XI

PILE.

Gaston éperdu s'élançait, lorsque sa belle-mère, l'œil hagard, les traits contractés, la bouche crispée le saisit au passage.

«Il était ivre, il est tombé, dit-elle avec rapidité; si tu veux mourir comme lui, démens-moi.»

Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et courut vers l'escalier. Gaston terrifié la devança. Arrivée au premier étage, la misérable créature, effrayée, sans doute, à l'idée de se trouver en face de sa victime, feignit une attaque de nerfs. Toute la maison était en émoi. Gaston pénétra dans la cour; son père étendu sur les pavés, avait la tête appuyée sur le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait se jeter sur le corps. On le retint, on voulut l'éloigner. Il ne pleurait pas, il ne criait pas, mais il se débattait furieux.

«Laissez-moi,» disait-il avec énergie.

Péruchon, qui survint, le prit dans ses bras.

«Du courage, murmura l'ébéniste, je suis ton ami, moi.»

L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui dit d'une voix suppliante:

«Ne m'emmène pas.»

On souleva la tête d'Alexis avec précaution. Il ouvrit les yeux, promena autour de lui des regards surpris; puis il abaissa ces paupières comme pour reprendre un rêve interrompu et dit:

«Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit.

—Qu'on apporte un matelas, s'écria le maître corroyeur.

—Attendez que le commissaire arrive, dit une femme; c'est la police ou le médecin qui doivent toucher le corps avant personne.»

On recula avec crainte, plein de respect pour un préjugé que rien ne semble pouvoir effacer de l'esprit crédule du peuple. Deux ou trois officieux, pénétrés de l'importance de la mission qu'ils s'étaient donnée, prévenaient en ce moment le commissaire. Dans le cercle, qui grossissait sans cesse, chacun se livrait à mille commentaires ou racontait les accidents identiques dont il avait été témoin. A entendre ces dires, un auditeur étranger à la ville eût pu croire que c'est une coutume adoptée à Paris d'employer ce moyen expéditif pour gagner la rue.

Gaston, agenouillé près de son père, lui tenait la main. Le pauvre petit pleurait enfin; sa douleur émut les curieux qui, peu à peu, baissèrent la voix. De temps à autre, des cris perçants retentissaient, poussés par Blanchote qui, entre une syncope et une attaque de nerfs, racontait de quelle façon le pauvre La Taillade, en voulant s'appuyer contre la barre vermoulue de la fenêtre, avait disparu dans l'abîme ouvert au-dessous de lui.

Un médecin parut amené par le commissaire; on se découvrit et l'on se tut.

L'homme de l'art palpa un à un les membres brisés, disloqués du malheureux Alexis.

«Il respire encore, dit-il, mais rien à faire.

—Devons-nous le transporter à l'Hôtel-Dieu? demanda Péruchon.

—Il n'arriverait pas vivant; qu'on le couche sur un matelas et qu'on ne le bouge plus.»

L'ébéniste franchit d'un bond ses trois étages et reparut chargé de son lit de plumes et de ses couvertures. On souleva le soudard avec précaution; il poussa un gémissement sourd.

«Vous me torturez,» dit-il.

Ses épaules frémirent comme pour remonter son sac; le médecin lui arrosa le visage d'eau fraîche; il parut se rendormir.

«Ne faut-il pas le déshabiller? demanda Péruchon.

—Ce serait lui infliger un supplice inutile; d'ailleurs il vous passerait entre les mains.»

La pâleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un peu; on le transporta sous un petit hangar dont le corroyeur, principal locataire de la maison, prêta la clef. Pas une goutte de sang ne rougissait le pavé; tournoyant sur lui-même, le soudard s'était brisé sur le sol sans lésions extérieures.

«Il a la vie dure, dit le médecin au commissaire; le cas est curieux.»

Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses observations, tandis que le commissaire se transportait près de Blanchote, afin de dresser un procès-verbal. Gaston, accroupi près de la couche funèbre, tenait entre les siennes la pauvre main brisée qui s'était levée pour le défendre. On jugea inutile de l'interroger, nul ne soupçonnait un crime. Plusieurs voisines, prises de pitié, voulurent de nouveau entraîner l'enfant; il refusa de s'éloigner de son père avec plus d'énergie que jamais. Tout à coup, les curieux qui encombraient l'entrée du hangar s'écartèrent, et Mme de La Taillade parut; Gaston se redressa, il étendit les deux bras dans la direction de la mégère comme pour la repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite, ne put soutenir l'éclair qui brillait dans les yeux de l'enfant; une nouvelle crise de nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin revint alors reprendre sa place au chevet de la victime.

La nuit venait. Péruchon, secondé par Mme Hubert, dont Adélaïde gardait les enfants, avait déclaré se charger de tout. Ce ne fut ni sans peine ni sans lutte qu'il parvint à chasser les curieux avides de contempler le voisin sur son lit de douleur. Mais, ce qui préoccupait le plus l'ébéniste, c'était la prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le regard fixe, semblait devenu insensible. Il résolut d'aller chercher Bouchot, et partit sans rien dire.

L'arrivée inattendue de Péruchon dans la maison de la rue des Arcis sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de l'ébéniste, Bouchot, sans attendre l'autorisation de son père, s'élança dehors et vint tomber dans les bras de son ami. Gaston, tiré brusquement de sa torpeur, eut une crise nerveuse; il fallut toute la tendresse, toute la bonté, toute la patience de Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le brave ébéniste pleurait à chaudes larmes en les voyant se presser l'un contre l'autre, s'embrasser et sangloter.

«Je ne suis pas méchant, répétait-il sans cesse, je ne suis pas méchant, mais…» et il ne pouvait achever.

Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle l'embrassa sans lui parler, sans essayer de le consoler, et lui offrit une tasse de bouillon. L'enfant refusa. La chère petite, avec des caresses de mère et une persistance délicate qui révélait toute la bonté de son cœur, parvint à décider son petit camarade à boire. Il retourna près du chevet de son père, s'appuya sur l'épaule de Bouchot, et tomba dans une sorte de somnolence pleine de rêves affreux.

Il se réveilla soudain; un profond silence régnait. Une lampe posée sur une petite table éclairait à peine le hangar humide, étroit, aux murs noirs semés d'énormes clous. La porte était à demi close; Bouchot, accoté contre un baril vide, dormait; Mme Hubert et Péruchon causaient à voix basse au dehors. Gaston regarda son père, qui n'avait pas bougé, saisit de nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser. Longtemps il contempla cette face pâle, à la bouche entr'ouverte, aux yeux fermés comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du mutilé, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui, quelques heures plus tôt, s'était levé pour le protéger, et se mit à réfléchir.

Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce jeune esprit troublé par la douleur et par la sombre menace de Blanchote! Que faire, que résoudre, à qui se confier? M. de La Taillade était perdu, le médecin l'avait dit à haute voix. Faudrait-il donc garder à jamais le terrible secret de sa mort? Comment raconter l'épouvantable scène, comment prouver la vérité en face du meurtrier qui démentirait l'accusateur? La mégère triomphait, maintenant que le défenseur de Gaston reposait là, brisé, condamné à mourir. A cette pensée, l'enfant ne put retenir un sanglot; l'apprenti s'éveilla et se rapprocha de lui.

La poitrine d'Alexis se soulevait à intervalles inégaux, faiblement, sans bruit. Tout à coup il releva ses paupières et regarda sans avoir conscience ni de ce qui lui était arrivé, ni de l'état dans lequel il se trouvait. Il lui semblait qu'après un sommeil prolongé, invincible, on venait de l'appeler, de le réveiller brusquement. Pourquoi le troubler? il dormait si bien! Longtemps, très-longtemps, le regard inconscient d'Alexis demeura cloué sur la lampe; il faisait moins nuit de ce côté-là, et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble plaire aux enfants nouveau-nés. Seulement, il l'eût voulu plus claire, plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte. Il demanda doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirât ce voile importun. Il croyait parler, gronder, et ses lèvres immobiles ne proféraient aucun son. Il ferma les yeux; puis les rouvrit bientôt. Ah! la lumière est trop intense maintenant: on dirait un soleil dont les rayons aveuglent; voilez, voilez!

Alexis a de nouveau fermé les yeux, l'heure sonne, il est trois heures. Bon! la cloche continue son vacarme: trois heures! trois heures! elle le répète cent fois, et le soudard croit sentir le marteau de fer battre son crâne qui vibre, prêt à se briser. Quel supplice! grand Dieu, comment le fuir? Les sons s'éloignent, s'affaiblissent, meurent; le silence se rétablit, quel bien-être il apporte! Alexis s'engourdit, il va dormir, reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a été si heureux. Mais non, plus de sommeil; il se souvient, pousse un cri… ce n'est qu'un soupir, hélas! un soupir si faible que Gaston, qui veille, ne l'a pas entendu.

Pour la troisième fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le brouillard qui l'enveloppait s'est dissipé: il voit. Il voit la lampe dont la lueur sépulcrale éclaire les murailles nues, il voit son fils pâle, affaissé, qui lui tient la main. Que signifie cette scène, quel rêve sinistre, quel épouvantable cauchemar est-ce là? Pourquoi ce matelas, cette lampe, ce silence? Pourquoi Gaston a-t-il cet air attristé, pourquoi pleure-t-il? Alexis recouvre soudain la mémoire, il va mourir; mais il faut d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de parler, d'appeler, ses membres brisés n'obéissent plus. Il se raidit, retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa volonté ne peut mettre en mouvement un seul muscle; il ne peut ni remuer les lèvres, ni presser la petite main de son enfant, ni baiser ses paupières que brûlent des larmes de feu.

Ah! Gaston! que va-t-il devenir? dans quelle fange va-t-il rouler? Comment attirer son attention? comment le sauver de Blanchote? «Houdan, retourne à Houdan!» veut crier le malheureux père, qui sent la mort approcher. Quelle tempête dans ce corps immobile, sous ce front où perle une sueur glacée. Les grands yeux éplorés de l'enfant contemplent ce visage et ne devinent rien. Pauvre petit! pauvre petit!

Prête à reprendre son vol vers le Créateur, l'âme du soudard, à demi dégagée de ses liens terrestres, recouvre en partie l'intelligence. Elle voudrait secouer une dernière fois ce corps, cette matière qui lui cachait la lumière et dont la mort glace déjà les extrémités. Plus rien de vivant que la tête, où se débat une pensée suprême, plus rien de vivant que le cœur qui palpite meurtri avant de s'arrêter à tout jamais; plus rien de vivant que les prunelles où se reflète l'image désolée de Gaston. Seigneur, maître puissant du monde, grâce pour l'innocent! Une minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver l'enfant; puis viennent la justice, le châtiment, l'expiation! La lampe se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard sombre… encore le vide, rouge, béant, infini… Deux larmes, les dernières qu'il versera sur la terre, coulent sur les joues pâles d'Alexis, il pousse un soupir, un flot de sang monte à sa bouche, il appartient à l'éternité.

Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit à Gaston l'affreuse vérité; l'enfant refusa d'abord de la croire. On avait beau répéter autour de lui que son père allait succomber. On se trompe, pensait-il; il vivra. Puis, tout à coup on lui annonçait que tout était fini. Quoi, cet être qu'il aimait, Gaston ne devait plus le voir ni l'entendre? Ces yeux qui le regardaient avec une tendresse si naïve, on venait lui dire qu'ils étaient clos pour jamais! L'enfant se cramponna de toute sa force à ce misérable corps dont la pensée suprême avait été pour lui; il fallut l'en détacher par la violence. Bouchot, à force de supplications, put amener son ami chez Péruchon. Là, dans une douloureuse confidence, entrecoupée de sanglots et de larmes, l'apprenti connut la véritable cause du sinistre accident. Terrifié, redoutant pour son ami la vengeance de Blanchote, il lui conseilla le silence.

La journée, pour Gaston, se passa dans des alternatives de pleurs, de résignation, de désespoirs amers. Il revoyait sans cesse son père se redresser avec lenteur, s'avancer indigné vers Blanchote, puis vaciller et disparaître à l'improviste, entraînant le faible obstacle dont la résistance eût pu le sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du corps s'abîmant sur les pavés. Il revoyait la face terrible de Mme de La Taillade, le menaçant du même sort. Bouchot, pour tenter de le distraire, eut l'idée de lui amener les enfants de Mme Hubert. Les questions indiscrètes des pauvres petits, leurs cris à la vue des larmes de leur ami, obligèrent de les remmener au plus vite. De temps à autre, Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait. Le père Faruc trouvait l'événement désagréable; quant au père Austerlitz, il en avait vu bien d'autres. La nuit arrivée, Gaston voulut encore veiller; mais, vaincu par la fatigue, il s'endormit.

Le lendemain, en dépit des précautions de Péruchon, l'enfant vit apporter la bière et l'entendit clouer. Il remonta dans le galetas et se vêtit de ses effets les plus propres; il fut rejoint par Bouchot. Péruchon vint les appeler. Lorsqu'ils passèrent devant la porte d'Adélaïde, la jeune ouvrière parut, et noua, non sans pleurer, un nœud de crêpe au bras des deux enfants. Péruchon ému ne put la remercier; il prit ses petits amis par la main, et tous trois, tête nue, suivirent l'humble corbillard qui emportait vers le Père-Lachaise ce qui restait d'Alexis.

Gaston demeura calme jusqu'au moment où le cercueil disparut dans la fosse commune. Mais ses sanglots éclatèrent en voyant recouvrir de terre cette longue boîte où reposait le seul être qui pût le protéger. Péruchon l'emporta, puis revint présider au dernier service rendu, par des fossoyeurs indifférents, à René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade.

Tout était fini. Péruchon, après avoir déclaré aux deux enfants qu'ils dîneraient avec lui, les quitta pour se rendre chez son patron. Gaston voulut alors retourner au cimetière; il s'agenouilla sur la terre où le corps de son père venait d'être enseveli et répéta une à une toutes les prières que sa tante ou Catherine lui avalent enseignées. Ce devoir accompli, les deux amis reprirent le chemin de la rue Jean-Pain-Mollet.

Gaston marcha longtemps silencieux; Bouchot respectait sa douleur et se gardait de le troubler.

«Que comptes-tu faire, à présent? demanda enfin l'apprenti.

—Partir pour Houdan,» répondit Gaston.

Bouchot le regarda avec surprise.

«Tu oublies que nous n'avons pas assez d'argent, dit-il.

—Je mendierai, s'il le faut; je ne peux plus, je ne veux plus dormir sous le même toit que Mme Blanchette.

—Songes-tu donc à te mettre en route aujourd'hui?

—Oui,» répondit Gaston d'un ton résolu.

Bouchot, à son tour, chemina sans rien dire.

«Ça me semble drôle, reprit-il enfin, de planter là le père Bouchot; je suis sûr qu'il m'aime au fond.

—Tu peux patienter, toi, tandis que moi, je ne le puis plus.

—Ta belle-mère songe peut-être à te reconduire.

—Je ne la reverrai jamais; elle me fait peur, et je la hais.

—C'est égal, s'écria Bouchot, ce n'est pas que je canne, au moins; mais après une toutouille, par exemple, je me serais mis en route sans regarder en arrière. Aujourd'hui, cela me gêne. C'est mon père lui-même qui m'a envoyé pour te tenir compagnie, et ce n'est pas de cette façon que j'aurais voulu l'abandonner.

—Reste; si ton sort ne change pas, tu viendras me rejoindre.

—Non; je t'accompagne, décidément. En route; mais il faut aller déterrer le magot.

—Le voici, dit Gaston; ma résolution est prise d'hier au soir et mes précautions aussi.»

Changeant aussitôt de direction, les deux enfants se dirigèrent vers la place de la Concorde. Ils se parlaient peu; tous deux se sentaient émus devant la détermination si grave qu'ils venaient de prendre. La fermeté de Gaston surprenait Bouchot.

«C'est singulier, pensait-il, lui qui n'ose ni chanter dans la rue, ni grimper derrière un fiacre, il parle de se rendre à Houdan comme s'il s'agissait de boire un verre de coco.»

Muets, pensifs, les deux enfants gagnèrent les hauteurs de Passy; ils gravirent un talus pour se reposer et reprendre haleine. Un immense horizon se déroulait devant eux, et les pensées qui les assaillirent à cette vue étaient de nature bien différente. Gaston contemplait avec une sorte d'épouvante le panorama de cette ville monstrueuse où il avait été si malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misères et les crimes. Là, il avait appris la souffrance, son corps meurtri avait subi les tortures de la faim et du froid; son esprit, celles de l'injustice, de la bassesse et du mensonge. En la voyant presque à ses pieds, cette ville qui venait de lui ravir son père, Gaston se sentait pris de vertige. Il lui semblait dominer un gouffre qui l'attirait, prêt à l'engloutir de nouveau.

Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dômes, ces toits, ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et cherchait à découvrir la tour Saint-Jacques, au pied de laquelle il était né. Son cœur battait à l'idée de s'éloigner de cette Babylone dont tous les recoins lui étaient familiers. Pour lui, qui la hantait depuis sa naissance, la misère n'avait point cet aspect hideux, décourageant, sous lequel la voyait Gaston. Puis, il se l'était fait répéter cent fois, Houdan ne possédait ni musée, ni statues, ni marchand d'estampes; que Gaston fût pressé de se rapprocher de cette ville déshéritée, cela se comprenait à la rigueur: il aimait les livres, et son parrain en possédait un grand nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle? Elle pourrait accueillir Gaston et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors, sans argent, dans une ville inconnue? Comment reviendrait-il à Paris? comment oserait-il rentrer chez son père? D'un autre côté, Gaston comptait sur lui; allait-il donc l'abandonner? Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se trouvait en face d'une situation assez grave pour oublier jusqu'à la danse de Giselle.

Gaston s'était levé; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur.

«Si ton père vivait encore, dit-il en saisissant le bras de son ami, partirais-tu?»

Gaston réfléchit durant une minute:

«Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais, répondit-il, j'hésiterais.

—Le père Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je l'abandonner?»

Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait avoir mûri, il agissait en homme. Il appuya la tête sur l'épaule de son ami et demeura silencieux.

«Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre asile que ce lieu où ma mère est morte. Embrassons-nous et disons-nous au revoir.»

Bouchot se mit à sangloter.

«Non, s'écria-t-il, partons.»

Il s'élança en avant; Gaston ne tarda pas à le rejoindre.

«Reste, répéta-t-il encore; ma tante, Catherine, mon parrain, ils étaient vieux lorsque je suis parti; qui sait si la mort…»

L'enfant ne put achever et sanglota à son tour.

«Qu'avons-nous donc fait au bon Dieu?» murmura-t-il.

Mais surmontant bientôt cette faiblesse, il continua:

«Si ceux que je vais implorer sont partis, s'ils me repoussent, s'ils m'ont oublié, je reviendrai. Je demanderai alors à ton père de m'enseigner son état; nous travaillerons côte à côte: car il ne me restera plus que toi à aimer. Retourne donc, et, de toute façon, attends-moi.»

Le combat fut long, Bouchot paraissait convaincu; puis, lorsque Gaston se mettait en route, il reprenait sa résolution première d'accompagner son ami.

«L'heure passe, dit Gaston, et je veux dormir ce soir à Versailles.

—Eh bien, s'écria Bouchot, jette un sou en l'air. Pile ou face! Si c'est face, je te suis; si c'est pile, je rentre dans Paris.»

Gaston lança en l'air une pièce de monnaie qui roula au loin.

«Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas.

—Pile!

—Pile, répéta l'apprenti avec tristesse; allons, c'est jugé.»

Il voulut que son ami emportât toute la somme si laborieusement amassée, et lui recommanda cent fois de n'en dépenser qu'une partie, afin que l'autre lui permît de revenir en cas de malheur.

«Je vais préparer le père Bouchot, dit-il; c'est un brave homme lorsqu'il est à jeun, tu le connais, et il t'aime.»

Enfin les deux enfants se séparèrent. L'apprenti ne devait rentrer qu'à la nuit, au risque de recevoir une correction, afin que Gaston eût le temps de prendre une avance assez considérable pour que Blanchote ne pût le rejoindre.

Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant s'éloigner Gaston, qui se retournait à chaque minute pour adresser à son ami un dernier signe d'adieu. Déjà les deux enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se mirent à courir l'un vers l'autre et s'étreignirent en poussant des sanglots. L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris; mais celui-ci reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu disparaître, il s'élança encore une fois en avant; il courut longtemps, jusqu'à perdre haleine.

«Gaston!» cria-t-il épuisé.

Puis, étendu sur le rebord d'un fossé, il pleura avec amertume. Au bout d'une heure, la tête vide, le cœur gros, en proie à une lassitude qu'il devait à l'émotion, le pauvre apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour attendre la nuit, il descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en face de l'endroit où il avait dû mourir avec l'ami dont il venait de se séparer et qu'il ne reverrait peut-être jamais plus.

De son côté, Gaston, triste, éploré, mais fiévreux, marchait avec courage. Il faisait nuit lorsqu'il pénétra dans Versailles, dont les longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du pain et mangea; puis il se dirigea vers la pièce d'eau des Suisses. Il était las et traînait un peu la jambe lorsqu'il atteignit la statue de Duguesclin.

Il s'étendit sur l'herbe à l'endroit où deux ans auparavant, armé du trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son père, qui dormait lui-même aujourd'hui sous la garde de Dieu.