CHAPITRE II
La domination française en Illyrie. — Un mot de l’empereur François Ier. — Le poëte Vodnik. — Nodier et le Télégraphe illyrien. — Sympathies pour la France. — Les Slovènes et les Croates.
Laybach a été sous la domination française (1809-1813) la capitale des provinces illyriennes qui comprenaient une partie de la Carinthie, la Carniole, l’Istrie, Goriça, la Croatie civile et militaire, la Dalmatie. Sauf dans la Dalmatie, conquise depuis le traité de Presbourg, le régime français n’a duré que quatre ans dans ces contrées. J’ai été étonné des bons souvenirs qu’il y a laissés ; les historiens slaves que j’ai consultés sur cette période sont unanimes à constater les services que l’administration française rendit à ces pays si longtemps écrasés par l’oppression allemande et par les priviléges féodaux. Sans doute on regrettait bien que les Français ne fussent pas assez dévots et n’eussent pas pour le clergé la considération à laquelle il croyait pouvoir prétendre ; mais on admirait l’ordre qu’ils avaient introduit dans le pays, la justice et les impôts égaux pour tous, les grands travaux publics entrepris avec énergie, achevés avec rapidité. Notre langue était apprise avec enthousiasme par une jeunesse réfractaire au rude idiome germanique. « Les Français n’ont régné que quatre ans chez nous, écrit M. Trdina dans son histoire du peuple slovène ; il n’y avait personne à Laybach qui ne sût parler leur langue. S’ils étaient restés trente ans chez nous, les Slovènes seraient sans doute devenus Français[5]. » Encore aujourd’hui, le paysan se souvient du gendarme français ; l’impôt qui remplaça pour lui toutes les redevances féodales a gardé un nom français : Placzati franke, payer des francs. Curieuse réminiscence dans un pays où la monnaie officielle est, comme on sait, le florin.
[5] Je retrouve des témoignages analogues dans deux ouvrages croates : l’Histoire de Croatie, par M. le professeur Smiciklas, Agram, 1819 ; l’Histoire de la ville de Karlovac (Karlstadt), par M. Lopasic, Agram, 1879.
Mes hôtes de Laybach me montraient avec une sympathie presque reconnaissante les magnifiques allées de marronniers et de sycomores dont leur ville est entourée, et ils se plaisaient à me faire remarquer qu’elles avaient été plantées par les soldats de Marmont, qui fut ici gouverneur général. Ils me citaient à ce propos une plaisante anecdote. Quand, après le départ des troupes napoléoniennes, l’empereur François Ier vint visiter les provinces d’Illyrie, il s’étonna de l’état florissant où il retrouvait un pays si longtemps occupé par l’ennemi.
— Qui a construit ce pont ? demandait l’Empereur à son guide.
— Sire, ce sont les Français.
— Qui a planté ces arbres ?
— Sire, ce sont les Français.
— Qui a fait empierrer cette route ?
— Les Français.
— En vérité, dit l’Empereur en souriant, c’est dommage qu’ils ne soient pas restés plus longtemps.
Il existe dans la littérature slovène un remarquable document qui atteste quel enthousiasme avait su inspirer Napoléon. C’est l’ode du poëte Vodnik sur l’Illyrie ressuscitée, ode qui fut publiée en 1813 dans le journal officiel de la domination française, le Télégraphe illyrien :
« Napoléon a dit : Réveille-toi, Illyrie ! Elle s’éveille, elle soupire : Qui me rappelle à la lumière ? O grand héros, est-ce toi qui me réveilles ? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves. Notre race sera glorifiée, j’ose l’espérer. Un miracle se prépare, je le prédis. Chez les Slovènes pénètre Napoléon. Une génération nouvelle s’élance de la terre. Appuyé d’une main sur la Gaule, je donne l’autre à la Grèce pour la sauver. A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de l’Europe est l’Illyrie. On appelait Corinthe l’œil de la Grèce, l’Illyrie sera le joyau du monde ! »
J’ai trouvé à la bibliothèque de Laybach la collection aujourd’hui rarissime[6] de ce Télégraphe illyrien qui a eu l’honneur d’avoir Charles Nodier pour rédacteur. Ce journal, rédigé tour à tour en français et en italien, parut alternativement à Trieste et à Laybach. C’est un document des plus précieux pour l’histoire de la politique napoléonienne. Le nom de Nodier n’y apparaît guère qu’en 1812 ; un certain nombre de feuilletons anonymes peuvent certainement lui être attribués. Ainsi Nodier s’occupe avec un vif intérêt de la poésie populaire des Slaves et exprime le désir de la voir recueillie par des collectionneurs compétents. C’est dans ces études qu’il a évidemment puisé l’inspiration de quelques-unes de ses œuvres les plus originales : Jean Sbogar, Smarra. J’ai parcouru les quatre années du Télégraphe dans cette même bibliothèque dont Nodier avait été autrefois le conservateur, et où il a sans doute travaillé plus d’une fois. La brièveté de mon séjour à Laybach ne m’a malheureusement pas permis de dépouiller cette collection comme je l’aurais voulu. J’ai noté au passage dans le dernier numéro publié à Trieste, en septembre 1813, une proclamation de Fouché, alors gouverneur général : « Je ne vois pas d’autre danger pour l’Illyrie, — écrivait le duc d’Otrante, — que dans la pusillanimité et l’imbécile disposition où l’on est de croire à toutes les fables qu’on répand sur les prétendues forces de l’ennemi. Jusqu’à présent, il n’a pas paru sur notre territoire six cents soldats ! » Un mois après cette fanfaronnade, l’Illyrie napoléonienne avait cessé d’exister. Deux ans plus tard, Fouché était ministre de Louis XVIII. En 1820, il mourait exilé dans cette même ville de Trieste où il avait représenté l’Empereur en qualité de gouverneur général.
[6] Elle manque à Paris à la Bibliothèque nationale.
A côté de la collection du Télégraphe, la bibliothèque en renferme une qui n’est pas moins curieuse, c’est celle des Novice, journal populaire rédigé par Vodnik depuis 1797, le premier organe publié chez les Slaves du sud en langue nationale. L’hôtel de ville contient dans ses archives un grand nombre de documents qu’il serait certainement curieux d’examiner. Dans la salle du conseil, j’ai noté un détail qui surprendrait singulièrement le touriste ignorant de l’histoire locale. Les noms des bourgmestres sont inscrits dans des cartouches qui courent tout autour de la muraille. A l’année 1813, on lit celui de M. Codelli, maire. Ce mot français détonne comme une fanfare dans cette salle pacifique où les délibérations municipales avaient lieu naguère en allemand et se tiennent aujourd’hui en slave.
Du reste, les sympathies des Slovènes pour la France paraissent avoir survécu aux circonstances éphémères qui avaient mis en rapport le petit peuple et la « grande nation ». J’ai eu occasion de le constater dans une réunion moitié publique, moitié intime, organisée à la Société de lecture (Citavnica) par quelques patriotes, la veille de mon départ. Dans cette fête de famille dont mon humble personne était le prétexte, mais dont je tiens à reporter tout l’honneur à mon pays, des toasts chaleureux furent portés non-seulement au voyageur — rara avis — qui pouvait les comprendre et répondre dans la langue du pays, mais aussi à la France, à la ville de Paris, à l’amitié des peuples latins et slaves, menacés tous les deux par un ennemi commun.
Dans une improvisation vraiment éloquente, M. Vosniak, député au parlement de Vienne, se fit l’interprète des sympathies que sa race entretient pour la nôtre, et des antipathies qu’elle ressent pour la race germanique. « Comparons, disait-il, l’histoire des Allemands, des Slaves et des Français. Nous n’avons vu jusqu’ici l’Allemagne faire la guerre que pour satisfaire les intérêts les plus égoïstes. L’Allemand ne se contente pas de vouloir vivre libre chez lui ; il prétend aussi s’établir chez les autres ; il revendique notre sol ; il veut nous imposer sa langue et ses mœurs. Quand a-t-on vu les Allemands faire la guerre pour une idée, délivrer un peuple asservi sans rien lui demander, comme la France qui naguère affranchissait l’Italie, comme la Russie qui vient d’arracher nos frères bulgares au joug musulman ? »
Cette réunion cordiale avait lieu le 13 juillet 1882, le jour même où la municipalité de Paris réunissait dans un banquet les représentants des grandes villes de l’Europe. Le maire de Laybach, rappelant cette circonstance, buvait à la ville de Paris, aux glorieux souvenirs qu’éveille l’anniversaire de la prise de la Bastille, à ceux qu’a laissés dans ces contrées la domination française, qui, bien qu’imposée par un tyran, apportait avec elle tous les bienfaits de notre révolution. Je regrette de ne pouvoir reproduire en entier toutes les chaleureuses et cordiales paroles échangées dans cette soirée, qui restera l’un des meilleurs souvenirs de ma vie. Un concert vocal improvisé par une société d’artistes distingués me permit d’apprécier tout le charme et toute la délicatesse des chansons slovènes. Ces mélodies, tour à tour mélancoliques et joyeuses, sont considérées comme les plus belles perles de la musique populaire slave ; elles sont encore peu connues chez nous. Plus d’une d’entre elles a cependant pénétré dans nos répertoires sous un déguisement étranger ; on m’a cité telle mélodie d’un maestro illustre qui n’est qu’une chanson slovène accommodée à la française.
En somme, les Slovènes sont loin encore de posséder en Autriche toutes les libertés auxquelles la Constitution donne droit, toutes celles auxquelles leur instinct national les fait aspirer. Disloqués entre quatre ou cinq provinces différentes, ils ne forment pas un groupe assez puissant pour pouvoir agir efficacement, comme les Tchèques de Bohême ou les Polonais de Galicie. Ils n’ont pu obtenir ni la justice, ni l’enseignement supérieur en langue nationale.
Cependant leurs griefs contre les Allemands ne les empêchent pas d’être de bons et loyaux Autrichiens. Ils sont sincèrement attachés à la dynastie ; ils ne le sont pas moins au catholicisme, qui est l’un des traits saillants de la tradition autrichienne. Ils ne comprennent guère l’enthousiasme que certains slavomanes professent pour la religion orthodoxe. Mais ils sentent très-bien qu’ils sont solidaires des destinées de la race slave, et rien de ce qui se passe chez leurs congénères ne les laisse indifférents ; ils suivent avec passion les destinées de la Russie, celles des Tchèques qui sont à la tête du mouvement fédéraliste et celles de leurs voisins méridionaux, les Slaves du Balkan. L’un des premiers chefs de l’insurrection bosniaque a été un Slovène, un ouvrier typographe de Laybach, l’artilleur Hubmayer. Mais, parmi les Slaves méridionaux, ceux vers lesquels ils se sentent le plus attirés, ce sont leurs voisins immédiats, les Croates. Les deux peuples sont tous deux foncièrement catholiques ; tous deux pratiquent l’alphabet latin et ont la même orthographe ; leurs langues offrent de nombreuses analogies. Tous les gens éclairés lisent également l’un et l’autre idiome.
La Slovénie a même donné à la Croatie l’un de ses plus grands poëtes, Stanko Vraz. Elle lui fournit encore aujourd’hui des savants et des professeurs. Ces rapports scientifiques seraient bien plus intimes si les jeunes Slovènes pouvaient aller étudier à l’université d’Agram ; mais la loi cisleithane ne reconnaît aucune valeur aux diplômes transleithans. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! dit Pascal.
Les deux peuples ont d’ailleurs en Istrie et en Dalmatie à lutter contre un ennemi commun, l’Italien. C’est dans le patriotisme des Croates et des Slovènes que se trouve le meilleur appui de l’Autriche menacée par les manœuvres des irrédentistes. Jusqu’ici, avec le système dualiste, les rapports des deux nations sœurs conservent nécessairement un caractère tout platonique. Les Croates font partie de la couronne de saint Étienne et envoient des députés au parlement de Pesth ; les Slovènes sont englobés dans la Cisleithanie, dans « les autres pays de Sa Majesté », et se font représenter au Reichstag de Vienne. Ils ne peuvent guère se rencontrer sur le terrain politique que dans la réunion annuelle des deux délégations. Les circonstances dans lesquelles ils se manifestent leurs sympathies sont d’ordre purement artistique ou littéraire. Ce sont des concours de musique ou de gymnastique, des visites de corps que l’on se fait de l’une à l’autre capitale, des fêtes en l’honneur de tel écrivain ou poëte national. En somme, c’est surtout par des articles de journaux, des chansons, des discours ou des toasts que les deux peuples expriment leurs fraternelles aspirations. Pour l’observateur attentif, il y a déjà là des symptômes qui jettent quelques lueurs sur l’avenir.
CHAPITRE III
AGRAM ET LE PEUPLE CROATE.
La Croatie. — Coup d’œil sur Agram. — L’Académie, ses travaux. — Les savants. — L’Université, la littérature et la presse. — La musique et le théâtre.
Je parlais dans le chapitre précédent des rapports moraux qui existent entre les Slovènes et les Croates. Il y a cependant un contraste très-marqué entre la physionomie extérieure des deux pays et des deux nations. Ce contraste saute aux yeux dès qu’on entre en Croatie. C’est à Steinbruck (Kamenni most, le pont de pierre) qu’on quitte la grande ligne de Vienne à Trieste pour prendre l’embranchement latéral qui descend au sud-est vers Agram. La Carniole, pays de montagnes, est toute hérissée d’âpres sommets surmontés de châteaux ou d’églises. La Croatie se déploie en une vallée immense, bordée au sud et au nord par des cimes peu élevées. La Save, jusqu’alors rapide et tumultueuse, s’élargit et roule des eaux jaunâtres entre des rives plates. Elle commence à devenir navigable, du moins pour les canots et les bacs ; elle ne porte bateau qu’à partir d’Agram. Les paquebots à vapeur ne remontent pas au delà de Sisek.
Le costume du paysan slovène, veste gros bleu, culotte collante, guêtres, chapeau mou, boucle d’oreille à l’oreille gauche, ne différait guère de celui de ses voisins tyroliens ou autrichiens. C’est un costume de montagnard. Celui du paysan croate, larges culottes blanches, houppelande blanche avec ou sans broderies, petit chapeau plat, pieds nus, annonce déjà la puszta hongroise[7].
[7] On appelle pusztas les steppes de la Hongrie.
Nous sommes maintenant dans la Transleithanie. Les Magyars ont tenu à ce que le voyageur pût constater, dès la première station croate, qu’il est entré dans le royaume de saint Étienne. Des inscriptions hongroises, peu lues d’ailleurs, s’étalent sur les portes des gares. La Croatie est autonome, mais les chemins de fer font partie des affaires communes qui se traitent à Pesth, et — faute de mieux — la Hongrie oppose sa griffe sur l’entrée des salles d’attente et d’autres édicules… L’allemand a désormais complétement disparu ; nous ne le retrouverons que dans les cartes des restaurants et sur la devanture de certains magasins.
A partir de Steinbruck, le train prend une allure modérée ; il met, suivant qu’il est Personenzug ou Gemischterzug (train qui prend à la fois des voyageurs et des marchandises), trois ou cinq heures pour atteindre la capitale de la Croatie. Il roule lentement au milieu d’un paysage assez mélancolique ; la voie est bordée de prairies, de champs de blés ou de champs de maïs ; les villages sont rares à l’horizon, les arrêts aux stations d’une longueur désespérante. Aucun buffet ; il est même difficile de se procurer un verre d’eau. On chercherait en vain ici le gamin qui, sur la ligne du Semmering, sollicite un kreutzer du voyageur altéré, en criant : Glas Wasser ! Glas Wasser ! ou la fillette aux nattes blondes qui vous offre en souriant les raisins dorés et les pêches vermeilles. Le paysan croate, comme son voisin slovène, est essentiellement agriculteur ; mais il est fort ignorant des choses du commerce ; il ne soupçonne nullement les petits profits légitimes qu’on peut tirer du voyageur. Il aurait bien besoin d’aller à l’école chez les Allemands. Ceci nous explique pourquoi dans les villes la plupart des magasins sont aux mains des Allemands ou des Israélites.
Il y a quinze ans que j’ai visité pour la première fois la ville d’Agram. Elle m’a laissé alors des impressions fort agréables[8]. Elle a pour le touriste un double charme. Au point de vue du confort, c’est encore une ville d’Europe ; au point de vue pittoresque, c’est déjà une ville d’Orient. Certaines rues sont d’un grand village ; certaines places, d’une splendide capitale. L’artère principale, qui va de la gare à la place Jellacich, l’Iliça, est aussi mouvementée que le Corso de Rome. Les paysans mettent pour aller en ville leurs plus beaux costumes, et ces costumes réjouissent les yeux par les couleurs éclatantes. Les hommes ont fort bonne tournure avec leur prslouk ou gilet bleu brodé, leurs manches flottantes, leurs larges culottes blanches, leur petit chapeau bien campé sur l’oreille. Les femmes, coiffées de foulards rouges, sont vêtues de longues robes en toile blanche brodée de dessins rouges. C’est vraiment un coup d’œil gai que celui de la place Jellacich, encombrée le matin de fruits savoureux, de poteries éclatantes, d’écuelles et de gourdes en bois, produits de l’industrie rustique. Les cafés qui la bordent du côté du midi étalent joyeusement sur le trottoir d’innombrables rangées de tables où les consommateurs se succèdent sans relâche. On dirait un coin du boulevard des Italiens à cette heure de flânerie si chère au Parisien. Au milieu de la place, la statue équestre du ban Jellacich ; sur un mamelon voisin, la lourde tour de la cathédrale, moitié église, moitié forteresse, et le palais des archevêques, prélats féodaux dont le type a disparu chez les catholiques d’Occident.
[8] On les trouvera dans mon volume : le Monde slave (Paris, 1872), p. 22-66. Je me permets d’y renvoyer le lecteur pour les détails que je ne répète point ici.
Derrière monte la haute ville, avec sa rue du Chapitre, bordée de petits hôtels uniquement habités par des chanoines, grassement prébendés, ses rues âpres et sombres, ses escaliers tortueux, ses promenades en terrasse, d’où l’on découvre au loin la vallée de la Save. Sous la colline s’enfonce brusquement une gorge ombreuse, le ravin de Tuskanets, qui met en quelque sorte la campagne et la solitude au cœur de la cité même. On peut passer à Zagreb (c’est le nom slave de la ville) les étés les plus chauds ; on est toujours sûr d’y trouver de l’ombre, de la fraîcheur et du silence.
J’ai décrit autrefois l’aimable cité, à une époque où elle n’était guère connue en Occident, où l’on se figurait volontiers les Croates comme des demi-barbares, bons tout au plus à fournir des kaiserliks à l’Autriche. Je ne veux point recommencer l’esquisse que je traçais alors ; mais j’ai plus d’un trait à y ajouter. Les Croates, depuis cette époque, ont fait des progrès très-sérieux.
J’étais à Agram en 1867, à l’époque où s’ouvrait cette Académie des Slaves méridionaux qui m’a fait depuis l’honneur de m’admettre parmi ses membres correspondants ; je signalais l’activité littéraire et politique dont la modeste capitale était alors le théâtre. Pendant les quinze ans qui se sont écoulés depuis, — grande mortalis ævi spatium, — elle a justifié les éloges que je lui donnais alors et la ferme confiance que j’avais en son avenir. Ses progrès ont surpassé mon attente.
Non loin de la place Jellacich, sur un terrain naguère abandonné, s’est élevée une place splendide qui porte, comme elle, le nom d’un héros national. C’est le Zrinski tag (la place Zrinski)[9]. Le palais de l’académie, qu’on a construit récemment, est assurément un des plus élégants édifices de l’empire d’Autriche. Il ne serait déplacé ni à Vienne ni à Pesth ; il a été bâti par le célèbre architecte viennois Schmidt, l’heureux restaurateur de Saint-Étienne. Il est d’un style excellent et merveilleusement aménagé. L’académie croate est certainement mieux logée que l’Institut de France.
[9] Zrinski, en hongrois Zrinyi, ban de Croatie au seizième siècle, est surtout célèbre par l’héroïsme avec lequel il défendit la ville de Szigeth contre les Turcs. Les faubourgs de la ville une fois détruits par l’artillerie ennemie, il se réfugia dans la citadelle ; la citadelle devenue intenable, il se précipita au milieu des ennemis et y trouva la mort.
Les différentes salles sont groupées autour d’un immense vestibule où se déploie tout à son aise un escalier monumental ; les murs, peints en rouge vif, sont destinés à recevoir des fresques qui reproduiront les principaux épisodes de l’histoire nationale. Le roi de France offrit jadis aux quarante immortels les fauteuils dont le souvenir est resté légendaire. Ce sont les grandes dames croates qui ont brodé les siéges de leurs savants compatriotes. La bibliothèque de l’académie est déjà considérable. Mais une collection qui se recommande surtout à l’attention des visiteurs, c’est le musée d’archéologie, confié à l’habile direction d’un savant dalmate, M. Sime Ljubich. Les monuments romains (médailles, inscriptions, statues) qu’il renferme ont déjà sollicité plus d’une fois l’attention des spécialistes. Une immense galerie recevra prochainement les tableaux anciens et modernes offerts à la ville d’Agram par le Mécène des Slaves méridionaux, Mgr Strossmayer.
Les Croates ne sont pas encore assez riches pour s’offrir des statues en pied. De simples bustes décorent le square Zriny autour duquel s’élèvent les somptueux palais de l’aristocratie croate. Cette aristocratie, qui préférait naguère le séjour de Vienne ou de Pesth, revient depuis quelques années se fixer dans la cité transformée. Tous ces édifices ont heureusement été respectés par le tremblement de terre qui a naguère si fortement endommagé la ville d’Agram. Cette catastrophe a fait relativement peu de bruit en Europe. Elle n’a pas donné lieu à ces fêtes de bienfaisance qui fournissent au high life d’ingénieux prétextes pour des divertissements excentriques. Il ne s’agissait que de Slaves, et les ambassadeurs de l’Autriche-Hongrie ne s’émeuvent pas pour si peu. Si les victimes eussent été des Allemands ou des Hongrois, c’eût été une tout autre affaire. Rappelez-vous ce qui s’est passé lors des inondations de Szegedin. Le désastre n’en a pas moins été fort grave ; les dommages qu’il a causés ont atteint le total, énorme pour une petite nation, de quatre millions de francs. Il n’est guère de maison particulière qui n’ait été endommagée. De tous les édifices publics, le plus éprouvé est la cathédrale, dont la voûte est entièrement écroulée et dont le gros œuvre est resté intact. Il faudra cinq ans de travaux pour la remettre en état.
Le palais de l’académie d’Agram n’est pas un de ces édifices auxquels on pourrait appliquer le mot du fabuliste : « Belle tête, mais de cervelle point ! » La docte compagnie a sérieusement travaillé depuis quinze ans, et ses publications comprennent déjà une centaine de volumes.
Elles se divisent en plusieurs séries. D’abord les mémoires proprement dits, recueils de travaux divers dont il paraît en moyenne quatre fascicules par an ; ensuite les Starine, recueil d’anciens textes latins ou slaves, édités avec introductions et commentaires, et dont quelques-uns ont fait grand bruit dans le monde scientifique. Des érudits de Vienne, de Belgrade, de Pétersbourg, collaborent à cette importante publication. A côté de ces séries, l’académie a entrepris une collection des anciens poëtes croates de l’école dalmate et ragusaine, et celle des Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium, documents empruntés aux archives de Venise et fort intéressants pour l’histoire de la Sérénissime République, des Slaves méridionaux et de la péninsule des Balkans. Sous ses auspices paraissent également un certain nombre de travaux isolés.
Il faut citer en première ligne le grand dictionnaire de la langue croate-serbe, rédigé par un illustre philologue serbe, M. Danicich. L’auteur de ce beau travail, — le plus remarquable assurément de toute la lexicographie slave, — était professeur à la haute école de Belgrade. Le gouvernement serbe, avec une libéralité qui l’honore, a bien voulu le prêter à l’académie d’Agram pour une œuvre que lui seul était capable d’entreprendre et de mener à bonne fin. Ce que l’œuvre de Littré est pour la France, celle de Grimm pour l’Allemagne, le dictionnaire de M. Danicich devait l’être pour les Slaves méridionaux. Malheureusement l’auteur est mort au moment même où il achevait l’impression du premier volume.
… Pendent opera interrupta, minæque
Murorum ingentes…
L’académie a confié ce lourd héritage de gloire et de labeur à un savant linguiste ragusain, M. Budmanni. Parmi les autres publications de l’académie, il faut encore mentionner les patients travaux de M. Bogisich sur le droit écrit et coutumier des Slaves méridionaux, la Flora Croatica de M. Schlosser, et un certain nombre de volumes relatifs aux sciences historiques, naturelles et philologiques. Toutes ces publications sont excellentes et ont mérité l’approbation des meilleurs juges. Les Slovènes n’en sont encore qu’à la période de littérature et de vulgarisation. Les Croates, eux, sont entrés de plain-pied dans la science. L’académie est aujourd’hui en relation avec la plupart des grands corps savants de l’Europe. Le ministère de l’instruction publique français lui a demandé l’échange de ses publications. Seul l’Institut s’est refusé à des relations que l’académie de Berlin avait acceptées avec empressement. Il se verra plus tard obligé d’acquérir à grands frais des publications qu’il a eu le tort de dédaigner à leur début.
L’âme de l’académie, c’est son président, le savant historien Raczki, prélat romain et chanoine de la cathédrale. C’est un vrai bénédictin. Il s’est passionné pour l’histoire des Slaves méridionaux. Il avait jadis médité de l’écrire en entier. Mais par ses savantes dissertations sur des points de détail, par ses innombrables publications de textes, il a plus que personne contribué à en préparer les éléments. C’est un patriote ardent et qui a joué un rôle considérable dans les négociations entamées naguère entre la Hongrie et la Croatie.
Il convient de citer à côté de lui les deux secrétaires de l’académie, MM. Sulek et Matkovich. M. Sulek est d’origine slovaque et appartient à une famille qui a donné des martyrs à la cause du slavisme ; l’un de ses frères fut pendu par les Hongrois en 1848. Établi à Agram en 1839, il est depuis de longues années naturalisé Croate. Botaniste, linguiste, écrivain politique, c’est un polygraphe des plus érudits. M. Matkovich, géographe et statisticien, s’est surtout occupé de l’étude de l’Orient slave au moyen âge. Il semble vouloir continuer les traditions de son illustre compatriote Katancsich, dont le nom est encore aujourd’hui bien connu des hommes du métier. M. Matkovich n’est pas seulement un savant de cabinet, c’est l’érudit militant et voyageur tel que le réclame notre siècle de congrès et d’expositions. On l’a vu tour à tour aux réunions scientifiques de Paris, de Moscou, de Venise. Il a publié, en français, un livre fort bien fait sur son pays[10]. MM. Raczki et Matkovich sont des prêtres catholiques ; ils justifient par leur vie simple et laborieuse la respectueuse considération que leurs compatriotes professent pour le clergé national. M. Sulek est protestant. Leur collègue M. Danicich, qui fut longtemps secrétaire de l’académie, était orthodoxe. La savante compagnie donne ainsi à la nation l’exemple du labeur et de la tolérance.
[10] La Croatie et la Slavonie, au point de vue de leur culture physique et intellectuelle. Agram, 1873. Un vol. in-8o de 188 pages. Cet ouvrage, publié sous les auspices du gouvernement croate, a pour auteur M. Matkovich.
On n’attend pas de moi une énumération minutieuse de tous les savants qui font l’honneur de la petite et vaillante académie. Il en est deux cependant qui se sont fait à l’étranger une importante situation et dont le nom mérite d’être rappelé ici. M. Bogisich, professeur à l’université d’Odessa, est parmi les Slaves le plus profond connaisseur du droit coutumier, qui joue encore chez eux un rôle si considérable. Appelé par le gouvernement russe à créer un enseignement nouveau, il a reçu le titre de conseiller d’État, et il a été chargé par le gouvernement monténégrin de rédiger un code nouveau pour la principauté. L’éminent légiste est Ragusain d’origine ; mais pour Raguse comme pour toute la Dalmatie, c’est Agram qui est le grand foyer littéraire et scientifique. Un ancien professeur au gymnase d’Agram, M. Jagich, a été successivement professeur de philologie slave aux universités d’Odessa, de Berlin, de Saint-Pétersbourg. Il a fondé à Leipzig l’Archiv für slawische Philologie, l’un des organes les plus sérieux de l’Allemagne. Il est devenu, avec M. Miklosich, le représentant le plus important de cette science si neuve, si importante, qui n’a pas encore dit son dernier mot. Certes l’académie a le droit d’être fière de tels hommes ; c’est elle qui, la première, a eu l’honneur de les mettre en lumière. Je parlerai plus loin du patriote éminent qui a sacrifié sa vie et sa fortune au progrès intellectuel et moral de ses compatriotes, l’évêque Strossmayer.
L’académie n’est pas le seul institut scientifique d’Agram. Elle possède depuis quelques années une société archéologique qui compte aujourd’hui plus de trois cents membres et qui publie une revue spéciale (Archeologicki Viestnik) fort estimée. Le sol de la Mésie et de la Pannonie est fort riche en monuments romains, surtout en inscriptions et en médailles. Ils trouvent à Agram, à Sisek et dans d’autres villes de province des collectionneurs consciencieux et des interprètes expérimentés.
Jusqu’en 1874, la capitale de la Croatie n’avait eu qu’une école supérieure de législation. Elle a ouvert à cette époque une université aujourd’hui florissante. Cet établissement ne compte encore que trois facultés : théologie, droit et philosophie ; cette dernière comprenant, comme en Allemagne, l’histoire, la philologie et les sciences. La faculté de médecine est plus difficile à constituer ; elle réclame un matériel considérable, une littérature technique dont il n’existe encore aujourd’hui que de rares spécimens.
On n’improvise pas du jour au lendemain des manuels pour un enseignement aussi délicat. Les trois autres facultés sont bien organisées et fonctionnent avec succès. Quelques cours de théologie ont lieu en latin ; tous les autres se font en croate. Sauf trois ou quatre Tchèques et un docent slovène, tous les professeurs sont des indigènes. Lors de l’inauguration solennelle de l’alma mater Zagrabiensis, l’illustre Gneist, qui représentait à cette fête l’université de Berlin, crut devoir donner aux Croates des conseils bienveillants. Tout en les félicitant des progrès de leur nationalité, il les engageait à fonder quelques chaires où l’on enseignerait en allemand, ne fût-ce que pour maintenir la solidarité du pays croate avec la Kultursprache et le Kulturvolk. Mais les Croates ont eu fort à souffrir du germanisme sous le régime des Bach et des Schmerling. Ils en craignent le retour, et ils n’ont point écouté les conseils du savant jurisconsulte.
Certes ce n’est pas moi qui oserai leur en faire un reproche. Au point de vue scientifique, on peut rêver d’une ère idéale où il n’y aura qu’un troupeau et qu’un pasteur ; au point de vue politique, on comprend que les plus petits peuples tiennent à maintenir une langue qui est le symbole et le signe vivant de leur nationalité.
L’université possède une bibliothèque de plus de soixante mille volumes ; son musée d’histoire naturelle, dirigé par MM. Brusina et Pilar, est l’un des mieux organisés que j’aie eu l’occasion de visiter. La collection conchyliologique, recueillie sur les plages voisines de l’Istrie et de la Dalmatie, est l’une des plus riches de l’Europe. Le personnel enseignant se compose actuellement de quarante-cinq professeurs ; toutes les spécialités sont convenablement représentées, quelques-unes par des professeurs de grand talent. J’ai noté cependant une lacune importante. L’enseignement des littératures étrangères fait complétement défaut. Il y a bien des lecteurs pour l’allemand, le russe et le magyar. Mais l’anglais, l’italien, le français sont complétement oubliés. L’étudiant croate n’entendra jamais parler de Shakespeare, de Dante ou de Corneille[11]. L’italien est, il est vrai, familier aux jeunes gens nés dans les villes du littoral. Il faudrait choisir l’un d’eux et l’envoyer étudier à Vienne ou à Paris, et en faire un docent de philologie romane. Malheureusement le budget restreint de l’université ne lui permet guère de créer des bourses de voyage.
[11] Cette lacune vient, dit-on, d’être comblée pour le français.
Depuis un demi-siècle, Agram est à la tête du mouvement littéraire des Slaves méridionaux. La génération actuelle ne s’est pas contentée d’exhumer pieusement et d’éditer avec soin les œuvres poétiques du passé. Elle a repris leurs traditions, et les poëtes de l’heure présente continuent l’œuvre de leurs glorieux prédécesseurs. Quelques-uns d’entre eux, Stanko Vraz, Preradovich, Senoa, F. Markovich, mériteraient une réputation européenne.
Le roman produit des œuvres distinguées ; le théâtre national s’enrichit chaque jour de drames et de comédies. La presse périodique a pris un développement considérable. Les journaux politiques et littéraires se multiplient dans la capitale et dans les provinces. En somme, ce ne sont pas les débouchés qui manquent à la production intellectuelle.
Le public lisant est bien plus considérable ici que dans les pays slovènes. Il n’est pas besoin de recourir uniquement à la force de l’association pour éditer des livres et créer des lecteurs. Agram et d’autres villes de langue croate-serbe possèdent des éditeurs entreprenants et qui font des affaires très-honorables. Deux grandes sociétés fournissent leurs adhérents de livres habilement choisis. L’une, la société de Saint-Jérôme[12], publie surtout des ouvrages de piété ou de vulgarisation ; l’autre, la Matiça, des travaux littéraires et scientifiques. Ainsi elle a donné l’an dernier un traité de chimie, la traduction de l’histoire des Grecs de M. Duruy, un recueil de nouvelles originales, un drame, un volume de poésies, des traductions d’Homère et de Salluste. Les adhérents reçoivent cet ensemble de publications moyennant une contribution annuelle de trois florins (six francs environ). Cette faible cotisation permet — dans un pays où la main-d’œuvre est à bon marché — de rétribuer convenablement les collaborateurs de la Matiça, qui compte d’ailleurs un certain nombre de membres bienfaiteurs. Le tirage de certains ouvrages atteint cinq mille exemplaires.
[12] Saint Jérôme était né à Stridon, en Pannonie, dans les contrées occupées aujourd’hui par les Croates. Aussi est-il considéré par eux comme un saint national. Il y a à Rome une église de Saint-Jérôme des Illyriens (San Girolamo degl’ Illirici). Elle est desservie par un chapitre de chanoines croates.
C’est qu’en effet le terrain d’action de l’idiome croate, ou mieux serbo-croate, est beaucoup plus considérable qu’on ne l’imagine en Occident. Il ne se limite pas seulement à la Croatie et à la Slavonie, il embrasse la Dalmatie, la Bosnie, l’Herzégovine, le Monténégro et la Serbie. La littérature de ces deux pays, pour être imprimée en caractères gréco-slaves, n’en est pas moins solidaire de la littérature serbo-croate. Tel poëte en renom, par exemple le comte Pucich, dont j’ai traduit autrefois[13] un poëme sur la Suisse, a fait paraître successivement ses œuvres dans les deux alphabets.
[13] Un poëme slave sur la Suisse. (Bibliothèque universelle, livraison de mars 1874.)
L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’Autriche a précisément ouvert un nouveau champ à l’activité littéraire dont Agram est le foyer. L’Autriche a surtout eu pour objet de tenir en échec la Serbie et le Monténégro ; mais elle ne peut songer ni à germaniser ni à magyariser ses nouvelles conquêtes. Force lui est donc de se servir des Croates pour les administrer et les civiliser. Mais elle emploie ces auxiliaires tout en s’en défiant. Ainsi les journaux libéraux qui paraissent à Agram se voient refuser le débit postal dans les provinces annexées. L’administration autrichienne fait même des prodiges d’ingéniosité pour escamoter la nationalité réelle des nouveaux pays d’empire ; ils renferment des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes, des musulmans d’origine slave qui ont gardé la langue de leurs pères tout en renonçant à la foi chrétienne. On refuse un nom ethnique à cette masse incohérente ; on en refuse même un à son idiome. Il devient, dans les documents officiels, la langue du pays (die Landsprache). Malgré toutes ces subtilités, la littérature croate, celle du moins qui n’a point de caractère politique, s’introduit en Bosnie et en Herzégovine. Elle y est d’autant mieux accueillie que les deux provinces sont rigoureusement fermées aux publications orthodoxes imprimées à Belgrade ou à Tsettinié.
Ce tableau serait nécessairement incomplet si je n’ajoutais quelques mots sur l’état de l’art dramatique chez les Croates. Le théâtre d’Agram n’est pas, comme celui de Laybach, aux mains des étrangers. Il a un caractère purement national. Il entretient deux troupes, l’une de drame, l’autre d’opéra, et reçoit de la diète du royaume une subvention de trente-deux mille florins. J’ai gardé un bon souvenir d’une représentation à laquelle il m’a été donné d’assister en 1867. Malheureusement, au mois de juillet dernier, le théâtre était fermé. L’opéra m’eût particulièrement intéressé. Son existence avait été un instant menacée, la diète du royaume ayant songé à supprimer la subvention qui lui était allouée. Un orateur l’avait sauvé en lisant en pleine assemblée quelques lignes d’un journal parisien où justice était rendue au sens artistique de la nation croate. Le suffrage de Paris avait fait merveille en cette circonstance, et les trente-deux mille florins rayés du budget avaient été rétablis.
J’étais l’auteur de l’article en question, et j’aurais aimé à jouir des fruits d’une victoire si flatteuse pour mon amour-propre. J’aurais presque eu le droit de réclamer une représentation pour moi tout seul, à l’instar de celles que se donne, dit-on, le roi de Bavière. L’idée ne m’en est pas venue ; elle eût d’ailleurs été peu réalisable. Musiciens et chanteurs, tout le monde était dispersé. J’ai du moins eu la consolation d’entendre au piano des fragments d’un opéra remarquable dû à un maestro d’Agram, M. Zaïtz. Certaines opérettes de M. Zaïtz sont populaires en Autriche et même en Allemagne ; son opéra de Zriny n’a été, que je sache, représenté sur aucune scène étrangère. Ainsi le théâtre d’Agram se crée, même en musique, un répertoire national.
A côté de la troupe d’Agram il y a des troupes errantes qui desservent la province et qui poussent des pointes jusqu’en Dalmatie. Les acteurs serbes de Novi Sad (Neusatz, Hongrie) et de Belgrade viennent quelquefois en représentations chez leurs congénères de Croatie. Ces trois villes sont, à ma connaissance, les seules du monde sud-slave qui entretiennent un théâtre national permanent.
L’instinct musical est d’ailleurs fort développé chez les Croates ; un maître distingué, M. Kuhacz-Koch, vient de publier à Agram quatre volumes de chants populaires des Slaves méridionaux : ils renferment de véritables trésors de poésie et de mélodie. Je ne saurais trop engager les amateurs à se procurer cette admirable collection. Les touristes qui ont visité, à l’exposition autrichienne de Trieste, le pavillon croate ont été surpris des richesses inattendues de l’art populaire croate. Le musée industriel, récemment fondé à Agram, renferme des échantillons de broderies et de tapisseries du plus grand intérêt. Celles de mes lectrices qui cherchent des motifs inédits trouveront des choses exquises dans le grand ouvrage illustré que M. Lay (d’Essek) a consacré à l’ornementation populaire des Slaves méridionaux.
Après cette courte esquisse de la vie intellectuelle des Croates, il nous reste à étudier leur vie sociale, politique et religieuse.