LA TRAGÉDIE DU MAGNÉTISME
Le public du parterre et des amphithéâtres avait accordé sa bruyante approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et d'équilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys, d'âges divers, mais tous trop jeunes, s'étaient montrés fort attentifs aux grâces exhibées par les demoiselles du corps de ballet. La première partie du spectacle s'était ainsi passée sans rien d'exceptionnel.
Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de Boston fit tout à coup irruption aux places encore vides des premières galeries; des essaims de jolies femmes développèrent bientôt sur l'hémicycle une guirlande continue de légères toilettes d'été, gai fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en habits noirs, et, dès lors, une animation heureuse s'épanouit dans la salle, où le coup d'aile des éventails jetait des frissons parfumés; les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des soies et des parures; les éclats de rire furtifs voltigeaient comme des étincelles sonores dans le feu croisé des causeries; tout semblait, en un mot, prendre un air de fête, pour célébrer la première séance de magnétisme donnée sur la scène de l'Alhambra par le célèbre docteur Kellog et son merveilleux «sujet,» miss Olivia.
Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et l'insistance des réclames dont la presse de Boston retentissait depuis plus d'un mois à propos de cette solennité.
Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles plaçaient miss Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient au front de cette inénarrable demoiselle une couronne d'épithètes démesurément superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'était pas seulement le plus infaillible, le plus audacieux des expérimentateurs; il ne se bornait pas à prouver indubitablement ses terribles facultés fascinatrices, il avait, de plus, le mérite de dévoiler, à la fin de chacune de ses représentations et de «mettre à la portée de tout le monde» les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans, affublés du titre de magnétiseurs, trompent d'ordinaire le public.
C'en était assez pour attiser la curiosité générale.
Mais les publicistes signalaient bien d'autres causes d'«attraction.»
M. Kellog, rédigeaient-ils tout bas, confidentiellement,—en déroutant la sagacité du lecteur par quelques lettres capitales ou par diverses petites mains indicatrices tracées en tête des paragraphes,—«M. Kellog, amoureux d'Olivia, la torturerait sans pitié pendant son sommeil factice et se vengerait ainsi de l'indifférence dont elle l'accable dès qu'elle reprend possession d'elle-même au réveil.»
En outre, imprimait-on, «beaucoup d'attention serait accordée» à certain jeune gentleman européen, très ténébreux, très mystique, originaire des brouillards d'Écosse, se nommant, croyait-on, lord Warner, lequel poursuivait Olivia dans tous ses voyages à travers l'Amérique et ne manquait jamais de prendre place dans une première loge d'avant-scène dès que miss Olivia montait sur le théâtre, parce qu'il l'adorait et se croyait adoré d'elle «seulement lorsqu'elle entrait dans l'état de catalepsie.»
Par suite, il existait entre le diabolique docteur et le noble étranger une guerre sourde de haine et de jalousie. «Une querelle semblait possible, un conflit devenait probable, un duel était certain,» et les spectateurs couraient chance à tout moment de voir se réaliser l'une de ces «redoutables éventualités.»
Enfin, et par surcroît, la chronique faisait ressortir, avec d'affriolantes réticences, le rôle joué dans cette affaire par une belle et jeune patricienne (lady Warner, sans doute), laquelle assistait invariablement à toutes les soirées de Kellog, dans la loge d'avant-scène faisant face à celle de lord Warner, et de là, toujours parfaite d'élégance selon la dernière mode, mais toujours calme, toujours dédaigneuse du mouvement d'admiration que provoquait sa présence, elle attachait sur son mari des regards obstinés; elle notait ses impressions les plus fugitives, elle recueillait une par une les marques de son absurde passion, et tout cela «dans un but dont le mobile avait échappé jusqu'alors aux plus habiles investigations.»
Or, la gentry réunie ce soir-là à l'Alhambra croyait à l'exactitude de ces piquantes indiscrétions; la Gazette des étrangers avait d'ailleurs annoncé, quelques jours auparavant, l'arrivée de lord et de lady Warner, sans négliger d'ajouter qu'ils n'étaient pas descendus au même hôtel. Et maintenant même, au moment du lever du rideau pour les expériences de M. Kellog, les deux loges d'avant-scène étaient encore inoccupées, comme si les deux époux en guerre s'étaient réservé d'y prendre, au moment décisif, leur poste de combat.
Aussi le vif brouhaha des conversations s'en allait augmentant dans la salle ruisselante de lumière et l'impatience universelle atteignait à sa limite extrême, quand l'orchestre attaqua les majestueux accords d'un prélude qui fut pour l'assemblée le signal d'une série d'émotions dont la véhémence allait, d'ailleurs, singulièrement dépasser tout ce qu'on avait pu prévoir.
Les premières notes avaient à peine vibré que lord Warner venait s'asseoir sur le devant de la loge de droite. Les lorgnettes ne pouvaient s'y tromper: il était conforme aux esquisses tracées par ses biographes; il avait l'âge où les illusions ont encore le droit d'être des croyances; son air, empreint d'on ne sait quelle mélancolique fierté de race, lui permettait d'offenser impunément la «coupe du jour» et de porter sans ridicule une sorte de deuil romanesque, velours et dentelles, renouvelé de l'ère byronienne; ses yeux bleus et dormants, comme les grands lacs tristes de son pays d'Écosse, ses lèvres fines au sourire indécis, son front pâle entouré d'une chevelure tombante d'archange, avaient un charme non terrestre, bien en rapport avec cet amour étrange, cette originalité psychologique que lui attribuaient les feuilles d'actualité.
Ces détails, toutefois, furent à peine entrevus, car presque au même instant lady Warner venait d'entrer dans l'avant-scène de gauche et s'était installée bien en face, bien résolument en face de son mari.
La véracité des reporters fut démontrée une fois de plus: lady Warner semblait un astre détaché des sphères les plus raffinées du high-life et paré de la grâce savante des lignes simples. Elle se serrait, svelte et pourtant modelée, dans une étroite robe de satin blanc, farfouillée d'un tourbillon de dentelles; son chapeau n'était qu'une exquise fanfreluche de guipure prise dans une touffe de lilas blanc. Et sur toute cette neige, sur l'or clair de ses cheveux d'Anglaise, sur le frais carmin de ses lèvres, dans le bleu-noir de ses yeux de sphinx, rayonnait ce tranquille orgueil, cette sérénité d'étoile qui vient aux femmes dans l'enivrement de leur beauté.
Un émoi dans la salle justifia cette triomphante attitude de lady Warner, et le concert de louanges suscité par son arrivée bruissait encore, lorsque enfin le rideau se leva sur le décor d'un coin de jardin plein de hautes verdures du fond desquelles le fameux docteur Kellog et l'intéressante Olivia, se tenant du bout des doigts, s'avancèrent en cérémonie jusqu'à la rampe.
Il y eut quelques applaudissements de bienvenue, mais, en somme, l'illustre couple ne laissait pas que de causer, au premier aspect, une certaine déception.
Miss Olivia, solide plébéienne taillée en hercule femelle, paraissait un peu gênée des splendides épaules et des bras superbes que laissaient voir à nu les décolletés hardis de sa robe de bal en satin blanc. Elle n'était nullement jolie, et la vulgarité de ses traits ne se sauvait que par la jeunesse du sourire armé de dents de perle entre des lèvres au ton de fraise.
Individualité maigre, au contraire, figure sèche et longue, front fuyant plaqué d'une chevelure trop noire, le docteur Kellog eût passé pour burlesque, n'était sa tenue sévère et son costume rigoureusement exact d'homme du monde.
Non, certes! rien d'anormal, ni de fatal, ne planait sur eux; ils n'étaient pas de l'ancienne école de sorcellerie, et très modestement ils affichaient le positivisme sans apparat qui doit présider désormais à l'exploitation pratique et raisonnée du surnaturel.
Les musiciens firent silence et M. Kellog prononça quelques paroles dont l'éloquence facile n'était pas d'un «barnum» ordinaire. Il annonça qu'avant de révéler, suivant sa promesse, les misérables mystifications accoutumées des hypnotiseurs et spirites de bas étage, il allait évoquer la plupart des phénomènes réels et incontestables du trouble nerveux occasionné par le sommeil artificiel.
Et sans plus de préambule, parmi les lueurs livides d'une lumière électrique tombant tout à coup des frises avec accompagnement d'un trémolo pathétique à l'orchestre, M. Kellog étendit les deux mains vers Olivia.
Rien d'abord: Le public, palpitant d'émotion, attendait muet, sans un souffle; puis, soudain, ce fut prodigieux!
Frappée par le fluide, Olivia se dressait subitement, farouche, les yeux grandis dans une immobilité tragique: la bouche dessinant une terreur vague, profonde, étonnée; son regard se fixait sur Kellog et semblait aller, au delà de lui, vers quelque vision menaçante éployée au loin.
Un premier enchantement alors s'opérait. Miss Olivia, presque laide tout à l'heure, prenait une sorte de beauté sinistre, largement sculptée dans ce masque d'angoisse.
Un être tout nouveau se manifestait de même dans la personne de Kellog. Ce n'était plus l'obséquieux débitant de magie bénigne, mais l'âpre savant, le chercheur tenace, brutal au viol de tout mystère, prêt à fouiller jusqu'au coeur les plus noirs problèmes de la vie; son dur profil, heurté aux angles par la clarté verte, semblait le tranchant d'une volonté de fer, et puis, sur ses lèvres minces aux sinuosités perfides, dans son oeil flamboyant, à son sourcil perpendiculaire dans le front plissé, il y avait plus que de la rancune ou de la colère, il y avait l'ironique pitié pour cette femme, en d'autres temps, sans doute, indomptable et fière, maintenant si vite, si lâchement maîtrisée au premier signe d'un pouvoir inconnu.
Elle tombait, en effet, par molles graduations, plus avant à chaque geste de Kellog, dans son bizarre sommeil de fantôme errant; l'air d'épouvante s'effaçait dans la pâleur de son visage où montait l'hébétement morose du rêve. Elle avait l'allure automatique d'un corps où la pensée n'est plus; elle marchait d'un pas souple de somnambule, comme portée sur un éther; elle reculait, elle tentait de fuir, elle se rapprochait par bonds convulsifs, la poitrine soulevée de sanglots machinals.
Les résultats les plus saisissants, les plus inattendus, les plus insensés de l'anesthésie se multiplièrent ainsi sous les yeux captivés du public. Plusieurs adeptes du mesmérisme répartis dans la salle, et reconnaissables à leurs physionomies spéciales d'ascètes, échangeaient des sourires victorieux. L'influence despotique de Kellog, les passivetés inouïes d'Olivia ne laissaient pas la moindre prise à l'incrédulité; la science triomphait…
Soudain un cri d'horreur courut!…
Kellog s'était armé d'un stylet arraché à l'improviste du revers de son habit, et frappant de haut, rudement, il avait implanté l'acier en pleine chair nue dans le milieu du bras gauche de l'hallucinée, de son bras d'athlète, horizontalement roidi dans un effort où saillait le muscle.
Penché hors de sa stalle, lord Warner s'abîmait dans une contemplation éperdue. Lady Warner, de son côté, persistait dans sa souveraine placidité de grande dame, mais sa main fine, gantée de jaune très clair, battait un rhythme légèrement nerveux sur le velours pourpré du rebord de la loge.
Aucun frémissement n'avait altéré la sombre impassibilité d'Olivia, pas une fibre n'avait tressailli; la chair traversée gardait autour de la plaie sa blancheur de marbre. On croyait voir l'absurde emblème du cauchemar au bras d'une statue de la nuit.
Feindre un tel stoïcisme sous l'aiguillon de la douleur matérielle, allons! c'était impossible. Le miracle, produit par des forces indéfinies de l'organisme, se montrait visible à tous. Initiés et profanes le saluèrent d'un long murmure de stupéfaction.
Mais beaucoup trop violent, cet épisode fut heureusement suivi de quelques scènes dans le genre attendrissant et poétique.
M. Kellog prit l'attitude empressée, câline, paternelle, d'un médecin de femmes aux heures de crise; il délivra miss Olivia du poignard, puis il enveloppa la patiente d'une multitude de gestes doux qui la placèrent aussitôt dans un courant opposé de surexcitations dont le but était, scientifiquement parlant, de favoriser l'épanchement d'un excédant trop considérable de nervosité…
La musique servit de premier dérivatif à cette hyperesthésie…
Miss Olivia se mit à chanter. Kellog, agitant les mains derrière elle, l'ordonnait; elle obéissait sans voir—et fit entendre, dans les notes sourdes du médium, le début d'une élégie passionnée; mais sur un autre signe très bref de Kellog, la voix, au milieu d'une strophe, se brisa, plaintive, étrangement fêlée, comme un appel désespéré au loin, sur la mer.
Cette interruption lui fut comme un déchirement de tout lien dans le réel; elle s'égara dans l'incertitude d'une tristesse haute; ses paupières se relevaient, ses yeux resplendissaient comme ceux d'une madone vers le ciel et semblaient pleurer une de ces poignantes douleurs d'âme que nul ne peut définir…
C'était l'extase, tout à fait l'extase, telle que la décrivent les physiologistes les plus accrédités.
L'orchestre, dont le rôle, sans doute, avait été soigneusement réglé pour cette représentation, appropriait ses accords à la sublimité du ravissement d'Olivia. Le hautbois disait par phrases, tantôt joyeuses, tantôt lugubres, une sorte de récit dans le roulement grave des cymbales et dans l'harmonie des arpèges tremblant sur les cordes grêles des violons. Insensiblement le rhythme, frappé sur le thème fantasque, entraînait l'hypnotisée aux évolutions d'une danse lente, très singulière, aux flexions subtiles, dessinant tour à tour des fiertés de déesse classique et des abandons de fille d'Orient. Saltimbanque de l'idéal, Olivia donnait une forme vivante à l'insaisissable pensée musicale, elle traduisait en lignes pures ou tourmentées, en mouvements gracieux ou fébriles, la gracieuse mélopée des symphonistes; et, tournoyante avec des langueurs de vierge, ployée comme une faunesse ivre ou saisie d'un vertige sacré de prêtresse, elle s'arrêtait enfin, haletante, effarée, le front baigné d'on ne sait quelles clartés d'enthousiasme…
L'émerveillement de la foule et l'effervescence des adeptes étaient au comble; d'ardentes salves d'applaudissement eussent bientôt éclaté dans le silence solennel, si le docteur Kellog, revenant à la rampe, n'avait pris la parole une seconde fois.
Grâce à la concentration des effluves, expliqua-t-il en termes de savant, grâce encore à l'intensité prolongée de son exaltation, miss Olivia venait d'entrer dans la phase de la lucidité suraiguë. Oui, désormais elle était capable de lire dans un livre fermé, de voir et d'entendre à travers n'importe quel obstacle; elle pouvait deviner la pensée intime, accomplir les plus secrètes volontés de quiconque serait mis en communication avec elle, et M. Kellog offrait à tous de tenter l'épreuve!
Mais aucun des spectateurs ne répondit à l'invitation. On laissait, d'un commun accord, le champ libre à lord Warner, qui, d'ailleurs, s'était levé dès la fin du «speech» de Kellog et avait enjambé la balustrade de sa loge.
—Encore vous, toujours! Soit! j'y consens, interrogez-la, lui dit Kellog avec un ricanement d'impertinence polie, où sifflait pourtant l'irritation.
L'orchestre se tut; la salle ramassa son intérêt comme dans l'attente d'un drame.
Lord Warner parut n'apercevoir ni les façons cavalières de Kellog, ni le lamentable excès de dédain que versait sur lui le regard toujours fixe de lady Warner. Décidé, fanatique, il allait, défiant la raillerie par de grands airs de conviction.
Olivia se retourna lentement vers lui, non surprise, non fâchée; elle redevenait la mélancolique prophétesse obsédée du poids des secrets; elle retombait dans ce terrible sommeil au regard béant qui, sans doute, croit rêver la vie….
Longtemps Warner s'oublia dans l'observation de l'énigme. L'indéfinissable tristesse d'Olivia le gagnait. N'était-il qu'ébloui par l'auguste beauté de l'idole, ou cherchait-il en vain les causes de l'indicible souffrance qu'elle incarnait? ou bien encore leurs deux âmes, par une inconcevable pénétration, se parlaient-elles et gémissaient-elles sur leur amour sans espoir?
A l'appui de cette dernière hypothèse, lord Warner remit tout à coup entre les mains de la «voyante» une lettre strictement close, mais toute pleine—on en était sûr—de déclarations tumultueuses.
Olivia, le front incliné, concentra sur l'enveloppe blanche l'attention de ses yeux mornes dont la flamme allait aux visions intérieures. Seul un pli courroucé des sourcils trahissait l'effort de cette lecture à travers les feuillets repliés, lorsque enfin, parvenant à tout déchiffrer, à tout comprendre, elle se débattit soudain contre l'inertie qui l'enchaînait; l'amour, comme un orage, s'ameutait dans son sein et se révoltait; elle voulait lire mieux cette lettre, être certaine de ne pas se tromper; elle allait rompre le cachet….
Mais arrêtée par une commotion galvanique, elle se redressa dans une immobilité de granit. La lettre s'envola de ses doigts gantés: Kellog, attentif à l'arrière-plan, avait jeté dans l'air son geste impérieux; la pathétique Olivia n'était plus que le «sujet,» l'instrument, le jouet stupide….
Et tout ce que le plus noble amour, arrêté dans son vol, froissé dans son orgueil, renferme de douleur, lady Warner pouvait le lire, en ce moment, au front consterné de son mari; mais le docteur se précipita d'un bond entre les deux amants; la colère blêmissait à ses joues creuses, le rictus amer se tordait comme une écorchure entre ses lèvres contractées.
—C'est assez, on a compris, s'écria-t-il, retentissant d'insolence, tandis que Warner, refoulant mal le soulèvement d'une rage profonde, regagnait sa place.
Il était trop certain que la lutte tant redoutée entre les deux rivaux devenait imminente. La salle ne respirait plus.
—Et maintenant, poursuivit Kellog, cette femme, accablée par l'accumulation des fluides, n'est plus rien qu'un simple appareil nerveux, une chair articulée, dont la science agite à son gré tous les ressorts. Regardez, regardez!
Et, soulevé sur ses orteils, satanique, il projeta violemment en avant son bras plus maigre, plus long qu'un coup d'épée.
Olivia se crispa dans une roideur de morte et tomba droit à la renverse, comme un marbre abattu de son socle. La tête fit un bruit sourd sur les planches, et Kellog, évoquant on ne sait quelle atroce apparition d'Hamlet en démence, s'accroupissait sur le cadavre de cette autre Ophélie, broyait sous ses deux genoux le corps d'Olivia qui, toujours plus froide, toujours plus pâle, semblait plus étrangement morte que jamais.
Spectacle hideux! les hurlements d'épouvante et de dégoût couvraient le trémolo frénétique de l'orchestre, quand le docteur Kellog, abandonnant sa proie, parla d'un verbe haut qui dominait le tumulte.
—Que craignez-vous, qu'admirez-vous, criait-il. Folie que tout cela, pure illusion, simple charlatanisme! à la portée de tous et de chacun, j'ai promis la vérité, je vais la dire!
Il pérorait, sursautant à chaque mot, fou de sincérité, certain de l'effet qu'il allait produire; il cherchait dans les yeux de lady Warner une marque d'approbation et grimaçait du côté de lord Warner la moquerie et l'insulte.
—La vérité, la voici,—continua-t-il,—Cette femme n'est pas magnétisée! Allons donc, ne croyez rien de pareil; elle n'est ni somnambule, ni visionnaire; elle est mieux que tout cela: elle est une sublime comédienne, un clown incomparable, aux muscles d'acier, au sang-froid d'airain. La menace, la flatterie, le fer, le feu, rien ne peut la distraire du rôle qu'elle joue, rien ne peut vaincre son formidable pouvoir de dissimulation. Examinez-la, maintenant, étendue dans sa robe de bal, dormant un sommeil de marbre comme les statues de fiancées sur les tombes: Eh bien! simagrée épique, comble de l'art, elle ne dort pas plus qu'aucun de nous, elle entend chacune de mes paroles, elle lutte avec acharnement, avec héroïsme contre l'énorme éclat de rire qui lui monte à la gorge.
—Mensonge, mensonge infâme, vociféra lord Warner affolé de désespoir et d'humiliation.
—On ose dire mensonge! poursuivit l'implacable Kellog. On veut des preuves! On les aura: Debout! miss Olivia; c'est assez travaillé pour ce soir, la farce est jouée. Debout!
Par quel soubresaut de gymnaste endiablée miss Olivia se retrouva-t-elle, rose et souriante, à côté de son impresario? Personne n'eût pu le dire. Une tempête d'applaudissements se déchaîna. La raison publique était vengée par cet étourdissant coup de théâtre. Kellog et miss Olivia s'épanouissaient dans l'enivrement du triomphe; les cris de réprobation et d'anathème des adeptes se dissipaient dans l'ouragan des hurrahs proférés par la foule, lorsque, tout à coup, au plus épais du vacarme, le fracas d'une détonation retentit dans la loge de lord Warner.
Le silence se rétablit, subit, effrayant!
—Le malheureux! il croyait!—sanglota miss Olivia dans une clameur de commisération «non feinte,» cette fois, où son être tout entier vibrait….
Il croyait, oui, l'infortuné qui, par un suprême effort, descendit encore une fois de sa place sur la scène; il chancelait, il titubait déjà dans l'agonie; il s'accrochait de la main gauche au rebord de la loge et brandissait de l'autre main le revolver dont il venait de se frapper; un long filet de sang coulait sur l'horrible pâleur de sa face. Du profond de l'épouvante on le trouvait beau, cet illuminé qui succombait pour sa foi, ce poète qui ne voulait pas survivre à son rêve.
Mais pareille mort réclamait vengeance; Warner, effroyable d'énergie défaillante, visa Kellog et fit feu, puis glissa, veule et lourd, sur le sol.
Kellog, rugissant, se heurta le front des deux mains, vira plusieurs fois sur ses talons et s'abattit à l'autre bout du théâtre. Il avait, lui aussi, le visage souillé d'affreuses taches rouges.
Olivia restait seule debout, anéantie d'horreur, entre ces deux agonisants que tordaient les convulsions dernières.
Alors un cri strident partit de la loge de lady Warner!
Enfin! elle avait donc aussi quelque flamme de passion au coeur, cette rigide poupée d'Albion, jusqu'alors guindée dans sa rancune hautaine!
Plus souple qu'une nuée dans son flot de dentelle, elle fut d'une volée au milieu, de la scène, pointant sur le sein de sa rivale un poignard que miss Olivia, de sa main robuste, l'empêchait d'abaisser.
Ces fougueux événements s'accumulaient plus rapides que l'éclair; on regardait oppressés, cloués par le vertige. La crainte d'un autre meurtre, pourtant, délia les langues: on appelait à l'aide; une bousculade se ruait au secours de ces femmes écumantes de haine, de ces hommes que le râle étouffait.
Le désordre tourbillonnait en un crescendo furieux.
Mais quel soupçon, quel étrange soupçon, tout à coup, dans l'immense ahurissement!
Pourquoi les musiciens, penchés sur leurs pupitres, insouciants de ce qui se passe au-dessus de leur tête, prolongent-ils le raclement funeste de leur trémolo?
Non! l'on n'eut le temps de rien suspecter ni de rien prévoir; tout, ici, s'accomplissait avec la folle promptitude de la foudre et déjà de la noire situation surgissait à toute vitesse une pantalonnade furibonde.
Les blanches toilettes de lady Warner et d'Olivia s'étaient évanouies dans les dessous comme en une férie. On ne vit plus que deux riantes ballerines, au torse voluptueux dans le tulle transparent pailleté d'or, aux jambes parfaites, hardiment dessinées par le maillot de soie rose.
Dans le même instant, Warner et Kellog, sous prétexte de frétillements macabres, sortaient en quelques cabrioles de leurs habits de cérémonie et, cadençant des gestes symétriques, ils lançaient aux frises la blonde tignasse d'archange, la sombre coiffe de docteur que remplaçaient de hautes perruques écarlates, ils apparaissaient disloqués et tortueux, dans l'accoutrement bariolé de bateleurs prêts à la parade.
Et choyés d'acclamations en délire, sur le galop final sonné par l'orchestre à grands renforts de cuivres et de tambours, les quatre clowns, tout à l'heure tragédiens hors ligne, se déhanchèrent en une gigue épileptique, en une bondissante pantomime où les précédentes scènes d'incantations, d'effusion, de séduction, d'exaltation, sautaient sur le mode grotesque; fantoches désordonnés, énergumènes radieux, ils s'enfuirent enfin dans l'ouragan d'une ovation sans exemple dont les transports continuèrent longtemps encore après la chute du rideau.
Cet incomparable impromptu tint l'affiche pendant cent représentations avec d'autant plus de succès que les excellents artistes, maîtres de leur métier, alternaient avec un égal talent dans leurs rôles respectifs.
Lord Warner savait être, quand il lui plaisait, le plus sarcastique des distributeurs de fluide; Kellog, à son tour, ennoblissait de sauvage poésie les affres d'un amour impossible, miss Olivia prêtait une rare dignité de reine au type de l'épouse outragée et lady Warner se montrait, sans contredit, la possédée la plus plastique des temps actuels.
Le bruit court que le magnétisme américain ne se relèvera pas de cette facétie.