte de voitures qui conduisaient à Braunau la maison de la nouvelle impératrice. Voici de quelles personnes elle fut primitivement composée:
Le prince Aldobrandini Borghèse, premier écuyer, en remplacement du général Ordener, nommé gouverneur du château de Compiègne; le comte de Beauharnais, chevalier d'honneur.
Dame d'honneur, madame de Montebello; dame d'atours, madame la comtesse de Luçay.
Dames du palais: mesdames les duchesses de Bassano et de Rovigo, et mesdames les comtesses de Montmorency, de Mortemart, de Talhouet, de Lauriston, Duchâtel, de Bouille, de Montalivet, de Perron, de Lascaris, de Noailles, de Brignolle, de Gentile et de Canisy (depuis duchesse de Vicence).
La plupart de ces dames avaient passé de la maison de l'impératrice Joséphine dans celle de l'impératrice Marie-Louise[69].
L'empereur voulut voir par lui-même si la corbeille et les présens de noce qu'il destinait à sa nouvelle épouse étaient dignes d'elle et de lui. Tous les vêtemens, le linge, en furent apportés aux Tuileries, étalés sous ses yeux, et emballés en sa présence. Le bon goût et l'élégance en égalaient seuls la richesse. Les fournisseurs et ouvriers de Paris avaient travaillé sur des mesures et des modèles envoyés de Vienne. Lorsque ces modèles avaient été présentés à l'empereur, il avait pris un des souliers, qui étaient remarquablement petits, et m'en donnant, par forme de caresse, un coup sur la joue: «Voyez, Constant, m'avait dit Sa Majesté; voilà un soulier de bon augure. Avez-vous vu beaucoup de pieds comme celui-là? C'est à prendre dans la main!»
Sa Majesté la reine de Naples avait été envoyée à Braunau par l'empereur pour recevoir l'impératrice. La reine Caroline, dont l'empereur disait qu'elle était un homme parmi ses sœurs, tandis que le prince Joseph était une femme parmi ses frères, se trompa, dit-on, sur la timidité de l'impératrice Marie-Louise, qu'elle prit pour de la faiblesse; elle crut qu'elle n'aurait qu'à parler pour que sa jeune belle-sœur s'empressât d'obéir. Arrivée à Braunau, et après la remise, solennellement faite, l'impératrice avait congédié toute sa maison autrichienne, ne gardant auprès d'elle que sa grande-maîtresse, madame de Lajanski, qui l'avait élevée et ne s'était jamais éloignée d'elle. Cependant l'étiquette exigeait que la nouvelle maison de l'impératrice fût toute française; et d'ailleurs les ordres de l'empereur étaient précis à cet égard. Je ne sais s'il est vrai, comme on l'a dit quelque part, que l'impératrice avait demandé et obtenu de l'empereur l'autorisation d'avoir sa grande-maîtresse auprès d'elle pendant un an. Quoi qu'il en soit, la reine de Naples crut qu'il était dans son intérêt d'écarter une personne dont elle redoutait l'influence sur l'esprit de l'impératrice. Les dames de la maison de Sa Majesté impériale, empressées elles-mêmes de se débarrasser de la rivalité de madame de Lajanski, travaillèrent à exciter de plus en plus la jalousie de Son Altesse Impériale. Un ordre positif fut demandé à l'empereur, et madame de Lajanski fut renvoyée de Munich à Vienne. L'impératrice obéit sans se plaindre; mais, sachant de quelle main ce coup lui était venu, elle en garda un profond ressentiment contre Sa Majesté la reine de Naples.
L'impératrice ne voyageait qu'à petites journées; et une fête l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur le passage de Sa Majesté. Tous les jours l'empereur lui envoyait une lettre de sa main, et elle y répondait régulièrement. Les premières lettres de l'impératrice étaient fort courtes, et probablement assez froides, car l'empereur n'en disait rien. Mais les autres s'allongèrent et s'échauffèrent peu à peu, et l'empereur les lisait avec des transports de plaisir. Il attendait l'arrivée de cette correspondance avec l'impatience d'un amoureux de vingt ans, et trouvait toujours que les courriers ne marchaient pas, quoique ceux-ci crevassent leurs chevaux.
L'empereur rentra un jour de la chasse tenant à la main deux faisans qu'il avait abattus lui-même, et suivi de quelques valets de pied portant les fleurs les plus rares des serres de Saint-Cloud; il écrivit un billet, fit aussitôt mander son premier page, et lui dit: «Dans dix minutes, soyez prêt à monter en voiture. Vous y trouverez cet envoi, que vous remettrez de votre main à sa majesté l'impératrice avec la lettre que voici. Et surtout n'épargnez pas les chevaux; allez train de page, et ne craignez rien. M. le duc de Vicence n'aura rien à vous dire.» Le jeune homme ne demandait pas mieux que d'obéir à Sa Majesté. Fort de cette autorisation, qui lui mettait la bride sur le cou, il ne plaignit pas les pour-boire aux postillons, et en vingt-quatre heures il avait atteint Strasbourg, et s'était acquitté de son message.
Je ne sais s'il fut grondé à son retour par M. le grand-écuyer; mais, s'il y avait eu matière à gronderies, celui-ci ne s'en serait pas fait faute, en dépit de l'assurance donnée au premier page par l'empereur. Le duc de Vicence avait organisé et il dirigeait admirablement le service des écuries, où rien ne se faisait que par sa volonté, qui était des plus absolues. L'empereur lui-même ne pouvait que difficilement changer quelque chose à ce que M. le grand-écuyer avait ordonné. C'est ainsi qu'un jour Sa Majesté, qui allait à Fontainebleau, et était très pressée d'arriver, ayant fait donner l'ordre au piqueur qui réglait l'allure d'aller plus vite, celui-ci transmit cet ordre à M. le duc de Vicence, dont la voiture précédait celle de l'empereur. M. le grand-écuyer n'en tenant compte, l'empereur se mit à jurer, et cria au piqueur par la portière: «Faites passer ma voiture en avant, puisque la première ne veut pas marcher.» Les piqueurs et les postillons allaient exécuter cette manœuvre, lorsque M. le grand-écuyer mit la tête à la portière à son tour, en criant: «Au trot, f...; le premier qui galope, je le chasse en arrivant.» On savait bien qu'il tiendrait sa parole; aussi n'osa-t-on point passer outre, et ce fut sa voiture qui continua de régler l'allure. Arrivé à Fontainebleau, l'empereur demanda à M. le duc de Vicence l'explication de sa conduite. «Sire, répondit le duc à Sa Majesté, quand vous me rognerez les ongles un peu moins court pour la dépense de vos écuries, vous pourrez à votre aise crever vos chevaux.»
L'empereur maudissait à chaque instant le cérémonial et les fêtes qui retardaient l'arrivée de sa jeune épouse. Un camp avait été formé auprès de Soissons pour la réception de l'impératrice. L'empereur était à Compiègne, où il rendit un décret contenant divers actes de bienfaisance et d'indulgence à l'occasion de son mariage: mise en liberté d'individus condamnés, paiement de dettes pour mois de nourrice, mariage de six mille militaires avec des dots de l'empereur, amnistie, institution de majorats, etc. Lorsque Sa Majesté sut que l'impératrice n'était plus qu'à dix lieues de Soissons, elle ne put contenir son impatience; et m'appelant de toutes ses forces: «Ohé! ho! Constant; commandez une voiture sans livrée, et venez m'habiller.» L'empereur voulait surprendre l'impératrice, et se présenter à elle sans s'être fait annoncer; et il riait comme un enfant de l'effet que cette entrevue devait produire. Il soigna sa toilette avec une recherche de propreté plus exquise encore, s'il eût été possible, qu'à l'ordinaire; et, par une coquetterie de gloire, il se vêtit de la redingote grise qu'il avait portée à Wagram.
Ainsi préparé, Sa Majesté monta en voiture avec le roi de Naples. On sait comment se fit la rencontre de Leurs Majestés impériales. L'empereur rencontra, dans le petit village de Courcelles, le dernier courrier, qui ne précédait que de quelques minutes les voitures de l'impératrice. Il pleuvait par torrens, et Sa Majesté l'empereur, pour se mettre à l'abri, descendit sous le porche de l'église du village. Lorsque la voiture de l'impératrice vint à passer, l'empereur fit signe aux postillons d'arrêter. L'écuyer qui était à la portière de l'impératrice, apercevant l'empereur, se hâta de baisser le marche-pied et d'annoncer Sa Majesté, qui en fut passablement contrariée, et lui dit: «N'avez-vous pas vu que je vous faisais signe de vous taire?» Mais ce petit moment d'humeur passa comme un éclair. L'empereur sa jeta au cou de Marie-Louise, qui tenait à la main le portrait de son époux, à qui elle dit, avec un charmant sourire, en regardant alternativement l'empereur et son image: «Votre portrait n'est pas flatté.» On avait préparé à Soissons un magnifique souper pour l'impératrice et pour son cortége; mais l'empereur ordonna de passer outre et de pousser jusqu'à Compiègne, sans avoir égard à l'appétit des officiers et des dames de la suite de l'impératrice.
CHAPITRE XX.
Arrivée de Leurs Majestés à Compiègne.—Jalousie de l'empereur.—Passe-droit fait par Sa Majesté à M. de Beauharnais.—Oubli du cérémonial.—Coquetterie de l'empereur.—Première visite nocturne de Sa Majesté à l'impératrice.—Opinion de l'empereur sur les Allemands.—Gaîté de l'empereur.—Ses attentions continuelles pour Marie-Louise.—Bruit démenti.—Portrait de l'impératrice Marie-Louise.—Instructions de l'impératrice.—Parallèle des deux épouses de l'empereur.—Différence et rapports entre les deux impératrices.—Le mémorial de Sainte-Hélène.—Partialité de l'empereur en faveur de sa seconde épouse.—Économie de l'impératrice Marie-Louise.—Défaut de goût.—L'empereur excellent mari.—Paroles de l'empereur contredites par Constant.—Souvenirs de Joséphine non effacés par Marie-Louise.—Préventions de Marie-Louise contre sa maison et celle de l'empereur.—Retour de Constant de la campagne de Russie.—Bonté de l'empereur et de la reine Hortense.—Froideur dédaigneuse de l'impératrice.—Bonté excessive de l'impératrice Joséphine.—Intrigues parmi les dames de l'impératrice.—Ordre rétabli par l'empereur.—Vigilance de l'empereur sur l'impératrice.—Sévérité envers les dames de l'impératrice.—Anecdote démentie.
Leurs Majestés étant arrivées à Compiègne l'empereur présenta lui-même la main à l'impératrice, et la conduisit à son appartement. Il ne voulait point qu'un autre eût avant lui approché et touché sa jeune épouse, et sa jalousie était si délicate sur ce point, qu'il avait défendu lui-même à M. le sénateur de Beauharnais, chevalier d'honneur de l'impératrice, de présenter la main à Sa Majesté impériale, quoique ce fût un des priviléges de sa place. L'empereur devait, suivant le programme, se séparer de l'impératrice pour aller coucher à l'hôtel de la Chancellerie; il n'en fit rien. Après une longue conversation avec l'impératrice, il rentra dans sa chambre, se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne, et, vêtu seulement d'une robe de chambre, il retourna secrètement chez l'impératrice.
Le lendemain au matin, l'empereur me demanda à sa toilette si l'on s'était aperçu de l'accroc qu'il avait fait au programme. Je répondis que non, au risque de mentir. En ce moment entra un des familiers de l'empereur qui n'était point marié. Sa Majesté, lui tirant les oreilles, lui dit: «Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes du monde: douces, bonnes, naïves, et fraîches comme des roses.» À l'air de satisfaction de Sa Majesté, il était facile de voir qu'elle faisait un portrait, et qu'il n'y avait pas long-temps que le peintre avait quitté le modèle. Après quelques soins donnés à sa personne, l'empereur retourna chez l'impératrice, et, vers midi, il fit monter à déjeuner pour elle et pour lui, se faisant servir près du lit, et par les femmes de Sa Majesté. Tout le reste du jour, il fut d'une gaîté charmante. Ayant, contre sa coutume, fait une seconde toilette pour dîner, il remit l'habit qu'il avait fait faire par le tailleur du roi de Naples; mais, le lendemain, il n'en voulut plus entendre parler, disant que décidément il s'y trouvait trop à la gêne.
L'empereur, comme on peut le voir par les détails qui précèdent, aimait tendrement sa nouvelle épouse. Il avait pour elle de continuelles attentions, et toute sa conduite était celle d'un amant vivement épris. Toutefois il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il resta trois mois sans presque travailler, au grand étonnement de ses ministres. Le travail n'était pas seulement un devoir pour l'empereur, c'était un besoin et un plaisir dont aucun autre plaisir n'aurait pu le distraire. Dans cette occasion, comme dans toute autre, il sut parfaitement accorder les soins de son empire et de ses armées avec son amour pour sa charmante épouse.
L'impératrice Marie-Louise avait à peine dix-neuf ans à l'époque de son mariage; ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus et expressifs, sa démarche noble et sa taille imposante; sa main et son pied auraient pu servir de modèles; enfin toute sa personne respirait la jeunesse, la santé et la fraîcheur; elle était timide, et se tenait dans une réserve de hauteur devant la cour; mais on la disait affectueuse et amicale dans l'intimité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était fort tendre avec l'empereur, et dévouée à toutes ses volontés. Dans leur première entrevue, l'empereur lui avait demandé quelles recommandations on lui avait faites à son départ de Vienne: «D'être à vous, avait répondu l'impératrice, et de vous obéir en toutes choses.» Et elle parut se conformer sans peine à ses instructions. Du reste, rien ne ressemblait moins à la première impératrice que la seconde. Hormis un seul point, l'égalité de leur humeur et leur complaisance extrême pour l'empereur, l'une était précisément tout l'opposé de l'autre, et (il faut en convenir) l'empereur se félicitait souvent de cette différence, dans laquelle il trouvait du piquant et du charme. Il a fait ainsi lui-même le parallèle de ses deux épouses:
«L'une (Joséphine) était l'art et les grâces; l'autre (Marie-Louise) l'innocence et la simple nature. Dans aucun moment de la vie, la première n'avait de manières ou d'habitudes qui ne fussent pas agréables ou séduisantes. Il eût été impossible de la prendre en défaut sur ce point; elle s'étudiait à ne produire que des impressions avantageuses, et atteignait son but sans laisser apercevoir l'étude. Tout ce que l'art peut imaginer pour relever les attraits était mis en usage par elle, mais avec un tel mystère, qu'on ne pouvait tout au plus que le soupçonner. La seconde, au contraire, ne se doutait même pas qu'il pût y avoir rien à gagner dans d'innocens artifices. L'une était toujours à côté de la vérité; son premier mouvement était la négative. L'autre ignorait la dissimulation; tout détour lui était étranger. La première ne demandait jamais rien, mais elle devait partout. La seconde n'hésitait pas à demander quand elle n'avait plus; ce qui était fort rare. Jamais elle ne prenait rien sans se croire obligée, en conscience, de payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient bonnes, douces, et fort attachées à leur mari.»
Tels, ou à peu près, étaient les termes dans lesquels l'empereur parlait de ses deux impératrices. On peut voir qu'il paraissait vouloir que la comparaison fût à l'avantage de la seconde; et à cet effet il lui prêtait des qualités qu'elle n'avait pas, ou du moins exagérait singulièrement celles qu'elle pouvait avoir.
L'empereur accordait à Marie-Louise 500,000 francs pour sa toilette; mais jamais, à beaucoup près, elle n'a dépensé cette somme. Elle avait peu de goût dans ses ajustemens, et se serait habillée sans grâce, si elle n'eût point été bien conseillée. L'empereur assistait à sa toilette les jours où il désirait qu'elle fût bien. Il lui faisait essayer des parures, et les essayait lui-même sur la tête, le cou, les bras de l'impératrice, et il se décidait toujours pour le magnifique. L'empereur était excellent mari, et l'a prouvé avec ses deux femmes. Il adorait son fils: comme père et comme époux, il aurait pu servir de modèle à tous ses sujets. Toutefois, et quoi qu'il en ait dit lui-même, je ne crois pas qu'il ait aimé Marie-Louise autant que Joséphine. Celle-ci avait un charme, une bonté, un esprit, un dévouement à son époux que l'empereur connaissait, et dont il sentait tout le prix. Marie-Louise était plus jeune, mais froide, peu gracieuse. Je crois qu'elle aimait son mari; mais elle était réservée, peu expansive; elle ne fit nullement oublier Joséphine aux personnes qui avaient eu le bonheur d'approcher de celle-ci.
Malgré la soumission apparente avec laquelle elle avait congédié sa maison autrichienne, il est certain qu'elle avait de grandes préventions non-seulement contre sa propre maison, mais encore contre celle de l'empereur. Jamais elle n'adressait une parole de bienveillance aux personnes du service personnel de l'empereur. Je l'ai vue bien des fois; mais jamais un sourire, un regard, un signe de sa part ne vint m'apprendre si j'étais à ses yeux autre chose qu'un étranger. Au retour de Russie, d'où je n'arrivai qu'après l'empereur, je ne perdis point de temps pour me rendre dans sa chambre, où il m'avait fait demander. J'y trouvai Sa Majesté dans la compagnie de l'impératrice et de la reine Hortense. L'empereur me plaignit beaucoup des souffrances que j'avais éprouvées, et me dit mille choses flatteuses, et qui prouvaient sa bonté pour moi. La reine, avec cette grâce charmante dont elle est le seul modèle depuis la mort de son auguste mère, me parla long-temps, et dans des termes pleins de bienveillance. L'impératrice seule garda le silence. L'empereur lui dit: «Louise, tu n'as rien à dire à ce pauvre Constant?—Je ne l'avais pas aperçu,» répondit l'impératrice. Cette réponse était dure; car il était impossible que Sa Majesté ne m'eût pas aperçu. Il n'y avait en ce moment dans la chambre que l'empereur, la reine Hortense et moi.
L'empereur prit tout d'abord les plus grandes précautions pour que personne, et surtout aucun homme, ne pût approcher l'impératrice que devant témoin. Il y avait eu du temps de l'impératrice Joséphine quatre dames, dont l'unique emploi était d'annoncer les personnes qui étaient reçues par Sa Majesté. La bonté excessive de Joséphine l'empêcha de réprimer les jalouses prétentions de quelques personnes de sa maison; et de là vinrent, entre les dames du palais et les dames d'annonces, des rivalités et des débats sans fin. L'empereur avait conçu beaucoup d'humeur de toutes ces tracasseries; et, pour se les épargner à l'avenir, il choisit parmi les dames chargées de l'éducation des filles des membres de la Légion-d'Honneur, dans la maison d'Écouen, quatre nouvelles dames d'annonces pour l'impératrice Marie-Louise. La préférence fut d'abord donnée à des filles ou veuves de généraux, et l'empereur décida que les places vacantes appartiendraient de droit aux meilleures élèves de la maison impériale d'Écouen, et seraient la récompense de leur bonne conduite. Quelque temps après, le nombre de ces dames ayant été porté à six, ce furent deux élèves de madame de Campan qui furent nommées. Ces six dames changèrent ensuite leur premier titre contre celui de premières dames de l'impératrice. Mais ce changement ayant indisposé les dames du palais, et excité leurs réclamations auprès de l'empereur, celui-ci décida que les dames d'annonces prendraient le titre de premières femmes de chambre. Grandes réclamations des dames d'annonces à leur tour: elles plaidèrent leur cause elles-mêmes devant l'empereur, et il leur donna le titre de lectrices de l'impératrice, pour concilier les exigences des deux parties belligérantes.
Les dames d'annonces, ou premières dames, ou premières femmes de chambre, ou lectrices, comme il plaira au lecteur de les appeler, avaient sous leurs ordres six femmes de chambre, qui n'entraient chez l'impératrice que quand la sonnette les y appelait. Celles-ci habillaient, chaussaient et coiffaient, le matin, Sa Majesté. Mais les six premières n'avaient rien à faire avec la toilette, excepté pour les diamans, dont elles étaient spécialement chargées. Leur principal, et presque leur unique emploi, était de s'attacher à tous les pas de l'impératrice, qu'elles ne quittaient pas plus que son ombre. Elles entraient chez elle avant qu'elle fût levée, et ne la quittaient plus qu'elle ne fût au lit. Alors toutes les issues donnant dans sa chambre étaient fermées, à l'exception d'une seule qui conduisait dans une pièce voisine où était le lit de celle de ces dames qui avait le principal service. L'empereur lui-même ne pouvait entrer la nuit chez son épouse sans passer par cette chambre. Hormis M. de Menneval, secrétaire des commandemens de l'impératrice, et M. Ballouhai, intendant de ses dépenses, aucun homme n'était admis dans les appartemens intérieurs de l'impératrice, sans un ordre de l'empereur. Les dames même, excepté la dame d'honneur et la dame d'atours, n'y étaient reçues qu'après avoir obtenu un rendez-vous de l'impératrice. Les dames de l'intérieur étaient chargées de faire exécuter ces règlemens, et elles étaient responsables de leur exécution. Une d'elles assistait aux leçons de musique, de dessin, de broderie, que prenait l'impératrice. Elles écrivaient ses lettres sous sa dictée, ou par son ordre.
L'empereur ne voulait pas, disait-il, qu'un homme au monde pût se vanter de s'être trouvé en tête-à-tête avec l'impératrice pendant deux minutes; et il réprimanda un jour très-sévèrement la lectrice de service, parce qu'elle se tenait à une extrémité du salon pendant que M. Biennais, orfévre de la cour, montrait à Sa Majesté les secrets d'un serre-papier, qu'il avait fait pour elle. Une autre fois l'empereur gronda encore, parce que la dame de service ne se trouvait point tout à côté de l'impératrice pendant que celle-ci prenait sa leçon de musique avec M. Paër.
Il n'est donc pas vrai, comme on l'a prétendu, que le marchand de modes Leroy ait été exclu du palais pour s'être permis de dire à l'impératrice, en lui essayant une robe, qu'elle avait de belles épaules. M. Leroy faisait faire dans ses magasins les robes de l'impératrice sur un modèle qu'on lui avait remis. Jamais ni lui, ni personne de la maison, ne les a essayées à Sa Majesté. Les femmes de chambre lui indiquaient les changemens qu'il y avait à faire. Il en était de même des autres marchands et fournisseurs, du faiseur de corsets, du cordonnier, du gantier, etc.; aucun d'eux n'a pu voir l'impératrice, ni lui parler dans son intérieur.
CHAPITRE XXI.
Cérémonie religieuse du mariage de Leurs Majestés.—Le lendemain de leur mariage.—Fêtes éblouissantes.—Les temples de la gloire et de l'hymen.—Présent de la ville de Paris à l'impératrice.—Frais de la toilette des deux impératrices.—Voyage dans les départemens du Nord.—Souvenirs de Joséphine.—Triomphe et isolément.—Arrivée à Anvers.—Froideur entre le roi de Hollande et l'empereur.—Défiance mutuelle au milieu des fêtes.—Emportemens de l'empereur.—Les deux souverains et les deux frères.—Quelques traits du caractère du prince Louis.—Erreur à son sujet.—Course sur mer à Flessingue.—Tempête.—Danger couru par l'empereur.—Souffrances de Sa Majesté.—Situation critique d'un huissier de service.—Mot de l'empereur.—Première leçon d'équitation de l'impératrice.—Sollicitude de l'empereur.—Progrès rapides.—Goût de l'impératrice pour les bals et les fêtes.—Plaisirs continuels.—Incendie de l'hôtel du prince de Schwartzenberg.—Heureuse présence d'esprit de l'empereur et du vice-roi d'Italie.—Les victimes de l'incendie.—Superstition de Napoléon.—Anecdotes sur madame la comtesse Durosnel.—Abdication du roi de Hollande.—Paroles de l'empereur.—Les trois capitales de l'empire français.
Le mariage civil de Leurs Majestés fut célébré au palais de Saint-Cloud, le dimanche 1er avril, à deux heures après midi. Le lendemain eut lieu dans la grande galerie du Louvre la cérémonie du mariage religieux. Une circonstance assez singulière, c'est qu'il faisait le dimanche au soir un assez beau temps à Saint-Cloud, tandis que les rues de Paris étaient inondées d'une pluie effroyable et continuelle. Le lundi il plut à Saint-Cloud, et le temps fut magnifique à Paris, comme pour ne rien ôter à la pompe du cortége et à l'éclat des merveilleuses illuminations de la soirée. «L'étoile de l'empereur, disait-on dans le langage de cette époque, l'a emporté deux fois sur les vents de l'équinoxe.»
La ville de Paris présentait le lundi au soir un spectacle tel qu'on pouvait s'y croire dans un lieu d'enchantemens. Je n'ai jamais vu d'aussi brillantes illuminations. C'était une suite de décorations magiques. Les maisons, les hôtels, les palais, les églises, tout était éblouissant; jusqu'aux tours des églises qui, illuminées aussi, semblaient des étoiles, des comètes suspendues dans les airs. Les hôtels des grands dignitaires de l'empire, des ministres, des ambassadeurs d'Autriche et de Russie, du duc d'Abrantès, rivalisaient d'éclat et de goût. La place Louis XV présentait un coup d'œil admirable. Du milieu de cette place, entourée d'orangers en feu, les yeux se portaient alternativement sur les magnifiques décorations des Champs-Élysées, du Garde-Meuble, du Temple de la gloire, des Tuileries et du Corps-Législatif. Le palais du Corps-Législatif figurait le temple de l'Hymen. Le transparent du fronton représentait la Paix unissant les augustes époux. À leurs côtés étaient deux génies portant des boucliers, où l'on voyait les armes des deux empires; et derrière ce groupe venaient des magistrats, des guerriers, le peuple, leur présentant des couronnes. Aux deux extrémités du transparent étaient la Seine et le Danube, entourés d'enfans; image de fécondité. Les douze colonnes du péristyle et le perron étaient illuminés. Les colonnes étaient réunies l'une à l'autre par des lustres. Les statues qui ornent le péristyle et le perron étaient éclairées. Le pont Louis XV, par lequel on se rendait à ce temple de l'Hymen, était lui-même une avenue dont la double rangée de feux, de verres de couleurs, d'obélisques, de plus de cent colonnes, surmontées chacune d'une étoile, et réunies par des guirlandes de verres de couleurs en spirale, produisait un éclat à peine supportable à la vue. La coupole du dôme de Sainte-Geneviève était aussi magnifiquement éclairée. Toutes les côtes étaient marquées par un double rang de lampions. Entre ces côtes étaient des aigles, des chiffres en verres de couleurs, des guirlandes de feu attachées à des torches de l'Hymen. Le péristyle du dôme était éclairé par des lustres disposés entre chaque colonne, et, ces colonnes n'étant pas éclairées, ces lustres paraissaient suspendus dans les airs. La lanterne était tout en feu, et toute cette masse éclatante était surmontée d'un trépied représentant l'autel de l'Hymen, d'où s'échappait une flamme immense produite par des matières bitumineuses. À une grande élévation au dessus de la plate-forme de l'observatoire, une immense étoile, isolée de la plate-forme, et que la variété des verres de couleurs qui la formaient faisait scintiller comme un vaste diamant, se détachait sur un ciel noir. Le palais du sénat attirait aussi un grand nombre de curieux. Mais je me suis déjà trop étendu dans cette description des spectacles merveilleux que l'on rencontrait à chaque pas.
La ville de Paris fit hommage à Sa Majesté l'impératrice d'une toilette encore plus magnifique que celle qu'elle avait offerte autrefois à l'impératrice Joséphine. Tout était en vermeil, jusqu'au fauteuil et à la psyché. Les dessins des diverses pièces de ce meuble vraiment admirable avaient été tracés par les premiers artistes, et l'élégance, le fini des ornemens surpassaient encore la richesse du métal.
Vers la fin d'avril, Leurs Majestés partirent ensemble pour visiter les départemens du Nord. Ce voyage fut la répétition de celui que j'avais fait en 1804 à la suite de l'empereur; seulement l'impératrice n'était plus la bonne et gracieuse Joséphine. En repassant par toutes ces villes où je l'avais vue accueillie avec tant d'enthousiasme, et dont les vœux et les hommages s'adressaient maintenant à une autre souveraine; en revoyant le château de Lacken, Bruxelles, Anvers, Boulogne, et tant d'autres lieux où j'avais vu Joséphine passer en triomphe, comme à présent Marie-Louise, je songeai avec chagrin et regret à l'isolement de la première épouse de l'empereur, et à la douleur qui ne pouvait manquer de la poursuivre jusque dans la retraite, lorsque arrivait jusqu'à elle la relation des honneurs rendus à celle qui lui avait succédé dans le cœur de l'empereur et sur le trône impérial.
Le roi et la reine de Westphalie et le prince Eugène accompagnaient Leurs Majestés. Nous vîmes lancer à Anvers un vaisseau de quatre-vingts canons, lequel reçut, avant de quitter les chantiers, la bénédiction de M. de Pradt, archevêque de Malines. Le roi de Hollande vint rejoindre l'empereur à Anvers. Ce prince était en froid avec Sa Majesté, qui avait exigé de lui tout récemment la cession d'une partie de ses états, et qui, bientôt après, mit la main sur tout le reste. Il s'était pourtant trouvé à Paris pendant les fêtes du mariage de l'empereur, qui même l'avait envoyé au devant de l'impératrice Marie-Louise; mais les deux frères n'avaient pas renoncé à leur défiance mutuelle l'un contre l'autre; et il faut convenir que celle du roi Louis n'était que trop bien motivée. Ce que j'ai trouvé de plus singulier dans leurs altercations, c'est que l'empereur, en l'absence de son frère, se livrait aux plus grands emportemens et aux menaces les plus violentes contre lui, tandis que, s'ils venaient à avoir une entrevue, ils s'abordaient amicalement et familièrement comme deux frères. Séparés, ils étaient, l'un empereur des Français, l'autre roi de Hollande, avec des intérêts et des vues opposés; ensemble ils n'étaient plus, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, que Napoléon et Louis compagnons et amis d'enfance.
Toutefois le prince Louis était habituellement triste et mélancolique; les contrariétés qu'il éprouvait sur le trône, où il avait été placé malgré lui, ajoutées à ses chagrins domestiques, le rendaient évidemment très-malheureux; et tous ceux qui le connaissaient le plaignaient sincèrement; car le roi Louis était un excellent maître, un homme de mérite et un honnête homme. On a dit que, lorsque l'empereur eut décrété la réunion de la Hollande à la France, le roi Louis résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité dans la ville d'Amsterdam, et de faire rompre les digues pour inonder tout le pays et arrêter ainsi l'invasion des troupes françaises. Je ne sais si cela est vrai; mais, d'après ce que j'ai vu du caractère de ce prince, je suis bien sûr que, tout en ayant assez de courage personnel pour s'exposer de sa personne à toutes les chances de ce parti désespéré, sa bonté naturelle et son humanité l'auraient arrêté dans l'exécution d'un tel projet.
À Middelbourg, l'empereur s'embarqua à bord du Charlemagne pour visiter les bouches de l'Escaut, le port et l'île de Flessingue. Dans cette course sur mer, nous fûmes assaillis par un grain terrible. Trois ancres furent successivement cassées: nous eûmes encore d'autres avaries et courûmes un assez grand danger. L'empereur était très-malade; il se jetait à chaque instant sur son lit, et faisait beaucoup d'efforts pour vomir, sans pouvoir y parvenir, ce qui rendait son malaise plus pénible. J'eus le bonheur de n'être pas du tout incommodé et d'être ainsi en état de lui donner tous les soins que sa position exigeait. Toutes les personnes de sa suite étaient malades. Mon oncle, qui était huissier de service, et obligé par conséquent de se tenir debout à la porte de la cabine de Sa Majesté, tombait à chaque instant et souffrit horriblement. Pendant cette tourmente, qui dura trois jours, l'empereur bouillait d'impatience. «Je crois, dit-il lorsque nous pûmes enfin aborder, que j'aurais été un assez médiocre amiral.»
Peu de temps après notre retour de ce voyage, l'empereur voulut que Sa Majesté l'impératrice apprît à monter à cheval. Elle alla au manége de Saint-Cloud; plusieurs personnes de la maison étaient dans la tribune pour la voir prendre sa première leçon. J'étais de ce nombre, et je vis la tendre sollicitude que l'empereur témoignait pour sa jeune épouse. Elle était montée sur un cheval doux et fort bien dressé; l'empereur ne quittait pas sa main et marchait à côté d'elle, pendant que M. Jardin père tenait la bride du cheval. Au premier pas que fit sa monture, l'impératrice se mit à crier de frayeur; et l'empereur lui disait: «Allons! Louise, sois brave; que peux-tu craindre? ne suis-je pas là?» La leçon se passa en encouragemens d'une part et en frayeurs de l'autre. Le lendemain l'empereur donna ordre de faire sortir les personnes qui étaient dans les tribunes, parce que cela intimidait l'impératrice. Elle ne tarda pas toutefois à s'aguerrir, et finit par être fort bonne cavalière. Elle faisait souvent des courses dans le parc avec ses dames d'honneur et madame la duchesse de Montebello, qui montait aussi à cheval avec grâce. Une calèche suivait l'impératrice avec quelques dames. Le prince Aldobrandini, son écuyer, ne la quittait pas dans ses promenades.
L'impératrice était dans un âge où l'on a goût aux bals et aux fêtes, et l'empereur craignait par-dessus tout qu'elle s'ennuyât. Aussi les réjouissances et les divertissemens abondaient-ils à la cour et à la ville. Une fête offerte à Leurs Majestés par le prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, se termina par des malheurs affreux.
Le prince occupait l'ancien hôtel de Montesson dans la rue de la Chaussée-d'Antin. Pour donner son bal, il avait fait ajouter aux appartemens déjà existans une vaste salle et une galerie en bois, décorées avec une profusion de fleurs, de draperies, de candélabres, etc. Au moment où, après avoir assisté pendant deux où trois heures à la fête, l'empereur se retirait, un des rideaux, agité par un courant d'air, prit feu aux bougies qui se trouvaient trop près des fenêtres, et s'enflamma en un instant. Quelques jeunes gens firent de vains efforts pour éteindre le feu, en arrachant les draperies et en étouffant la flamme dans leurs mains. En un clin d'œil les rideaux, les papiers et les guirlandes furent consumés, et la charpente commença à brûler.
L'empereur fut un des premiers qui s'aperçurent des progrès de l'incendie et en prévirent les suites. Il s'approcha de l'impératrice, qui déjà s'était levée pour venir vers lui, et sortit avec elle, non sans quelque difficulté, à cause de la foule qui se précipitait vers les portes. Les reines de Hollande, de Naples, de Westphalie, la princesse Borghèse, etc., suivirent Leurs Majestés. La vice-reine d'Italie, qui était grosse de plusieurs mois, était restée dans la salle, sur l'estrade où s'était placée la famille impériale. Le vice-roi, craignant autant pour sa femme la presse que l'incendie, la sauva par une petite porte que l'on avait ménagée sur l'estrade pour apporter des rafraîchissemens à Leurs Majestés. On n'avait point songé à cette issue avant le prince Eugène; quelques personnes en profitèrent pour sortir avec lui. Sa majesté la reine de Westphalie, parvenue sur la terrasse, ne se crut point encore en sûreté, et, dans son effroi, elle s'élança dans la rue Taitbout, où elle fut relevée par un passant.
L'empereur accompagna l'impératrice jusqu'à l'entrée des Champs-Élysées; là il la quitta pour retourner au lieu de l'incendie, et ne rentra à Saint-Cloud que sur les quatre heures du matin. Depuis l'arrivée de l'impératrice, nous étions dans des transes affreuses; il n'était pas une âme au château qui ne fût en proie à l'inquiétude la plus vive au sujet de l'empereur. Enfin il arriva sans accident, mais très-fatigué, les habits en désordre et le visage échauffé de l'incendie; ses souliers et ses bas étaient noircis et brûlés par le feu. Il se rendit d'abord tout droit chez l'impératrice, pour s'assurer si elle était bien remise de la frayeur qu'elle avait éprouvée; ensuite il rentra dans sa chambre, et, jetant son chapeau sur son lit, se laissa tomber dans un fauteuil en s'écriant: «Mon Dieu, quelle fête!» Je remarquai que les mains de l'empereur étaient toutes charbonnées; il avait perdu ses gants au feu. Sa Majesté était d'une tristesse profonde. Pendant que je la déshabillais, elle me demanda si j'avais été à la fête du prince: je répondis que non; alors elle daigna me donner quelques détails sur le déplorable événement. L'empereur parlait avec une émotion que je ne lui ai vue que deux ou trois fois en sa vie, et qu'il n'éprouva pas pour ses propres infortunes. «L'incendie de cette nuit, dit Sa Majesté, a dévoré une femme héroïque. La belle-sœur du prince de Schwartzenberg, entendant sortir de la salle embrasée des cris qu'elle a crus poussés par sa fille aînée, s'est jetée au milieu des flammes. Le plancher, déjà réduit en charbon, s'est enfoncé sous ses pieds; elle a disparu. La pauvre mère s'était trompée! tous ses enfans étaient hors de danger. On a fait des efforts inouïs pour la retirer des flammes; mais on ne l'a eue que morte, et tous les secours de la médecine ont été vainement prodigués pour la rappeler à la vie. La malheureuse princesse était grosse et très-avancée dans sa grossesse; j'ai moi-même conseillé au prince d'essayer de sauver au moins l'enfant. On l'a retiré vivant du cadavre de sa mère; mais il n'a vécu que quelques minutes.»
L'émotion de l'empereur redoubla à la fin de ce récit. J'avais eu soin de lui tenir un bain tout prêt, prévoyant qu'il en aurait besoin à son retour. Sa Majesté le prit en effet, et, après ses frictions habituelles, elle se trouva, comme on dit, un peu remontée. Cependant je me souviens qu'elle exprima la crainte que le terrible accident de cette nuit ne fût l'annonce d'événemens funestes, et elle conserva long-temps cette appréhension. Trois ans après, pendant la déplorable campagne de Russie, on annonça un jour à l'empereur que le corps d'armée commandé par le prince de Schwartzenberg avait été détruit, et que le prince lui-même avait péri: il se trouva heureusement que la nouvelle était fausse; mais lorsqu'on vint l'apporter à Sa Majesté, elle s'écria, comme pour répondre à une idée qui la préoccupait depuis long-temps: «C'était donc lui que menaçait le mauvais présage!»
Vers le matin, l'empereur envoya des pages chez toutes les personnes qui avaient souffert de la catastrophe, pour les complimenter de sa part et demander de leurs nouvelles. On rapporta à Sa Majesté de tristes réponses: Madame la princesse de la Layen, nièce du prince primat, avait succombé à ses blessures. On désespérait des jours du général Touzart, de sa femme et de sa fille, qui moururent en effet dans la journée. Il y eut encore d'autres victimes de ce désastre. Au nombre des personnes qui y échappèrent, après de longues souffrances, se trouvèrent le prince Kourakin et madame Durosnel, femme du général de ce nom.
Le prince Kourakin, toujours remarquable par l'éclat autant que par le goût singulier de sa toilette, s'était paré pour le bal, d'un habit d'étoffe d'or; ce fut ce qui le sauva. Les flammèches et les brandons glissèrent sur son habit et sur les décorations dont il était couvert, comme sur une cuirasse. Cependant le prince garda le lit pendant plusieurs mois. Dans le tumulte causé par l'incendie, il était tombé sur le dos, avait été long-temps foulé aux pieds et meurtri, et n'avait dû son salut qu'à la présence d'esprit et à la force d'un musicien qui l'avait relevé et porté hors de la foule.
Le général Durosnel, dont la femme s'était évanouie dans la salle du bal, s'élança au milieu des flammes et reparut aussitôt, ayant dans ses bras son précieux fardeau; il porta ainsi madame Durosnel jusque dans une maison du boulevard, où il la déposa pour aller chercher une voiture dans laquelle il la fit transporter à son hôtel. Madame la comtesse Durosnel avait été cruellement brûlée, et elle en resta plus de deux ans malade. Dans le trajet que fit le général, de l'hôtel de l'ambassadeur au boulevard, il vit à la lueur de l'incendie un voleur qui enlevait le peigne de sa femme évanouie dans ses bras. Ce peigne était enrichi de diamans et d'un très-grand prix.
Madame Durosnel avait pour son mari une tendresse égale à celle de son mari pour elle. À la suite d'un combat sanglant de la seconde campagne de Pologne, le général Durosnel fut perdu pendant plusieurs jours, et l'on écrivit en France qu'on le croyait mort. La comtesse, désespérée, tomba malade de douleur, et fut sur le point de mourir. Quelque temps après, on apprit que le général, blessé grièvement, mais non mortellement, avait été retrouvé, et que sa guérison serait prompte. Lorsque madame Durosnel reçut cette heureuse nouvelle, sa joie alla jusqu'au délire; elle fit faire dans la cour de son hôtel, un tas de ses habits de deuil et de ceux de ses gens, y mit le feu, et vit brûler ces lugubres vêtemens avec des transports et des éclats de gaîté folle.
Deux jours après l'incendie de l'hôtel du prince de Schwartzenberg, l'empereur reçut la nouvelle de l'abdication de son frère Louis. Sa Majesté parut d'abord très-contrariée de cet événement, et dit à quelqu'un qui entrait dans sa chambre, à l'instant où elle venait d'en être informée: «J'avais bien prévu cette sottise de Louis, mais je ne croyais pas qu'il fût si pressé de la faire.» Néanmoins l'empereur en prit bientôt son parti, et à quelques jours de là, Sa Majesté qui, pendant sa toilette, n'avait pas ouvert la bouche, sortit tout d'un coup de sa préoccupation, au moment où je lui présentai son habit, et me donnant deux ou trois de ses tapes familières: «M. Constant, me dit-elle, savez-vous quelles sont les trois capitales de l'empire français?» Et, sans me donner le temps de répondre, l'empereur continua: «Paris, Rome, Amsterdam. Cela fait un bon effet; n'est-il pas vrai?»
CHAPITRE XXII.
Les restes du maréchal Lannes transférés au Panthéon.—Cérémonie funèbre.—Aspect de l'église des Invalides le jour de cette cérémonie.—Inscription glorieuse.—Cortége.—Derniers adieux.—Larmes sincères.—Séjour à Rambouillet.—Duel entre deux pages de l'empereur.—Prudence paternelle de M. d'Assigny.—La Saint-Louis fêtée en l'honneur de l'impératrice.—Pronostics tirés après coup.—Revue de la garde impériale hollandaise.—Graves désordres.—Sollicitude de l'empereur.—Heureuse idée d'un officier.—Influence du seul nom de l'empereur.—Napoléon parrain et Marie-Louise marraine.—Sage prévoyance de l'empereur.—Distraction de l'empereur pendant les offices de l'église.—Heureuse nouvelle annoncée par l'empereur.—Retard dans la grossesse de l'impératrice.—Inquiétude de Napoléon.—La cause du retard découverte.—Maux de cœur de Marie-Louise.—Joie universelle.
Dans les derniers jours de juillet, on se porta en foule à l'église de l'Hôtel des Invalides, où étaient déposés les corps du général Saint-Hilaire et du duc de Montebello. Les restes du maréchal étaient placés auprès du tombeau de Turenne. Les matinées étaient employées à la célébration de plusieurs messes qui se disaient sur un autel double, élevé entre la nef et le dôme. Pendant quatre jours on vit flotter sur la flèche du dôme une longue flamme, ou pavillon noir, bordé de blanc.
Le jour même de la translation des restes du maréchal, de l'église des Invalides au Panthéon, je fus envoyé de Saint-Cloud à Paris pour un message particulier de l'empereur. Ma commission faite, il me restait quelques instans de loisir, dont je profitai pour aller voir cette lugubre cérémonie, et dire un dernier adieu au brave guerrier que j'avais vu mourir. À midi, toutes les autorités civiles et militaires se rendirent à l'hôtel. Le corps fut transféré du dôme dans l'église, sous un catafalque formé par une grande pyramide d'Égypte, portée sur une estrade élevée, ouverte par quatre grands arcs, dont les cintres étaient entourés d'une guirlande de lauriers enlacés de cyprès. Aux angles étaient des statues dans l'attitude de la douleur, représentant la Force, la Justice, la Prudence et la Tempérance, vertus caractéristiques des héros. Cette pyramide était terminée par une urne cinéraire, surmontée d'une couronne de feu. Sur les faces de la pyramide étaient placés les armes du duc et des médaillons rappelant les faits les plus mémorables de sa vie, et soutenus par des génies en pleurs. Sous l'obélisque était placé le sarcophage renfermant le corps du maréchal; aux angles étaient des trophées composés de drapeaux enlevés sur les ennemis. Des candélabres en argent, et en très-grand nombre, étaient fixés sur les gradins qui servaient d'estrade à ce monument. L'autel, en bois de chêne, rétabli où il était avant la révolution, était double et à double tabernacle. Sur les portes du tabernacle étaient les tables de la loi; il était surmonté d'une grande croix sur le croisant de laquelle était suspendu un suaire. Aux angles de l'autel étaient les statues de saint Louis et de saint Napoléon. Quatre grands candélabres étaient placés sur des piédestaux aux angles des gradins. Le pavé du chœur, celui de la nef étaient revêtus d'un tapis de deuil. La chaire, drapée en noir, décorée de l'aigle impériale, et où fut prononcée l'oraison funèbre du maréchal, était placée à gauche en avant du catafalque; à droite était un siége en bois d'ébène, décoré des armes impériales, d'abeilles, d'étoiles, de galons, de franges et autres ornemens en placage d'argent. Il était destiné au prince archi-chancelier de l'empire, qui présidait la cérémonie. Des gradins étaient élevés dans les arcades des bas-côtés, et correspondaient aux tribunes qui étaient au dessus. En avant de ces gradins étaient les siéges et les banquettes pour les autorités civiles et militaires, les cardinaux, archevêques, évêques, etc. Les armes, les décorations, le bâton et la couronne de lauriers du maréchal, étaient placés sur le cercueil.
Toute la nef et le fond des bas-côtés étaient tendus de noir avec encadremens blancs; les fenêtres l'étaient aussi. On voyait sur les draperies les armes, le bâton et le chiffre du maréchal.
L'orgue était caché par une vaste tenture qui ne nuisait pas à la propagation de ses lugubres sons. Dix-huit lampes sépulcrales d'argent étaient suspendues, avec des chaînes de même métal, à des lances terminées par des guidons enlevés à l'ennemi. Sur les pilastres de la nef était fixés des trophées d'armes, composés des drapeaux pris dans les différentes affaires qui ont illustré la vie du maréchal.
Le pourtour de l'autel, du côté de l'esplanade, était revêtu d'une tenture de deuil; au dessus étaient les armes du duc, fixées par deux renommées tenant les palmes de la victoire; au dessus on lisait: Napoléon à la mémoire du duc de Montebello, mort glorieusement aux champs d'Essling, le 22 mai 1809.
Le conservatoire de musique exécuta une messe composée des plus beaux morceaux de musique sacrée de Mozart. Après la cérémonie, le corps fut porté jusqu'à la porte de l'église, et placé sur le char funèbre, orné de lauriers et de quatre faisceaux de drapeaux enlevés à l'ennemi dans les affaires où le maréchal s'était trouvé, et par les troupes de son corps d'armée. Il était précédé par un cortége militaire et religieux, et suivi d'un cortége de deuil et d'honneur. Le cortége militaire était composé de détachemens de toutes les armes, de cavalerie et d'infanterie légère et de ligne, d'artillerie à cheval et à pied; suivis de canons, de caissons, de sapeurs, de mineurs, tous précédés de tambours, de trompettes, de musique, etc.; l'état-major général ayant à sa tête le maréchal prince de Wagram, et composé de tous les officiers généraux et d'état-major de la division et de la place.
Le cortége religieux se composait des enfans et vieillards des hospices, du clergé de toutes les paroisses et de l'église métropolitaine de Paris, avec les croix et bannières, les chantres et la musique religieuse, l'aumônier de Sa Majesté avec les assistans. Le char portant le corps du maréchal, suivait immédiatement. Les maréchaux ducs de Conegliano, comte Serrurier, duc d'Istrie et prince d'Eckmühl, portaient les coins du poêle. Aux deux côtés du char, deux aides-de-camp du maréchal portaient deux étendards. Sur le cercueil étaient fixés le bâton de maréchal et les décorations du duc de Montebello.
Après le char venaient le deuil et le cortége d'honneur; la voiture vide du maréchal, ayant aux portières deux de ses aides-de-camp à cheval; quatre voitures de deuil destinées à la famille du maréchal; les voitures des princes grands dignitaires, des ministres, maréchaux, colonels généraux, premiers inspecteurs. Un détachement de cavalerie, précédé de trompettes et de musique à cheval, suivait les voitures et fermait la marche. Une musique accompagnait les chants, toutes les cloches des églises sonnaient, et treize coups de canon étaient tirés par intervalle.
Arrivé à l'entrée de l'église souterraine de Sainte-Geneviève, le corps fut descendu à bras par des grenadiers décorés et blessés dans les mêmes batailles que le maréchal. L'aumônier de Sa Majesté remit le corps à l'archiprêtre. Le prince d'Eckmühl adressa au duc de Montebello les regrets de l'armée; et le prince archi-chancelier déposa sur le cercueil la médaille destinée à perpétuer la mémoire de ces honneurs funèbres, du guerrier qui les recevait, et des services qui les avaient mérités. Alors toute la foule s'écoula, et il ne resta dans le temple que quelques anciens serviteurs du maréchal, qui honoraient sa mémoire, par les larmes qu'ils versaient en silence, autant et plus que ce deuil public et cette imposante cérémonie. Ils me connaissaient, pour nous être trouvés ensemble en campagne. Je restai quelque temps avec eux, et nous sortîmes ensemble du Panthéon.
Pendant ma courte excursion à Paris, Leurs Majestés avaient quitté Saint-Cloud pour Rambouillet. Je fis route pour aller les rejoindre avec les équipages du maréchal prince de Neufchâtel, qui avait momentanément quitté la cour pour assister aux obsèques du brave duc de Montebello.
Ce fut, si ma mémoire ne me trompe pas, en arrivant à Rambouillet que j'appris les détails d'un duel qui avait eu lieu le jour même entre deux de MM. les pages de Sa Majesté. Je ne me rappelle pas la cause de leur querelle; mais, assez frivole dans son origine, elle était devenue fort grave par suite des voies de fait qu'elle avait occasionées. C'était une dispute d'écoliers; mais ces écoliers portaient une épée, et se regardaient, non sans raison, comme plus d'aux trois quarts militaires: il fut donc décidé qu'on se battrait. Pour se battre, il fallait deux choses, du temps et du secret. Quant au temps, il était employé, depuis quatre ou cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, presque sans interruption. Le secret ne fut pas gardé.
M. d'Assigny, homme d'un mérite rare et d'une vertu parfaite, était alors sous-gouverneur des pages; ses soins, ses bontés et sa justice l'avaient fait chérir de ses élèves. Voulant prévenir un malheur, il appela devant lui les deux adversaires; mais ces jeunes gens, destinés à servir dans l'armée, ne pouvaient entendre à aucune autre réparation que celle du duel. M. d'Assigny avait trop d'esprit pour essayer de parler dans un sens opposé: il n'eût pas été obéi; mais il s'offrit pour témoin, fut accepté par les jeunes gens, et chargé de fixer le choix des armes. Il choisit le pistolet, et le rendez-vous fut donné pour le lendemain de grand matin. Tout se passa dans l'ordre accoutumé pour ces sortes d'affaires. Un des pages tira le premier, et manqua son adversaire; l'autre déchargea son arme en l'air. Aussitôt ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et M. d'Assigny prit ce moment pour leur adresser une mercuriale toute paternelle. Du reste, le digne sous-gouverneur non-seulement leur garda le secret, mais il garda aussi le sien. Les pistolets, chargés par M. d'Assigny, ne contenaient que des balles de liége; ce que les jeunes gens ignorèrent toujours.
Quelques personnes voyaient arriver avec un sentiment de curiosité le 25 août, jour de la fête de Sa Majesté l'impératrice. Elles pensaient que, de peur d'exciter les souvenirs des royalistes, l'empereur remettrait cette solennité à une autre époque de l'année; ce qu'il aurait aisément pu faire en fêtant son auguste épouse sous le nom de Marie. Mais l'empereur ne s'arrêta point à de pareilles craintes. Il est même probable qu'il fut le seul dans tout le château à qui il n'en vint pas l'idée. Sûr de sa puissance et des espérances que la nation française fondait alors sur lui, il savait bien qu'il n'avait rien à redouter de princes exilés ni d'un parti qui paraissait mort, sans la moindre chance de résurrection. J'ai entendu dire depuis et très-sérieusement, que Sa Majesté avait eu tort de fêter la Saint-Louis; que cela lui avait porté malheur, etc.; mais ces pronostics, tirés après l'événement, n'occupaient alors la pensée de qui que ce fût, et la Saint-Louis fut célébrée en l'honneur de l'impératrice Marie-Louise avec une pompe et une allégresse extraordinaires.
Peu de jours après ces réjouissances, Leurs Majestés passèrent en revue dans le bois de Boulogne, les régimens de la garde impériale hollandaise, que l'empereur avait nouvellement mandés à Paris. Pour célébrer leur bienvenue, Sa Majesté fit placer de distance en distance, dans les allées du bois, des tonneaux de vin, défoncés par un bout, où chaque soldat venait puiser à discrétion. Cette munificence impériale eut des suites fâcheuses et qui auraient pu devenir funestes. Les soldats hollandais, plus accoutumés à la bière forte qu'au vin, mais pourtant fort avides de cette dernière boisson, en prirent outre mesure, et les têtes s'échauffèrent à un degré inquiétant. Ils commencèrent d'abord par quelques rixes, soit entre eux, soit avec les curieux qui les observaient de trop près. Puis un orage étant survenu tout à coup et les promeneurs de Saint-Cloud et des environs se hâtant de rentrer dans Paris, en traversant le bois de Boulogne, les Hollandais, dans un état à peu près complet d'ivresse, se mirent à battre le bois, arrêtant toutes les femmes qui se présentaient, et menant fort rudement les hommes dont la plupart étaient accompagnées. En un instant ce ne fut dans tout le bois que cris de terreur, vociférations, juremens et batailles sans nombre. Quelques personnes effrayées reculèrent jusqu'à Saint-Cloud, où était l'empereur, qui ne fut pas plus tôt informé de ce désordre qu'il ordonna de faire marcher patrouilles sur patrouilles, pour mettre les Hollandais à la raison. Sa Majesté était fort en colère, et disait: «A-t-on jamais vu rien de pareil à ces grosses têtes? Les voilà sens dessus dessous pour deux verres de vin!» En dépit de cette espèce de plaisanterie, l'empereur n'était pas sans inquiétude. Il vint se placer à la grille du parc, vis-à-vis du pont, et adressa lui-même des recommandations aux officiers et aux soldats qui allaient travailler à rétablir l'ordre. Malheureusement la nuit était trop avancée pour que l'on pût distinguer sur quels points il fallait se diriger, et Dieu sait comment cela aurait fini, si l'officier d'une des patrouilles n'avait pas eu l'heureuse idée de s'écrier: «L'empereur, voilà l'empereur!» Les hommes du piquet répétèrent après lui: «Voilà l'empereur!» en chargeant les Hollandais les plus mutins. Et telle était la terreur qu'inspirait à ces soldats étrangers le nom seul de Sa Majesté, que des milliers d'hommes armés, ivres et furieux, se dispersèrent devant ce seul nom, et regagnèrent leurs quartiers le plus vite et le plus secrètement qu'ils purent. On en arrêta quelques-uns, qui furent sévèrement punis.
J'ai déjà dit que l'empereur s'occupait assez souvent de la toilette de l'impératrice, et même de celle de ses dames. En général il aimait que toutes les personnes qui l'entouraient fussent bien vêtues, et même avec luxe. Cependant il donna vers ce temps un ordre dont j'admirai la sagesse. Devant un jour tenir sur les fonts de baptême, avec Sa Majesté l'impératrice, des enfans de ses grands-officiers, et prévoyant que les parens ne manqueraient pas de faire assaut de magnificence dans la toilette de leurs nouveau-nés, l'empereur ordonna que les enfans à baptiser n'auraient pas d'autre habillement qu'un long habit de lin. Cette prudente mesure épargna tout à la fois la bourse et l'amour-propre des parens. Je remarquai dans cette cérémonie que l'empereur avait quelque peine à prêter l'attention nécessaire aux questions de l'officiant. Habituellement l'empereur était d'une assez grande distraction pendant les offices de l'église, qui pourtant n'étaient pas longs: car ils ne duraient jamais plus de douze à quinze minutes; encore m'a-t-on assuré que Sa Majesté demanda s'il n'aurait pas été possible de les dire en moins de temps. Il se mordait les ongles, prenait du tabac plus souvent que de coutume, et regardait sans cesse autour de lui, tandis qu'un prince de l'église se donnait fort inutilement la peine de tourner les feuillets du livre de Sa Majesté, de manière à la tenir au courant.
À la fin de la cérémonie du baptême dont je viens de parler, l'empereur dit, en se frottant les mains, à quelques intimes qui l'entouraient:—«Avant peu, messieurs, nous aurons, j'espère, un autre enfant à baptiser.» Ces paroles de Sa Majesté furent accueillies avec toute la joie qu'elles étaient faites pour inspirer. Au reste, on commençait depuis quelque temps à s'entretenir dans le château de la grossesse de l'impératrice. Sa Majesté n'étant pas devenue grosse aussitôt après son mariage, cela ne laissait pas que d'inquiéter et chagriner l'empereur. Sa première femme n'avait pu lui donner un héritier, et de là surtout était venu le divorce; fallait-il s'attendre au même malheur de la part de l'impératrice Marie-Louise? Car pour douter de lui-même, l'empereur n'en avait aucune raison; tout au contraire, il avait eu deux fois les honneurs de la paternité. Ces idées le rendaient de temps en temps assez triste, et il consultait souvent ses médecins. Ces messieurs s'occupèrent de rechercher la cause du retard apporté aux vœux les plus ardens de l'empereur, et découvrirent que cela tenait à la fréquence des bains que prenait l'impératrice. L'empereur lui en parla; elle cessa d'en prendre, et l'on apprit bientôt l'heureuse nouvelle de sa grossesse. Le jardin particulier (à Fontainebleau, où se trouvaient alors Leurs Majestés) était sous mes fenêtres, et je vis plusieurs fois l'impératrice se promener, soutenue par ses femmes, et souffrant des maux de cœur dont tout le monde se réjouissait.
CHAPITRE XXIII.
Grossesse de Marie-Louise.—Ce qu'on en pensait dans le public.—Premières douleurs.—Tout le palais est en émoi.—M. Dubois.—Agitation de l'empereur.—Napoléon se met au bain.—M. Dubois entre tout défait dans la salle du bain.—Paroles de l'empereur.—Il monte à l'appartement de Marie-Louise.—Les ferremens.—Paroles de Marie-Louise.—L'Empereur écoute avec angoisse à la porte de l'appartement.—Madame de Montesquiou.—Le roi de Rome vient au monde.—Joie paternelle de l'empereur.—Ce qu'il me dit.—On tire le canon.—Spectacle que présentent les rues de Paris.—Le vingt-deuxième coup.—Madame Blanchard.—Des pages servant de courriers.—Paris aux sixième et septième étages.—Les poëtes.—Les étoffes.—La cérémonie de l'ondoiement.—Encore madame Blanchard.—Le ballon tombé.—Tout un village déplorant la mort d'un aéronaute qui est à Paris en pleine santé.—Doutes sur la grossesse de Marie-Louise.—Napoléon accusé de libertinage.—Son amour pour les enfans.—Mon fils meurt du croup.—Paroles de l'empereur.—Ma femme à la Malmaison.—Trait de bonté de Joséphine.—Consolation.
La grossesse de Marie-Louise avait été exempte d'accident, et promettait une heureuse délivrance. Ce moment était attendu par l'empereur avec une impatience à laquelle la France tout entière s'associait depuis long-temps. C'était alors une chose curieuse à observer que l'état de l'esprit public, au commencement du mois de mars, quand le peuple, incertain encore du sexe de l'enfant qui devait naître, formait toutes sortes de conjectures, et faisait des vœux ardens et unanimes pour que cet enfant fût un fils, qui recueillît le vaste héritage de la gloire impériale. Le 19 mars, à sept heures du soir, l'impératrice sentit les premières douleurs. Dès ce moment tout le palais fut en émoi. On fit part de cette nouvelle à l'empereur; il envoya tout de suite chercher M. Dubois, qui demeurait au château depuis quelque temps, et dont les soins étaient si précieux en cette circonstance. Toute la maison particulière de l'impératrice, ainsi que madame de Montesquiou, était dans l'appartement. L'empereur, sa mère, ses sœurs, MM. Corvisart, Bourdier, Yvan, étaient dans un salon voisin.
L'empereur entrait fréquemment, encourageant sa jeune épouse. Dans l'intérieur du palais, l'attente était vive, passionnée, bruyante. C'était à qui aurait la première nouvelle de l'accouchement.
Les douleurs, qui avaient été faibles pendant toute la nuit, se calmèrent tout-à-fait à cinq heures du matin. M. Dubois, ne voyant rien qui annonçât un accouchement très-prochain, le dit à l'empereur, qui renvoya tout le monde, et alla se mettre au bain.
L'anxiété qu'il éprouvait lui avait rendu nécessaire ce moment de repos; il était tout ému. Il me dit combien l'impératrice souffrait: «Mais, ajouta-il, elle est pleine de force et de courage.»
L'impératrice, accablée de fatigue, dormit quelques instans. De vives douleurs l'éveillèrent; elles augmentèrent toujours, sans amener la crise exigée par la nature, et M. Dubois acquit la triste certitude que l'accouchement serait difficile et laborieux. Il y avait à peine un quart d'heure que Sa Majesté était au bain, lorsqu'il se fait annoncer, et entre dans l'appartement, la figure toute décomposée. Il dit à l'empereur que sur mille accouchemens, un seul se présentait comme celui de l'impératrice; qu'il craignait de ne pouvoir sauver la mère en même temps que l'enfant. «Allons donc, dit l'empereur, ne perdez pas la tête, M. Dubois; sauvez la mère, ne pensez qu'à la mère: je vous suis.» L'empereur sortit précipitamment du bain, me laissant à peine le temps de l'essuyer. Il passa sa robe de chambre, et descendit. Je sus qu'il embrassa tendrement l'impératrice, lui recommanda de prendre courage, et lui tint la main pendant quelque temps. Mais ne pouvant résister à son émotion, il se retira dans un salon voisin, et là, prêtant l'oreille au moindre bruit, tremblant de crainte, il passa un quart d'heure dans des angoisses cruelles. Il fallut employer les ferremens. Marie-Louise s'en aperçut, et dit avec une douloureuse amertume: «Parce que je suis impératrice, faut-il donc me sacrifier?» Madame de Montesquiou, qui lui tenait la tête, lui dit: «Courage, madame; j'ai passé par là; je vous assure que vos précieux jours ne sont pas en danger.»
Le travail dura vingt-six minutes, et fut très-douloureux. L'enfant s'était présenté par les pieds; il fallut de grands efforts pour lui dégager la tête. L'empereur attendait dans le cabinet de toilette, pâle comme la mort, et paraissant hors de lui. Enfin l'enfant vint au monde. L'empereur alors se précipita dans l'appartement, embrassant l'impératrice avec une extrême tendresse, sans même jeter un regard sur l'enfant, que l'on croyait mort. En effet il resta sept minutes sans donner aucun signe de vie. On lui souffla quelques gouttes d'eau-de-vie dans la bouche; on le frappa légèrement du plat de la main sur tout le corps; on le couvrit de serviettes chaudes. Enfin il poussa un cri.
L'empereur s'élança des bras de l'impératrice pour embrasser ce fils dont la naissance était pour lui la dernière et la plus haute faveur de la fortune. Il paraissait au comble de la joie; il quittait alternativement la mère pour le fils et le fils pour la mère, et ne pouvait se rassasier de la vue de l'un et de l'autre. Quand il remonta dans l'appartement pour s'habiller, son visage respirait la joie. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien! Constant, nous avons un gros garçon! il s'est joliment fait tirer l'oreille, par exemple.» Il l'annonçait ainsi à toutes les autres personnes qu'il rencontrait. C'est dans ses effusions de joie domestique que j'ai pu apprécier combien cette grande âme, que l'on ne croyait sensible qu'à la gloire, sentait profondément les jouissances de la famille.
Depuis l'instant où le bourdon de Notre-Dame et les cloches des différentes paroisses de Paris s'étaient fait entendre, au milieu de la nuit, jusqu'à celui où le canon annonça l'heureuse délivrance de l'impératrice, une extrême agitation se manifesta dans Paris. Au point du jour, la foule s'était portée vers les Tuileries. Les cours, les quais en étaient encombrés. Chacun attendait avec anxiété le premier coup de canon. Mais ce spectacle curieux n'avait pas seulement lieu aux Tuileries et dans les quartiers avoisinans: à neuf heures et demie on voyait le peuple, dans les rues les plus éloignées du château, sur tous les points de Paris, s'arrêter, compter avec émotion les coups de canon. Le vingt-deuxième coup, qui proclamait la naissance d'un garçon, fut salué par des acclamations générales. Au silence de l'attente, qui avait suspendu comme par enchantement la marche de toutes les personnes répandues dans tous les quartiers de la ville, succéda un mouvement d'enthousiasme difficile à peindre. Dans ce vingt-deuxième coup de canon était toute une dynastie, tout un avenir. Les chapeaux volaient en l'air; on courait au devant les uns des autres, on s'embrassait sans se connaître, en criant: Vive l'empereur! De vieux soldats versaient des larmes de joie, en pensant qu'ils avaient contribué de leurs sueurs et de leurs fatigues à préparer l'héritage du roi de Rome, et que leurs lauriers allaient ombrager le berceau d'une dynastie.
Napoléon, caché derrière un rideau, à une des croisées de l'impératrice, jouissait du spectacle de la joie populaire, et en paraissait profondément attendri. De grosses larmes roulaient dans ses yeux; il vint en cet état embrasser son fils. Jamais la gloire ne lui avait fait verser une larme; mais le bonheur d'être père avait amolli cette âme que les plus éclatantes victoires et les témoignages les plus sincères de l'admiration publique semblaient à peine effleurer. Et en effet si Napoléon fut en droit de croire à sa fortune, ce fut surtout le jour qu'une archiduchesse d'Autriche le rendit père d'un roi, lui qui avait commencé par être cadet d'une famille corse. Au bout de quelques heures, l'événement qu'attendaient avec une égale impatience la France et l'Europe était devenu la fête particulière de toutes les familles.
À dix heures et demie, madame Blanchard partit en ballon de l'École-Militaire, pour répandre dans les villes et dans les villages où elle devait passer la nouvelle de la naissance du roi de Rome.
Le télégraphe annonçait de toute part cet heureux événement, et à deux heures après midi on avait déjà reçu la réponse de Lyon, de Lille, de Bruxelles, d'Anvers, de Brest, et de plusieurs autres grandes villes de l'empire. Cette réponse était, comme on pense, parfaitement d'accord avec les sentimens de la capitale.
Pour répondre à l'empressement de la foule qui se pressait continuellement aux portes du palais, afin d'avoir des nouvelles de l'impératrice et de son auguste enfant, il avait été décidé qu'un des chambellans de service se tiendrait du matin jusqu'au soir dans le premier salon du grand appartement, pour recevoir les personnes qui se présenteraient, et leur donner connaissance du bulletin que les médecins de Sa Majesté devaient remettre deux fois par jour. Au bout de quelques heures, des courriers extraordinaires étaient déjà sur toutes les routes, portant aux cours étrangères la nouvelle de l'accouchement de l'impératrice; des pages de l'empereur avaient été chargés de cette mission auprès du sénat d'Italie et des corps municipaux de Milan et de Rome. Des ordres furent donnés dans les villes de guerre et dans les ports, pour qu'on y tirât les mêmes salves qu'à Paris, et pour que les flottes fussent pavoisées. Une belle soirée favorisa les réjouissances particulières de la capitale. Les maisons avaient été spontanément illuminées. Ceux qui cherchent à deviner par les apparences extérieures quelle est la pensée d'un peuple dans des événemens de ce genre, remarquèrent que les derniers étages des maisons situées dans les faubourgs étaient aussi éclairés que les hôtels les plus somptueux et les plus belles maisons de la capitale. Les édifices publics qui, dans d'autres circonstances, se font remarquer, grâce à l'obscurité des maisons environnantes, l'étaient à peine, dans cette profusion de lumières que la reconnaissance publique avait allumées à toutes les fenêtres. Les bateliers donnèrent sur l'eau une fête impromptu qui dura une partie de la nuit, et à laquelle une foule immense prit part du rivage, en témoignant la plus vive joie. Ce peuple, qui depuis trente ans avait passé par tant d'émotions, et qui avait fêté tant de victoires, montrait un enthousiasme aussi vif que s'il se fût agi d'une première fête, ou d'un changement heureux dans sa destinée. Des vers furent chantés ou récités sur tous les théâtres, et il n'y eut forme poétique, depuis l'ode jusqu'à la fable, qui ne fût employée à célébrer l'événement du 20 mars 1811. J'ai appris d'une personne bien instruite qu'une somme de cent mille francs, prélevée sur les fonds particuliers de l'empereur, fut répartie par M. Dequevauvilliers, secrétaire de la comptabilité de la chambre, entre les auteurs des poésies qui furent envoyées aux Tuileries. Enfin, la mode, qui exploite les moindres événemens, donna naissance aux étoffes appelées c...-roi-de-Rome, comme on avait dit dans l'ancien régime c...-Dauphin.
Dans la soirée du 20 mars, à neuf heures, le roi de Rome fut ondoyé dans la chapelle des Tuileries; la cérémonie était magnifique. L'empereur Napoléon, entouré des princes et princesses et de toute sa cour, le plaça au milieu de la chapelle, sur un fauteuil surmonté d'un dais avec un prie-Dieu. On avait placé entre l'autel et la balustrade, sur un tapis de velours blanc, un socle de granit, surmonté d'un magnifique vase de vermeil, formant les fonts baptismaux. L'empereur était grave, mais la tendresse paternelle répandait sur sa figure un air de bonheur; on eût dit qu'il se sentait à moitié soulagé du fardeau de l'empire, en voyant l'auguste enfant qui semblait destiné à le reprendre un jour des mains de son père. Quand il s'approcha des fonts baptismaux, pour présenter l'enfant à l'ondoiement, il y eut un moment de silence et de recueillement religieux, qui faisait un contraste touchant avec la gaîté bruyante qui, au même moment, animait au dehors une foule immense, que le spectacle d'un très-beau feu d'artifice et de magnifiques illuminations avaient amassée de tous les points de Paris dans le voisinage des Tuileries.
Madame Blanchard, qui était partie en ballon une heure après la naissance du roi de Rome, pour en répandre la nouvelle dans les lieux qui se trouvaient sur son passage, était d'abord descendue à Saint-Tiébault, près de Lagny. Mais là, le vent lui ayant manqué, elle était revenue à Paris. Son ballon se releva après son départ, et alla tomber dans un bourg à six lieues plus loin. Les habitans, ne trouvant dans ce ballon que des vêtemens et quelques provisions, ne doutèrent pas que l'intrépide aéronaute n'eût fait naufrage; mais au moment où la nouvelle de sa mort était envoyée à Paris, madame Blanchard y arrivait elle-même, et dissipait toute inquiétude.
Beaucoup de personnes avaient douté de la grossesse de Marie-Louise. Quelques-unes la croyaient feinte; je n'ai jamais pu concevoir les sots raisonnemens que ces personnes firent à ce sujet, et que la malveillance cherchait à répandre dans le public. Mais ce qu'il y a de singulier, et ce qui prouve que c'était, chez le plus grand nombre de ces personnes, mauvaise foi et niaiserie, c'est que d'une part on accusait l'empereur de libertinage, on lui supposait gratuitement un grand nombre d'enfans naturels, et, de l'autre, on le croyait incapable de rendre mère une jeune princesse de dix-neuf ans. La haine fausse ainsi le jugement. Si Napoléon avait eu des enfans naturels, pourquoi n'en pouvait-il avoir de légitimes, surtout avec une jeune épouse qu'on savait généralement d'une santé florissante? Au reste, ce n'était pas le premier, et ce ne fut pas le dernier de ce genre, auquel donna lieu Napoléon. Sa position était trop haute, et sa gloire trop éclatante, pour ne pas inspirer quelquefois des sentimens exagérés, soit en admiration, soit en haine.
Il y eut aussi quelques malveillans qui se plurent à dire que Napoléon était peu capable de sentimens tendres, et que le bonheur d'être père n'allait pas jusqu'au fond de cette âme dévorée d'ambition. Je puis citer entre mille traits une petite anecdote qui me touche particulièrement, et que j'ai d'autant plus de plaisir à raconter que, en même temps qu'elle répond victorieusement aux calomnies dont je parle, elle prouve la bienveillance toute particulière dont m'honorait Sa Majesté. Comme père et comme fidèle serviteur, j'éprouve une satisfaction douce, quoique douloureuse, à la consigner dans ces Mémoires. Napoléon aimait beaucoup les enfans. Un jour il me demanda de lui amener le mien; je sortis pour l'aller chercher. Sur ces entrefaites, M. de Talleyrand fut introduit auprès de l'empereur. La conversation dura long-temps; mon enfant s'ennuyait d'attendre, je le reconduisis près de sa mère. Quelque temps après il fut atteint du croup. Cette cruelle maladie, contre laquelle Sa Majesté avait cru devoir faire un appel spécial à la faculté de Paris, enlevait beaucoup d'enfans à leurs familles. Le mien mourut à Paris: nous étions alors au château de Compiègne. J'en reçus la triste nouvelle au moment de descendre à la toilette. J'étais trop accablé de cette perte pour me rendre à mon devoir. L'empereur fit demander ce qui m'empêchait de venir, et comme on lui rapporta que je venais d'apprendre la mort de mon fils, il dit avec bonté: Ce pauvre Constant! Quelle horrible douleur! Nous autres pères, nous savons ce que c'est!
À quelque temps de là, ma femme alla voir l'impératrice Joséphine à la Malmaison. Cette aimable princesse daigna la recevoir seule dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher; elle la fit asseoir auprès d'elle, et essaya de la consoler par de touchantes paroles. Elle dit que ce malheur ne frappait pas que nous; qu'elle-même avait perdu son petit-fils par suite de la même maladie. En disant cela elle se mit à pleurer; car ce souvenir venait de réveiller dans son âme de récentes douleurs. Ma femme baigna de ses larmes les mains de cette excellente princesse. Joséphine ajouta mille choses attendrissantes, tâchant d'alléger ses peines en les partageant, et de ramener ainsi la résignation dans le cœur d'une pauvre mère. Le souvenir de cette bonté adoucit nos anciens chagrins, et j'avoue que c'est tout à la fois un honneur et une consolation pour nous, que de nous rappeler les augustes sympathies que la perte de ce cher enfant excita dans le cœur de Napoléon et dans celui de Joséphine. On ne saura jamais bien tout ce que cette princesse surtout avait de sensibilité et de compassion pour les peines d'autrui, et tout ce que sa belle âme renfermait de trésors de bonté.
CHAPITRE XXIV.
Marie-Louise et Joséphine.—Simplicité de la jeune impératrice.—Elle se croit malade.—M. Corvisart.—Pilules de mie de pain et de sucre.—Locutions germaniques de Marie-Louise.—Tendresse de Napoléon.—Sévère étiquette.—Bonne grâce de l'impératrice.—Caen.—Acte de bienfaisance.—Cherbourg.—Une descente au fond du bassin de Cherbourg.—Baptême du roi de Rome.—Le cortége impérial.—Souvenirs de fête.—L'empereur montre son fils aux assistans.—Banquet et concert à l'hôtel-de-ville.—Paroles bienveillantes.—Le Tibre à Paris.—L'aéronaute Garnerin.—La province.—Le Puy-de-Dôme enflammé.—La mer toute en feu dans le port de Flessingue.—Encore des fêtes.—La route de Saint-Cloud.—Les fontaines d'orgeat et de groseille.—Des arbrisseaux pour lampions.—Madame Blanchard.—L'aérostat.—La grande étoile et les petites étoiles.—Féerie.—Les colombes.—L'orage.—L'empereur et le maire de Lyon.—Les courtisans.—Les musiciens.—Le prince Aldobrandini.—Le prince et la princesse Borghèse.—Les gens à mauvais présages.—Les femmes sans souliers.—Point de voitures.—Trait de galanterie et de bonté de M. de Rémusat.
Napoléon avait coutume de comparer Marie-Louise à Joséphine, en accordant à celle-ci tous les avantages de l'art et des grâces, et en attribuant à celle-là les charmes de la simplicité, de la modestie et de l'innocence. Quelquefois même cette simplicité avait quelque chose d'enfantin. Je n'en citerai qu'une anecdote qui m'est venue de bonne part. La jeune impératrice, se croyant malade, consulta M. Corvisart; celui-ci s'aperçut bien que l'imagination seule était frappée, et que ce pouvait bien être quelque vapeur de jeune femme. Aussi se contenta-t-il d'ordonner pour tout traitement une préparation de pilules composées de mie de pain et de sucre, et il en fit prendre à l'impératrice. Marie-Louise s'en trouva mieux; elle en remercia M. Corvisart, qui ne jugea pas à propos, comme on peut bien le croire, de la mettre dans la confidence de sa petite supercherie.
Élevée dans une cour allemande, et n'ayant appris le français qu'avec des maîtres, Marie-Louise parlait cette langue avec la difficulté qu'on éprouve d'ordinaire à s'exprimer dans un idiome étranger. Parmi les locutions vicieuses dont elle se servait quelquefois, et qui dans sa bouche gracieuse n'étaient pas sans charmes, celle-ci m'a particulièrement frappé, parce qu'elle revenait fort souvent: Napoléon, qu'est-ce que, veux-tu?
L'empereur montrait la plus grande affection à sa jeune épouse, et toutefois il la soumettait à toutes les règles de l'étiquette; ce à quoi l'impératrice se prêtait de la meilleure grâce. Au mois de mai 1811, Leurs Majestés firent un voyage dans les départemens du Calvados et de la Manche, et y furent reçues par les villes avec enthousiasme. L'empereur marqua son séjour à Caen par des dons, des grâces, des actes de bienfaisance. Plusieurs jeunes gens appartenant à de bonnes familles obtinrent des sous-lieutenances; cent trente mille francs furent consacrés à différentes aumônes. De Caen, Leurs Majestés se rendirent à Cherbourg. Le lendemain de leur arrivée, l'empereur sortit à cheval, de bon matin, visita les hauteurs de la ville, s'embarqua sur différens vaisseaux, et à toute heure la foule se pressa sur son passage, en criant Vive l'empereur! Le jour suivant Sa Majesté tint plusieurs conseils, et le soir elle visita tous les établissemens de la marine, et descendit au fond du bassin creusé dans le roc pour recevoir des vaisseaux de ligne et qui devait être couvert de cinquante-cinq pieds d'eau. Dans ce brillant voyage l'impératrice eut sa part dans l'enthousiasme des habitans, et en retour, dans les différentes réceptions qui eurent lieu, elle fit un gracieux accueil aux autorités du pays. J'insiste à dessein sur ces détails; ils prouvent que la joie causée par la naissance du roi de Rome n'était pas concentrée à Paris, mais qu'au contraire la province sympathisait merveilleusement avec la capitale.
Le retour à Paris de Leurs Majestés y ramena les réjouissances et les fêtes; la cérémonie du baptême du roi de Rome et les fêtes dont elle fut accompagnée furent célébrées à Paris avec une pompe digne de leur objet. Elles eurent pour spectateur la population de Paris tout entière, augmentée d'une foule prodigieuse d'étrangers de toutes les classes.
À quatre heures, le sénat partit de son palais, le conseil-d'état des Tuileries, le Corps-Législatif de son palais; la cour de cassation, la cour des comptes, le conseil de l'université, la cour impériale, du lieu ordinaire de leurs séances; le corps municipal de Paris et les députations des quarante neuf bonnes villes, de l'Hôtel-de-Ville. À leur arrivée dans l'église métropolitaine, ces corps furent placés par les maîtres et aides des cérémonies, suivant leur rang, à droite et à gauche du trône, depuis le chœur jusqu'au milieu de la nef. Le corps diplomatique se rendit à cinq heures à la tribune qui lui avait été destinée.
À cinq heures et demie, le canon annonça le départ de Leurs Majestés du palais des Tuileries; le cortége impérial était d'une magnificence éblouissante; la superbe tenue des troupes, la richesse et l'élégance des voitures, l'éclat des costumes offraient un spectacle ravissant. Ces acclamations du peuple qui retentissaient au passage de Leurs Majestés; ces maisons tapissées de festons et de draperies, ces drapeaux flottans aux fenêtres; cette longue file de voitures dont l'attelage et les ornemens augmentaient successivement de magnificence, et se suivaient comme dans un ordre hiérarchique; cet immense appareil d'une fête qu'animaient un sentiment vrai et des idées d'avenir, tout cela s'est profondément gravé dans ma mémoire, et occupe souvent encore les longs loisirs du vieux serviteur d'une famille qui a disparu. La cérémonie du baptême s'accomplit avec une pompe et une solennité inusitées. Après le baptême, l'empereur prit son auguste fils entre ses bras, et le montra aux assistans; aussitôt les acclamations, qui jusqu'alors avaient été comprimées par la sainteté de la cérémonie et la majesté du lieu, éclatèrent de toutes parts. Les prières achevées, Leurs Majestés se rendirent à l'Hôtel-de-Ville à huit heures du soir, et y furent reçues par le corps municipal. Un concert brillant et un banquet somptueux leur avaient été offerts par la ville de Paris. La décoration de la salle du banquet offrait les armes des quarante-neuf bonnes villes, Paris, Rome, Amsterdam placées les premières; les quarante-six autres par ordre alphabétique. Le banquet terminé, Leurs Majestés allèrent prendre place dans la salle du concert; après le concert, elles se rendirent dans la salle du trône, où toutes les personnes invitées faisaient cercle. L'empereur la parcourut en s'adressant avec affabilité, quelquefois même avec familiarité, au plus grand nombre des personnes qui le composaient, et dont chacune ne manqua pas de retenir les paroles bienveillantes qui lui furent adressées. Enfin, avant de se retirer, Leurs Majestés furent invitées à passer dans le jardin factice qui avait été formé au dessus de la cour de l'Hôtel-de-Ville. La décoration en était très-élégante; au fond du jardin, le Tibre était figuré par d'abondantes eaux, dont le cours était disposé avec beaucoup d'art et répandait une douce fraîcheur. Leurs Majestés quittèrent l'Hôtel-de-Ville vers onze heures et demie, et rentrèrent aux Tuileries à la lueur des illuminations les plus élégantes et des emblèmes lumineux du goût le plus délicat. Le temps le plus serein et la plus douce température avaient favorisé cette belle journée.
L'aéronaute Garnerin, parti de Paris à six heures et demie du soir, descendit le lendemain matin à Maule, département de Seine-et-Oise. Après y avoir pris quelque repos, il remonta en ballon et continua sa route.
Les provinces rivalisèrent de magnificence avec la capitale pour célébrer les fêtes de la naissance et du baptême du roi de Rome. Tout ce qu'on avait pu imaginer de plus ingénieux, soit en emblèmes, soit en illuminations, avait été exécuté pour donner plus de pompe à ces fêtes. Chaque ville avait été guidée, dans sa manière de rendre hommage au nouveau roi, soit par sa situation géographique, soit par sa destination particulière. Ainsi à Clermont-Ferrand un feu immense avait été allumé à dix heures du soir sur la cime du Puy-de-Dôme, à une hauteur de plus de cinq mille pieds. Plusieurs départemens purent jouir toute la nuit de ce majestueux et singulier spectacle. Dans le port de Flessingue, les bâtimens furent couverts de flammes et de pavillons de toutes couleurs. Le soir, l'escadre fut entièrement illuminée; des milliers de fanaux, suspendus aux mâts, aux vergues, aux cordages, offraient un coup d'œil ravissant. Tout à coup, au signal d'une fusée partie du vaisseau amiral, tous les bâtimens vomirent à la fois des gerbes de feu qui faisaient succéder à une nuit profonde l'éclat du jour le plus vif, et dessinaient majestueusement ces masses imposantes, répétées par l'eau de la mer unie comme une glace.
Nous ne faisions que passer d'une fête à une autre: c'était étourdissant. Les réjouissances du baptême furent en effet suivies d'une fête donnée par l'empereur dans le parc réservé de Saint-Cloud. Dès le matin, la route de Paris à Saint-Cloud était couverte d'équipages et de gens à pied. La fête avait lieu dans le parc fermé. L'orangerie, dont toutes les caisses décoraient le devant du château, était ornée de riches tentures. Des temples, des kiosques s'élevaient dans les bosquets. Toute l'avenue de marronniers était décorée de guirlandes en verres de couleurs. Des fontaines d'orgeat, de groseille avaient été distribuées de manière à ce que toutes les personnes de la fête pussent s'y rafraîchir. Des tables élégamment servies étaient dressées dans l'allée. Tout le parc était illuminé par des pots à feu cachés dans les arbrisseaux des massifs.
Madame Blanchard avait reçu l'ordre de se tenir prête à partir à neuf heures et demie, au signal qui lui serait donné. À neuf heures, l'aérostat étant rempli, elle monta dans sa nacelle. On la conduisit à l'extrémité du bassin des cygnes, en face du château; jusqu'au moment du départ elle fut maintenue dans cette position, et à une hauteur qui dépassait celle des arbres les plus élevés; de façon que, pendant plus d'une demi-heure, elle put être vue de tous les spectateurs qui assistaient à la fête. À neuf heures trente-cinq minutes, une fusée, partie du château, ayant donné le signal qu'on attendait, les cordes qui retenaient le ballon furent coupées, et aussitôt on vit l'intrépide aéronaute s'élever majestueusement dans les airs devant l'assemblée réunie dans la salle du trône. Parvenue à une certaine hauteur, elle mit le feu à une étoile en artifice d'une grande dimension, suspendue autour de la nacelle, dont elle occupait le centre. Cette étoile, qui, pendant sept à huit minutes, lançait de ses pointes et de ses angles une grande quantité d'autres petites étoiles, produisit l'effet le plus extraordinaire. C'était la première fois qu'on voyait une femme s'élever hardiment dans les airs, entourée de feux d'artifice: elle paraissait se promener sur un char de feu à une hauteur immense. Je me croyais dans un palais de fées. Toute la partie des jardins que parcoururent Leurs Majestés présentait un coup d'œil dont il est impossible de se faire une idée. Les illuminations étaient dessinées avec un goût parfait; les jeux offraient une grande variété, et de nombreux orchestres cachés dans les arbres ajoutaient encore à l'enchantement. À un signal donné, trois colombes partirent du haut d'une colonne surmontée d'un vase de fleurs, et vinrent offrir à Leurs Majestés plusieurs devises très-ingénieuses. Plus loin des paysans allemands dansaient des valses sur une pelouse charmante, et couronnaient de fleurs le buste de sa majesté l'impératrice. Des bergers et des nymphes de l'Opéra exécutaient des danses. Enfin un théâtre avait été élevé au milieu des arbres, afin d'y représenter la Fête de village, divertissement composé par M. Étienne, et mis en musique par Nicolo. L'empereur et l'impératrice assistaient sous un dais à ce spectacle, quand tout à coup il survint une pluie abondante qui mit en émoi tous les spectateurs. Leurs Majestés ne s'aperçurent pas d'abord de la pluie, protégées qu'elles étaient par le dais. L'empereur causait alors avec le maire de la ville de Lyon. Celui-ci se plaignait du peu d'écoulement des étoffes de cette ville. Napoléon, voyant tomber une pluie effroyable, dit à ce fonctionnaire: «Je vous réponds que demain il y aura des commandes considérables.»
L'empereur tint bon à sa place pendant une grande partie de l'orage. Les courtisans, couverts d'étoffes de soie et de velours, la tête découverte, recevaient la pluie d'un air riant. Les pauvres musiciens, trempés jusqu'aux os, ne pouvaient déjà plus tirer aucun son de leurs instrumens, dont la pluie avait brisé ou détendu les cordes; il était temps que cela finît. L'empereur donna le signal du départ, et se retira.
Ce jour-là, le prince Aldobrandini, qui, en sa qualité de premier écuyer de Marie-Louise, accompagnait l'impératrice, fut fort heureux de trouver à emprunter un parapluie par-dessus un mur de séparation, afin de mettre Marie-Louise à couvert. On fut fort mécontent dans le groupe où cet emprunt se fit, de ce que le parapluie n'eût pas été rendu. Ce soir-là, le prince Borghèse et la princesse Pauline faillirent tomber dans la Seine avec leur voiture, en revenant à leur maison de campagne de Neuilly. Les personnes qui se plaisaient à tirer des présages, et celles surtout qui, en très-petit nombre, voyaient d'un œil chagrin les joies de l'empire, ne manquèrent pas de remarquer que toutes les fêtes données à Marie-Louise avaient toujours été troublées par quelque accident. On parlait avec affectation du bal donné par le prince de Schwartzenberg à l'occasion des épousailles de Leurs Majestés, et de l'incendie qui consuma la salle de danse, et de la mort tragique de plusieurs personnes, notamment de la sœur même du prince. On tirait de ce rapprochement de mauvais augures; les uns par malveillance, et pour miner l'enthousiasme inspiré par la haute fortune de Napoléon; les autres par une superstitieuse crédulité; comme s'il y avait eu matière à un rapprochement sérieux entre un incendie qui coûte la vie à plusieurs personnes, et l'accident fort ordinaire d'un orage en juin, qui flétrit des toilettes, et mouille jusqu'aux os des milliers de spectateurs.
C'était un coup d'œil tout-à-fait amusant pour celui qui n'avait pas de colifichets à gâter, et qui ne courait que le risque de s'enrhumer, que de voir ces pauvres femmes, noyées par la pluie, se sauver de côtés et d'autres, avec ou sans cavalier, et chercher des abris qui n'existaient nulle part.
Quelques-unes furent assez heureuses pour trouver de modestes parapluies; mais la plupart virent les fleurs de leur tête tomber abattues par la pluie, ou leurs garnitures, toutes dégouttantes d'eau, traîner par terre, à faire pitié. Quand il fallut retourner à Paris, les voitures manquaient. Les cochers avaient pensé prudemment que la fête durerait jusqu'au jour, et ne s'étaient pas mis en peine d'attendre les gens toute la nuit. Les personnes à équipages ne pouvaient en profiter; l'encombrement étant tel que la circulation en était devenue presque impossible. Plusieurs dames s'égarèrent, et retournèrent à Paris à pied; d'autres perdirent leurs chaussures, et c'était peine alors de voir de jolis petits pieds dans la boue. Heureusement il n'arriva que peu ou point d'accidens. Le médecin et le lit réparèrent tout. Mais l'empereur rit beaucoup de cette aventure, et il dit que cela ferait gagner les fabricans.
M. de Rémusat, si bon, si empressé à rendre service, s'oubliant pour les autres, était parvenu à se procurer un parapluie. Il rencontra ma femme et ma belle-mère, qui se sauvaient comme les autres. Il les prit chacune sous un bras, et les ramena au palais sans le moindre dommage. Pendant une heure il fit ainsi le voyage du palais au parc, et du parc au jardin, et il eut le bonheur d'être utile à un grand nombre de dames, dont il garantit les toilettes d'une entière déconfiture. Ce fut un trait de galanterie dont on lui sut généralement un gré infini, parce qu'il s'y mêlait un sentiment de bonté touchante.
CHAPITRE XXV.
1811 et 1812.—Réflexions.—Fête de l'impératrice.—Trianon.—Route de Paris à Trianon.--Les gens de cour et les gens du peuple se coudoyant à la fête.—Le public des fêtes—Tout Paris à Versailles.—Les grandes allées de Versailles et les petits salons de Paris.—La pluie.—Les lampions et les femmes.—L'impératrice adresse de gracieuses paroles aux dames.—M. Alissan de Chazet.—Une promenade de Leurs Majestés dans le parc du Petit-Trianon.—L'Île-d'Amour.—Féerie.—Barques montées par des amours.—Musique qui vient on ne sait d'où.—Un tableau flamand en action.—Toutes les provinces de l'empire sont représentées à cette fête.—Marie-Louise.—Elle parlait peu aux hommes de son service.—Son maître-d'hôtel.—Dans son intérieur elle était bonne et douce.—Sa froideur pour madame de Montesquiou.—Ce qu'on disait à ce sujet.—Froideur réciproque entre madame de Montesquiou et la duchesse de Montebello.—Crainte d'une rivale.—La duchesse de Montebello.—Visites que lui fait l'impératrice.—Reproche que faisait Joséphine à madame de Montebello.—Mécontentement sourd des dames du palais.—Joséphine et madame de Montesquiou.—Le roi de Rome est conduit à Bagatelle et présenté à Joséphine.—Joie de cette princesse.—Son désintéressement.—Elle baigne l'auguste enfant de ses larmes.—Ce que Joséphine me dit à ce sujet.—La nourrice du roi de Rome.—Marie-Louise et son fils.—Marie-Louise et Joséphine.—Anecdote d'intérieur.—Le baiser sur la joue essuyé avec un mouchoir.—Répugnance de Marie-Louise pour la chaleur et les odeurs.
Cette année semblait être celle des fêtes. Je m'y suis arrêté avec plaisir, parce qu'elle précéda une année qui fut celle des malheurs. 1811 et 1812 offrent un contraste frappant. Toutes ces fleurs qui furent prodiguées aux fêtes du roi de Rome et de son auguste mère couvraient un abîme; tout cet enthousiasme se changea en deuil quelques mois plus tard; jamais fêtes plus brillantes ne furent suivies de plus éclatans revers. Laissons-nous donc aller encore aux charmes des dernières réjouissances qui précédèrent 1812. Ce sont des souvenirs dont j'ai besoin d'être fortifié avant d'entrer dans cette époque de sacrifices sans profit, de sang versé sans conserver ni conquérir, de gloire sans résultat. Le 25 août, la fête de l'impératrice fut célébrée à Trianon. Dès le matin, la route de Paris à Trianon était couverte d'un nombre immense de voitures et de gens à pied. Le même sentiment poussait la cour, la bourgeoisie, le peuple au délicieux rendez-vous de la fête. Tous les rangs étaient confondus, tout allait pêle-mêle; je n'ai jamais vu de foule plus singulièrement bigarrée, présenter un plus touchant mélange de toutes les conditions. D'ordinaire, le public de ces sortes de fêtes n'est guère que d'une classe du peuple, et quelque peu de bourgeoisie modeste; voilà tout: rarement des gens à équipages, plus rarement encore des gens de cour. Ici, il y avait de tout. Ils n'était si petites gens qui ne pussent se donner la satisfaction de coudoyer une comtesse ou quelque autre noble habitante du faubourg Saint-Germain. Tout Paris semblait être dans Versailles. Cette ville si belle, mais d'une beauté si triste, qui depuis le dernier roi, semblait être veuve de sa population; ces rues larges où l'on ne voit personne, ces places dont la moindre contiendrait tous les habitans de Versailles, et qui contenaient à peine les courtisans du grand roi, cette magnifique solitude qu'on appelle Versailles, avait été peuplée tout à coup par le capitale: les maisons particulières ne pouvaient contenir la foule qui arrivait de toute part; le parc était inondé d'une multitude de promeneurs de tout sexe et de tout âge; dans ces immenses allées on se marchait sur les pieds, on manquait d'air sur ce vaste plateau si aëré; on était gêné sur ce théâtre d'une grande fête publique, comme on l'est dans les bals qu'on donne dans ces petits salons de Paris qui ont été construits pour une douzaine de personnes, et où la vanité en entasse cent cinquante.
De grands préparatifs avaient été faits depuis quatre ou cinq jours dans les jardins délicieux de Trianon. Mais, la veille, le ciel avait été orageux; beaucoup de toilettes, pour lesquelles on s'était pressé, avaient été prudemment serrées; mais, le lendemain, un beau ciel bleu ayant rassuré tout le monde, on était parti pour Trianon, malgré les souvenirs de l'orage qui avait dispersé les spectateurs à la fête de Saint-Cloud. Toutefois, à trois heures, une pluie abondante fit craindre un moment que la soirée ne finît mal. Pluie du soir faisant son devoir, comme dit le proverbe. Il arriva, au contraire, que ce contre-temps ne fit qu'enbellir la fête, en rafraîchissant l'air brûlant d'août, et en abattant une poussière incommode. À six heures le soleil avait reparu, et l'été de 1811 n'eut pas de soirée plus douce ni plus agréable.
Toutes les lignes d'architecture du grand Trianon étaient ornées de lampions de différentes couleurs; dans la galerie, on apercevait six cents femmes brillantes de jeunesse et de parure. L'impératrice adressa de gracieuses paroles à plusieurs d'entre elles, et on fut généralement ravi de l'affabilité et des manières aimables d'une jeune princesse qui n'habitait la France que depuis quinze mois.
À cette fête, comme à toutes les fêtes de l'empire, il ne manqua pas de poëtes pour chanter ceux qui en étaient l'objet. Il y eut spectacle, et on joua une pièce de circonstance, dont je me rappelle parfaitement l'auteur, qui était M. Alissan de Chazet, mais dont j'ai oublié le titre. À la fin de la pièce, les principaux artistes de l'Opéra exécutèrent un ballet qui fut trouvé fort joli. Le spectacle terminé, Leurs Majestés commencèrent leur promenade dans le parc du Petit-Trianon. L'empereur, le chapeau à la main, donnait le bras à l'impératrice, et était suivi de toute la cour. On se rendit d'abord à l'Île-d'Amour. Tous les enchantemens de la féerie, tous ses prestiges s'y trouvaient réunis. Le temple, situé au milieu du lac, était magnifiquement illuminé, et les eaux réfléchissaient les colonnes de feu. Une multitude de barques élégantes sillonnaient en tous sens ce lac, qui semblait enflammé, et étaient montées par un essaim d'amours qui paraissaient se jouer dans les cordages. Des musiciens cachés à bord exécutaient des airs mélodieux; et cette harmonie, à la fois douce et mystérieuse, qui semblait sortir du sein des ondes, ajoutait encore à la magie du tableau et au charme de l'illusion. À ce spectacle succédèrent des scènes d'un autre genre; des scènes champêtres; un tableau flamand en action, avec ses bonnes figures réjouies et sa rustique aisance: des groupes d'habitans de chacune des provinces de France, qui faisaient croire que toutes les parties de l'empire avaient été conviées à cette fête. Enfin les spectacles les plus divers attirèrent tour à tour les regards de Leurs Majestés. Arrivées au salon de Polymnie, elles furent accueillies par un chœur charmant, dont la musique était, si je m'en souviens, de M. Paër, et les paroles du même M. Alissan de Chazet. Enfin, après un souper magnifique qui fut servi dans la grande galerie, Leurs Majestés se retirèrent. Il était une heure du matin.
Il n'y eut qu'une voix, dans cette immense assemblée, sur la grâce et la dignité parfaite de Marie-Louise. Cette jeune princesse était en effet charmante, mais avec des singularités plutôt que des taches dans le caractère. J'ai recueilli quelques traits de sa vie domestique qui ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
Marie-Louise parlait peu aux hommes de son service. Soit que ce fût une habitude rapportée de la cour d'Autriche, soit crainte de se compromettre avec son accent étranger devant des personnes de condition inférieure, soit enfin timidité ou insouciance, peu de ces personnes ont eu à retenir quelques mots échappés de sa bouche. J'ai entendu dire à son maître-d'hôtel qu'en trois ans elle ne lui adressa pas une seule fois la parole.
Les dames de sa maison s'accordaient à dire que dans son intérieur elle était bonne et douce. Elle aimait peu madame de Montesquiou. C'était un tort: car il n'était soins empressés, attentions, douceurs de toutes sortes, que madame de Montesquiou n'eût pour le roi de Rome. L'empereur seul appréciait cette excellente dame, si parfaite en toutes choses. Comme homme, il appréciait hautement la dignité, la convenance parfaite, l'extrême discrétion de madame de Montesquiou. Comme père, il lui savait un gré infini des soins qu'elle prodiguait à son fils. Chacun expliquait à sa manière la froideur que témoignait à cette dame la jeune impératrice. Il courait à ce sujet plusieurs propos de cour plus ou moins frivoles. Les momens de loisir des dames du palais en étaient fort souvent occupés. Voici ce qui me parut le plus croyable et le plus conforme à la simplicité naïve de Marie-Louise. L'impératrice avait pour dame d'honneur madame la duchesse de Montebello, femme charmante et d'une conduite parfaite. Or, il entrait peu d'amitié dans les rapports de madame de Montesquiou avec madame de Montebello. Celle-ci craignait, dit-on, d'avoir une rivale dans le cœur de son auguste amie; et, en effet, la plus à craindre pour elle, était bien madame de Montesquiou, car cette dame réunissait toutes les qualités qui plaisent et qui font aimer. Née d'une famille illustre, elle avait reçu une éducation distinguée. Elle joignait le ton et les manières de la haute société à une piété solide et éclairée. Jamais la calomnie n'avait osé s'attaquer à sa conduite, aussi noble que régulière. Ce n'est pas qu'on ne l'accusât d'un peu de hauteur; mais cette hauteur était tempérée par une politesse si empressée et une obligeance si gracieuse, qu'on pouvait croire que c'était simplement de la dignité. Elle prenait du roi de Rome les soins les plus tendres et les plus assidus; et certes elle avait droit à une grande reconnaissance de la part de l'impératrice, celle que le dévouement le plus généreux porta plus tard à s'arracher à sa patrie, à ses amis, à sa famille, pour suivre le sort d'un enfant dont toutes les espérances venaient d'être anéanties.
Madame de Montebello avait coutume de se lever fort tard. Le matin, quand l'empereur était absent, Marie-Louise allait s'entretenir avec elle dans sa chambre, et, pour ne pas passer dans le salon où descendaient les dames du palais, elle entrait dans l'appartement de sa dame d'honneur par un cabinet de garde-robe fort obscur, ce qui blessait beaucoup ces dames. J'ai entendu dire à Joséphine que madame de Montebello avait le tort d'instruire la jeune impératrice de plusieurs aventures scandaleuses, vraies ou fausses, attribuées à quelques-unes de ces dames, et qu'une jeune femme, simple et pure, comme l'était Marie-Louise, n'aurait pas dû savoir; que cette circonstance était cause de sa froideur avec les dames de son service, qui, de leur côté, ne l'aimaient pas, et qui faisaient partager leurs sentimens à leurs proches et à leurs amis.
Joséphine aimait tendrement madame de Montesquiou. Comme elles ne pouvaient se voir, elles s'écrivaient; la correspondance dura jusqu'à la mort de Joséphine.
Un jour, madame de Montesquiou reçut ordre de l'empereur de conduire le petit roi à Bagatelle. Joséphine y était. Elle avait obtenu la faveur de voir cet enfant, dont la naissance avait couvert l'Europe de fêtes. On sait combien l'amour de Joséphine pour Bonaparte était désintéressé, et de quel œil elle voyait tout ce qui pouvait augmenter, et surtout consolider sa fortune. Il entrait même dans les vœux qu'elle faisait pour lui-même depuis l'éclatante disgrâce du divorce, le désir sincère qu'il fût heureux dans son intérieur, et que sa nouvelle épouse lui donnât cet enfant, ce premier-né de sa dynastie, dont elle n'avait pas pu le rendre père. Cette femme, d'une bonté angélique, qui était tombée dans un long évanouissement en apprenant sa sentence de répudiation, et qui, depuis ce jour fatal, traînait une vie douloureuse dans la brillante solitude de la Malmaison; cette épouse dévouée, qui partageait depuis quinze ans toute la fortune de son époux, et qui avait contribué si puissamment à favoriser son élévation, n'avait pas été la dernière à se réjouir de la naissance du roi de Rome. Elle avait coutume de dire que le désir de laisser une postérité et d'être représentés après notre mort par des êtres qui nous doivent la vie et le rang qu'ils tiennent dans le monde, était un sentiment profondément gravé dans le cœur de l'homme; que ce désir si naturel, et qu'elle-même avait si vivement senti dans son cœur d'épouse et de mère, ce désir d'avoir des enfans qui nous survivent et nous continuent sur la terre, s'augmentait encore quand nous devions leur transmettre une haute fortune; que dans la position particulière de Napoléon, fondateur d'un vaste empire, il était impossible qu'il résistât long-temps à un sentiment qui est au fond de tous les cœurs, et que, s'il est vrai que ce sentiment s'augmente en proportion de l'héritage qu'on doit laisser à ses enfans, nul ne devait l'éprouver plus fortement que Napoléon, parce que nul n'avait encore possédé un pouvoir aussi formidable sur la terre; que le cours de la nature ayant fait de la stérilité dont elle était frappée un mal sans espérance, elle devait la première immoler les sentimens de son cœur au bien de l'état et au bonheur personnel de Napoléon: tristes, mais puissantes raisons que la politique invoquait à l'appui du divorce, et dont cette excellente princesse, dans l'illusion de son dévouement, croyait être convaincue au fond de son cœur.
Le royal enfant lui fut présenté. Je ne sache rien au monde de plus touchant que la joie de cette excellente femme à la vue du fils de Napoléon. Elle fixa d'abord sur lui des regards mouillés de larmes; puis elle le prit dans ses bras, et le pressa contre son cœur avec une inexprimable tendresse. Il n'y avait là ni témoins indiscrets, qui se fissent un plaisir de curiosité irrespectueuse en observant ironiquement les sentimens de Joséphine, ni étiquette ridicule qui glaçât l'expression de cette âme si tendre; c'était une scène de vie bourgeoise; Joséphine y allait de tout cœur. À la façon dont elle caressait cet enfant, on eût dit qu'il s'agissait d'un enfant vulgaire, et non du fils des Césars, comme disaient les flatteurs, non du fils d'un grand homme, dont le berceau venait d'être entouré de tant d'honneurs, et qui était roi en venant au monde. Joséphine le baigna de larmes, et lui dit quelques-uns de ces mots enfantins par lesquels une mère sait se faire comprendre et aimer de son nouveau-né. Il fallut enfin se séparer. L'entrevue avait été courte; mais qu'elle avait été bien remplie par l'âme aimante de Joséphine! Ce fut alors qu'on put juger par sa joie de la sincérité de son sacrifice, en même temps que par quelques soupirs étouffés on put juger de son étendue. Les visites de madame de Montesquiou ne se renouvelèrent que de loin en loin. Joséphine en ressentit un vif chagrin. Mais l'enfant grandissait; un mot indiscret bégayé par lui, un souvenir enfantin, quelque chose de moindre encore pouvait porter ombrage à Marie-Louise, qui redoutait Joséphine. L'empereur voulut s'épargner cette contrariété, qui aurait pu porter atteinte à son bonheur domestique. Il ordonna donc que les visites devinssent plus rares: on finit par les suspendre. J'ai entendu dire à Joséphine que la naissance du roi de Rome la payait de tous ses sacrifices. Jamais le dévouement d'une femme ne fut plus désintéressé ni plus complet.
Aussitôt après sa naissance, le roi de Rome avait été confié à une nourrice d'une constitution saine et robuste, prise dans la classe du peuple. Cette femme ne pouvait ni sortir du palais ni recevoir aucun homme: les précautions les plus sévères avaient été prises à cet égard. On lui faisait faire pour sa santé des promenades en voiture; et, alors même, elle était accompagnée de plusieurs femmes.
Voici comment Marie-Louise en usait avec son fils. Le matin, vers neuf heures, on portait le roi chez sa mère; elle le prenait dans ses bras, le caressait quelques instans, puis elle le rendait à sa nourrice, et se mettait à lire les journaux. L'enfant s'ennuyant, la gouvernante l'emmenait. À quatre heures, c'était le tour de la mère d'aller visiter son fils: Marie-Louise descendait dans les appartemens du roi, emportait avec elle un petit ouvrage de broderie auquel elle travaillait avec distraction. Vingt minutes après, on venait la prévenir que M. Isabey ou M. Prudhon étaient arrivés pour la leçon de dessin ou de peinture. L'impératrice remontait alors chez elle.
Ainsi se passèrent les premiers mois qui suivirent la naissance du roi de Rome. Dans l'intervalle des fêtes, l'empereur s'occupait de décrets, de revues, de monumens, de projets, travaillant beaucoup, prenant peu de distractions, infatigable à toute besogne, et pourtant ne paraissant pas avoir de quoi occuper sa tête puissante, heureux dans son intérieur par une jeune femme dont il était tendrement aimé. L'impératrice menait une vie fort simple; cela suffisait à son caractère: Joséphine avait besoin de plus de mouvement; aussi sa vie était-elle plus extérieure, plus animée, plus répandue. Cela n'empêchait pas qu'elle ne fût très-propre aux habitudes du ménage, très-tendre et très-empressée auprès de son mari, qu'elle savait aussi rendre heureux à sa façon.
Un jour que Bonaparte revenait de la chasse, harassé de fatigue, il fit prier Marie-Louise de venir le voir. Elle vint. L'empereur la prit dans ses bras, et lui donna un gros baiser sur la joue. Marie-Louise prit son mouchoir et s'essuya.--Eh bien! Louise, lui dit l'empereur, tu te dégoûtes donc de moi!—Non, répondit l'impératrice; je m'essuie ainsi par habitude; j'en fais autant pour le roi de Rome.—L'empereur parut contrarié. Joséphine était bien différente: elle recevait avec amour les caresses de son mari, et même elle allait au devant. Il arrivait quelquefois à l'empereur de dire à sa jeune femme: Louise, couche chez moi.—Il y fait trop chaud, répondait l'impératrice. Et en effet elle ne pouvait souffrir la chaleur, et les appartemens de Napoléon étaient constamment chauffés. Elle avait aussi une extrême répugnance pour les odeurs, et on ne pouvait brûler chez elle que du vinaigre ou du sucre.