SCÈNE III
FÉLIX, BÉCHARD, CAMEL
BÉCHARD—Je le sais bien, mon Dieu! mais comment s'imaginer qu'un homme dans son bon sens puisse faire de pareilles extravagances. Quand je t'ai vu si fou, vrai comme je m'appelle Béchard, j'ai cru que le bon Dieu t'avait puni d'une pareille pensée et t'avait réellement privé de la raison. J'aurais mis la main dans le feu pour jurer de ta folie! Quoi! vrai, là, tu n'es pas fou?
FÉLIX—Et non; tout ce que je fais, je le combine; tout ce que je dis je l'arrange dans ma tête . . .
CAMEL, à part—Tout ça c'est bon à savoir! . . .
FÉLIX—Ah! je tape dur, hein!
BÉCHARD—Sapristi! tu les assommes! C'est ça qui m'a tant fait croire à ta folie; l'idée d'abîmer tout le monde comme ça. C'est que tu ne ménages pas plus tes amis que les autres.
FÉLIX—Excepté vous, Béchard. (Il lui serre la main.)
BÉCHARD—Tiens, et dire que cela ne m'a pas frappé . . .
CAMEL, à part—Vieille bête!
BÉCHARD—J'ai cru que comme nous étions grands amis, tu me connaissais mieux que les autres, voilà tout! Mais, dis-moi, comment diable fais-tu pour ne pas rire? Moi je ne riais pas parce que cela me faisait trop de peine; mais toi, quand tu les vois te regarder tout effarés, quand ils se sauvent, comme des moutons poursuivis par un loup . . .
FÉLIX—Ah! bien c'est là le plus difficile. Mais quand j'ai trop envie de rire, je suis votre conseil, je me demande si je rirais bien si je me voyais la corde au cou et le bonnet blanc sur la tête! Une fois cette idée-là dans mon esprit, l'envie de rire s'en va complètement. Comme ça, vous trouvez que je fais bien le fou . . .
BÉCHARD—Comme si tu n'avais jamais fait autre chose de ta vie . . .
CAMEL, à part—Pas tout à fait assez bien encore . . .
BÉCHARD—Mais tu es d'une audace . . . t'attaquer au shérif . . . au juge! . . .
FÉLIX—C'est ce qui me sauve, vous comprenez.
BÉCHARD—Il faut avouer que ce n'est pas ce qui leur donnera envie de te garder plus longtemps.
FÉLIX—Il y a cependant quelque chose qui m'inquiète . . .
CAMEL, à part—Oui, hein! On dirait qu'il a des pressentiments.
FÉLIX—C'est ce damné de docteur; le vieux coquin a l'air de me regarder comme s'il se doutait de quelque chose. Il ne finit plus de me tâter le pouls et de me regarder dans les yeux. S'il revient, il faut que je lui serve un plat de ma façon. Croyez-vous que le bonhomme puisse me deviner en me tâtant le pouls?
BÉCHARD—Je ne crois pas: il a l'air trop bête pour cela.
FÉLIX—Il me regarde drôlement tout de même, le vieux pince-maille.
BÉCHARD—Ah, bah! si tu continues comme tu as toujours fait, tu es sauvé! . . .
CAMEL, à part—Nous allons voir ça! . . .
FÉLIX—Je n'ai rien voulu lui faire, parce que je craignais toujours qu'il ne s'aperçut de quelque chose. Après tout, un médecin doit connaître un peu ça . . . un peu mieux que les autres, toujours! Vous rappelez-vous la médecine qu'il m'a donnée hier soir?
BÉCHARD—Eh bien?
FÉLIX—Devinez ce que j'en fait.
BÉCHARD—Tu ne l'a pas prise?
FÉLIX—Non, je l'ai vidée dans mes bottes.
BÉCHARD—Quelle idée!
FÉLIX—Il m'aurait empoisonné, vous comprenez bien. Enfin, s'il revient, je vais lui donner une sauce, le bonhomme! Il ne doit pas en être plus exempt que mes amis. Tâchez d'être là, et quand vous viendrez à son secours, j'arrêterai, mais pas avant! Jusque là, je le secoue comme une vieille mitaine. Mince et long comme il est, il ne doit pas faire grande résistance.
BÉCHARD—C'est bon, secoue-le un peu; ça ne lui fera que du bien.
Il a le verbe pas mal haut le vieil English; il ne manque jamais
l'occasion de nous traiter de damned Canadians. Etouffe-le un peu.
Ça lui montrera à vivre.
FÉLIX—Eh bien, puisque vous dites comme moi, il aura la sauce. Je vous assure, mon cher Béchard, que je suis content de pouvoir vous parler un peu; il y a près de deux mois que je brûle de vous rencontrer seul à seul. Maintenant que vous savez tout prenez garde au moins! car la moindre chose peut me faire découvrir . . .
BÉCHARD—Oh! sois tranquille! (Camel s'avance entre eux deux en souriant.) Camel!!! . . .
FÉLIX—Malédiction! je me suis trahi!! . . .
CAMEL—Mille amitiés, messieurs; je suis charmé de voir que le la . . . l'indisposition de notre ami Félix n'est pas aussi sérieuse qu'on le disait . . .
BÉCHARD, à part—Pauvre Félix, il peut dire que son affaire est faite maintenant . . .
FÉLIX, au comble de l'exaspération—Camel! . . . Tu m'as toujours poursuivi comme mon mauvais génie; tu m'as fait jeter dans un cachot, avec des centaines de mes frères dont deux sont déjà morts sur l'échafaud. Demain j'y monterai moi-même et après-demain mon vieux père mourra de chagrin . . . Es-tu content, Camel? Eh bien, en attendant, à nous deux, une fois pour toutes!! (Il se précipite sur lui.)
CAMEL—Aïe! aïe! Au secours! au meurtre! on m'assassine! Aïe! Aïe!
BÉCHARD—Félix! Félix! Pour l'amour de Dieu, ne le tue pas!
(Le shérif, le geôlier, et des soldats entrent.)