IX

LA DINETTE.

Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne pouvons être longtemps ni complètement heureux ni complètement malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi bien qu'à nos plaisirs; mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinité suprême du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut plaire que par de sanglantes hécatombes. Tout se dévore, tout se combat dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme, dont la raison supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de siècles a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément, pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos ennemis? Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une question de cuisine; grâce à la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni délicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se considère comme à peu près parfait et ne voit guère les défauts de l'humanité que dans la personne de son voisin.

Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux ensemble, se communiquer leurs déboires ou leurs chagrins. Ils atteignaient cet âge où l'on commence à se tourner vers l'avenir, où bientôt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'était pas une mélancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance avait été entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés de ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre. Dans nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à qui l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient «quelque chose là!» Nous sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas celui de l'instruction publique; nous donnons à la guerre, à l'art de tuer beaucoup d'hommes à la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne mangeons plus nos prisonniers!

Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un batelier; puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis se regardèrent en silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants.

«Il fait froid», dit l'apprenti, qui s'élança vers la berge.

Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient avec vigueur sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante, emplissait déjà la cité. De longues files de charrettes remontaient le quai, les maraîchers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande d'hirondelles, poussant des cris multipliés, tournoyait autour de la Renommée qui couronne la fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants oiseaux se dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux arcs dessinés par leurs ailes.

«Ah! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc arrivé?

—Nous nous sommes endormis.

—C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes. Un peu plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience. Attends donc; il y avait un chat, dans mon rêve; il faudra que je prie la mère Bardou de consulter sa Clef des songes… un rude livre, celui-là, pour toi qui les aimes.

—J'ai rêvé aussi, dit Gaston; nous nous rendions à Houdan, et je voyais
Catherine venir au-devant de nous.»

Bouchot avait passé son bras autour du cou de son ami et l'entraînait doucement loin du fleuve.

«Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays? reprit-il. Je n'ai plus envie de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas, c'était convenu. Mais à présent, je trouve ça bête, d'aller mettre si peu de viande dans tant de bouillon.

—Nous n'aurions plus à souffrir, murmura Gaston.

—Hum! on ne sait pas, vois-tu. Le père Faruc a beau dire, l'enfer, c'est peut-être vrai. Se jeter à l'eau pour se réveiller sur un gril, en face d'un grand diable qui vous retourne avec une fourche, comme une côtelette!… Allons plutôt à Houdan.

—Il nous faudrait de l'argent.»

Bouchot se tira les oreilles avec énergie.

«Je le connais, ce refrain-là, dit-il. Pour boire, de l'argent; pour manger, de l'argent; pour aller à Houdan, de l'argent. Pas une seule chose qu'on puisse se procurer sans argent!… Si, ma foi, les toutouilles.»

Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue Planche-Mibray.

«Voyons, quelle somme nous faudrait-il? demanda résolument Bouchot qui s'arrêta.

—Pour aller à pied?

—Parbleu!

—Au moins quarante sous.»

L'énormité de la somme donna lieu à de longs débats; on calcula les dépenses probables, et, d'économie en économie, on arriva à se contenter de trente-cinq sous. La détermination bien arrêtée de se rendre à Houdan effaça toute idée de suicide de l'esprit des deux enfants. Ils se promirent de supporter avec patience les mauvais traitements, certains désormais que leurs souffrances auraient une fin. De longs mois s'écouleraient peut-être avant que les pourboires de l'apprenti, soigneusement mis en réserve, constituassent le capital jugé nécessaire pour l'entreprise. Qu'importe! le ciel n'était plus morne, maintenant; l'espoir l'éclairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il exécuta le pas de Giselle. Il se voyait déjà sur la grand'route, chaussé de souliers renforcés de clous pour la circonstance.

«Le côté ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est que je vais inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas moyen de l'éviter, celle-là. Allons, adieu; je préfère me la payer tout de suite; j'aime les affaires bâclées.»

Il embrassa Gaston qui, moins résolu, ne gravit l'escalier qu'avec lenteur.

«C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment où il atteignait le palier du second étage; es-tu bien pressé?

—Non, monsieur Faruc.

—Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait.»

Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de retarder l'instant où il se trouverait en face de sa belle-mère, Gaston s'empressa de redescendre. A peine hors de l'allée, il vit apparaître son père et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta son sac avec mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne qu'il soutenait.

«Où vas-tu, mon luron? demanda-t-il.

—Faire une commission pour M. Faruc.

—Bon; un brave homme, celui-là.

—Une vieille canaille», bégaya Blanchote.

Alexis l'entraîna, et le triste couple disparut dans la sombre allée. Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il avait découché, ce qui le soulagea d'un grand poids. Au coin de la rue des Arcis, il vit le père de Bouchot qui, appuyé contre une borne, se parlait à mi-voix avec force gestes. Le cordonnier reconnut l'ami de son fils.

«Gaston, cria-t-il, écoute un peu.»

Il se raidit, puis se pencha tout à coup vers l'enfant;

«Sais-tu où je demeure? lui demanda-t-il d'un air confidentiel.

—Oui, répondit Gaston surpris.

—La farce est bonne», continua l'ivrogne, qui se mit à rire aux éclats.

Soudain il reprit son sérieux, considéra Gaston avec fixité, passa plusieurs fois sa main sur son front et commença à pleurer.

«Tu sais où je demeure, s'écria-t-il enfin entre deux hoquets, et je ne le sais plus, moi! je n'ai plus d'asile!… C'est la faute de ton père, reprit-il avec énergie, il a bu ma maison!…»

Bouchot survint.

«La femme ronfle, murmura-t-il à l'oreille de Gaston, la toutouille sera pour ce soir.»

Le brave enfant, aidé par son ami, essaya d'entraîner son père. On allait à droite, à gauche, en arrière, en avant; parfois le cordonnier s'arrêtait court, prêt à choir sur ses guides.

«Voulez-vous marcher droit, mes drôles, et ne pas me tirailler de cette façon? Toi, Bouchot, je te rosserai en rentrant pour t'apprendre le respect… C'est égal, ce gredin de La Taillade, plus il boit, plus il est solide… C'est comme moi, du reste.

—Il prétend, répliqua Bouchot, qui fit une légère grimace à l'adresse de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier tout seul.»

Le cordonnier recula pour assurer son équilibre.

«Veux-tu parier un litre à douze et une salade d'œufs durs que je monte sur la colonne Vendôme?… Tu n'oses pas, feignant!

—Si; mais…

—Allons-y.»

L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'était pas l'affaire de l'apprenti.

«Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient de tomber.»

Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par bonheur, un voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte aux deux amis. Un quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la pièce qui lui servait à la fois de salle à manger, d'atelier et de salon. Dans la chambre contiguë ronflait la nouvelle hôtesse. Bouchot se mit à l'ouvrage.

«C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs enfants… Je suis donc mes parents, moi? Bah, ça vaut encore mieux que d'être mort.»

Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la fin de l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston représentait comme peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux.

Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de regagner la maison de la rue Jean-Pain-Mollet.

«Ah! ah! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le palier, je commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne rougis pas, garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc découché, que je viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?»

Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard se rasait.

Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était un huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces créances véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs. Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre cents francs par mois, tant il savait se servir à propos de la menace, de la douceur, de son âge ou de sa mise.

Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en fût rien, il ne combattait qu'à demi cette croyance qui le protégeait à de certaines heures. Le père Faruc, lorsqu'il pénétrait chez un créancier, ressortait rarement les mains vides. Comment refuser un à-compte à un homme qui offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que celui qu'on possédait; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces personnages? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette contractée pour chasser la faim? Comment congédier cet être devenu soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait prête à étouffer? Quelle connaissance du cœur humain chez ce recors à la tenue simple, propre, coquette, eu égard au milieu dans lequel il vivait?

Le père Faruc, qui frisait la soixantaine, devait être un ancien beau. Il emprisonnait son corps dans un de ces habits bleus sous lesquels nous revoyons tous notre aïeul, et ses jambes dans un pantalon à pont maintenu par les classiques bretelles en tapisserie. Des souliers découverts, à boucles d'argent, montraient un pied menu et des bas bleus chinés. Autour de son cou s'enroulait une cravate de foulard nouée avec une négligence étudiée. Cet ensemble était surmonté d'une tête ronde, à demi chauve, au regard clignotant, aux paupières rouges et sans cils, au nez proéminent. La bouche large, sensuelle, était encore bien garnie; mais le teint vineux, couperosé, dartreux du vieillard contrastait avec sa mise si nette.

«C'est l'homme le mieux chaussé du quartier, disait Bouchot, mais quelle tête! Avec des cornes, on en ferait celle d'un satyre.»

En réalité, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une jeune femme suffisait pour incendier les prunelles fauves de l'homme d'affaires, dont les narines se dilataient alors outre mesure, et qui caressait avec complaisance son menton toujours frais rasé.

Les vices, pas plus que les qualités, ne passent longtemps inaperçus, aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet amical, flétrissant ou malicieux, vient presque toujours remplacer le nom propre de celui qui, à un titre quelconque, mérite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le père Faruc se chargeait le plus volontiers de recouvrer étaient celles contractées par de jeunes ouvrières, et Dieu sait de quels à-compte le vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui avait donné n'est pas de nature à pouvoir être rapporté; mais, dans un autre ordre d'idées, il valait celui de la Chipparde, par lequel on désignait généralement Blanchote.

Après avoir dégusté sa tasse de café, sans songer à convier son petit commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille de factures, brossa son chapeau à larges bords, et sortit pour commencer sa tournée ordinaire.

«Lorsque tu seras plus grand, disait-il à Gaston tout en fermant sa porte, je t'apprendrai mon métier.

—Vous lui mettrez donc un cœur de bois dans la poitrine, s'écria un jeune ouvrier chargé d'une salade, d'un morceau de jambon et d'une bouteille de vin.

—Toujours farceur, ce Péruchon!

—Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous faites pleurer.

—Tu t'occupes trop du prochain, mon garçon, ça te rendra malade.

—A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon. Je ne suis pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,—et il disait vrai—mais je donnerais volontiers une heure de travail par semaine pour voir flanquer à ce grippe-sou une série de tripotées. Holà, Gaston, où vas-tu?

—Voir si mon père a besoin de moi.

—Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait besoin de tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon jambon de l'air que prend le père Faruc devant un cotillon?

—Oui, répondit Gaston qui rougit.

—Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la belle-mère de ce gamin-là reçût un poing fermé sur l'œil de temps à autre; ce serait, je crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas volé.»

Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon de vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner facilement cinq ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut, trop commun chez l'ouvrier parisien, celui de se laisser débaucher par ses camarades et de perdre quelquefois une semaine entière à bambocher. Péruchon était le fils d'une pauvre servante qui, trompée et abandonnée, avait lutté contre la misère pour élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant devant aucun métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de pain, envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous ses besoins. Doué d'un cœur d'or, le jeune garçon répondit par une application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son enfance et devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la conscription, il exigea que sa mère renonçât à son rude métier. La brave femme, fière de son fils, ne formait plus qu'un vœu, celui de le voir se marier, lorsqu'une fièvre pernicieuse l'emporta.

Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade à son tour. Il fut soigné avec un dévouement fraternel par une jeune ouvrière qui vivait dans les combles et élevait un petit enfant. L'ébéniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de l'épouser. La pauvre fille croyait encore à l'amour de celui qui l'avait séduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait toujours été exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à craindre que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de boire en cherchant à se consoler.

Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis deux mois, malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et de l'apprenti.

«Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui dessinait parfois des modèles de meubles, tu es né pour être ébéniste.»

L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston passait les instants dont il pouvait disposer à lire Molière, Racine, Corneille, l'Histoire de Charles XII et le Siècle de Louis XIV. Lorsque Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans un coin connu de son jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui, sauf un petit nombre, dont la portée par bonheur lui échappait, exerçaient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la lecture contribuait à sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et ses actions devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il puisait dans les œuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire.

Après un copieux déjeuner auquel les convives firent honneur, Péruchon, qui travaillait chez lui, partit pour reporter son ouvrage. Gaston remonta chez son père. Le soudard et Blanchote dormaient. L'enfant redescendait lorsqu'une femme, vêtue d'une misérable robe, coiffée d'un mouchoir, les yeux rouges, les traits pâles et fatigués, apparut sur sa porte entre-bâillée.

«Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle à mi-voix, j'ai une longue course à faire, veux-tu me rendre le service de rester avec les enfants?

—Oui, madame Hubert.»

Gaston pénétra dans une vaste pièce aussi pauvrement meublée que sa propre demeure. Son entrée fut saluée par cinq petites voix dont les propriétaires, à peine vêtus, vinrent se cramponner à ses habits. Mme Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et jeta sur ses épaules un châle déteint.

«Vous serez sages, mes petits anges, vous obéirez à Gaston?

—Oui, répondirent à la fois les gamins, dont le plus âgé pouvait avoir sept ans; mais tu nous apporteras du pain?»

Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston.

«Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas? lui dit-elle d'une voix suppliante; je vais me hâter.»

A peine fut-elle dehors, que Gaston s'établit sur une chaise.

«Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour? demanda-t-il en souriant.

—Non, répondirent les petits, qui paraissaient soucieux.

—A quoi voulez-vous jouer?

—Raconte l'histoire de Barbe-Bleue.

—Celle du Petit-Poucet.

—Dessine-moi des bonshommes.

—Jouons plutôt à la dînette», dit une petite fille de cinq ans, aux cheveux bouclés.

Tous les yeux s'agrandirent à cette proposition.

«Oui, jouons à la dînette, répétèrent les enfants avec timidité.

—Avez-vous gardé quelque chose de votre déjeuner?

—Nous n'avons pas déjeuné, reprit la petite; c'est pour ça que je veux jouer à la cuisine, tu mettras du pain, toi.»

Gaston sentit son cœur se gonfler; sans la rencontre de Péruchon, lui aussi eût été à jeun.

«Nous avons très-faim depuis hier, continua l'enfant, qui parla à voix basse, nous ne le disons pas à maman parce qu'elle se met à pleurer.

—Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas.»

Il courut chez son père, fureta dans tous les coins, et ne put découvrir le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la pipe d'Alexis et le cabas de Blanchote, reluisaient quelques pièces de monnaie. Gaston compta la somme des yeux et avança la main. Il crut voir remuer sa belle-mère et s'éloigna sans bruit.

«Ah! s'écria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal fait.»

Il descendit quatre à quatre chez Péruchon; l'ouvrier n'était pas rentré, et, par hasard, il avait emporté sa clef. Gaston remonta désespéré; il trouva les enfants assis en rond, la faim les tenait tranquilles. D'un coup d'œil ils virent que leur ami revenait les mains vides; le plus jeune se mit à pleurer,—il voulait du pain. Gaston achevait à peine de le consoler, que la petite fille fondit en larmes. On eût dit que ses frères n'attendaient que ce signal: un vacarme affreux résonna dans la misérable chambre, et ce fut en pleurant lui-même que Gaston supplia les enfants de patienter.

Au moment où les pleurs et les cris redoublaient d'intensité, un coup de pied ébranla la porte.

«Voilà Croquemitaine qui passe», dit une voix du dehors.

Les enfants se turent et se pressèrent contre leur gardien.

«Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua la voix.

—Bouchot! s'écria Gaston, qui courut vers le palier.

—Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons? dit l'apprenti stupéfait.

—Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le bras de son ami.

—Ils ont faim! Ah, les pauvres mômes!

—Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les enfants, qui saisirent le tablier de l'apprenti.

—Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole d'honneur!
Lâchez-moi, gredins, ou je cogne.»

Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce départ fut pour les petits une nouvelle cause de désespoir; ils recommencèrent à pleurer, mais cette fois en silence. Tout à coup Bouchot reparut, il tenait son tablier relevé par les deux coins. Il s'avança jusqu'au milieu de la chambre en exécutant le pas de Giselle et découvrit à l'improviste un pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute, chaque gamin fut armé d'une tartine que l'apprenti délivrait, après s'être fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci.

«Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston.

—Ah! voilà! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient encore au lieu de lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon père s'est éveillé avec l'idée que Mme Fritz attendait après ses bottines, et me voilà en route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait un arriéré de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je ne me doutais guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire décamperait si vite.»

Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le reste du pain.

«Ont-ils faim, ces gueux-là! s'écria l'apprenti; j'ai peur qu'ils n'attrapent une indigestion. C'est une règle de ne pas trop se bourrer lorsqu'on est resté longtemps sans manger; nous le savons par expérience, toi et moi. Tiens, une idée… Attention, crapauds, celui qui m'imitera le mieux aura la plus grosse part.»

Et Bouchot, grave, sérieux, imperturbable, commença la danse de Giselle. Les pauvres petits, avec une attention comique, reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient exécuter, tandis que Gaston riait de tout son cœur en préparant de nouvelles tartines. Rassasiés à la fin, les enfants réclamèrent de Gaston l'histoire du Petit Poucet.

«Allons doucement, dit tout à coup une voix dans le corridor; voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas méchant; mais je voudrais que votre mari reçût une volée qui l'obligerait à revenir près de vous.»

La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante, soutenue par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau le paquet dont elle était chargée.

«Vous êtes là, vous autres? s'écria l'ouvrier; un verre d'eau, mes garçons, et vite.»

Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui prenaient les mains.

«Pauvres petits!» dit-elle.

Elle aperçut le reste du pain et se redressa.

«Ils ont mangé? s'écria-t-elle en regardant les deux amis.

—Oui, madame Hubert; nous avons fait la dînette,» répondit Gaston.

La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine.

«Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de parler, soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié des miens.»

Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à l'exception de la petite fille qui, après avoir dénoué le paquet rapporté par sa mère, étalait en jouant les misérables hardes qu'il contenait. Péruchon s'était croisé les bras d'un air farouche.

«Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voilà tous à pleurer comme si le père Bouchot venait de nous flanquer une toutouille, et cependant nous sommes heureux.

—Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix grave, mais je voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une série de coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari payer du flanc à des princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête, une mère porte ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits!… Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi qui me charge d'y mettre ordre.

—Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot à l'oreille de Gaston, qui l'entraînait.

—Vous êtes deux braves cœurs, dit l'ébéniste qui les rejoignit sur le palier, et il faut que je vous embrasse à mon tour. Les hommes, ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catégories…

—Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans façon.

—Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.

—C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.»

En ce moment, le père Faruc rentrait.

«Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent de l'argent à la mère d'Alice.»

Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.

«Un vieux drôle qui paye la mère pour… suffit, dit-il en voyant les deux amis l'écouter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas méchant, n'est-ce pas? Eh bien, le père Faruc dégringolerait l'escalier du haut en bas, suivi par la mère d'Alice, que j'aurais de la peine à les relever sans rire.»

Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot et Péruchon! Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action! Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures, et comme ils doivent bénir leur fortune qui les met à même de se répéter chaque soir le beau mot de Titus!