XXXVIII

Quelle misère que de semblables discussions en présence du problème qui agite le monde ; problème dont on peut dire que les dimensions en étendue et en profondeur sont celles de l’humanité elle-même !

Il s’agit de l’existence de la Papauté, qui implique l’existence du christianisme. L’humanité est là toute entière, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. La question, la vraie question est de savoir d’où vient l’humanité, ce qu’elle veut, où elle va. L’homme est-il la créature de Dieu, et ce Dieu créateur a-t-il donné à sa créature une législation immuable au milieu des transformations permises à sa liberté ? L’humanité a-t-elle eu tort de croire depuis dix-huit cents ans que Jésus-Christ est le Dieu vivant et éternel ? A-t-elle eu tort de croire que ce Dieu a constitué un sacerdoce dont il est le chef unique, permanent et infaillible dans la personne du Pape, appelé pour cette raison le vicaire de Jésus-Christ ? L’humanité, qui a cru cela, ne le croit-elle plus ? Abjure-t-elle Jésus-Christ, ou formellement en lui niant la divinité, ou implicitement en déclarant que sa divinité s’est trompée et a trompé le monde, et qu’il n’a pas institué d’Église et n’a laissé, sous ce nom, qu’une œuvre transitoire à laquelle il a fait des promesses caduques dont l’esprit humain connaît aujourd’hui l’avortement ? Enfin, quand le Pape arraché du trône, relégué dans la sacristie, sujet obscur d’un petit roi vassal lui-même de son peuple et de ses alliés ; quand le vicaire de Jésus-Christ, vicaire impuissant d’un Dieu frappé de déchéance, ayant passé par ces ignominies successives ne pourra plus porter une sentence spirituelle qui ne soit méprisée comme une folie ou punie comme un crime d’État, et que les peuples tourneront en dérision cette majesté bafouée par la police, alors quel sera le chef religieux du monde ? Et l’humanité aura-t-elle encore un Dieu ? Et si l’humanité n’a plus de Dieu, ou si elle a autant de dieux qu’elle voudra et ne manquera pas d’en forger, que deviendra l’humanité ?

Telles sont, non pas toutes les questions, mais quelques-uns des groupes de questions que renferme dans son orbe immense la question du maintien de la Papauté, et c’est en face de cette question que les fidèles discuteraient les décisions du Pape ou résoudraient en dehors de lui la conduite qu’ils doivent tenir !

L’obéissance qui seule nous maintient dans la vérité, met par là même en nos mains le dépôt de la vie. N’en frustrons point l’humanité tombée en démence. Ne le livrons pas, ne l’adultérons pas. Pendant le cours de l’épreuve et du châtiment, que notre parole, confessant la vérité, ne cesse de heurter à la porte du pardon ; elle en hâtera le jour. Le monde est en voie de perdre avec le Christ tout ce que le Christ lui avait donné. La Révolution dissipe ce royal héritage en se targuant de le conquérir. Tout va à la tyrannie, au mépris de l’homme, à l’immolation des faibles, et tout cela s’accomplit au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Conservons la liberté de proclamer que Dieu seul est Dieu, et qu’il faut n’adorer que lui et n’obéir qu’à lui, quels que soient les maîtres que son courroux laisse passer sur la terre. Conservons l’égalité, qui nous enseigne à ne plier nos âmes ni devant la force, ni devant les talents, ni devant les succès, mais devant la seule justice de Dieu. Conservons la fraternité, cette fraternité vraie qui n’existe et ne peut exister sur la terre que si nous y maintenons la paternité et la royauté du Christ.

FIN.

LIBRAIRIE PALMÉ

LE
PARFUM DE ROME
CINQUIÈME ÉDITION
Entièrement refondue et considérablement augmentée,
2 vol. in-8o.

A l’occasion de cette nouvelle édition, augmentée de soixante chapitres nouveaux, le Saint-Père a daigné adresser à l’auteur le bref suivant :

A notre cher fils Louis Veuillot,
A PARIS.

PIE IX, PAPE.

Cher fils, salut et bénédiction apostolique.

Nous avons reçu avec beaucoup de plaisir votre Parfum de Rome que vous Nous avez offert, après l’avoir refondu par un nouveau travail et considérablement augmenté. Au milieu des travaux qui réclament Notre sollicitude, à peine avons-Nous pu, en feuilletant ces deux volumes, jeter les yeux tantôt sur une page, tantôt sur une autre s’offrant au hasard, mais dans toutes Nous avons vu resplendir votre foi et votre charité et Nous avons reconnu que, éclairé par elles, vous avez saisi le caractère de Rome, de ses institutions, de ses mœurs, et qu’après l’avoir ainsi révélée et montrée telle qu’elle est, vous avez victorieusement repoussé les accusations vulgaires qu’on porte contre elle de côté et d’autre. Prenant l’histoire pour guide, vous avez si bien rendu manifeste aux yeux des lecteurs l’action bienfaisante du pontificat romain, qu’ils sont obligés de reconnaître en lui, le magistère et le soutien permanent et puissant de la justice et de la vraie liberté, et, par conséquent, d’avoir en exécration les abominables machinations par lesquelles on s’efforce d’éteindre et de renverser ce phare de la vérité et de la civilisation. Nous vous félicitons de l’empressement avec lequel tant d’éditions successives de votre ouvrage ont été demandées ; c’est un irrécusable témoignage du fruit qu’elles ont produit et que Nous souhaitons encore plus abondant. En demandant à Dieu que tout vous soit propice, comme gage de Notre affection et de Notre bienveillance particulière, Nous vous donnons avec amour, à vous et aux vôtres, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 3 mars 1866,

De notre pontificat l’an XX.

PIE IX, PAPE.

Paris. Imp. Balitout, Questroy et Cie, 7, rue Baillif.