SCÈNE X
POUTRÉ, CAMEL
CAMEL, en dehors—Ouvrez donc, père Poutré; vous n'avez pas peur des amis?
POUTRÉ—C'est lui, le gueux! (Il ouvre.)
CAMEL, entrant—Je vous souhaite le bonsoir, père Poutré.
POUTRÉ—Bonsoir.
CAMEL, s'asseyant—Les temps sont durs, père Poutré.
POUTRÉ—Oui, les pauvres Canadiens vont avoir de bien mauvais quarts d'heure à passer.
CAMEL—C'est bien leur faute; quel besoin avaient-ils de se révolter contre le gouvernement? Y a-t-il un pays au monde aussi heureux que celui-ci?
POUTRÉ—Hum!
CAMEL—Comment? vous ne trouvez pas les Canadiens heureux de vivre sous notre bon gouvernement?
POUTRÉ—Écoute, Camel, ne viens pas me tendre des pièges. Je n'ai pas bougé, moi; j'ai cru que c'était une folie. Je l'ai même dit aux jeunes gens. Malheureusement une fois le branle donné, rien n'a pu arrêter ces pauvres enfants-là . . . Mais de ce que je dis qu'ils ont fait une folie, à dire que le gouvernement est bon, il y a loin. Je ne dis pas, entendons-nous, qu'il soit mauvais; je ne dis rien du tout. Mais avant de dire qu'il est bon, tu sais . . . mon cher . . . Au reste il ne s'agit pas de tout cela; qu'y a-t-il à ton service?
CAMEL—Ainsi, père Poutré, vous pensez que le gouvernement n'est pas bon?
POUTRÉ—Je ne dis rien, Camel, entends-tu? Laissons cela là et dis-moi ce que tu viens faire ici!
CAMEL—Oh! histoire de jaser en passant . . . mais vous vous couchez bien tard, père Poutré; attendez-vous quelqu'un?
POUTRÉ—Tu es bien curieux. J'ai bien le droit, je suppose, de me coucher quand bon me semble.
CAMEL—Allons donc, ne vous fâchez pas, père Poutré. Avez-vous entendu parler des événements? On dit qu'il y a eu bien des malheurs . . . bien des prisonniers faits surtout?
POUTRÉ—Tant pis!
CAMEL—Pourquoi donc tant pis? Est-ce que ces vauriens-là ne méritent pas d'être punis pour leur conduite?
POUTRÉ—Si l'on punissait les vrais coupables, ce ne serait peut-être pas ceux-là qui en souffriraient.
CAMEL—Et qui sont-ils les vrais coupables?
POUTRÉ—Les vrais coupables, écoute, Camel, ce sont ceux qui vendent et livrent leurs compatriotes pour de l'argent, des honneurs ou des titres.
CAMEL—Allons, allons, père Poutré, vous vous fâchez toujours. Je n'ai certes pas l'intention de rien dire contre un homme comme vous; mais quand il s'agit de la canaille qui est allée se battre à Odeltown, il me semble qu'on peut bien lui dire son fait.
POUTRÉ—Est-il juste de traiter de canaille de braves gens qui n'ont été que trompés? Je trouve cent fois plus méprisables . . .
CAMEL—Ceux qui les punissent?
POUTRÉ—Non, mais ceux qui les cherchent! Tiens, Camel, quand on voit à pareille heure un oiseau de mauvais augure comme toi, on sait ce que cela veut dire. Si tu t'imagines me tromper par tes mines innocentes, tu te trompes toi-même. Je connais ta scélératesse et ta lâcheté, va, je sais que tu t'es faufilé parmi les patriotes pour essayer ensuite de les livrer au gouvernement; je sais que, frustré dans tes desseins, tu n'as dû la vie qu'à la clémence de ceux que tu voulais perdre; je sais que tu es parvenu d'une façon ou d'une autre à t'échapper du cachot où l'on t'avait enfermé; enfin, je sais ce que tu viens faire ici aussi bien que toi-même, et ce qu'il y a de plus vil de ta part, c'est que tu cherches à me tirer les vers du nez, comme on dit, pour en emmener deux au lieu d'un. Ah! je te connais depuis longtemps, Camel.
CAMEL—Eh bien, faisons notre devoir alors. Je voudrais bien que ce fût un autre que moi, père Poutré; mais comme on m'a choisi, il faut bien que j'agisse.
POUTRÉ—Pas d'hypocrisie, Camel! tu viens chercher Félix, eh bien tu t'en iras comme tu es venu; il n'y est pas. Et si tu as peur en t'en retournant, ce qui arrive souvent, chante: «J'ai trouvé le nid du lièvre!» cela t'empêchera peut-être de frissonner au bruit des feuilles. Ainsi Félix n'y est pas; va-t'en, car je ne suis pas disposé à endurer plus longtemps dans ma maison ta face de valet volontaire!
CAMEL—Père Poutré, voici un warrant qu'il faut que j'exécute; et comme M. le colonel est informé que Félix est ici, car il le sait, c'est inutile de le nier, je vais le chercher, père Poutré, car il faut que je le trouve.
POUTRÉ—Eh bien, cherche.
CAMEL—Vous feriez mieux de vous épargner ce désagrément, père Poutré. A quoi bon nier? Félix est arrivé ici aujourd'hui; on sait ce qui se passe, allez. Pourquoi me forcer de faire le tour de la maison et de fureter dans tous les coins?
POUTRÉ, prenant violemment le bras de Camel—Plus de paroles, entends-tu? Quant je te dis que Félix n'y est pas, c'est que c'est vrai. Si tu ne me crois pas, cherche! Fais ton infâme métier, et va-t'en vite. Tu finiras bien par aller où tu envoies les autres, serpent! Ainsi fais ta recherche!
CAMEL—Tenez, père Poutré, je sais que vous êtes incapable de mentir . . .
POUTRÉ—Pas de flagorneries! Tu as un devoir à remplir, dis-tu? eh, bien, fais-le vite et délivre-moi de ta présence.
CAMEL—Si vous me donnez seulement votre parole d'honneur que Félix n'est pas ici, père Poutré, je m'en contenterai.
POUTRÉ—Cherche, lâche! laisse-moi tranquille avec tes avances!
Je ne veux pas te devoir même l'apparence d'un ménagement!
CAMEL—Je vois bien que toutes les recherches sont inutiles; le luron est bien caché. Dans ce cas, père Poutré, je n'ai qu'un mot à dire. Votre fils est un traître au gouvernement; il est caché; vous devez savoir où il est, et puisque vous ne voulez pas le livrer j'ai le droit de vous arrêter comme suspect et comme recelant un rebelle. (Il tire un sifflet de sa poche, siffle et plusieurs soldats entrent.) Soldats, arrêtez cet homme! (Les soldats obéissent.) Maintenant, père Poutré, vous allez être conduit en prison, et vous ne serez libre que lorsque vous aurez déclaré où est votre fils, et si vous ne le faites pas, vos propriétés seront brûlées, et la loi se chargera de votre personne!
POUTRÉ—Infâme!
CAMEL—Silence! . . . Père Poutré, encore une fois, je vous somme au nom de la loi de déclarer où est votre fils, Félix Poutré.