VI
Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une impeccable stratégie.
Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation, les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu de notre acier dans les reins.
A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche, la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés; plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
—Arriverons-nous bientôt à Paris?
A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
—Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous, Sacrament! que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces cochons de Français? Vous y arriverez, Donnerwetter! mais pas tous: vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos sales couennes!
Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel; tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées; tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres, et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.
Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres. Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles, des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se consumer et se vider sous ses yeux.
Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir», non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet, n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force, quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.
Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:
—Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...
Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou quinze ans. Hâves, l'œil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre, l'homme essayant de protéger le petit.
—Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant, prenant à peine le temps de les regarder.
—Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!
—Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!
On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.
—Saletés!... lança l'homme avec désespoir.
On entendit une voix grêle sangloter:
—Papa!... papa!...
Un commandement retentit:
—Feuer!
La décharge partit dans un grand cri d'enfant.
De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce. Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.
Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville. De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre compagnie. Partielle jusqu'ici, l'œuvre de destruction laissait à Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième. Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais, on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous demain?
Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'œil les allures avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai. J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu, venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure que des murs calcinés et une couche de cendres?
Macht nichts! Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent. Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer quelques numéros.
Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre. J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de la Garde, lors de son départ de Potsdam:
J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis de Brandebourg!
Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:
Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis. En avant, avec Dieu!
Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos: la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on ne faisait qu'en rire. Dans la Germania, l'éminent leader du centre, Erzberger, s'en gaussait en ces termes:
Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement: «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques. Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière curiosité du siècle!
Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai celle-ci de Treitschke:
Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il n'y a qu'une réalité vraie; l'État. Der Staat ist Macht. La force de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur de la civilisation allemande.
Et celle-ci de Bernhardi:
Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes. Les conditions ont changé en Belgique.
Cette autre de Clausewitz:
N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.
Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:
Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui mettait dans son encrier de l'eau de rose.
Tannenberg disait:
Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple allemand.
Et le professeur Lasson écrivait:
Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est rationnel.
On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:
Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix durable!
Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann:
La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est au-dessus de la morale, de la raison, de la science.
Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:
Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique. Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus. Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de type germaniques.
Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le Dr Karl-A. Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon:
Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière, doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands, ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton heure a sonné, roi des Belges!
L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur:
Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre peuple ne le possède.
Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:
L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.
J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme, quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies. Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos Feldgrauen; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta, cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant le gibier féminin.
Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf. Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me figurais le capitaine, l'œil flamboyant et les narines gonflées, se lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards. Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie, le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure giclant...
Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh! doucement, tendrement!... Herrgott! quel dommage!...
Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds, avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.
A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis, je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne coucherais plus, je jetai un dernier coup d'œil sur son intérieur. Qu'en resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans ma poche.
Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.
—Qu'est-ce que vous faites? dis-je.
—C'est par ordre, me répondirent-ils.
Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur œuvre.
Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais, caracolait déjà sur son gros cheval.
J'arrêtai un moment Kœnig, qui allait prendre la tête de sa section. Il était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase: Not kennt kein Gebot, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé.
—C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il. Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là?
J'essayai de le remonter:
—Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile?
—Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont applaudi.
—Cependant...
—C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.
Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.
Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre, j'entendis le lieutenant Kœnig commander d'une voix blanche:
—Das Gewehr über!... Rechts um!... Vorwærts... Marsch!
La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.
Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde. Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives, plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur et sonore.
Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes, venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous interrogions, Helmuth, Kasper et moi:
—Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil... Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?...
Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction:
—Cela doit venir de Namur, dit-il.
Puis il ajouta:
—Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de temps.
Je demandai naïvement:
—L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique?
—Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son artillerie s'en charge.
Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal, usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés à écraser comme des œufs toutes les forteresses. On en avait vu passer deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.
Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes pour la puissance allemande.
Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à tuer, à détruire, à piller ou à violer.
Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes. La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.
Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un peu fourbu dans la région du Démer.
Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre.
Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne.
Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que Schimmel assura être la tour de Malines.
Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et retomber une colonne de terre grasse.
—Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à son ordonnance.
Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache grise qui gigotait sur le sol.
Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi:
—Herr Fæhnrich, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du feu.
Des commandements rauques partirent. La section Kœnig, portée en avant, se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par la section von Bückling.
—Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment, Sacrament! de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux, cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle blanche de son château royal, et maintenant, Donnerwetter! nous allons les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du soldat allemand: Hourrah!
Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.
Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de débris de fer lapidait nos compagnies déployées.
—Hinlegen!... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière nous.
Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne sortirions pas vivants.
—Auf!... Vorrücken!...
La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers.
Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs ordres.
Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément, qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë, n'embrassant guère plus d'un quart de ton.
Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait de faculté d'aperception.
Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du lieutenant Kœnig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement convulsif.
—En tirailleurs commanda Schimmel.
C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes hommes:
—Mir nach!...
Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient péniblement en tiraillant au hasard.
—Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les sous-officiers.
On leur passa des gourdes.
Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Kœnig debout, en terrain découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant de la mort, qu'il la cherchait.
Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine. Et tandis que, sous le glas de mon cœur qui battait à grands coups, mes oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.
Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se continuait ou étais-je éveillé?
Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les positions ennemies.
Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette assurance enflammait instantanément tous les cœurs.
Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements sonores et leurs appels éclatants.
—Baïonnette au canon!... A l'assaut!...
Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et des blessés.
Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant, assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs, crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté.
De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se vomissaient de toutes parts:
—Salauds!... cochons!... verfluchtes Gesindel!... Hurenkinder!... vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras.
A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous les transpercements:
—Bandits!... Vous achevez les blessés!...
On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche, Kaiserkopf se mit à tempêter:
—Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi tous ces gaillards!
Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les clouèrent contre les troncs.
C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger, jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant d'égarement, et me trouvant sous l'œil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan, mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond, la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres.
Je compris alors ce que c'était que ce furor teutonicus dont nos manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer l'intensité.
Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux. Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés, faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse, ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants, pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres, voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste, esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!» l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis, le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la tête.
Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges, traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement. Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur l'animal blessé:
—Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi.
Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants.
—Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra nous être utile.
—Nein!... C'est un chien welche!... Il faut le crever!
—Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein.
—Si on le pendait? émit Schnupf.
Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet, Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main puissante, le lui passait au travers du corps.
La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla, se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son maître.
Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé, une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme enchanteur.
Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré.
—Un village intact! mugit Kaiserkopf.
Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, des hoch, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer le pas.
Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter, voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos, regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule.
A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur curé.
La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier Schmauser, s'en allait assurer les accès.
Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf, s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:
—Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais, puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages de la guerre.
Déployant un papier, le bourgmestre ajouta:
—Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:
Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout acte de violence commis par un seul civil serait un véritable crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des femmes et des enfants.
—Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la maison communale. Rompez!
Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans, effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits, des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants d'écuelles, de pots et de casseroles.
Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin, s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.
Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.
Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la paix serait bientôt signée.
Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches meuglaient.
Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule, s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore l'effervescence.
Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes propres yeux,—et cela j'en jurerais devant un tribunal,—je vis, à une fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant d'une voix terrible:
—Man hat geschossen![ 2]
Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient dans la poussière.
—Man hat geschossen!... man hat geschossen!... hurlaient les nôtres. A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...
On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.
—Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!
—C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de Belges n'ont que ce qu'ils méritent.
—Mais, fis-je interloqué...
—Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en verrons bien d'autres!
Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église. Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.
Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.
—Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira, monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...
—A mort, le curé!... à mort!...
Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul, au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.
—A mort, le curé!...
Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui passa un nœud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le troupeau des femmes mortes ou évanouies.
Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému, je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un piquet de nos braves Magdebourgeois.
J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose: quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf. Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se montrait fort satisfait.
Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.
J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de Tacite ou de César les amphigouris ponctués de Donnerwetter! et de zum Teufel! de mon chef.
Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Kœnig. J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp retranché d'Anvers.
Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature, figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de fer.
Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat, donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras commençait.
—Donnerwetter! C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la députation des autorités... nous procédons à l'Einquartierung... à la mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit... nous...
—Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?
—Après, Donnerwetter!... Eh bien, après nous surprenons des manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes... nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...
—Des coups de feu, monsieur le capitaine?
—Vous ne les avez pas entendus?
—Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement entendus.
—Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats de Sa Majesté.
Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée allemande.
Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils, cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.
Le lieutenant Kœnig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure défaite.
—Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce village.
—Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la guerre, Donnerwetter! Si ces brigands de Belges n'avaient pas commencé...
—Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que moi.
—Que voulez-vous dire, lieutenant Kœnig?
Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards étaient fixés sur Kœnig, dont on connaissait l'impressionnabilité et dont on appréhendait un esclandre.
—Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire, fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le privilège de porter l'épée d'officier prussien.
—Ah çà, lieutenant Kœnig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge de colère.
—Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne suis qu'écœuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme et dans mon honneur de soldat.
—Zum Teufel!... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du Rhin, vous!... Potzdonnerwetter! Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un véritable Prussien.
Kœnig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.
Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant:
—Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
—Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous coucher!
—Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
—Taisez-vous!
—Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...
—Taisez-vous, nom de Dieu!...
Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule, entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:
—Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens... Pensez que si vous poussez plus loin les choses...
Kœnig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans la voix, cria:
—Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!...
—C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant Poppe.
—Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.
—Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Kœnig, dépassant désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils, mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes; puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné, vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge; vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans, fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze villes et cent quatre-vingts villages.
Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée, apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang, Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans Faust, le démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard, disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus de rage et ne demandaient qu'à cogner.
—Vous êtes tous des misérables! leur criait Kœnig enflammé de passion. Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom allemand!
A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés. Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au visage.
On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant Derschlag.
Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent, sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.
—Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à l'autrichienne, le colonel von Steinitz.
—Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Kœnig, que voilà, n'est pas content du tout...
—Pas content? Et de quoi?
—Pas content de ce que nous faisons en Belgique.
—Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous valent déjà nos armes?
—Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Kœnig n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des termes qui... en des termes que, Donnerwetter!... en des termes intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités d'assassins, de brigands...
—Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.
Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges et en évaluer la gravité.
Kœnig ne faisait pas un geste et semblait absent.
—Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel, lorsque ce fut à peu près fini.
—Rien, monsieur le colonel.
—Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés?
—Je la reconnais.
—Et vous ne les rétractez pas?
—Je ne les rétracte pas.
Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain dédain:
—Je vois, vous êtes un humanitaire.
—Non, monsieur, je suis un soldat.
Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se passer, je me sentais absolument bouleversé.
Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, revenant sur Kœnig et le regardant dans les yeux, il reprit:
—Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus? Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de cœur s'adonner à une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»
—On ne les leur laisse même pas, murmura Kœnig.
—Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et, ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les Lois de la Guerre continentale?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources matérielles et morales».
Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure, en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:
—«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement de ces sévérités.»
Puis il ajouta:
—Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut Commandement.
Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.
—Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au général.
Blanc comme un mort, Kœnig serrait les dents, et pas un muscle de son visage décomposé ne tressaillit.
—Ich habe die Ehre... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.
Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où pleuraient toujours les prisonnières:
—Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop.
Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent, sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés sur l'Allemagne.
J'étais très inquiet de Kœnig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le malheureux Kœnig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se désintéressait de son sort.
Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Kœnig, et, bien que je fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction. J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait entraîné son cœur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde pour l'en tirer.
A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui soustraire, par quelque subtile manœuvre d'influence, la belle tête pure de Kœnig.
Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son «cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait se monter maintenant à une somme assez ronde.
J'allai le trouver à son cantonnement de la 6e compagnie.
—Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir.
Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement affable.
Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Kœnig et à lui faire pressentir le service que j'attendais de lui.
Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit:
—Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut.
—Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit, vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel...
—Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre.
—Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...
Il sourit de nouveau et reprit:
—Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.
—Et vous croyez... fis-je en rougissant...
Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais jamais osé trouver celle-là!...
—Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira.
Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand poids.
Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Kœnig voyait lever ses arrêts. On attendit. Rien ne se passa.
D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier cette affaire. Et comme ce fou de Kœnig eut l'esprit de ne se livrer à aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je raconterai, personne n'y pensa plus.
J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de guerre.