LE PIÉMONT
SOUS L'EMPIRE,
et
LA COUR DU PRINCE BORGHÈSE.
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SOUVENIRS D'UN INCONNU.
1808 ET 1809.
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CHAPITRE PREMIER.
Différence des temps.—Le prince Borghèse à Paris.—Le prince Pignatelli et M. Demidoff.—Première société du prince Borghèse et le concierge d'un hôtel garni.—La veuve du général Leclerc.—Mariage du prince.—Le faubourg Saint-Germain et la seule vraie princesse de la famille de Bonaparte.—Le prince chef d'escadron dans la garde.—Courage et avancement.—Projets de l'empereur.—Conversation entre l'auteur et le lecteur.—Tilsitt, la femme, l'homme et le bon prince.—Le prince Borghèse destiné à annoncer la paix.—Désintéressement de Moustache.—Paris en 1808.—Retour de l'empereur.—Enthousiasme causé par Napoléon.—Le fils de madame Visconti.—Rencontre au Palais-Royal.—Gardanne et Sopransi.—Le rendez-vous donné sur le champ de bataille d'Eylau.—Les bals de madame de La Ferté et la jolie danseuse.—Dîner chez Cambacérès.—Les deux extrêmes et questions de physiologie.—Projet de Tilsitt réalisé à Paris.—Création de nouveaux titres.—Réédification de l'université.—Le général Jourdan et le général Menou.—Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes érigé en grande dignité de l'empire.—Sénatus-consulte et message au sénat.—Contradictions et bon conseil.—Conflits inévitables.—Le prince Borghèse nommé gouverneur-général.—Brevet magnifique.—Départ du prince et le colonel Curto.—Départ de l'empereur pour Bayonne et déguerpissement général.
Bonaparte, premier consul, rechercha l'alliance d'un prince romain. Six années s'écoulèrent à peine, et Napoléon, empereur, eut à choisir entre la fille des Césars et la sœur du czar de toutes les Russies. L'aîné des arrière-neveux de Paul V, le prince Camille Borghèse, était venu dans la capitale des plaisirs étaler le faste de sa magnificence. Jeune, bien fait, adroit aux exercices du corps, d'une taille un peu au dessous de la moyenne, mais doué d'une figure charmante, et possédant une fortune immense, il partagea, dès son arrivée, avec le prince de Fuentès-Pignatelli et M. Demidoff, l'honneur souvent ruineux de faire admirer aux Parisiens la richesse de ses équipages. Le prince Borghèse n'était pas dépourvu d'un certain esprit naturel; et s'il était presque entièrement privé d'éducation, ce n'était pas sa faute: c'était celle de son père, homme d'un rare mérite, mais systématique, et qui disait que ses enfans en sauraient toujours assez pour être les sujets d'un pape. Quoi qu'il en soit, le prince aurait été, au besoin, un des plus habiles cochers de toute la chrétienté, car il comptait peu de rivaux dans l'art de conduire à grandes guides un phaéton attelé de quatre chevaux fringans. En arrivant à Paris, le prince Borghèse occupa le grand hôtel d'Oigny, rue Grange-Batelière; sa première société fut le concierge de l'hôtel et sa famille. Depuis, il disait souvent que ce qui l'avait le plus surpris à Paris était l'éducation et l'amabilité de la famille du concierge. Bientôt il se trouva lié avec tout ce qu'il y avait de plus élégant dans la capitale, et particulièrement avec MM. de l'Aigle. Dès lors il se trouva de proche en proche lancé dans le grand monde, où il rencontra la jeune et ravissante veuve du général Leclerc, tout nouvellement revenue de Saint-Domingue. L'idée d'une telle alliance flatta les calculs du premier consul. On persuada au jeune prince qu'il était amoureux; et, par l'entremise du chevalier Angiolini, envoyé de Toscane en France, la veuve du général Leclerc ne tarda pas à devenir la princesse Borghèse.
Il faut se reporter à l'époque de ce mariage, il faut avoir été à même d'apprécier tout ce qu'il y a de misérable dans la vanité de ceux qui s'appellent les grands, pour se faire une idée de l'effet que produisit une telle alliance dans les salons aristocratiques. Depuis le dix-huit brumaire, l'ancienne noblesse, caressée à la cour de Joséphine, avait repris un peu de sa morgue et de son importance; et quoique l'on convînt dans le faubourg Saint-Germain que MONSIEUR DE BONAPARTE fût un assez bon gentilhomme, on y disait avec une sorte d'ironie: «Il y aura donc une véritable princesse dans la famille de Bonaparte.» Oui, on disait cela! Aux yeux de bien des gens, une alliance avec un prince romain était un honneur très-grand pour le chef du gouvernement. Ni les lauriers de l'Italie, ni ceux de l'Égypte, ni les lauriers plus jeunes de Marengo, n'étaient, aux yeux d'un certain monde, des titres égaux au droit de porter deux clefs en croix dans des armoiries. Pitié! dira-t-on; oui, pitié, sans doute; mais qu'y puis-je faire? Ne sont-ce pas des choses d'hommes que j'ai à raconter?
Voulant attacher son nouveau beau-frère au service de France, le premier consul lui donna seulement le grade de chef d'escadron dans un régiment à cheval de la garde consulaire. Le temps n'était pas venu où il serait possible de froisser les droits de la hiérarchie militaire en considération d'une haute position sociale; mais cela ne tarda pas à venir. Ainsi, par exemple, le frère même du prince Borghèse, le prince Aldobrandini, reçut quelques années après, pour premières épaulettes, les épaulettes de colonel du quatrième régiment de cuirassiers. Mais c'était à Bayonne; mais c'était après Tilsitt! Quoi qu'il en soit, le prince Borghèse se montra tout d'abord digne des rangs dans lesquels il servait. Après la campagne d'Austerlitz, l'empereur lui confia le commandement du deuxième régiment de carabiniers. Ce fut à la tête de ce corps que le prince se fit remarquer par sa bravoure dans une charge brillante pendant la campagne de Prusse. Très-satisfait de la conduite de son beau-frère, l'empereur le fit général à Tilsitt, et jeta alors les yeux sur lui pour en faire un grand dignitaire de l'empire; car déjà c'était trop peu pour un beau-frère de l'empereur de n'être qu'un prince romain; ce qui n'empêcha pas le faubourg Saint-Germain de continuer à dire que la princesse Borghèse était la seule véritable princesse de la famille.
Je passe ici sur une foule de circonstances relatives à cette grande époque; car, Dieu merci, je n'ai ni la prétention, ni la témérité d'écrire l'histoire de ce temps, si fécond en merveilles: je cherche tout simplement à rassembler quelques souvenirs; mais malheureusement ils sont d'autant plus confus dans ma mémoire que je n'ai jamais pensé à les en faire sortir un jour. Je le fais cependant; pourquoi cela? Parce qu'il était dans ma destinée de le faire: voilà tout.
J'entends le lecteur me dire: «Mais quelle garantie donnez-vous à l'exactitude de ces souvenirs?—Aucune.—Comment alors y ajouter foi?—Il ne m'importe.—Mais enfin aviez-vous une place qui vous ait mis à même de savoir?...—C'est mon secret.—Aviez-vous une position?—Tout comme il vous plaira. D'ailleurs, qu'entendez-vous par une position? et ne faut-il pas bien que chacun en ait une, quelle qu'elle soit, jusqu'au jour où nous aurons tous la même, la position horizontale? Au surplus, comme au moment où j'écris ceci il ne tiendrait qu'à moi de poser là ma plume et de m'arrêter tout court, vous, qui tenez le livre, vous avez le droit d'en rester là; et, si vous voulez que je vous parle franchement, c'est peut-être ce que vous pourriez faire de mieux. Après un pareil avertissement, vous n'aurez point de reproche à me faire. Je poursuis donc.»
L'entrevue avait eu lieu entre les deux empereurs; Alexandre et Napoléon s'étaient embrassés sur le bateau du Niémen en présence des deux armées, rangées sur les bords du fleuve; la belle Louise de Prusse avait quitté le moulin qui lui servait de demeure, hors de l'enceinte de la ville que se partageaient les deux empereurs; elle avait pleuré beaucoup, prié, boudé, sollicité, obtenu la Silésie, mais versé d'inutiles larmes sur la perte de Magdebourg; enfin elle avait été femme; mais Napoléon était resté homme, et Alexandre bon prince: chacun son métier dans ce monde. Bref, la paix était signée. À peine les bases en furent arrêtées, que l'empereur fit venir le prince Borghèse, et lui dit: «Je suis content de toi; voilà un bon d'un million; c'est ta gratification de campagne; Estève te paiera: mais pars sur-le-champ et fais toute diligence. C'est toi que je charge de porter à Paris la première nouvelle de la paix.» Il est facile de voir ici que Napoléon, roulant déjà dans sa pensée un projet d'élévation pour son beau-frère, ne le rendait porteur d'une si grande nouvelle que pour attirer sur lui l'attention des Parisiens; mais il y eut alors, comme toujours, le chapitre des événemens. Moustache ne partit de Tilsitt que quelque temps après le prince, lorsque seulement on eut rédigé et signé les dépêches diplomatiques; mais ce diable de Moustache, dont l'ardeur semblait doubler la rapidité des chevaux, rejoignit le prince à trente lieues de Paris. Le prince, l'ayant aperçu, lui fit offrir vingt mille francs pour lui laisser seulement une heure d'avance; mais l'incorruptible Moustache fit noblement claquer son fouet; et déjà ses dépêches étaient remises à Cambacérès quand la voiture du prince arriva aux barrières.
Que tout était grand, que tout était beau alors, et que Paris était réellement une ville d'enchantemens! Il y avait je ne sais quelle vitalité dans les choses de cette époque. Ce que nous voyions s'accomplir sous nos yeux était plus grand que ce que nous avions admiré dans les histoires de l'antiquité. La Prusse conquise en courant; la monarchie du grand Frédéric livrée à la merci du vainqueur dans une seule bataille; la paix enfin, cette paix si douce, tant souhaitée des peuples, et qui jette en arrière un reflet si brillant sur les batailles qui l'ont précédée! Qui peut avoir oublié cet empressement avec lequel on recherchait les bulletins de la grande armée, quand, le matin, le canon des Invalides avait proclamé le sommaire du Moniteur du jour!
Suivant de près la nouvelle de la paix conclue, l'empereur arriva à Paris le premier de janvier 1808. C'est à cette époque, sans doute, qu'il faut placer le point culminant de la gloire de l'empereur, qui était encore celle de la France. Le chancre de l'Espagne ne dévorait pas encore nos soldats et nos trésors, et déjà le bronze de Vienne se fondait en bas-reliefs pour dresser sur la place Vendôme le plus beau monument des temps modernes. Enfin, il restait encore, quoique bien effacées, quelques traces de la république, puisque les titres nobiliaires n'existaient encore que dans le cerveau de l'empereur; mais ils ne tardèrent pas à en sortir. Au reste, l'enthousiasme était si plein, si vrai, si général, qu'on se trouvait involontairement entraîné à approuver tout ce que voulait l'empereur. Je le demande aux hommes de mon temps: y a-t-il ici la moindre exagération? et n'est-il pas vrai qu'une joie immense se manifesta alors partout où se montra Napoléon?
La fin de l'hiver ne fut qu'une longue série de fêtes. On se livrait aux plaisirs pour se réjouir, et non pour se distraire, ce qui est bien différent; presque point de figures sinistres, plus de querelles de parti, et chez presque tout le monde cette confiance de la vie qui aujourd'hui n'est plus même, hélas! l'apanage de la jeunesse. Chaque jour voyait revenir au sein de la capitale les étrangers que la guerre en avait momentanément éloignés, et nos généraux, que l'empereur, après Tilsitt, avait comblés de riches gratifications. Un de mes amis, alors chef de bataillon dans la garde, m'a dit avoir reçu pour sa part une somme de quarante mille francs. Jamais je n'avais vu à Paris les boutiques aussi brillantes, et surtout aussi fréquentées; et je m'en rapporte aux marchands pour établir la différence qui existe entre les curieux et les acheteurs. Pour ma part, je déclare que je ne professe aucune estime pour ces promeneurs qui s'arrêtent devant l'étalage d'un libraire, regardent la couverture d'un livre, en lisent le titre, puis le remettent à sa place, et s'en vont sans l'acheter.
Dans le mouvement continuel que présentait Paris pendant l'hiver que j'appellerais volontiers l'hiver de Tilsitt, le Palais-Royal était un lieu de rendez-vous presque général: car le Palais-Royal est la capitale de Paris, aussi bien que Paris est la capitale de France. À cinq heures on y voyait circuler une foule nombreuse, on se pressait autour de la Rotonde, et de là on se répandait dans les salons des plus brillans restaurateurs et ensuite dans les spectacles alors très-fréquentés. À cette occasion je puis citer un fait vraiment caractéristique et qui peint bien cette importance qu'avait le Palais-Royal, et dont je parlais tout à l'heure. J'y passais un jour par hasard, quelques minutes avant cinq heures. Je rencontre un de mes anciens camarades de collége, Sopransi, fils de la célèbre madame Visconti, qui l'avait eu de son premier mari, le comte Sopransi, général au service de Prusse. Il était alors aide-de-camp de Berthier, et revenait de la campagne de Russie. Nous voir et nous embrasser ne fut pour ainsi dire qu'un même mouvement; puis les questions d'usage: «Où vas-tu?... Que fais-tu?...—Que viens-tu faire ici? demandais-je.—Ma foi! j'y viens parce que j'y ai donné rendez-vous à Gardanne[83]; je l'attends. Parbleu, puisque te voilà, nous dînerons tous les trois, ou tous les deux s'il ne vient pas.—Comment! tu n'es donc pas sûr qu'il vienne? Quel jour l'as-tu vu?—Ma foi! il y a déjà assez long-temps; je ne l'ai aperçu qu'un instant à la tête de sa compagnie de dragons, à la bataille d'Eylau, comme j'allais porter un ordre du maréchal. Nous nous sommes donné rendez-vous ici pour le premier février, et c'est bien aujourd'hui.» Nous continuâmes à nous promener, en devisant sur tout ce qui nous passait par la tête, et au bout de dix minutes environ nous vîmes arriver Gardanne, qui n'avait pas plus que Sopransi oublié ce rendez-vous si singulièrement donné. Nous dînâmes tous les trois, bien plus occupés de nos souvenirs du collége que des affaires du temps, et je me rappelle que nous passâmes une fort joyeuse soirée.
On se fait difficilement aujourd'hui une idée des mœurs du temps dont je parle; Paris n'était pas mort à onze heures du soir, on n'avait pas peur de vivre trop long-temps, et pour tous ceux qui fréquentaient le monde, la nuit n'était qu'un heureux prolongement du jour. Ah! si je ne craignais d'abuser de la patience du lecteur, que j'aimerais à le rajeunir de vingt et quelques années, pour le conduire aux bals brillans de madame de La Ferté. «Invitez, lui dirais-je, cette jeune et jolie personne que vous voyez là auprès de sa mère; c'est mademoiselle Georgette Ducrest, une des meilleures danseuses d'ici!» Que j'aimerais encore à le faire asseoir à la table de Cambacérès, entre M. d'Aigrefeuil et M. de Villevieille! Chacun de ces deux messieurs était doué d'un appétit on ne peut plus recommandable, qui donnait à l'un et à l'autre une très-grande valeur; mais leur réunion m'a toujours paru un des phénomènes de l'empire. Dissertez maintenant sur l'influence que peut avoir la bonne chère sur l'embonpoint humain! Égaux en estomac, héros de la même table, nourris des mêmes sucs, l'un était le plus gras, l'autre le plus maigre des hommes! Messieurs les physiologistes, c'est à vous que ceci s'adresse. Au reste, voilà de ces souvenirs auxquels je n'ose me livrer que dans la solitude, car alors, quoi de plus doux que de revivre le temps que l'on a déjà vécu? mais de souvenir en souvenir on peut devenir indiscret, et l'indiscrétion est une horreur.
Cependant la saison des plaisirs s'avançait et le temps approchait où les fatales affaires de l'Espagne allaient attirer l'empereur à Bayonne, et où chacun par conséquent allait retourner à son poste, ou occuper pour la première fois celui qui venait de lui être assigné. Au nombre de ces derniers se trouvait le prince Borghèse, pour lequel l'empereur, avant de partir, avait réalisé les projets conçus à Tilsitt. À la même époque furent récréés, par un sénatus-consulte, des comtes, des barons et des chevaliers de l'empire; il n'y manqua que les marquis. Cette mesure, je dois le dire, eut la désapprobation générale de tous les républicains qui ne furent pas titrés, et ce fut un vaste champ ouvert aux épigrammes du faubourg Saint-Germain. À parler sérieusement, les hommes les plus sages ne virent pas avec plaisir cette restauration de titres que la révolution avait détruits, et, en vérité, la gloire de l'empire n'avait pas besoin d'être entourée d'un essaim de glorioles ridicules. L'empereur rétablit aussi dans le même temps l'ancienne Université, c'est-à-dire cet échafaudage monstrueux où l'instruction et l'éducation redevenaient l'objet d'un monopole, aussi bien que le sel et le tabac. Mais, je le répète, la masse presque entière de la nation était emportée par la confiance que lui inspirait Napoléon.
Les départemens du Piémont réunis à la France formaient déjà un gouvernement général, dont le commandement avait été d'abord confié au général Jourdan, puis au général Menou, qui l'occupait alors; mais je glisse sur cet objet, attendu que j'aurai à y revenir quand nous serons installés à Turin. Il ne faut pas que j'oublie que nous ne sommes pas même encore en route, puisqu'il s'agit seulement de l'érection de notre gouvernement en grande dignité de l'empire. Tout se fit de la manière la plus solennelle; l'empereur envoya un message au sénat, et le sénat y répondit le deux de février, par le sénatus-consulte suivant:
«art. I. Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes est érigé en grande dignité de l'empire, sous le titre de gouverneur général.
»art. II. Le prince gouverneur-général jouira des titres, rangs et prérogatives attribués aux autres princes grands dignitaires.
»art. III. Dans l'étendue de son gouvernement, et lorsque Sa Majesté Impériale ne sera pas présente, il prendra rang avant les autres titulaires des grandes dignités et immédiatement après les princes français.
»art. IV. Il exercera dans les départemens au delà des Alpes les fonctions suivantes, concurremment avec les princes grands dignitaires, auxquels elles sont attribuées:
»1º. Il portera à la connaissance de l'empereur les réclamations formées par les colléges électoraux, ou par les assemblées de canton desdits départemens, pour la conservation de leurs priviléges.
»2º. Il recevra le serment des présidens des colléges électoraux, et des assemblées de canton, des présidens et des procureurs généraux des cours et des tribunaux, des administrateurs civils et des finances, des majors, chefs de bataillon et d'escadron de toutes armes.
»3º. Lorsque Sa Majesté Impériale se trouvera dans les départemens au delà des Alpes, le gouverneur général présentera au serment les généraux et fonctionnaires publics admis à prêter serment devant elle.
»Il présentera également les députations des colléges électoraux, des villes, des cours et des tribunaux.
»art. V. Il présidera l'assemblée du collége électoral du département de Gênes.»
Telle fut la Charte octroyée par le sénat au gouverneur général des départemens au delà des Alpes, qui n'était encore nommé que in petto. Quand j'en eus pris connaissance, je vis que les pouvoirs du prince gouverneur-général étaient assez vaguement définis, sous le rapport de l'autorité administrative qu'il aurait à exercer, et que, par conséquent, ce serait à lui à se faire la meilleur part possible dans l'exercice du pouvoir. Je fus frappé en outre de l'idée que, sous le prétexte de fonder un gouvernement général, l'empereur avait voulu seulement faire naître l'occasion de donner une cour à l'ancienne capitale des états du roi de Sardaigne. Je ne concevais pas non plus comment il avait pu échapper, à des rédacteurs aussi habiles que ceux qui avaient rédigé le sénatus-consulte, une contradiction qui me semblait absurde. Il est dit au troisième paragraphe de l'art. IV: «Le prince gouverneur-général recevra le serment des présidens des colléges électoraux, etc.;» et, aux termes de l'article V: «Il présidera le collége électoral du département de Gênes;» d'où il résultait que le prince recevrait son propre serment. Cela me paraissait tellement contraire à toute raison, à tout esprit de législation, que je crus devoir soumettre mes observations à un grand fonctionnaire de l'état, qui m'avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance. Quand il m'eut écouté, au lieu de me répondre, il m'adressa cette question, à laquelle, je l'avoue, je ne m'attendais guère: «Quel âge avez-vous?—Bientôt vingt-trois ans.—Ah!... Vos observations sont justes; mais vous avez tort, et je vous engage à les garder pour vous.—Comment donc...?—Oui, vous dis-je, vous êtes trop jeune pour avoir raison.» En cette circonstance je profitai de cet excellent conseil, dont malheureusement je ne profitai pas toujours depuis.
Mais revenons à notre fameux sénatus-consulte et à ce qui en fut la suite. L'empereur l'approuva le sept février; et le quinze du même mois il adressa au sénat un nouveau message pour lui faire connaître, ce qu'aucun sénateur n'ignorait, le choix qu'il avait fait du nouveau grand dignitaire de l'empire. Napoléon s'exprima en ces termes:
«Sénateurs,
»Nous avons jugé convenable de nommer notre beau-frère, le prince Borghèse, à la dignité de gouverneur-général, érigée par le sénatus-consulte organique du deux du présent mois. Nos peuples des départemens au delà des Alpes reconnaîtront, dans cette dignité, et dans le choix que nous avons voulu faire pour la remplir, notre désir d'être plus immédiatement instruit de tout ce qui peut les intéresser, et le sentiment qui rend aujourd'hui présentes à notre pensée les parties même les plus éloignées de notre empire.»
Le message de l'empereur me réconcilia un peu avec le sénatus-consulte. Le désir d'être plus immédiatement instruit me parut un de ces mots de valeur qui, émanés directement de l'empereur, nous fortifierait contre la lettre du sénatus-consulte, s'il survenait, comme cela ne manqua pas d'arriver, des conflits d'autorité. Il devait en survenir beaucoup, car la position du gouverneur général se trouvait unique dans la vaste étendue de l'empire. Il n'était pas vice-roi, comme Eugène, qui avait des ministres spéciaux pour le royaume d'Italie; le décret ne le mettait en relation directe qu'avec les autres grands dignitaires de l'empire: mais l'administration restait une dans toutes ses branches; mais l'influence des ministres de Paris s'étendait sur les départemens au delà des Alpes, tout aussi bien que sur ceux de l'intérieur de l'ancienne France; point de nominations à faire, par conséquent point de pouvoir: et pourtant il fallait, pour se faire bien venir, jouer toutes les simagrées du pouvoir. N'ayant rien à donner à la réalité des intérêts, il fallut nous borner à exploiter le champ de l'amour-propre; mais ce champ était vaste, bien préparé et fécond; le Piémont est un pays fertile.
Le prince fut enchanté quand il reçut le magnifique diplôme de sa nomination. Le sénatus-consulte s'y trouvait relaté dans son ensemble, sur une belle feuille de peau de vélin, scellée du grand sceau de l'empire, revêtue de la signature de l'empereur, et, par ampliation, de celle de Cambacérès; enfin, rien n'y manquait.
À cette époque, la princesse Borghèse n'était point à Paris; sa santé, ou, si l'on veut, son caprice, l'avait engagée à passer la fin de l'hiver à Nice, ville dont le climat est si favorable aux médecins qui veulent envoyer mourir leurs malades ailleurs. L'empereur, cependant, avait donné à sa sœur un brevet de bonne santé au moins momentanée, en lui prescrivant d'accompagner son mari dans sa prise de possession du gouvernement général des départemens au delà des Alpes. L'empereur étant parti le trois d'avril, le prince quitta Paris le lendemain, accompagné du colonel Curto son premier aide-de-camp, pour aller rejoindre la princesse à Nice; et le reste du convoi se mit en marche le sept du même mois, comme on le verra dans le chapitre suivant. Si, au reste, je brusque un peu la fin de celui-ci, j'aurais le droit d'appeler cela du style imitatif: car on ne peut se figurer en quelle hâte chacun déguerpissait de Paris.
CHAPITRE II.
Le marronnier précoce et grande observation.—Voyage au devant du printemps.—Départ de Paris pour Nice.—La cour de l'hôtel Borghèse.—Les aides-de-camp du prince.—M. de Montbreton et M. de Clermont-Tonnerre.—Rapidité extraordinaire.—Point de changemens de température.—Arrivée à Lyon et le souper de cent écus.—Le vin de l'Ermitage.—Deux mois en une nuit.—Admirable climat du Comtat.—Tristesse des oliviers.—La bonne femme de Brignolles.—Trente-six francs et six généraux.—Les gorges de l'Estrelle.—Quatre millions de diamans et petit conseil.—Absence de voleurs et mauvais chemins.—Le golfe Juan et la rade d'Antibes.—Bonnes relations entre les voyageurs.—Le bal de madame de Luynes et déguisemens.—Don Quichotte et M. de Louvois.—Arrivée à Nice.—Maison de M. Vinaille occupée par la princesse Borghèse.—Conversation avec le prince en regardant la mer.—Coup d'œil admirable.—Histoire des statues du prince.—La vente forcée.—Emploi de dix-huit millions.—Le prince trompé par l'empereur.—Influence de la conduite de l'empereur sur le caractère de son beau-frère.—Commencement de désenchantement.—Commensaux de la princesse.—Madame de Chambaudouin, la lectrice et les dames d'annonces.—Blangini et ses premiers concerts.—Premier dîner à la cour.—Ma présentation à la princesse.—Paulette, petit nom d'amitié.—Portrait de Pauline.—Conversation et musique.—Singulier caprice de la princesse.—Exil d'une minute.—La princesse et la femme.—Le colonel Gruyer.—Le général Garnier, plan des Alpes maritimes et bon effet du hasard.—Promenade dans Nice avec M. de Clermont-Tonnerre.—Madame d'Escars en surveillance et lettre à l'empereur.—Souvenir d'une visite chez Fouché.—Ordre de l'empereur de parler toujours français.—Tous les jours une lettre à l'empereur.—Promenade sur mer et amabilité de Pauline.—La pointe de Monaco et lecture inattendue.—Préparatifs de notre départ pour Turin.
Si je ne profitais pas de cette occasion pour faire une observation que je renouvelle chaque année, quand je me trouve à Paris, aux approches du printemps, je me le reprocherais toute ma vie. Parmi les marronniers des Tuileries, qui s'élèvent en dôme au dessus des statues d'Hippomène et d'Atalante, il en est un dont la verdure se développe avant celle de tous les autres arbres de Paris; voilà vingt-cinq ans au moins que j'en fais la remarque et jamais je n'ai trouvé mon arbre en défaut. Il y a plus, comme j'en parlais un jour devant quelques personnes, une d'elles me fit voir dans les papiers de son grand-père la même remarque consignée et se rapportant parfaitement au même marronnier, par la désignation du lieu où il est situé. À présent me voilà soulagé, car depuis long-temps je brûlais de faire part au public de cette grande et utile observation; c'est aux naturalistes à déterminer la cause de ce phénomène. Mais, quel rapport, dira-t-on peut-être, entre cet arbre et...?—Pardon, si je vous interromps, mais il y en a beaucoup, comme vous l'allez voir. Le sept d'avril, jour de notre départ pour rejoindre le prince et la princesse à Nice, les gousses de mon arbre étaient à peine gonflées; enfin, dans les jardins hâtifs de Paris aucun signe encore de verdure, et nous allions voyager au devant du printemps! Ceci n'est point une exagération, comme on le verra tout à l'heure.
Le sept d'avril, à une heure après midi, la veille du jour où devaient commencer les promenades de Longchamp, la grande cour de l'hôtel Borghèse[84] retentissait du bruit des chevaux et des voitures de voyage. Six chevaux étaient attelés à une grande et commode berline, quatre à une dormeuse, et un onzième cheval était destiné au courrier à la livrée de l'empereur, chargé de commander nos relais sur toute la route. M. Louis de Montbreton, écuyer de la princesse, et roi du voyage en sa qualité d'écuyer, monta dans la dormeuse avec le colonel Gruyer, aide-de-camp du prince. La berline fut occupée par le chef de bataillon Henrion, le capitaine du génie Delmas, autres aides-de-camp du prince; M. Enard de Clermont-Tonnerre, chambellan de la princesse, et moi. Nous voilà partis.
Rien n'est plus doux que de voyager de la sorte; on va grand train, et pas une minute à attendre aux relais; aussi ne mîmes-nous que quatre heures moins un quart à franchir les quatorze lieues de Paris à Fontainebleau. Nous ne devions nous arrêter qu'une seule nuit pour coucher à Lyon. Le lendemain, quand le jour vint à poindre, point de changement sensible encore dans la température ni dans la végétation. Le second jour, entre Roanne et Tarare, quelques feuilles, mais rares, des amandiers et des cerisiers en fleurs nous annoncèrent le retour de la belle saison; et le neuf, nous arrivâmes de fort bonne heure à Lyon, où, moyennant une légère rétribution de trois cents francs, nous trouvâmes à l'hôtel de l'Europe, sur la place Bellecour, chacun un lit, un bain, à souper et à déjeuner le lendemain matin. C'était un peu cher, mais l'ordre était donné de ne point lésiner et de payer largement sur toute la route: aussi, en arrivant à Nice, ne resta-t-il pas grand'chose des dix mille francs destinés aux dépenses du voyage.
Partis de Lyon le dix, nous suivîmes la route qui longe les bords du Rhône à travers le Dauphiné; nous dînâmes à Thain, sur le terroir qui produit l'excellent vin de l'Ermitage, et nous ne manquâmes pas d'en remplir les caves de nos voitures, en nargue des droits-réunis. Nous traversâmes de nuit Montélimart, et le lendemain quel réveil pour nous! Sans exagération nous avions changé de climat; nous étions sous un autre ciel; le temps était magnifique, la campagne verte et riante comme elle l'est à Paris à la fin de mai; enfin c'était le printemps dans toute sa splendeur; nous avions vécu deux mois en une nuit: et nous arrivâmes à Avignon par une chaleur très-forte, tandis qu'à Paris, il n'était pas encore prudent de quitter le coin du feu. Ce changement de température, et la richesse de la végétation du Comtat, produisit sur moi une impression que je ne puis rendre; et mes compagnons, bien que plus expérimentés que moi en fait de voyages, en furent également frappés.
Nous dînâmes à Avignon dans l'hôtel où depuis fut horriblement massacré l'infortuné maréchal Brune; vers le soir, nous traversâmes la Durance dans un bac, et nous nous avançâmes vers Aix, où nous arrivâmes le 12 au matin. Avant d'arriver à Aix, je me rappelle qu'à la pointe du jour nous nous étions arrêtés dans un hameau dépendant du bourg de Brignolles. De là, la vue s'étendait, à notre gauche et dans un fond, sur une vaste plaine entièrement plantée d'oliviers. L'arbre de Minerve, comme nous disions dans nos amplifications de collége, me parut d'une tristesse affreuse, et c'est peut-être pour cela que l'ingénieuse antiquité en avait fait le symbole de la déesse de la sagesse. Comme nous étions à contempler cette mer d'oliviers, une grosse femme, à l'accent provençal très-caractérisé, nous pria de faire honneur à son établissement en prenant chacun une tasse de café au lait de chèvre. Nous acceptâmes la proposition, et quand il fut question de payer, notre hôtesse, en essayant de donner de la grâce à son gros sourire, nous demanda trente-six francs. Malgré la recommandation de payer généreusement, nous ne pûmes nous empêcher de nous récrier un peu; mais elle, sans se déconcerter, nous tint à peu près cette harangue: «Si vous voulez payer ce que cela vaut, Messieurs, c'est huit sous par personne: mais nous sommes bien pauvres; et, d'ailleurs, ajouta-t-elle en se rengorgeant, on n'a pas tous les jours l'honneur de recevoir six généraux!» On lui donna un louis, ce dont elle parut fort satisfaite. Six généraux!... Cela valait bien ça.
Cependant, nous n'avions plus qu'une nuit à passer en voiture, et nous devions traverser le soir, assez tard, la forêt et les gorges resserrées de l'Estrelle, lieu célèbre par la quantité des vols et des assassinats qui s'y étaient commis depuis long-temps et qui s'y commettaient encore quelquefois. Or nous aurions été de bien bonne prise; car précisément la vache placée sur l'impériale de la berline dans laquelle j'étais, contenait les diamans du prince et ceux de la princesse, et il y en avait pour une valeur de quatre millions au moins. Nous tînmes un petit conseil pour savoir si nous prendrions une escorte de gendarmerie. Après avoir pesé le pour et le contre, nous arrêtâmes qu'il valait mieux continuer notre route sans aucune précaution, pensant qu'une ostensible escorte de gendarmerie ne servirait qu'à donner l'éveil dans un pays où la plupart des brigands de nuit n'étaient que les honnêtes habitans du jour. Nous n'eûmes point à nous repentir du parti que nous avions pris; car nous ne rencontrâmes sur la route d'autre obstacle que le mauvais état des chemins, qui étaient affreux. C'est dans l'Estrelle que je vis pour la première fois cette espèce de chêne vert et élancé dont l'écorce forme le liége. La nuit passée sans encombre, nous aperçûmes la mer presque au point du jour; nous la perdîmes bientôt de vue pour nous enfoncer dans de nouvelles gorges, et nous arrivâmes enfin sur les bords de cette mer au golfe Juan, lieu destiné à devenir si célèbre, et dont aucun de nous alors n'aurait pu rêver la future célébrité. Nous déjeunâmes dans une cabane de pêcheur, que la mer baignait de ses flots, ayant en perspective l'île Sainte-Marguerite qui s'élevait au dessus des eaux, comme une vaste corbeille de verdure. À notre gauche se développait la rade d'Antibes jusqu'aux bouches du Var et jusqu'à Nice. Une friture d'anchois pêchés sous nos yeux nous parut une chose exquise, et là finit la provision que nous avions faite à l'Ermitage.
Pour peu que le lecteur ait voyagé, il sait quelle intimité s'établit entre personnes qui ont fait deux cents lieues dans la même voiture. La nôtre était d'autant plus grande que nous étions destinés à vivre ensemble; et d'après l'étude que j'avais faite de mes compagnons de voyage, je vis que ce serait une chose facile et agréable. La vérité est, que je ne connaissais ces messieurs que pour les avoir vus deux ou trois fois chez le prince, à l'exception toutefois de M. de Montbreton, homme bon et excellent s'il en fut. Je l'avais assez souvent rencontré dans le monde, dans les bals, notamment à l'hôtel de Luynes, et dans nos réunions maçonniques de la très-respectable loge écossaise de Sainte-Caroline. Il me serait impossible d'oublier la superbe mascarade de don Quichotte, qui produisit tant d'effet à un bal de madame de Luynes; mascarade dans laquelle M. de Montbreton, dans le personnage de Sancho, aurait été incontestablement le plus beau de la troupe, si M. de Louvois n'eût prêté sa figure au héros de la Manche.
Dans la journée du treize, nous arrivâmes à Nice vers deux heures, après avoir traversé le Var pour ainsi dire à pied sec. À Avignon, nous avions trouvé le printemps; nous trouvâmes presque l'été à Nice. On nous attendait, et nos logemens avaient été préparés à l'avance dans une maison particulière que le prince avait fait louer. Celle que la princesse avait occupée pendant l'hiver n'était pas assez spacieuse pour nous contenir tous; mais c'était notre grand quartier-général. C'était cependant une habitation délicieuse, appartenant à M. Vinaille, dont la fille avait un talent très-remarquable comme peintre de miniature. Cette maison, située à droite en arrivant à Nice, dominait un magnifique jardin d'orangers et de citronniers qui descendait en pente jusque sur le bord de la mer. Là règne une plage de sable dont l'inclinaison est si peu sensible, que quand la mer est calme on peut faire mouiller l'extrémité de ses souliers sans que la vague s'élève plus haut. Mon premier soin fut de me rendre dans l'appartement du prince, qui occupait l'étage supérieur, au dessus de l'appartement de la princesse. Nous nous mîmes à la fenêtre, le prince et moi, pour jouir de la plus belle vue que je pouvais alors me figurer. À droite s'étendaient les côtes de France, à gauche, la partie cintrée de la rade de Nice jusqu'à la pointe de Monaco, et devant nous la mer. Comme ce spectacle était nouveau pour moi, je ne me lassais pas de l'admirer. L'immobile uniformité de la mer n'était rompue que par quelques barques qui se hasardaient à peu de distance des côtes, mais qui revenaient chaque soir au port, dans la crainte de surprise par les bâtimens anglais, qui sillonnaient continuellement ces parages.
Ce fut là que j'appris du prince l'histoire de ses statues, que l'empereur venait tout récemment de lui acheter. Un jour, comme il sortait du lever de l'empereur, celui-ci le fit rappeler et l'emmena avec lui dans son cabinet. Après avoir été d'une amabilité extrême, l'empereur, rompant tout à coup la conversation fraternelle qu'il avait établie entre eux: «À propos, lui dit-il, j'ai oublié de te dire que j'achetais tes statues.» Le prince, pris au dépourvu, et profondément étonné de cette brusque interpellation, allégua d'abord qu'il n'avait pas le droit d'en disposer, que la galerie qu'il possédait était substituée dans sa famille; se hasardant ensuite à ajouter que, quand même elle ne le serait pas, il regarderait comme un devoir de conserver une collection que son père avait pris tant de peine à compléter. «Substituée! interrompit l'empereur avec une humeur marquée, substituée! qu'est-ce cela? Est-ce que je reconnais des substitutions? D'ailleurs, je ne te demande pas si tu veux vendre tes statues; je te dis que je les achète: mets-y un prix.»
«Voyant que l'empereur le prenait sur ce ton-là, me dit le prince, je vis bien qu'il fallait céder. N'osant d'ailleurs mettre un prix à mes statues, je lui dis, ce qui est vrai, que mon père en avait refusé vingt-cinq millions, que lui offrit une compagnie anglaise. Là-dessus l'empereur se calma tout à coup, et me dit d'un ton très-amical: «Écoute, mon ami: vingt-cinq millions, cela serait trop; cependant j'y veux mettre un bon prix; je t'en donne dix-huit millions, et je te ferai très-prochainement savoir quel sera le mode de paiement que j'aurai arrêté.»
Je ne saurais dire combien j'étais peiné en apprenant ces choses, et combien je le fus encore plus quand j'appris comment l'empereur paya au prince ses dix-huit millions. Cela commença à me désenchanter sur cette grandeur impériale, que j'aurais voulu voir toujours au milieu d'une auréole de gloire. Or, voici ce qui advint: l'empereur donna au prince trois cent mille livres de rentes sur le grand livre, comme si la rente eût été au pair pour six millions; ensuite il lui donna pour six autres millions le domaine de Lucedio, domaine national situé en Piémont, à quelques lieues de Verceil, et qui n'en valait pas plus de la moitié. Un million fut destiné par l'empereur à achever de payer l'hôtel de Paris et à le faire remeubler à neuf; ensuite l'empereur fit dire qu'il gardait entre ses mains les quatre autres millions pour en faire plus tard un emploi convenable, en achetant pour le prince une belle résidence aux environs de Paris. Maintenant, récapitulons: six et six font douze, et un treize, et quatre dix-sept. Le prince fit lui-même cette addition, d'où il lui sembla résulter qu'il y avait soustraction d'un million sur dix-huit, et il en fit l'observation à l'empereur, qui lui répondit: «Et le million que je t'ai donné d'avance à Tilsitt!» Il n'y eut rien à répliquer, et il fallut bien que la volonté de l'empereur fût faite en toutes choses.
La conduite de l'empereur en cette circonstance eut une influence fâcheuse sur le caractère du prince. Naturellement méfiant, et trompé de la sorte par son beau-frère, il ne crut plus à la probité de personne; malheur presque aussi grand chez un prince que de croire à la probité de tout le monde. En outre, tout objet d'art lui devint fastidieux, et arrêta en lui le penchant qu'il aurait eu à protéger les artistes en achetant leurs ouvrages. Quand on lui en proposait, ce qui m'arriva plusieurs fois, il me répondait: «Que voulez-vous que j'achète des tableaux et des statues! Est-ce que je pourrai jamais remplacer ma galerie?» À cette réponse, je n'avais rien à répliquer.
L'histoire des statues du prince m'a presque fait oublier que nous n'étions encore qu'à Nice; j'y reviens. Comme les logemens étaient peu nombreux dans la maison qui nous était destinée, je me trouvai colloqué dans la même chambre que le colonel Gruyer; et là commença entre ce brave militaire, cet excellent homme, et moi, une liaison que rien n'a jamais altérée. Celui-là, certes, était bien peu fait pour être le commensal d'une cour; et il en était de même du chef de bataillon Henrion: c'étaient des hommes si droits, si francs! Aussi le salon leur était-il fort antipathique, et ils aimaient bien mieux le champ de bataille.
Après nous être débarbouillés de la poussière du voyage, nous revînmes tous, vers six heures, chez la princesse. Le prince et elle dînèrent seuls; ce que l'on appelle, en style de cour, dans leur intérieur. Pour nous, nous dînâmes tous ensemble, avec les personnes qui avaient accompagné la princesse. C'était donc pour moi de nouvelles figures à examiner, et la plupart étaient fort agréables à voir. Madame de Chambaudouin, femme du préfet d'Évreux, était là la seule dame d'honneur; les autres étaient des lectrices, des demoiselles d'annonce, mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy, dont j'aurai à reparler. Là je retrouvai Blangini, musicien plein de goût, que j'avais déjà connu à Paris lorsqu'il donnait tous les dimanches matin, rue Basse-du-Rempart, des concerts que la mode avait pris sous sa protection. Blangini avait inspiré de l'intérêt à tout le monde par le soin qu'il avait pris de sa famille. Forcé de fuir le Piémont, sa patrie, poursuivi par les barbets, qui commirent tant de cruautés dans les Alpes maritimes, chargé d'une mère, de quatre sœurs ou frères en bas âge, il s'était réfugié à Paris, étant à peine âgé de dix-huit ans, et, par l'exercice de son talent, il était parvenu à élever et à établir sa famille; une de ses sœurs même était devenue lectrice de la princesse, ou plutôt cantatrice; car elle chantait à merveille; ce dont je pus juger plus tard à Turin.
Après le dîner, magnifiquement servi, comme on peut le croire, quoique cela ne ressemblât pas encore au luxe des tables de Turin, on vint annoncer que le prince et la princesse étaient dans le salon. Chacun s'empressa d'y monter; mais comme je n'avais pas encore été présenté à la princesse, je ne savais pas trop ce que je devais faire, n'ignorant pas combien une infraction à l'étiquette serait un cas grave. Dans le doute, je m'abstins, priant seulement M. de Montbreton de demander au prince s'il avait quelque ordre à me donner. L'ordre fut de monter; et le prince, qui était venu au devant de moi dans un premier salon, me dit fort aimablement: «Puisqu'il n'y a pas ici de maître des cérémonies pour vous présenter à la princesse, je vais vous présenter moi-même à ma femme.» La présentation eut lieu immédiatement, et je dus juger, à l'accueil charmant que je reçus, que l'on n'avait pas encore médit de moi. Je remarquai qu'en parlant à la princesse, son mari l'appelait Paulette, petit nom d'amitié qu'il lui donnait en diminutif du nom de Pauline, quand ils n'étaient point en bisbille. La conversation roula sur Paris, sur les riens du grand monde, sur les spectacles, les modes, enfin, sur ces importantes frivolités sans lesquelles la plupart des gens n'auraient pas grand'chose à se dire; mais le plus qu'il me fut possible, je réduisis mon rôle à celui d'observateur, et j'avoue que cela m'amusait beaucoup. M. de Clermont-Tonnerre était celui qui tenait le dez, et je me confirmai dans l'opinion que j'avais déjà que c'était un homme fort aimable, et surtout racontant à merveille.
Je voyais Pauline pour la première fois; elle me parut d'une beauté très-supérieure encore à tout ce que j'en avais entendu dire: c'était réellement la perfection. Il y avait en elle je ne sais quoi d'idéal, de fin, de coquet, dont il est impossible de rendre compte; enfin, c'était une femme femme, et c'est, selon moi, le plus grand éloge qu'on puisse faire d'une femme: ceux qui s'y connaissent me comprendront. On voyait de la vie dans sa langueur et de l'énergie dans sa faiblesse apparente; son regard surtout avait quelque chose de pénétrant et de spirituel qui donnait à sa physionomie, sinon à ses traits, quelque ressemblance avec la physionomie de l'empereur. Je m'efforçai de ne rien laisser paraître de l'admiration réelle que j'éprouvai; car je savais déjà qu'un visage discret, sinon menteur, était de mise indispensable à la cour. L'impassibilité que j'affectai fut probablement cause du singulier caprice dont je devins l'objet au moment où j'y pensais le moins. La musique avait succédé à la conversation; déjà Blangini et mademoiselle Millo avaient chanté d'une manière ravissante le duo d'Armide; alors on pria la princesse de chanter aussi, et, par discrétion, je n'osai joindre mes instances à celles de quelques-uns de ces messieurs, me modelant en cela sur les aides-de-camp du prince.
Le piano était au milieu du salon. Bien que la princesse nous eût tous invités à nous asseoir, j'étais resté debout, le bras gauche appuyé sur la cheminée, de telle sorte que je me trouvais presque en face des exécutans. Cependant la princesse venait de céder aux instances de ces messieurs et de ces dames; elle était debout devant le piano, s'apprêtant à chanter un duetto italien avec Blangini; déjà même la ritournelle était achevée, et la princesse commençait à filer un premier son, quand, s'arrêtant tout à coup, après avoir eu un instant les yeux dirigés de mon côté, elle me dit: «Je ne chanterai pas si vous restez; non!... On m'a dit que vous étiez très-méchant, et je suis sûre que vous vous moqueriez de moi.» J'assurai la princesse du contraire; mais, comme tout en souriant elle répétait que je me moquerais d'elle, je lui dis que je ne me pardonnerais jamais de priver la société du bonheur d'entendre Son Altesse Impériale, et je m'avançai vers la porte, que je refermai doucement sur moi.
Au bout d'une minute d'exil, je rompis mon ban; et voici pourquoi. J'avais réfléchi; ceci, m'étais-je demandé, est-il bien un ordre de princesse? assurément non. Qu'est-ce donc? un caprice de femme; donc il doit être passé, puisqu'il a une minute de date. Si j'ai l'air d'en avoir douté, je passe évidemment pour un sot; et d'ailleurs, si la princesse se fâche, ce qui n'est pas probable, la femme pardonnera. Enhardi par ce beau raisonnement, je rentrai donc tout doucement, et je me remis à la place où j'étais précédemment; ce que la princesse vit très-bien, mais ce qui ne l'empêcha nullement d'achever son duo. Quand il fut fini, je m'approchai de la princesse, à laquelle je demandai très-respectueusement si Son Altesse voulait bien me permettre de l'avoir entendue. «Pardi, me dit-elle en riant, il est bien temps!»
Vers onze heures, on se retira. Gruyer et moi nous regagnâmes notre chambre commune, où, avant de nous endormir, nous fîmes la causette, prenant pour texte la soirée qui venait de s'écouler. Mon brave colonel ne manqua pas de me dire de prendre bien garde à moi; conseil fort sage, mais dont je n'avais pas besoin, car je connaissais le terrain sur lequel j'avais à marcher.
Le lendemain, j'allai de bonne heure chez le prince; il me donna à examiner une nombreuse collection de cartes topographiques, et me dit de lui en donner mon opinion par écrit: c'était le plan des Alpes maritimes, dressé sur une échelle assez vaste, par le général Garnier. Je l'avais connu à Paris, comme un brave soldat et comme un intrépide joueur de bouillotte; mais à son ton et à ses manières un peu sanculotides, je ne me serais jamais douté qu'il fût un ingénieur aussi habile. Il avait fait ses cartes pour être offertes à l'empereur, si on les en jugeait dignes. Comme il était alors à Nice, il devait venir le jour même savoir ce que le prince en pensait, et voilà que ce jugement se trouvait remis à ma décision. Or je déclare avec toute franchise que nul plus que moi n'était incapable de juger le travail du général Garnier; ce qui, toutefois, ne m'arrêta pas une seule minute. Je consignai dans une note que ses plans étaient d'une parfaite exactitude, pensant que si je me trompais, l'auteur du moins rendrait justice à mes connaissances, et en cette occasion le hasard me servit à miracle; car j'ai su depuis que les cartes du général Garnier, qui sont encore, je le crois, au dépôt de la guerre, furent considérées comme les meilleures cartes topographiques des Alpes maritimes que l'on eût encore faites.
Cela réussit quelquefois; mais il ne serait pas bon de s'y fier toujours. Toutefois, sous le gouvernement impérial, tout marchait si vite que l'on aurait pardonné plus facilement une erreur que la moindre hésitation; aussi racontait-on qu'un jour l'empereur, s'étant brusquement approché d'un colonel, lui dit: «Combien d'hommes dans votre régiment?—Douze cent vingt-cinq.—Combien à l'hôpital?—Treize cent dix.—C'est bon.» Le colonel avait répondu si rapidement que l'empereur avait à peine eu le temps de comparer ses réponses.
Les journées que nous passâmes à Nice se ressemblèrent beaucoup. J'allai voir la ville, qui me parut fort peu remarquable par ses édifices. Je la parcourus un jour avec M. de Clermont-Tonnerre; et il n'y a point d'exagération à dire que si, dans les jardins, l'odeur de la fleur d'oranger se fait toujours sentir, l'odeur du fromage nous poursuivit dans presque toutes les rues, mitigée seulement paf l'odeur de l'ail. Il y avait alors à Nice quelques Français exilés de Paris; j'y rencontrai M. Alexandre de la Tour-du-Pin, et M. de Clermont-Tonnerre y alla voir madame d'Escars et sa fille, mademoiselle de Nadaillac, qui avaient obtenu la permission de s'y fixer, après avoir été long-temps détenues à l'île Sainte-Marguerite. Il me donna sur la captivité de ces dames des détails qui me firent vraiment pitié, et dès le jour même je proposai au prince d'écrire à l'empereur en leur faveur. Je vis avec une vive satisfaction, par la manière dont ma proposition fut accueillie, que je n'éprouverais jamais de difficultés pour des demandes de cette nature. Madame d'Escars obtint quelque temps après l'autorisation de revenir dans l'intérieur de la France. Nous écrivîmes aussi à Fouché, qui était encore ministre de la police, pour l'engager à être favorable à la demande qui lui serait probablement renvoyée. J'avais vu ce personnage célèbre la veille de notre départ pour Paris, car j'avais oublié d'aller prendre des passe-ports pour notre voyage, et comme les bureaux étaient fermés le soir, Fouché seul pouvait me les faire expédier sur-le-champ, ce qu'il fit avec la meilleure grâce du monde. Pendant que l'on exécutait l'ordre qu'il avait donné pour nos passe-ports, je remarquai qu'il me regardait fort attentivement, après quoi il me donna, quoique sans me connaître, quelques instructions, me recommandant surtout de lui donner souvent des renseignemens sur l'état des prisonniers en Piémont; et, chose assez singulière, la même recommandation se trouvait au nombre des instructions particulières que l'empereur avait remises au prince. Je me rappelle que l'empereur y insistait principalement sur ce que chacun de nous parlât français, et évitât de se jamais servir de la langue italienne. Je fis à Nice une étude de ces instructions, et j'en eus tout le loisir, car nous n'avions encore à faire que des projets de gouvernement. Il était dit encore dans les instructions de l'empereur que le prince, à dater de son arrivée à Turin, lui écrirait tous les jours.
Le seize au matin, comme nous finissions de déjeuner, on vint dire au colonel Gruyer et à moi que la princesse nous demandait. Nous nous hâtâmes de nous rendre à ses ordres, et nous trouvâmes chez elle le prince et madame de Chambaudouin. La princesse me dit d'une manière fort affable: «Je vous ai entendu dire hier que vous n'aviez jamais été sur la mer; je veux voir si cela vous fera mal au cœur.» Je fus enchanté de cette proposition; car, à part son rang et même sa beauté, Pauline était en vérité une femme extrêmement aimable quand le vent de ses caprices était au beau. Nous descendîmes tous les cinq par le jardin, la princesse ayant pris mon bras, et nous trouvâmes sur le bord de la mer une élégante chaloupe garnie d'une seule voile, et dirigée par quatre rameurs. Nous mîmes une heure environ à gagner en ligne droite la pointe de Monaco, trajet d'une lieue et demie, et voilà, je l'avoue, la plus longue navigation qui puisse me donner des droits à être un jour ministre de la marine. Quant à l'essai que voulait faire la princesse, il me réussit au mieux, car je n'éprouvai pas le plus léger symptôme de ce qu'on appelle le mal de mer. Nous descendîmes à terre, et nous allâmes nous promener dans une magnifique campagne qui appartient aussi à M. Vinaille. Nous nous assîmes sur le gazon, où la princesse, qui avait fait apporter un livre, voulut que je fisse la lecture. À quatre heures, nous reprîmes la route de Nice par la même voie, ne me lassant point d'admirer le magnifique coup d'œil qu'offrent les côtes, vues à une certaine distance, et qui semblent se rapprocher sans que l'on sente le mouvement qui en rapproche, au contraire. Je sus dans cette promenade, vraiment délicieuse, que le jour de notre départ pour Turin était fixé au surlendemain, et que nous nous y rendrions par le col de Tende. Ainsi donc, adieu, Nice.
CHAPITRE III.
Voyage de Nice à Turin par le col de Tende.—Heureuse disposition des voyageurs.—Les arcs de triomphe et les malédictions.—L'hiver dans les montagnes.—La berline de la princesse et la chaise à porteur.—Caprices sur caprices.—Dispute de Pauline avec son mari sur la préséance.—M. de Clermont-Tonnerre et les oreillers de la princesse.—Le froid aux pieds et madame de Chambaudouin.—Mon premier voyage dans les montagnes.—Les Alpes maritimes.—Sospello et les billets de logement.—Mes deux bonnes religieuses.—Siete pur Francese!—Seconde journée.—Sites pittoresques et hardiesse des chemins.—Arrivée à Tende et appétit général.—Scène comique et inattendue.—Histoire d'une fraise de veau et souper retardé.—Causeries nocturnes avec M. de Clermont-Tonnerre.—Anecdotes piquantes.—Souvenirs d'une nuit.—Conversation remarquable de l'empereur avec M. de Clermont-Tonnerre.—Conseils de Napoléon.—Manière de faire un colonel.—La montagne de Tende.—Le porteur de la princesse, une bouteille de vin de Bordeaux et des ricochets.—Approches de notre gouvernement.—La princesse voulant répondre aux autorités.—Nouvelle dispute.—Observation faite à Pauline et influence du nom de l'empereur.—Arrivée à Coni—La ville illuminée.—Discours de l'évêque et réponse du prince.—Influence du clergé en Piémont.—Mot heureux de Voltaire sur les papes.—M. Arborio, préfet de Coni.—Promenade de Coni à Racconiggi.—Maison de plaisance des princes de Carignan.—Parc dessiné par Le Nôtre.—Le lit de Louis XV et l'écho factice.—Commencement de l'étiquette.—Le service d'honneur.—Mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy.—Notre entrée à Turin et le canon de la citadelle.
Il faudrait avoir la plume de Sterne pour raconter dignement toutes les bizarreries, tous les incidens comiques qui signalèrent notre voyage de Nice à Turin par le col de Tende. Nous étions tous jeunes, tous disposés à nous amuser, et pour chacun de nous l'avenir ne se présentait qu'en beau. Qui de nous, en effet, aurait pu supposer alors que cet empire, si grand, si fort, si puissant, ne tarderait pas à s'écrouler? En concevoir la possibilité eût été chose absurde. Cependant je ne tardai pas à m'apercevoir, comme j'aurai l'occasion de le faire remarquer plus tard, qu'il y avait plus d'apparence que de réalité dans l'attachement à la France des peuples annexés à l'empire. Quoi qu'il en soit, nous voilà sur la route du chef-lieu de notre gouvernement général, où nous attendent de brillantes réceptions, des arcs triomphaux, des fêtes à l'extérieur, et au dedans bon nombre de malédictions. Nous mîmes quatre grands jours pour parcourir un espace d'environ cinquante lieues, dont trente dans les montagnes: c'est dire assez que nous voyagions à petites journées, ainsi que l'exigeait la santé de la princesse. Elle me paraissait se bien porter alors; mais elle possédait au suprême degré l'art d'être malade à volonté. Il nous fallut en outre dire momentanément adieu au printemps anticipé dont nous avions joui si délicieusement. À peine, en effet, eûmes-nous fait quelques lieues en nous enfonçant dans les gorges des montagnes, que nous retrouvâmes l'hiver, et un hiver très-rigoureux.
Notre convoi se composait de sept ou huit voitures au moins, sans compter la chaise à porteur de la princesse, où elle montait chaque fois que la raideur des escarpemens nous obligeait à descendre de voiture. Elle était, le reste du temps, dans la berline que nous avions amenée de Paris, et que le sellier Braidy avait faite aussi douce que possible exprès pour ce voyage. Dans la même voiture se trouvait le prince, madame de Chambaudouin, et M. de Clermont-Tonnerre. Dieu sait ce qu'ils eurent à souffrir sur toute la route des caprices de la princesse, car le vent y était à la tempête. Il faut lui rendre cette justice: elle était comme un vrai démon; mais quel joli petit démon! À peine elle était dans sa voiture qu'elle voulait qu'on la portât, et quelques minutes après, il fallait remonter en voiture. L'ennui et l'impatience, à grande peine contenus, que l'on voyait sur la figure du prince, étaient à faire pitié; aussi, tant qu'il le put, fit-il la route à pied. Sa femme le tourmentait sur tous les points possibles: tantôt elle lui disait qu'elle voulait prendre le pas sur lui, arguant du fameux sénatus-consulte que j'ai rapporté précédemment; elle y avait vu que le prince avait le pas immédiatement après les princes français, d'où elle concluait que les princesses françaises se trouvaient dans le même cas, et que, par conséquent, ce serait à elle à répondre aux harangues des autorités. Vainement le prince objectait que c'était lui qui était le gouverneur-général, et qu'elle n'était point, elle, gouvernante générale; elle n'en voulait point démordre, et lui disait alors d'une façon peu aimable qu'il n'était gouverneur-général que parce qu'il était son mari, et qu'il ne serait rien s'il n'eût pas épousé la sœur de l'empereur, ce qui, au fond, ne manquait pas de quelque vérité. Alors le prince l'appelait Paulette, Paulette!... du ton le plus doux possible; mais je t'en souhaite! Paulette avait de la tête, et son état capricieux demeurait en permanence. Quant à M. de Clermont-Tonnerre, lui, il était simplement victime du jeu des oreillers. Or, voici ce que c'était: de bon compte fait, il y avait bien au moins quatre ou cinq oreillers dans la voiture de la princesse. Par momens, ce nombre était à peine suffisant pour envelopper Pauline d'un rempart de plumes; mais parfois aussi la princesse s'en trouvait trop échauffée; alors on les entassait sur les genoux de monsieur le chambellan de service, qui, n'étant pas très-grand, était obligé de se tenir extrêmement droit pour pouvoir respirer au dessus de cette masse de plume. Pour madame de Chambaudouin, c'était autre chose: quand la princesse avait trop grand froid aux pieds, il fallait qu'elle eût de temps à autres des complaisances peu décentes, pour que Pauline trouvât à mettre ses pieds dans un endroit assez chaud.
À cette époque, je n'avais point encore voyagé dans les montagnes; depuis, j'ai parcouru les Alpes proprement dites et les Apennins; mais je puis assurer que, dans aucune des chaînes qui séparent l'Italie du reste de l'Europe ou la dominent dans sa longueur, je n'ai trouvé une nature aussi bizarrement saccadée que dans les Alpes maritimes, depuis Nice jusqu'à Coni. Là j'ai pu admirer ce que peuvent le temps et la main des hommes pour forcer des montagnes ardues à livrer un passage aux voyageurs. J'avais peine à concevoir comment les princes de la maison de Savoie avaient pu parvenir à exécuter des travaux qui sont réellement prodigieux.
Notre itinéraire était tracé d'avance, et nous devions coucher le premier soir à Sospello, bourg enclavé dans une profonde vallée que de hautes montagnes dominent de tous côtés. Quelle que soit mon horreur pour le genre descriptif, je ne puis me dispenser de dire quelques mots de la disposition vraiment unique de ce point des Alpes maritimes. Vers deux heures de l'après-midi, nous nous trouvâmes en vue de Sospello, et nous avions encore près de quatre heures de marche pour y arriver. Figurez-vous un immense cône renversé, ou, si vous aimez mieux un terme plus simple, un vaste entonnoir; supposez un bourg bâti dans sa partie la plus profonde, et vous aurez une idée de Sospello. Arrivés sur un des points dominans du cercle de l'entonnoir, nous en découvrions très-facilement la profondeur; il semblait qu'avec la main on aurait lancé une pierre sur le clocher de l'église; eh bien! c'est de ce point que nous avions encore quatre heures de marche, en suivant les sinuosités des voies pratiquées le long des flancs intérieurs de la montagne; il fallait aller, revenir, aller de nouveau, revenir encore, et quand nous avions fait une lieue de chemin, à peine nous étions-nous approchés de deux cents toises de notre but. Nous y parvînmes enfin un peu avant la chute du jour, et la princesse s'étant enfermée avec ses femmes, nous n'en entendîmes plus parler de la soirée. Nous eûmes seulement à essuyer la visite de toutes les petites autorités du lieu, sans en excepter le séminaire. Rien n'est plus pittoresque que Sospello; le bas-fond sur lequel ce bourg est construit a plus d'étendue que nous n'aurions pu le supposer en le voyant d'en haut. Le torrent qui le traverse n'était à cette époque qu'une jolie petite rivière encaissée par des quais. Sospello était autrefois le quartier-général des Barbets, auxquels il avait fallu faire une guerre d'extermination, et véritablement on dirait que la providence, qui pense à tout, a pensé, en taillant ces montagnes sur un patron si bizarre, à doter les brigands d'une retraite inexpugnable.
Le prince et la princesse furent logés dans la maison du maire, et nous distribués dans le bourg par billets de logement. M. de Montbreton, à sa qualité d'écuyer commandant le voyage, joignait les fonctions de maréchal-des-logis. Pour s'assurer du profond respect que m'inspirerait, l'hospitalité, il m'avait fait la plaisanterie de me colloquer chez deux bonnes vieilles religieuses, ce qui, le lendemain, divertit beaucoup le prince et la princesse. Les bonnes et excellentes femmes! Elles avaient mis tout sens dessus dessous pour m'arranger, dans le modeste asile qu'elles habitaient en commun, une chambre aussi confortable que possible; elles avaient enfin réuni les matelas de leurs lits pour que je fusse mieux couché. M'en étant aperçu, je leur déclarai positivement que je m'en irais à l'instant de chez elles si elles me laissaient plus qu'un matelas, et ne refaisaient pas leurs lits, les assurant que pour tout au monde je ne voudrais pas les incommoder un seul instant. Non, je n'oublierai de ma vie l'expression de surprise qui se manifestait sur leurs figures vénérables pendant que je parlais de la sorte. Quand j'eus fini, la plus jeune des deux, qui avait au moins cinquante ans, me dit en croisant ses deux mains et avec un accent impossible à rendre: Ma, Signor, siete pur Francese!... «Comment, Monsieur, mais vous êtes pourtant un Français!...» Quelle avait donc été la conduite d'indignes Français dans la profondeur de ces montagnes, pour que deux pauvres religieuses fussent si surprises de voir un Français faire ce que tout homme bien élevé ferait à l'égard de toutes les femmes! Elles reprirent leur chambre, m'arrangèrent un lit de sangle dans une autre petite pièce, et le lendemain matin elles épiaient mon réveil pour m'offrir une tasse de café, di café nero, comme disent les Italiens. Au surplus j'avais reçu là une excellente leçon qui me dédommagea par avance des plaisanteries du lendemain.
Le cortége se remit en route d'assez bonne heure sans que la princesse eût pensé à en contrarier le départ par une fantaisie instantanée, et nous nous dirigeâmes vers Tende, où nous devions coucher. Lorsque nous eûmes gravi le versant opposé à celui que nous avions descendu la veille, et redescendu une autre montagne, l'aspect et la nature des lieux changèrent tout-à-fait; nous n'eûmes plus à monter ni à descendre; nous suivîmes une route unie, mais extrêmement sinueuse, frayée sur les bords d'un torrent. Rien de plus pittoresque que cette partie des Alpes maritimes dans lesquelles nous nous trouvions pour ainsi dire encaissés; je me rappelle surtout deux lieues que nous fîmes sur une route taillée dans le roc un peu au dessus du torrent, dont les eaux grondaient au milieu des roches détachées. Les deux côtés de la montagne, extrêmement rapprochés, se resserraient encore à leur ouverture, c'est-à-dire à quatre cents pieds au dessus de nos têtes, de telle sorte que ces immenses murailles naturelles s'avançaient sur la route, à peu près comme la tour penchée de Pise du côté où elle est saillante. Ce chemin avait été creusé sous le duc de Savoie Victor-Amédée.
Enfin nous arrivâmes à Tende, village affreux, composé moins de maisons que de tannières, qui s'élèvent en amphithéâtre sur le plan incliné de la montagne qui fait face à la route. Ces maisons sont tellement les unes au dessus des autres, que pour se faire une idée exacte de Tende, il suffit de regarder une de ces vieilles gravures sur bois où il y a absence totale de perspective, celle, par exemple, où le fameux cheval de Troie se trouve perché sur un fort joli échantillon de rempart; on la trouve, je crois, dans le Virgile in-folio ex codice vaticano.
Quiconque a éprouvé l'influence de l'air des montagnes sur l'estomac humain, concevra quel devait être notre appétit à cinq heures du soir, n'ayant pris de tout le jour qu'un très-léger déjeuner à huit heures du matin; aussi n'y avait-il qu'un cri après le repas tant souhaité. Les ordres étaient donnés, le couvert mis, et déjà nous croyions le moment venu de nous mettre à table, quand un événement imprévu vint répandre parmi nous la consternation. Un mouvement extraordinaire venait de se manifester dans l'espèce d'hôtellerie où était descendue la princesse; on allait, on venait, on se heurtait dans les escaliers; la grosse femme de chambre Émilie courait comme un page; tous les valets étaient sur pieds, les courriers prêts à monter à cheval, la dame d'honneur tout en émoi; les lectrices ne savaient où donner de la tête, enfin les apprêts du souper étaient généralement suspendus. Que se passait-il donc? Nous ne le sûmes pas d'abord, mais enfin nous fûmes officiellement informés que la princesse avait la colique, et son altesse venait de signifier qu'il lui fallait absolument un lavement à la fraise de veau. C'était admirable dans un pays où il n'y a pas de veau! mais les entrailles de la princesse n'admirent aucune espèce de conciliation; la farine de graine de lin fut rejetée avec horreur, et l'huile d'amande douce elle-même ne put obtenir la moindre faveur; c'était une fraise de veau qu'il fallait. Tous les valets se mirent donc en campagne avec des guides du pays; enfin, par une espèce de miracle, au bout de deux heures, un des courriers revint triomphant, portant en selle un jeune veau qui fut immédiatement immolé. La fraise en fut extraite, lavée, bouillie; nous eûmes à notre souper la seule fraise de veau qui probablement ait paru sur une table de Tende depuis la création, et les entrailles de la princesse se trouvèrent émolliées à la satisfaction générale.
Cet incident, comme on peut le croire, jeta beaucoup de gaieté sur notre souper, bien qu'il en ait été retardé jusqu'à huit heures, et je me rappelle que M. de Clermont-Tonnerre et moi ayant été désignés pour occuper la même chambre, nous nous en donnâmes au cœur-joie fort avant dans la nuit. Il était impossible d'être plus aimable que mon camarade de chambre; il savait surtout raconter avec une grâce infinie une foule d'anecdotes dont sa mémoire était remplie. Je pense qu'il n'y aura pas d'indiscrétion à en rapporter ici une qui me vient en souvenance: elle est d'ailleurs caractéristique, et montre parfaitement quelles furent les dispositions de l'empereur en faveur de l'ancienne noblesse.
Il y avait peu de temps que M. de Clermont-Tonnerre avait accepté les fonctions de chambellan de la princesse Borghèse, fonctions qui donnaient le droit d'assister au lever de l'empereur, lorsqu'un jour, après le lever, Napoléon lui adressa la parole, et poursuivit même assez loin la conversation. «Vous avez bien fait, lui dit l'empereur, de vous rattacher à moi. Je vous en sais gré, et j'aurai soin de vous. Mais, voyez-vous, M. de Clermont-Tonnerre, être chambellan de ma sœur, cela ne vous suffit pas; il faut servir... Dam!... Écoutez... je ne puis pas vous rendre les priviléges que vous aviez autrefois... Non, cela ne se peut pas... Mais, enfin, allez voir Clarke, il est ministre de la guerre... Demandez-lui de vous faire capitaine et de vous prendre pour aide-de-camp... Vous lui direz que c'est moi qui vous l'ai conseillé.» Certes, M. de Clermont-Tonnerre n'eut garde de manquer à suivre un aussi bon conseil, et Clarke, comme on peut le croire, s'empressa fort d'y faire droit, d'où il advint que M. Clermont-Tonnerre fit la campagne d'Iéna en qualité de capitaine aide-de-camp du ministre de la guerre. Mais il advint, ma foi, bien autre chose! Après le retour de Tilsitt, l'empereur ayant encore remarqué M. de Clermont-Tonnerre à son lever, l'interpella de la sorte: «Pourquoi n'êtes-vous pas colonel?... Vous avez tort...—Sire.—Oui, je sais bien, les difficultés... C'est difficile, en effet. Pourtant... faites ce que je vais vous dire: On organise dans ce moment-ci des régimens de gardes-côtes. Votre belle-mère a des propriétés en Normandie; allez-y. Montrez du zèle, de l'activité; mettez-vous à la tête d'un de ces régimens; prenez des épaulettes de colonel; à votre retour, vous viendrez me voir avec; je ne dirai rien, et vous verrez que personne n'osera rien dire. Cela passera comme ça, et je suis sûr que Clarke sera très-flatté d'avoir un aide-de-camp colonel[85].» Il serait superflu d'ajouter que ce nouveau conseil donné par l'empereur ne fut pas moins ponctuellement suivi que le premier; l'issue, d'ailleurs, n'en fut pas moins heureuse.
Cependant il ne faut pas que je m'arrête trop long-temps à nos causeries nocturnes, car ce serait à n'en pas finir. Il vaut mieux nous replacer au point où nous en étions, M. de Clermont-Tonnerre et moi, quand nous nous imposâmes un mutuel silence pour profiter du peu d'heures qui nous restaient à dormir. En effet, il fallait être sur pied le lendemain à six heures du matin, notre troisième journée étant de douze heures de marche, dont sept pour monter seulement les soixante-douze grandes marches, liées par des tournans, qui conduisent au sommet de l'immense escalier que présente la montagne de Tende. Jusque là nous n'avions vu de neige que sur quelques roches culminantes; mais, à demi-montée, nous en trouvâmes beaucoup même sur la route, et il faisait un froid des plus rigoureux. La plupart des hommes étaient à pied, et, pour ma part, je ne montai en voiture que quand nous fûmes parvenus sur le plateau qui s'étend au sommet de la montagne de Tende, mais qui a cependant beaucoup moins d'étendue que la plaine élevée du Mont-Cénis. Là, je me le rappelle, le froid et la marche nous donnaient une soif excessive, et nous n'avions aucun moyen de l'étancher, quand j'aperçus un des porteurs de la princesse qui buvait à même une bouteille de vin de Bordeaux. Le gaillard avait été de précaution, et je l'en félicitai en enviant son sort. Il m'assura que s'il n'avait pas bu à même, il m'en offrirait volontiers; à quoi je lui répondis qu'il ne m'inspirait aucun dégoût, et la bouteille passa de ses mains dans les miennes. À peine eus-je humé quelques gorgées, que le prince m'apercevant: «Ne buvez pas tout,» me cria-t-il. Moi, alors, lui rendant le scrupule que m'avait témoigné le porteur de la princesse: «Monseigneur, lui dis-je, si je n'avais pas bu à même, je...—Ah! bah! donnez, donnez donc! je meurs de soif. «Quand le prince eut bu, la bouteille me revint, et je la rendis à son premier propriétaire, fort satisfait de ne pas la revoir tout-à-fait vide.
Quand nous commençâmes à dévaler du côté du Piémont, il fit un temps épouvantable; une espèce de tourmente venait de s'élever: le vent et la neige, qui tombait à flocons serrés, nous coupaient la figure; et les roues de nos voitures s'enfonçaient dans de profondes ornières de neige; enfin nous arrivâmes au premier village de notre gouvernement, où la princesse commença à réaliser ses menaces en voulant répondre au maire du lieu, tandis que le prince lui répondait de son côté; d'où il résulta que le maire n'eut réellement, pour réponse aux magnifiques complimens qu'il avait débités, qu'une dispute de préséance entre le mari et la femme. Je ris de ceci, aujourd'hui que je ris de tout: mais je n'en riais point alors; j'étais au contraire profondément affligé de l'espèce de déconsidération que de pareilles discussions pouvaient faire retomber sur le prince, et je me permis, quand nous arrivâmes à Coni, tout aussitôt que nous fûmes descendus de voiture, de m'approcher de la princesse et de lui en faire respectueusement l'observation, ajoutant que si l'empereur en était informé, Sa Majesté serait fort mécontente. C'était le grand moyen, car le nom de l'empereur seul y pouvait quelque chose; encore ce moyen n'était-il pas toujours efficace. Il réussit pourtant cette fois, et il fut arrêté que ce serait le prince qui répondrait au discours de félicitations que devait prononcer l'évêque de Coni au nom de toutes les autorités du département de la Stura.
Cependant nous étions tous descendus à la préfecture, après avoir traversé une partie de la ville de Coni, toute resplendissante d'illuminations. La princesse passa avec ses femmes dans l'appartement qui lui était destiné. Je me rendis dans la chambre du prince, où nous prîmes préalablement connaissance du discours de l'évêque. Il nous parut fort convenable, et nous arrangeâmes en toute hâte une réponse dans laquelle le prince se félicitait d'entendre la voix d'un vénérable ecclésiastique lui donner la première assurance du dévouement des Piémontais à l'empereur; qu'un pareil choix le flattait personnellement, puisqu'il devait toute son illustration à sa parenté avec un des princes de l'église. Ce rapprochement fit un bon effet dans un pays où l'influence du clergé était très-grande, et où un grand nombre de personnes étaient adonnées à la dévotion. En somme, sous l'Empire même, la partie la plus délicate dans l'action du gouvernement, était celle où elle se trouvait en contact avec le clergé, surtout dans les départemens au delà des Alpes; d'ailleurs, c'est un principe généralement reconnu, que les politesses, même exagérées, n'ont jamais d'inconvéniens, et ne compromettent jamais quand elles s'adressent aux femmes et aux évêques. Voltaire, dont les plaisanteries sont quelquefois si pleines de raison, a touché du doigt la chose quand il a dit, en parlant des papes, qu'il fallait continuer à leur baiser les pieds, mais leur lier les mains. Si j'étais roi, je ne donnerais pas d'autres instructions à mon ambassadeur à Rome; mais voilà sur ce point assez de bavardage.
La préfecture de Coni, depuis que nous y étions descendus en si grand nombre, présentait un état de désordre qui ressemblait presque à de l'anarchie. On ne savait auquel entendre, soit pour le service des tables, soit pour les logemens. Nous fûmes encore presque tous disséminés dans la ville, et j'échus en partage à un bon Piémontais, dont j'ai oublié le nom, mais dont la maison était plus noire et plus enfumée qu'une vieille prison. Au surplus, je ne vins me coucher que fort tard, étant resté plusieurs heures avec le préfet, pour m'informer de l'état et des besoins de son département. C'était un fort brave homme, menant bien sa barque sans bruit, et comptant peu de réfractaires parmi les conscrits de son département, ce qui était un des points essentiels il se nommait M. Arborio. Il mourut malheureusement quelques mois après, et ce fut une perte réelle pour son département qu'il menait aussi doucement que les ordres d'en haut pouvaient le permettre.
Le lendemain, conformément à notre itinéraire, nous n'avions que douze lieues à faire, et ce fut plutôt une promenade qu'une fraction de voyage. En peu d'heures, nous eûmes franchi la distance de Coni à Racconiggi, où nous devions passer la journée, afin d'y concerter notre entrée solennelle qui devait avoir lieu à Turin le lendemain. Les routes étaient magnifiques, comme elles le sont toutes en Piémont, où elles ressemblent réellement à des allées de jardin; aussi ne sont-elles point larges comme nos routes délabrées de l'intérieur de la France, dont on devrait vendre la moitié pour faire réparer l'autre. Les campagnes que nous traversâmes étaient riches de culture et de végétation, et je remarquai, dès lors, le système d'irrigation que j'ai tant admiré depuis, et qui répandait dans toutes les terres la vie et la fécondité.
Racconiggi, palais de campagne des princes de Carignan, est une des belles habitations de prince qui existent. Le Nôtre en a dessiné le parc réservé, qui n'a pas moins de deux cents arpens d'étendue. La végétation y est admirable, les eaux superbes et convenablement éloignées du palais. Les bâtimens sont vastes et parfaitement en harmonie avec les jardins. Là, se trouvait, dans une chambre, le lit qui avait servi au mariage de Louis XV; dans une autre, l'architecte avait ménagé un écho factice que nos lectrices, ou demoiselles d'annonce, firent bavarder à qui mieux mieux. Les autorités de Turin accoururent présenter leurs hommages au prince et à la princesse. Les officiers de leurs maisons, les dames piémontaises de la princesse s'y rendirent également: mais ce serait trop nous hâter que de faire, dès à présent, connaissance avec tout ce monde-là. Ce fut à Racconiggi que la sainte étiquette réclama pour la première fois ses droits imprescriptibles, et le service d'honneur, dont je n'avais pas l'honneur de faire partie, fut seul admis à la table du prince et de la princesse, où il y eut grand gala; et comme ma table n'était point encore officiellement organisée, je dînai avec deux jeunes personnes dont l'une était fort jolie, et l'autre fort agréable, mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy, dont j'ai déjà parlé, mais que je ne commençai réellement à connaître que ce jour-là. J'aimais mieux ce petit comité, qui n'était pas sans charmes, mais qui aurait pu aussi ne pas être sans inconvénient. Enfin, tout se passa pour le mieux; et le lendemain, vingt-deux d'avril, jour de ma naissance, ce qui est pour moi une circonstance assez singulière, nous fîmes, en grande pompe, notre entrée à Turin, escortés par une garde d'honneur, et salués par le bruit du canon de la citadelle.
CHAPITRE IV.
Conseil bon à suivre.—Les faiseurs de plans.—Souvenir du ministère des relations extérieures.—Simplicité d'organisation.—Le colonel Clément, M. d'Auzer, M. Dauchy et le général Porson.—Les deux secrétaires.—M. Charles de La Ville et sa famille.—Les chefs d'état-major de Rapp et de Davoust.—Difficultés de notre position.—Circulaire aux préfets dans l'intérêt des administrés.—Le baron Giulio.—Lutte engagée et allégations de droits.—Correspondance singulière.—Le préfet sur les grands chemins.—Décision indispensable.—Conciliation amiable.—Visite au général Menou.—Horreur du général pour payer ses créanciers.—Le danseur de soixante-dix ans.—Madame de Menou victime de l'expédition d'Égypte.—Seule distraction de madame de Menou.—Le général Menou et le tyran domestique.—Le théâtre Carignan et la troupe de mademoiselle Raucourt.—Ma première soirée au spectacle et mœurs nouvelles.—Incertitudes à l'occasion d'une clef.—M. et madame d'Angennes.—Les théâtres éclairés.—La cour décente et mot du prince Borghèse.—Mon lit et le frère assassiné par son frère.—Promenades avec M. de Clermont-Tonnerre.—La consola et les ex-voto.—Rencontres d'anciennes connaissances.—M. de Salmatoris et M. de Seyssel.—Bon usage piémontais.—Le comte Peiretti et M. de Luzerne.—Le théâtre de l'Opéra orgueil des habitans de Turin.—M. Négro, maire de Turin.—Grand bal donné par la ville au prince et à la princesse.—Bonne idée et heureux effet d'un petit moyen.—Fête magnifique, et Pauline la reine du bal.—Honneurs rendus au fauteuil de l'empereur.—Conseil suivi par Pauline, et enthousiasme à propos d'une Montferrine.
Quand on arrive dans un pays où l'on aura à exercer une part quelconque d'autorité dans le gouvernement ou dans l'administration, la première chose à faire est de chercher parmi les habitans un homme intègre, sans fonctions, sans ambition et appartenant à la classe aisée. Quand vous l'avez un peu tâté, donnez-lui votre confiance; mais, sur toutes choses, ne la donnez qu'à lui: ne l'éparpillez pas sur ces innombrables donneurs d'avis, sur ces faiseurs de projets, qui se jettent à votre tête. À peine étions-nous à Turin, que les plans nous pleuvaient de tout côté, comme des projectiles sur une citadelle assiégée. Si l'on en avait cru la plupart de ces messieurs, l'administration du gouvernement des départemens au delà des Alpes, aurait ressemblé à un ministère de Paris, ayant ses divisions, ses bureaux, ses chefs, ses sous-chefs et son armée d'employés. J'avais remarqué, dans ma première jeunesse, que le personnel du ministère des relations extérieures, qui n'était pas autrement mal régi par M. de Talleyrand, se bornait à quarante-cinq employés, y compris le ministre et ses secrétaires. Je jugeai, d'après cela, que notre machine gubernative serait d'autant meilleure qu'elle serait plus simple; par cette raison toute naturelle, que, moins il y a de roues à une voiture, et plus elle roule facilement. Dès lors, point de divisions, point de bureaux. Les affaires de la maison du prince, ou, si l'on veut ennoblir les choses, l'administration de notre liste civile, ressortissait d'un intendant général, le colonel Clément; M. d'Auzers, ancien chevalier de Malte et émigré, était intendant général de la police; le général Porson, chef d'état major du prince; et le conseiller d'état Dauchy, intendant général des finances. Ces messieurs, comme on dit vulgairement, étaient chargés du gros de la besogne, de la partie matérielle qui se rattachait à leurs attributions respectives. Quant aux matières plus délicates, elles furent réservées, soit pour le secrétaire des commandements, soit pour le cabinet particulier. Mais les attributions de ces deux secrétariats ne furent point tellement définies, que les deux titulaires n'aient souvent confondu leurs fonctions; ce qui était sans inconvénient, car ils ne tardèrent pas à se lier de la plus étroite intimité. Charles de La Ville, secrétaire des commandemens, était un homme excellent, plein d'esprit et de connaissances variées. Il était Piémontais, mais n'avait rien de cette sournoiserie que l'on peut reprocher à un certain nombre de ses compatriotes. Son père, ancien préfet de Turin, s'était dès l'origine prononcé en faveur de la cause française, pour la réunion du Piémont à la France; aussi avait-il été nommé sénateur et chambellan de Madame Mère. Le seul reproche que peut-être on aurait pu adresser au comte de La Ville aurait été la trop longue prolongation d'habitudes qui devraient être plus spécialement l'apanage de la jeunesse. Il avait deux autres fils, César et Alexandre, alors colonels tous les deux dans l'armée française, dont l'un fut chef d'état-major de Rapp à Dantzig, et l'autre chef d'état-major de Davoust à Hambourg. C'est dire assez que c'étaient des officiers distingués. Au surplus, les trois frères de La Ville étaient presque Français; ils l'étaient du moins par leur éducation, ayant été tous les trois élevés au collége de Sorrèze.
On a pu voir facilement, par ce qui précède, comment se trouva organisé le gouvernement général des départemens au delà des Alpes. Mais qu'est-ce qu'un gouvernement dont le chef n'a point de places à donner? Le prince se trouvait soumis par le fait à l'action de chacun des ministres dans la sphère de leurs attributions. Quand le ministre de l'intérieur, par exemple, avait obtenu de l'empereur la nomination de tel ou tel préfet, de tel ou tel sous-préfet; si, nous qui étions sur les lieux, nous le jugions, soit incapable, soit digne d'avancement, il fallait que le prince s'adressât au ministre de l'intérieur, et si celui-ci ne faisait pas droit aux observations du prince, que devenait la considération dont devait être entourée la personne du prince gouverneur-général, qui ne pouvait pas, d'ailleurs, descendre jusqu'à invoquer l'influence souvent toute-puissante des bureaux? À la vérité, il partait chaque jour du cabinet du prince une lettre à l'empereur; mais ce n'était pas avec un homme comme Napoléon que l'on eût été bien venu de faire servir cette note quotidienne à des intérêts privés, qui cependant n'en étaient pas moins sacrés. Toutefois, nous eûmes quelquefois recours à ce moyen, et presque toujours avec succès; ce qui tenait peut-être à ce que nous n'en usions qu'avec réserve, et avec une parfaite connaissance de cause.
Dès les premiers temps de notre arrivée, nous pensâmes que, dans l'intérêt des services publics, il fallait tâcher de donner une direction commune à l'action des préfets et à la nôtre; nous envoyâmes à cet effet une circulaire aux préfets des neuf départemens dont se composait le gouvernement. Nous les engagions à nous communiquer l'objet de leur correspondance, pour que, la nôtre coïncidant avec la leur, les affaires pussent obtenir une décision plus prompte. Certes, une pareille invitation était bien évidemment dans l'intérêt général: aussi fut-elle comprise de la sorte par huit de nos neuf préfets, qui s'empressèrent de l'accueillir et nous en adressèrent même des remerciemens. Quant au neuvième, le baron Giulio, préfet de Verceil, il prit la chose tout de travers. C'était un ancien médecin, patriote plus que chaud dans les troubles du Piémont, bon administrateur, mais jaloux de toute autorité qui portait ombrage à la sienne. Il ne vit, lui, dans notre invitation qu'un besoin indiscret de nous immiscer dans les affaires de sa préfecture, que sais-je? un simple acte de curiosité. Il voulut donc se renfermer dans son droit, et l'alla puiser dans ce même sénatus-consulte en vertu duquel Pauline voulait avoir le pas sur son mari. Il faut dire, d'abord, que la circulaire contre laquelle il se gendarmait avait été écrite, par ordre du prince, mais non signée par lui. Ce fut donc au signataire de la lettre que le baron Giulio répondit qu'après avoir bien examiné le sénatus-consulte en question, il n'y voyait aucune disposition qui le contraignît à communiquer sa correspondance au prince gouverneur-général; que, par conséquent, il croyait devoir s'abstenir de le faire, jusqu'à ce qu'il eût consulté le ministre de l'intérieur. Le cas était délicat parce que, au fait, le préfet avait rigoureusement raison. Comment faire pour ne froisser aucun droit et pourtant ne pas céder? Nous fûmes servis au mieux par la découverte que nous fîmes, dans les instructions particulières de l'empereur au prince, d'un article ainsi conçu: «Le prince gouverneur-général a le droit, quand il le jugera convenable, de mander à son lever les chefs d'administration de son gouvernement.» Nous voilà donc sauvés. Le préfet, en réponse à sa lettre en reçut une conçue à peu près en ces termes:
«Monsieur le préfet, j'ai reçu avec surprise la lettre que vous avez jugé à propos de répondre à celle que je vous ai adressée par ordre du prince gouverneur-général. Cependant vous êtes dans votre droit. Non, Son Altesse impériale n'a pas le droit d'exiger la communication de votre correspondance avec les ministres; aussi n'exigeait-elle pas; elle vous engageait seulement à la lui communiquer dans l'intérêt de vos administrés. Vous ne l'avez pas voulu; chacun se trouve donc, par votre faute, replacé dans son droit. Aux termes de tel article des instructions de l'empereur, Son Altesse impériale a le droit de vous mander à son lever quand elle le jugera convenable, et elle en use. J'ai donc l'honneur de vous faire savoir, Monsieur le préfet, que le prince juge convenable de vous mander à son lever tous les matins jusqu'à nouvel ordre. Le chef-lieu de votre préfecture n'est qu'à quinze lieues de Turin, ainsi, en partant à cinq heures du matin, vous pourrez arriver ici de manière à vous trouver au lever de Son Altesse impériale, qui a lieu à dix heures précises.»
Qui fut penaud, au reçu de cette lettre? Ce fut notre récalcitrant préfet. Dès le lendemain, le voilà sur la route avant le jour, et à neuf heures et demie il était auprès du signataire de la lettre, se récriant, comme on peut le croire, sur un ordre qui lui faisait passer la moitié de son temps sur les chemins. «Les appointemens de ma préfecture, disait-il, n'y suffiront pas pendant deux mois.» À cela on lui répondait: «Que pouvons-nous y faire? vous arguez d'un droit, nous arguons d'un autre droit. C'est votre faute.—Ma faute! ma faute! Cela ne peut-il pas s'arranger? Parbleu, je ne demande pas mieux que de vous communiquer mes correspondances.—Nous ne demandons pas autre chose, et, s'il faut vous l'avouer, notre surprise a été grande de voir un administrateur aussi éclairé que vous l'êtes ne pas comprendre tout de suite que nous n'avons agi comme nous l'avons fait que pour le plus grand bien de votre département. Nous pourrons, par ce moyen, appuyer les justes réclamations que vous aurez à faire dans l'intérêt de vos administrés.»
M. Giulio se rendit tout d'abord à ces raisons; puis il ajouta avec un peu de frayeur: «Mais, dites-moi, monsieur, le prince est peut-être furieux contre moi; je crains qu'il ne me fasse des reproches.—Le prince!... Il ne sait pas un mot de tout ceci, et il est inutile qu'il en sache rien. Croyez-vous que nous aurions été si légèrement vous nuire dans son esprit? Non, monsieur; nous étions trop sûr de la manière dont finirait ce léger malentendu tout aussitôt que nous aurions eu la moindre explication avec vous. Voyez le prince, si vous voulez; il vous recevra bien, comme il reçoit tous les fidèles et dévoués serviteurs de l'empereur.» Alors qui fut content? ce fut le préfet.
Mais voilà assez long-temps que je tiens le lecteur enfermé dans le cabinet de Turin; il est, je pense, à propos d'en sortir. La ville, d'ailleurs, est fort agréable à voir, et nous pouvons faire des rencontres qui ne le seront pas moins. Cependant je crois que la convenance exige que nous commencions par faire une visite au général Menou, puisque nous sommes venus le supplanter dans son gouvernement, en réduisant ses fonctions à celles de commandant de la vingt-septième division militaire. Le général Menou était, comme l'on dit, un vrai panier-percé, mais en même temps un homme parfaitement aimable. Plus l'empereur lui donnait d'argent, plus il faisait de dettes, et jamais homme n'a poussé plus loin l'horreur de payer ses créanciers.
C'était pour lui une espèce de religion à laquelle il était bien plus dévot qu'il ne l'avait été à la religion catholique et même au culte de Mahomet. Comme j'avais connu à Paris beaucoup de personnes de sa connaissance, je me trouvai tout d'abord en point de contact avec lui. C'était un vrai philosophe, se moquant des grandeurs, des dignités, des rangs, et sachant parfaitement jouir des avantages réels qui y étaient attachés. Il était fort gros, d'une taille médiocre, mais d'une force prodigieuse; car, étant alors âgé de soixante-dix ans, il ne quittait guère la place dans les bals du prince qui avaient lieu tous les lundis. On sait qu'il avait épousé une Égyptienne; d'abord il l'avait tenue long-temps presque renfermée, ou, si elle sortait, ce n'était que la tête couverte d'un voile épais qui ne permettait pas de distinguer ses traits. La pauvre femme! c'est bien elle sans doute qui a été la plus malheureuse victime de notre expédition d'Égypte, car le général Menou était un des premiers entre ces maris qui dépensent au dehors toute leur amabilité, et rapportent chez eux, à cet égard, une économie qui ressemble beaucoup à de l'avarice. Cependant depuis notre arrivée, madame de Menou avait un peu de liberté, et celle de se découvrir la figure n'était pas la plus agréable pour les autres, car elle était d'une extrême laideur; mais, en vérité, elle était si malheureuse qu'elle faisait pitié, et chaque fois que nous lui faisions une visite, nous pouvions regarder cela comme une bonne action. Elle n'avait reçu aucune espèce d'instruction, ne savait ni lire, ni écrire, ni travailler à aucun ouvrage de femme; long-temps sa seule distraction fut de jouer sur un piano, l'air: Ah! vous dirai-je maman, le seul qu'elle eût pu parvenir à apprendre. De notre temps, elle allait au spectacle, et je puis citer, comme étant de la plus scrupuleuse vérité, un fait qui donnera idée des douceurs de son ménage. Un jour, j'allai la voir dans sa loge, au théâtre Carignan, où les comédiens français, sous la direction de mademoiselle Raucourt, donnaient une représentation du Tyran domestique. Madame de Menou, dans je ne sais plus quelle situation de la pièce, se met à fondre en larmes; je lui demande avec empressement ce quelle a. «Monsieur, me répondit-elle, c'est comme le général, quand il est de bonne humeur.» Quand il est de bonne humeur!... Jugez, si vous connaissez l'œuvre de M. Alexandre Duval, de ce que cela devait être quand le général était de mauvaise humeur. Madame de Menou ne devait, au reste, le plus de liberté dont elle jouissait, qu'à l'ntervention du prince; mais elle ne paraissait jamais chez le général quand il donnait des fêtes et de grands dînés.
Puisque j'ai cité le théâtre Carignan, je veux parler du singulier usage dont je fus frappé le jour où j'y allai pour la première fois. Ce fut, je crois, le lendemain de notre arrivée. J'arrive à la porte du théâtre, et je demande un billet de première. On me prend vingt sous, et l'on me met en place dans la main, une espèce de contremarque. Un individu qui se trouvait là soulève un rideau de vieille tapisserie, et me voilà dans une salle de médiocre grandeur, éclairée seulement par deux lumignons placés de l'un et de l'autre côté de l'avant-scène. Je ressors bien vite pour expliquer au bureau que je veux un billet de premières loges, et non un billet de parterre, me faisant comprendre d'autant plus difficilement que je n'entendais encore rien au baragouin piémontais. Cependant, moyennant une nouvelle rétribution d'une pièce piémontaise, de trois livres douze sous, on me donne une clef. J'avoue qu'à la vue de cette clef je crus m'être mal expliqué, trouvant cependant que c'était un peu cher pour la jouissance momentanée du lieu que je la supposais destinée à ouvrir. Mon embarras était extrême quand quelqu'un m'indiqua l'escalier par lequel je devais monter. Je monte; point d'ouvreuses, et par conséquent nouvel embarras. À force d'aller et de venir dans les corridors obscurs, je vis arriver un monsieur et une dame, auxquels je demandai, en ma qualité d'étranger, la permission de leur expliquer l'objet de ma perplexité. C'était précisément le marquis et la marquise d'Angennes, fort aimables tous les deux, et que je revis beaucoup dans la suite. L'un et l'autre parlaient très-bien le français, et ils m'expliquèrent que la clef que j'avais était celle d'une loge dont j'avais la jouissance pour la soirée, que j'en connaîtrais la situation par un numéro gravé à droite de la clef si la loge était à droite, et à gauche si la loge était du côté gauche, et que la contremarque, prise séparément, attestait un simple droit d'entrer dans la salle. Ainsi informé, j'entrai dans ma loge, où j'écoutai nonchalamment une partie du spectacle; après quoi je retournai au palais, fort peu satisfait de ma déconvenance: car, s'il faut parler vrai, j'avais été au spectacle dans l'espoir d'y avoir des voisins et surtout des voisines. Rien n'était triste comme cette salle, éclairée seulement par la rampe, mais en peu de temps nous changeâmes tout cela, et les théâtres de Turin eurent des lustres, à l'instar des salles de Paris. Puisque je suis sur ce chapitre, j'ajouterai que cette innovation ne fut pas du goût de tout le monde et surtout des maris, parce que les femmes se trouvèrent obligées à de plus grands frais de toilette; ce à quoi elles se résignèrent avec beaucoup de complaisance.
Avant nous, en effet, le théâtre à Turin n'était, pour ainsi dire, pas l'objet d'une dépense; l'obscurité des salles permettait aux femmes d'y venir à peu près comme elles seraient restées chez elles; elles y recevaient des visites; et d'ailleurs, le prix d'une loge pour une saison était très-peu élevé. Plusieurs personnes en faisaient même l'objet d'une innocente spéculation, en louant leur clef les jours où elles n'allaient point au théâtre. Sans cela, même, des étrangers, passant par Turin, n'auraient pas pu très-souvent se procurer une loge. Les jeunes gens, eux, étaient fort ennemis de l'introduction des lumières, pour des motifs que je laisse deviner; mais nous avions en notre faveur les lois de la décence, et il est bon que l'on sache, à n'en pas douter, que notre cour était très-décente. «Comment pourrait-il en être autrement, remarquait très-judicieusement le prince, quand le chef donne l'exemple?» Or ceci, je vous prie de le croire, est dit très-sérieusement.
Les deux ou trois premiers jours que nous passâmes à Turin, furent consacrés à notre organisation intérieure; nous nous installâmes dans nos appartemens, qui étaient fort convenables. Pour moi, je couchai dans un lit qui avait été précédemment le théâtre d'un événement tragique; un frère y était mort assassiné par son frère. Il se nommait, je crois, Capello. Cela ne me fit faire aucun mauvais rêve; toutefois je ne pus dormir à cause du bruit que faisaient, au moindre mouvement de ma part, les feuilles de blé de Turquie, dont on avait rempli une paillasse, conformément à l'usage du Piémont. Dès le lendemain, feus soin de m'en faire débarrasser. Les heures de loisir, qui étaient assez nombreuses, surtout au commencement, ne me parurent nullement longues. Un de nos grands plaisirs, à M. de Clermont-Tonnerre et à moi, était d'aller visiter les églises, et nous rendîmes notre première visite à l'église dédiée à Notre-Dame de Consolation. Elle est en grande vénération à Turin, aussi l'appelle-t-on tout simplement la Consola, parce qu'il faut un nom court à tout ce qui est populaire. Nous fûmes frappés de la quantité énorme d'ex-voto dont tous les murs intérieurs étaient tapissés, tant dans l'église supérieure que dans l'église souterraine; il y en avait jusque sur les murs des galeries qui conduisent à l'ancien cloître. On y voyait, sans aucun doute, plus de bras et de jambes qu'il n'en manque à notre hôtel des Invalides; ici ce sont des bateaux prêts à chavirer sur une rivière, là des cavaliers emportés par des chevaux fougueux, mais ce qui surtout y domine, ce sont les femmes en couches. Telle partie de l'église passerait facilement pour avoir été peinte d'après nature, à l'hospice de la Maternité. C'est, à parler franchement, un musée éminemment grotesque, tant ces petites peintures sont bizarrement faites; mais, par bonheur, les yeux de la foi n'ont pas besoin de se connaître en peinture. Je me rappelle que ce premier examen nous divertit beaucoup, et je renouvelai plusieurs fois mes visites à la Consola, dont la collection est infiniment plus riche et plus variée que celle de Martinet.
Au bout de quelques jours, je commençai à voir du monde, n'étant pas d'ailleurs très-pressé de me mettre en avant, tant je pensais qu'il y avait à gagner à étudier le terrain; mais je rencontrai plusieurs personnes que j'avais connues à Paris, et notamment à notre fameuse loge écossaise de Sainte-Caroline, que j'ai déjà citée une fois. Tels furent le bon homme Salmatoris, ancien préfet du palais sous le Consulat, et alors intendant des domaines de la couronne en Piémont, et M. de Seyssel, introducteur des ambassadeurs, qui venait passer le temps de ses congés à Turin. Ces messieurs parlèrent obligeamment de moi à quelques personnes, et, en peu de temps, je reçus un assez bon nombre de visites que, bien entendu, il fallut rendre, ce qui m'amène tout naturellement à parler d'un usage piémontais que je trouve excellent.
Quand vous arrivez à Turin, il est fort inutile que vous alliez faire des visites; on ne vous recevrait pas; si l'on veut vous voir, vous êtes prévenu. Par ce moyen on est sûr d'un bon accueil, et on ne peut s'exposer à en recevoir un mauvais. Je me trouvai donc introduit dans la maison du vénérable M. de Balbe, directeur de l'Université de Turin, homme d'un grand savoir, d'un rare mérite et d'une extrême modestie qui avait épousé une française, veuve de M. de Séguin: si je ne me trompe, madame de Séguin avait joué un certain rôle à Paris, lors du dernier ministère de M. de Maurepas; dans tous les cas, c'était une femme extrêmement aimable; le temps, quoiqu'elle fût déjà assez âgée, avait laissé sur son visage des souvenirs de beauté, et ses manières étaient on ne peut plus distinguées. Je vis aussi le comte Peiretti, notre premier président de la cour impériale, et sa jolie femme; le marquis et la marquise Dubourg, dont la maison passait avec raison pour être la première de Turin, mais où il était extrêmement difficile aux Français d'être admis; enfin M. de Luzerne, gouverneur du palais de Stupinis, me présenta chez la comtesse de Salmours, où se réunissait la société la plus distinguée de Turin, et dont, très-certainement, j'aurai à reparler encore.
Cependant la ville de Turin, fière avec raison de la beauté de sa grande salle de spectacle, voulant nous la faire voir dans toute sa splendeur, se disposait à y donner un grand bal paré au prince et à la princesse. Le jour en étant fixé, ce fut un mouvement général pour se procurer des billets et pour se livrer aux importans travaux de la toilette. Nous, nous n'avions pas besoin de solliciter pour nous, mais chacun était assailli de demandes, et le baron Négro, maire de Turin, et en cette qualité grand distributeur des invitations, ne savait à qui entendre. Le matin du jour où devait avoir lieu le bal, j'étais allé faire tout seul une promenade à cheval dans les environs de Turin; tout en chevauchant il me vint pour le soir une idée que je trouvai bonne, et je résolus d'en faire part à la princesse, dont l'esprit bonaparte me parut surtout susceptible de l'apprécier. En rentrant au palais, je me rendis donc à l'appartement de la princesse, où je me présentai du côté des petites entrées. Elle occupait dans le palais Chablais, que nous habitions, l'appartement le plus rapproché de la place Impériale, tandis que l'appartement du prince se trouvait à l'opposite. Mademoiselle Millo, sa lectrice, alla lui dire que je demandais à lui parler, et je fus reçu immédiatement dans la galerie même où plus tard se trouva placée mystérieusement la statue de Canova. L'accueil de la princesse fut extrêmement gracieux, et je lui parlai à peu près en ces termes: «Madame, l'influence des riens est souvent très-grande, et Votre Altesse ne peut l'ignorer. Quoique nous soyons ici depuis huit jours seulement, j'ai déjà pu observer combien les Piémontais sont engoués de tout ce qui leur reste de national. Ce soir, c'est naturellement Votre Altesse qui ouvrira le bal. Faites-le commencer par une Montferrine. C'est un enfantillage peut-être, mais j'ai la certitude que tout le monde vous en saura gré. Pour que cela produise plus d'effet, ajoutai-je, il faudrait faire donner l'ordre à Canavassi[86] de faire entendre la ritournelle d'une contredanse française, et alors vous lui ferez imposer silence en disant que vous voulez une Montferrine.» Ainsi parlé-je, et j'eus la satisfaction de voir que Pauline goûta fort mon avis. Tout cela, dira-t-on, est bien frivole: eh! bon dieu! pas plus qu'autre chose; remontez donc aux causes premières des plus grands événemens, et vous m'en direz des nouvelles.
Quoi qu'il en soit, tout se passa le soir comme je l'avais prévu. À neuf heures précises, nous nous rendîmes tous à pied à la salle de l'Opéra, par les galeries intérieures du Palais-Impérial et la longue galerie qui communique au théâtre. Nous entrâmes par une grande porte pratiquée au milieu de la salle, sur l'emplacement qu'occupait ordinairement la grande loge d'apparat, et je dois dire que nous fûmes tous saisis d'un mouvement d'admiration involontaire en voyant cette salle magnifique éclairée par des milliers de bougies, et remplie de femmes brillantes de jeunesse et de parure, parmi lesquelles il y en avait d'extrêmement jolies. Mais le prix de la beauté appartenait sans conteste à la princesse, qui était, si on peut ainsi s'exprimer, ruisselante de diamans. Les banquettes pour les dames formaient un immense carré long, autour duquel les hommes circulaient. Au fond de la salle était le fauteuil de l'empereur, et comme s'il eût été présent, toutes les personnes attachées à son service se tenaient debout derrière son fauteuil. De chaque côté on avait placé seulement une chaise, l'une à droite pour le prince, l'autre à gauche pour la princesse, qui toléra, sans murmurer, cette infraction à ses prétentions. Derrière leur chaise les personnes de ce que l'on appelait leur maison d'honneur étaient debout, comme les officiers civils de l'empereur derrière son fauteuil, et ce genre de service parut bien nouveau à mes bons aides-de-camp. Gruyer et Henrion auraient mieux aimé être chargés d'une mission à travers la mitraille; mais enfin ils se considérèrent comme des soldats en faction, et ne bougèrent pas du poste.
Quand le prince et la princesse eurent fait le tour de l'assemblée en singeant le mieux possible les habitudes de l'empereur en pareille circonstance, ils allèrent prendre place, et je me tins coi pour observer l'effet que produirait notre comédie concertée le matin. Canavassi et ses acolytes commencèrent une ritournelle de contredanse française, et la princesse joua son rôle à ravir. À peine elle eut fait entendre ces mots: Une Montferrine! ce fut un cri général. Les vive l'empereur! vive le prince! vive la princesse! formèrent un tintamarre à ne pas s'entendre, et c'est ce que l'on appelle de l'enthousiasme. Pauvre peuple, que tu es bête!
CHAPITRE V.
M. Alfieri de Sostegno.—Beauté et gravité d'un maître des cérémonies.—La femme morte d'ennui.—Trève de plaisanteries et caractère honorable de M. Alfieri.—Correspondances entre Turin et Cagliari.—Belle conduite de M. de Saint-Marsan envers Napoléon.—Singulier exemple de la mémoire de l'empereur.—Mes souvenirs et les proverbes de Sancho.—Mademoiselle Raucourt à Turin.—Usage de la langue française, remontant dans quelques localités au temps de Louis XIV.—Notre statistique dramatique à Turin.—Soirée à la cour.—Mademoiselle Raucourt, Jocaste et un Œdipe improvisé.—Représentations de mademoiselle Raucourt au théâtre Carignan.—Monrose et Perrier.—Le bâton de maréchal des comédiens.—Théorie morale de mademoiselle Raucourt, sur le principal et l'accessoire.—Récompenses données par l'empereur au général Menou.—M. de Menou remplacé par César Berthier, et les deux dissipateurs.—Folies de César Berthier et mécontentement de son frère.—Huissiers battus et intervention indispensable.—Charmante famille de César Berthier.—Esprit de mademoiselle Raucourt et leçon de convenance donnée à César Berthier.—Lettre du prince de Neufchâtel au prince Borghèse.—Mort de M. Visconti et désespoir du maréchal.—Plaintes confidentielles contre l'empereur.—Vive tendresse du prince pour sa mère.—Incroyable influence de la température sur son humeur.—Soixante mille francs d'aumônes par an.—Le prince malade d'ennui.—Arrivée à Turin du prince Aldobrandini.—Singulière ambition du dentiste de la cour et les dents des deux frères.—Le Pô et l'Eridan.—Un mot sur Turin.—Mugissemens d'un taureau d'airain et croyance des bonnes femmes.—La manie des alignemens.—La part de Turin dans les projets d'embellissemens de l'empereur.—Le nouveau pont de Turin.—Murmures contre la destruction d'une église.—Entêtement d'une madone, suivi de complaisance.—Cause sérieuse de la chute de l'empire et défi porté aux savans.—Apparition de Lucien à Turin sans qu'il voie sa sœur.—Palais de plaisance des rois de Sardaigne.—La Vennerie, Montcallier et Stupinis.—La cour à Stupinis.—Courte description.—Histoire de ma chambre.—L'empereur, la belle dame et l'aide-de-camp.—Bon voisinage du colonel Gruyer.—La chasse aux yeux d'un pape.—Tour d'écolier et utilité du blanc d'Espagne.—Bonne qualité du prince Aldobrandini, lettre de l'empereur et départ.—Présentation en habit de soldat et les épaulettes de colonel.—Le roi Joseph, à Stupinis.—Le Piémont pris en grippe par Pauline.—Caprices plus violens que jamais.—Départ de Pauline pour les eaux d'Aix et la cour sans femmes.
Ce que l'esprit humain a inventé de plus grand, ce que le génie des siècles a engendré de plus sublime, ce qui atteste le plus la dignité de l'homme, l'étiquette, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'était pas moins scrupuleusement observée à la petite cour de Turin qu'à la cour des Tuileries. La direction de cette sauve-garde des empires était confiée à M. Alfieri de Sostegno. Qu'il était beau dans l'exercice de ses fonctions de maître des cérémonies! Il me semble le voir encore! Le voilà, revêtu d'un habit bleu de ciel tout chamarré de broderies d'argent. Le voyez-vous, le corps légèrement appuyé sur la hanche gauche, le pied droit en avant, et de sa main droite se faisant une espèce de garde-vue? Savez-vous ce que fait notre maître des cérémonies dans cette attitude? Il lorgne, car il faut que vous sachiez qu'il lorgne toujours, même à table, et surtout au dessert, pour arrêter dans sa pensée quels sont les bonbons qu'il mettra dans sa poche. Son fidèle lorgnon, attaché en sens contraire à une bague, ne le quitte jamais, et c'est à l'aide de cet instrument que M. Alfieri surveille les grandes évolutions de l'étiquette. M. Alfieri a des cheveux noirs et un peu crépus. Or ceci, sachez-le bien, est une des conquêtes du prince Borghèse, car M. Alfieri a été poudré à blanc. Qu'il me soit même permis de dire ici par anticipation que ce fut pendant que Napoléon prenait Vienne pour la seconde fois, que son beau-frère, à la suite d'habiles négociations, amena M. Alfieri à quitter la poudre, et, qui plus est, à danser le grand-père.
Or, maintenant, voici bien autre chose. C'était un bruit généralement répandu dans la haute société médisante de Turin, que la femme de M. Alfieri était morte d'ennui; on allait même jusqu'à dire que son mari n'avait pas été étranger à ce crime involontaire. Madame Alfieri, m'a-t-on dit, était une femme fort agréable, douée des plus aimables qualités et d'une vertu que la calomnie elle-même n'aurait osé attaquer. Elle avait succombé, assurait-on, à la suite de nombreuses conversations, dont la dernière l'avait emportée, mais cela sans qu'il s'y fût joint aucun accident étranger: pas le plus léger symptôme de maladie, pas le plus petit accès de fièvre. D'abord, ennemi, comme doit l'être tout bon chrétien, de tout ce qui peut ressembler à de la médisance, je pris un pareil bruit pour un jeu de langues féminines; cependant, ayant eu souvent l'honneur de causer avec M. Alfieri, j'ai dû demeurer convaincu que cela était, sinon vrai, au moins très-possible.
Eh! mon Dieu! n'est pas amusant qui veut; et j'ai connu tels personnages qui, pour se donner la réputation d'hommes d'esprit, n'avaient trouvé d'autre moyen que de se renfermer dans un silence absolu. Tel était à Paris, dans ma jeunesse, M. Raymond Delaistre. Au surplus, M. Alfieri était un homme essentiellement honnête et d'une rigide vertu. Opposé d'abord à la cause française par attachement, par fidélité aux anciens rois de Sardaigne, il avait même subi un assez long exil en France, et, je crois, quelque temps de détention à Dijon; mais le trésor des grâces impériales était alors inépuisable pour ceux qui n'avaient été que les ennemis de la république française. Nous savions bien que la plupart des nobles piémontais n'avaient accepté de fonctions dans le gouvernement et de places à la cour qu'après avoir pris l'assentiment du roi de Sardaigne; nous savions bien qu'il existait encore quelques correspondances entre Turin et Cagliari; il y a plus, nous savions bien ce que contenaient ces correspondances, mais le gouvernement impérial était si fort qu'il n'y avait pas lieu à autre chose qu'à fermer les yeux quand il ne s'agissait que de vains regrets et de vœux qui nous semblaient insensés. À cette occasion je regarde comme un devoir de rendre justice à M. d'Auzers, car il n'était nullement du parti de la persécution.
Parmi les Piémontais il y en eut un dont la conduite envers l'empereur fut remarquablement noble et exemplaire. Je parle ici de M. de Saint-Marsan, frère de la marquise Dubourg. M. de Saint-Marsan et M. de Balbe étaient réellement les deux hommes les plus distingués du Piémont. Lors de la réunion des états du roi de Sardaigne à la France, Bonaparte, l'homme peut-être qui se soit jamais le mieux connu en hommes, ayant su apprécier les rares qualités de M. de Saint-Marsan, le fit venir et lui proposa de s'attacher à lui. À cela, M. de Saint-Marsan ne dissimula pas au premier consul l'attachement sincère qu'il conservait à ses anciens princes, qu'il nourrissait encore des espérances pour eux; et sa conclusion fut qu'il verrait plus tard, mais qu'il n'était pas encore temps. Loin de se plaindre de cette loyale franchise de la part d'un homme de conscience et de mérite, le premier consul n'en conçut que plus d'estime pour M. de Saint-Marsan. Ses dernières paroles même, et je puis certifier ce fait, restèrent si bien gravées dans la tête de Napoléon, que lorsqu'en mil huit cent cinq l'empereur s'arrêta à Turin, avant de se faire couronner roi d'Italie, ayant distingué M. de Saint-Marsan parmi les nombreuses personnes qui s'étaient rendues au Palais, il alla droit à lui, et lui dit: «Eh bien! monsieur de Saint-Marsan, est-il temps?—Oui, Sire.» Dès lors l'empereur compta dans ses conseils un homme capable et fidèle de plus: M. de Saint-Marsan fut fait conseiller d'état et quelques années plus tard nommé à l'ambassade de Berlin, où il servit la France avec toute la loyauté que l'on peut attendre d'un homme qui ne s'est pas montré trop empressé de servir.
J'enfile ces souvenirs, comme ils se présentent à ma mémoire, à la bonne franquette, absolument comme Sancho enfilait ses proverbes. Sans cela, s'il m'était donné de m'astreindre à quelque régularité, j'aurais déjà dû parler de mademoiselle Raucourt à Turin, des premières réceptions chez la princesse, de l'arrivée du prince Aldobrandini, de la position de Turin, de sa délicieuse colline et surtout de notre premier séjour à Stupinis. C'est ce que je vais essayer de faire, sans répondre toutefois qu'il ne me viendra pas quelque autre idée à la traverse.
Mademoiselle Raucourt avait obtenu un privilége pour l'exploitation d'un théâtre français dans le royaume d'Italie et dans les départemens au delà des Alpes. Ses comédiens étaient divisés en deux troupes, dont l'une demeurait à poste fixe à Milan. L'autre passait environ six mois à Turin, depuis la fin du carême jusqu'à la saison d'automne. Le reste de l'année elle devenait presque nomade, et allait donner des représentations tantôt à Gênes, tantôt à Alexandrie, et quelquefois à Casal, l'une des villes du Piémont où la langue française était le plus usitée, et c'était un reste traditionnel de la possession de Casal par la France, sous le règne de Louis XIV. J'ajouterai, en passant, que je remarquai la même chose à Pignerol et dans les vallées de la Tour et de Luzerne. Au mois de septembre, la troupe de mademoiselle Raucourt qui se tenait au théâtre Carignan, où l'on a vu mon début, cédait cette salle à une troupe d'Opéra Buffa, dont la clôture avait lieu le premier jour de l'Avent; pendant l'Avent point de spectacle, et le commencement du carnaval était signalé par l'ouverture du grand Opéra, dont la dernière représentation avait lieu le mardi gras. Clôture générale des théâtres pendant le carême, et jamais de représentation le vendredi. Joignez à cela deux autres petits théâtres, où venaient des comédiens italiens et des Buffi Caricali: le théâtre d'Angennes, faisant partie de la maison du marquis d'Angennes; et le théâtre Sutera, dans la rue du Pô: vous aurez alors une idée complète de notre statistique dramatique.
Ayant donc appris l'arrivée à Turin du prince et de la princesse, mademoiselle Raucourt, qui se trouvait alors à Milan, s'empressa de venir présenter ses hommages à Leurs Altesses; et elle donna plusieurs représentions au théâtre Carignan. Je la vis d'abord à la cour, à une soirée chez la princesse, où elle déclama plusieurs passages de nos poëtes tragiques, entre autres le songe d'Athalie, avec une réelle supériorité. La princesse, dans cette même soirée, voulut entendre Jocaste dans la grande scène de la double confidence; mais il manquait un Œdipe, et Pauline me métamorphosa en roi de Thèbes. Je dirai à cette occasion que je ne m'en tirai pas mal et même bien; car il faut absolument que l'outre qui renferme notre amour-propre crève par quelque endroit; et j'ai beau faire pour être modeste, je ne puis me dissimuler que j'ai de la prétention à bien dire des vers, et surtout des vers de tragédie. Au théâtre, nous eûmes Médée, Clytemnestre, Mérope, où un gros monsieur Chaperon vociféra le rôle de Polyphonte. En général, notre troupe tragique était médiocre, surtout en l'absence de mademoiselle Raucourt; mais notre troupe comique comptait de jeunes sujets qui annonçaient un vrai talent. Je puis citer parmi ceux-ci Monrose et Perrier, qui ont actuellement obtenu le bâton de maréchal des comédiens, c'est-à-dire la dignité de sociétaire à la Comédie française.
Mademoiselle Raucourt n'était point seulement une grande actrice; elle joignait à beaucoup d'esprit des manières très-distinguées, et se tenait parfaitement dans le monde. Sa morale était fort douce pour ses compagnes, cependant elle trouvait qu'il y avait un peu trop de luxe dans leur commerce de galanterie. «Je ne demande point, lui ai-je entendu dire, je ne demande point que ces dames soient des vestales; cela est trop difficile; mais je voudrais que l'on ne fît pas le principal de ce qui ne devrait être qu'un agrément, et tout au plus un accessoire.» Au surplus, mademoiselle Raucourt avait un tact exquis, et je pus en juger un jour où elle donna à César Berthier une leçon de convenance, et cela de la manière la plus délicate.
Le général Menou avait été nommé comte de l'empire, ce dont il ne se souciait guère, et grand-aigle de la Légion-d'Honneur, pour le dédommager de la perte de son gouvernement. L'empereur avait décidé en outre que, quelles que fussent ses fonctions, M. de Menou jouirait, sa vie durant, d'un traitement de trois cent mille francs; mais il ne voulut jamais lui permettre de revenir en France. Ayant résolu de former un gouvernement général des pays Toscans, l'empereur le nomma président de la junte d'organisation. Cette petite explication était nécessaire pour que César Berthier ne nous tombât pas des nues. Après le départ de M. de Menou, il fut appelé à Turin pour le remplacer dans le commandement de la vingt-septième division militaire; et je puis dire que, sous le rapport de la dissipation, il était impossible de trouver dans toute l'armée un homme plus digne de succéder au général Menou. César Berthier venait de Corfou, où il s'était signalé, comme précédemment à Naples, par les plus incroyables extravagances. Comme son frère le maréchal n'avait pas d'enfans, et que lui il avait un petit garçon de cinq à six ans, qui au reste était très-gentil, il lui avait donné une maison telle que devait être celle de l'héritier présomptif de la principauté de Neufchâtel. Par malheur, les carrossiers et les maquignons du futur monseigneur n'ayant pas été payés, César Berthier avait eu la douleur de voir ces impertinens créanciers saisir chevaux et voitures au moment où il sortait de Naples. Son frère avait souvent payé ses dettes, mais il ne voulait plus les payer à l'avenir, et il l'avait fait appeler à Turin, dans l'espoir que, se voyant écrasé par le luxe de la maison vraiment royale du prince Borghèse, il mettrait un frein à sa folle manie de briller. Mais le pli était pris, et il était bien difficile de le redresser: aussi César Berthier passa-t-il quelquefois son temps entre des huissiers le matin et des fêtes le soir. Or les huissiers n'étaient nullement de son goût, et je me rappelle que nous fûmes obligés d'intervenir dans une petite affaire où il avait traité ces noirs plumitifs comme il n'est permis de le faire que dans les comédies. Le prince avait payé douze mille francs, par égard pour le prince de Neufchâtel qu'il aimait beaucoup, et ainsi tout s'était arrangé. Au surplus, si César Berthier ne jouissait d'aucune considération personnelle, sa charmante famille était digne du plus grand intérêt. Madame Berthier était une femme presque aussi bonne que malheureuse, et outre leur fils ils avaient trois filles dont deux étaient déjà de grandes personnes. L'une des deux était extrêmement jolie, et toutes deux charmantes de manières. Un jour donc, me trouvant à dîner chez César Berthier, celui-ci tenait des propos tellement lestes, malgré la présence de ses filles, que nous en étions réellement à la gêne; mademoiselle Raucourt surtout, qui se trouvait placée entre lui et moi, et à laquelle il s'adressait. Elle affectait de ne pas répondre, et le général insistait d'autant plus: enfin de guerre lasse, mademoiselle Raucourt se retourne de son côté, et lui dit d'un ton demi-solennel, en lui montrant ses filles: «Général, quel âge ont ces demoiselles?...» César Berthier comprit, et immédiatement nous nous hâtâmes de donner un autre tour à la conversation, pour que cela eût l'air de passer inaperçu. Il faut convenir que c'était une chose assez curieuse que de voir une actrice rappeler à un père de famille le respect qu'il doit à l'innocence de ses enfans.
Cependant, vers cette époque, César Berthier venait de recevoir un assez rude échec dans ses rêves de future principauté pour son fils. Le prince de Neufchâtel venait d'épouser une princesse de Bavière, et gare aux héritiers directs. Le pauvre maréchal! Je me rappellerai toujours quelle lettre douloureuse il écrivit au prince Borghèse à la mort de M. Visconti, qui eut lieu six semaines environ après son mariage. «Mon cher prince, lui disait-il, vous savez combien de fois l'empereur m'a pressé d'engager madame Visconti à faire divorce avec son mari et de l'épouser. Mais le divorce a toujours répugné à mes principes d'éducation. J'attendais tout du temps. Aujourd'hui madame Visconti est libre, et je pourrais être le plus heureux des hommes. Mais l'empereur m'a forcé à un mariage qui m'empêche d'épouser la seule femme que je puisse jamais aimer. Ah! mon cher prince! tout ce que l'empereur a fait pour moi, tout ce qu'il pourra faire encore, ne sera jamais capable de compenser le malheur éternel auquel il m'a condamné.» Toute la lettre de Berthier était sur ce ton, et bien que je cite de mémoire, je puis répondre de la parfaite exactitude du fragment que l'on vient de lire. Il est bien sûr que Berthier rappelait au prince que l'empereur lui avait souvent conseillé le divorce de madame Visconti, et le prince me dit qu'effectivement Berthier le lui avait dit plusieurs fois. Berthier parlait aussi de son frère, de tous les désagrémens que lui causait sa conduite et de la ferme résolution où il était de ne plus rien faire pour lui.
Dès le jour de notre arrivée à Turin, le prince avait écrit à Rome, à sa mère et à son frère. Je ferai remarquer ici, comme une chose parfaitement honorable pour le prince, que la vénération qu'il avait pour sa mère était un véritable culte. Elle était née princesse Salviati. Son fils avait pour elle une tendresse que rien ne peut égaler, et quand il la perdit, il fut dans une profonde affliction qui dura beaucoup plus long-temps que ne semblait le comporter la frivolité de son caractère; elle lui écrivait des lettres adorables, et chaque fois qu'il en arrivait une au prince, le moment aurait été bien choisi pour les solliciteurs qui auraient eu quelque chose à lui demander, car cela le mettait toujours dans des dispositions bienveillantes. Au surplus, je n'ai jamais connu un homme dont le caractère fût soumis, à l'égal de celui du prince Borghèse, à l'influence de la température: le ciel était-il pur, l'air rare, le soleil brillant? il était gai, allègre, bien dispos, très-obligeant; mais le temps était-il couvert, brumeux? le vent soufflait-il de l'ouest? il devenait morose, et il n'y avait rien de bon à en espérer. Quelquefois il convenait lui-même de cette fâcheuse influence, et me disait qu'elle était tellement puissante, tellement active sur lui, qu'il lui était impossible d'en triompher. Il importait donc beaucoup avec lui de consulter le baromètre. Le prince était essentiellement bon, mais égoïste et avare, si ce n'est envers les pauvres, pour lesquels il avait fixé dans son budget de dépenses une somme annuelle de soixante mille francs, sans que la gazette de Turin s'extasiât tous les matins sur l'inépuisable bonté du meilleur des princes. Cette propension à la charité était en même temps un hommage à sa mère, dont la bienfaisance était proverbiale à Rome. Mais, par une de ces contradictions si communes chez les hommes et surtout chez les princes, tout en faisant donner aux pauvres, il avait la plus invincible répugnance à donner quoi que ce fût lui-même.
Le prince était atteint de la plus fatale de toutes les maladies, de l'ennui. Il s'ennuyait, parce qu'il avait un insurmontable dégoût pour toute occupation sérieuse; quand il n'était pas à cheval, en voiture, à table, au bal ou au spectacle, il fallait qu'il fût couché; jamais je ne lui ai vu prendre un livre, et de tous les journaux que nous recevions, le seul qu'il lût habituellement était le journal des modes. Il aurait aimé à avoir une société particulière, à vivre bourgeoisement, mais sa position ne le lui permettrait pas. Combien de fois ne regretta-t-il pas cette première société qu'il avait eue à Paris chez le concierge de l'hôtel d'Oigny! Et combien de fois aussi, lorsque je lui disais ce que je comptais faire le soir, ne me dit-il pas: «Ah! vous êtes heureux, vous; vous allez chez madame Dubourg; vous allez rire, vous amuser... Et moi!... Allons, il faut que je fasse mon métier de prince: je vais m'ennuyer.»
Son frère, ayant su son arrivée à Turin, quitta Rome et s'empressa de venir le rejoindre. Ce fut pour le prince un moment de vive satisfaction, car les deux frères étaient parfaitement unis et s'aimaient beaucoup tous les deux. Le prince Aldobrandini n'était pas très-riche, et le prince Borghèse l'était immensément; mais celui-ci avait soin que son frère tînt un état convenable à sa position. Le prince Aldobrandini était fort bon, très-gai, sans aucune espèce de morgue, très-simple dans ses manières, enfin ce que l'on appelle dans le monde un excellent garçon. Quant à son éducation, elle avait été malheureusement pareille à celle de son frère aîné. Sa présence donna du mouvement à la cour, et fut cause d'une anecdote qui me parut trop plaisante pour que je ne la rapporte pas ici. Le dentiste de la cour, dont j'ai oublié le nom, vint un matin chez moi pour voir si j'avais besoin de ses services, et je lui dis que je n'en avais nul besoin, ce qui était heureusement vrai. Comme il ne s'en allait pas, je vis qu'il avait quelque démangeaison de causer avec moi, et comme j'étais de loisir, je lui adressai sur Turin quelques-unes de ces questions oiseuses qui équivalent à un interrogatoire en règle sur la pluie et le beau temps. Après quelques propos échangés: «Monsieur, me dit-il, le prince Aldobrandini est un prince bien aimable.—Sans aucun doute. Est-ce que vous l'avez-vu?—J'ai eu cet honneur; je sors de chez lui... Ah! quel dommage que ce ne soit pas lui qui soit le gouverneur général!...—Comment?... que dites-vous là?... Est-ce que le prince Camille...?—Ah! Monsieur, je ne dis pas... Le prince Camille est aussi, sans doute, un prince bien aimable... Mais...—Comment, mais?—Tenez, je vais vous dire. Son altesse impériale a des dents magnifiques; elle ne me fait jamais appeler; mes fonctions sont nulles; bref, je ne suis rien. Au lieu que si c'était le prince Aldobrandini!... D'après l'état de ses dents, que je viens d'examiner, j'ai lieu de penser qu'on me manderait souvent; je serais quelque chose. Il est bien permis de songer un peu à soi.» Je fus, je l'avoue, fort égayé de la noble ambition de notre arracheur de dents.
Turin passe avec raison pour une des plus jolies villes de l'Europe, et en est probablement la plus régulière. Mais, la main sur la conscience, il faut convenir que cette régularité même a quelque chose de monotone et par conséquent de triste. C'est une ville d'une forme à peu près ovale, située à l'extrémité de la plaine qui descend de Rivoli, par une pente douce, jusqu'aux bords du Pô. Du Pô!... Au seul nom de ce fleuve, je ne saurais contenir ma mauvaise humeur contre les modernes qui ont baptisé d'une manière si ignoble ce superbe Eridan que Virgile avait couronné roi des fleuves. Tous les dictionnaires de géographie vous diront d'ailleurs, avec cette douce fierté que donne l'érudition, que Turin se nommait Augusta Taurinorum, du nom d'Auguste, et à cause des magnifiques taureaux qui, dès l'antiquité, creusaient les sillons de ses campagnes. La ville de Turin en avait conservé un taureau pour armoiries, et quand les Français y arrivèrent, un taureau d'airain s'élevait sur le sommet d'une haute tour située dans la grande rue de Suze. Malheureusement la tour s'avançait un peu sur la rue; elle devint donc victime de la rage des alignemens, et le taureau antique fut confiné dans quelque cave souterraine de la mairie. Or ne plaisantez point sur ce taureau; tout d'airain qu'il était, il mugissait presque aussi bien qu'un de ses pareils en chair et en os. Comme le prince Borghèse, il avait une profonde antipathie pour le vent; quand le vent soufflait avec violence, il mugissait de toutes ses forces. Alors les bonnes femmes de Turin se signaient, et disaient que le taureau était en colère contre la tempête. Bien est-il vrai que des philosophes ont prétendu que ce mugissement, s'il a existé, provenait du son produit par le vent lui-même qui s'engouffrait avec violence dans le taureau qui était creux, et le faisait ainsi retentir. J'en demande bien pardon aux philosophes, mais ici je suis tout-à-fait du parti des bonnes femmes: le taureau était en colère.
Nous ne fûmes point coupables de la suppression du taureau; ce crime se rapporte, je crois, au gouvernement du général Jourdan; mais nous en commîmes un qui fit bien autrement crier les bonnes femmes. Turin avait sa part dans les immenses projets de l'empereur pour l'embellissement des principales villes de l'empire. Déjà les anciennes fortifications de la ville n'existaient plus; aux remparts avaient succédé des boulevards plantés en promenades et qui commençaient dans l'été à dessiner autour de Turin un cercle de verdure; mais il restait encore à former une esplanade unie et régulière sur le terrain qui sépare la ville de la rive gauche du Pô; un abord plus vaste était en effet indispensable au devant du pont magnifique que l'on allait substituer au vieux pont tout démantelé qui conduisait à la colline, à la Vigne-de-la-Reine et à l'embouquement de la route de Montcallier et d'Alexandrie. Quelques vieilles maisons étaient encore debout sur cet emplacement; mais de là ne venaient pas les difficultés: il y avait une église, et dans cette église une madone en grande vénération, une madone qui passait pour avoir plus de caractère que madone de pierre ou de marbre en ait jamais eu. On commençait à murmurer dans le peuple sur l'impiété des Français, qui ne respectaient point le temple de la sainte femme; et les églises ne désemplissaient pas, sans doute pour attirer sur nous les bénédictions d'en haut. Enfin le peuple se rassura quand la croyance se fut répandue que la madone était parfaitement décidée à ne point descendre de sa niche, et qu'elle écraserait le premier téméraire qui oserait porter sur elle une main sacrilége. Cependant la madone changea d'avis; par une belle nuit elle se laissa enlever sans former la moindre opposition, et les bonnes femmes demeurèrent dûment convaincues que cela nous porterait malheur. Eh bien! que diriez-vous si, à moi, aujourd'hui, il me plaisait d'assurer que l'enlèvement de la madone de la porte du Pô a été la cause évidente de la chute de l'empire, bien qu'elle n'ait eu lieu que six ans après? Messieurs les membres de l'Académie des Sciences, comment feriez-vous pour me prouver le contraire? Diriez-vous que je n'ai pas le sens commun?... C'est possible, mais ce n'est pas une preuve.
Il y avait au plus une quinzaine de jours que nous étions à Turin quand le prince fut informé que Lucien avait quitté Rome et se dirigeait sur le Piémont pour voir sa sœur. La princesse comprit facilement qu'une pareille entrevue serait de nature à déplaire beaucoup à l'empereur, et comme le courrier porteur de cette nouvelle ne précédait Lucien que de peu de temps, on se détermina à aller s'établir à Stupinis, où il était déjà arrêté que la cour irait passer quelque temps, mais seulement un peu plus tard. Lucien vint en effet; mais sur les observations qui lui furent faites par la personne chargée de le recevoir, il rebroussa chemin après avoir dîné au palais, et sa courte apparition fut tenue si secrète que très-peu de personnes en eurent connaissance.
J'avais déjà dirigé quelques-unes de mes promenades du côté de Stupinis, qui est à Turin ce que Saint-Cloud est à Paris. C'est un élégant pavillon qui s'élève en dôme surmonté d'un cerf de bronze doré. Cet attribut annonçait que Stupinis n'était qu'un rendez-vous de chasse; en effet les rois de Sardaigne étaient dans l'habitude d'y ouvrir ponctuellement les chasses chaque année et d'y célébrer la saint Hubert; mais ils ne l'habitaient pas. Leurs palais de plaisance étaient la Vennerie et Montcallier. La Vennerie, à une lieue et demie à peu près de Turin, était un palais immense, à en juger par ses débris. Effectivement la Vennerie avait été abattue et son parc dévasté en partie, lors de la révolution du Piémont. Il restait cependant quelques fragmens de bâtimens, par exemple un petit appartement au rez-de-chaussée, boisé en vieux laque de Chine; les écuries étaient intactes, et elles devraient servir de modèle aux architectes chargés de faire de pareilles constructions de luxe. Il y en a une entre autres destinée à contenir cent chevaux. C'est un bâtiment long et voûté, sans étage supérieur; les chevaux sont rangés des deux côtés, et la voie du milieu est assez spacieuse pour qu'une voiture y passe commodément; en outre, on y a ménagé un courant d'eau qui coule sans cesse. Quant au palais de Montcallier, il est situé à l'extrémité de la colline, à une grande lieue de Turin, sur la route d'Alexandrie. On en avait fait un hôpital militaire. De ce point, la vue est admirable et s'étend sur l'immense plaine du Piémont sillonnée par le Pô, les deux Doires et quelques torrens. Parmi ces torrens, il en est un, le Sangon, qu'il faut traverser pour aller à Stupinis. Pendant l'été ce n'est rien; il n'y a alors qu'un suintement d'eau, tout juste ce qu'il en faut pour tenir des grenouilles en joie; mais à la fonte des neiges, ou après un violent orage, c'est tout autre chose; les communications entre Turin et Stupinis deviennent impossibles.
Le palais de Stupinis est assez régulièrement bâti. Le dôme dont j'ai parlé est d'une grande élégance. Au rez-de-chaussée de ce dôme sont douze grandes cheminées, où les chasseurs se séchaient quand ils avaient été surpris par la pluie; et dans l'intervalle des cheminées douze grandes portes, dont six sont vitrées, et donnent, trois sur le perron de la cour, trois sur le perron du jardin; les autres conduisent à autant d'appartemens et à un escalier par lequel on monte au milieu du dôme, à une galerie pratiquée à l'endroit où la coupole commence à s'arrondir: et de cette galerie on communique avec les appartemens du premier étage. Il y a en outre, à gauche en arrivant, un assez long bâtiment dont l'extrémité forme angle droit avec la façade du palais. Le premier étage de ce bâtiment est traversé par un corridor, aux deux côtés duquel règne une suite de fort jolis appartemens; c'est là que nous fûmes logés, et j'eus en partage l'appartement même qui avait été témoin d'une scène nocturne fort singulière, mais que je rapporterai très-succinctement parce que je suppose qu'on la connaît déjà.
Dans la chambre donc que j'occupais avait été logée une des dames de Joséphine quand l'empereur habita le palais de Stupinis à l'époque du couronnement d'Italie. L'empereur avait une clef qui ouvrait toutes les portes. Il entre une nuit dans la chambre de la dame en question, muni d'une lanterne sourde, s'asseoit devant la cheminée, et se met en devoir d'allumer les bougies. Hélas! la belle dame n'était pas seule. Pourquoi? Je n'en sais rien; c'est peut-être parce qu'elle avait peur des souris, dont il y avait beaucoup à Stupinis. Quoiqu'il en soit, un aide-de-camp de l'empereur se trouvait par hasard dans le lit de la dame quand Napoléon entra. L'aide-de-camp, au premier bruit de la clef dans la serrure, pensant bien que l'empereur seul pouvait venir à cette heure, s'était laissé glisser dans la ruelle, entraînant avec lui tout ce qui pouvait témoigner de sa présence. Cependant l'empereur s'était approché de la belle, qui feignait de dormir; que voit-il?... Horreseo referens!... Il voit... précisément ce vêtement que Louvet a si heureusement surnommé, à l'usage des oreilles de bonne compagnie, le vêtement nécessaire; car qui est-ce qui oserait dire une culotte? Ce n'est pas moi, assurément. Je me figure l'empereur les yeux fixés sur la fatale pièce de conviction. À cette vue, il dit d'un ton sévère, mais calme: «Il y a un homme ici! Qui que vous soyez, je vous ordonne de vous montrer.» Il n'y avait pas à tortiller; il fallut obéir, et l'empereur, reconnaissant son aide-de-camp, lui dit seulement: «Habillez-vous! L'aide-de-camp s'habilla et sortit. Je ne sais malheureusement pas ce qui se passa ensuite entre l'empereur et la belle dame; mais, selon toute probabilité, elle dut commencer par essayer de faire croire à l'empereur qu'il se trompait: je sais seulement que le lendemain, à l'heure du lever, l'aide-de-camp était dans ses petits souliers; que, cependant, il y parut, parce qu'il ne pouvait faire autrement. Il en fut quitte pour la peur, car jamais l'empereur ne lui dit un mot qui pût lui faire croire qu'il se souvenait de la scène nocturne de ma chambre de Stupinis.
L'appartement qu'occupait mon bon colonel Gruyer était contigu au mien, et nous nous entendions si facilement à travers la cloison qui nous séparait, que cela explique comment l'aventure que je viens de raconter n'a pas été perdue pour la postérité. Une voisine fut indiscrète, et il est peu probable que l'empereur, l'aide-de-camp ou même la dame en aient jamais parlé à personne. Nos appartemens étaient composés de deux chambres et ornés d'un grand nombre de portraits de papes. Gruyer un jour eut la singulière fantaisie de leur tirer aux yeux avec un pistolet, et, comme il y était très-adroit, à l'aide de deux balles il aveugla effectivement l'effigie d'une sainteté; j'essayai d'en faire autant, mais, comme j'étais moins habile, je n'atteignis pas l'œil auquel je visais; de sorte que, grâce à ma maladresse, je n'ai réellement à me reprocher que le nez d'un page. Nous fîmes cette belle équipée un jour qu'il n'y avait personne au palais. Un autre jour nous voulûmes nous éclaircir d'un doute, et pour cela nous eûmes recours à un tour pardonnable au plus à des écoliers. Nous soupçonnions depuis quelques jours que, lorsque tout le monde était endormi, un de nos voisins sortait de sa chambre pour aller... je ne vous dirai pas où, et avait grand soin de rentrer avant le jour. Pour nous en assurer, nous imaginâmes de broyer un pain de blanc d'Espagne, et de répandre cette poussière devant la porte de notre voisin après que nous le sûmes rentré chez lui. Le lendemain, à la pointe du jour, nous vîmes dans le corridor des empreintes de pieds marquées en blanc, précisément dans la direction que nous soupçonnions, et nous fîmes tout disparaître avant que personne fût levé dans le palais.
Le prince Aldobrandini, qui ne faisait pas le prince du tout, allait ordinairement passer la soirée à Turin; et comme le prince et la princesse se retiraient de bonne heure, chacun dans leur appartement, nous nous réunissions le soir chez madame de Cavour, dame d'honneur de la princesse. Là se trouvaient réunies toutes les personnes du service, les lectrices, les aides-de-camp et moi. Le temps se passait en conversation et à raconter des histoires jusqu'au retour du prince Aldobrandini; alors on prenait du thé, des glaces, et l'on jasait encore jusqu'à minuit ou une heure du matin.
Cependant, nous venions de recevoir des dépêches de Bayonne, dans lesquelles se trouvait une lettre de l'empereur qui disait au prince de lui envoyer son frère. Son départ fut immédiatement fixé au lendemain, et alors fut entamée la question de savoir dans quel costume le prince Aldobrandini se présenterait à l'empereur. Cela paraissait regarder spécialement le chambellan directeur de la garde-robe; cependant le prince m'en parla, je ne sais par quel hasard. Je lui dis que selon moi ce qu'il y avait de mieux à faire pour son frère, c'était de se présenter en habit de simple soldat; que c'était un moyen de témoigner à l'empereur l'intention de le servir, sans faire aucune demande de grade, et que c'était une chose que Sa Majesté ne pouvait manquer d'apprécier. Ce conseil transmis au prince Aldobrandini par son frère fut adopté, et ce fut alors, ainsi que je crois l'avoir dit tout au commencement de ces souvenirs, que le prince Aldobrandini fut nommé colonel du quatrième régiment de cuirassiers.
Après le départ du prince Aldobrandini, le prince eut la visite de son beau-frère Joseph, qui venait d'être promu au trône de Naples. Son arrivée mit tout en mouvement; car un prince qui reçoit un roi, c'est presque comme un chef de bureau qui a l'honneur de donner à dîner à son chef de division. J'eus l'occasion de causer quelques momens avec Joseph, qui me parut fort simple, et ne faisant pas du tout le roi. Il ne resta qu'un jour à Stupinis, où l'on compta sur sa présence pour tempérer les caprices de la princesse qui étaient alors dans leur lune rousse. Depuis quelque temps elle avait pris le Piémont en grippe, et ne voulait plus absolument y rester. Mais les ordres de l'empereur ne lui permettaient pas de revenir en France, et sur cela même elle n'entendait plus raison. Dans ses charmantes fureurs, elle disait qu'elle était citoyenne française, qu'elle ne voulait plus être princesse, que son plus beau titre était celui de veuve du général Leclerc, qu'elle avait vingt mille livres de rentes qui ne lui venaient pas de l'empereur, qu'elle aimait mieux vivre comme une simple bourgeoise que d'être tyrannisée, que le climat de Turin lui était mortel, qu'on voulait la tuer, enfin tout ce qui peut traverser un cerveau féminin. Alors elle se disait malade, et pour prouver qu'elle l'était en effet, elle prenait médecine sur médecine. Elle en fit tant qu'il fallut bien consentir à ses désirs, et elle partit pour les eaux d'Aix en Savoie; de sorte que nous voilà maintenant avec une cour sans femmes, ce qui est bien plus tranquille, mais beaucoup moins amusant.
CHAPITRE VI.
Manie des Français de se prendre pour termes de comparaison.—Usages piémontais.—Les dames romaines et la valeur du temps.—Singulière signification d'un mot français en Piémont.—Mœurs piémontaises.—Bizarrerie d'un jaloux.—L'empereur content de nous.—Quelques souvenirs sur la suite de Pauline.—Organisation de ma table et les capitaines de garde au palais.—Madame Hamelin, mérite et résignation.—La lettre de recommandation.—Histoire véridique du capitaine Poulet.—Son portrait, sa jeunesse et sa femme.—Bonnes manières des officiers sortis des pages et des gendarmes d'ordonnance.—Motifs de l'empereur en créant les gendarmes d'ordonnance.—Craintes et plaintes de quelques chefs de l'armée.—Licenciement des gendarmes d'ordonnance.—Le capitaine Aubriot.—Détails curieux sur le corps licencié.—Le général Montmorency, d'Albignac, et leçon de hiérarchie militaire.—Notre gouvernement un joli petit royaume.—M. Vincent de Margnolas, préfet de Turin, conseiller d'état à vingt-sept ans.—Jeu inouï de la fatalité.—Le naissance et la mort ensemble sous le même toit.—Position de nos neuf départemens.—Notre statistique préfectorale.—M. de Chabrol notre préfet modèle.—M. Bourdon de Vatry à Gênes.—Nos trois départemens maritimes.—Somnolence du préfet de Chiavari.—M. Nardau à Parme; bal le vendredi-saint et destitution immédiate.—M. Robert, préfet de Marengo.—Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.—M. de la Vieuville, chambellan de l'empereur.—Convoitise d'un département et envoi dans un autre.—M. de la Vieuville, préfet de Coni.—M. Soyris et le beau idéal d'un directeur des douanes.—Auto-da-fé de marchandises anglaises.—Saisie de soixante cachemires adressés à Joséphine.—Sévérité de l'empereur.—Le quintal de tableaux de Raphaël!—Le département de la Doire, Ivrée et madame Jubé.—Promenade à Racconiggi.—Le souper impromptu et la cave de Garda.
J'aime beaucoup que l'on soit fier de son pays, que l'on tienne à ses mœurs, à ses usages; mais ce que je ne puis souffrir, c'est l'exclusion, l'esprit de dénigrement envers les usages ou les mœurs d'une autre contrée. Mes chers compatriotes, je vous le dis en vérité: ce besoin ou plutôt cette manie de trouver les choses bien ou mal, selon qu'elles se rapportent aux manières françaises ou en diffèrent, est notre défaut capital. Nous nous prenons très-volontiers pour le mètre général d'après lequel on doit tout mesurer; et, comme cela m'est arrivé à moi-même plus d'une fois, j'ai bien le droit de dire que c'est extrêmement ridicule. J'ai vu de fort bons Français trouver que la bourgeoisie de Turin était en retard de plus d'un siècle, parce qu'il lui plaît de commencer son dîner par une friture et de ne manger son potage qu'en second ou en troisième. Faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent; voilà mon grand principe. Certes, une petite maîtresse de Paris rougirait de honte, si on la surprenait buvant un verre de liqueur sur le comptoir d'un distillateur; je l'approuve fort; mais je ne veux pas qu'elle empêche les belles dames de Turin d'entrer quelquefois chez Michel Armandi, à côté de la mairie, pour y prendre du rosoglio, parce que l'usage le leur permet. Je ne dis point que les beautés sentimentales du doux pays de France soient blâmables pour faire soupirer leurs amans pendant un temps plus ou moins long; mais je me récrie aussitôt qu'elles médisent des Romaines, parce que les dames romaines connaissent mieux la valeur du temps. Je le répète: faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent.
Je conviens que, quand on arrive dans un pays nouveau, il y a des choses qui surprennent par l'inaccoutumance où l'on en est; mais est-ce une raison pour les blâmer? Là, souvent, un mot a une signification tout autre que celle que nous avons l'habitude de lui donner. Ainsi, par exemple, ayant un jour demandé à une fort jolie et tout innocente demoiselle de Turin des nouvelles de sa santé, jugez quelle fut ma surprise quand elle me répondit, en français, avec une naïveté égale à celle d'Agnès mettant une tarte à la crème au jeu du corbillon: «Je me porte assez bien, Monsieur; mais je suis un peu constipée.» Or besoin n'est de vous dire ce que cela signifie en bon français, et vous comprenez, par conséquent, combien mon oreille fut effarouchée en entendant une expression qui me sembla la plus incroyable confidence de garde-robe. Eh bien! j'avais tort, et vous serez obligé d'en convenir, puisque, à Turin, une constipation n'est autre chose que cette indisposition gênante que nous appelons un rhume de cerveau.
À Turin, la bourgeoisie se voit peu entre elle; chacun vit beaucoup chez soi et en famille, l'hiver en ville et l'été dans de charmantes habitations que l'on nomme des Vignes, disséminées sur toute la colline au milieu des bois et des jardins. Les banquiers de Turin n'étalent aucun luxe; ils font leurs affaires dans des bureaux beaucoup moins élégans que l'antichambre d'un courtier de Paris, n'ont ni morgue ni brillans équipages, et reçoivent fort poliment les étrangers que leurs correspondans leur adressent; c'est bien bourgeois, mais aussi, pendant plusieurs années, n'ai-je pas vu une seule banqueroute un peu importante à Turin. La plupart des hommes se font donner le titre d'avocat, du moins il en était ainsi à l'époque dont je parle, et la société, proprement dite, se composait presque exclusivement, de l'ancienne noblesse piémontaise et des Français, encore s'en trouvait-il très-peu parmi nous qui fussent admis dans l'intimité des maisons, hormis les jours de bal et de réception d'apparat. Ici je raconterai un fait assez bizarre, et qui est cependant d'une parfaite exactitude; il prouve, ce me semble, quelle singulière influence peut avoir la vanité du rang même sur la jalousie. Un des plus nobles et des plus riches seigneurs du Piémont avait une femme fort agréable et très-aimable, mais coquette au par-dessus. La coquetterie n'est bien souvent que l'antichambre de la galanterie, et il en advint ainsi pour la noble dame. Tant que ses amans ne furent que des jeunes gens sans trop de conséquence, le mari ferma les yeux, et se contenta de se divertir de son côté, ce dont, peut-être, il avait le premier donné l'exemple. Mais un homme, qui lui était au moins égal en nom et en qualité, s'étant mis sur les rangs, la chose prit une toute autre couleur à ses yeux. Il alla trouver le nouveau venu, et lui proposa de se battre s'il remettait les pieds chez sa femme; des amis intervinrent et le duel n'eut pas lieu. Quant à la susceptibilité du seigneur piémontais, l'explique qui voudra ou qui pourra; pour moi je ne m'en charge pas. Je prends soin, comme l'on voit, de taire les noms; car mon intention n'est pas de faire une chronique scandaleuse. Ah! si je le voulais!... Rassurez-vous; il n'en sera rien. Cependant il faudra bien que je vous dise quelques mots de Mariette; mais pas encore: attendez. Quant à la jolie madame Jubé, femme du préfet d'Ivrée, je ne sais pas encore si je vous en parlerai; cela dépendra d'un caprice.
Depuis le départ de la princesse, nous avions pris une assiette plus posée; tout marchait bien, et nous avions le bonheur de voir que l'empereur était satisfait. C'était alors le but commun des efforts de tous ceux qui se trouvaient entraînés dans la sphère d'activité de son gouvernement. Le prince passait en revue les troupes de la garnison, ou celles qui traversaient Turin pour se rendre à leur destination. Ces jours-là étaient les jours de fête de Gruyer, qui était si heureux quand il commandait la parade. J'avais perdu, par le départ de la princesse, la société de M. de Clermont-Tonnerre et de M. de Montbreton, que je regrettais beaucoup; mais je m'étais casé; j'avais distribué l'emploi de mon temps; enfin j'avais, comme on dit, pris des habitudes. Au lieu d'avoir à ma table la jolie mademoiselle Millo, mademoiselle de Quincy, Blangini et sa sœur, qui était venue rejoindre la princesse à Turin, et une excellente femme, madame Hamelin, qui n'était pas traitée avec tous les égards qu'elle méritait, j'avais les capitaines et les officiers de garde au palais; et si cela était moins amusant, au moins en trouvai-je parmi ces messieurs qui étaient fort bons à connaître. Mais avant d'aller plus avant, il faut que je dise quelques mots sur madame Hamelin. Veuve d'un officier de marine, sans fortune, n'étant plus jeune, mais encore assez pour que l'on vît qu'elle avait dû être très-belle, madame Hamelin, par amour pour ses enfans, jeunes encore et qui venaient d'entrer dans la carrière de leur père, avait eu la résignation, d'accepter les fonctions de femme de charge chez la princesse. Vertueuse comme elle l'était, obligée de voir des choses dont je ne veux pas me souvenir, madame Hamelin avait à souffrir horriblement, et je l'ai vue bien souvent pleurer sur son sort; mais elle pensait à ses fils, et son courage revenait. J'imaginai, pour lui donner quelque consolation, de les faire recommander par le prince au ministre de la marine; et certes, si jamais lettre a été pressante, ce fut la lettre du prince à M. Decrès. Je n'en avais rien dit à madame Hamelin, et je ne saurais peindre la joie que j'eus le bonheur de lui causer en lui remettant la lettre. Il y a vingt-deux ans de cela; j'ai à peine revu madame Hamelin pendant nos séjours à Paris. Je ne sais ce qu'elle est devenue depuis seize ans: mais, si l'on oublie facilement des maîtresses, on n'oublie pas de même une femme que tout honnête homme aurait souhaité d'avoir pour amie.
Je reviens maintenant à mes officiers, et pour vous mettre en joie je commencerai par vous parler de M. Poulet.
M. Poulet était un capitaine d'infanterie de je ne sais plus quel régiment. M. Poulet était très-maigre, très-grand, très-rouge de figure, très-blanc de cheveux, comptant cinquante ans d'âge, trente de service et vingt ans de grade de capitaine. Il était, comme Napoléon, le fils de ses œuvres; mais n'ayant été élevé ni à Brienne, ni à l'École Militaire, ni probablement ailleurs, il avait un langage tout particulier; si bien qu'un jour, voulant préciser l'époque d'un de ses plus beaux faits d'armes qu'il venait de me raconter, il me dit: «C'est quand les austérités recommença avec les Quinze-reliques.» Vous ne comprenez peut-être pas très-bien?... Eh bien! moi, qui m'étais déjà familiarisé avec l'idiome de M. Poulet, je compris tout de suite qu'il voulait me dire: «C'est quand les hostilités recommencèrent avec les Autrichiens.»
Il faut vous dire que dans ce temps-là je ne buvais presque que de l'eau; mais je versais très-volontiers rasade à M. Poulet, et quand son verre était plein, il aurait fallu qu'une mouche fût bien adroite pour trouver le temps de s'y noyer. Si, à jeun, M. Poulet était un héros, il devenait après boire extrêmement sentimental, et ne me laissait rien ignorer des égaremens de sa jeunesse. À peine eut-il endossé l'uniforme qu'il regarda comme un devoir de ne point laisser s'éteindre en lui la dynastie des Poulet, qu'un boulet de canon pouvait écraser dans l'œuf. Il y travailla de concert avec une jeune vivandière qui, me disait-il, lui repassait toujours quelque chose à boire. M. Poulet devint père, et comme c'était un honnête homme, il fit légitimer devant l'autel une union commencée à la buvette et consommée sur le lit de camp. Après son mariage, madame Poulet continua son commerce ambulant, suivant toujours M. Poulet à l'armée, où, M. Poulet me l'a avoué, il donna plus d'un atout à la boutique de sa femme. Mais voilà que M. Poulet devint sous-lieutenant. Dès lors il comprit que l'honneur de l'épaulette exigeait le sacrifice du sacré-chien-tout-pur et du riquiqui. Malheureusement madame Poulet, en changeant d'état, ne put changer de manières, et son mari les trouvait trop communes pour oser la produire. Il ne m'a pas caché que son mariage de soldat l'avait plus d'une fois gêné depuis qu'il était capitaine. Il aurait souhaité que sa femme eût un meilleur ton; que, par exemple, elle jurât moins souvent: mais je dois à la vérité de dire que M. Poulet n'en aimait pas moins sa femme; je suis du moins, autorisé à le croire d'après l'éloge qu'il m'en fit un jour dans un accès de sensibilité conjugale: «Le croiriez-vous? me disait-il, le croiriez-vous? Voilà vingt-huit ans qu'elle est ma femme: eh bien! il n'y a rien de si rare que j'aie été obligé de lever la main.» À cet éloge M. Poulet ajoutait que sa femme était de la première force dans l'art de faire de la soupe aux choux et au lard fumé. Du reste, je n'ai jamais eu l'honneur de voir madame Poulet.
Tous mes officiers ne ressemblaient pas à M. Poulet: parmi eux se trouvaient des hommes très-bien élevés, notamment ceux qui sortaient des pages de l'empereur, des écoles de Fontainebleau et de Saint-Cyr, et particulièrement des gendarmes d'ordonnance. Dans le cas où vous auriez oublié ce que c'était que les gendarmes d'ordonnance, je vous demanderai la permission de vous le rappeler. Dès avant la campagne de Tilsitt, l'empereur avait déjà résolu dans sa pensée de rapprocher de son trône les débris de l'ancienne aristocratie, et les gendarmes d'ordonnance étaient, selon toute probabilité, destinés à devenir une partie privilégiée de la garde; on le croyait du moins, et beaucoup de jeunes gens riches et appartenant à de bonnes familles s'enrôlèrent volontairement et s'équipèrent à leurs frais, ayant chacun un domestique à eux pour panser leurs chevaux. Ceci, comme on peut le croire, donna de la jalousie à quelques chefs sortis des rangs plébéiens, qui crurent même lire les intentions futures de l'empereur dans le choix du vieux général Montmorency-Laval pour colonel des gendarmes d'ordonnance. Le premier échec qui leur fut porté dès que l'armée commença ses opérations en Prusse, fut le retrait de leurs domestiques, d'où il résulta que ce corps, composé d'hommes braves, mais habitués aux douceurs de la vie, fut assez mal tenu; autre chose est de marcher droit à l'ennemi ou d'être le palefrenier de son cheval quand on n'en a pas l'habitude. Ceux que la création des gendarmes d'ordonnance avait le plus offusqués revinrent plusieurs fois à la charge auprès de Napoléon; ils finirent par l'emporter, et ce corps fut licencié après la campagne. Tous ceux qui en avaient fait partie furent nommés officiers dans des régimens de cavalerie, et plusieurs même méritèrent un avancement rapide. C'est par suite de cette dissémination des gendarmes d'ordonnance que quelques-uns furent envoyés à Turin dans le 7e régiment de cuirassiers, dont le dépôt faisait partie de notre garnison. Le major Berlioz, qui en avait le commandement, était, je me le rappelle, un bon et excellent homme. Parmi les officiers sortis des gendarmes d'ordonnance, il en était un avec lequel je me liai très-étroitement. Il se nommait Aubriot. Il approchait de la quarantaine, ayant servi dans sa jeunesse et ensuite à l'armée de Condé; mais il était revenu de toutes les rêveries de l'émigration. Nous nous trouvâmes, comme l'on dit, en pays de connaissance, parce que j'avais connu à Paris plusieurs de ses anciens camarades dont il me parlait, et notamment d'Albignac, qui devint en très-peu de temps général au service de Jérôme, et ensuite ministre de la guerre du royaume de Westphalie. C'était un homme extrêmement capable et doué d'un caractère très-gai. Aubriot m'en raconta un trait où je le reconnus tout entier.
Quand les gendarmes d'ordonnance furent arrivés en Prusse, d'Albignac, qui était pour ainsi dire à tu et à toi avec leur colonel le général Montmorency, s'approcha un jour de lui, et lui demanda directement quelque chose dont il avait besoin pour son équipement. Là-dessus, M. de Montmorency le prenant au grand sérieux: «Mon cher d'Albignac, lui dit-il, à Paris, chez madame de Luynes, quand nous jouons au creps, nous causons familièrement, comme de bons amis, comme des camarades; mais ici n'est pas la même chose; il faut que je vous dise ce que c'est que la hiérarchie militaire. Vous avez besoin d'une bride, d'une souventrière; c'est très-bien: mais vous me demandez cela à moi, et cela n'est pas dans l'ordre. Il faut vous adresser à votre maréchal-des-logis; il fera son rapport au lieutenant, qui le transmettra au capitaine; le capitaine en réferrera au chef d'escadron, qui viendra ensuite prendre mes ordres, puisque je suis votre général en chef. Entendez-vous bien cela?—Oui, général.» Quelque temps après, d'Albignac ayant été blessé à Iéna, M. de Montmorency alla le voir et lui demanda comment il se trouvait. Quoiqu'il souffrît beaucoup, d'Albignac trouva plaisant de faire voir à M. de Montmorency combien il était pénétré de ses hauts enseignemens sur la hiérarchie militaire; aussi, au lieu de répondre à sa question, il lui dit: «Général, donnez vos ordres au chef d'escadron; il les transmettra au capitaine, qui en fera part au lieutenant, qui m'enverra mon maréchal-des-logis.» M. de Montmorency ne put s'empêcher de rire de la gaieté que d'Albignac conservait au milieu de ses souffrances, et cette anecdote divertit beaucoup les gendarmes d'ordonnance.
Savez-vous que notre gouvernement des départemens au delà des Alpes aurait fait un fort joli petit royaume? D'abord nous avions notre grand quartier-général à Turin, dans le département du Pô, où à notre arrivée nous trouvâmes pour préfet M. Vincent de Margnolas, fort jeune encore, puisqu'il n'avait que vingt-sept ans. C'était un homme fort remarquable par la variété de ses connaissances et la solidité de son caractère. Il était de Lyon et possédait une fortune considérable. Son mariage avec une demoiselle d'une des premières familles de Turin, mademoiselle de Perron, mariage qui eut lieu six semaines environ après notre arrivée à Turin, fut tout-à-fait du goût de l'empereur, qui aurait voulu voir se multiplier les alliances entre Français et Piémontais. Peu de temps après, l'empereur lui en témoigna sa satisfaction en le nommant conseiller-d'état. Je puis, par exemple, certifier une chose; c'est que cette faveur, dont M. Vincent était parfaitement digne, n'avait été nullement sollicitée par lui. Je dînais chez lui précisément le jour où, pendant que nous étions à table, au palais Carignan devenu l'hôtel de la préfecture, on lui apporta le Moniteur, qui contenait sa nomination en même temps que celle de M. de Molé aux mêmes fonctions. J'ai vu la surprise de M. Vincent, qui ne pouvait en croire ses yeux. Cette élévation à un rang qui était alors si ambitionné et que l'on n'obtenait que quand on en était vraiment digne, rendit vacante la préfecture de Turin, et nous apprîmes avec satisfaction le choix que fit ensuite l'empereur de M. Alexandre de Lameth pour remplacer M. Vincent.
Il est pour de certains hommes une fatalité qui démonte la raison humaine et qui donnerait envie de prendre au sérieux les ingénieuses rêveries de M. Azaïs sur les compensations. Une belle fortune, une belle femme, une belle position, vingt-sept ans, tels étaient les avantages accumulés sur la tête de M. Vincent. Sa femme devient grosse; dix mois se passent, et M. Vincent est atteint d'une cruelle maladie; rien ne peut arrêter les progrès du mal: il meurt au moment même où à tant de bienfaits la providence en ajoutait un autre si doux. Dans le même temps la mort et la vie apparaissent sous le même toit, et madame Vincent devint veuve au moment même où elle donnait naissance à un fils. Mais laissons ces tristes souvenirs, et continuons à faire une espèce d'inventaire succinct du personnel et du matériel de notre gouvernement, dans lequel nous ferons prochainement une courte excursion.
Le département du Pô s'étendait au nord jusqu'au Mont-Cénis, et touchait par ce point au département du Mont-Blanc, dont la Maurienne et la Savoie faisaient partie. Nos autres chefs-lieux étaient Gênes, dont le nom était commun à la ville et au département et dont M. Bourdon de Vatry était alors le préfet; Gênes était en même temps le chef-lieu de la 27e division militaire. Au nord de Gênes le département de Montenotte, contigu à la France par le département des Alpes maritimes, ayant pour chef-lieu Savone, où résidait M. de Chabrol, notre préfet-modèle; au midi de Gênes, le département des Apennins, dont la capitale était Chiavari, où somnolait sur son siége préfectoral M. Rolland de Villarceaux, très-éveillé pour les affaires, mais qui s'endormait toujours quand il était assis. Ces trois départemens composaient notre littoral, et vous pouvez juger par là que nous aurions été une fort jolie petite puissance maritime si Dieu et la flotte anglaise l'eussent voulu. Les états réunis de Parme et de Plaisance marquaient les limites de notre gouvernement du côté de la Toscane, et formaient le département du Taro, dont il n'est pas besoin de vous dire que Parme était le chef-lieu. Quant au nom du préfet, il m'échappe en ce moment; mais je me rappelle un fait qui me fera peut-être pardonner cette inadvertance de mémoire. Vous verrez comment l'empereur voulait que l'on respectât les croyances religieuses. M. Nardau, spécialement protégé par Joseph Bonaparte, avait été le premier préfet envoyé à Parme lors de la réunion de cette ville à la France. Il était arrivé dans sa résidence vers la fin du carême. Là, encore très-imbu des principes républicains qu'il avait professés, et parfaitement exempt de préjugés, M. Nardau se présenta à ses administrés avec un costume de fantaisie, mais qui sentait son républicain d'une lieue; enfin c'était à peu de choses près, m'a-t-on dit, l'habit semi-romain des membres de l'ancien conseil des cinq-cents. Ce ne fut pas tout: notre préfet, sachant que l'appât du plaisir est souvent un excellent moyen de gouvernement, résolut de donner un bal à l'élite des beautés parmesanes; mais pas une n'y vint, et en voici la raison: dans un pays dévot comme l'est Parme, M. Nardau avait adroitement choisi le vendredi saint pour mettre son monde en danse, et il en fut pour ses préparatifs, ses violons, ses glaces et ses rafraîchissemens. Si, d'ailleurs, personne ne vint au bal, il y eut des gens qui écrivirent à l'empereur. Lettre décachetée et lue, rapide départ d'un courrier, destitution immédiate du préfet, tout cela fut l'affaire d'un instant; car, je ne sais pas si vous vous en seriez douté, quand l'empereur s'y mettait, il ne badinait pas.
Arrivons maintenant au département de Marengo, qui formait en quelque sorte le cœur de notre gouvernement. Je vous y ferai faire plus tard connaissance avec le général Despinois; maintenant il me suffira de vous dire que dans Alexandrie nous avions pour préfet un excellent homme, un très-bon administrateur, M. Robert, ancien général de brigade, et qui servait bien de sa plume après avoir bien servi de son épée. Ici vous admirerez peut-être une étincelle de ce tact impérial qui fit choix d'un ancien guerrier pour présider à l'administration d'un département qui devait son nom à la victoire, et dont le chef-lieu, disait l'empereur, devait un jour n'être habité que par des vivandières et des soldats. Nous perdîmes bientôt M. Robert, qu'une maladie enleva à ses administrés, et qui fut remplacé par M. de Cossé-Brissac. Vous connaissez déjà M. Arborio, notre préfet de la Stura, et la ville noire de Coni, puisque c'est par là que nous avons fait notre entrée; vous savez aussi que la mort nous l'enleva promptement: mais je ne serai pas fâché de vous dire l'espèce de désappointement qu'éprouva son successeur en venant s'ensevelir dans une vallée des Alpes.
L'empereur venait d'appeler au sénat M. Garnier, préfet de Versailles. Or la préfecture de Seine-et-Oise a toujours été un morceau très-friand pour quiconque aspire à être préfet. L'ancien duc de la Vieuville, comte de l'empire, chambellan de l'empereur, homme du monde, homme de cour, jadis un des beaux danseurs des bals de la reine, jugea que cela lui irait comme un gant. Profitant donc du droit que lui donnait sa charge d'approcher de l'empereur, il lui témoigna le désir de s'attacher à l'administration. Cette ouverture fut parfaitement accueillie, et l'empereur lui demanda s'il voulait être préfet; à quoi il répondit que c'était l'objet de tous ses vœux, de toute son ambition; et l'empereur répliqua: «Vous serez préfet.» Quelle douce nuit dut passer M. de la Vieuville! Il ne connaissait point d'autre préfecture vacante que celle de Versailles: donc la préfecture de Versailles allait être son lot; il était impossible de raisonner autrement. Mais voilà que sur ces entrefaites la nouvelle de la mort de M. Arborio arrive à l'empereur, et au lever suivant Napoléon annonce à M. de la Vieuville qu'il l'a nommé préfet de la Stura, l'engageant à se rendre le plus promptement possible dans sa résidence. Il n'y eut pas à reculer, et voilà comment l'ancien duc de la Vieuville vint faire son essai administratif dans nos montagnes. Il se résigna facilement, s'occupa beaucoup de son département, et peu de temps après l'empereur, auquel nous ne le laissâmes pas ignorer, l'appela à la préfecture de Colmar.
En voilà, si je ne me trompe, pour sept de nos départemens; donc il nous en reste encore deux, quoique vous ayez déjà reçu un à-compte sur le département de la Sésia, et son chef-lieu Verceil, à l'occasion des difficultés que nous fit M. Giulio, lequel, soit dit en passant, avait une fort jolie femme, mademoiselle Millet, fille d'un riche négociant de Turin. À Verceil, nous avions pour directeur des douanes un homme de fer qui réclame impérieusement un souvenir. C'était M. Soyris. Il y a des gens qui deviennent douaniers; M. Soyris, lui, était né douanier, ou plutôt, c'était la douane vivante. Sa ligne d'observation s'étendait sur les limites de notre gouvernement du côté du royaume d'Italie, et il fallait que des contrebandiers fussent bien fins pour l'attraper. Pour lui, saisir était vivre, et il eut de bien beaux momens quand il présida aux auto-da-fé des marchandises anglaises que nous avions l'ordre de faire impitoyablement brûler. Je veux bien croire que c'était un acte de haute et grande politique; mais ce que je puis assurer, c'est que cette politique n'était nullement comprise par des groupes de malheureux qui regardaient pieds nus la flamme dévorer des milliers de bas de fabrique anglaise. Ce que c'est que d'avoir des idées étroites! ils croyaient, dans leur simplicité, qu'on aurait mieux fait de les leur distribuer. Pour M. Soyris, il regardait cela comme je suppose que Néron regarda l'incendie de Rome. Au surplus sa rigidité n'admettait aucune préférence. Un jour il nous écrivit pour notifier au prince la saisie qu'il venait de faire d'un ballot de soixante cachemires arrivés directement de Constantinople, et adressés à l'impératrice Joséphine. Nous tînmes un petit conseil, pensant au plaisir qu'éprouverait la bonne impératrice, si le ballot pouvait lui être rendu; mais les ordres de l'empereur étaient tellement précis, que nous n'osâmes conseiller au prince de lever l'ordre de M. Soyris, et bien nous en prit. Ayant en effet jugé qu'il y avait lieu à consulter l'empereur, sa réponse fut qu'il n'y avait d'exception pour personne, pas plus pour l'impératrice que pour un autre; que M. Soyris avait bien fait, et que les cachemires devaient être vendus au profit de la douane.
Une autre fois, M. Soyris écrivit encore en prince pour une chose qui était personnelle à Son Altesse, et qui le mettait dans le plus grand embarras. Comme on faisait remettre à neuf l'intérieur de l'hôtel de Paris, le prince avait fait venir de Rome des tableaux de Raphaël, de l'Albane, du Corrége et des plus grands maîtres de sa galerie de Rome, pour en orner une gaierie de l'hôtel. Ces objets étant arrivés à la douane de Verceil, ferme sur ses principes, M. Soyris avait commencé par mettre la main dessus pour leur infliger un droit d'entrée. Ce qui l'embarrassait était de savoir quel article du tarif il leur appliquerait; il lui fut répondu qu'il pouvait faire payer au prince tel droit qu'il jugerait convenable. Alors sa sagacité naturelle lui inspira l'idée de les frapper d'un droit de quinze pour cent le quintal. L'entendez-vous? le quintal!... Un quintal de tableaux de Raphaël! Oh! barbare!
Les petites stations que nous faisons sur la route nous font arriver un peu tard à notre dernier département, le département de la Doire enclavé entre le département du Pô, celui de la Sésia, les Alpes et le royaume d'Italie. Il a pour chef-lieu Ivrée, et pour préfet, le général Jubé, ancien commandant de la garde de notre feu directoire jusqu'au dix-huit brumaire. M. Jubé était un homme d'infiniment d'esprit, qui avait été un des hommes à la mode quand les fournisseurs brillaient dans Paris. Sa femme était extrêmement jolie, et venait très-souvent nous voir à Turin, où elle était un des ornemens de nos bals; nous avons souvent bien ri notamment au retour d'une partie que nous avions faite, dix ou douze personnes ensemble, à Racconiggi. Elle est trop bonne pour ne me l'avoir pas pardonné, mais je me rappelle que je lui jouai le tour d'inviter impertinemment toute la compagnie à souper chez elle, comme si c'eût été de sa part, faisant tout haut les invitations devant elle pour qu'elle ne pût pas reculer, de sorte que nos trois calèches descendirent à sa porte, ou plutôt à la porte du riche Garda, dont l'hôtel était à sa disposition quand elle venait à Turin. La cave de Garda était excellente, sa maison bien approvisionnée, de sorte qu'en peu d'instans nous eûmes un souper qui ne sentit pas du tout l'improvisation, et que nous prolongeâmes gaiement fort avant dans la nuit. La seule chose que je ne me rappelle pas bien, c'est si madame Jubé invita Garda à souper chez lui.
CHAPITRE VII.
La femme sans tête et impertinence des Piémontais.—L'hôtel de Londres et la place Saint-Charles.—Le palais d'Aoste devenu le palais de Justice.—Situation et intérieur du palais impérial.—La cathédrale de Turin et le vrai saint suaire.—Le prince et la cour à la messe.—Levers du prince dans le palais impérial.—La galerie de Van-Dick, le boudoir des miniatures et le prie-dieu des reines de Sardaigne.—Prodigalité d'incrustations.—Le jardin du palais, promenade à la mode.—Le Nôtre, jardinier des rois.—Les arcades de la rue de Pô.—Sérénades nocturnes et le guitariste Anelli.—Promenades hors de la ville.—Les allées du Valentin.—La route de Montcallier.—Les jolis chevaux du prince.—La manufacture de tabacs.—M. de V... et application d'un mot de Rivarol.—Grand projet de chasse.—Les lapins de la république et le gibier de l'empire.—Le daim de Racconiggi.—César Berthier notre grand-veneur.—Partie manquée et journée charmante.—La comtesse de Solar.—Saint Hubert plus content de nous.—Le palais du prince auberge des princes et des rois.—La marquise de Gallo et la princesse d'Avelino à Turin.—Exemple incroyable d'exagération italienne.—Passage de Murat.—Le petit prince Achille, et singulière disposition au commandement.—Convoitise insurmontable.—Le marquis de Prié et son valet de chambre vidant ses poches.—Autre manie du marquis de Prié.—Madame de Prié en surveillance et rentrée en grâce.—Petit conseil tenu à la suite d'une lettre de l'empereur.—Rareté des hommes de mérite, et abondance de matière sénatoriale.—Luxe d'écuyers et de chambellans.—M. de Barolo sénateur.—Disposition des Piémontais envers le gouvernement.—Haine contre les Génois.—Gentillesse de Mérinos.—Conversation d'un écuyer avec un chien.—La société de Turin.—M. Alexandre de Saluces et M. de Grimaldi.—Salon de la comtesse de Salmours.—La marquise Dubourg.—M. de Villette.—La saint Napoléon à Turin.—Elégance d'un souper et quatre-vingt-quinze femmes à table.—Conseils du maréchal de Richelieu aux courtisans.—Promenade à la sortie du bal.—Visite à la Superga.—La madone du Pilon et la vigne Chablais.—Église de la Superga et le bon abbé Avogadro.—Le déjeuner d'anachorète et le chien battu.—Tombeaux des rois de Sardaigne.—Le caveau de la branche de Carignan et la dernière princesse de Carignan.—Effet prodigieux d'un rayon de soleil.—Pension obtenue de l'empereur pour l'abbé Avogadro.—Retour à cheval et station chez Laurent Dufour.—Histoire du comte de Scarampi et rare exemple de fermeté.—Le silence volontaire.
J'ai vu à Turin, mais vu, comme je vois en ce moment mon papier et ma plume, j'ai vu, dis-je, une femme sans tête, non pas moralement parlant, où serait la merveille? mais physiquement; du reste; cette femme paraissait parfaitement conformée du cou aux pieds. Il y a des charlatans qui oseraient ajouter selon la formule: Elle est vivante et elle a des dents; mais je ne suis pas de cette force-là. Je veux seulement que vous sachiez jusqu'où peut aller l'impertinence des Piémontais envers ces êtres timides et délicats que l'on voit toujours se presser par milliers autour d'un échafaud les jours d'exécution. La femme sans tête dont je vous parle n'était point vivante, et cependant elle n'était pas morte, puisqu'elle était peinte au dessus de la porte d'une auberge très-achalandée, qui avait pour enseigne: À la bonne femme; or voilà une impertinence s'il en fut, et pour laquelle seulement le Piémont mériterait de n'avoir jamais un gouvernement représentatif. Ce n'est pas que l'hôtel de la bonne femme soit le premier hôtel de Turin; non, les étrangers de haute distinction descendent ordinairement sur la place Saint-Charles à l'hôtel de Londres. Cette place, qui forme un carré long, est régulièrement construite sur les deux principaux côtés où règnent des arcades, mais moins belles que celles qui prennent naissance à l'entrée de la place impériale, se prolongent sur ses deux côtés, et se joignent en retour aux arcades de la magnifique rue de Pô. Au milieu de la place impériale s'élève l'ancien palais d'Aoste, remarquable surtout par son double escalier, de la proportion la plus élégante. Autrefois le palais d'Aoste attenait par une galerie au grand palais, mais on avait déjà fait disparaître cette construction, qui rompait la régularité de l'une des plus belles places qui existent dans le monde. Quand nous arrivâmes à Turin, le palais d'Aoste était devenu le palais de justice.
Quant au grand palais, il se trouve situé à gauche de la grande place quand on arrive de Paris par le Mont-Cénis, Suze et Rivoli. On entre dans une première cour carrée, que dominent à gauche les appartemens du palais Chablais, que le prince occupait; encore à gauche, existe une voûte par laquelle nous arrivions à l'entrée assez mesquine de notre habitation, donnant sur la place où s'élève l'église cathédrale, sous l'invocation de Saint-Laurent. Cette église, où officiait aux grands jours notre respectable et tolérant archevêque, M. de la Torre, n'est pas d'une beauté ni surtout d'une étendue remarquable, mais en revanche elle possède le véritable saint suaire, que l'on tient soigneusement enfermé, et qui depuis un temps immémorial n'a pris l'air que deux fois, l'une en l'honneur du pape Pie VII, l'autre en l'honneur de l'empereur. C'est à Saint-Laurent que le prince et sa cour entendaient régulièrement la messe le dimanche, dans une tribune élevée, à laquelle on communiquait par les appartemens. Les jours de grande cérémonie, comme par exemple à la Saint-Napoléon, le prince tenait son lever au palais impérial, et ces jours-là toute la maison était sur pied. Les appartemens de ce palais étaient d'une rare beauté, et remarquables surtout par la richesse des parquets et la variété des incrustations. J'allais fréquemment y examiner dans la galerie une collection de portraits peints par Van-Dick, et qui tenaient à la décoration, étant sertis par des cadres unis à la boiserie. Il y avait aussi le boudoir des miniatures; mais ce qui me frappa surtout, ce fut l'oratoire et le prie-dieu des anciennes reines de Sardaigne. Ce prie-dieu était en bois d'ébène et couvert d'incrustations en ivoire. L'artiste avait eu l'idée ingénieuse de placer sur la tablette qui se trouvait immédiatement sous les yeux de la reine, quand elle faisait ses prières, une scène vraiment touchante. Il avait représenté une reine de Sardaigne descendant de voiture à la porte du Pô, et distribuant elle-même des aumônes aux pauvres. J'en avais pris une esquisse, mais je ne sais pas ce que cela est devenu.
Le jardin du palais était public, on y entrait par une voûte donnant sur la place impériale, Le Nôtre, ce grand jardinier des rois de son temps, en avait dirigé l'économie, et avait tiré le meilleur parti possible d'un terrain qui ne lui offrait que des difficultés, à cause de la multiplicité des angles saillans et rentrans que formaient de ce côté les sinuosités des fortifications. Le dimanche, de midi à deux heures, la mode y appelait tout ce que Turin renfermait de plus élégant en hommes et en femmes, et sous ce rapport nous n'aurions point reculé devant un défi de votre allée du printemps. Dans le temps des trop grandes chaleurs, la promenade du matin était suspendue, et pendant l'hiver les promeneurs se transportaient sous les arcades de la rue de Pô, où circulait en tous temps une population assez nombreuse. Pendant l'été les promenades se prolongeaient le soir assez tard, souvent même jusqu'à l'heure où les spectacles étaient fermés, et vers minuit bon nombre de musiciens s'emparaient de la ville, qu'ils parcouraient en donnant des sérénades. C'était alors le triomphe du guitariste Anelli, qui avait un très grand talent, Je me rappelle même que je voulus prendre de ses leçons, mais j'avais tant de plaisir à l'entendre jouer et chanter, que la leçon se passait toute en exercices du maître, de sorte que l'écolier ne devint pas plus fort sur la guitare que madame de Menou sur le piano.
Telles étaient les promenades des piétons; voici maintenant celles des heureux du temps qui sortaient de la ville à cheval, en calèche ou en voiture: nous avions adopté la promenade du Valentin et ses belles allées, situées à peu de distance de Turin, et la route de Montcallier, assise au bas de la colline et dominant le Pô qu'elle côtoie. Le prince n'y manquait presque jamais, et il fallait que le temps fût impraticable pour qu'on ne le vît pas conduisant un carricle à pompe, attelé de ses deux jolis chevaux gris truités et suivi de deux jokeis montés sur des chevaux pareils. Ceux qui donnaient la préférence aux lieux solitaires se dirigeaient dans la belle allée qui conduit de Turin à la manufacture alors impériale des tabacs, dont le gouvernement général appartenait à M. de V... en sa qualité de directeur-général des sels et tabacs au delà des Alpes. Je ne sais plus de quel homme très-gros Rivarol a dit qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où pouvait aller la peau humaine; en créant M. de V... Dieu avait voulu sans doute résoudre le même problème à l'égard de la vanité. Sa maison cependant était fort agréable, mais non pas à cause de lui. Madame de V... était remplie d'esprit et de talens; et sa belle-mère une des femmes les plus aimables de la société, pleine d'indulgence et de vraie bonté, bien qu'elle m'ait paru quelquefois un peu encline à ces médisances de bon ton, qui n'effleurent que l'épiderme des amours-propres trop chatouilleux, font le charme de ceux qui les entendent et ne font aucun mal à ceux qui en sont l'objet.
Long-temps nos exercices se bornèrent à des promenades, mais un beau jour César Berthier mit en tête au prince qu'il devrait organiser des parties de chasse à courre. Dès lors voilà nos piqueurs s'évertuant à donner du cor, et quelques anciens chasseurs du roi de Sardaigne faisant de nombreuses répétitions de tayaut et d'halali. Le jour d'une première chasse en règle fut donc arrêté; mais le pouvoir, même impérial, a des bornes; il ne peut pas faire qu'il y ait du gibier là où il n'y en a pas, et nous n'avions pas à notre disposition les ressources qu'avait précédemment trouvées M. de Talleyrand au quai de la Vallée, pour offrir au premier consul le divertissement d'une chasse aux lapins. D'ailleurs, nous dédaignions fort les lapins. Des lapins!... C'était bon sous la république; mais alors! Il nous fallait un bel et bon cerf, ou tout au moins un daim.
On se souvint heureusement qu'il existait encore dans le parc de Racconiggi quelques échantillons de ces animaux devenus presque domestiques; l'ordre fut donc donné d'enlever un daim de choix à ses paisibles habitudes, et de le transférer dans un autre grand parc situé à deux lieues de Turin sur la route de Rivoli. Ce parc, dont j'ai oublié le nom, appartenait à un ancien couvent et faisait partie du domaine impérial. On y fit conduire la meute oisive, dont les pénates étaient au chenil de Stupinis, et le grand jour arrivé, nous montâmes tous à cheval dès le matin, et les dames se rendirent en calèche au lieu du rendez-vous. Le pauvre daim fut lancé selon toutes les règles sous la direction de César Berthier, qui étant frère du grand veneur, se croyait un illustre chasseur par communication de dignités. La bête (je parle du daim) ne nous permit pas de jouir long-temps du plaisir barbare que nous trouvions à la poursuivre à travers les allées et les fourrés du parc; au bout d'une heure elle se rendit: au prince appartenait l'honneur de lui donner le coup de couteau de chasse, et je vis avec plaisir que cet égorgement lui déplut au point qu'il en laissa le soin aux piqueurs, et le cor sonna la curée. Si, d'ailleurs, notre chasse fut de courte durée, le reste de la journée fut fort agréable, car l'étiquette n'était pas de la partie. Les dames s'étaient arrangé à la hâte des amazones de fantaisie, qui leur allaient fort bien, et notamment à madame de Solar, l'une des dames de l'impératrice Joséphine et la plus intrépide de nos danseuses. L'espèce de déjeuner dînatoire que nous fîmes tous ensemble vers une heure, fut extrêmement gai et se prolongea jusqu'au soir, où nous reprîmes le chemin du palais. Par la suite nous devînmes plus expérimentés; les bois de Stupinis furent garnis de cerfs, de daims et de chevreuils, et saint Hubert n'eût plus autant à rougir de nous.
La maison du prince Borghèse à Turin pouvait réellement être considérée comme une auberge impériale, à l'usage des princes et des rois qui allaient de France en Italie ou d'Italie en France. Nous avons déjà vu le prince Aldobrandini, Lucien et le roi Joseph; voici venir maintenant les dames napolitaines de la nouvelle reine d'Espagne, qui se rendaient à Madrid pour l'y recevoir. Le chef de ce convoi était le colonel Filangieri, en sa qualité d'écuyer de Joseph. Parmi les dames qu'il devait faire arriver à bon port se trouvait la belle marquise de Gallo, que j'avais beaucoup vue à Paris, et une toute jolie petite princesse blonde, quoique napolitaine, la princesse d'Avelino. Je n'ai jamais rien vu de plus fin ni de plus mignon. Elle avait la peau d'une blancheur éblouissante, et je ne saurais l'oublier, car cette blancheur donna lieu à une des plus belles exagérations que j'aie jamais entendu sortir même de la bouche d'un Italien. Un de nos messieurs se montrait fort empressé auprès de la princesse d'Avelino, et je me plaisais à irriter l'admiration qu'elle lui inspirait en lui détaillant les beautés et surtout les gentillesses qui me frappaient le plus en elle. Quand j'en fus venu à la blancheur de sa peau: «Ah! s'écria-t-il, si une goutte de lait tombait sur son bras, on croirait que c'est une mouche!» Or, ceci, je ne l'invente pas, je l'ai entendu.
À ce convoi en succéda bientôt un autre venant de France. Murat ayant été appelé par l'empereur à succéder à Joseph sur le trône de Naples, que l'on appelait par courtoisie le trône des deux Siciles, bien qu'il n'y en eût qu'une en sa possession, envoya en avant son fils aîné, le prince Achille, âgé de six à sept ans, accompagné de son grave et estimable gouverneur M. Bandus, mort il y a quelques années chef du bureau politique aux affaires étrangères, d'où il était sorti. Je m'étais assez bien acclimaté aux dénominations honorifiques que l'on ajoutait au nom des souverains et des princes, parce qu'après tout c'étaient des hommes. Mais, un enfant!... Non, je ne saurais dire combien cela me parut ridicule la première fois que j'entendis donner du monseigneur et de l'altesse royale par le nez d'un bambin, Le petit bonhomme, du reste, montrait beaucoup de dispositions au commandement, et de tous les temps des verbes qu'il commençait à étudier, celui qui lui était le plus familier était sans contredit l'impératif. Tudieu! comme il y allait: «Faites ceci, faites cela. Je ne veux personne dans mon intérieur; faites fermer cette porte; mon valet de chambre seul couchera dans ma chambre; vous logerez ailleurs, mon gouverneur...» Que sais-je? Et à cela il fallait répondre: «Oui, monseigneur.» Le tout, sans doute, afin de lui inculquer de bonne heure le principe éternel de l'égalité des hommes devant Dieu et devant la loi.
Après le fils nous eûmes le père; mais Murat ne resta que peu de momens à Turin, pressé qu'il était de se montrer à ses nouveaux sujets. Il arriva au palais pour dîner, alla le soir au spectacle avec le prince, ne dormit que peu d'heures dans les appartemens d'été que son fils avait occupés, et poursuivit sa route le lendemain de bonne heure. J'ai oublié de dire que le petit prince Achille, puisque prince il y avait, était tellement séduit par les objets qu'il trouvait à sa convenance enfantine, qu'aussitôt que nous sûmes son arrivée à Turin, le prince se mit en devoir de serrer dans un secrétaire une foule de petits bijoux, de boîtes, d'épingles et d'autres objets qui erraient ordinairement sur sa cheminée, et comme je lui témoignais ma surprise de cette précaution inaccoutumée, il m'assura qu'elle était indispensable, parce que quand son neveu venait le voir à Paris il lui demandait tout ce qu'il voyait, et qu'il n'osait pas le refuser.
Cette disposition à la convoitise est assez naturelle dans un enfant gâté, et n'a rien qui doive surprendre, puisque beaucoup de grandes personnes ne s'en guérissent jamais radicalement. Qui, par exemple, n'a entendu parler à Turin du marquis décrié, qui jouissait d'une fortune immense, et chez lequel le vol était une manie? Il ne vivait plus quand nous arrivâmes en Piémont, mais j'en ai entendu raconter aux personnes les plus dignes de foi des choses qui passent toute croyance. Ainsi, par exemple, le marquis de Prié n'allait nulle part sans mettre quelque chose dans ses poches; le soir, quand il était couché, son valet de chambre en faisait l'inventaire, rangeait en ordre les montres, bijoux, couverts d'argent, tabatières que le marquis s'était appropriés, et comme on savait les différentes maisons où il avait été, tous ces objets étaient remis à leurs propriétaires par les soins du fidèle valet de chambre, et M. de Prié, tout en recommençant le lendemain, ne s'enquerrait jamais de son butin de la veille. Le même personnage, m'a-t-on dit, avait bien encore une autre manie, mais qui, pour lui, était entièrement un objet de luxe; il se plaisait à pourvoir à la dépense et aux fantaisies de deux ou trois beautés, et c'était les seules personnes de sa connaissance auxquelles il ne dérobât rien; il en jouissait absolument comme ces gens qui ont une loge à l'Opéra pour la prêter à leurs amis, mais qui ne vont jamais au spectacle. Madame de Prié s'était montrée, parmi les dames piémontaises, une des plus opposées à l'empereur, opposition qu'elle avait expiée par plusieurs années de détention, et qu'elle expiait encore en mil huit cent-huit, par un état de surveillance assez rigoureux; l'allégement de cette peine, et plus tard la rentrée en grâce de madame de Prié, furent encore de ces choses que l'empereur accorda aux sollicitations de son beau-frère, aussi bien que la permission de revenir à Paris pour la famille de Tourzel, qui était exilée à Turin. Le fils de madame de Prié, Démétrius fut nommé auditeur au conseil-d'état et ensuite l'un des maîtres des cérémonies de la maison de l'empereur, charge dont les fonctions lui allaient beaucoup mieux que celles de son premier emploi.
En général il y avait bien à Turin quelques hommes de mérite, mais très-peu qui s'élevassent au dessus d'un certain niveau, surtout pour l'exercice d'un emploi public d'un ordre élevé. Je me rappelle très-bien qu'un jour le prince reçut une lettre de l'empereur dans laquelle il lui demandait une liste, accompagnée de notes, des hommes les plus notables du Piémont, avec indication de ceux qui paraîtraient dignes d'entrer au sénat, d'être appelés au conseil-d'état, ou de remplir des fonctions de préfet. Nous passâmes en revue à cette occasion le haut personnel de nos sujets délégués, et s'il faut le dire, nous ne trouvâmes pour le conseil-d'état que M. de Balbe, puisque M. de Saint-Marsan y était déjà. L'illustre La Grange, comme l'on sait, était de Turin, mais je ne cite jamais un génie hors de ligne quand je parle d'hommes d'un mérite élevé. La Grange n'était que sénateur, mais c'était un honneur pour le sénat bien plus que pour lui, comme c'est une gloire pour l'Académie française de compter dans son sein M. de Chateaubriand, dont la renommée européenne aurait pu se passer d'être en même temps académicienne. Au surplus, si nous nous trouvâmes pauvres en personnages dignes de siéger dans le conseil-d'état, la matière sénatoriale nous parut plus riche; nous ne le fûmes guère en hommes de haute administration; mais quel luxe quand nous en vînmes aux hommes de cour! Le Piémont aurait pu à lui seul défrayer la moitié des cours de l'Europe en chambellans, en écuyers et en majordomes.
Parmi les sénateurs piémontais il y en eut qui ne durent leur entrée au sénat qu'à leur nom et à leur fortune: tel était M. de Barolo, le plus riche seigneur du Piémont, et dont l'influence était grande sur une classe assez nombreuse de Piémontais qui voulaient bien être sujets de l'empereur, mais auraient voulu en même temps n'être pas Français. Ceux-ci auraient souhaité que l'empereur fît du Piémont un royaume à l'instar du royaume d'Italie, et qu'il eût ajouté à ses titres celui de roi du Piémont dont il aurait délégué la vice-royauté. Il est probable que l'empereur ne goûta jamais cette idée; car nous ne pûmes faire autrement que de lui en donner connaissance à titre de renseignement sur les opinions, et jamais ce ne fut de sa part l'objet d'une observation. Jusqu'à un certain point les Piémontais se seraient cependant résignés assez volontiers à être Français, si cela ne les eût pas rendus les compatriotes des Génois. Au moment où j'écris ceci, je ne sais comment les choses se passent au delà des Alpes, mais il me paraît inévitable qu'au premier mouvement qui éclatera en Italie il y ait séparation forcée entre Gênes et le Piémont. À l'occasion de cette inimitié je me rappelle un fait qui, pour être puéril, n'en est pas moins caractéristique. Il eut peut-être mieux trouvé sa place quand je parlerai de notre voyage à Gênes; mais puisqu'il vient se glisser dans mon propos, le voici.
Il faut d'abord que vous sachiez que le prince Borghèse avait un chien superbe nommé Mérinos; et ce nom lui allait supérieurement, car il était doux comme un agneau; bien fait de sa personne, et d'une courtoisie digne des plus beaux temps de la chevalerie. Mérinos ne recevait jamais une politesse sans la rendre, et pourtant il avait sa part dans nos grandeurs d'emprunt. Il n'habitait pas un chenil vulgaire, comme ses pareils; il était servi par un domestique qui en prenait soin, et dînait à ses heures. La nature avait sans doute beaucoup fait pour Mérinos, mais il devait son principal mérite à une brillante éducation. Son gouverneur lui avait enseigné à tenir en arrêt une perdrix au point qu'avec lui il n'était pas nécessaire d'avoir un fusil pour aller à la chasse; sa réputation et son mérite étaient connus même des rois, car le roi Jérôme avait demandé au prince d'en faire l'échange contre un cheval à choisir dans ses écuries. Mérinos était de tous nos voyages, et voilà comment il se trouva à Gênes.
Un jour donc que je descendais du palais Durazzo où logeait le prince, j'aperçois, au bas du grand-escalier, M. de Montealto, gendre de M. de Saint-Marsan et l'un des écuyers du prince, en grande conversation avec Mérinos. J'écoute sans être vu, et j'entends M. de Montealto qui le caressait, en lui disant: «Viens, mon bon chien; viens, mon bon Mérinos. La... la... Tu n'es pas un Génois, toi!» Je vous le demande: cela est-il caractéristique? Est-ce chose facile d'amalgamer deux peuples dont l'un félicite un chien de ne pas appartenir à l'autre?
La société de Turin offrait des hommes de mérite, sans doute, mais c'étaient plutôt des hommes d'étude que des hommes d'action. Tels étaient M. Alexandre de Saluces, homme prodigieusement instruit, et M. de Grimaldi. Je fis la connaissance de ces messieurs chez la comtesse de Salmours, où je crois vous avoir dit que je fus présenté par M. de Luzerne, notre gouverneur de Stupinis, qui lui-même était fort aimable. Madame de Salmours recevait peu de femmes; la marquise Dubourg presque seule y venait assez assidûment: mais son salon était le rendez-vous des hommes les plus distingués de la société. Madame de Salmours était Saxonne; son mari était Piémontais, mais ne vivait point à Turin. Je passai chez elle des soirées dont le souvenir me charme encore, car on y jouissait de cette liberté qui fait la douceur de la vie sociale quand elle ne va pas trop loin, ce qui ne peut être à redouter entre personnes bien élevées. Madame de Salmours avait long-temps habité Paris qu'elle aimait beaucoup, et se plaisait fort à en parler. Sans être belle, elle était très-agréable; ses cheveux blonds attestaient assez son lieu natal, que décelait en même temps un reste presque imperceptible d'accent allemand, ce qui mettait son parler en harmonie parfaite avec un peu d'abandon qui semblait naturel en elle.
Ce fut chez Madame de Salmours que je fis connaissance avec M. de Villette, de la même famille que celui qui était devenu fameux par son alliance avec Voltaire. C'était un homme tout rond, tout simple, fort gai, et ne manquant pas d'esprit. Je me liai avec lui de relations habituelles; nous fîmes même ensemble, je me le rappelle, le voyage de la Superga; voyage que je vous demande la permission de vous raconter, après, toutefois, vous avoir dit un mot du bal qui précéda notre excursion ascendante.
Il serait difficile de supposer une fête plus élégante et plus brillante que celle que donna le prince Borghèse le quinze d'août, à l'occasion de la fête de l'empereur. Le matin, il y avait eu grand lever, grande réception, et ensuite grand dîner au palais impérial, force illuminations dans toute la ville et le feu d'artifice d'usage; distribution de comestibles, mais à domicile, car nous ne voulions pas nous modeler sur les curées populacières des Champs-Élysées, et enfin des mariages de jeunes filles dotées par la ville. Le soir, à neuf heures, toutes les personnes invitées étaient arrivées; car il était d'usage que le prince entrât dans la salle du bal à neuf heures, après quoi personne n'était plus admis; ce qui, soit dit en passant, donnait aux dames une leçon d'exactitude dont la plupart ont si grand besoin. Le fauteuil de l'empereur joua son rôle accoutumé, et au bout de quelques instans nous voilà tous en danse. Le souper, servi à deux heures, fut réellement une chose magique, tant par l'élégance du service que par l'ordre parfait qui y présida. Figurez-vous deux salons carrés d'égale grandeur, et assez vastes pour que quatre tables, placées dans les angles de chacun de ces salons, laissassent une libre circulation. Figurez-vous un nombre innombrable de bougies, des cristaux, des porcelaines du plus grand prix, les mets les plus délicats, les vins les plus fins, une nuée de valets de pied en grande livrée, nos écuyers tranchans sous les armes, et M. Eusse, le maître-d'hôtel du prince, commandant les évolutions debout et avec un aplomb et un sang-froid dignes d'un général d'armée. Voyez chacune des tables entourée de douze couverts, où viennent s'asseoir quatre-vingt-quinze femmes, nombre précis auquel s'étaient bornées les invitations, pour que toutes fussent placées, et le quatre-vingt-seizième couvert réservé pour le prince. Ses deux grands nègres se tenaient immobiles derrière sa chaise comme deux immenses candélabres tout couverts d'or et d'argent, portant soleil sur la poitrine et soleil sur le dos, et la tête couverte d'un bonnet cacique d'où s'élevaient des flots de plumes d'autruche. C'était réellement un coup d'œil ravissant. Pour nous, nous mangeâmes debout, l'épée au côté, le chapeau sous le bras, ce qui n'est pas très-commode; mais enfin on se fait à tout. Cela prouve d'ailleurs combien était sage l'un des trois conseils que le maréchal de Richelieu donnait aux courtisans: «Asseyez-vous toutes les fois que vous en trouverez l'occasion.» Ses deux autres conseils étaient, je crois, de demander toutes les places vacantes, et de ne jamais dire de mal de personne. Quoi qu'il en soit, le souper fini, le bal recommença de plus belle, et dura jusqu'à cinq heures du matin.
Depuis long-temps il faisait grand jour, ce que voyant, M. de Villette et moi, nous résolûmes, au lieu de nous coucher, de tenter les hauteurs de la colline, devers le point que domine l'église de la Superga. Ayant, chacun de notre côté, substitué le frac bourgeois aux oripeaux de cour, nous nous rejoignîmes au pont du Pô, et nous voilà en route, ou, pour mieux dire, assis dans un batelet qui va nous conduire à la Madone du Pilon, à trois quarts de lieue de Turin. C'était une chose ravissante que de voir, à notre droite, se déployer la riche variété des mouvemens de terrain de la colline jusqu'à la vigne Chablais, où nous arrivâmes après avoir salué la Madone. Là nous commençâmes à monter par une voie assez escarpée, et, après deux heures de marche, nous touchâmes enfin au plateau sur lequel sont construits l'église et le cloître de la Superga. Cette église doit son existence à l'accomplissement du vœu d'un roi de Sardaigne, qui promit à la Vierge de lui en faire hommage si les troupes françaises, sous le règne de Louis XIV, levaient le siége de Turin. La sainte Vierge consentit à faire lever le siége, et se servit pour cela de l'entremise du prince Eugène. La Superga a été construite en petit sur le modèle de Saint-Pierre de Rome; je crois qu'elle en offre la répétition à demi-grandeur. Nous montâmes sur le dôme, couronné par une galerie d'où l'on jouit d'une des vues les plus étendues qu'il y ait sur aucun point du continent de l'Europe, puisque, lorsque le ciel est parfaitement pur et l'air dégagé de vapeurs, on peut distinguer le dôme de la cathédrale de Milan, qui en est distant de trente lieues.
En arrivant nous avions commencé par présenter nos hommages à l'excellent abbé Avogadro, qui était venu me voir à Turin, et qui depuis long-temps me pressait de faire un pèlerinage sur sa montagne. Du temps des rois de Sardaigne, le cloître de la Superga nourrissait d'études théologiques un séminaire privilégié qui servait de pépinière aux évêques du Piémont. C'était, comme on voit, un chapitre, d'évêques en herbe, tout à l'opposé de celui que l'empereur avait fondé à Saint-Denis pour les vieux princes de l'église. Seul avec un chien, l'abbé Avogadro était demeuré gardien de ces voûtes solitaires. Il nous fit l'accueil le plus aimable et le plus empressé, nous ouvrit les portes de l'église, et nous laissa ensuite pour nous préparer à déjeuner, nous témoignant beaucoup de regrets de n'avoir pas été prévenu de notre visite. Cette offre venait fort à propos; car, malgré le souper de la nuit, la danse, l'exercice du matin, et surtout l'air rare de la montagne, nous avaient donné un très-grand appétit. Quand nous eûmes parcouru l'église, et joui à loisir de la vue que l'on découvre au sommet du dôme, d'où les Alpes formaient, devant nous et à notre gauche, un vaste rideau circulaire coupé d'immenses ravines, et où s'élève, comme la cathédrale des Alpes, la pointe du mont Viso, nous redescendîmes, et nos oreilles furent vivement frappées des cris que faisait le chien de l'abbé Avogadro. Qu'avait-il donc? Son maître le battait. Et pourquoi? parce qu'il venait, nous dit l'abbé, de manger l'omelette qu'il nous avait préparée avec les seuls œufs qui fussent en sa possession. Notre ordinaire se trouva donc réduit à des noisettes, quelques raisins secs et des gressini[87], le tout arrosé avec de belle eau bien claire et une larme de rosoglio; de sorte que nous fîmes, dans toute la rigueur du terme, un vrai repas d'anachorètes.
L'abbé Avogadro nous conduisit ensuite lui-même dans l'église souterraine, divisée en deux caveaux. Dans l'un sont déposés les restes des princes de la branche régnante de la maison de Savoie, et dans l'autre ceux des princes de Savoie-Carignan. Ces tombes sont très-simples; ce sont des sarcophages en marbre qui n'ont pour ornemens que des têtes de mort sculptées en marbre et des os en croix. «Voilà, nous dit l'abbé, la tombe où repose la dernière venue, madame la princesse de Carignan. Jeune, belle, bienfaisante, mais atteinte d'une maladie de langueur, elle vint visiter ces tombeaux trois mois avant l'époque où je devais lui en ouvrir les portes pour n'en jamais sortir. Je l'accompagnais; elle était placée précisément à l'endroit où vous êtes, quand un rayon de soleil, pénétrant à travers les soupiraux, vint frapper sur l'endroit où elle repose. Quand je mourrai, me dit-elle, je veux que mon corps soit placé là; j'aime tant le soleil!...» L'abbé disait de la sorte, quand, par un de ces inexplicables effets du hasard, un rayon de soleil vint reluire sur la tombe de la princesse de Carignan. Peindre l'espèce de saisissement qui, à cette vue, nous frappa tous les trois comme une étincelle électrique, cela est hors de ma portée; nous nous regardâmes un moment sans rien dire, et il n'y a point d'esprit si ferme qu'on le suppose qui n'eût éprouvé comme nous une profonde émotion. Or, ceci n'est point un jeu d'imagination, une invention romanesque: c'est la vérité. Les tombeaux de la Superga, lors de la révolte du Piémont, faillirent d'être traités comme les tombes royales de Saint-Denis. C'est au général Grouchy que l'on en dut la conservation.
Cependant nous prîmes congé de l'abbé Avogadro, mais non sans que je lui eusse demandé quelles étaient ses ressources; elles étaient presque nulles; j'en parlai au prince; l'empereur en fut informé, et peu de temps après l'abbé Avogadro eut une pension qui le mit à même de pouvoir, en cas de besoin, réparer les fâcheux résultats de la gourmandise de son chien. Comme nous nous étions fait amener des chevaux au bas de la montée, en un temps de galop nous fûmes à Turin, où nous allâmes déjeuner sur la place impériale chez Laurent-Dufour, très-bon restaurateur français qui s'y était établi et qui faisait fort bien ses affaires.
Chez Dufour vivait habituellement un riche Piémontais dont il n'est pas hors de propos que je vous entretienne quelques instans. Vous verrez jusqu'où peut aller la volonté d'un homme.
Le comte de Scarampi, jouissant de vingt-cinq ou trente mille livres de rente, ce qui est une belle fortune en Piémont et partout ailleurs pour quiconque sait être heureux, était un homme d'environ trente ans, d'un extérieur agréable, montant très-bien à cheval, et jouant à la paume, dont il fit même quelques parties avec le prince, mais sans que jamais aucune tentative, aucune avance ait pu le déterminer à proférer un seul mot. Dans sa jeunesse il avait commis une indiscrétion qui avait amené un duel dans lequel un de ses amis avait succombé. Dans le désespoir que lui causa ce malheur irréparable et dont il était la cause, M. de Scarampi se condamna à un silence absolu, et depuis dix ans que cette résolution était prise, aucune considération n'avait pu l'entraîner à y faire la moindre infraction. Son domestique assurait que, dans sa chambre même, et quand il était seul, il ne lui avait jamais entendu dire un seul mot. Chaque matin il écrivait ses ordres pour la journée, et se montrait sur toutes choses d'une impassibilité à toute épreuve. Chez Dufour, où, comme je l'ai dit, il prenait ses repas, le garçon qui le servait... Tiens! voilà que je me rappelle son nom! il se nommait Battistino... Battistino, donc, présentait la carte à M. de Scarampi qui, avec la pointe de son couteau, indiquait ce qu'il fallait lui servir. Personne à Turin ne songeait à rire de la fermeté de M. de Scarampi à remplir si religieusement l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis lui-même; il était au contraire l'objet d'une sorte de vénération, et les dames surtout ne se lassaient point de l'admirer.
CHAPITRE VIII.
La pie de Thouaré.—Le Panthéon des animaux célèbres.—Le receveur-général de Turin.—Les deux financiers et les deux extrêmes.—M. Destor et ses distractions.—La partie d'échecs de M. Victor de Caraman.—Jeux à la cour.—Petits bals chez madame Destor.—Une Parisienne et aventure ébauchée.—Informations exactes, et voyage sentimental.—Stupéfaction d'une jolie femme.—Rendez-vous et discrétion.—Arrivée d'un jaloux.—Désappointement et persistance.—Intrigue dans une loge.—Le mouchoir et la boîte aux lettres.—Conseils de morale à la jeunesse.—Le contenu d'une lettre.—Deux chevaux blancs et Machiavel.—Mauvaise issue et oubli.—M. Belmondi.—M. de Navarre et l'épée de Louis XVIII.—Pétitions singulières.—Le prince Borghèse Jésus-Christ.—Leçon de politesse donnée avec un poignard.—Passion des Piémontais pour le jeu.—Le comte Pastoris et le père avare.—Histoire d'un original.—M. de La Payne et la croix de la Légion-d'Honneur.—Correspondance de M. de Lacépède.—Inconcevables motifs donnés à une demande, et le débordement du Pô.—Madame de La Payne et le deuil par anticipation.—Rencontre d'originaux.—Le contrôleur de Pignerol.—L'employé cuisinier.—M. de Marcolle et la confusion des langues.—Ce que c'est que M. Simon.—L'employé, son chef, et bizarre motif d'une prolongation de congé.—Éducation des pigeons.—Le gastronome, et solution du problème des vanneaux.
Je ne sais pourquoi j'ai envie de commencer ce chapitre par l'histoire d'une pie, d'une couvée de canards, d'une servante et d'un juge-de-paix. Cette histoire m'a été attestée véridique par des personnes telles qu'il ne m'est pas permis de la révoquer en doute. Elle n'a, j'en conviens, aucun rapport avec mes souvenirs du Piémont; mais j'y rattacherai mon thème comme je le pourrai: ce sera mon affaire. À trois lieues de Nantes, avant d'y arriver, à une demi-lieue de la Loire, s'élève, à mi-côte, un village qui a nom Thouaré. Là florissait, il y a quelques années, une pie de la plus haute distinction, une pie dont la mémoire mérite d'être consacrée dans le Panthéon des animaux célèbres. Elle était commensale du juge-de-paix du lieu, et vivait dans la meilleure intelligence avec sa servante, M. le juge-de-paix, très-friand de canards, en possédait une couvée que l'on menait paître dans les champs, pour qu'un exercice salutaire et une nourriture abondante et économique les entretinssent en état de santé. Ce fut d'abord la servante qui, à ses loisirs, surveillait les canards, et dame Margot accompagnait fidèlement son amie. La servante fit une remarque. La pie était toujours à la porte du poulailler à l'heure fixée pour la promenade. Un jour que la servante fut obligée de revenir sur ses pas, quelle fut sa surprise quand elle vit que sa paisible cavalcade s'acheminait comme de coutume sous la seule conduite de Margot, qui de son bec piquait les canards retardataires pour hâter leur marche! Le lendemain elle essaya de la laisser sortir sans elle. La pie prit le commandement du troupeau, et dès lors elle fut seule chargée de conduire les canards aux champs, d'où elle les ramenait le soir. Mais les canards n'étaient point pour monsieur le juge-de-paix de vains objets de luxe; c'était l'espoir de sa broche, et comme ils avaient acquis un degré d'embonpoint fort raisonnable, la reine Margot vit successivement diminuer le nombre de ses sujets. Son cœur monarchique subit toutes ces épreuves avec une rare fermeté, et quand il ne lui resta plus qu'un canard à conduire aux champs, celui-ci devint son ami. Elle le conduisait et le ramenait avec la même ponctualité. Cependant, M. le juge-de-paix, sans pitié pour son prochain, ayant ordonné que le dernier de la couvée suivît ses frères sur sa table, la servante se mit en devoir d'exécuter cet ordre barbare. Alors Margot, se livrant à son juste courroux, s'élança sur la servante, de son bec et de ses griffes lui mit le visage tout en sang, prit son vol, et disparut sans qu'on l'ait jamais revue. Que pensez-vous de cela? Pour moi, si la métempsycose existe, que je sois changé en canard et que je me souvienne de la pie de Thouaré, il est bien certain que je convoquerai les plus notables de ma nouvelle espèce, et je leur proposerai, à l'aide d'une souscription, de faire ériger à Margot un beau monument, sur le fronton duquel on lira: aux grandes pies les canards reconnaissans.
Actuellement il faut que je fusse comme l'Arioste, ou que je trouve une transition pour revenir un peu décemment du fait de mes canards à la capitale du Piémont. Une transition!... J'étais bien sûr qu'elle ne me manquerait pas. Nous avions à Turin un receveur-général dont je ne vous ai encore rien dit, et qui me revient tout naturellement en mémoire. C'était bien l'esprit le plus financier que j'aie jamais connu; cependant, malgré son intelligence un peu compacte, ses grâces légèrement épaisses, M. M... aurait pu passer pour un fort brave homme, si sa personne n'eût été la satire vivante de ses prétentions. Plus qu'aucun autre, mais sans être le seul, il aimait à jouer à la cour dans son salon, et n'était nullement satisfait quand nous nous permettions d'aller à ses soirées en bottes; il lui fallait le bas de soie, chose à laquelle M. de Lameth, tout préfet qu'il était, tenait si peu, et dont ne se souciait nullement notre bon Destor, directeur des contributions directes. Il y avait entre nos deux chefs de la finance toute la distance qui sépare la morgue de la bonhomie, d'où il résultait que l'on se moquait de l'un à belles baise-mains, et que tout le monde aimait l'autre.
J'allais beaucoup chez M. Destor, dont la maison était d'autant plus agréable que son cercle était plus borné. Sa femme était une créole fort aimable et d'une société douce et très-agréable; quant à lui, il était doué d'un esprit moins cultivé qu'abondant en saillies; mais il lui en échappait souvent de très-originales; il avait d'ailleurs des distractions fort comiques, et se livrait à de petites vivacités bien tranquilles qui contrastaient singulièrement avec la mansuétude de son excellent caractère. Nous jouions quelquefois au trictrac, et ses emportemens contre les mauvais des étaient vraiment on ne peut plus divertissans. On contait encore à Turin, quand nous y arrivâmes, une de ses vivacités les plus singulières. M. Victor de Caraman, qui fut, depuis la Restauration, ambassadeur à Vienne, avait été long-temps en surveillance à Turin. Un jour, faisant une partie d'échecs avec Destor, il avait posé une fort jolie montre sur le guéridon où était placé l'échiquier, pour ne point outrepasser le temps qu'il pouvait consacrer au jeu. M. de Caraman ayant joué je ne sais quelle pièce qui portait le désarroi dans toutes les combinaisons de Destor, celui-ci frappe un grand coup de poing sur le guéridon, le renverse, fait rouler dans l'appartement rois et reines, fantassins et cavaliers; et la montre de M. de Caraman est en bringues. Dans ce conflit Destor n'était nullement ému; il n'était occupé que d'une chose, c'était de soutenir qu'il n'avait pas perdu, qu'il avait la partie dans sa tête, et qu'il allait replacer toutes les pièces dans l'état où elles étaient auparavant.
À la cour, les jours de bal, on jouait aussi; c'était au whist, au piquet et à un jeu piémontais nommé barsiga. Là, Destor n'était nullement à son aise, parce qu'il était obligé de se contenir. Nous avions grand soin de le placer de manière à ce qu'il fit face à la muraille, parce que, tournant le dos aux personnes qui circulaient dans le salon, au moindre signe d'impatience de sa part, ces seuls mots: «Voilà le prince,» le rétablissaient dans un calme parfait.
On dansait quelquefois chez madame Destor; mais c'était en toute gaîté, sans prétention et sans apparat. Je me rappelle qu'à un de ces petits bals j'entamai une aventure que je ne me permettrais pas de raconter si je l'eusse conduite à bien. Ayant mal tourné pour moi, il n'y a point de fatuité à en parler, et d'ailleurs elle contient quelques détails qui servirent à faire voir de quelle manière j'étais informé de ce que je voulais savoir. J'avais rencontré plusieurs fois à Paris, et particulièrement dans les bals de madame de La Ferté, une jeune femme on ne peut plus jolie, fort coquette, et dont vous me permettrez de taire le nom. Ma surprise fut grande de la rencontrer chez madame Destor dans la matinée d'un jour où l'on devait y danser le soir. Par galanterie je l'invitai dès lors pour la première contredanse, et je m'arrangeai pour arriver de bonne heure; mais j'allai puiser à la grande source des informations, et j'en sus, comme on le verra tout-à-l'heure, plus que je n'en espérais savoir. J'arrive donc chez madame Destor, et nous voilà en place. Aussitôt que nous eûmes dansé cette figure préparatoire que l'on nomme, je ne sais pourquoi, un pantalon, j'entamai à voix basse la conversation avec ma danseuse, et je lui dis: «Vous avez été obligée de prendre bien des précautions pour quitter Paris. Une personne qui vous est fort attachée faisait épier votre départ. Vous êtes cependant parvenue à tromper sa vigilance. Vous êtes montée tel jour dans une diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires avec votre femme de chambre et vos deux petites filles. Entre Nevers et Moulins, un peu avant la poste de Saint-Imbert, vous avez été rejointe par une chaise de poste. Vous êtes descendue de la diligence et montée dans la chaise de poste. Vous avez couché, et non pas seule, à Moulins, rue de Paris, à l'auberge de l'Image. Quand on vous a réveillée pour monter en diligence vous l'avez laissé partir. Vous êtes remontée plus tard dans la chaise de poste, et vous avez rattrapé la diligence un peu avant Roanne. Vous alliez à Roanne chercher votre mari, qui y avait une place, pour le conduire à sa nouvelle destination. Vous venez de l'y conduire, et c'est en revenant que vous vous êtes arrêtée à Turin, où vous êtes depuis cinq jours.»
Je n'eus pas, comme on doit le penser, le loisir de défiler de suite tout mon chapelet; tout cela fut lardé entre les momens où nous devions figurer à la contredanse; et comme j'avais le soin de donner à ma figure une expression toute opposée au sens de mes paroles, les personnes qui nous voyaient durent croire que je débitais à ma danseuse de ces riens, de ces niaiseries galantes que les femmes écoutent en se regardant dans une glace presque sans les entendre. Elle, cependant, était frappée de surprise, ou plutôt de stupeur, à chaque circonstance que j'ajoutais au récit de son voyage sentimental, et je ne pouvais me lasser d'admirer, au milieu des tribulations que je lui causais, comme elle se laissait emporter au plaisir de la danse et se livrait gaîment au mouvement de la mesure. Les femmes! les femmes! Je n'ai pas besoin de dire que ma danseuse, dans son incroyable étonnement, me pressait de lui dire comment je pouvais savoir tout cela. Je lui promis de satisfaire sa curiosité le lendemain, si elle voulait bien m'accorder une audience. Je tirai bon augure de l'heure qu'elle m'indiqua, quand elle me dit de venir à huit heures du matin à l'hôtel de Londres. Dès lors j'affectai de ne pas montrer auprès de ma danseuse plus d'empressement que pour les autres dames; je ne lui offris pas surtout de la reconduire chez elle comme le font quelques nigauds inexpérimentés, et je rentrai au palais me croyant destiné aux grandes aventures.
Ah bien oui! Elle fut jolie, mon aventure! Le diable s'en mêla. Mais procédons par ordre. Le lendemain, comme on peut le croire, je fus exact au rendez-vous, et huit heures n'étaient pas sonnées quand j'arrivai à l'hôtel de Londres. Je vis qu'on me guettait avec une sorte d'anxiété, car lorsque j'entrai un index mystérieux posé sur la plus jolie bouche du monde m'indiqua qu'il fallait être discret, et la dame n'eut que le temps de me dire: «Le vilain est arrivé.» Il y avait effectivement une demi-heure que l'homme à la chaise de poste, poussé par le démon de la jalousie, était descendu à l'hôtel de Londres. Dès qu'il eut entendu le moindre bruit, il entra dans la chambre où j'étais. C'était un homme fort bien, et que je connaissais de nom. Je pensai qu'il fallait faire bonne contenance, quoique l'heure fût bien traitresse. Nous causâmes tous les trois fort poliment pendant huit ou dix minutes, après quoi je jugeai qu'il était temps de mettre fin à une conversation qui n'était agréable pour aucun de nous, et je me retirai, sans toutefois me tenir encore pour battu.
C'était pendant l'hiver de dix-huit-cent-huit à dix-huit-cent-neuf, en plein carnaval, de sorte que le grand théâtre de l'Opéra était ouvert. Je m'y rendis dans ma loge, jugeant bien que le nouveau venu ne manquerait pas de conduire sa beauté au spectacle. Mes yeux erraient dans cette vaste salle, et je découvris bientôt dans la même loge, au rez-de-chaussée, madame Destor et ma jolie danseuse de la veille sur le devant, M. Destor et mon jaloux occupant la seconde banquette. Ayant bien examiné la disposition des lieux, mon plan d'attaque fut dressé. Je priai un de mes amis d'entrer dans la loge, et de dire à Destor que quelqu'un le demandait. Dès qu'il fut sorti, je profitai de ce qu'une place sur la seconde banquette se trouvait momentanément vacante pour faire une courte visite à madame Destor, ayant soin de ne m'occuper que d'elle. Je trouvai cependant le moyen de dire à ma dame de mettre son mouchoir sous son bras, qui était appuyé sur le rebord de sa loge, et je remontai dans la mienne, qui était à l'opposite, pour voir si on se prêterait à cette évolution. Je vis le mouchoir à poste fixe, et dès lors je résolus de le métamorphoser en bureau de petite poste. Je retournai un moment au palais pour y écrire une lettre selon l'exigence du cas, après quoi je revins à l'Opéra. Quand j'entrai, le mouchoir n'y était plus; mais je le vis reparaître, et je descendis dans le parterre, où sont ménagés des espaces sans banquettes pour que l'on puisse circuler le long des loges. Arrivé devant la loge qui m'intéressait, je glissai, le plus adroitement qu'il me fut possible, mon billet sous le mouchoir, et j'eus la satisfaction de le voir saisir par de jolis petits doigts qui ne me parurent pas en être à leur apprentissage.
Maintenant, si je ne me trompe, vous êtes curieux de savoir ce qu'il y avait dans la lettre. Je vous le dirai dans un instant; mais comme j'aime beaucoup à glisser dans ce que j'écris d'utiles conseils, j'en prendrai texte pour faire quelques recommandations à la jeunesse. D'abord, écrivez le moins que vous pourrez; c'est un moyen auquel il ne faut recourir que quand on n'en a plus d'autres à sa disposition. Ensuite, quand vous êtes dans la nécessité absolue d'écrire, ayez grand soin de mettre dans votre lettre quelques mots qui puissent compromettre celle à qui vous l'adressez; car, parmi les dames, il y en a beaucoup qui se permettent de se moquer de nous, et qui sacrifient volontiers une correspondance indiscrète quand cela leur est nécessaire pour cacher une autre intrigue. À l'aide du moyen que je vous indique, vous n'avez rien de tel à redouter puisqu'elles ont intérêt à bien cacher vos lettres; et si vous leur dites des choses qui ne sont pas vraies, où est l'inconvénient? Elles seules et vous étant dans la confidence, vous savez à quoi vous en tenir, et cela n'apprend rien à personne.
Je mis en usage cet excellent précepte de morale. J'écrivis à la dame que, d'après le rendez-vous qu'elle m'avait donné et le peu de mots qu'elle avait pu m'adresser le matin, je pouvais espérer qu'elle profiterait du seul moyen que nous avions de nous voir; qu'une voiture, attelée de deux chevaux blancs, pour être plus reconnaissable, serait près de la citadelle, sur le boulevard Borghèse, depuis dix heures jusqu'à cinq heures de l'après-midi, et qu'elle n'aurait autre chose à dire au cocher que ce seul mot: Ouvrez. À près de six heures mon cocher revint à vide, et je me rappelle que je passai cette longue matinée à lire Machiavel, que j'étudiais alors avec une sorte de fureur, et qui me paraît à moi l'homme le plus violemment ennemi de la tyrannie de tous ceux qui ont écrit sur la politique, quoique l'opinion contraire soit généralement accréditée. Quoi qu'il en soit de Machiavel, je ne revis plus ma jolie dame; j'appris par madame Destor que son vilain, comme elle l'appelait, était reparti avec elle pour Paris, et au bout de huit jours je n'y pensai plus. Cependant, comme vous venez de le voir, cette aventure m'est revenue à la mémoire. Je vis bien que madame Destor avait été mise dans la confidence; car, à quelque temps de là, lui ayant offert de la ramener avec son mari d'un bal où nous étions chez César Berthier, elle me demanda des nouvelles de mes chevaux blancs, ce que j'eus l'air de ne pas comprendre.
Destor recevait souvent chez lui les employés de son administration, et parmi eux il y en avait de fort bons à rencontrer. L'inspecteur des contributions dans le département du Pô, Belmondi, était un homme extrêmement instruit, et l'un des plus grands travailleurs que j'aie connus de ma vie; je me liai avec lui d'une véritable amitié, et cette liaison ne cessa qu'à sa mort, arrivée il y a huit ou neuf ans. Mon pauvre Belmondi était d'une laideur extraordinaire, et il avait la faiblesse, la seule que je lui ai connue, d'en être profondément affligé. Je n'ai point connu d'homme plus positif que lui, plus religieux à sa parole, plus entier dans ses déterminations, et, en même temps, plus sensible à une injustice. Le commis des finances, Legrand, lui en fit une criante; Belmondi en eut la tête frappée, et mourut après avoir survécu à sa raison. Il ne resta pas très-long-temps à Turin, mais ne sortit pas pour cela de notre gouvernement, ayant été nommé directeur à Alexandrie. Là il remplaçait un M. de Navarre, l'homme le plus maigre et le plus mince qui ait peut-être jamais existé; Louis XVIII l'aurait porté en épée. Je me le rappelle à cause de la singularité d'une pétition qu'il adressa au prince pour obtenir la croix de la Légion-d'Honneur. On sait combien peu l'empereur en était prodigue à cette époque; cependant M. de Navarre fondait ses droits sur une fraîcheur qu'il avait attrapée dans la Valteline, à la suite de laquelle il avait perdu cinq dents. Réellement, il faut avoir vu passer entre ses mains un grand nombre de pétitions pour se faire une idée de toutes les folies qui peuvent entrer dans la tête des solliciteurs; des courtisans même y puiseraient des hyperboles de flatterie qui leur paraîtraient nouvelles; ainsi, par exemple, un honnête habitant de Tortone adressa au prince une pétition pour lui demander, je crois, une place de percepteur des contributions, et jugez comme cela nous regardait; mais j'ai vu peu de rédactions aussi curieuse que celle de cette pétition. L'objet de la demande y occupait fort peu de place; mais je ne conçois pas où le pétitionnaire avait été chercher tous les titres qu'il donnait au prince, finissant par l'appeler: JÉSUS-CHRIST! Je crus que c'était l'œuvre d'un fou, et je fis même prendre des informations à ce sujet; j'appris que notre pétitionnaire passait pour un homme fort raisonnable, qui seulement avait encore exagéré l'exagération si naturelle aux Italiens. Au surplus ils ne sont pas moins exigeans que respectueux; car tout au commencement de la réunion du Piémont à la France, un pauvre jeune homme français avait été victime de n'avoir pas parlé à la troisième personne. À une question que lui adressait un Piémontais il avait répondu vi dirò... au lieu de dirò lei... comme l'exigeait la politesse; le Piémontais furieux, s'écriant: Tinsegnerò a darmi del lei, lui plongea son stylet dans le cœur.
De notre temps les stylets n'étaient plus de mode en Piémont; la sévérité des ordres de l'empereur y avait mis bon ordre, ou du moins on les tenait si bien cachés que c'était comme s'ils n'eussent pas existé. Sous ce rapport les mœurs des Piémontais étaient devenues moins farouches: mais quelle incroyable passion pour le jeu! Les Piémontais formaient sans contredit le peuple le plus joueur de l'Europe. C'était pitié de voir dans les cafés avec quel acharnement les jeunes gens de bonne famille jouaient entre eux, ou, quand ils n'avaient pas d'argent, comment ils restaient oisifs des journées entières assis sur les bancs placés dans la rue à l'extérieur des cafés. Les enfans de bonne maison usaient ainsi leur vie jusqu'à la mort de leur père, car la plupart ne connaissaient le toit paternel que pour y coucher; ils recevaient une pension, et vivaient ensuite où et comme ils le voulaient. Ces pensions étaient en général modiques; de là des dettes usuraires acquittables dans l'avenir. Il y avait à Turin un exemple bien frappant de l'avarice d'un père envers son fils. Le comte Pastoris, homme tout-à-fait comme il faut et vraiment aimable, était parvenu à l'âge de cinquante-cinq ans, étant toujours à la pension de deux mille livres, quoiqu'il fût fils unique et que son père eût plus de soixante mille livres de rente.
Ceci est une petite digression imprévue sur les mœurs piémontaises; mais je n'en ai pas encore tout-à-fait fini avec nos solliciteurs, et je vais vous en présenter un avec lequel j'imagine que vous ne serez pas fâché de faire connaissance. Ce grand homme sec et portant perruque que vous voyez est M. de la Payne, ancien capitaine de vaisseau de la marine royale de France, ancien chevalier de Saint-Louis, et pour le moment directeur de la navigation du Pô. La croix de la Légion-d'Honneur était aussi l'objet de son ambition. Il lui était pénible de voir sa boutonnière veuve d'un ruban qui l'avait décorée autrefois. Il venait me voir de temps en temps, et me reproduisait toujours avec des variantes l'évidence de ses droits, qu'il fondait sur son ancienne croix de Saint-Louis. Enfin, un jour, touché de ses doléances, je l'engageai à adresser une pétition au prince, l'assurant qu'elle serait transmise par lui à M. de Lacépède avec une lettre de recommandation. C'était une satisfaction que nous pouvions très-bien lui donner sans que cela tirât à conséquence. La réponse de M. de Lacépède fut, comme toutes celles qui sortaient de la grande chancellerie de la Légion d'Honneur, pleine de ces choses obligeantes qui enflamment l'espoir des pétitionnaires toujours enclins à se flatter. Avec M. de Lacépède surtout, jamais personne n'avait eu plus de droits que celui auquel il répondait, et à cela il joignait habituellement la promesse de mettre la demande sous les yeux de l'empereur à la première occasion favorable. Or ce n'était pas sa faute si l'occasion favorable ne venait jamais. M. de La Payne l'attendit en brave pendant deux mois; mais commençant à s'impatienter, il tâta alors une autre corde qui était beaucoup plus délicate; il me pria d'engager le prince à demander pour lui la croix de la Légion-d'Honneur directement à l'empereur. Je lui fis comprendre que cela était extrêmement difficile, et qu'il faudrait pouvoir citer un fait du moment, une circonstance extraordinaire à l'appui. Voilà donc M. de La Payne à l'affût des circonstances, et il me laissa long-temps tranquille, quand un beau jour je le vois entrer chez moi tout rayonnant de joie et d'espérance.
«Eh bien! me dit-il tout d'abord, voilà une occasion, s'il en fut jamais, de demander pour moi la croix de la Légion-d'Honneur à l'empereur.—Comment? Quelle occasion?—Eh quoi! ne savez-vous pas que le Pô est débordé?—Si vraiment, et c'est une affreuse calamité.—Sans doute, mais enfin c'est moi qui suis directeur de la navigation du Pô; le débordement est immense; l'eau s'étend à plus d'une lieue dans les campagnes; l'île de Staffarde en est entièrement couverte; on calcule que les dégâts seront au moins de trois ou quatre millions; un pareil événement ne peut manquer de fixer l'attention de l'empereur, et alors si le prince voulait...» J'avoue qu'il me fallut tout mon sang-froid pour ne pas éclater de rire au nez de M. de La Payne; j'y parvins cependant, mais je n'y pus pas tenir dans une autre circonstance que voici.
Quoique M. de La Payne fût d'un âge plus que mûr, il avait épousé une fort jolie demoiselle, toute jeune, bien douce, bien innocente, et ne levant jamais les yeux à l'église de dessus son livre de messe. Il en eut toutes les joies du paradis; mais son bonheur ne dura guère. Bientôt il vit qu'il était dans sa destinée de subir les grandes chances du mariage, et trouva même une sorte de consolation dans le nombre des complices qui avaient conspiré contre sa félicité conjugale. De là advint une séparation à l'amiable, par suite de laquelle madame de La Payne alla s'établir à Milan et M. de La Payne resta à Turin; mais des gens méchans s'amusaient à lui demander sans cesse des nouvelles de sa femme, ce qui lui déplaisait fort, et ce qui le détermina à prendre le grand parti que vous allez voir.
Un jour, passant sous les arcades de la place impériale, je me trouvai nez à nez avec M. de La Payne; il était en grand deuil, portant crêpe au bras et crêpe à son chapeau. Je lui en demandai la cause: «Eh, mon Dieu! il y a huit jours que je l'ai perdue, et je voulais aller vous en faire part.—Perdue! et qui donc?—Ma femme.—Votre femme!...» Ah! ma foi, je dois l'avouer, cette exclamation fut accompagnée de ma part d'un éclat de rire dont je ne fus pas maître, et la raison en était bien simple; car la veille même j'avais reçu une lettre de Milan, dans laquelle on me parlait de madame de La Payne comme d'une personne très-vivante. Je lui dis qu'il se méprenait fort, qu'on l'avait faussement alarmé, et que je pouvais lui en donner la preuve. Alors, lui: «Ma foi, Monsieur, me dit-il, je vois bien qu'il faut vous dire la vérité là dessus; eh bien,... non,... elle n'est pas morte. Mais c'était à n'y plus tenir; ils étaient toujours à me corner aux oreilles: Comment se porte madame de La Payne? Avez-vous des nouvelles de madame de La Payne? Madame de La Payne par ci, madame de La Payne par là; enfin, j'ai pris mon parti: je leur ai dit qu'elle était morte, et j'en ai pris le deuil pour qu'ils me laissent tranquille.» Voilà, je crois, un original qui n'avait rien à envier à ceux que Fagan a réunis dans une comédie où Dugazon était si divertissant.
Au surplus, j'ai été toute ma vie assez heureux dans la rencontre d'originaux, et j'aurais en vérité de quoi en faire une galerie. À Turin, par exemple, nous en avions un qu'il serait dommage de laisser passer inédit. C'était un des employés de l'administration de Destor, M. de Marcolle, dont le père était conseiller, je crois même président au parlement de Nancy. Il était délégué au contrôle de Pignerol; mais il venait très-fréquemment à Turin, tant il était habile dans l'art d'extorquer des congés à notre bon Destor. Il s'était trouvé seul et abandonné en émigration à l'âge de onze ou douze ans, et n'avait trouvé d'autres ressources pour vivre que d'entrer dans les cuisines de l'électeur de Bavière, où il puisa, avec les meilleurs principes de rôti, cette passion pour l'art culinaire, à laquelle il n'a jamais été infidèle un seul instant de sa vie. Il était résulté de ce système d'éducation que Marcolle était beaucoup plus fort sur les entrées et les entremets que sur le beau langage. Il avait beaucoup d'originalité, beaucoup d'esprit naturel, et savait un peu de latin, un peu d'allemand, un peu d'italien et un peu plus de français. Cependant le concours simultané de ces quatre idiomes lui était quelquefois indispensable quand il voulait tenir un discours suivi; mais ce qui était vraiment comique, c'était son enthousiasme pour la cuisine, qu'il faisait mieux que le plus habile cuisinier. Simon lui-même, le cuisinier du prince, dont le traitement était de douze mille francs, aurait trouvé dans Marcolle un rival dangereux. Marcolle cependant n'avait pas ce sang-froid que donne l'habitude du commandement, et que possédait notre illustre chef quand il distribuait ses escouades de la rôtisserie et de la pâtisserie à leur poste, ou quand lui-même mettait en faction à ses fourneaux son armée de marmitons. Simon, dans l'exercice de ses fonctions, quand il avait reçu son menu des mains de M. Eussé, notre maître d'hôtel, avait une dignité à laquelle Marcolle ne pouvait aspirer; mais celui-ci lui était supérieur dans l'art de faire rôtir un filet de bœuf piqué avec des lanières d'anchois, et pour lequel il avait composé une sauce dont le secret doit malheureusement mourir avec lui.
Un matin j'étais dans le cabinet de Destor, qui, ce jour-là, donnait à dîner. Marcolle, dont le congé était expiré de la veille, y entre tout à coup, la figure toute renversée. Son directeur le salue d'abord de quelques reproches sur ce qu'il n'était pas parti. «Il s'agit vraiment bien de cela! s'écrie Marcolle au lieu de s'excuser. Que viens-je de voir? c'est abominable! Je viens de traverser votre cuisine; c'est à faire pitié! J'ai vu des poulets tout abîmés! Votre cuisinière n'entend rien à cela! Vous avez le préfet et des personnes de la maison du prince à dîner; votre dîner va vous déshonorer!...» Enfin Marcolle faisait à son directeur une scène d'autant plus plaisante qu'il la faisait très-sérieusement. Destor alors lui dit: «Eh bien, voulez-vous faire le dîner d'aujourd'hui?» Oh! alors ce fut un épanouissement de satisfaction sur la figure de Marcolle; mais, ne perdant pas la carte, il fit observer que cela valait au moins une prolongation de huit jours de congé. Destor ne voulut pas; il y eut négociation. Le traité fut conclu moyennant une prolongation de quatre jours; et le bienheureux Marcolle alla s'emparer des fourneaux avec autant d'empressement qu'un homme bien épris s'empare du lit conjugal après le coucher de la mariée.
Je n'en finirais pas si je voulais enregistrer ici la moitié des traits pareils dont la vie culinaire de Marcolle n'offre qu'une longue série. Le malheureux! il engraissait des pigeons, passe encore pour les canards du juge-de-paix de Thouaré; mais des pigeons! Ces petits animaux qui sont si gentils quand ils se béquètent au retour du printemps; eh bien! lui, il les engraissait dans une marmite! dans une marmite recouverte pour que, n'ayant jamais pris aucun exercice ni d'aile ni de patte, ils eussent les chairs plus tendres et plus délicates. Un jour il présenta à sa sœur un de ses amis en lui disant, non point qui il était ni ce qu'il faisait, mais avec cette seule recommandation «Ma bonne amie, voilà Monsieur que j'ai surpris un jour à son dîner; il y avait sur sa table des perdreaux rôtis piqués d'un côté et non piqués de l'autre, de sorte que chacun peut être servi à son goût.»
Maintenant je terminerai ce chapitre par un dernier trait que je choisis entre mille. Il prouve d'ailleurs la persévérance de Marcolle dans son goût pour ses premières études chez l'électeur de Bavière. Quelque temps après la chute de l'empire je le rencontrai à Paris; nous fîmes échange d'adresses; il vint me voir, et je l'allai voir aussi. Il demeurait rue Neuve-des-Capucines, dans une espèce de donjon, divisé en plusieurs compartimens dont le plus important, bien entendu, était consacré à sa cuisine, ou plutôt à son laboratoire. Ma visite était bien inattendue. En entrant ma vue fut frappée d'un grand vase placé sur une table et à moitié rempli d'une liqueur jaunâtre, où nageaient des tronçons de carottes et des oignons; au dessus descendait du plancher un cerceau suspendu par une ficelle; autour du cerceau étaient attachés par le bec trois ou quatre oiseaux qui trempaient à moitié dans la liqueur. «Qu'est-ce cela?» lui demandai-je. Alors lui, du plus grand sérieux: «C'est, me dit-il, le problème du vanneau que je crois avoir résolu, et c'est une question extrêmement délicate. Le vanneau, voyez-vous, est un oiseau très-fin; mais il a offert jusqu'ici de bien grandes difficultés. Ou le train de derrière est trop avancé, ou le train de devant ne l'est pas assez. J'ai réfléchi là dessus, et j'ai pensé qu'en faisant prendre aux vanneaux un demi-bain dans une saumure conservatrice, cela donnerait le temps à l'air d'agir sur les ailes en proportion convenable, et qu'ainsi il serait également bon dans son entier. Si vous voulez venir demain dîner avec moi, nous verrons si je suis sur la voie.» Je n'eus garde de refuser une pareille invitation, et voilà pourquoi je puis aujourd'hui le proclamer en toute justice: «Oui Marcolle a résolu le problème du vanneau.»
CHAPITRE IX.
Nos moyens de correspondance.—L'estafette de Naples à Paris.—Miracles du télégraphe.—Détails sur l'estafette.—Défenses sévères de l'empereur.—Légères infractions.—Napoléon crevant le porte-manteau des dépêches.—Le directeur-général pris en fraude.—Emploi des courriers, et missions extraordinaires.—Souvenir d'enfance de l'empereur.—Projets sur la Spezzia.—M'en reparler souvent.—Phénomène remarquable.—Eau douce dans la mer.—Grand projet, et les habitans sans contributions.—Correspondance du docteur Vastapani, et maladie de la princesse.—Le courrier Camille.—La vie d'un homme sauvée par hasard.—Bonté du prince Borghèse.—La bande de brigands de Narzoli.—Meino et sa femme.—Scarcello, Vivalda et le colonel Boizard.—Le modèle de Jean Sbogar.—Mœurs et usages des brigands.—Enlèvemens et contributions.—La croix de Salicetti.—Meino à Alexandrie, et sagacité du général Despinois.—Un jour à Stupinis, et exécution à Turin.—Le ménage de garçons.—Le colonel Jameron.—M. de Valori et M. d'Adhémar.—Pourquoi l'on jouait à la cour.—Conseils de M. de Lameth.—Mort du neveu de M. de Lameth, lettre de sa mère et singulière réponse.—Nobles manières d'Alexandre de Lameth.—Subvention extraordinaire.—Madame et mademoiselle Robert à Turin.—Incroyable changement d'état.—Conversation avec M. de Lameth.—Les veuves des préfets, et projet sans exécution.—M. de Garaudé.—Je mets le feu au palais.—L'aide-de-camp en mission.—Sottise d'un architecte, et la poutre brûlée.—Saint-Laurent et moi.—Mot de Jean-Jacques.
De Turin, nous avions avec Paris, Naples et le quartier-général de l'empereur, deux moyens de correspondance: la poste et l'estafette. La poste est connue de tout le monde; mais l'estafette l'est moins, et je pense qu'il n'est pas hors de propos d'en dire ici quelques mots. Ce moyen de correspondance accélérée avait été établi par l'empereur, dont l'impatience aurait souvent voulu dévorer le temps. Nous avions encore un moyen plus rapide, le télégraphe; et vraiment je fus un jour émerveillé de cette rapidité. Un jour donc, étant allé moi-même au télégraphe situé sur le palais d'Aoste, pour transmettre à Cambacérès, en l'absence de l'empereur, je ne sais quelle nouvelle (c'était, je crois, la prise de Capri), il me serait difficile de peindre ma surprise quand, un peu moins de quatre heures après, je vis entrer chez moi le directeur du télégraphe, m'apportant la réponse à notre dépêche. Quand il s'agissait d'un renseignement à demander à Milan, cela ne valait pas la peine de descendre du télégraphe; ce n'était quelquefois que l'affaire d'un quart d'heure; et il est à la lettre que, s'ils l'eussent voulu, Eugène et le prince Borghèse auraient pu faire la conversation quand le temps était beau. L'estafette mettait sept jours à venir de Naples à Paris, où le porte-manteau qui contenait les dépêches ne devait pas peser plus de vingt-cinq livres à son arrivée. Comme ce moyen appartenait exclusivement au gouvernement, les dépenses qu'il occasionait n'étaient point à la charge de l'état; elles étaient remboursées à l'administration des postes par l'empereur, et s'élevaient environ à mille écus par jour. Le porte-manteau des dépêches était fermé à clef, et il y avait une clef pour l'ouvrir seulement chez les directeurs des postes de Rome, de Florence, de Turin et de Lyon. La ligne de Naples à Paris n'était jamais interrompue, et la ligne variable, dont le point de départ était au lieu où se trouvait l'empereur, venait rejoindre la ligne invariable à celui des grands bureaux qui était le plus rapproché du quartier-général impérial. C'est par cette voie que nous correspondions dans tous les cas urgens et que nous recevions le Moniteur deux jours avant tout le monde. Par la suite le prince fit à M. de Lameth la galanterie de lui faire venir le sien par la même voie.
L'empereur avait expressément défendu que l'on fît jamais servir l'estafette à aucune correspondance particulière; mais j'avoue que j'ai à me reprocher plus d'une infraction à cette défense; il est si doux d'obliger quand on en a la possibilité. Au surplus, je n'étais pas le seul, ce qui, j'en conviens, ne serait pas une excuse; mais dans tous les cas, ces infractions furent très-rares.
À l'occasion de l'estafette, je puis citer un fait qui prouve combien peu l'empereur entendait la plaisanterie sur ce point. Un jour, se rendant à Milan, il rencontra dans le Maurienne le postillon porteur des dépêches se dirigeant sur Paris. Il donne l'ordre de faire arrêter le postillon, et voilà le sac aux dépêches dans la voiture de l'empereur. Mais point de clef pour l'ouvrir! Il s'y prit alors à peu près comme son ancien confrère de Macédoine en usa avec le nœud gordien. De la pointe de son épée Napoléon éventra le porte-manteau, et le voilà parcourant les dépêches qui pouvaient l'intéresser. Au nombre des paquets s'en trouvait un adressé à M. de Lavalette, directeur-général des postes. Ce paquet contenait plusieurs lettres pour des particuliers. L'empereur les remit dans le paquet, qu'il fit refermer après avoir écrit au crayon dans l'intérieur de l'enveloppe: «Je ne m'étonne pas si les postes n'ont rapporté que tant l'année dernière, puisque le directeur-général fait lui-même la contrebande.» Puis il signa, replaça toutes les dépêches dans le porte-manteau, et le fit recoudre comme on put; après quoi il continua sa route.
Dans l'intérieur du gouvernement nous nous servions de courriers pour les cas urgens; et quand un événement extraordinaire ou la nécessité de renseignemens précis se manifestait sur un point quelconque, c'était l'objet d'une mission pour un des aides-de-camp du prince. Ainsi, par exemple, Delmas fut plusieurs fois envoyé à la Spezzia; car c'était une des idées mignonnes de l'empereur que d'y faire construire un jour un grand port militaire; aussi nos lettres à l'empereur roulaient-elles souvent sur cet objet favori, et cela ne lui déplaisait point, puisqu'un jour je lus dans une de ses lettres au prince: «J'ai vu la Spezzia quand je suis, pour la première fois, venu de Corse sur le continent. Tout enfant que j'étais, cet emplacement m'avait frappé. Je l'ai revu depuis. C'est, après Constantinople, la plus belle position de l'Europe pour un grand établissement maritime; mais, pour commencer les travaux en grand, il me faudrait vingt millions, et je ne les ai pas.» M'en reparler souvent.» La disposition naturelle de l'anse de la Spezzia est en effet admirable. Deux petites îles s'élèvent à une certaine distance au devant de son ouverture, et semblent posées exprès pour recevoir la construction de deux forts qui auraient défendu l'entrée du port. On devait en outre construire sur le littoral, qui, sur ce point de la côte, est un peu élevé, une ville considérable que l'on aurait peuplée en dispensant pendant un demi-siècle ses habitans de toute contribution; et pour donner de l'eau à cette ville élevée, il ne s'agissait de rien moins que d'un de ces miracles enfantés souvent par nos ingénieurs. Il y a dans le port de la Spezzia un phénomène des plus extraordinaires. À quelque distance dans la mer s'élève et bouillonne quelquefois, à cinq ou six pouces au dessus de son niveau, une colonne d'eau douce parfaitement bonne à boire. Toutes les recherches que l'on a pu faire pour savoir d'où cette eau provenait ont été infructueuses; on se bornait à des conjectures, dont la plus admissible était qu'une masse d'eau concentrée dans un vaste entonnoir des Apennins, et renouvelée sans cesse par les pluies et la fonte des neiges, était parvenue à se faire une issue, d'abord souterraine et ensuite sous-marine, d'où, par sa propre force, elle surgissait visible à tous les yeux. Le projet de l'empereur était d'encaisser cette eau dans une vaste construction, de l'élever à la hauteur du point le plus dominant de la ville, et de la conduire dans des réservoirs d'où elle aurait été distribuée dans toutes les maisons et sur les places publiques de la Spezzia. On n'est vraiment pas surpris que l'empereur nous ait dit: «M'en reparler souvent.» Aussi, combien de plans, combien de projets ont été faits pour la Spezzia!
Nous eûmes une fois à Turin une preuve bien remarquable de l'utilité dont peuvent être les courriers. Nous en avions deux, dont un surtout faisait ses courses avec une incroyable rapidité. C'était un Romain nommé Camille, comme le prince, et qui lui ressemblait bien un peu. Le prince l'envoya un jour aux eaux d'Aix, en Savoie, pour savoir des nouvelles de la princesse, que l'on avait dit très-malade; et ici il n'y avait point à le nier, car le docteur Vastapani, premier médecin de la cour, nous transmettait des détails sur le siége des souffrances de la princesse dont il aurait pu se dispenser: le prince en était même dégoûté; il parlait, que sais-je? d'un gran dolore a l'ano, et de toutes sortes de choses semblables, qui auraient bien mieux figuré dans sa correspondance avec M. Baricalla, notre apothicaire, que dans ses lettres au prince. Quoi qu'il en soit, Camille était de retour au bout trente-trois heures, et il avait fait cent quarante lieues.
Ce n'est point à ce que l'on vient de lire que se rapporte l'utilité dont peut être un courrier. Il s'agit d'une circonstance où la vie d'un homme dépendait d'un moment de retard. Charles de La Ville, le secrétaire des commandemens du prince, entre un jour, par hasard, dans son cabinet à une heure où il n'y allait jamais. Il voit sur le bureau une lettre timbrée de Gênes; il la décachète et parcourt, sans y mettre plus d'importance qu'à une chose qui doit être examinée à son heure, les différentes pièces qu'elle contenait. Il voit qu'un homme doit être fusillé le lendemain à midi sur la place de l'Aqua-Verde. Alors il donne toute son attention à l'examen de cette affaire, et découvre que l'homme condamné a été mal à propos jugé et condamné comme militaire, son délit appartenant aux tribunaux civils, devant lesquels il aurait encouru tout au plus une peine de deux années d'emprisonnement. Il était alors près de cinq heures de l'après-midi, et par conséquent le prince dormait. De La Ville n'hésita pas un moment à le faire réveiller par son fidèle valet de chambre Menicuccio; et quand ensuite il me raconta quelques instans après ce qui venait de se passer, nous fûmes tous les deux extrêmement satisfaits de l'extrême bonté de cœur que le prince montra en cette circonstance. Il se jeta en bas de son lit; peu s'en fallut même qu'il n'embrassât de La Ville, qu'il remerciait de lui avoir donné l'occasion de sauver la vie d'un homme. L'ordre de surseoir fut expédié en un clin d'œil, et tout aussitôt Camille à cheval sur la route de Gênes. Il y avait cinquante-six lieues à faire et la Boquette à passer: Camille était à Gênes à neuf heures et demie du matin. L'homme fut sauvé, et l'on ne put pas nous accuser de laisser mal appliquer les lois. Mais, je le répète, tout ne fut que l'effet du hasard; car, ni de La Ville ni moi ne devions entrer à cette heure-là dans le cabinet du prince. Au surplus, je recommande ce fait à tous ceux qui prennent un peu trop facilement pour devise: «À demain les affaires.»
Il n'y avait pas six mois que nous étions dans notre gouvernement, et la dernière bande de brigands qui infestaient l'Italie disparut entièrement par la prise de ses chefs et de ses complices, et c'est une chose assez remarquable que ce fut pour la première fois depuis l'empire romain que l'Italie se trouva sans brigands organisés, ceux de la Calabre n'existant pas encore. J'insisterai peu sur cette affaire, attendu qu'on en a parlé dans beaucoup d'ouvrages et que je ne hais rien tant que les répétitions. Tout le monde à peu près sait que la bande des brigands de Narzoli avait pour chef Meino, dont Scarcello et le comte de Vivalda étaient les deux premiers lieutenans. Ces hommes, d'une intrépidité qui passe toute imagination, finirent cependant par être pris dans une ferme du département de Marengo, où l'on ne parvint à s'emparer d'eux qu'en y mettant le feu. Ils se défendirent vigoureusement et tuèrent un grand nombre de gendarmes. On les conduisit à Turin, où ils furent jugés, condamnés et exécutés. J'eus la curiosité de les voir, et j'assistai un jour aux débats. Meino ne paraissait pas âgé de plus de vingt-trois ou vingt-quatre ans; il serait difficile de se figurer un homme dont l'extérieur fût plus héroïque que celui de Meino, et je dirai que son souvenir a encore ajouté au charme que j'ai trouvé à la lecture du Jean Sbogar de Nodier, parce qu'il m'était impossible de le voir autrement que sous les traits de Meino, ou plutôt il me semblait que j'avais connu Jean Sbogar. Dans les débats les accusés réclamaient hautement le titre de brigands, et répudiaient comme indigne celui de voleur, titre, disait souvent Meino, qui convenait bien mieux à M. Boizard, colonel de la gendarmerie, qu'à aucun homme de sa troupe. Ils demandaient aussi à être fusillés, et envisageaient la mort, qu'ils ne pouvaient éviter, avec la plus rare audace.
Je ne sais pas ce que devinrent leurs richesses; mais la vérité est qu'au moment où ils furent pris ils possédaient des sommes considérables; ils étaient même, déclarèrent-ils, sur le point de se retirer pour aller vivre en honnêtes gens en Angleterre. Ils ne tuaient point de prime-abord, ils se contentaient de faire des enlèvemens. Ils prenaient ainsi un homme qu'ils savaient appartenir à une famille riche, lui bandaient les yeux, le conduisaient dans leurs retraites, et là le traitaient avec les plus grands égards. «Prenez votre temps, disaient-ils à leurs prisonniers. Vous faut-il quinze jours, trois semaines, un mois? prenez-le; écrivez à votre famille; faites déposer à l'époque convenue dix, quinze, vingt, cinquante, cent mille francs, en tel lieu; il ne vous sera rien fait; vous serez reconduit chez vous et à l'abri de tout enlèvement, de toute attaque pour l'avenir; mais si la somme n'est pas déposée au jour dit, vous serez immédiatement fusillé.» Comme ils ne s'adressaient qu'à des personnes riches, et qu'ils basaient leurs exigences sur leur fortune, ils durent recueillir des fonds considérables. Quant aux vols ordinaires, ils en commettaient peu, encore était-ce principalement dans le but de se procurer des papiers et des costumes, dont ils possédaient une grande variété. Meino en avait un d'aide-de-camp de l'empereur, et portait la croix d'officier de la Légion-d'Honneur qu'il avait enlevée à Salicetti. Cette croix passa ensuite, par ordre de l'empereur, sur la poitrine du chef d'escadron de gendarmerie d'Alexandrie qui avait dirigé la dernière attaque, dans laquelle ils avaient été pris, et qui n'était alors que simple légionnaire.
Meino avait une femme jeune et belle comme lui. Elle ne fut point condamnée. Le comte de Vivalda était Milanais, et paraissait avoir environ cinquante ans. Ils étaient tous d'une audace telle, que cela semblait leur servir de sauve-garde, et il est probable qu'ils avaient des intelligences dans quelques villes et dans beaucoup de villages du Piémont. Comme ils avaient précieusement conservé les uniformes du grand nombre de gendarmes qu'ils avaient tués, ils s'en revêtaient fort souvent, et alors servaient d'escorte à leur chef, qui voyageait en chaise de poste avec un de ces faux passe-ports enlevés aux voyageurs. Une fois, et ceci vous donnera une occasion d'admirer la sagacité du général Despinois, une fois Meino vint en plein jour dans la ville d'Alexandrie; quelques personnes le reconnurent, et bientôt le bruit en va aux oreilles du général Despinois, commandant de la place. Immédiatement il fait mettre sous les armes une partie de la garnison; mais, arrivé à la place d'Armes, il ne résiste point au désir de s'assurer si, malgré la précipitation de ses ordres, tout est bien en règle dans les sacs des soldats, si enfin il n'aura à punir aucune infraction à l'ordonnance; mais tandis qu'il savoure ses délices d'une revue de détail, Meino, averti à temps, roulait déjà dans la plaine de Marengo.
Il faut que la puissance qu'exerce un bel extérieur, réuni à un courage surnaturel, soit bien grande; car la vérité est que l'on ne pouvait s'empêcher de prendre quelque intérêt à Meino. Aussi, le jour où sa tête tomba, avec celles de ses hommes, sur la place Carline, y eut-il quelque chose de sinistre dans Turin, du moins à ce que l'on me dit; car nous allâmes tous passer cette journée-là à Stupinis, le prince, par sentiment de délicatesse, ne voulant pas se trouver là où l'échafaud était dressé; et je puis dire que c'était une chose dont on lui savait beaucoup de gré.
Je ne pense pas que les allocutions de Meino, en parlant de notre colonel de gendarmerie, y aient été pour quelque chose; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le colonel Boizard, qui était un homme extrêmement dur, ne resta pas long-temps à Turin après l'exécution des brigands de Narzoli. Il fut remplacé par le colonel Jameron, qui du moins était un homme sociable. Il fit bientôt partie d'une réunion, ou plutôt d'un ménage de garçons, composé des Français sans femme qui occupaient à Turin des places d'un ordre distingué; et j'y fus plusieurs fois invité par quelques-uns de ces messieurs. À Turin, je ne me faisais aucun scrupule d'aller demander à dîner aux personnes avec lesquelles j'étais en relations d'intimité; car elles étaient bien sûres que c'était uniquement pour le plaisir de les voir, puisque je quittais une table bien préférable à toutes celles que je courais la chance de rencontrer. Je me plaisais tant dans la réunion dont je viens de parler, qu'il y aurait une sorte d'ingratitude de ma part à ne vous pas dire un mot de quelques-uns de ses membres, qui étaient fort bons à connaître.
Parmi eux se trouvait M. de Valori, receveur particulier de la ville de Turin, et qui depuis a été receveur général. Son frère, qui était au service, épousa mademoiselle Kesnaer, dont le frère était receveur-général du département de la Doire, où il résidait peu, étant, à Alexandrie, le bras droit de M. Dauchy, intendant-général des finances. Nul homme, je crois, n'a eu à l'égal de M. Kesnaer une réputation d'obligeance et de bonté, et nul plus que lui ne l'a méritée. Puis venait M. Adhémar, payeur de la guerre, homme fin, très-aimable et remarquable par l'excellence de son ton et la distinction de ses manières. Il était parent, quoique éloigné, de mademoiselle Millo, lectrice de la princesse, dont le père avait été gouverneur de la principauté bonbonnière de Monaco. M. Berger, sous-inspecteur aux revues, grand amateur du jeu de whist, et l'un de mes partners habituels à la cour. Nous jouions pour nous reposer; car sans cela il fallait rester debout, les femmes seules étant assises, ce qui devenait assez fatigant quand les séances se prolongeaient. À cette occasion je regarde comme un devoir de transmettre à ceux de mes lecteurs qui ont le malheur d'être dans l'obligation d'aller à une cour, l'excellent conseil que me donna Alexandre de Lameth, notre aimable préfet. Me voyant un jour également appuyé sur mes deux jambes: «Que faites-vous donc là? me dit-il; vous fatiguez vos deux jambes à la fois!... cela est contraire à tous les principes. Jamais on ne doit, à la cour, faire porter son corps que sur un seul pied; l'autre jambe se repose pendant ce temps-là.»
À propos d'Alexandre de Lameth, je me rappelle la singulière lettre qu'il me montra, en réponse à une lettre de sa mère. MM. de Lameth étaient, comme l'on sait, quatre frères: l'aîné, que l'on désignait sous le nom du marquis de Lameth, Alexandre, Charles et Théodore. Le marquis seul avait des enfans, Alfred et une fille, qui fut mariée à M. Christian de Nicolaï. Alfred de Lameth fut tué tout au commencement de la guerre d'Espagne, et madame Lameth la mère, outre la douleur que lui causa la mort de son petit-fils, vit avec beaucoup de peine l'extinction d'un nom auquel elle avait donné, elle, quatre soutiens. Un jour donc, étant allé voir M. de Lameth un matin d'assez bonne heure, je le trouvai, par parenthèse, lisant Tacite dans une fort jolie édition Elzevir. Après que je lui eus dit ce qui m'amenait et que j'eus reçu sa réponse: «Parbleu, me dit-il en souriant, il faut que je vous montre la lettre que je viens de répondre à ma mère. Je crois bien que celle qu'elle m'a écrite est une circulaire-adressée en même temps à Charles, à Théodore et à moi. Ma mère nous presse de nous marier parce que, me dit-elle, elle ne mourra heureuse qu'avec la certitude de laisser un héritier du nom de mon père.» M. de Lameth me montra alors sa réponse, dans laquelle il lui disait: «Eh, mon Dieu! ma bonne mère, vos demandes seront toujours pour moi des ordres, et, malgré la répugnance qu'à mon âge on doit naturellement avoir pour le mariage, je n'hésiterais pas à prendre femme sans la triste certitude où je suis que cela ne saurait contribuer à atteindre le but que vous vous proposez.»
M. de Lameth n'était point de ces préfets ignobles et parcimonieux qui restreignent les traitemens des bureaux pour en grossir leurs émolumens. Quand à la fin de l'année on n'avait pas dépensé les soixante-six mille francs auxquels s'élevait l'abonnement de sa préfecture, il en distribuait le surplus à ses employés, à la fin de l'année, à titre de gratification. Outre son traitement, qui était, je crois, de trente-six mille francs, M. de Lameth recevait de l'empereur une subvention annuelle de vingt-quatre mille francs pour couvrir les frais, que nécessitait l'existence d'une cour dans le chef-lieu de sa préfecture. Il dépensait le tout de la manière la plus noble, et faisait beaucoup de bien. Je me rappelle un projet dont M. de Lameth me donna connaissance, et qui, de sa part, était bien désintéressé, puisque, comme on l'a vu, il n'était pas marié. Après la mort de M. Robert, préfet d'Alexandrie, sa veuve et sa fille, qui était une jeune personne charmante, vinrent s'établir à Turin. Elles étaient sans fortune, et tout ce que l'on put obtenir, à force de recommandations, fut une pension de neuf cents francs pour la mère et une de trois cents francs pour la fille. Or, j'avoue que je ne connais rien de plus pénible que de voir, des femmes surtout, passer subitement d'un état brillant à un état plus que modeste, et descendre du salon d'une préfecture dans un simple réduit. Un jour que j'en causais avec Alexandre de Lameth: «Il y a long-temps, me dit-il, que je suis frappé comme vous de ce qu'il y a de pénible dans ces changemens de fortune aussi subits. Il y a telle femme de préfet qui, ayant une voiture, des gens et des femmes pour la servir, peut tout à coup, par la mort de son mari, être réduite à nettoyer ses souliers. Non-seulement c'est un malheur, mais c'est en même temps un grave inconvénient; et ce n'est pas ma faute si on n'y a pas encore remédié. Il y a plusieurs années que j'ai proposé à tous mes confrères, dans toute l'étendue de l'empire, d'établir, sur nos traitemens, une retenue proportionnelle, jusqu'à la concurrence de cent vingt ou cent cinquante mille francs, pour former un fonds de secours pour les veuves des préfets laissant à leur mort moins de six mille livres de rente. Trois ou quatre, tout au plus, dans une seule année, pourraient se trouver dans ce cas-là, et, du moins, elles auraient de quoi vivre. Moi, garçon, je pouvais faire cette proposition mieux qu'un autre; mais elle a été accueillie par un si petit nombre de mes collègues, que cela en est resté là. Chose singulière, ajouta M. de Lameth, aucun des dix ou douze préfets qui y ont adhéré n'était marié, à l'exception d'un seul, qui est personnellement très-riche.»
Mais voilà que M. de Lameth m'a singulièrement éloigné de la réunion que j'étais en train de vous faire connaître; au surplus il n'y manque plus qu'un convive, lequel encore n'était pas à poste fixe à Turin, mais qui y avait établi son grand quartier-général. C'était M. de Garaudé, inspecteur-général de la régie des sels et tabacs, et dont les courses, bon an mal an, n'étaient pas moindres que dix-huit cents à deux mille lieues. Ces messieurs, comme je vous l'ai dit, avaient formé une espèce de communauté séculière, ayant en commun un salon, une salle à manger, une cuisine, une cuisinière et un domestique pour les servir, chacun d'ailleurs demeurant chez soi, et la communauté n'existant que pour l'heure des repas.
À présent, et sans aucune préparation, il faut que je vous raconte comme quoi il m'arriva fort innocemment de mettre le feu au palais de Turin. Le premier appartement que j'occupais était au second, et ma chambre à coucher formait l'angle de la place de la Cathédrale et de la rue du Séminaire, de sorte que je n'avais qu'à me mettre à ma fenêtre pour voir défiler l'espoir de notre clergé. Là aussi passaient souvent les morts que l'on présentait à l'église Saint-Laurent, et rien, dans les premiers temps surtout, ne me saisissait plus péniblement le cœur que la vue des jeunes filles que l'on ensevelissait à visage découvert, le corps recouvert d'un voile et la tête ceinte d'une couronne de fleurs blanches, dernière parure de la mort. Quoi qu'il en soit, peu s'en fallut que je ne fusse moi-même conduit à l'église Saint-Laurent, où le patron du lieu n'aurait pu me refuser sa bénédiction particulière, puisque je faillis d'être grillé comme lui, ainsi que vous l'allez voir tout à l'heure.
Le chef de bataillon Henrion, aide-de-camp du prince, occupait l'appartement situé immédiatement au dessous du mien. Il était depuis quelques jours en mission, et sa chambre, par conséquent, était inhabitée. Nous approchions de l'hiver; il faisait très-grand froid. J'avais eu un surcroît de travail, et plusieurs de ces messieurs se réunissaient le soir chez moi, de sorte qu'un grand feu avait été, pour ainsi dire, en permanence dans ma cheminée. L'architecte du palais Chablais, que Dieu confonde! avait appuyé l'âtre de ma cheminée sur une poutre; peu à peu la poutre s'était incandescée, et le feu enfin s'était, au bout de huit jours, communiqué en dessous aux rideaux du lit d'Henrion et de là dans sa chambre. Déjà, depuis quelques jours, j'avais cru sentir une odeur de pierre calcinée qui émanait du plancher; mais je n'y avais pas fait autrement attention. Cependant un soir l'odeur devint plus forte, et lorsque, vers minuit, je me fus couché, elle me parut tellement insupportable que je me relevai pour ouvrir une de mes fenêtres, après quoi je me recouchai et m'endormis. Le lendemain, à la pointe du jour, je fus réveillé par des voix confuses qui s'élevaient de la place, et dont plusieurs prononçaient mon nom, disant qu'il fallait m'avertir au plus vite. Je me tins pour suffisamment averti; j'appelai mon domestique, et nous déménageâmes en toute hâte, d'abord quelques cartons de papiers et ensuite quelques autres objets, après quoi je descendis sur la place, sentant déjà le plancher brûlant faiblir sous mes pas. Il était temps de me sauver; car quelques minutes plus tard je n'aurais pas eu l'honneur de vous débiter toutes ces fariboles. Enfin j'en fus quitte pour la peur, étant protégé par un bon hasard, je dirais volontiers par mon étoile; mais je me rappelle fort à propos qu'un jour quelqu'un s'étant servi de cette vaniteuse expression devant Jean-Jacques, celui-ci lui rabattit le caquet en lui disant brusquement: «Eh! bon Dieu! Monsieur, est-ce que vous croyez avoir une étoile?»
fin du sixième volume.
NOTES:
[1] Je suis heureux de pouvoir citer, à l'appui de ce que j'avance ici, l'opinion exprimée par M. de Bourrienne, à propos d'un triste événement dont je rendrai compte en son lieu.
«C'est dans la nuit qui précéda le retour du maréchal Macdonald à Fontainebleau que l'on assure que Napoléon tenta de s'empoisonner; mais comme je n'ai aucun détail certain sur cette tentative d'empoisonnement, et que je ne veux parler que de ce dont je suis bien sûr, je m'abstiendrai de donner, comme quelques personnes l'ont fait, des conjectures toujours hasardées sur un fait de cette gravité que Napoléon a rejeté bien loin dans les conversations de Sainte-Hélène. Le seule personne qui puisse lever les doutes qui existent à cet égard, est Constant, qui, m'assura-t-on, n'avait pas quitté Napoléon de la nuit.»
(Mémoires de M. de Bourrienne, page 161, tome X.)
[2] Depuis j'ai été assez heureux pour lui faire obtenir de l'empereur, une place qu'il désirait pour retraite, ayant perdu l'usage de son bras droit.
[3] Madame de Crigny fut depuis madame Denon.
[4] Michau, de la comédie française, était le professeur de la troupe; quand il arrivait qu'un des acteurs manquait de chaleur, Michau criait: «Chaud! chaud! chaud!»
[5] Deux monumens ont été élevés dans Paris au brave Desaix; une statue sur la place des Victoires, et un buste sur la place Dauphine. La statue affectait une pose théâtrale qui ne s'accordait guère avec les manières sérieuses et le naturel parfait de celui dont elle était censée reproduire l'image. D'ailleurs une nudité complète, mal voilée dans ce qu'elle aurait eu de plus antique par le ceinturon d'une épée, choquait tous les regards, et excitait la verve des mauvais plaisans. Le grand vainqueur de Waterloo s'est fait représenter, de son vivant, dans Hyde-Park, en Achille colossal, et sa grâce (du moins la statue de sa grâce) est exécutée de manière à ce que les curieux ne perdent pas une seule ligne, un seul muscle de son héroïque personne. Pour que rien ne manque à cette parodie, ce sont les ladies anglaises, si susceptibles sur l'article de la décence et de la dignité, qui ont élevé ce monument à la gloire de Mylord-Duc.
Pour en revenir à Desaix (c'est revenir de loin), la statue qui lui avait été élevée sur la place des Victoires, a été enlevée sous l'empire, par ordre du gouvernement. Quant au buste que l'on voit encore aujourd'hui sur la place Dauphine, il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus mesquin, de plus enfumé et de plus négligé; c'est ainsi qu'est traitée l'image de Desaix; en revanche, Pichegru a des statues de bronze.
[6] Le préfet de police adressa aux consuls un rapport dans lequel, après avoir raconté les détails de cet événement affreux, il donnait la liste des morts et celle des blessés. La première était de huit individus; la seconde de vingt-huit.
«Quarante-six maisons, ajoute le rapport, sont extrêmement endommagées.
Le dégât des immeubles est estimé à la somme de 40,845 francs.
Celui des meubles à celle de 123,645 francs.
Les maisons nationales ne sont point comprises dans cette estimation.
Le cheval, les débris de la voiture et quelques parties des tonneaux ont été apportés à la préfecture.
Ces débris ont été scrupuleusement recueillis. L'on a pris avec le plus grand soin le signalement du cheval.»
M. Dubois avait cru devoir terminer son rapport par un compliment au premier consul, dans lequel il y a pourtant quelque chose de vrai: c'est que l'attentat du 3 nivôse avait redoublé l'attachement des Français pour le chef de l'état. Voici l'avant-dernière phrase du rapport:
«Dès les premiers momens de l'explosion, on a fait une enquête sur les lieux mêmes. Des déclarations furent reçues; et au milieu des cris que la douleur arrachait aux malheureuses victimes du plus atroce des attentats, le cœur put encore éprouver une sensation agréable: ces infortunés s'oubliaient pour ne penser qu'au premier consul: c'était pour lui qu'ils demandaient vengeance.»
[7] Mademoiselle Adèle Auguié, sœur de madame la maréchale Ney, avait épousé le général de Brocq, grand maréchal de la cour de Hollande. Sa majesté la reine Hortense étant aux eaux d'Aix en Savoie, en 1812, se plaisait à faire, avec son amie, des excursions sur les montagnes les plus escarpées. Dans une de ces courses un torrent se trouva sur leur passage, et il n'y avait pour le franchir qu'une planche fragile. La reine, conduite par son écuyer, passa la première, et elle se retournait pour encourager madame de Brocq, lorsqu'elle la vit glisser et tomber à pic dans le précipice. À cette horrible vue, la reine poussa des cris perçans. Son désespoir ne la priva point pourtant de sa présence d'esprit. Elle donna des ordres, multiplia les prières et les promesses. Mais tout secours était inutile. Le corps de la jeune femme avait été fracassé dans sa chute, et un certain temps s'écoula avant qu'on ne pût retirer de l'eau le cadavre froid et mutilé. Ces tristes restes furent rapportés à Saint-Leu, dont tous les habitans furent plongés dans la plus profonde douleur. Madame de Brocq était chargée de distribuer les nombreux bienfaits de la reine. Elle méritait les larmes que sa mort fit répandre.
[8] L'auteur du Mémorial cite de l'Empereur à Sainte-Hélène un trait pareil à celui que je rapporte ici. Sa Majesté professait la plus haute estime pour les cultivateurs et se plaisait à les consulter même sur des matières étrangères à leurs occupations, mais sur lesquelles leur bon sens et leur expérience pouvaient ouvrir un avis salutaire. Il avait coutume de dire qu'il exposait aux paysans les difficultés de son Conseil d'État, et rapportait au Conseil d'État les observations des paysans.
[9] M. Bousquet, célèbre dentiste, fut appelé à Neuilly (résidence de la princesse Pauline), afin de visiter la bouche et de nettoyer les dents de Son Altesse Impériale. Introduit près d'elle, il se prépare à commencer son opération. «Monsieur, dit un charmant jeune homme en robe de chambre, négligemment couché sur un canapé, prenez bien garde, je vous prie, à ce que vous allez faire. Je tiens extrêmement aux dents de ma Paulette, et je vous rends responsable de tout accident.—Soyez tranquille, mon prince; je puis assurer votre altesse impériale qu'il n'y aura aucun danger.» Pendant tout le temps que M. Bousquet fut occupé à arranger cette jolie bouche, les recommandations continuèrent; enfin, ayant terminé ce qu'il avait à faire, il passa par le salon de service, où se trouvaient réunies les dames du palais, les chambellans, etc., qui attendaient le moment d'entrer chez la princesse. On s'empressa de demander des nouvelles à M. Bousquet. «Son Altesse impériale est très-bien, et doit être heureuse du tendre attachement que lui porte son auguste époux, et qu'il vient de lui témoigner devant moi, d'une manière si touchante. Son inquiétude était extrême, je ne réussissais que difficilement à le rassurrer sur les suites de la chose du monde la plus simple. Je dirai partout ce dont je viens d'être témoin. Il est doux d'avoir de tels exemples de tendresse conjugale à citer dans un rang si élevé. J'en suis vraiment pénétré.» On ne cherchait point à arrêter l'honnête M. Bousquet dans les expressions de son enthousiasme; l'envie de rire empêchait de prononcer une parole; et il partit convaincu que nulle part il n'existait un meilleur ménage que celui de la princesse et du prince Borghèse.... Ce dernier était en Italie, et le beau jeune homme était M. de Canouville.
J'emprunte cette curieuse anecdote aux Mémoires de Joséphine, dont l'auteur, qui a vu et observé la cour de Navarre et de Malmaison, avec tant de vérité et un si bon jugement, est, m'a-t-on dit, une femme, et ne peut être, en effet, qu'une femme fort spirituelle, et qui s'est trouvée mieux placée que personne pour connaître l'intérieur de S. M. l'impératrice.
[10] Il fut tué par le boulet d'une pièce française, que l'on déchargeait après une action, dans laquelle il avait montré le plus brillant courage.
[11] Père de M. Victor Hugo, qui est lui-même filleul de madame Delélée.
[12] L'illustre général Foy.
[13] Nous arrivâmes à Tentoura le 20 mai: il faisait ce jour-là une chaleur étouffante, qui produisait un découragement général. Nous n'avions pour nous reposer que des sables arides et brûlans; à notre droite une mer ennemie et déserte. Nos pertes en blessés et en malades étaient déjà considérables, depuis que nous avions quitté Acre. L'avenir n'avait rien de riant. Cet état véritablement affligeant, dans lequel se trouvaient les débris du corps d'armée que l'on a appelé triomphant, fit sur le général en chef une impression qu'il était impossible qu'il ne produisît pas. À peine arrivé à Tentoura, il fit dresser sa tente; il m'appela, et me dicta avec préoccupation un ordre pour que tout le monde allât à pied, et que l'on donnât tous les chevaux, mulets et chameaux aux blessés, aux malades et aux pestiférés qui avaient été emmenés, et qui manifestaient encore quelques signes de vie. Portez cela à Berthier. L'ordre fut expédié sur-le-champ. À peine fus-je de retour dans la tente, que Vigogne père, écuyer du général en chef, y entra, et, portant la main à son chapeau: Général, quel cheval vous réservez-vous? Dans le premier mouvement de colère qu'excita cette question, le général en chef appliqua un violent coup de cravache sur la figure de l'écuyer, et puis, il ajouta d'une voix terrible: Que tout le monde aille à pied f...! et moi le premier: ne connaissez-vous pas l'ordre? Sortez.
(Mémoires de M. de Bourrienne, tom. 2, chap. 16, pag. 252.)
[14] On sut depuis qu'il y avait vingt brûlots destinés à détruire la flotille.
[15] La croisière anglaise était commandée par lord Melvil et lord Keith.
[16] Ce coup de pied ressemble beaucoup aux prétendus mauvais traitemens que l'on a reproché à l'empereur d'exercer contre ses gens. M. Constant a répondu ailleurs à cette ridicule accusation.
(Note de l'éditeur.)
[17] La décision de l'empereur fut qu'il fallait réprimander le journaliste; et, de ce moment, on leur défendit de jamais imprimer aucune réponse de l'empereur ou de l'impératrice, avant de l'avoir vue dans le Moniteur. (Note de l'éditeur.)
[18] À cette époque, l'empereur était encore amoureux de Joséphine.
(Note de madame——.)
[19] La suite a prouvé qu'elle s'abusait.
(Note de madame—-.)
[20] Si Napoléon recherche dans le passé les causes de sa chute, il est difficile, s'il a conservé cette faiblesse superstitieuse, qu'il ne remarque pas que, depuis son divorce, les événemens qu'il avait maîtrisés si long-temps ont tous tourné contre lui.
(Note de madame—-.)
[21] C'est un crime d'une nouvelle espèce, que de n'avoir pas toutes les grâces de l'état d'arlequin. Les manières de l'empereur étaient simples et naturelles, mais sans gaucherie. Sans doute elles contrastaient avec les formes obséquieuses et courtisanesques des grands seigneurs qui l'entouraient; car il se tenait seul droit et debout, tandis que ces messieurs se courbaient jusqu'à terre.
(Note de l'Éditeur.)
[22] Quelque temps après cette époque, le comte de Narbonne fut nommé à l'ambassade de Vienne, et devint l'un des hommes les mieux traités par Bonaparte. Que lui importait l'attachement, le dévouement des personnes qu'il employait? Il savait qu'il ne les obtiendrait jamais; mais il aimait la flatterie des anciens courtisans, parce qu'elle était plus adroite que celle des nouveaux.
(Note de madame—-.)
[23] Il y a là, pour le moins, une grande erreur. L'empereur savait se faire aimer, et il était aimé en effet de toutes les personnes de son service. Je crois en avoir fourni plus d'une preuve dans mes Mémoires. De tous ses anciens serviteurs j'ose affirmer qu'il n'en est pas un seul qui voulût me donner un démenti sur ce point. Que l'empereur n'ait pas été aimé de ses courtisans, cela est possible. Avec une puissance comme la sienne, on fait encore plus d'ingrats que d'heureux; et la reconnaissance des gens de cour est proverbiale. Mais fallait-il en faire un sujet de reproche contre Sa Majesté?
(Note de Constant.)
[24] Comment ne pas s'étonner qu'il paraisse étonnant à Madame*** que l'empereur aimât assez son honneur et sa femme pour être jaloux de l'un et de l'autre? la république et l'amour du pouvoir n'avaient rien à faire là-dedans.
(Note de Constant.)
[25] Qu'importe que l'empereur se mît au courant de ce qui regardait les pays qu'il avait à parcourir une heure ou un an avant son audience? Toujours est-il qu'il s'y mettait. Et s'il apprenait cela par cœur, comment pouvait-il l'avoir oublié au bout d'une heure? Il l'oubliait si peu qu'il marquait généreusement son passage par des bienfaits et des améliorations qui attestaient sa parfaite connaissance des localités.
(Note de Constant)
[26] Il n'était pas plus d'usage dans l'ancienne cour que dans la nouvelle qu'on osât adresser la parole au souverain, sans en être interrogé.
(Note de l'éditeur.)
[27] Les lettres écrites d'Italie, par le général Bonaparte à sa femme, et publiées pour la première fois dans les Mémoires d'une Contemporaine, l'admirable nouvelle intitulée Giulio, dans les Mémoires de M. de Bourrienne montrent assez si l'empereur savait, ou non, parler d'amour.
(Note de l'éditeur.)
[28] Quiconque a approché de l'empereur, et a pu entendre ses entretiens étincelans d'esprit et d'originalité avec les hommes les plus distingués de sa cour, particulièrement avec M. de Fontanes, s'étonnera justement de voir dans le journal de madame*** que Napoléon n'avait pas du tout d'esprit.
(Note de l'éditeur.)
[29] Ces mots furent entendus par le duc de Bassano, qui était appuyé sur la cheminée, près de laquelle causaient MM. de Talleyrand et Sémonville; il n'y a nul doute qu'ils furent répétés par lui à Napoléon. (Note de madame—-.)
[30] M. de Talleyrand était trop fin courtisan pour tenir un pareil propos, devant de tels témoins; mais s'il l'eût tenu en effet, M. le duc de Bassano n'eût point été capable de le redire à l'empereur.
(Note de l'éditeur.)
[31] M. de Sémonville perdit son ambassade, et fut honorablement annulé au sénat. En se rappelant ces faits, d'une vérité exacte, on doit s'étonner que M. de Montholon, l'un des deux beaux-fils de M. de Sémonville, se soit attaché dans la suite au sort de Napoléon. Quand on cherche l'explication de cette étrange conduite, on peut la trouver dans le mariage de M. de Montholon, qui ne fut point approuvé par sa famille, ce qui le brouilla avec elle.
[32] Depuis, duchesse de Montebello.
[33] Encore les manières de L'empereur! Mais ce jour-là il s'était déchaîné contre les femmes, ce qui explique l'humeur de Madame*** contre lui. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il y a plus que de l'exagération à appeler de l'insolence la brusquerie que l'on, a pu quelquefois reprocher à l'empereur comme à Frédéric II et à d'autres grands hommes, et à ne voir dans ses momens d'affabilité que la gaîté la plus vulgaire. (Note de l'éditeur.)
[34] Depuis, princesse de Neufchâtel et de Wagram.
[35] Je ne vois pas que l'empereur doive perdre sa brillante auréole, pour s'être couché quelquefois de bonne heure, et avoir fait un usage modéré de café.
(Note de Constant.)
[36] L'empereur était économe et prêchait sans cesse l'économie. (Note de Constant.)
[37] Jamais l'empereur n'a été sujet à des attaques d'épilepsie. C'est encore là une de ces histoires dont on a tant débité sur son compte. On verra, dans le portrait que j'ai tracé de l'empereur, ce qui a pu donner lieu à celle-ci.
(Note de Constant.)
[38] Il est de notoriété publique aujourd'hui que M. le duc de Vicence, si indignement calomnié pendant tant d'années par des ennemis habiles à profiter du silence que lui imposait sa position auprès de l'empereur, n'a pris, ni même pu prendre, aucune part à la catastrophe du duc d'Enghien. Il est prouvé qu'au moment même où le général Ordener, chargé seul de l'arrestation du malheureux prince, s'acquittait de cette fatale mission, M. de Caulaincourt était à trente lieues d'Ettenheim, chargé, de son côté, d'arrêter la baronne de Reich et quelques émigrés qui entretenaient une correspondance contre le chef du gouvernement français, et que M. de Caulaincourt relâcha, avant d'avoir repassé la frontière avec eux. Il est prouvé que M. de Caulaincourt n'eut connaissance de la mission confiée au général Ordener, qu'en même temps que tout le monde, et après cette mission remplie; enfin il est prouvé que M. de Caulaincourt était à Lunéville le jour et à l'heure de la sanglante exécution du duc d'Enghien. M. de Bourrienne a déjà relevé dans ses mémoires l'erreur dont M. le duc de Vicence a été trop long-temps victime. Nous nous faisons également un devoir de protester ici contre tout passage du journal de Madame*** qui pourrait être trouvé injurieux à la mémoire d'un des hommes les plus honorables de l'empire.
(Note de l'éditeur.)
[39] J'ai été quinze ans valet de chambre de l'empereur, et je nesuis point de l'avis de l'auteur du journal.
(Note de Constant.)
[40] Depuis, grand duc de Francfort.
[41] Faisant allusion aux sœurs de Bonaparte auxquelles on n'avait pas pensé dans le premier moment qu'on créa l'empire, et qui vinrent tourmenter leur frère le lendemain pour les titres qu'elles voulaient avoir, ce qui donna lieu à beaucoup de plaisanteries dans le public.
[42] On voit par cette scène ridicule, combien Bonaparte était esclave de l'étiquette et de minuties misérables, puisque, dans cette circonstance, il se laissa emporter par la colère, jusqu'à dire des choses très-dures à Joséphine, pour elle et pour son fils.
Cependant il aimait le prince Eugène autant qu'il était susceptible d'aimer, et peu de temps après il leur en donna la preuve, comme chacun sait.
[43] Voir ci-dessus la note de l'éditeur sur M. le duc de Vicence.
[44] Aujourd'hui grand duc de Bade.
[45] Nous avons démontré plus haut que les princes de Bade n'avaient rien à témoigner extérieurement à M. de Caulaincourt, et que l'aisance de celui-ci ne pouvait étonner qu'une personne prévenue d'avance contre lui, par trop de confiance dans une imputation matériellement fausse.
(Note de l'éditeur.)
[46] Chacun son métier; c'était dans les camps que M. de Caulaincourt avait fait son apprentissage de courtisan; il pouvait donc bien ne pas y être tout-à-fait aussi rompu que l'avaient été ses parens qui étaient à l'ancienne cour. Au reste, nous avons souvent ouï parler, dans un tout autre sens, et nous avons pu juger nous-même des manières de M. le duc de Vicence.
(Note de l'éditeur.)
[47] À cette époque où s'est formée la confédération du Rhin, Francfort n'en faisait pas encore partie, et Bonaparte était très-indisposé contre cette ville, qui était l'entrepôt général des marchandises anglaises.
[48] On sait que la peine du général de Lajolais fut commuée en quatre années de détention, dans une prison d'état; que ses biens furent confisqués et vendus, et qu'il mourut au château d'If, bien au delà du terme marqué pour l'expiration de sa captivité.
(Note de l'éditeur.)
[49] Outre le prince Louis, les Prussiens perdirent en peu de jours deux de leurs meilleurs officiers généraux. Le général Schmettau, mort à Weimar de ses blessures, et au convoi duquel l'empereur assista; et le vieux duc de Brunswick, déjà plus que septuagénaire et couvert d'infirmités, lorsqu'il reçut à Auerstaedt une mort glorieuse.
«Le duc de Brunswick, grièvement blessé à la bataille d'Auerstaedt, arriva le 29 octobre à Altona. Son entrée dans cette ville fut un nouvel et frappant exemple des vicissitudes de la fortune. On vit un prince souverain, jouissant, à tort ou à raison, d'une grande réputation militaire, naguère puissant et tranquille dans sa capitale, maintenant battu et blessé à mort, faisant son entrée dans Altona, sur un misérable brancard porté par dix hommes, sans officiers, sans domestiques, escorté par une foule d'enfans et de vagabonds qui le pressaient par curiosité, déposé dans une mauvaise auberge, et tellement abattu par la fatigue et la douleur de ses yeux, que le lendemain de son arrivée le bruit de sa mort était général. Le malheureux duc fit appeler sur-le-champ le docteur Unzer pour apaiser les violentes douleurs que lui causait sa blessure. Dans le peu de jours que le duc de Brunswick y survécut, il ne vit que sa femme qui arriva auprès de lui le 1er novembre. Il refusa constamment toutes visites et mourut le 10 novembre.»
(Mémoires de M. de Bourrienne, tome vii, page 150.)
[50] Depuis madame Sébastiani, morte à Constantinople dans la brillante ambassade de son mari
[51] M. Sigismond de Berckeim fut dans la suite aide-de-camp du général Caulaincourt. Ce fut lui qui remit à l'électeur de Bade la lettre du premier consul, relative à l'arrestation du duc d'Enghien. Il n'apprit l'issue de cette déplorable mission qu'à son retour à Paris, où il arriva le même jour que le malheureux prince. Ce jeune et brave officier en apprenant le lendemain l'exécution de Vincennes, perdit entièrement la tête et resta long-temps dans ce cruel état.
[52] Ce jeune homme fut tué à Stockholm, dans un duel, à l'âge de vingt ans.
[53] On trouve dans les œuvres complètes de madame de Staël une pièce lyrique intitulée Agar, qui pourrait être celle que jouent ici les hôtes de Clichy-la-Garenne.
[54] Aujourd'hui comtesse de Montholon.
[55] Qui fut si long-temps le favori de Catherine.
[56] Le marquis de Luchésini s'était élevé d'un poste obscur dans un ministère, jusqu'aux fonctions d'ambassadeur. On avait beaucoup vanté ses talens avant son arrivée en France. Quelques personnes prétendent qu'il fallut un peu en rabattre.
[57] On sait que ce fut à cette bataille livrée le 22 mai 1809, que Lannes fut blessé à mort.
[58] Je fus quatorze ans sans entendre parler de lui, sans en recevoir aucune nouvelle. Enfin après mille recherches je découvris, en 1818, qu'il était alors en Angleterre. J'y allai; j'eus beaucoup de peine à l'y trouver. Il y végétait par les résultats d'un commerce très-peu considérable sur les marchandises prohibées. J'en tirai quelques billets pour une faible somme de 10,000; mais ces billets dans la suite ne furent pas payés. Je fus obligée de retourner à Londres. Enfin après plusieurs voyages, beaucoup de peines et de fatigues, je fus obligée, pour ne pas perdre le tout, de recevoir des marchandises pour six mille francs environ.
Depuis j'ai appris qu'il était mort à peu près insolvable.
[59] Ces paroles bienveillantes ne prouvaient que la bonté de Joséphine, et nullement mon mérite.
[60] On sent bien (sans qu'il soit besoin de l'expliquer) que cette indifférence, ce laissez-aller ne s'étend qu'aux détails de la vie intérieure qui ne lui paraissaient pas valoir la peine qu'il s'en occupât.
[61] Il lui était défendu pour sa santé.
[62] Ce tableau flamand, qui représentait la boutique d'un savetier dont la femme raccommodait une chemise à côté de son mari, était dans la chambre à coucher occupée par Joséphine.
[63] Ce mot est attribué à Bernadotte.
[64] Ce manuscrit est entre les mains de M. Ladvocat.
[65] Les fraises produisaient le même effet sur le roi de Rome; mais, plus surveillé ou plus docile, il cessa d'en manger, quand madame de Montesquiou, sa gouvernante, le lui eut défendu.
[66] Voici la liste des personnes qui composaient la suite des deux empereurs:
Personnages composant la suite de sa majesté l'empereur des Français.
- Le grand-maréchal duc de Frioul,
- Le prince de Neufchâtel,
- Le général Caulaincourt, duc de Vicence, grand-écuyer, ambassadeur de France à Pétersbourg,
- Le prince de Bénévent, grand-chambellan,
- Le duc de Bassano,
- Le duc de Cadore, ministre des relations extérieures,
- Le premier écuyer, général Nansouty,
- M. de Rémusat, premier chambellan,
- Le général Lauriston, aide-de-camp de l'empereur,
- Le général Savary, duc de Rovigo, aide-de-camp de l'empereur,
- M. le comte Daru,
- M. Cavaletti, écuyer,
- M. Eugène de Montesquiou, chambellan,
- M. de Canouville, maréchal-des-logis du palais,
- M. de Menneval, secrétaire du cabinet de Sa Majesté,
- M. Fain, autre secrétaire,
- M. de Beausset, préfet du palais,
- M. Yvan, chirurgien de Sa Majesté,
- Huit pages,
- Un menin.
Personnes composant la suite de sa majesté l'empereur de Russie.
| Le comte de Tolstoï, grand-maréchal du palais, | |
| Le prince de Galitzin, secrétaire de Sa Majesté, | |
| Le comte Romanzoff, ministre des affaires étrangères, | |
| Le général comte Tolstoï, ambassadeur de Russie en France, venu de Paris. | |
| Le comte Speranki, | |
| Le prince Wolkonski, | |
| Le comte Oggeroski, | |
| Le prince Trubetskoï, | ——aides-de-camp de Sa Majesté |
| Le prince Gargarin, | |
| Le comte Oraklscheff, | |
| Le comte Schouvaloff, | |
| Le général Kitroff, aide-de-camp du grand-duc Constantin, | |
| M. Apraxin, aide-du-camp du ministre de la guerre, | |
| M. Balabin, colonel des chevaliers-gardes, | |
| M. Alkoukieff, | |
| Le prince Olgorouki, officier aux gardes, | |
| Le comte Ozanski, chambellan attaché aux relations extérieures, | |
| M. Gervais, | |
| M. Creidmann, | ——Conseillers d'état attachés aux relations extérieures |
| M. Sculpoff, | |
| Le comte de Nesselrode, | ——secrétaires d'ambassade, venus de Paris, |
| M. Bouhagin, | |
| M. de Lebanski, consul de Russie en France, idem, | |
| Le général Kanikoff, ministre de Russie en Saxe, venu de Dresde, | |
| M. Schoodes, secrétaire de légation, idem, | |
| M. Bethmann, consul de Russie à Francfort, venu de Francfort. | |
[67] Voici la liste des principaux:
- Le roi de Bavière,
- Le roi de Wurtemberg,
- Le roi de Saxe,
- Le roi et la reine de Westphalie,
- Le prince primat,
- Le grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt,
- Le grand-duc et la grande-duchesse de Bade,
- Le duc et la duchesse de Weimar,
- Le prince héréditaire de Weimar,
- Le prince Léopold de Saxe-Cobourg,
- Le duc de Saxe-Gotha,
- Le duc d'Oldembourg,
Le prince Guillaume de Prusse,
- Le prince de Mecklembourg-Schwerin,
- Le prince de Mecklembourg-Strelitz,
- Le prince d'Anhalt-Dessau,
- Le prince de Waldeck,
- Le prince de Laleyen,
- Le prince de Reuss,
- Le prince d'Eberdsdorff,
- Le prince de Gera,
- Le prince de Schleitz,
- La princesse de la Tour et Taxis,
- Le prince de Salm-Dick, aide-de-camp du roi de Wurtemberg,
- Le prince de Hohenlohe-Kirhberg, idem,
- Le prince de Salm-Salm,
- Le prince de Schaumbourg,
- Le prince de Bernbourg,
- Le prince d'Isembourg,
- Le prince de Rudolstadt,
- Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen,
- Le duc Guillaume de Bavière,
- La duchesse d'Hilburghausen,
- La comtesse de Truxès,
- Le comte et la comtesse de Bochols,
- Le comte de Mongellaz,
- Le comte de Wurtemberg,
- Le comte de Reuss,
- Le baron de Vincent,
- Le duc de Mondragone,
- Le duc de Birkenfeld,
- Le comte de Gœrliz, grand-écuyer du roi de Wurtemberg,
- Le comte de Taube, premier ministre, idem,
- Le comte de Dille, aide-de-camp, idem, etc., etc.
[68] M. de Fermon, conseiller d'état, directeur de la liquidation générale: on l'appelait communément Fermons-la-Caisse.
[69] Voir le récit de la disgrâce de madame de La Rochefoucault.
[70] C'était l'épée de Charles XII, que Gustave avait tirée de l'arsenal de Stockholm, et qu'il avait fait raccourcir et alléger pour l'ajuster à sa taille. Gustave s'était proposé Charles XII pour modèle, et portait, comme lui, un costume très-simple et les cheveux courts et relevés.
[71] Dans la réponse de l'empereur au conseil-d'état, on remarquait le passage suivant qu'il n'est peut-être pas hors de propos de rappeler comme une chose fort curieuse aujourd'hui.
«C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en cherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ses bases fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la connaissance du cœur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France. Ces erreurs devaient et ont effectivement amené le régime des hommes de sang. En effet, qui a proclamé le principe d'insurrection comme un devoir? Qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté qu'il était incapable d'exercer? Qui a détruit la sainteté et le respect des lois, en les faisant dépendre non des principes sacrés de la justice, de la nature des choses et de la justice civile, mais seulement de la volonté d'une assemblée d'hommes étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et militaires? Lorsqu'on est appelé à régénérer un état, ce sont des principes constamment opposés qu'il faut suivre.»
(Note de l'Éditeur.)
[72] Roustan obtint la même faveur le même jour.
[73] Cette allocution remarquable de Sa Majesté au maréchal Kellermann a déjà été rapportée dans un autre ouvrage, mais j'ai cru pouvoir me permettre de la reproduire ici, parce qu'elle vient tout-à-fait à l'appui des renseignemens que j'ai pu recueillir particulièrement sur l'entrevue du pape à Fontainebleau et que l'on vient de lire.
[74] La maison de l'empereur, refaite en partie pour cette campagne de 1813, se composait ainsi qu'il suit:
- Grand-maréchal du palais, M. le duc de Frioul.
- Grand-écuyer, M. le duc de Vicence.
- Aides-de-camp, MM. les généraux Mouton, comte de Lobau; Lebrun, duc de Plaisance; MM. les généraux Drouot, Flahaut, Dejean, Corbineau, Bernard, Durosnel et Hogendorg.
- Premier officier d'ordonnance, M. le colonel Gourgaud.
- Officiers d'ordonnance, M. le baron de Mortemart, M. le baron Athalin, M. Béranger, M. de Lauriston, MM. les barons Desaix, Laplace et de Caraman, MM. de Saint-Marsan, de Lamezan, Pretet et Pailhou; il y avait aussi M. d'Aremberg, mais à cette époque il était renfermé dans la ville de Dantzig.
- Premier chambellan, maître de la garde-robe, M. le comte de Turenne.
- Préfet du palais, M. le baron de Beausset.
- Maréchal-des-logis du palais, M. le baron de Canouville.
- Écuyers, MM. les barons Van Lenneps, Montaran et de Mesgrigny.
- Secrétaires du cabinet, M. le baron Mounier, M. le baron Fain.
- Commis du cabinet, MM. Jouanne et Prévost.
- Secrétaires interprètes, MM. Lelorgne, Dideville et Vonzowitch.
- Directeur du bureau topographique, M. le baron Bacler d'Albe.
- Ingénieurs géographes, MM. Lameau et Duvivier.
- Pages, MM. Montarieu, Devienne, Saint-Perne et Ferreri.
[75] Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr était alors le plus jeune en date des maréchaux de l'empire, ayant reçu le bâton de maréchal sur le champ de bataille pendant la campagne de Moscou, après le combat du 18 août.
[76] C'était le comte de Mier, chargé de garantir à Murat la possession de ses états s'il abandonnait la cause de l'empereur. Il l'abandonna; que conserva-t-il?
(Note de l'éditeur.)
[77] Le Danemarck, comme je l'ai dit, avait déjà conclu son armistice avec la Russie, mais la nouvelle n'en arriva à Paris que quelques jours après.
[78] M. Robert de Sainte-Croix, dont le père, ancien ambassadeur de France à Constantinople, était alors préfet de Valence, avait eu deux frères tués tous deux, l'un capitaine de vaisseau et l'autre, le général Charles de Sainte-Croix, frappé à mort en Espagne. Leur mère, mademoiselle Talon, par conséquent tante de madame du Cayla, ancienne dame d'honneur de la femme de Louis XVIII, présenta son fils à ce monarque en 1814. Le roi lui ayant demandé des nouvelles de sa famille, «Sire, répondit M. Robert de Sainte-Croix, de trois frères que nous étions, voilà la seule jambe qui reste.»
(Note de l'Éditeur.)
[79] On sait que l'empereur ne prodiguait pas la croix-d'honneur. En voici une nouvelle preuve: il était très-content de services de M. Veyrat, inspecteur général de la police, et celui-ci désirait la croix. Je présentai quelques pétitions pour lui à Sa Majesté, qui me dit un jour: Je suis content de Veyrat; il me sert bien; je lui donnerai de l'argent tant qu'il en voudra: mais la croix, jamais!
[80] C'est une chose assez singulière que l'opéra de l'Oriflamme ait fourni à Geoffroy le sujet de son dernier feuilleton. Ce célèbre critique mourut peu de jours après, sinon pour le repos de son âme, au moins pour celui des acteurs.
(Note de l'éditeur.)
[81] J'ai su depuis que la comtesse de W... était allée avec son fils voir l'empereur à l'île d'Elbe. Cet enfant ressemblait beaucoup à Sa Majesté; aussi ce voyage fit-il alors répandre le bruit que le roi de Rome avait été amené à son père. Madame W... resta peu de temps à l'île d'Elbe.
[82] M. Filangieri avait effectivement eu précédemment à Paris un duel avec M. de Saint-Simon, que l'on avait d'abord cru tué, mais qui finit par revenir de la blessure très-dangereuse qu'il avait reçue.
[83] Gardanne était un autre de nos camarades, fils du général Gardanne qui fut ambassadeur en Perse.
[84] L'ancien hôtel de Choiseul Charost, aujourd'hui l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, que le gouvernement britannique acheta du prince un million après la première restauration, et qui en vaut plus de deux aujourd'hui.
[85] Clarke n'était que général de division, et les maréchaux seuls, sous l'empire, avaient le droit, après l'empereur et les princes, d'avoir des aides-de-camp colonels.
[86] C'était le chef d'orchestre.
[87] On appelle gressini, à Turin, des pains de pâte sèche, gros comme le double d'un tuyau de macaroni et longs d'un ou deux pieds. On en faisait fréquemment des envois à l'empereur.