VICTOR,
OU
L'ENFANT DE LA FORÊT;
PAR
M. DUCRAY-DUMINIL,
Auteur de Lolotte et Fanfan, d'Alexis,
des Petits Montagnards, &c.
Qui le consolera, l'infortuné?.... Sa vertu!
TOME QUATRIÈME.
À PARIS,
Chez Le Prieur, Libraire, rue de Savoie,
nº. 12.
AN V.—1797.
CHAPITRE PREMIER.
LA FORÊT ENCHANTÉE.
Victor a quitté enfin le repaire effroyable qu'habite l'auteur de ses jours, antre affreux où se commettent tous les crimes. Il n'espère plus le bonheur, Victor; il est plus tranquille, mais plongé dans cette espèce d'apathie que donnent la douleur, et la certitude d'avoir épuisé tous les moyens d'être heureux. Il est accompagné de trois bons et fidèles amis; il les regarde à peine, il ne leur répond point; ses yeux sont attachés à la terre; il marche les bras croisés, et sa tête enfoncée dans sa poitrine. Il souffre trop pour se plaindre; il marche jusqu'au détour d'un sentier, où, levant les yeux par hasard, il apperçoit au loin, devant lui, les hautes tours du château de Fritzierne. La croisée de son appartement frappe d'abord ses regards, qu'il reporte ensuite sur celle de la chambre de Clémence. On lui a dit que Clémence passe les jours et les nuits, les yeux fixés sur la plaine; il croit voir en effet Clémence derrière sa croisée; il lui semble qu'elle le voit, qu'elle le fixe, qu'elle lui fait même signe de rentrer au château..... Victor s'arrête, et sent ses genoux s'affaiblir: il est prêt à tomber sur la terre; mais sa force se ranime à la seule pensée que ses trois amis vont encore le persécuter pour qu'il revienne s'expliquer avec le baron. Pour éviter leurs vives instances, qu'ils sont sur le point de redoubler, il détourne ses regards de la forteresse, et fait à Henri une question insignifiante pour détourner son attention. Henri, et sur-tout Fritz, qui connaît les malheurs de Victor, se sont apperçus de ses souffrances: ils vont lui en parler. Victor rompt la conversation, et propose, à cette place même, une séparation qui va briser son cœur. Voici ton chemin, Fritz, dit-il à ce jeune homme: ce sentier va te conduire au pont-levis du grand château que tu vois là-bas; c'est-là que respire Clémence; c'est-là que tu vas la voir tous les jours, à toute heure, et que tu vas sans doute t'enflammer pour cette créature céleste. Sois heureux, Fritz; rends-toi digne de sa main, de son cœur sur-tout; qu'elle m'oublie pour toi, et je n'en serai point jaloux. Aime-la, Fritz, tu le dois, mais dis-lui bien que je vais vivre et mourir fidèle à sa tendresse; que je renonce à tout engagement pour ne m'entretenir qu'avec son image, que je porterai à jamais dans mon cœur. Ô Fritz! parle-lui souvent de moi! promets-le-moi, Fritz, et sois sûr que mes pensées se partageront sans cesse entre mon amante et mon ami!.... Valentin, adieu, adieu, mon bon Valentin; conduis Fritz à ton maître; qu'il apprenne que c'est-là ce fils de son épouse qu'il a cherché si long-temps en vain, et qui m'aurait privé de ses bienfaits, s'il l'eût rencontré. Oui, Fritz, si le baron de Fritzierne eût trouvé cet enfant d'un couple dont il avait fait le malheur, il n'eût point été la nuit à la forêt, il ne m'eût point adopté; j'aurais couru une autre carrière, et je n'aurais pas adoré Clémence!..... Valentin, remets entre les mains du baron mon ami que je te confie: il me fera aisément oublier, et le bonheur renaîtra dans le château.... Adieu, mes amis, adieu; embrassez-moi tous les deux, et séparons-nous....—Encore quelques pas ensemble, s'écrient à-la-fois et Fritz et Valentin.—Non, non, répond Victor; ce serait prolonger mon tourment, et vous ne voulez pas agraver ma douleur. D'ailleurs voilà Henri qui m'accompagne: Henri me reste; il trouve assez de moyens dans son cœur pour adoucir ma peine et me consoler, s'il est possible de me consoler.... Adieu.
Victor prend la main de Henri; tous deux suivent une route qui s'offre à eux, et Fritz parcourt tristement, avec Valentin, le chemin qui mène au château. Valentin tourne de temps en temps la tête pour voir encore son jeune ami, et fait entendre les sanglots les plus touchans.... Mais Victor résiste au desir de revoir encore le château-fort; il marche avec Henri, et cherche, par des entretiens divers, à réprimer sa curiosité, à calmer ses regrets. Force étonnante de la part d'un jeune homme de dix-neuf ans; courage héroïque, et que peut donner seule l'habitude du malheur.
À présent que nos quatre amis sont séparés, le lecteur est libre de suivre avec moi les deux voyageurs qui l'intéressent le plus. Veut-il que je le mène au château avec Fritz et Valentin? il ne tient qu'à moi, et nous pouvons sur-le-champ nous introduire chez le baron, voir la réception qu'il va faire au fils de son épouse.... Mais non: je devine que mon lecteur préfère suivre son jeune ami, l'intéressant Victor, qui voyage sans savoir où il va, avec un homme qu'il ne connaît pas, mais qui s'est attaché à lui, en lui donnant des preuves de la plus touchante affection. Voyageons avec lui et notre héros, puisque ces deux amis nous intéressent le plus pour le moment.
Ils côtoyèrent d'abord les hautes montagnes du Tabor, au pied desquelles ils se trouvaient, jusqu'à Tentschbrod, et arrivèrent le soir à Kolin, ville fameuse depuis par la bataille dans laquelle le maréchal Daun délivra Prague, et obligea le roi de Prusse à se retirer. Ils avaient tellement marché, qu'ils étaient accablés de fatigue; ils se reposèrent donc un jour entier dans ce lieu, qui offrait des sites assez agréables. Le surlendemain ils continuèrent leur route, et furent coucher à Prague, belle et grande capitale de la Bohême, qu'ils se donnèrent le temps de visiter pendant trois jours. Victor était trop occupé de sa douleur pour donner une grande attention à l'étude des arts; cependant il visita le palais des rois, la superbe maison-de-ville, située sur la grande place de la ville neuve; les hôtels Lobkowitz, Tschernin; l'université, où l'on comptait alors plus de trente mille étudians; le collége des Jésuites, &c. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut le magnifique pont jeté sur le Moldaw, et dont les vingt-quatre arches forment dix-sept cents pieds de long. Victor poussa un profond soupir en passant au pied du fort qui renfermait les prisonniers; il pensa au malheureux Friksy qui y gémissait injustement, et cette idée lui rappela ses malheurs, sur lesquels l'obligeant Henri s'efforçait sans cesse de l'étourdir.
Comme ils n'avaient point de but déterminé, et que tous les deux étaient sans parens, sans amis, sans protecteur, ils marchèrent au hasard, et sortirent de Prague pour aller à Tunsklaw, et de là à Velbern: le site de ce côté était plus conforme à la mélancolie de Victor. Cette partie de la Bohême est moins riante et moins peuplée; on y voit peu de villages et peu de bois; les chemins y sont affreux jusqu'à Aussig; on est obligé de marcher sur le côté d'une montagne ayant l'Elbe à droite.
Il ne leur arriva rien de particulier pendant les cinq jours qu'ils marchèrent pour arriver à Dresde, où ils s'arrêtèrent pour visiter cette capitale de l'électorat de Saxe, qui depuis devait souffrir un siége affreux[8]. Elle était digne alors de fixer la curiosité de nos voyageurs, qui visitèrent long-temps ces deux villes que l'Elbe réunit par un pont de dix-neuf cent vingt toises. Ils y virent beaucoup d'édifices magnifiques, entre autres le palais de l'électeur, le Zwinger, le palais indien, le trésor, la bibliothèque, le cabinet d'histoire naturelle, et sur-tout la galerie des tableaux, la plus belle collection qui fût alors en Europe. Au Gros-Garten, à un mille de la ville, ils virent la galerie des statues, où se trouvent de très-beaux fragmens, entre autres un de Lisippe. À quatre lieues plus loin, à Meissen, ville bien située, dans un pays agréable et rempli de vignobles, ils furent visiter la fabrique de la belle porcelaine de Saxe, et bientôt ils se remirent en route, dans l'intention d'aller voir Léipsick. Deux jours après ils passèrent le Moldaw en bateau, à un mille de Wurtzen, et le lendemain ils arrivèrent à Léipsick, la patrie du célèbre Léibnitz.
Depuis près d'un mois qu'ils voyageaient, ils étaient si fatigués, qu'ils résolurent de se fixer quelque temps dans cette belle ville, située dans une plaine, entre la Saale et le Moldaw. En conséquence, ils prirent un logement dans une auberge assez commode, au bout d'un des fauxbourgs qui conduisent au délicieux bois de Rosendhall. Ce bois, où l'on voit une quantité prodigieuse de rossignols, était la promenade favorite de Victor, qui aimait à rêver seul dans des endroits solitaires, tandis que son ami, plus curieux que lui, passait des journées entières à visiter tout ce qu'il y avait d'intéressant à voir dans la ville.
Un soir que Victor pensait à Clémence, objet bien propre à lui donner des distractions, il oublia l'heure de rentrer à la ville; et s'appercevant à la chute du jour qu'il était tard, il voulut reprendre son chemin; mais il lui fut impossible de le retrouver. Ce bois charmant, mais désert et dangereux même, pendant la nuit, offre mille sinuosités: Victor les parcourt, et s'égare de plus en plus. Quel embarras! S'il était seul, Victor, il ne se troublerait point, il ne regretterait point d'être égaré; mais il a un ami, un ami sensible et fidèle qui va s'inquiéter de son absence, qui peut-être en ce moment verse déjà des larmes, et court dans la ville en demandant Victor à tous ceux qu'il rencontre. Quelle douleur pour Victor!... Il marche, marche encore, et ne rencontre aucune issue qui le fasse sortir de cette immense forêt. Que fera-t-il?... Il prend son parti, s'asseoit sur un tertre de gazon, et attend paisiblement que le jour renaisse, ou qu'il rencontre quelque guide généreux qui le rende à son ami. Victor est donc assis; l'obscurité la plus profonde règne autour de lui, et son repos n'est troublé que par le chant multiplié des milliers de rossignols qui perchent autour de lui. Victor se plaît d'abord à cette douce mélodie; mais toujours l'idée de l'inquiétude du bon Henri le tourmente, et il se reproche son imprudence.
La nuit a déjà couru dans son char d'ébène la moitié de sa carrière; les hôtes ailés des bois se sont tous endormis, pour attendre en silence le retour de l'aurore, qu'ils doivent saluer de leurs chants; Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l'invite à céder aux pavots que le dieu du sommeil verse sur ses paupières; il s'endort, et bientôt un rêve doux à-la-fois et funeste agite ses sens; il croit voir Clémence, il croit voir le baron de Fritzierne, qui lui reprochent sa fuite, et son peu de confiance en leur tendresse. Clémence s'avance vers lui; elle tient une lumière, elle l'appelle, elle lui tend les bras. Mon père, s'écrie Victor! mon père! mon amie! c'est moi, je reviens à vous!.... L'agitation qu'excite en lui cette exclamation le réveille en sursaut, et Victor reste très-étonné, en voyant devant lui une femme, munie d'une lanterne, qui le presse dans ses bras, en lui disant: Te voilà, te voilà enfin; reviens, reviens consoler ton père et celle qui te fut si chère!....
Victor, croyant que ce qu'il voit n'est qu'une prolongation de son rêve, regarde, et ne peut que nommer Clémence....—Oui, mon fils, tu la reverras, lui dit la femme qui le presse contre son cœur... Victor se frotte les yeux, et se convainc que ce qu'il voit n'est plus un songe, mais une réalité. Cependant, inconnu à tout le monde, seul dans ces forêts, à cent lieues du château de Fritzierne, qui peut le reconnaître? qui peut s'intéresser à son sort?... Il regarde la femme secourable; il voit qu'elle est âgée, que ses traits lui sont parfaitement étrangers. Qui êtes-vous, lui dit-il, madame; et comment vous trouvez-vous ici près de moi?—Je te cherchais, mon fils, lui répond l'inconnue; je savais que tu devais venir cette nuit, mon époux me l'avait dit; et, brûlant du desir de te voir, j'ai fui le sommeil pour parcourir les vastes routes de Rosendhall, où je présumais que tu pouvais t'être égaré.—Je m'y suis égaré en effet, madame; mais vous vous méprenez sans doute; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et....—Je sais, mon fils, je sais bien que tu ne me connais pas, que tu ignores qui je suis, et c'est ce qui me fait jouir de ton trouble et de ta surprise; mais tu reconnaîtras bien ton père, que tu appelais à grands cris lorsque je t'ai éveillé. Tu disais: Mon père! je reviens à vous!.... Reviens à lui, mon fils; oui, reviens à ce père qui t'aime, et qui ne t'a banni de sa présence, que parce que tu lui prescrivais des loix trop impérieuses, et qu'il ne pouvait suivre.—Des loix!—Sans doute; exiger de lui qu'il quittât sa profession, ses amis, c'était trop fort, mon enfant; et, à ce prix, il ne pouvait faire ton bonheur.—(Victor frémit.) Ciel, madame! quoi! vous connaîtriez celui qui m'a donné le jour, cet homme barbare à qui je dois mes malheurs?—Il n'est point barbare, mon fils, il t'aime, et tu as tort de repousser ses caresses paternelles; mais enfin tu vas le revoir.... Viens, suis-moi.—Moi, vous suivre?—Il le faut.—Eh quoi! Roger serait ici? impossible.—Ne penses qu'à ton père, mon fils, et oublie tes malheur, qu'il brûle de faire cesser.—Ce bois serait plein de voleurs, et Roger serait à leur tête? mais cela ne se peut pas.—Que parlez-vous de voleurs, jeune insensé? donnez un nom plus juste, plus honorable à la profession de votre père. Qu'est-ce que vous entendez donc par des voleurs?—Mais madame est-ce bien Roger?—Roger! toujours Roger! Ne voyez que votre père, encore une fois; c'est lui qui vous tend les bras, et je me trouve bien heureuse de pouvoir lui rendre son fils lorsqu'il reviendra.—Il n'est donc pas ici?—Non; je l'attends demain, ou après demain au plus tard.—Roger?—Ta tête se trouble, mon fils: suis-moi, te dis-je, et laisse-toi conduire.—Je ne le puis; un ami, qui m'est bien cher, est en ce moment inquiet de mon absence. Daignez m'indiquer le chemin de la ville; que je retrouve mon ami, et bientôt je verrai s'il est de ma sûreté de céder à vos vœux....
La vieille reste quelques momens indécise puis elle continue: Eh bien! viens, mon fils, suis mes pas; je vais te remettre dans ton chemin, et demain j'espère te voir plus raisonnable.
Victor étonné de tout ce qu'il vient d'entendre, suit avec fermeté l'inconnue qu'il croit folle ou mal intentionnée. Il est prêt à se défendre de toute surprise. Sa main est sur la poignée de son cimeterre, et il va le tirer au moindre signal effrayant qu'il entendra. Après l'avoir fait marcher long-temps, la vieille s'arrête, et au même instant la lumière qu'elle porte dans sa lanterne redouble et devient éclatante. Surpris de ce prodige, Victor va en demander la cause, lorsque deux espèces de géans lumineux s'approchent de lui, et cherchent à l'intimider par des traits de feu qui semblent jaillir de leurs yeux. Qu'est-ce cela, s'écrie Victor! suis-je dans le pays des enchanteurs! ou veut-on me traiter comme un enfant!....
Victor tire son sabre, et sa première victime va être la vieille, si elle ne se sauve: c'est ce qu'elle fait; mais au même instant plusieurs hommes armés se précipitent sur Victor: en une minute il est désarmé, garrotté et entraîné dans une espèce de petit fort, dont la porte se referme sur lui.
Victor est laissé-là seul, sans lumière, et il ignore où il est. Il ne doute pas que cette forêt ne soit infestée, comme celle de la Bohême, de brigands, dont il est la proie; mais ces brigands, sont-ce les gens de Roger? Est-ce la troupe des Indépendans? Roger lui-même se serait-il transporté dans le bois de Rosendhall? Quelle apparence qu'il ait établi si promptement son camp dans un bois si beau, si fréquenté pendant le jour, et qui sert de promenade aux habitans de la ville de Léipsick! À moins que Roger n'ait formé le projet de s'emparer de Victor, d'obtenir de lui par la force ce qu'il ne lui a pas accordé par la douceur, et qu'il n'ait fait suivre ses pas; mais si loin!.... cela n'est pas croyable. Où est-il donc, Victor, et que veut-on de lui? Voilà les tristes réflexions qu'il fait, et le souvenir de Henri, inquiet et désolé, vient encore agiter son esprit.
Au bout d'un moment une porte s'ouvre, et son cachot s'éclaire. Il voit entrer la vieille qui l'a entraîné dans ce piége; elle est suivie de deux hommes à qui elle ordonne de détacher les fers de Victor. Victor est maintenant libre, mais sans armes. La vieille s'approche de lui. Homme méchant et intraitable, lui dit-elle, que t'ai-je fait pour que ta aies tenté de m'arracher la vie? Ta raison sera donc toujours aliénée? tu seras donc toujours un ingrat? Eh quoi! je veux te rendre au meilleur des pères, que tes malheurs ont touché, et c'est ainsi que tu réponds à mes bontés! Quel intérêt ai-je, moi, à te réconcilier avec l'auteur de tes jours? Que suis-je, pour m'intéresser à toi? Suis-je ta mère? T'ai-je vu jamais? Apprends, jeune insensé, que je suis la seconde épouse de ton père, et que, d'après le récit qu'il m'a fait de tes folles prétentions et de ta fuite précipitée, c'est moi qui ai formé le projet de terminer sa profonde douleur, en lui rendant son fils. Je savais que tu devais passer cette nuit dans ce bois; j'ai été t'y chercher, j'ai tout employé pour te consoler; et pour reconnaître mes soins, tu veux m'ôter la vie; tu menaces mes gens; tu veux te battre contre eux!.... Eh bien! je te retire mes bontés; reste ici, restes-y seul, et sans moi, jusqu'au retour de ton père. Il connaîtra tes fureurs, et tu seras trop heureux d'implorer mon appui pour désarmer sa juste colère.
À ces mots la vieille se retire, et laisse encore dans l'obscurité l'infortuné Victor, qui ne sait plus ce qu'il doit penser de sa cruelle position. Il est absorbé dans ses réflexions; un incident nouveau vient l'en tirer. C'est une voix douce qui l'appelle: Cher amant, est-ce toi? On me prive de ta vue; réponds-moi, oh! réponds moi.
Victor croit d'abord reconnaître la voix de Clémence, tant son esprit est frappé du souvenir de son amante. Il attend que la voix se fasse entendre une seconde fois: silence absolu. Victor s'écrie à son tour, sans trop se rendre raison de ce qu'il dit: Clémence! serait-ce toi? serait-ce toi, Clémence?—Oui, c'est moi, lui répond la voix; c'est ta....
L'éloignement l'empêche d'entendre distinctement le mot qu'ajoute la voix: Victor entend seulement qu'il se termine en ence; mais ce n'est point-là la fille de Fritzierne: Victor ne peut se tromper à cet organe charmant, qui tant de fois a frappé son oreille. Ce n'est point-là sa voix; ce ne peut être Clémence; à moins qu'enlevée depuis par Roger, prisonnière de ce monstre, ou d'un de ses complices, la douleur et les larmes n'aient altéré le son de sa voix.
C'est ainsi que lorsque l'imagination se porte vers une présomption, on trouve mille raisons pour se persuader ce qui paraît vraisemblable. Victor a dans l'idée maintenant que c'est bien Clémence qu'il a entendue, et il ne se donne plus la peine de chercher des motifs légitimes qui puissent tourner ses soupçons en certitude.
Encore un incident nouveau, et sa raison va entièrement s'aliéner.
CHAPITRE II.
LA LANTERNE MAGIQUE;
EXPLICATIONS.
Victor brûle de s'entretenir encore avec la personne qu'il ne voit pas, et qu'il suppose être Clémence: il l'appelle, l'appelle toujours, elle ne lui répond plus; mais un événement inattendu vient le glacer d'effroi, et faire dresser d'horreur ses cheveux sur son front. Il apperçoit tout-à-coup, au fond de son cachot, une faible clarté, non fixe comme celle d'une bougie, mais étendue et assez semblable à un nuage blanc qui serait venu couvrir un des murs de sa prison. Cette clarté faible et brumeuse offre bientôt à ses regards l'effigie blanchâtre et sans forme d'un homme dont il est impossible de distinguer les traits. Une voix, plus forte que la première, crie à Victor: Voilà ton père, le reconnais-tu?
Victor, effrayé, cherche à distinguer les objets; le simulacre qu'on lui présente porte en effet la stature de Roger; il croit même remarquer ses habitudes.... Tout disparaît!
Un instant après la même clarté reparaît, et c'est maintenant un simulacre de femme qui s'offre à ses regards. La même voix crie encore: Voilà ton amante; mérite qu'elle te soit rendue!.... C'est en effet la taille de Clémence; Victor, qui la reconnaît, veut s'élancer vers elle, tout disparaît de nouveau. Cruels, s'écrie Victor; qui que vous soyez, ne vous jouez pas d'une manière aussi barbare de ma fragile raison; si vous possédez Clémence, rendez-la-moi; rendez-la-moi, mais n'abusez pas de mon malheur!....
On ne répond pas, et Victor se trouve de nouveau dans l'obscurité la plus parfaite. Il y passe ainsi le reste de la nuit sans pouvoir se rendre raison de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu. Le jour enfin vient éclairer sa prison, par une espèce de créneau grillé qu'il n'a pas remarqué. Victor voit bien clair maintenant, il est plus tranquille; mais, pour se rassurer davantage, il visite la chambre dans laquelle il est, et sur-tout le côté de mur où il a vu tour-à-tour les ombres de ceux à qui il pense sans cesse. Ce mur est comme les autres; il ne renferme aucune fausse porte, aucune cavité. Par où donc s'est opéré ce prodige étonnant! Victor est confondu, et ne peut qu'attendre du temps l'explication des merveilles dont il a été témoin.
Cependant le soleil a déjà éclairé le tiers de notre hémisphère, et personne n'a paru: Victor commence à se désespérer d'une aussi longue captivité; mais un bruit, qu'il entend près de lui, fixe son attention; on parle, haut, assez haut pour que Victor distingue ce qu'on dit. Mon ami, dit la vieille femme, je te jure que ton fils est ici: je l'ai rencontré, cette nuit, dans la forêt, et j'ai même eu recours à quelque violence pour le contenir dans la chambre d'ici à côté.—Y penses-tu, ma chère femme, interrompt une voix d'homme, inconnue à Victor? tu as fait quelque bévue; car c'est moi qui le ramène, mon fils, que j'ai rencontré aussi, ce matin, dans la forêt.—Quoi! monsieur, répond la vieille, monsieur serait ton fils?—Eh oui, repart l'homme inconnu; le voilà, c'est ce grand garçon-là; qu'en dis-tu, il est bien tourné, n'est-ce pas?—Eh mais, mon Dieu, réplique la vieille, quel est donc ce pauvre jeune homme que j'ai tant tourmenté depuis minuit? Moi, je voulais te faire un cadeau en te présentant, la première, un fils que tu chéris, et je me suis trompée. Oh bien! je te réponds que je lui ai fait plus d'une belle peur.—Il faut le délivrer, ma femme, et lui faire mille excuses.—C'est juste, c'est dans l'ordre.
L'explication du mari et de la femme cesse, et bientôt Victor entend ouvrir la porte de sa prison; mais, quelle est sa surprise, en reconnaissant son ami Henri, qu'accompagnent la vieille et son mari, et qui se précipite soudain dans ses bras, en s'écriant: Ciel! c'est Victor!—C'est toi, mon cher Henri, interrompt Victor? eh comment te trouves-tu ici?—Voilà mon père, reprend Henri, c'est moi qu'on cherchait, et c'est toi qu'on a pris à ma place.—Eh! par quel hasard?....—Je t'expliquerai tout cela; pour le moment, je dois me hâter de retirer mon ami d'un asyle si indigne de lui!
Henri prend Victor par la main, et tous montent dans un appartement, où la vieille s'empresse de témoigner ses regrets à notre héros. Pardon, lui dit-elle, je ne connaissais pas le fils de mon époux: je savais seulement qu'il était à Léipsick: un de mes gens, qui l'a vu naître, l'a reconnu dans un des fauxbourgs de cette ville. Il venait, disait-on, se promener, tous les soirs, au bois de Rosendhall; j'avais tout lieu de croire, vous trouvant cette nuit endormi, que c'était vous. Ajoutez-y la conformité qui s'est rencontrée entre vos demandes et mes réponses, tout devait confirmer mon erreur. Apparemment que vous avez fui votre père pour des motifs semblables à ceux qui ont porté Henri à quitter le sien? Vous avez donc une amante qui s'appelle aussi Constance? C'est singulier, moi, j'aurais juré que vous étiez Henri; mais je vous ai nommé, je crois; il fallait donc m'éclairer?—Non madame, reprit Victor, vous ne m'avez pas nommé, c'est moi qui vous ai dit souvent, et imprudemment sans doute, le nom de mon père, de Roger.—J'entendais bien que vous parliez souvent de Roger; mais je croyais que vous me citiez le nom d'un ami que vous regrettiez: d'ailleurs je ne connais point du tout ce Roger, moi; je ne pouvais pas deviner....—Mais, interrompit le père de Henri, il y a un Roger dont la troupe infeste depuis long-temps les forêts de la Bohême: ce n'est pas celui-là?
Victor n'osait répondre; mais son ami Henri se hâta de le tirer de cet embarras: Non, mon père, dit-il au vieillard, c'est un autre Roger. Quant à moi, mon cher Victor, juge de mon inquiétude en ne te voyant pas rentrer? J'ai attendu jusqu'à deux heures du matin, mais voyant que tu ne revenais point, je me suis rappelé que tu allais souvent te promener, le soir, au bois de Rosendhall: ses sombres réflexions, me dis-je, l'y auront retenu; et, s'il ne s'y est pas égaré, il peut être arrivé quelque accident à mon ami, dans ce bois qu'on dit n'être pas sûr la nuit. Plein de cette idée douloureuse, je suis sorti, j'ai battu, pendant plusieurs heures, toutes les routes de ce bois tortueux. J'avais bien remarqué cette espèce de tour où nous sommes; mais j'ignorais qu'elle fût habitée. Quelle est ma surprise! un homme se présente à moi, c'est mon père!.... Il m'engage à venir ici; il possède, dit-il, l'amante que mon cœur a tant chérie; je cède à ses instances, et je retrouve mon cher Victor, mon libérateur! Ah! quel heureux moment qui me rend à-la-fois mon père, mon amante et mon ami!
Henri embrasse Victor, qui répond à ses caresses naïves; puis on se met à table pour prendre quelque nourriture, dont tout le monde a besoin. Constance est appelée; Constance a revu son amant: tous deux se sont prouvé leur tendresse et leur fidélité; elle est assise près de Henri, et tous les convives sont satisfaits, excepté Victor, que le tableau de l'amour heureux afflige, non par envie, mais par le regret de ne point voir Clémence près de lui, comme Constance est aux côtés de Henri. Victor cependant craindrait que son ami ne prît son trouble pour une basse jalousie; il se hâte de reprendre sa sérénité. À présent, dit-il à la vieille femme, à présent que je suis désenchanté, daignez me dire, madame, si vous avez ici des sorciers? apprenez-moi donc la cause des images surnaturelles qui ont frappé cette nuit mes regards, ou que j'ai cru voir, du moins; car il est très-possible que tout cela soit un jeu de mon imagination exaltée.
Ce n'est point un jeu de votre raison, lui répondit la belle-mère de Henri, ce sont des réalités que mon art a su présenter à vos regards étonnés: vous saurez que mon mari et moi, nous possédons à fond la physique, et que nous nous mêlons avec succès de la magie noire, de la magie blanche, de toutes les espèces de magies possibles: nous sommes aidés par une troupe de Bohémiens, qui nous sert à merveille: nous disons le passé, nous prédisons l'avenir, et tout Léipsick a eu lieu d'admirer nos talens: on vient nous trouver ici, comme on allait chercher les Sibylles chez les anciens; c'est notre état, et nous l'exerçons avec honneur: c'est ce qui m'a fait me récrier cette nuit, lorsque vous m'avez demandé si nous étions des voleurs. Voilà le mystère, M. Victor. Les deux géans que vous avez vus dans le bois, et les ombres que j'ai fait passer devant vos yeux, dans votre cachot, sont des effets de notre art. On peut vous en faire voir bien d'autres, si cela est capable de vous amuser.
Victor sourit, et remercia la vieille. Il n'était pas curieux, Victor, et sur-tout de ces prestiges, de ces divinations, qui servent plutôt à troubler le cerveau qu'à augmenter l'entendement humain. Il vit clairement qu'il était au milieu d'une troupe de ces Bohémiens qui vont, courant tous les pays d'Europe, pour dire la bonne aventure, et il éprouva de la peine en pensant que son ami Henri était le fils d'un homme qui professait un état si bas; mais bientôt, tournant ses regards sur lui-même, il rougit du regret qu'il venait de former, et convint qu'il serait trop heureux encore d'avoir un père comme celui de Henri.
Sur le soir, Victor, qui sentit bien que son ami allait se fixer au sein de sa famille, voulut quitter ses hôtes: Henri s'y opposa; il prétendit que Victor ne devait jamais le quitter; ou bien qu'il allait, lui, abandonner son père et son amante pour tenir la promesse qu'il avait faite à son libérateur de le suivre par-tout.
Tant d'importunités fatiguèrent Victor à la fin. Victor sentait le prix de l'amitié; il était capable de tous les sacrifices pour fournir sa part de procédés dans la société intime d'un second lui-même; mais Victor avait en horreur la profession du père de Henri; il lui aurait fallu d'ailleurs vivre dans une forêt, et ce genre de vie lui eût trop rappelé Roger et sa naissance. Victor n'eût point quitté son ami dans toute autre circonstance; mais, dans cette conjoncture, rien ne pouvait le retenir. Il profita d'un moment où on le laissa seul, et sortit; mais il se trouvait dans le même embarras que la veille: il ne connaissait point les routes du bois de Rosendhall, et risquait à s'y perdre de nouveau. Il faisait jour néanmoins: un passant qu'il pria de le reconduire, lui rendit ce service.
Cet étranger qui l'accompagnait était un aubergiste de Léipsick, qui venait de faire quelques provisions à un village prochain: il se mit à causer avec Victor. Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon si je vous ennuie d'une histoire qui peut ne pas vous intéresser; mais je la dis à tout le monde, dans l'espoir de rencontrer celui qui en est l'objet. Vous saurez, monsieur, qu'un pauvre domestique s'est présenté tantôt chez moi tout en nage, et dans un état de lassitude qui me faisait pitié. Monsieur, m'a-t-il dit, n'auriez-vous pas chez vous un jeune homme de la Bohême, qui voyage avec un ami? on les appelle Victor et Henri. Non, mon ami, lui ai-je répondu. Ah, mon Dieu! s'est-il écrié, que j'ai de malheur! j'ai déjà fait toutes les auberges de cette ville, et voilà le métier que je fais depuis Prague. J'ai déjà crevé trois chevaux, car je vais ventre à terre pour tâcher de rejoindre quelque part ce bon Victor, qui est mon maître, monsieur, et un bon maître. Je ne sais s'il est en deçà ou au-delà de la route que je trace; s'il s'est arrêté dans quelque maison particulière, ou s'il a pris des chemins détournés. Dame, tout cela est possible, et dans ce cas mon malheur serait certain; car je suis le plus infortuné des hommes si je ne le retrouve pas. Il faut que je le voie, monsieur, il le faut; je ne puis vivre éloigné d'un jeune homme si vertueux et si malheureux!.... En disant ces mots, ce bon domestique pleurait; il m'a touché moi-même jusqu'aux larmes. Je lui ai indiqué différens moyens de s'informer de l'homme qu'il cherche, dans toutes les villes où il doit passer encore; car il ira, m'a-t-il dit, jusqu'à Calais, où il présume que son maître doit s'embarquer pour l'Angleterre. Oh, monsieur! quel excellent cœur que celui de ce brave homme! et qu'un maître est heureux quand il a l'art de se faire aimer ainsi de ses serviteurs!
Le conducteur de Victor avait débité ce court récit sans remarquer l'intérêt qu'il excitait chez son compagnon de voyage. À peine a-t-il fini, que Victor s'écrie: Il est ici, ce bon Valentin! ah! courons, courons, monsieur, au-devant de ce bon, de ce loyal domestique....—Quoi! reprit l'étranger, vous seriez.... mais en effet, voilà bien le signalement qu'il m'a donné! oui, vous êtes Victor; est-ce vous qui êtes Victor?—C'est moi, monsieur (et Victor redouble le pas).—Ah! mon Dieu, vous serez assez malheureux pour ne plus le rencontrer: il doit être sorti de Léipsick; je l'ai vu monter à cheval; il allait, disait-il, à Wirtemberg, et de là à Potzdam, à Berlin, au diable, que sais-je, moi? ce garçon-là va comme le vent. Là, voyez quel malheur! il faut maintenant que vous couriez après lui à votre tour, à moins qu'il n'ait été chez vous: êtes-vous à l'auberge?—Oui, à la ville de Londres.—Il fallait donc descendre chez moi?—Pouvais-je deviner?....—Ah, c'est vrai. Votre hôte sait-il votre nom?—Je crois que oui....—Oh! vous ne le rejoindrez pas, à moins qu'il ne soit pas encore sorti de la ville; dame, s'il partait à présent, nous le rencontrerions, ici, sur ce chemin même; c'est la route de Duben; eh puis, il faut qu'il passe l'Elbe, dans un bateau plat, avant d'arriver à Wirtemberg.... s'il n'est pas parti; oh! tenez, tenez, quel est ce cavalier qui presse si fort son coursier? Mon Dieu.... oui.... non.... il serait bien singulier!.... la rencontre serait vraiment romanesque.... on ne le croira pas.... C'est lui pourtant, oui, c'est lui, je me rappelle bien sa figure!.... Ah! mon Dieu! je ne me sens pas de joie.... il vous tenez?.... il vous reconnaît, il vous salue.... ah! le pauvre malheureux, il tombe de son cheval, il va se blesser! Doucement donc, mon ami, nous allons à toi.... il ne tient point à la terre.... enfin le voilà dans vos bras!....
C'était en effet le bon Valentin, qui, appercevant son cher maître de loin, n'avait pas eu la force de se tenir sur son cheval: il était tombé; mais au même instant il s'était relevé, et il était déjà collé contre le sein de Victor, avant que celui-ci eût eu le temps de le reconnaître. Victor, bon Victor, vous voilà, s'écrie Valentin! quel hasard! il est fait pour moi. Mon Dieu, je te remercie de m'avoir fait retrouver mon cher maître! J'allais partir pourtant, oui, je m'en allais: dame, je n'avais pas pu rencontrer votre demeure. Oh mon Dieu, mon Dieu! pour cette fois-ci, nous ne nous séparerons plus!
Valentin saute de joie, il fait des folies qui prouvent son bon cœur; et Victor, qui verse des larmes de sensibilité, ne peut que s'écrier: Valentin, quel attachement! comme il me pénètre: mais comment as-tu pu deviner la route que j'ai prise?—C'est bien difficile, monsieur; ne me l'avez-vous pas dite vous-même, là-bas, au pied de la montagne du Tabor, où nous nous sommes séparés, la route que vous alliez prendre?—Moi, je t'ai dit....—Sans doute; si vous l'avez oublié, moi, j'ai bonne mémoire, et il y a une forte raison pour cela; c'est que ma mémoire est là, dans mon cœur, et que mon cœur n'oublie jamais les gens qu'il aime. Oui, monsieur, je vous ai demandé, en pleurant, où vous comptiez aller. Mon cher Valentin, m'avez-vous dit de même, je n'ai pas de but déterminé; mais, comme il faut pourtant que j'aille quelque part, j'irai voir la Prusse, de là je me rendrai en Hollande, et je passerai ensuite en Angleterre, où je fixerai le cours de mes jours trop malheureux. Vous me l'avez dit comme cela, monsieur: c'est ce qui a fait que j'ai suivi vos traces, et que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Il n'y a pas long-temps que je suis parti du château, non; il n'y a que huit jours: aussi j'ai crevé trois chevaux: bah! cela m'a été égal, j'en ai acheté un autre, et qui est bien gentil; n'est-ce pas, monsieur, qu'il est bien joli, mon cheval?
Victor sourit de sa naïveté. Mon ami, lui dit-il, donne-moi donc des nouvelles de mon bienfaiteur, et de la belle Clémence?—Ah bah! reprit Valentin, il est arrivé bien des choses, bien des événemens! tout le monde a bien du chagrin dans le château.—Eh pourquoi?—Pardi pourquoi? de votre absence peut-être, eh puis encore.... mais vous saurez tout cela quand nous serons chez vous. N'est-ce pas chez vous que nous allons à présent?—Oui, mon ami.—Quelle joie pour moi de retourner sur mes pas! ne vous inquiétez point; j'en ai beaucoup à vous dire, mais vous saurez tout.... Là, mon maître, montez sur mon cheval: pour moi, j'irai fort bien à pied, à côté de vous; car vous n'irez qu'au pas, si vous le voulez bien.
Valentin force son maître à prendre sa monture, et Victor l'accepte pour ne pas désobliger ce bon garçon, qui en a vraiment plus besoin que lui. Valentin et l'étranger, qui venaient de conduire Victor dans les sentiers sinueux du bois de Rosendhall, vont derrière en s'entretenant du bonheur d'une rencontre aussi inespérée. L'aubergiste s'en étonnait toujours: Eh pourquoi? lui dit Valentin, qui tranchait souvent du philosophe. Un grand chemin est fait pour tous les voyageurs, n'est-ce pas? il faut qu'ils passent tous nécessairement par la même route pour se rendre d'une ville à l'autre? eh bien! une rencontre comme la nôtre ne dépend pas d'un quart-d'heure de plus ou de moins. Quand deux personnes partent de deux points opposés, et qu'elles suivent la même direction, il faut bien qu'elles se rejoignent: le plus hasardeux, c'est de voir là ces deux personnes, n'est-ce pas, dans le même moment? eh bien! si elles se cherchent, cela est moins étonnant, n'est-il pas vrai?
L'aubergiste fit un signe approbatif, quoiqu'il ne comprît pas trop le galimatias que Valentin venait de lui débiter. Peu à peu on arriva à la ville, où l'aubergiste, qui était un excellent homme, salua Victor et Valentin, en leur témoignant sa satisfaction de les voir réunis. Victor et son fidèle serviteur se rendirent sur-le-champ à l'auberge du premier, où l'on était déjà inquiet de son absence. Victor fit monter Valentin chez lui, et là, ce bon domestique lui raconta tout ce qui c'était passé au château depuis son retour. Mais comme Valentin est un peu verbeux, et qu'il assaisonne toujours ses narrations de mille digressions aussi fatigantes pour Victor qu'elles le seraient pour le lecteur, je vais prendre de son récit les principaux faits, en y joignant ceux que Valentin peut ignorer, mais qui sont venus depuis à ma connaissance, et je les raconterai sommairement, pour retarder le moins qu'il me sera possible, la marche des événemens qui vont bientôt se succéder.
CHAPITRE III.
LA PETITE PORTE DU CHÂTEAU VA S'OUVRIR ENCORE.
Le départ de Victor pour le camp de Roger, avait plongé, ainsi qu'on l'a vu par le premier récit de Valentin, tout le château dans la douleur et la consternation. Clémence sur-tout était inconsolable, et son esprit roulait mille projets sinistres, dans le cas où elle ne dût plus revoir son ami. Madame Germain, dont la présence dans cette maison en avait banni pour jamais le calme et le bonheur, ne pouvait consoler sa jeune amie, puisqu'elle-même avait besoin de consolation; et M. de Fritzierne, livré à une sombre tristesse, s'enfermait chez lui toute la journée, et ne voyait ces dames qu'aux heures du repas, où personne encore n'osait parler. Valentin les quitte un matin brusquement pour aller, comme on sait, rejoindre son maître dans le camp des Indépendans: surcroît de douleur pour tout le monde; on craint que Victor, désespérant de rentrer chez son protecteur, n'ait fait mander Valentin pour l'accompagner dans sa fuite. Heureusement cette affreuse inquiétude n'est pas de longue durée. Quelques heures après l'absence de Valentin, Clémence, qui ne quitte point sa croisée, voit revenir Valentin accompagné d'un jeune homme. D'un jeune homme! Comme son cœur bat! c'est Victor sans doute; oui, c'est lui, on n'en peut douter. Clémence, sans se donner le temps d'examiner le compagnon de voyage de Valentin, court chez son père. Le voilà, le voilà, s'écrie-t-elle!—Qui, mon enfant, Valentin?—Non; oui, Valentin et Victor.—Victor!—Victor!
Le nom de Victor vole à l'instant de bouche en bouche, et va jusqu'à madame Germain, qui accourt précipitamment vers l'appartement du baron. Victor revient donc, dit cette femme sensible?—Oui, il est avec Valentin: tous deux approchent maintenant du pont-levis. Le baron, Clémence et madame Germain, descendent, volent au-devant de leur jeune ami, et la joie éclate sur leurs fronts.... Mais, ô douleur! le pont-levis s'abaisse: Valentin y passe tristement le premier, celui qui le suit est un étranger inconnu à tout le monde! ce n'est pas Victor!....
Clémence reste immobile. Madame Germain et le baron se regardent avec l'expression de la douleur, et Valentin, pour augmenter leur trouble, s'écrie de loin: Il est parti, parti pour toujours!—Ciel! nous ne le reverrons donc plus, dit douloureusement Clémence!—Plus jamais, répond Valentin!—Ah! mon père!....
Clémence tombe privée de sentiment. Madame Germain, aidée de quelques serviteurs qui sont là, s'empresse de la faire transporter chez elle, où elle lui prodigue tous les secours possibles. Le baron, pendant ce temps, fait entrer chez lui Valentin et l'étranger, qu'il fixe d'un air inquiet: cet étranger, on sait que c'est Fritz. Fritz, qui remarque l'inquiétude du baron, se hâte de la faire cesser. Oui, monsieur, lui dit-il, le vertueux, le généreux Victor vous fuit pour toujours, et c'est bien malgré moi; car le ciel sait les efforts que j'ai faits, les prières que j'ai employées pour l'engager à venir avec confiance se jeter de nouveau dans vos bras hospitaliers; mais Roger est un scélérat intraitable, endurci dans le crime, sourd à la voix de l'honneur, de la raison, au cri même de la nature: Victor n'a pu adoucir son cœur féroce; vos bienfaits, une retraite paisible, l'oubli de ses forfaits, Roger a tout refusé. Victor alors s'est souvenu de la défense expresse que vous lui avez faite de le recevoir: rien n'a pu le faire changer de résolution, il est parti, et c'est au moment où je reçois de lui le service le plus signalé, que, moi-même, je suis privé, pour la vie peut-être de cet ami généreux à qui je dois la liberté et le bonheur de voir M. le baron de Fritzierne.—Ciel! s'écrie le baron, il m'a trop obéi! Mais qui êtes-vous donc, vous, jeune homme, qui paraissez vous intéresser tant au malheureux Victor?—Permettez-moi, monsieur, d'embrasser vos genoux avant de vous révéler mon sort funeste, et d'intercéder vos bontés, dont j'ai besoin, non pour moi, mais pour mon malheureux père qui fut jadis votre victime.—Ma victime!—Votre main furieuse, égarée, le perça de coups; et il ne dut l'existence qu'aux barbares au milieu desquels il fut chargé de fers.—Je ne vous entends pas, jeune homme, expliquez-vous. Votre père, dites-vous, est tombé sous mes coups! Où donc? à l'armée peut-être?—Non, à deux pas d'ici, au pied de ces montagnes, dans la ferme qu'on voit là bas.—Dieux! quel soupçon! Vous seriez?....—Le fruit d'un premier hymen contracté en secret par votre épouse et l'infortuné Friksy!—Vous! ô bonheur! tu serais cet enfant que j'ai tant cherché, et pour lequel j'ai fait le serment d'adopter le premier nouveau-né qui s'offrirait à mes yeux, serment que j'ai tenu à l'égard de Victor!—Vous le voyez à vos pieds, cet enfant respectueux, qui vous implore pour son père.—Ton père! il n'est donc point mort, ton pauvre père?—Il l'est, hélas! civilement: couvert de la livrée du crime, il porte, innocent, les chaînes destinées aux coupables; il est esclave de galères à Prague!....—Que m'apprends-tu-là! Quelle faute a-t-il donc commise?—Celle de m'avoir donné le jour, celle d'avoir enflammé votre injuste fureur, celle d'avoir été pris au milieu des complices de Roger, qui, eux-mêmes, le retenaient prisonnier dans leur camp.—Je t'entends, et je sens toute l'étendue de tes peines. Ma vieillesse était donc destinée aux remords! C'est moi, oui, c'est moi qui ai causé tous ses maux, je le vois, et je dois tout employer, mon crédit, ma fortune, ma vie même, pour les effacer. Tu m'expliqueras son affaire, et je te promets de te rendre ton père.—C'est un service dont Fritz ne perdra jamais le souvenir.—Fritz! c'est donc-là ton nom? Pauvre Fritz! au lieu d'un père, tu en auras deux dorénavant. Tu resteras ici, et tu me tiendras lieu du jeune homme le plus intéressant, de mon fils adoptif, de Victor qui me fuit, hélas! mais que je ne puis jamais oublier! Il a pris ta place ici; elle t'était destinée, cette place dans ma maison et dans mon cœur! Reprends-la, sois mon appui, mon consolateur, et que ton père brise des chaînes, qu'il n'a pas méritées, pour venir augmenter le cercle de ma famille et de mes amis.—Mais Victor!—Victor! ah! tu brises mon cœur! L'insensé! prendre à la lettre un ordre que nécessitait peut-être la prudence mais que la raison avait seule dicté! Ne connaissait-il pas ma tendresse pour lui! c'était par-là qu'il fallait m'attaquer. Partir d'ailleurs seul, sans ressources, sans crédit, sans amis, sans parens! Si je pouvais deviner la trace de ses pas! si je pouvais!.... Mais non, non, que la raison reprenne son empire sur mon faible cœur! Victor adorait ma fille, ma fille l'aimait; ils étaient destinés l'un à l'autre, et je ne pouvais les unir! Ils eussent été bien plus malheureux en vivant ensemble sous le toit paternel, en se voyant tout le jour, en se jurant à toute heure un amour qu'ils ne devaient jamais voir couronner. Victor a bien fait; s'il était revenu ici, je n'aurais pu le repousser de mon sein; il vaut mieux qu'il m'ait évité la douleur de lui rappeler mes ordres rigoureux; il a bien fait de fuir sans me voir, sans voir Clémence. Je trouverai peut-être des moyens de l'accabler de loin de mes bienfaits et de ma protection.... Mais, ma pauvre fille, ma pauvre fille, mon ami! ce coup va la tuer; je vais perdre mon enfant, s'il faut qu'elle désespère de voir celui qu'elle aime de toutes les forces de son ame! Oh! madame Germain, qu'avez-vous fait? Pourquoi nous avez-vous dévoilé le fatal secret de la naissance de Victor? Vous seule le possédiez ce secret funeste! Sans vous, sans votre séjour chez moi, je les unissais ces jeunes gens, et nous ignorions tous à jamais le malheur qui me force aujourd'hui de les désunir! Que vous nous faites payer cher l'hospitalité que nous vous avons donnée!.... Mais pardon, pardon, cher Fritz, si je m'occupe d'un autre, quand je ne devrais que te presser contre mon cœur. Mais cet autre, Fritz, c'est Victor, c'est le jeune homme le plus estimable!.... Tu l'as connu, dis-tu? c'est lui qui t'a rendu à ma tendresse? Quel procédé, Fritz! qu'il est grand, qu'il est noble et généreux! Il perd tout, et n'est point jaloux de voir un autre jouir des bienfaits dont il est privé. Il aime Clémence, et c'est lui qui t'envoie vivre près de Clémence! Ô Fritz! j'en eusse fait mon fils, il eût été ton plus tendre ami; quelle perte nous faisons tous les deux!....
Fritz veut calmer les regrets de M. de Fritzierne, impossible. Ce respectable vieillard est satisfait de revoir cet enfant de son épouse, mais en même temps il ne peut supporter l'idée accablante d'être séparé de son Victor. Eh! si le père éprouve une douleur si forte, qu'on juge de celle à laquelle sa fille est livrée. Elle est inexprimable: Clémence n'a recouvré ses sens chez madame Germain que pour détester la lumière du jour, qu'on a, dit-elle, la cruauté de lui rendre. Elle appelle Victor, elle croit voir Victor; sa raison est en proie au délire le plus effrayant. Sa santé en est tellement altérée qu'elle passe plusieurs jours entre la vie et la mort; c'est ce que craignait le baron. Il faut qu'il rassemble toutes les forces de son ame, pour n'être point abattu lui-même sous les coups multipliés que lui porte le destin. Enfin Clémence se rétablit visiblement par les secours de l'art qui nous guérit, et sur-tout par les consolations de tous ceux qui l'entourent; elle a vu souvent Fritz près de son lit de douleur, sans demander ce que c'est que ce jeune étranger: elle l'apprend enfin, mais avec froideur, avec insensibilité; elle ne peut s'intéresser à ce frère que lui donna sa mère, elle ne pense qu'à Victor, et Victor seul occupe ses moindres pensées. Quel état douloureux! Il cesse enfin, pour faire place chez elle à un désespoir sombre et concentré auquel son père se méprend. Le baron croit que sa fille est enfin résignée: elle ne parle plus de Victor, elle paraît même n'y plus penser. Le baron, enchanté de ce changement inespéré, profite de ce calme apparent pour lui parler de Fritz, pour lui vanter les traits et les bonnes qualités de ce jeune homme: il voudrait émousser les traits de l'amour en les portant vers la tendresse fraternelle: il voudrait détourner sur un frère une partie des tendres sentimens que Clémence livre tous à son amant. Tel est l'espoir de Fritzierne, tel est son but. Il se flatte même de réussir; mais soins inutiles, il est à la veille de perdre le fruit de ses peines, et le désespoir de Clémence est d'autant plus à craindre, qu'il éclate moins en pleurs ou en exclamations.
Clémence ne se flatte plus de revoir Victor; Clémence n'a point la folle présomption de chercher à le retrouver en courant après lui; mais Clémence ne peut plus vivre dans des lieux où elle ne rencontre plus celui qui en faisait le charme. L'air qu'elle respire a perdu sa pureté depuis qu'elle ne le partage plus avec Victor; le château de Fritzierne lui semble un désert affreux; chaque appartement, chaque meuble même lui rappelle un homme qui semblait l'embellir de sa présence: son père lui-même, son père ne lui est plus aussi cher qu'auparavant. C'est son père d'ailleurs qui cause les malheurs de Victor et les siens; c'est sa vanité cruelle, ce sont ses funestes préjugés qui ont éloigné son ami. Eh! qu'importait à l'hymen la source où Victor avait puisé la vie, quand l'amour avait oublié cette erreur de la nature, quand toutes les vertus de Victor avaient épuré cette source perdue et arrêtée dans son cours? S'informe-t-on, en respirant la rose, du fumier qui a réchauffé sa tige débile, augmenté sa force et sa croissance? Pense-t-on, en voyant couler le ruisseau limpide, au torrent écumeux et dévastateur qui l'a laissé tomber de ses flancs bourbeux, pour le laisser courir dans la plaine où il s'est clarifié? A-t-on jamais reproché aux froids brumeux, aux neiges de l'hiver, d'avoir pénétré les plantes potagères que le printemps a moins de peine ensuite à faire germer? Non, Victor n'avait rien de commun avec son père; ses vertus étaient à lui, il ne fallait voir que ses vertus; de même qu'il ne faut voir que les vices d'un jeune homme qui a gâté, par l'abus des passions, l'excellente éducation que lui avait donnée un père respectable. Non, voilà le monde; le jeune débauché, fils d'un homme vertueux, aurait pu épouser Clémence; au lieu que l'honnête homme, né d'un père criminel, n'est pas digne de sa main! Quel honteux préjugé! Et M. de Fritzierne, homme estimable à mille autres égards, se laisse subjuguer par ce faux calcul de la vanité! il chasse Victor, et fait le malheur de sa fille! Sa fille lui doit-elle encore sa tendresse, quand sa tendresse à lui est moins forte que son orgueil? Clémence doit-elle sacrifier sa liberté, sa jeunesse, à la consolation d'un homme qui s'est créé, de bonne volonté, des sujets de chagrin, à lui et à tous ceux qui l'entourent? L'amour ne peut composer avec la nature marâtre. Clémence ne doit plus rien à son père, elle se doit tout entière à son amant. Elle n'ira point chercher vainement ses traces, qu'elle ignore; mais elle se retirera dans un asyle pieux: c'est au pied des autels d'un dieu rémunérateur; c'est au milieu de ses vierges pures et religieuses qu'elle ira cacher sa douleur, éterniser ses regrets. À douze lieues environ de l'asyle paternel, qui devait devenir le toit conjugal de Clémence et de Victor, est une sainte maison, où l'on reçoit, sans faire aucune question, les jeunes personnes qu'un désespoir d'amour pousse vers une pieuse vocation; c'est là que Clémence va se rendre à l'insu de son père, de madame Germain, de tout le monde. C'est aux pieds de la respectable supérieure de cette auguste communauté qu'elle ira déposer ses douleurs et son espoir; c'est enfin sous le voile de la religion et de la charité chrétienne qu'elle cachera à jamais, à tous les regards, et son amour et ses regrets. Le parti en est pris; Clémence ne pense plus qu'à exécuter son projet; elle ne pleure plus, Clémence, elle ne gémit plus; mais comme elle souffre intérieurement!
Le baron de Fritzierne, qui croit que le temps a calmé un peu l'excès des regrets de sa fille, ne pense plus qu'à se rendre à Prague avec Fritz, pour briser les chaînes du malheureux Friksy. En conséquence, après avoir engagé Clémence à attendre patiemment son retour, à se consoler sur-tout, il recommande sa fille aux soins tutélaires de madame Germain, et part un matin, en promettant de revenir le lendemain. Clémence le voit, d'un œil sec, traverser le pont-levis du château, qui vient de se baisser devant lui; mais au moment où le baron va monter dans sa voiture, Clémence ne peut résister au desir de l'embrasser, en lui disant un adieu qu'elle sait être éternel. Mon père, s'écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos bras paternels!—Y penses-tu, mon enfant? d'où te vient cet excès de douleur? ne semble-t-il pas que je vais faire un voyage de long cours? Embrasse-moi une seconde fois, ma fille, je le veux bien; mais dissipe ta tristesse, et songe que tu me reverras demain au soir.—Je... vous... reverrai, mon père!—Oui, ma fille, et j'espère te ramener quelqu'un qui, en augmentant la société de cette maison, contribuera à te consoler, à me consoler moi-même de l'absence d'un ami qui nous était si cher.
Le baron monte dans sa voiture, où Fritz est déjà placé. Clémence lève encore ses bras vers son père, qu'elle fixe avec la plus tendre expression, qu'elle regarde même avec attention, comme si elle ne l'avait jamais vu.... Fritzierne prie madame Germain d'éloigner sa fille, qui lui paraît trop sensible à cette séparation. Madame Germain entraîne Clémence, et la voiture du baron disparaît.
Clémence est rentrée; elle est plus tranquille, et son projet se retrace de nouveau à son esprit; elle sent que c'est là le moment de l'exécuter, et s'y dispose pendant toute la journée avec un calme, un sang-froid étonnans dans une jeune personne de dix-huit ans, et qui annonce un grand caractère. Clémence a vu qu'on a toujours laissé, dans la chambre de Victor, la clef de la petite porte qui donne de plain-pied sur la campagne, de cette petite porte par laquelle Victor et Valentin avaient été, quelques mois avant, arracher madame Germain des mains des gens de Roger. Clémence s'empare secrètement de cette clef, elle fait encore plusieurs tours dans cette chambre, jadis habitée par l'amant le plus intéressant, et semble interroger chaque objet qui la décore, comme pour savoir s'il a souvent entendu sortir le nom de Clémence de la bouche de Victor. Elle touche les endroits que Victor a touchés, et croit y remarquer encore la trace de ses doigts. Elle va sortir enfin; mais un objet qu'elle n'avait point remarqué, frappe sa vue; c'est une armille, espèce de bracelet que Victor a porté long-temps à son bras. Cette armille, d'or et de rubis, porte une tresse des cheveux de ce jeune homme, qu'elle-même a tissus autrefois. Bijou précieux qui a appartenu à Victor, qui a touché son bras valeureux, tu ne quitteras plus Clémence; elle te cache soigneusement dans son sein, sur son cœur. Oh! que ne peux-tu parler! que ne peux-tu redire un jour à ton maître, s'il retrouve son amie, tous les battemens de ce cœur sensible sur lequel on t'a placé, tous les soupirs dont Victor a été l'objet!
Clémence va retrouver madame Germain, à qui elle a intérêt de cacher ses desseins. Clémence tremble qu'elle n'ait des soupçons; elle prend garde de se trahir; et pour mieux composer son maintien timide, elle parle de son père, du bonheur qu'elle aura de le revoir, et du plaisir qu'elle éprouvera à l'aspect du malheureux Friksy, dont sans doute les fers seront brisés. Madame Germain est peu en état de lui répondre: cette femme estimable et sensible porte depuis long-temps dans son cœur le trait mortel du chagrin qui doit bientôt la conduire au tombeau; elle est dans un état de langueur et de consomption, dont elle cache encore à ses amis tout le danger qu'elle ne se dissimule point. Elle est bien éloignée de soupçonner le nouveau coup que Clémence va porter à sa sensibilité; elle écoute cette enfant, qu'elle croit plus calme qu'elle, et s'efforce de sourire pour la faire sourire aussi.
Ames trempées pour l'amitié, que vous êtes grandes et magnanimes! comme vous touchez mon cœur! et qu'il me serait doux de pouvoir chanter votre félicité! mais, hélas! c'est une destinée faite exprès pour la vertu: il faut que les cœurs délicats soient malheureux; ils ont tant d'occasions d'être froissés par les caprices, les passions, et la dureté de la plupart des hommes. S'il faut être insensible pour être heureux, un bon cœur est donc le plus fatal présent de la nature!
La nuit arrive: c'est le moment favorable pour Clémence. Son amie lui a proposé de passer la nuit près d'elle; elle a refusé son amie, sous le vain prétexte de préférer la lecture au sommeil, et elle s'est enfin retirée seule dans son appartement, dont elle a éloigné Lidy, sa femme-de-chambre. Clémence a fait ses préparatifs: ils sont bien légers: elle n'emporte que des bijoux, précieux sans doute, mais moins que ne l'est à ses yeux le bracelet de Victor qu'elle porte sur son cœur. Clémence attend que l'aurore succède à la nuit; car elle ne veut pas s'engager seule dans l'obscurité, dans des routes qu'elle ne connaît pas. Trois heures sonnent à l'horloge du château, et quelques rayons lumineux, partis de l'orient, précèdent déjà le char du soleil, en chassant devant eux la nuit, qui se hâte de replier ses voiles... C'est l'heure que Clémence a prescrite à son départ: elle descend, ne rencontre personne jusqu'à la petite porte des champs, ouvre cette porte favorable, et la referme sur elle, après avoir laissé la clef en-dedans. La voilà dans la campagne, et il ne lui serait plus possible de rentrer, quand elle le désirerait. Elle marche au hasard: elle ne manque point de force ni de courage, la pauvre Clémence; mais comme son cœur bat! comme ses yeux sont humides de larmes!... Pleure, Clémence, pleure; tu quittes la maison paternelle pour courir une carrière nouvelle, semée de chagrins et d'aventures: hélas! te conduira-t-elle au bonheur?
CHAPITRE IV.
MORT IMPRÉVUE; SACRIFICE À L'AMOUR.
Laissons Clémence errer au hasard; nous la retrouverons bientôt. Revenons maintenant à Victor, à qui son fidèle Valentin raconte en ces termes la fuite de son amante. «Oui, mon cher maître, Clémence se sauve ainsi une belle nuit!.... La matinée du lendemain se passe sans qu'on s'apperçoive qu'il manque quelqu'un au château. Ces dames ne se levaient pas ordinairement aussi matin que moi et les autres gens de la maison: cependant madame Germain, qui était très-indisposée, s'inquiéta de ne point voir venir son amie, suivant son usage, s'informer des nouvelles de sa santé. Madame Germain sort de son appartement, se rend à celui de Clémence, et, ne l'y trouvant point, parcourt la maison avec inquiétude, et comme agitée d'un sombre pressentiment. Du château elle va courir tout le parc, personne: elle appelle; elle nous met tous à la recherche de Clémence, point de Clémence! Quelle situation pour cette bonne dame! un père lui a recommandé sa fille, et elle ne lui rendra point sa fille, à son retour!.... Mais qu'est-elle devenue, cette jeune personne si douce, si timide? aurait-elle fui la maison de son père? Ce sont là les premiers soupçons de madame Germain; et c'est moi, mon cher maître, qui ai le malheur de les tourner en certitude. Je me rappelle la clef et la petite porte du château; j'y descend et la clef est après la serrure, en dedans. Qui l'a mise là? Clémence, sans doute: elle est sortie par-là; madame Germain, à qui je fais part de cette remarque, en est trop certaine, et soudain la fièvre brûle son sang et le désespoir s'empare de son esprit. Elle ne sait si elle doit à son tour fuir ou rester. Enfin elle reste, elle attend M. de Fritzierne, dont elle va percer le cœur.... C'est la seconde fois qu'une jeune personne, confiée à ses soins, s'échappe de ses mains.... M. de Fritzierne arrive dans l'après-midi, comme il l'a promis. Il amène avec lui Friksy, le père de Fritz, dont il a fait éclater l'innocence. Le baron, satisfait de la bonne action qu'il vient de commettre, est plus joyeux qu'à son ordinaire: il demande sa fille, à qui il veut présenter le premier époux de sa mère: on ne lui répond point; il m'interroge; moi, je me garde bien de lui dire la perte qu'il a faite pendant mon absence; enfin il veut parler à madame Germain; madame Germain, qui redoute sa présence, n'ose s'offrir à ses yeux. Le baron soupçonne quelque malheur; il laisse là Fritz avec son père, et monte précipitamment chez madame Germain, qu'il trouve dévorée par une maladie aiguë, et plongée dans la plus profonde douleur. Ma fille, madame, où est-elle, lui demande assez vivement monsieur?—Vous l'avez perdue, père infortuné!—J'ai perdu ma fille! qu'est-elle devenue? est-elle morte?—Je n'ose le croire.—Parlez, madame Germain? où est ma fille?—Vous me l'aviez confiée, baron, je devrais vous la rendre; mais elle a trompé ma surveillance; cette nuit elle s'est échappée, elle a fui cette maison.—Ma fille a fui son père! non, non, cela ne se peut pas!—Cela n'est que trop vrai, monsieur!....—Qu'avez-vous fait, femme imprudente! vous avez répandu, à grands flots, la coupe du malheur dans ma maison! c'est vous qui avez éloigné de moi toute ma famille! ma fille, mon Victor! sans vous ils seraient heureux! ils seraient époux, et moi je me verrais le plus heureux des pères!—Je le savais bien, monsieur, lorsque vous me pressiez de vous confier mes peines, que vous me blâmeriez un jour d'avoir parlé. Je voulais me taire, je l'avais juré; c'est vous, à votre tour, que j'accuserai de m'avoir fait trahir le serment que j'avais fait à mon amie. Vous l'avez voulu, et vous me reprochez aujourd'hui mon indiscrétion! et d'ailleurs l'aurais-je jamais divulgué ce funeste secret, sans le combat qui s'est livré entre Roger et Victor? devais-je laisser commettre un parricide sous mes yeux, quand je pouvais l'empêcher? J'arrache Roger des mains de son assassin, je veux encore dissimuler; vous me forcez de parler, il faut m'expliquer, je ne puis résister à vos instances, à vos ordres même; et vous m'accusez de tous les maux qui ont suivi cette triste explication! Ah! c'est plutôt à vous qu'il faut vous en prendre, homme vain, aveugle esclave des préjugés! qui vous empêchait d'unir ces deux enfans? Victor était-il moins cher à votre cœur, avait-il perdu ses rares qualités?.... Non, vous l'avez banni de votre présence, vous avez désespéré votre fille, qui ne l'adorait que parce que vous aviez jeté cet amour brûlant dans son cœur! vous avez forcé cette fille, vertueuse jusqu'alors, à franchir les bornes du devoir: elle vous quitte, elle devient ingrate, dénaturée, et c'est vous, vous qui l'avez amenée à ce point de désobéissance. Pleurez, père dur et orgueilleux; accusez-moi maintenant; je suis coupable sans doute; oh! oui, je suis coupable; c'est moi qui ai détruit votre bonheur, celui de vos enfans, je le sais; et la mort, qui ne peut tarder, va me punir de ce tort involontaire. Je la sens s'approcher, cette mort qui va me réunir à ma malheureuse amie. Déjà je vois Adèle sortir de son tombeau; ses bras vont m'entraîner dans sa tombe, où elle m'attend. Adieu, monsieur, je ne puis résister à tant de coups: cherchez vos enfans, que je regrette peut-être plus que vous, et laissez-moi mourir!....
»Le ton de reproche et d'aigreur qui dominait dans ces dernières paroles de madame Germain, perça le cœur sensible de monsieur. Il lui parut singulier de s'entendre appeler père dur et orgueilleux, lui qui avait fait déjà tant de sacrifices à l'orgueil et à la nature. Il sortit de la chambre de madame Germain sans lui répondre un mot, fit venir son intendant, lui recommanda d'avoir les plus grands soins pour la malade, ainsi que la plus exacte surveillance dans le château; puis il y laissa Friksy avec son fils, monta en voiture, et disparut sans nous dire où il allait.
»Nous pensâmes tous qu'il courait après sa fille, ou qu'il allait prendre des précautions pour qu'on la lui ramenât, ce qui est assez naturel. Nous restâmes donc seuls dans ce château, jadis si agréable, et nous prodiguâmes tous les secours dont nous fûmes capables à l'infortunée madame Germain; mais, hélas! nous ne pûmes la sauver; elle succomba à sa douleur, et mourut dans nos bras le surlendemain, à deux heures trois quarts du matin.
«Pardon, mon bon maître, si vous me voyez verser encore quelques larmes après toutes celles que j'ai répandues.... Je l'aimais, cette bonne madame Germain! et elle avait aussi de l'amitié pour moi.... Hélas! c'est moi qui lui ai fermé les yeux. Un moment avant d'expirer, elle me fit appeler: Mon cher Valentin, me dit-elle d'une voix faible, daigne prendre soin du petit Hyacinthe, de ce pauvre orphelin que je comptais élever tranquillement dans un asyle simple et champêtre, à l'abri des revers qui ont traversé ma vie! Ce pauvre petit, il n'avait que moi: à qui puis-je le recommander maintenant, si ce n'est à un honnête homme comme toi qui l'as sauvé des mains des voleurs et qui couronneras ton ouvrage, en le gardant jusqu'à son adolescence? Tu me le promets, Valentin, et je meurs plus tranquille!....
»Puis elle ajouta: Valentin, si tu rencontres jamais cet infortuné Victor, ce fils de mon amie, cet enfant que j'ai reçu dans mes bras, et dont je cause aujourd'hui le malheur, Valentin ne l'abandonne pas, sers-lui de guide, d'ami, de confident; exige de lui qu'il me pardonne ses infortunes: oh! Valentin! je ne puis plus vivre en horreur à Victor, à Clémence, à M. le baron lui-même, qui me laisse mourir loin de lui!.... Valentin! c'est trop, mille fois trop pour briser un cœur, moins faible même que le mien.... Je sens que ma langue se glace, que le froid de la mort monte jusqu'à mon cœur.... Je ne puis plus.... prononcer.... que les noms si chers d'Adèle.... de Victor!.... et.... je meurs....
»Elle expire, en effet, et je ne vois plus qu'un cadavre inanimé! Oh mon Dieu, mon cher maître, que ce tableau m'a fait de peine! il est là, encore devant mes yeux, et je crois qu'il y sera tant que je vivrai. On peut donc mourir de douleur!... je ne l'aurais jamais cru.... Il faut pourtant que j'en revienne à mon histoire, et m'y voici.
»Madame Germain n'était plus; je lui avais fait rendre les honneurs funèbres, et je l'avais placée moi même dans un des bosquets du parc, où son corps repose encore: que pouvais-je faire-là, moi, seul dans ce château avec Friksy et son fils, qui ne pensaient qu'à l'inquiétude où les livrait l'absence du baron? Je me rappelai les derniers vœux de madame Germain: elle voulait, disait-elle, que je prisse soin de son petit Hyacinthe; elle desirait que je retrouvasse son cher Victor: suivons ses dernières volontés, me dis-je; et je les exécutai. D'abord je mis le jeune Hyacinthe chez une bonne fermière de la montagne voisine, qui, moyennant une bonne somme d'argent une fois donnée, me promit d'élever son enfance et de me le représenter toutes les fois que je le desirerais. Ensuite je pris un cheval, et je me décidai à courir sur vos traces que je pouvais deviner, puisque vous m'aviez dit la route que vous vous proposiez de prendre. Je ne dis donc mon projet à personne; je remis seulement mes clefs et mes comptes à l'intendant, et je partis. Dieu sait si j'ai couru depuis ce temps-là; mais enfin je vous ai rencontré, mon cher maître; et, si mes vœux sont comblés, j'espère que ceux que madame Germain a manifestés avant de mourir seront suivis de même. Nous ne nous quitterons plus, mon bon, mon aimable maître; n'est-ce pas que nous ne nous quitterons jamais»?
Victor protesta encore une fois au fidèle serviteur qui aimait à se répéter, que jamais il ne se séparerait de lui, et notre héros se livra aux justes regrets que devait lui causer la mort d'une femme qui avait été l'amie de sa mère, qui l'avait vu naître, qui l'avait enfin sauvé de la honte, du crime peut-être, en l'arrachant au coupable Roger. Il est vrai que cette madame Germain, après avoir fait son bonheur, en confiant son enfance au baron de Fritzierne, causait aujourd'hui tous ses maux; c'était son entrée dans le château qui en avait banni Victor et Clémence.... Clémence! elle était donc aussi errante, vagabonde! Victor ne savait que sa fuite, sans connaître ses projets; Victor croyait que Clémence n'était sortie du château de Fritzierne que pour courir après son amant, pour le chercher par tout l'univers: quelque insensée que fût cette résolution qu'il attribuait à Clémence, Victor ne pouvait la blâmer d'un excès d'amour, qui, en troublant sa raison, l'avait forcée à manquer aux devoirs de la piété filiale. Mais de quel côté a-t-elle tourné ses pas? S'il le savait, Victor, comme il se hâterait d'aller la rejoindre! comme il volerait vers cet objet cher et si aimant! Elle n'a point de parens, point d'amis chez qui elle puisse aller: elle court donc à l'aventure, et le baron de Fritzierne erre aussi au hasard pour chercher ses traces, qu'il ne connaît pas plus que Victor! Ciel! quelle réflexion douloureuse vient frapper Victor! Si le baron s'était imaginé que Victor est le complice de la fuite de Clémence! s'il présumait que Victor, en fuyant, ait pu entraîner sa fille avec lui, lui donner un rendez-vous, un point de ralliement pour se rejoindre! il est possible que M. de Fritzierne forme ces injustes soupçons; et alors il accusera Victor, et Victor passera à ses yeux pour un vil séducteur! Comme il souffre, Victor, de cette idée affreuse qui afflige son esprit et son cœur. Il ne suffit donc pas, s'écrie-t-il, de ne point faire le mal, on peut donc être toujours soupçonné de l'avoir commis, et l'on n'en est pas moins en butte aux traits du mépris et de la haine des hommes! Surmontons cette nouvelle crainte, qui peut n'être que trop fondée, reposons-nous sur la tranquillité de ma conscience: elle est mon guide, mon soutien, mon consolateur, et sans ma conscience, sans le témoignage de ma probité que j'ai là, dans mon cœur, je ne pourrais plus supporter la vie!
Ainsi parla Victor. Comme il était tard, et que le repos lui était nécessaire, il songea à en prendre un peu, en engageant Valentin à en faire autant près de lui. Valentin ne se fit pas prier, et ce bon garçon dormit comme un homme que le sort n'a livré ni aux remords, ni aux regrets, ni aux douleurs.
Victor, que le sommeil fuyait depuis long-temps, se promit bien de suivre le dessein qu'il avait d'abord conçu de parcourir toute l'Allemagne. Clémence, se dit-il, Clémence, qui me cherche sans doute, présumera bien que je n'irai pas changer de climat, encore moins visiter les autres empires de l'Europe. Un amant banni des lieux qu'habite sa maîtresse est comme la timide fauvette, qui, effrayée par les cris de joie de l'indiscret qui veut lui ravir le nid de ses petits, fuit de ce nid à tire-d'aile, mais tourne sans cesse autour, le guette de l'œil, ne le perd jamais de vue, dans l'espoir d'y rentrer, si le ravisseur a la sensibilité de respecter sa triste famille. Tel est l'amant bien épris; il fuit, mais il ne peut abandonner la patrie de celle qu'il adore; l'air qu'elle respire lui est nécessaire, et s'il ne peut rester près de l'asyle de son amante, il ne s'en éloigne jamais assez pour n'avoir pas la faculté d'y retourner en peu de temps. Si Clémence a fait cette réflexion, elle cherchera Victor dans les environs de la Bohême. Dans les environs de la Bohême! et si son père la retrouve, s'il la contraint à le suivre, comme cela est présumable, elle est de nouveau perdue pour Victor. Singulier effet de l'amour joint à la délicatesse! Victor regrette que Clémence ait fui son vieux père, et Victor serait désespéré que le baron retrouvât Clémence; il lui semble même qu'elle est à lui maintenant, qu'il va la rejoindre aisément, qu'ils sont comme ensemble, puisqu'elle n'est plus sous la puissance paternelle. Victor aurait desiré qu'elle ne quittât jamais son père, et Victor desire maintenant qu'elle puisse se soustraire à ses recherches.... Voilà l'amour, voilà ses indécisions et ses erreurs.
Victor se propose donc de retourner dans son pays, de visiter exactement la Saxe, la Silésie, la Moravie, l'Autriche, la Bavière, la Franconie, tous les cercles qui entourent la Bohême, il ne négligera pas une masure; et si ses recherches sont infructueuses, en tournant autour du climat sauvage qui a vu naître Clémence, il parcourra l'Allemagne entière, la Prusse, la Pologne, la Hongrie, l'Italie, la Savoie, la France, toute l'Europe, en un mot; par-tout il demandera Clémence, aux hommes, aux forêts, aux échos, et il faudra bien qu'il la trouve, si elle n'est pas rentrée au château de son père. Il lui sera très-facile de s'éclaircir sur ce dernier point, en engageant Valentin à entretenir une correspondance suivie avec la fermière qui s'est chargée d'élever le petit Hyacinthe. Cette fermière est voisine du manoir de Fritzierne; elle saura tout ce qui s'y passera, en rendra un compte exact à Valentin; et si Clémence n'est pas retrouvée par son père, ce bonheur doit être réservé à Victor, qui ne prendra plus de repos jusqu'à cette heureuse découverte. Voilà qui est convenu; Victor en fait le serment sur le portrait de Clémence, et sur l'écharpe écarlate que son amante a fixée sa poitrine avant qu'il parte pour le camp de Roger. Victor baise mille fois ce voile précieux qui ceignit jadis la tête de Clémence, et que les zéphyrs se plurent à soulever sur ses épaules. Cette écharpe, don sacré de l'amour, est le gage de la tendresse de son amie; il y a tracé ces mots sur la soie: Dieu, l'amour et l'honneur; c'est la devise des anciens paladins, c'est la devise que Victor chérit; elle lui dit de mettre sans cesse sa confiance en l'Être suprême, de penser toujours à celle qu'il adore, et d'écouter, en toute occasion, la voix de sa conscience, qui l'a déjà soutenu dans les secousses violentes qu'il a éprouvées.
Victor, fort de la résolution qu'il a prise, voit s'avancer à pas lents le char radieux du soleil; il éveille Valentin, qui, fatigué comme il l'est, va dormir toute la journée, et tous deux se disposent à retourner en Bohême, qu'ils vont traverser seulement pour entrer de-là dans la Bavière, qu'ils veulent d'abord parcourir.
Ils sont prêts à partir, lorsqu'un jeune homme entre précipitamment chez eux, et se jette dans les bras de Victor, qu'il accable des plus tendres reproches: c'est Henri. Henri s'est apperçu la veille que son ami s'était échappé secrètement de la maison de son père. Henri s'est douté que Victor revenait chez lui, et, dès l'aurore, il s'est empressé de se rendre à Léipsick, pour tâcher de ramener son ami au bois de Rosendhall. Henri lui fait les propositions les plus agréables. Il va se marier, Henri; il va épouser Constance, qu'il adore. Nous irons, dit-il à Victor, ma femme et moi où tu voudras. Constance est une riche héritière, dont les biens immenses sont plus que suffisans pour nous et pour toi; tu seras heureux enfin, cher Victor, tu seras tranquille; et si tu peux parvenir à oublier Clémence, si tu peux te faire une raison sur le malheur de ta naissance, tu passeras avec nous des jours doux, et filés par la tendre amitié. Moi oublier Clémence, lui répond Victor! eh! je viens encore tout-à-l'heure de jurer de lui consacrer mes moindres vœux et mes moindres démarches! Non, Henri; je pars, je vais chercher cette amie de mon cœur, et je ne prends plus de repos que je ne l'aie rencontrée, quelque part sur la terre.
Henri, qui ne comprend rien à cette résolution de Victor, fait tous ses efforts pour l'en détourner: il ne peut y parvenir; Victor est inébranlable; les grands biens, la vie tranquille, l'état heureux qu'on lui propose, il refuse tout: c'est Clémence qu'il lui faut, ce n'est point la fortune; il ne voit que Clémence: tout entier à l'amour, il ne sent plus rien pour l'amitié. Victor enfin embrasse Henri, le remercie de ses offres avantageuses, et lui dit un éternel adieu.
Ingrat ami, lui dit Henri en versant quelques larmes, tu me quittes, tu renonces à la vie paisible que je te propose; va courir mille aventures nouvelles; va t'exposer de nouveau aux coups du malheur qui semble te poursuivre, et que tu parais chercher; je ne te presse plus, mais je souffre beaucoup de ton insensibilité. Tu me méprises peut-être maintenant, parce que tu as vu hier mon père, parce qu'il professe un état, bas à la vérité, que je n'ai jamais approuvé, et que je vais lui faire quitter. Si tu me juges comme lui, Victor, apprends à me connaître; lis ce cahier que j'ai écrit exprès pour toi; il contient le détail de mes aventures; tu verras qui je suis, qui j'ai voulu être, et ce que je me propose de devenir. Adieu, Victor; garde ces mémoires d'un homme qui t'a trop peu connu; mais qui emportera au tombeau le souvenir de ton amitié, de tes rares qualités et de ta bienfaisance. Adieu.
Henri soupire, serre encore une fois Victor dans ses bras, et se retire. Victor ému de cette touchante séparation, mais s'enorgueillissant d'avoir eu le courage de sacrifier l'amitié à l'amour, jeta les yeux sur le cahier de Henri, pendant que Valentin s'occupait de quelques préparatifs nécessaires pour le départ.
Ce cahier de Henri, je ne puis l'offrir à mes lecteurs: c'est le seul qui se soit égaré parmi les nombreux manuscrits du temps qu'il m'a fallu consulter pour écrire cette histoire. Heureusement ce cahier perdu n'occasionne point une lacune dans la marche des événemens qui donnent de l'intérêt à ces mémoires. J'ai su seulement, par quelques détails oiseux que je retranche ici pour ne point faire de longueurs, j'ai su, dis-je, que Henri était le fils d'un riche Génevois; son père, qui s'occupait le physique et de chimie, mangea toute sa fortune en inventions, secrets, ou découvertes prétendues utiles. Le jeune Henri, qui n'avait pas la manie de faire le devin, le sorcier, comme son père, adorait Constance, fille d'un grand seigneur, son voisin. Tout avait été arrangé pour leur mariage; mais la folie du père de Henri montait de jour en jour à son comble; le père de Constance retira sa parole, et le jeune Henri fit les plus vifs reproches au sien, en l'engageant à renoncer à son vil métier. Celui-ci n'écouta point son fils; il voyagea, fit rencontre d'une troupe de Bohémiens, épousa la vieille qui les conduisait, et fut se fixer dans le bois de Rosendhall, près de Léipsick, où il s'occupa plus que jamais de la magie noire, de toutes les sottises de l'astrologie. Henri, que son père avait quitté sans le prévenir, s'attacha plus particulièrement au grand seigneur, père de Constance: ne pouvant devenir l'époux de cette jeune personne, il pria son père de l'employer comme son secrétaire. Celui-ci y consentit; mais bientôt, appelé en Prusse par une succession, il partit avec sa fille et Henri. Ces trois voyageurs traversent l'Allemagne, sont saisis par la troupe de Roger. Le père de Constance meurt sous leurs coups, ainsi que ses gens; Constance elle-même est laissée sans mouvement sur le corps sanglant de son père; et Henri, jeune homme qui peut faire un élève pour la troupe des Indépendans, est entraîné, malgré ses cris et ses larmes, par les brigands, qui, peu après, en entendant les menaces qu'il fait d'immoler Roger, le plongent dans les cachots de ce monstre, dont Victor a le bonheur de le délivrer. Pour Constance, elle fut recueillie par la troupe des Bohémiens de Rosendhall, qui la portèrent, presque mourante, à leur chef. Le père de Henri, reconnaissant l'amante de son fils, prit soin de ses jours, et eut le bonheur de la rendre à la vie. Ce fut quelque temps après que la vieille, qui ne connaissait pas le fils de son époux, entendit dire à ses gens qu'on avait vu ce jeune homme à Léipsick, et qu'il venait tous les soirs se promener au bois. La vieille se trompa, comme on sait, prit Victor pour Henri, et tout se découvrit. Maintenant Constance était libre d'épouser Henri: elle allait combler ses vœux; et Henri, qui brûlait de réunir Victor à sa famille, se proposait de forcer son père à renoncer à la magie, à congédier la troupe de Bohémiens, et à partager tranquillement avec lui les grands biens de son épouse.
Voilà tout ce que j'ai pu découvrir de cette histoire, très-longue selon toute apparence, dans le cahier perdu écrit de la main de Henri lui-même; car le manuscrit que j'ai suivi pour écrire l'histoire de Victor, portait en tête de la page où la visite de Henri et le don qu'il fait de son cahier sont détaillés, le chiffre 281, et je l'ai repris au chiffre 412, pour suivre la vie de mon héros, ainsi qu'on va le voir dans le chapitre suivant; ce qui prouve que la lacune est de 131 pages. Au surplus, j'engage mon lecteur à ne point regretter cette lacune, car il me semble qu'il perd plus de détails inutiles et verbeux que de faits vraiment intéressans, faits étrangers d'ailleurs à l'histoire intéressante de l'Enfant de la Forêt.
CHAPITRE V.
ENTREVUE NOCTURNE; AFFRONT SANGLANT.
Victor a lu le cahier de Henri; il y voit un amour traversé comme le sien, mais plus heureux, puisqu'il est couronné. Victor est enchanté du bonheur de son ami; quoiqu'il n'ait pas l'intention de le partager; il admire en même temps la délicatesse de ses procédés. Si je n'aimais pas, se dit-il, la maison de Henri serait pour moi un port assuré contre les orages qui ont déjà traversé ma vie, et qui peuvent obscurcir encore mes tristes jours. Voilà un homme riche qui sait mes malheurs, ma naissance, et qui, loin de me mépriser, m'offre sa fortune et son amitié constante. Ô Victor! faut-il que tu aies connu l'amour! faut-il qu'un serment, fait il y a quelques momens, force tes pas à errer long-temps, toujours peut-être, et sans trouver la femme divine que tu vas chercher!.... Que dis-je! pourrais-je si-tôt le regretter, ce serment solemnel! aurais-je la bassesse de me repentir d'aimer Clémence! Victor, qu'as-tu dit? qui a pu te faire regretter ces liens charmans qui t'enchaînent à la beauté, à l'innocence, à la vertu? Rougis, Victor, rougis, et songe à suivre la loi que tu viens de t'imposer.... elle est aussi sacrée pour toi que le fut jadis, pour le baron de Fritzierne, le serment qu'il fit aux mânes de son épouse de t'adopter, de t'élever comme son fils. Pars, Victor, et cherche Clémence; c'est-là le seul port où tu puisses trouver le véritable bonheur....
Valentin est prêt, et Victor l'est aussi. Tous deux quittent enfin la ville de Léipsick, reviennent sur leurs pas, traversent de nouveau la Saxe, et se retrouvent, au bout de quelques jours dans la Bohême, où il semble que leur destinée soit d'errer toujours. Comme leur dessein n'est que de passer rapidement par ce royaume, qui leur rappelle Roger, sa troupe et des souvenirs trop douloureux, ils prennent sur la gauche, et vont se rendre enfin à Amberg, capitale du haut palatinat de Bavière dans le Nordgow, et qui n'est qu'à huit lieues de Ratisbonne.
Je ne dirai point comment Victor s'informe en route de Clémence, avec quel soin il interroge tous ceux qu'il rencontre, comment il s'y prend pour désigner celle qu'il cherche, ni les éclats de rire ou les signes de pitié qu'il provoque par ses questions ingénues. Il faut être amant, et par conséquent avoir la tête un peu frappée, pour former le projet bizarre, impraticable à l'apparence, d'aller demander une femme, inconnue à tout le monde, à chaque passant qu'on rencontre, et, pour ainsi dire, dans chaque maison qui s'offre à nos yeux. Je ne dis point que Victor faisait cette recherche à la lettre; mais il n'en était pas moins importun à tous ceux qu'il interrogeait. Il lui semblait qu'un dieu protecteur, le dieu des amans sans doute, devait lui faire rencontrer à la fin celle qu'il brûlait de revoir. Enfin, se disait-il, elle est quelque part dans la nature; je visiterai tous les coins du globe; je passerai ma vie, s'il le faut, à cette recherche, et je réussirai....
Ordinairement, dans les romans, on fait voyager ses héros sans dire au lecteur s'ils ont de l'argent, ou des ressources pour s'en procurer. Il est sensé que cela va tout seul, qu'un amant qui court le monde, a tout ce qu'il lui faut pour se soustraire au besoin; et ce sont des vétilles d'ailleurs auxquelles les romanciers ne pensent jamais. Moi, qui écris une histoire véritable, je ne dois rien omettre; et le chapitre de l'argent en voyage est assez essentiel, pour qu'on me permette une légère explication à ce sujet. D'abord Victor a reçu dans le camp des Indépendans une somme d'or considérable, que son père lui a fait remettre par les mains du jeune Henri. En second lieu, cet Henri qui doit sa liberté à Victor, cet ami sensible et généreux, n'a pas oublié de lui laisser, à sa dernière visite, une marque de sa reconnaissance. C'est Valentin que le jeune Henri a pris à part. Ton maître, lui a-t-il dit, me fuit pour jamais; charge-toi, mon ami, de ce faible présent, bien au-dessous des obligations que ses services signalés m'ont imposées.
Valentin a voulu refuser la bourse qu'Henri lui a remise; mais Henri a insisté, et Valentin a mis l'or dans sa poche sans en parler, pour le moment, à son maître; ce n'est qu'au bout de quelques jours que Victor apprend ce trait de bienfaisance de son ami. Il blâme d'abord Valentin d'avoir reçu un présent aussi considérable, mais il n'est plus temps de le rendre; Valentin d'ailleurs lui fait observer que l'argent est encore plus nécessaire que l'amour. Victor sourit de cette maxime intéressée, et Valentin se charge de faire par-tout la dépense. Ainsi Victor est à l'abri du besoin; il peut voyager: le lecteur est certain maintenant qu'il ne manquera de rien: je ne reviendrai donc plus sur ce point.
Victor et Valentin avaient quitté la Bavière; ils avaient visité l'Autriche, suivant leur projet, et ils étaient maintenant dans la Moravie, qu'ils parcouraient avec les mêmes soins, sans découvrir encore l'objet de leurs vœux. Ils ne se lassaient pas: le courage de Victor s'augmentait par l'amour, et le zèle de Valentin doublait par l'amitié qu'il portait à son maître.
Un jour, ils avaient quitté la ville d'Iglaw, et côtoyaient paisiblement les bords de l'Igla, dans l'espoir de se rendre à Brow, petit village situé à deux lieues. Le ciel, qui jusqu'à ce moment avait été pur, se couvrit tout-à-coup de nuages, et l'orage le plus affreux vint les accueillir. Seuls, dans une campagne déserte, ils ne purent que se réfugier sous une roche, qui, par sa sommité, offrait une espèce de toit salutaire au voyageur mouillé par l'orage. La pluie, la grêle, le tonnerre, tout ce désordre de la nature dura jusqu'au soir. La nuit même commençait à couvrir l'horizon, lorsque l'orage cessa, et permit à nos amis de quitter leur retraite pour chercher un abri plus commode. Les terres étaient trempées, les chemins impraticables; nos voyageurs furent obligés de prendre une route pierreuse, et qui était frayée sur une espèce de montagne. Ce fut sur ce mont élevé que Victor apperçut près de lui une maison éclairée, qu'il n'avait pu remarquer d'abord, attendu que la montagne la lui cachait pendant qu'il en côtoyait le pied. Allons frapper là, dit Victor; on ne peut nous y refuser l'hospitalité pour cette nuit seulement.
Ils frappent; un vieillard, d'un extérieur assez vénérable, leur ouvre, et, sur leur demande, se hâte de les faire entrer dans l'intérieur de sa maison, en fermant la porte sur eux. Ils racontent qu'ils sont égarés; le vieillard les plaint, et leur sert à souper. Il semble habiter seul cette maison assez considérable; ou du moins c'est lui seul qui paraît, qui sert ses hôtes, et qui les conduit après dans un appartement commode, où deux lits offrent à Victor la commodité de faire coucher son domestique près de lui. À peine sont-ils disposés à se livrer au sommeil, qu'ils entendent un bruit sourd, auquel ils prêtent toute leur attention. Leur porte s'ouvre, et quelqu'un marche droit au lit de Victor. Ils sont sans lumière, et ne peuvent distinguer les objets; mais Valentin est bientôt levé; il a saisi ses armes, et se prépare à défendre son maître, qui sans doute est tombé avec lui dans un piége. Ne craignez rien, leur dit une voix douce, bons étrangers, n'ayez aucune inquiétude, je suis une femme.—Une femme!
Oui, je suis une femme persécutée par un père cruel, et qui implore votre appui.—Parlez, madame, lui dit Victor.—Le maître de cette maison, ce vieillard hospitalier que vous avez vu ce soir, est mon père; c'est un homme respectable, qui a occupé autrefois des emplois honorables; mais, hélas! il n'a que moi d'enfant, et il m'a sacrifiée à un homme que je déteste.—Il vous a mariée?—Non, pas encore; mais c'est demain que je dois prononcer le oui fatal: demain est le jour fixé pour mon malheur. Nos parens, nos amis doivent se rendre en ce lieu, qui est une maison de campagne de mon père, et la triste cérémonie doit se faire!....—Quel est donc cet époux qui vous est odieux à ce point?—C'est un scélérat, j'ai tout lieu de le croire. Ses liaisons sont affreuses, ses manières brusques et son état, un mystère. Il a séduit mon père par un extérieur composé, doux, tendre, et sensible en apparence; mais j'ai eu tout le loisir de l'étudier: il est faux, méchant, et je lui soupçonne des relations que je ne puis vous dire, mais qui sont bien criminelles.—Vous m'effrayez, madame! et vous n'avez pas essayé d'éclairer votre père?—J'ai fait tous mes efforts pour rompre cette union qui me désespère: mon père est aveugle sur le compte de Forly. Mon père d'ailleurs n'est point riche, et Forly nous apporte des biens considérables, à ce qu'il dit.—Eh! qu'exigez-vous de moi, madame?—Bon étranger, vous saurez que je suis gardée à vue ici par ce monstre qui doit être mon époux; il épie mes moindres démarches; et mon père lui-même, qui connaît ma répugnance pour cet hymen, me tient en quelque façon prisonnière, jusqu'au moment où j'aurai contracté les liens du mariage.—Eh bien?—Je vous ai apperçu hier à travers une porte, et sans être vue de mon père. Votre air doux, le son touchant de votre voix, la franchise de votre langage, tout m'a persuadé que vous vous prêteriez à me sauver de cette funeste maison. J'ai trouvé une seconde clef de la porte de cette chambre, et je suis venue implorer votre appui.—Encore une fois, que me demandez-vous?—Daignez me prêter vos habits; vous en avez d'autres sans doute. Je descendrai par cette fenêtre, la seule de cette maison par où l'accès de la campagne soit facile, et je fuirai pour jamais mes tyrans.—C'est-là ce que vous desirez, madame?—Oui monsieur; oh! daignez ne pas me refuser!—Cela m'est impossible, madame; je n'abuserai point de l'hospitalité que votre père me donne pour faciliter la fuite de sa fille. J'aime à croire que vous vous plaignez à juste titre; mais je n'ai entendu que vous dans cette affaire; j'ignore si quelques circonstances atténuantes la rendent moins tragique que vous ne le dites. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, même de vue. J'arrive dans cette maison, où je n'ai vu votre père qu'une seule fois: il m'a paru respectable, votre père, il m'a reçu avec bonté; je n'y répondrai point par une trahison: il vous sera libre de fuir par la suite, mais moi je ne seconderai point vos projets.—Homme barbare! tu déchires mon cœur par ta froideur cruelle et désespérante!—Comment, madame, avez-vous osé même venir seule, à cette heure, trouver deux inconnus, qui, moins honnêtes, pourraient abuser de votre position et de votre confiance imprudente? est-il de la décence de votre sexe....—Je ne vous demande point de conseils, monsieur, mais des services.—Vous feriez mieux de suivre les uns que d'exiger les autres.—Vous me désespérez! vous ne savez pas jusqu'où ma douleur peut m'entraîner.—Que prétendez-vous faire, madame? sortez, je vous prie, de ce lieu, ou demain votre père sera instruit de tout.—Il le sera donc en même temps de mon évasion?
La femme inconnue ouvre, en disant ces mots, la croisée de la chambre de Victor, et se précipite dans la campagne! Dieu! s'écrient ensemble Victor et Valentin, en courant à la croisée, elle s'est tuée!....
L'inconnue ne s'était pas tuée en tombant, comme le craignaient nos amis; mais elle était restée au bas de la croisée, baignant dans son sang. Quel malheur! quel malheur affreux! que feront nos voyageurs! Ils prennent leur parti: Valentin, qui peut être plus adroit que Victor à trouver les issues d'une maison qu'aucun d'eux ne connaît, Valentin court les escaliers en appelant du monde. Un homme, qui lui est étranger, ouvre une porte, en sort en tenant une lumière, et demande ce qu'il y a? Venez, monsieur, venez avec moi, lui crie Valentin.
L'étranger suit le domestique de Victor, et tous deux rentrent dans la chambre où l'amant de Clémence est livré au plus grand trouble. À la clarté de la lumière que tient l'étranger, Victor croit reconnaître quelques-uns de ses traits; il est prêt à lui demander en quel lieu il l'a vu; mais il remet cette question peut-être indiscrète, et ne peut que lui raconter naïvement, et dans tous ses détails, la conversation qu'une femme, qu'il ne connaît pas, vient d'avoir avec lui, ainsi que l'action désespérée de cette femme, qui sans doute s'est blessée. L'étranger, très-ému, regarde par la croisée, et s'écrie: Matilde! est-ce bien vous! avez-vous pu commettre cet acte de démence!—Oui, barbare Forly, s'écrie à son tour Matilde d'en bas! et c'était pour éviter de te donner ma main; mais le sort ne l'a pas voulu.... Je meurs, hélas! je meurs!....
Forly, car c'est lui, sort de la chambre, va réveiller du monde. Des domestiques se lèvent à la hâte, vont ouvrir les portes de la maison; on court à la malheureuse Matilde, qu'on relève et qu'on porte dans l'intérieur, chez son père, à qui l'on apprend cette triste nouvelle. Victor, Valentin se sont transportés aussi chez le vieillard, et sont témoins de tout ce qui s'y passe. Frédérik, dit Forly au père de Matilde, voilà un trait de folie de votre fille des mieux caractérisés! Eh quoi, Matilde, s'écrie Frédérik, fille imprudente et insensée! vous avez pu.... à la veille d'un hymen qui faisait tout mon espoir!....—Il est reculé au moins ce fatal hymen, répond Matilde d'une voix faible et souffrante!....
Tout le monde s'empresse auprès de l'infortunée, qui a le bras droit absolument cassé; et Forly, qui paraît en effet dur et brutal, ainsi que Matilde l'a annoncé, s'approche de Victor, le fixe d'un air sombre, et lui dit à voix basse: Demain, j'aurai deux mots à vous dire.—Parlez sur-le-champ, lui répond de même l'amant de Clémence.—Non, non, demain, nous nous verrons de près.
Victor ne peut concevoir ce que lui veut le brusque Forly; il s'en inquiète peu, et répète au vieux Frédérik les détails de la visite de Matilde, et du refus qu'il lui a fait de se prêter à ses vœux, refus qui a causé un malheur qu'il était impossible de prévoir. Frédérik fait à Victor des éloges sur la délicatesse de son procédé, et le conjure de retourner chez lui pour y goûter un repos qu'il est désespéré de voir interrompu. Victor le prie obligeamment de lui permettre de lui offrir des consolations pendant le reste de cette cruelle nuit, et le vieillard y consent. Forly se retire, en témoignant une insensibilité qui choque vraiment Victor. Matilde est reportée chez elle, où les soins les plus pressans lui sont prodigués, et Victor reste seul, ainsi que Valentin, avec Frédérik, qui leur conte en peu de mots les motifs du désespoir de sa fille.
«Elle a toujours eu, leur dit-il, l'esprit romanesque, et même un peu aliéné. Vous avez vu ce jeune homme qui sort d'ici; c'est le gendre que je me suis choisi. Forly est très-riche, mais c'est un homme qui a beaucoup voyagé sur mer; les marins ne sont pas galans: il n'a pas plu à Matilde; j'ai pensé que la rudesse seule du caractère de Forly était la cause de cet éloignement pour un hymen que je brûlais de terminer. J'en ai prescrit le jour; c'est aujourd'hui qu'il devait se célébrer, cet hymen fortuné, ici même, dans la chapelle de ma maison. Hier, mon gendre est revenu de la ville, où il va tous les jours pour des affaires que j'ignore, mais qu'il veut, dit-il, terminer. Il était très-fatigué: je l'ai envoyé se reposer. Ma fille était renfermée chez elle, tout mon monde était couché, seul je veillais lorsque vous avez frappé. Je vous reçois ici, enchanté, en vous offrant l'hospitalité, de pouvoir vous engager à partager tous les plaisirs que devait offrir cette journée, et ma fille, plus qu'indiscrète, va vous importuner: vous lui refusez, avec raison, des services indignes de votre délicatesse, et l'insensée nous plonge tous dans la douleur! Ah! monsieur, quelle scène douloureuse pour le cœur d'un père!.... Vous resterez néanmoins; n'est-ce pas que vous promettez vos consolations encore pendant toute cette journée?—Monsieur, des affaires pressées....—Vous resterez, je l'exige, et en bonne compagnie, car j'attends plus de trente personnes; mes amis, mes parens! que leur dire, hélas! que leur dire»!
Victor se serait bien remis en route à l'heure même; mais il voulait se donner le temps d'apprécier ce Forly, qui avait, disait-il, deux mots à lui dire. Victor cherchait à se rappeler en quel lieu il l'avait vu, car il ne lui était point du tout inconnu. Que lui voulait ce Forly, qui lui avait témoigné de l'humeur? était-il jaloux? croyait-il que sa prétendue était venue à un rendez-vous chez lui? Quelles extravagances passaient donc par la tête de cet homme, dont les traits d'ailleurs annonçaient la fausseté et la brutalité?.... Matilde était sacrifiée; elle avait eu raison, l'infortunée! Un père faible et crédule la livrait à un homme peu fait pour être aimé d'une femme sensible; mais quand Victor aurait cru Matilde, quand il aurait eu plus de sujets de la plaindre et de la servir, pouvait-il, étranger dans une maison où il est reçu avec honnêteté, pouvait-il faire évader la fille de son hôte, et s'exposer ainsi aux reproches mérités de tout le monde? Oui, le père a raison, sa fille a la tête un peu dérangée, sa conduite le prouve; et Victor, qui a bien assez de ses propres malheurs, est très à plaindre d'avoir mis le pied dans cette maison, où on veut lui faire une affaire particulière d'un événement qu'il n'a pu empêcher.
Le lendemain, la maison se remplit de gens parés qui croient venir à une noce, et qui apprennent avec chagrin l'accident de la nuit. Frédérik cherche à faire bonne contenance. Il fait servir un superbe repas, et l'on se met à table. Forly cependant ne paraît point encore, et c'est lui que Victor attend. On vient dire tout bas à Victor qu'on le demande au jardin. Victor, ne doutant point que ce ne soit son agresseur, descend, et rencontre en effet Forly, qui pâlit à son approche, et lui dit d'un ton brusque: Me reconnaissez-vous?—Je vous ai vu quelque part, mais je ne sais où.—Vous ne vous rappelez pas mes traits?—Non.—Prenez garde à ce que vous dites, car vous pourriez me perdre ici; mais si je prévoyais, si je me doutais que vous eussiez cette pensée, je prendrais l'avance, et je vous perdrais vous-même.—Moi, homme grossier et malhonnête, vous pourriez me perdre: qu'ai-je fait? peut-on m'accuser?...—Je sais qui vous êtes.—Vous savez?—Il suffit. Matilde s'est plaint à vous cette nuit. Elle a pu pénétrer mes secrets, vous les communiquer.... J'exige que vous sortiez sur-le-champ de cette maison; sur-le-champ, vous m'entendez, ou je saurai vous en faire chasser.—Impudent!—Vous connaissiez Matilde: elle n'aurait pas été vous trouver chez vous à une heure si indue, si vous n'étiez son confident.—Je vous jure...—Allons, allons, il était fort bien arrangé, votre petit projet. Vous feigniez d'être égaré, de demander l'hospitalité ici, et tout cela était convenu avec Matilde.—Forly, je n'ai jamais déguisé la vérité; et quand je vous proteste....—Toutes vos protestations ne m'intimideront pas. Vous faites semblant de ne pas me connaître, et vous me connaissez; mais vous allez vous retirer sur-le-champ de cette maison, je le veux; sinon....—D'autres affaires m'appellent: je me proposais de reprendre ma route dans quelques heures; mais tes menaces m'engagent à prier le respectable père de Matilde à me souffrir ici quelques jours. Si cet arrangement ne te plaît pas, je suis prêt à te donner toute autre satisfaction.
Victor et Forly vont peut-être mesurer leurs armes à l'insu de Valentin et de tous les convives, lorsque Frédérik lui-même se présente, et demande à son gendre futur quel motif peut l'éloigner d'une société aimable et choisie qui l'attend.—Vous le saurez là-haut, lui répond Forly.
Tous trois montent dans le salon à manger, où la compagnie se plaint de l'absence de Forly. Je ne puis, messieurs, s'écrie tout haut le méchant homme, je ne puis vous dissimuler la cause de mon indignation, ni souffrir que vous vous compromettiez tous avec cet homme. Ce misérable que vous voyez (il désigne Victor), vous ne le connaissez point: eh bien! c'est le fils de l'infâme Roger!—Ciel! s'écrie-t-on de toutes parts....
Un coup de foudre vient de frapper tous les convives: à ce nom de Roger, les femmes fuient en criant, et les hommes restent saisis d'horreur. Victor est pétrifié: il n'a point la force de poursuivre, encore moins de démentir le perfide Forly; il n'a point le courage de s'excuser, il ne peut prononcer un seul mot; mais comme il est atterré! La pâleur de la mort a décoloré ses traits si doux. Il fixe avec effroi Forly, qui jouit de son trouble; et s'il n'était pas appuyé sur Valentin, qui est aussi stupéfait que lui, il tomberait, privé de sentiment!
Quelle horrible situation! Eh! faut-il déjà qu'il partage l'infamie d'un nom, quand il ne partage point les crimes qui lui ont donné cette funeste célébrité!
CHAPITRE VI,
QUI DIVISE, À DESSEIN, L'INTÉRÊT.
Victor est resté seul, absolument seul avec Valentin; tout le monde s'est éloigné de lui comme d'une bête féroce dont l'approche est redoutable. Les femmes vont se trouver mal dans les appartemens, tandis que les hommes descendent au jardin, et se réunissent pour tenir conseil. Les uns proposent de livrer à la justice, c'est leur expression, le fils du plus grand scélérat qui soit sur la terre. D'autres pensent qu'avant tout, il faut l'enfermer dans une cave, et mettre tous les chiens en sentinelle à sa porte. Le vieux Frédérik frémit d'horreur quand il songe qu'il a reçu chez lui le fils de Roger; mais Forly, qui lui fait des reproches sur sa trop grande facilité à recevoir des étrangers, ouvre un avis plus doux, et qu'il a bien ses raisons pour appuyer. Mes amis, dit-il, mes amis, écoutez-moi: je ne suis point méchant; non, je ne veux pas la punition du coupable. Il n'a fait aucun mal ici, n'est-ce pas? eh bien! laissons-le aller, croyez-moi, laissons-le aller; qu'il aille ailleurs trouver le juste châtiment de ses crimes, et ne nous mêlons plus de cette affaire.
Ainsi parle le traître Forly. On n'est pas de son avis, on le combat, il répond. Pendant cette espèce de débat, Valentin, qui a vu par une fenêtre le groupe des opinans, pense, avec raison, qu'il est question de persécuter son pauvre maître. Sauvons-nous, monsieur, dit-il à Victor, qui est encore écrasé sous le coup qu'on vient de lui porter; sauvons-nous, ou vous êtes perdu.—Eh! que m'importe? c'est l'existence que je crains, et non la mort.—Si ce n'était que la mort, mon bon maître; mais les cachots, les questions, les interrogatoires; il faut tant de temps pour prouver son innocence, tandis qu'il ne faut qu'une minute pour paraître coupable! Allons, mon Victor, croyez-moi, tandis qu'ils sont occupés, descendons doucement, et gagnons la porte qui est ouverte.—Moi, fuir, Valentin! moi, me sauver comme un vil criminel! Non; je veux absolument m'expliquer, je veux punir cet abominable Forly, que je reconnais bien à présent. Le monstre! il faut que son sang lave l'affront qu'il vient de me faire devant tant de monde; il faut, te dis-je, que je le trouve, et qu'il tombe sous mes coups.—Quel est donc ce Forly?—C'est à lui de trembler....—Monsieur, monsieur, ils montent.—Qui?—Le maître de la maison et tous ses amis.—Eh bien! ils m'entendront.—Ils ne vous écouteront pas, et vous êtes perdu sans ressource.
Frédérik arrive en effet à la tête du conseil: Forly est à ses côtés. Jeune homme, dit Frédérik à Victor, jeune homme, dont l'aspect est si intéressant et le langage si doux, mais qui porte une ame perverse et un nom odieux aux honnêtes gens, remercie-nous de borner, à un simple bannissement, la vengeance que les loix réclament de nous. Fuis, va-t-en, et n'infecte plus de ton souffle impur l'air qu'on respire ici.—Monsieur....—Fuis, te dis-je, ou crains que mes gens n'exercent sur toi et sur ton complice, leurs bras vigoureux.—Écoutez-moi; cet homme que vous voyez, ce prétendu Forly...—Faut-il que j'emploie la violence pour te chasser d'un lieu où ta présence a porté le malheur et l'épouvante?....—C'est-lui, monsieur, c'est Forly qui...—Imite ton complice, crois-moi, sauve-toi sans retard, (Valentin entraîne en effet Victor.)—Non, vous m'écouterez, s'écrie de nouveau l'infortuné Victor, en se précipitant aux genoux du vieillard, homme bienfaisant et sensible, vous seul saurez mes malheurs, si vous daignez m'entendre.
On n'écoute plus Victor; chacun le pousse, Forly le premier; on l'emporte et on le jette, ainsi que Valentin, à la porte de la maison, qui se referme sur eux, sans qu'ils aient pu faire entendre deux mots de justification au milieu des criailleries de ceux qui venaient de le chasser d'une manière si ignominieuse. Victor se retourne; il apperçoit les parens et amis du vieillard aux croisées, et armés de fusils. Ils le menacent de le tuer, s'il fait un seul geste pour rentrer.
Victor va braver cette nouvelle menace; mais Valentin, qui tremble de tout son corps, entraîne son maître, et le porte, pour ainsi dire, jusques par-delà la montagne, où ils ne voient plus la maison, et ne sont plus vus de personne.
À mesure que je décris les tristes aventures de mon héros, je sens que les expressions me manquent de plus en plus pour peindre l'état de son ame après les secousses violentes qu'il éprouve. Comment décrire ici la douleur de ce bon jeune homme? comment se faire même une idée de toutes les réflexions qu'il doit faire? Le voilà chassé honteusement, banni d'une société honnête à qui il fait horreur, et pourquoi? parce qu'il doit le jour à un scélérat dont le nom fait pâlir tout le monde! Voilà donc qu'il porte la peine de l'infamie! voilà donc les malheurs qui l'attendent toute sa vie! exilé de tous les coins de la terre où il sera reconnu, il va payer, par la vie la plus orageuse, le crime d'une naissance qu'il n'a pu empêcher, et qu'il n'a pas demandée au destin. Honte, opprobre, douleurs et regrets, voilà son partage! est-il un homme sur la terre plus à plaindre? en est-il un plus intéressant?
Victor reste quelques momens sous la pointe du rocher qui, la veille, l'a garanti des effets de l'orage. Valentin est auprès de lui; le bon Valentin essuie ses larmes, et le console avec toute la naïveté, toute l'expansion d'un bon cœur; mais Valentin n'est pas encore tranquille sur les suites de cette affaire. Il craint que les gens de la maison de Frédérik ne changent de dessein; il appréhende qu'on poursuive son maître, qu'il tremble déjà de voir gémir long-temps dans des cachots avant qu'il puisse se justifier. Valentin l'engage à marcher encore jusqu'à la nuit, et à se retirer pendant quelques jours dans un lieu écarté, ou peu fréquenté. Vous ne savez pas, ajoute-t-il, mon cher maître, vous ne devinez pas l'impression d'horreur qu'on éprouve, dans toute l'Allemagne, au seul nom de Roger; le fils de Roger paraîtrait une excellente capture, et c'est à qui s'en ferait honneur. Je ne conçois pas même comment ces gens-là vous ont laissé échapper.—Je le conçois assez, moi, lui répond Victor. C'est ce prétendu Forly, ce misérable déhonté, qui les aura pressés de me congédier ainsi: il avait trop d'intérêt de me voir hors de cette maison. Apprends que le barbare Forly n'est autre que ce farouche Morneck, un des officiers de l'armée de Roger, que j'ai vu à l'attaque du château de mon bienfaiteur, et que j'ai bien plus remarqué dans le camp des Indépendans, lors de la revue que Roger fit faire de ses troupes devant moi. Oui, mon ami, c'est Morneck lui-même, que j'étais bien éloigné de soupçonner d'abord dans Forly; mais que j'ai bien reconnu lorsqu'il a dévoilé, d'une manière si lâche et devant tout le monde, le fatal secret de ma naissance. Ce scélérat a craint que je me fusse rappelé ses traits et sa profession; il a redouté que j'éclairasse sur sa trahison le crédule Frédérik, qu'il trompe sous un nom supposé, comme Verdier, l'ami de Roger, séduisit autrefois la fille de M. de Sélinvil, et le monstre a juré ma perte; il m'a fait chasser honteusement pour prévenir ma franchise, et n'a pas voulu me laisser parler, pour prévenir des explications qui l'eussent perdu à ma place. La malheureuse Matilde avait bien raison de redouter l'hymen de ce brigand, dont elle soupçonnait l'infâme conduite. Hélas! si j'avais pu me douter du danger qu'elle courait, je me serais empressé de lui procurer les moyens de fuir: je les lui ai refusés; elle a été la victime de son désespoir, et moi je l'ai été de l'excès de ma délicatesse. Il est donc décidé, grand Dieu! que tout ce que je ferai pour pratiquer la vertu tournera contre moi pour agraver mes peines!... Eh bien! elle est dans mon cœur, cette vertu que je chéris malgré ses dangers; elle y est gravée en traits de feu, et n'en sortira jamais. Que les hommes me persécutent, que le destin me poursuive, que toutes les actions de ma vie soient empoisonnées par les préjugés ou les faux raisonnemens de la société, je serai toujours fidèle à l'honneur, que j'ai juré de suivre; à Dieu, dont je dois respecter les arrêts, dussent-ils me frapper; et à mon amante, que je continuerai de chercher toujours. J'ai fait ce serment sacré, je l'observerai religieusement, et avec toute la fermeté que donnent une conscience paisible et un amour excessif. Oui, Clémence, je t'adorerai toujours; tu sais ma naissance, toi; et, bien loin de me mépriser, tu me chéris d'autant plus que je suis malheureux; tu es donc la seule, la véritable amie que j'aie sur la terre? Oh! combien je serais ingrat, si je ne répondais pas à tant d'indulgence, à tant de tendresse!
Monsieur, interrompit Valentin les larmes aux yeux, monsieur!.... vous n'avez qu'une amie, dites-vous? ah! vous oubliez donc votre pauvre Valentin!.....—Moi, mon fidèle, moi, t'oublier quand tu me sacrifies tout, quand tu t'associes à mes peines, à mes courses vagabondes, à mon opprobre même; car tu viens de courir les mêmes dangers que moi: si j'étais un scélérat aux yeux de ces insensés, tu passais pour mon complice. Ô bon Valentin! j'ai une amante adorable; mais j'ai aussi un ami, un tendre ami, qui ne me quittera jamais, tant que je ne lasserai point son zèle ni son amitié!—Moi, me lasser, mon maître! ah! vous ne le pensez pas!...
Victor et Valentin se serrèrent étroitement avec la plus touchante effusion; ensuite Victor, qui se trouvait plus consolé par le charme de la confiance, et sur-tout par le calme de la vertu, se leva, et tous deux reprirent leur route; mais ils jugèrent à propos, par prudence seulement, de s'enfoncer dans des chemins tortueux, et de traverser une vaste plaine qui se trouvait devant eux, et dans laquelle on n'appercevait qu'un seul bâtiment, dont l'extérieur annonçait de loin une église.
Voilà, dit Victor, un de ces temples où les mortels vont abaisser leur front devant l'Être qui les a créés; c'est le lieu de la prière; c'est-là que l'homme, seul avec Dieu, lui demande pardon de ses erreurs, et implore sa miséricorde. Allons-y, Valentin; entrons dans cet asyle pieux, et qu'un saint recueillement nous gagne la protection de l'Être suprême, qui, jusqu'à présent, ne nous a point abandonnés. Prions-le pour l'infortuné Victor, pour son fidèle serviteur, et sur-tout pour l'adorable Clémence, qui, si elle n'est point rendue à son père, est peut-être à présent en butte aux traits du malheur pour moi, pour moi qu'elle aime et qui l'adore. J'ai prié souvent, Valentin, et j'ai remarqué que toutes les fois que j'ai prié, mon ame a été plus tranquille.
Valentin est de l'avis de son maître, et tous deux s'acheminent vers l'église qu'ils croient habitée, où ils s'imaginent rencontrer la paix du cœur et la tranquillité; mais qui va leur offrir des aventures nouvelles.
Avant de les raconter, ces aventures singulières, je dois revenir à Clémence, que j'ai laissée seule, fuyant, avec la nuit qui se dissipe, la maison de son père, où elle ne voit plus son amant. Rejoignons Clémence, cher lecteur, et suivons ensemble ses pas tremblans, sa marche incertaine, que l'amour seul peut accélérer.
Trois heures donc ont sonné à l'horloge du château; l'aurore commence à paroître, et Clémence a déjà refermé sur elle la petite porte qui donne dans la campagne. Clémence se rappelle que c'est par cette porte, favorable aux amans, que Victor a déjà voulu la fuir. Elle se souvient qu'à quelque distance du château, Victor avant de le quitter, ainsi qu'il en avait l'intention, se retourna pour voir encore une fois la croisée de son amante, et lui chanta une romance plaintive qui lui exprimait ses tristes adieux. Clémence se retourne de même, après avoir fait à-peu-près trois cents pas; elle examine la maison paternelle, ce berceau paisible de son enfance. Elle pleure, Clémence, et détaille avec des yeux inquiets tout l'extérieur du manoir de Fritzierne, qu'elle voit sans doute pour la dernière fois!... Clémence soupire et chante à son tour, les couplets suivans qu'elle improvise, ainsi qu'il est très-aisé de le voir, par le ton plus simple que poétique qui en fait le charme.
ROMANCE.
Ce fut dans ce lieu solitaire
Qu'un jour un amant malheureux
Fit à celle qui lui fut chère
Les plus tendres adieux.
Je n'emporte point l'espérance,
Disait-il en fuyant Clémence,
Sa Clémence qu'il adorait!
Pensait-il qu'elle survivrait
Aux regrets de l'absence!
Hélas! je suis l'infortunée
Que fuyait ce cruel amant;
Il croyait que sa destinée
Me touchait faiblement.
Livrée à ma douleur amère,
Loin de lui triste et solitaire,
Je ne puis exister sans lui!....
Pour lui je m'arrache aujourd'hui
Des bras d'un tendre père.
Adieu, castel, où mon enfance
Reçut la touchante leçon
De la vertu, de l'innocence;
Adieu, vaste maison!
Tu n'étais plus pour la tendresse,
Pour la douce délicatesse,
Qu'un triste et douloureux séjour!....
Tu n'étais plus fait pour l'Amour,
Et l'Amour te délaisse.
Clémence a chanté; mais elle a chanté bas, de peur d'être entendue de quelque voyageur indiscret. Elle regarde encore le château, sur-tout la croisée de l'appartement de son père; puis elle se remet en marche. Elle sait à-peu-près, Clémence, quelle route elle doit prendre pour se rendre à l'abbaye de Belverne, où elle a résolu de consacrer sa vie au culte des autels. Elle a douze lieues à faire pour trouver cette abbaye, ce port assuré toujours ouvert aux victimes de l'amour. Clémence sent bien qu'elle ne peut faire tant de chemin en un jour; mais elle espère aller passer la nuit à Bodwits, petit village qui n'est qu'à quatre lieues de l'abbaye de Belverne, et le lendemain matin elle arrivera à cette maison, où elle entrera pour n'en sortir jamais. Tel est son projet, tel elle espère l'accomplir. Qu'elle est intéressante, Clémence, voyageant en habit simple, un bâton et une pannetière dans les mains! elle souffre la chaleur du jour, marche, marche toujours, et ne pense qu'à Victor et au but de son voyage. Elle supporte des fatigues qui jusqu'alors lui étaient étrangères; et après avoir fait huit lieues plus longues que toutes les lieues de France, elle se trouve au coucher du soleil dans ce village de Bodwits, après lequel elle soupirait tant. Clémence ne voulait point entrer dans une auberge; elle desirait que quelque personne estimable lui donnât l'hospitalité pour une nuit. Le hasard offrit à ses yeux une bonne femme assise sur la porte d'une espèce de ferme, et qui paraissait se reposer un peu des travaux du jour, avant de se livrer au repos. Eh! bon dieu, ma belle enfant, dit la bonne femme à Clémence qui l'intéressa, vous paraissez bien fatiguée?—Madame, je le suis en effet à un point...—Que n'entrez-vous ici pour vous reposer un peu?—Avec plaisir, ma bonne dame, puisque vous voulez bien me le permettre. (Elle entre.)—Allez-vous bien loin comme cela?—Jusqu'à l'abbaye de Belverne, où je vais dire au monde un éternel adieu.—Quoi! si-tôt, à votre âge? quand le monde, que vous ne connaissez pas encore, vous offre tous ses plaisirs? y pensez-vous, ma belle enfant?—J'y ai assez pensé, ma chère dame; ce monde dont vous me citez les plaisirs, ne me promet à moi que peines et que douleurs.—Est-il possible? Ah, j'entends, je comprends; c'est un désespoir d'amour qui fait votre vocation. Vous aimez, n'est-ce pas, et votre amant vous a trahie?—Il ne m'a point trahie, madame; il m'aime autant que je l'aime, mais nous ne pouvons être unis.—C'est cela; j'ai bien deviné, en vous voyant porter vos pas vers l'abbaye de Belverne, que c'était là le motif qui vous y conduisait. Ce monastère n'a été institué que pour des personnes comme vous. C'est bien malheureux, ma chère enfant, qu'une jolie demoiselle comme vous soit aussi infortunée. Cependant vous ignorez une chose qu'il faut que je vous dise.... Non, je ne vous dirai pas cela ce soir; vous êtes peut-être peureuse, cela troublerait votre sommeil, et vous ferait faire de vilains songes.—Eh quoi donc?—Rien, rien; demain à votre lever, je vous apprendrai des choses étonnantes, et qui pourront vous détourner de votre projet.—Rien ne peut m'en détourner.—Ah! vous dites cela; mais si vous saviez....—Parlez, je vous prie, ma chère dame, je n'ai rien à craindre, plus rien à redouter, puisque le plus grand malheur m'est arrivé, celui d'être privée pour jamais de Victor.—Ah! c'est Victor. Eh! est-il jeune, Victor?—Un an de plus que moi.—Et vous avez seize ans?—À-peu-près.—Pauvre enfant! quel malheur! mon dieu, mon dieu! il y a des parens bien durs dans le monde, il y a des parens bien durs!... Ah ça, restez ici: n'allez pas à l'auberge: une jolie personne comme vous!.... Ce n'est pas l'embarras, il y en a une là, tenez, en face de ma porte, à l'épée couronnée qu'on l'appelle; oh! elle est bonne, et toujours fréquentée par d'honnêtes voyageurs; mais si vous préférez une chambre rustique, mais commode, un asyle décent pour une personne de votre sexe qui est seule, je vous offre ma chambre, qui est ici dessus, dont la vue donne sur la rue, et puis au loin sur la campagne. Voulez-vous accepter cette offre franche et désintéressée?—Femme charitable et hospitalière, vous prévenez mes vœux, et m'évitez la peine que m'aurait causée la nécessité de passer une nuit dans une maison publique, ce que je n'ai pas encore fait.—Allons, c'est dit; mais souvenez-vous que demain j'ai à vous parler; qu'il faut que je vous conte des choses, oh! des choses qui vous feront dresser les cheveux sur la tête, et puis vous me direz encore si vous voulez toujours vous isoler d'un monde dont vous devez faire l'ornement.
Clémence ne devinait point quelle espèce de secret la paysanne avait à lui révéler; cette bonne femme ne voulait s'expliquer que le lendemain matin. Ce secret ne pouvait concerner Clémence; elle n'était point connue de la femme hospitalière: cependant cela devait, disait-elle, l'engager à rester dans le monde. Clémence devait être plus inquiette de son silence que de sa franchise. Quoi qu'il en soit, Berthe (c'est le nom de la paysanne) conduisit sa jeune hôtesse dans la chambre qu'elle lui destinait, après lui avoir fait prendre une collation saine et donnée de bon cœur. Cette chambre donnait en effet sur la rue, et offrait des points de vue charmans. Clémence, seule, ouvrit sa croisée, et se mit à réfléchir sur la bizarrerie de sa destinée.
Eh quoi! se dit-elle, me voilà donc, moi, fille d'un des plus riches seigneurs de la Bohême; moi que mes biens et ma naissance appelaient au plus brillant état de l'Allemagne! me voilà donc errante, vagabonde, sans asyle, privée d'un père, d'un époux! cette madame Wolf, qui a répandu le malheur sur la maison paternelle, a détruit tout d'un coup mon espoir et celui de l'homme le plus aimable, hélas! et le plus malheureux. Victor est errant de son côté, et moi, je suis pour jamais séparée de lui.... je ne le verrai plus! Dieu!... et mon père... mon père! quelle sera sa douleur quand il apprendra ma fuite! Il la sait à présent: oh oui, il y a déjà plusieurs heures qu'il sait ma faute, et l'abandon où je livre sa vieillesse. Ma faute! en est-ce une, sans revenir sur tous les torts dont j'accuse intérieurement mon père, est-ce une faute que de se livrer aux pieux exercices de la religion? fais-je un crime en me mêlant parmi les vierges du Seigneur? en faisant à Dieu le sacrifice de ma fortune, de ma vie, j'allais presque dire de mon amour!... Mon père pourrait-il m'en blâmer? il le saura, d'ailleurs, mon père; oui, lorsque j'aurai prononcé le serment éternel et irrévocable de cultiver les autels d'un Dieu de miséricorde, une lettre de ma main apprendra au baron le sacrifice que sa fille aura fait à l'amour. Il saura tout, et ne pourra plus s'opposer à rien. Ô mon père! ô Victor! il n'y a plus que le secours de la religion qui puisse me faire supporter votre absence!....
Clémence se livre long-temps à ces réflexions qui lui en suggèrent mille autres. Clémence ne songe point à se livrer au repos du sommeil: déjà la nuit a parcouru plus du tiers de sa carrière, et elle est là, là, à sa croisée dans la même agitation que Victor éprouva pendant cette nuit funeste où il eut le malheur d'aller arracher madame Wolf des mains des gens de Roger. Ce fut un malheur pour lui sans doute, puisque sans cet acte de bienfaisance, il n'eût point connu cette femme qui possédait seule le secret de sa naissance. Clémence est donc dans cette position, lorsqu'elle en est tirée par le bruit d'une voiture qui s'arrête sous sa croisée à la porte de l'épée couronnée. Elle ne sait pourquoi elle frémit involontairement. Elle ne craint pas qu'on la poursuive, puisqu'on ignore la route qu'elle a prise, et cependant ce bruit imprévu arrête son sang et fait battre son cœur. Bientôt un domestique frappe à coups redoublés à la porte de l'auberge, et personne ne lui répond. Ils n'ouvriront pas, dit le domestique à son maître, qui est enfoncé dans la voiture. Frappe toujours, lui répond le maître.
Est-ce la foudre qui vient de frapper Clémence? elle est tombée dans sa chambre; et si elle a conservé quelque connaissance, c'est pour sentir se confirmer le malheur qui vient de l'accabler. Quelle est donc cette voix étrangère qui cause son effroi? Étrangère! eh non, elle ne l'est pas pour Clémence. Elle n'a pu s'y tromper, c'est la voix de son père.
Comment donc le baron de Fritzierne a-t-il deviné la trace de ses pas? Comment a-t-il suivi la route qu'elle a tenue? c'est apparemment l'effet du hasard, ou de quelque incident que nous ignorons pour le moment. Quoi qu'il en soit, c'est bien son père dont elle entend la voix. Il descend de sa voiture, il frappe lui-même à la maison en face, on lui ouvre enfin; il gronde, on s'empresse de le servir: Clémence n'entend plus rien. Au bout d'un moment, la chambre de l'auberge, qui donne justement en face de ses croisées, s'éclaire. Clémence, qui, heureusement pour elle, est sans lumière, y voit entrer son père précédé de son domestique, et de deux garçons de l'auberge. Clémence peut suivre tous ses mouvemens. On lui apporte quelque nourriture, dont il prend très-peu. Ensuite les domestiques sortent; le baron est seul. Il se promène à grands pas, il écrit, déchire sa lettre, écrit de nouveau, se promène encore, et passe ainsi plusieurs heures dans une agitation qui brise le cœur sensible de Clémence: elle est prête à faire cesser les tourmens d'un père, elle va voler dans ses bras; mais par où? comment? réveillera-t-elle la bonne Berthe? fera-t-elle un éclat, au milieu de la nuit, dans un village? Il vaut mieux attendre le jour; quand tout le monde sera levé, elle pourra faire savoir au baron qu'elle est là, qu'elle brûle de lui demander un pardon généreux de sa faute..... Clémence ne respire pas: sa bouche est collée sur la vitre de sa petite fenêtre, elle examine son père, et son état ne peut se décrire.
Cependant le jour paraît, et Clémence ne pense point qu'elle peut être vue par le baron. Bientôt elle en fait la réflexion, et se retire. Elle ne sait plus que faire. Ses premiers projets renaissent dans son esprit; elle trouve de nouveau mille raisons pour les suivre; et si son père ignore qu'elle est si près de lui, si elle le voit remonter dans sa voiture et partir, elle reprendra la route de l'abbaye de Belverne, où, une fois dans le cloître, il n'aura plus le droit de la réclamer. Clémence ne peut pardonner au baron le préjugé qui l'a rendu assez inhumain pour bannir Victor: Clémence est peut-être coupable d'ingratitude; mais son cœur est pourtant sensible et tendre: qui peut donc lui donner cet éloignement si condamnable pour l'auteur de ses jours!... Vous tous qui raisonnez ainsi, vous qui osez blâmer Clémence, je vous dirai: Si vous connaissez l'amour, et qu'on vous donne à choisir entre un père, que vous trouvez injuste, et un amant persécuté, que ferez-vous? de quel côté pencheront vos affections?
Laissons Clémence combattre le devoir et le desir religieux qui la porte vers l'abbaye de Belverne; profitons du moment où elle se cache dans la chambrette pour éviter les regards de son père, qui peuvent à tout moment se porter vers sa fenêtre, et revenons à Victor qui chemine avec Valentin, vers l'église qu'il apperçoit dans la plaine, et où l'appelle à son tour le desir pieux et fervent de prier.
CHAPITRE VII.
LES RUINES ET LES TOMBEAUX.
Victor, tout troublé encore de la scène affreuse qu'il vient d'éprouver, consolé néanmoins par sa vertu qui le soutient toujours, marche donc avec son fidèle serviteur. La nuit approche, et menace d'être aussi orageuse que celle de la veille: ils se flattent de trouver un asyle chez le pasteur de l'église, et avancent toujours. Ils arrivent enfin à l'église, et bien à propos, car des torrens de grêle et de pluie tombent du firmament, et les éclairs semblent, en déchirant la nuit qui s'épaissit, rendre à la terre quelques rayons lumineux du soleil. Ils entrent; cette église est ouverte, elle est même en ruines, et des monceaux de pierres, de colonnes brisées, annoncent la dégradation la plus complète. Victor et Valentin, qui sont à couvert, examinent ensemble ces ravages du temps ou de l'inconstance humaine. Cette église ne leur paraît plus être une paroisse de village, ainsi qu'ils se l'étaient d'abord imaginé; elle fut sans doute une abbaye célèbre; l'ordonnance et la grandeur du bâtiment claustral, qu'on apperçoit à la faveur des éclairs, à travers les vitraux brisés de l'église, annoncent assez que cette abbaye antique fut habitée par un nombre considérable de cénobites. Victor ne se dit pas moins: Puisque ce lieu désert fut autrefois un temple destiné à la prière, que ses voûtes soient encore frappées de celles d'un mortel infortuné! Dieu entend, de tous les points de la terre, le cri du malheur; ces vœux monteront, aussi bien ici qu'ailleurs, au pied de son trône auguste.
Valentin, qui ne voit ni ciel ni terre, lorsqu'il n'éclaire point, serait assez d'avis que son maître quittât ce lieu effrayant, où perchent, près de lui, les oiseaux nocturnes et sinistres qu'il entend s'envoler, effrayés d'y voir deux personnes; mais Victor ne craint rien: il s'agenouille, engage son valet à en faire autant, et commence une prière mentale que Valentin est bien éloigné de partager, puisqu'il tremble au moindre bruit. À peine sont-ils dans cette position, que le chœur de l'église s'éclaire. Une religieuse, absolument voilée, paraît, tenant un flambeau dans sa main, s'approche de l'autel, tout brisé qu'il est, et s'agenouille en priant à son tour. Valentin veut faire un cri de surprise, Victor lui met sa main sur la bouche, et le contient dans une attitude silencieuse quoique étonnée. Tous deux respectant la pieuse occupation de cette vierge du Seigneur, retiennent pour ainsi dire leur respiration, et attendent qu'elle soit levée pour lui adresser la parole. Quelques instans après, la religieuse dépose le flambeau sur l'autel, et disparaît: Valentin, qui court après elle en l'appelant, remarque qu'elle s'est retirée par une petite porte cachée derrière l'autel, et qui est très-bien fermée. Valentin est au désespoir de n'avoir point interrogé la religieuse: il aurait su s'il était possible qu'elle donnât l'hospitalité à son maître et à lui. À présent, il a beau frapper, personne ne lui répond; voilà ce qu'a produit la discrétion de Victor. Ne t'alarme pas, mon cher Valentin, lui dit son maître; l'orage continue, il est vrai, nous ne pouvons nous exposer à reprendre notre route; mais cette maison est habitée, je suis sûr à présent qu'elle est habitée: cette sainte femme ne peut être seule ici; écoute-moi, prends ce flambeau, et cherchons quelque moyen de nous introduire dans la communauté. Je me trompe fort, si, derrière les débris de cette chapelle, je n'apperçois pas une porte entr'ouverte.
Valentin ne craignait point les hommes, quelque nombreux qu'ils fussent; il aurait bravé une armée, Valentin; mais, comme les plus grands caractères ont leurs faiblesses, Valentin croyait au diable, aux revenans; il avait peur des morts, on ne l'eût pas fait passer un quart-d'heure sans lumière dans une cave. Qu'on juge de son effroi, en voyant la ferme résolution où était Victor de parcourir ce vaste édifice: il ne fit pas semblant de craindre, de peur de passer pour poltron, et prit le flambeau qui brûlait sur l'autel. Il pria cependant Victor de marcher devant, comme le plus jeune et le plus alerte; puis il le suivit, en tremblant à son aise et de tous ses membres.
Une porte était en effet entr'ouverte: Victor la pousse, et les longs gémissemens qu'elle fait sur ses gonds retentissent au loin dans des souterrains qu'ils annoncent. N'allons pas là, monsieur, dit Valentin, ce ne sont que des caveaux où sans doute on enterre ici les morts. Il faut les voir, mon ami, répondit Victor; et Valentin se tut.
À l'entrée de ces voûtes sombres était une inscription, écrite en langue esclavonne, celle qu'on parlait alors dans la Bohême, et en lettres capitales qui paraissaient faites à la main:
«Qui que vous soyez, ne cherchez point à pénétrer ces ruines funèbres: respectez l'amour malheureux qui vient d'y fixer son séjour».
Qu'est-ce que cela veut dire?.... Un amant, infortuné comme Victor, serait-il caché dans les détours tortueux de ces souterrains? Victor sent redoubler sa curiosité, tandis que le peu de courage qui restait à Valentin, va l'abandonner tout-à-fait. Victor avance.... Un tombeau frappe sa vue; on lit dessus la pierre qui le couvre:
«Elle connut l'amour, et vint pleurer ici le séducteur qui la rendit mère, et l'abandonna ensuite lâchement. Roselle Déricé gît ici depuis l'an 1602».
Comme cette inscription frappa Victor! Il allait la relire, lorsque son pied accrocha par mégarde un angle du tombeau: plusieurs pierres s'en détachèrent, et le bruit qu'elles firent en tombant effraya tellement Valentin, que son flambeau s'échappa de ses mains, et s'éteignit.
Valentin, qui croit que le bruit qu'il a entendu vient du fond du cercueil, a laissé tomber le flambeau, et le voilà, ainsi que son maître, dans la plus profonde obscurité. Imprudent, lui dit Victor, qu'as-tu fait?—Eh! monsieur, j'en suis plus fâché que vous! à présent que devenir! donnez-moi le bras, en grace, et tâchons de sortir de ce lieu maudit par le même chemin qui nous y a conduits.
Valentin ramasse le flambeau, auquel brûlent encore quelques flamèches, et saisit fortement le bras de Victor, qui consent à retourner sur ses pas. Ils marchent à tâtons; mais au lieu de reprendre leur première route, ils s'égarent sans y penser, et arrivent à une espèce d'oratoire creusé dans le roc, éclairé par une bougie qui brûle sur un prie-dieu. Sur le mur on lit:
«Je l'adore, et c'est pour lui que je m'enterre, toute vivante, dans ces cavernes sombres».
Plus loin, sur un autre mur:
«Ici je viens penser à lui: ici je prie Dieu qu'il dirige un jour sa course vagabonde vers cet asyle du malheur».
C'est quelque infortunée, s'écrie Victor, qui, comme moi, est séparée pour toujours de l'objet de sa tendresse. Ô sombre désespoir! quelle est donc la femme capable de tant d'amour!....
Victor rallume le flambeau de Valentin, et le lui rend; il s'empare lui-même de la bougie qui brûle sur le prie-dieu, et il poursuit son examen. Il ne sait pourquoi il s'intéresse à l'inconnue qui a tracé ces caractères: hélas! existe-t-elle encore, ou repose-t-elle à jamais dans quelques-uns de ces tombeaux!
Une espèce de caveau assez orné de sculptures s'offre à ses regards. Une tombe à moitié ouverte est placée dans un coin. À l'approche de Victor, il s'en échappe un oiseau sinistre qui fait une peur affreuse au pauvre Valentin. Victor lui reproche son peu de courage, s'approche du monument, et y lit ces mots:
«Constance-Adélaïde de Munster, fille du duc de Mensterberg, prononça dans cette abbaye des vœux éternels, l'an 1582. Son père voulait la marier à un grand qu'elle n'aimait pas: son cœur s'était donné au beau page Hillerin, qui l'adorait. Le page mourut de désespoir, et la belle Constance de Mensterberg vint expier ici le malheur de son rang, qui l'avait privée de l'amant le plus tendre. Fuyez l'amour qui cause tant de peines, vous tous qui lirez cette épitaphe, et priez Dieu pour l'ame de celle qui repose sous cette pierre».
Les rangs, l'orgueil et la fortune, s'écria Victor, ont donc été de tous les temps les tyrans de l'amour?.... Il fit une courte prière sur la tombe de l'infortunée Mensterberg, puis il continua sa route souterraine.
Ce fut une espèce de cellule qu'il rencontra ensuite: elle était peu ornée; on y distinguait seulement un méchant lit, une table, quelques siéges, et un squelette, qui fit reculer d'effroi le timide Valentin. On lisait sur les murs:
«Ici, je me familiarise avec l'idée de la destruction. Le malheureux ne vit point, il meurt sans cesse; il faut qu'il apprenne à souffrir le moment heureux qui doit le conduire de cet engourdissement à la mort».
Victor remarqua que quelqu'un était venu, peu de momens avant, dans cette cellule; car il trouva un mouchoir trempé de larmes. Quelle est donc cette infortunée, dit-il? car sans doute c'est celle qui s'est enterrée vivante, suivant ses propres expressions, dans ces cavernes sombres. Serait-ce la religieuse que nous avons vue dans l'église? serait-elle seule, seule ici? Une femme! ah Dieu! quel amour! quelle vertu!
Victor rencontra encore un tombeau, mais dont l'inscription le frappa plus que toutes celles qu'il avait déjà lues. Ce tombeau, simple et sans faste, taillé seulement dans le roc, était totalement découvert. On y voyait un cadavre, dont les traits n'étaient pas assez défigurés, pour qu'on ne remarquât point que c'était celui d'une jeune fille qui avait été belle. Un portrait était collé sur sa bouche, qui semblait encore le baiser; et tandis que l'une de ses mains tenait encore ce portrait entièrement décoloré, l'autre main supportait une planche de marbre sur laquelle on avait gravé:
«Son cœur est là contre mon cœur; ses cheveux servent de coussin à mes cheveux. Léopold dort ici avec son Alexandrine. Tous deux constans, tous deux séparés et persécutés par un rival puissant et jaloux, n'ont pu se rejoindre que dans la tombe. Pleurez, amans, pleurez, et apprenez que l'espoir d'une telle réunion fut la plus douce consolation qu'ils eurent pendant leur courte vie.
»Alexandrine gît ici depuis 1599, et Léopold, dont on n'a pu obtenir que le cœur et les cheveux, fut réuni à celle qu'il avait adorée, en 1608».
Quittons cet asyle des morts, s'écria Victor; il me fait trop de mal.—Oui, quittons-le, monsieur, interrompit Valentin; il y a déjà plus de deux heures que je voulais vous le proposer: je n'aime pas cela, moi, ça m'attriste trop.
Valentin, enchanté de la résolution que vient de prendre son maître, le suit avec plus de fermeté. Tous deux apperçoivent enfin un escalier, le montent, croyant se retrouver dans l'église, et restent fort étonnés de voir un vaste jardin, semé de croix noires de tous les côtés. C'est le cimetière, monsieur, s'écrie Valentin: où diable nous sommes-nous encore fourrés?....
Comme tous les murs offrent des brèches, il est facile de sortir de ce lieu triste encore, et il est d'ailleurs instant de se réfugier dans la maison, car l'orage semble être redoublé, et les coups de tonnerre se succèdent avec une rapidité effrayante.
Victor et Valentin montent de vastes escaliers, et se trouvent enfin dans de longs corridors. Ici Valentin est plus tranquille, et Victor, qui ne trouve rien de curieux à voir dans ce bâtiment ruiné, ne cherche qu'une chambre où il puisse passer le reste de la nuit. Une cellule est ouverte; il y a même quelques meubles. Nos deux voyageurs la visitent bien par-tout, et s'y enferment dans le dessein d'attendre le jour et la fin de la pluie. Leur intention n'est pas de dormir, ce qui ne serait pas prudent dans un endroit ouvert de tous côtés, où ils n'ont encore apperçu qu'une femme, quelques recherches qu'ils aient faites. Il est probable, en effet, que cet antique monastère est inhabité: une seule femme s'y trouve, et sans doute c'est celle qui s'y est renfermée par désespoir.
Victor, accablé par la chaleur insupportable de l'air qu'il respire, dépose ses armes, une partie de ses vêtemens. Il examine tranquillement le tableau effrayant que lui offre la nature en feu, lorsqu'il croit entendre des soupirs assez près de lui. On parle même, on se plaint.... et il est impossible de distinguer ni le son de la voix, ni les exclamations de la personne qui gémit.... Victor écoute; c'est sans doute dans une cellule voisine, car en mettant l'oreille contre le mur à gauche, on entend plus distinctement que c'est la voix d'une femme. Je ne puis résister au desir de la trouver, s'écrie Victor; il faut que je la voie, que je la console. Viens avec moi, Valentin, ou reste là; je vais tâcher de pénétrer dans cette cellule, dont l'entrée est sans doute à côté de la nôtre.—Je vous suis, monsieur, répond Valentin, je ne suis pas fait pour vous abandonner.
Victor se rhabille à la hâte, reprend ses armes, et sort avec son valet. Ils croient entrer chez l'inconnue; ils se trompent. Point de porte à côté de la leur; un long mur de corridor, et voilà tout. Ils se mettent, en conséquence, à courir toute la maison, en haut, en bas, de tous les côtés. Ils entrent par-tout où l'on peut entrer, frappent à toutes les portes qui sont fermées, et qu'on n'ouvre pas. Rien, personne; le silence, et l'écho qui répète le bruit qu'ils font, voilà tout.
À la fin Victor commence à se lasser, lorsqu'une porte fragile qui n'est pas fermée, et qui cède à sa main qui la pousse, lui offre un tableau inattendu. Une femme, la religieuse sans doute qu'il a vue dans l'église, car elle est vêtue de même, est appuyée, la tête dans ses deux mains, sur une table; elle dort profondément, et Victor qui l'examine avec attention, sans pouvoir distinguer ses traits, cachés par ses mains, ne sait s'il doit se permettre d'interrompre son sommeil.... Valentin est de cet avis; mais Victor connaît trop les règles de la décence et de la délicatesse pour se permettre une semblable importunité, qui peut d'ailleurs effrayer l'inconnue, et nuire à sa santé. Victor respecte donc son repos; mais il examine tout, il cherche s'il ne trouvera pas quelque indice qui puisse l'éclairer sur le sort de cette femme. Est-ce elle qu'il a entendue gémir, ou sont-elles plusieurs religieuses qui portent le même habit? cela doit être. Quelle apparence en effet qu'une femme reste seule dans des ruines, que n'habiterait pas l'homme le plus intrépide? celle qui pleurait d'ailleurs ne peut pas s'être si vîte endormie: elle était alors à l'autre bout du bâtiment, du moins il a fallu parcourir bien des détours pour venir retrouver celle-ci... Elles sont plusieurs, il n'y a pas de doute, et ce serait une inconséquence que d'en réveiller une pour s'informer du chagrin d'une autre. Attendons, dit Victor, attendons quelques momens, ou plutôt, crois-moi, l'orage se dissipe, le jour commence à renaître, reprenons notre route, et laissons-là cette aventure qui, dans le fond, m'est fort indifférente. Je ne pense qu'à Clémence, Valentin, toutes les autres femmes ne peuvent m'intéresser, et je n'ai pas besoin de m'affliger sur les malheurs des autres, quand j'ai bien de la peine à supporter les miens. Partons, Valentin.—Oui, partons, monsieur.
Victor et Valentin, avant de sortir de la chambre où dort l'inconnue, jettent encore sur elle un dernier regard. Un bijou chargé de diamans, et qui ressemble assez au bracelet d'un riche Bohémien, brille sur elle, où il est presque caché par les replis de son voile. Victor ne fait pas plus d'attention à ce bijou; et Valentin, qui brûle de sortir de ce lieu, ne l'a même pas remarqué. Tous deux descendent, traversent une grande cour dont les portes sont brisées, et se retrouvent enfin dans la campagne, où le temps, plus serein, leur permet de choisir une route. Ils en prennent une au hasard, et après quatre heures environ de marche, ils rencontrent enfin un lieu habité, qu'on leur dit être un petit village, voisin de la ville de Brinn.
Ils s'y reposèrent une partie du jour, et s'amusèrent à examiner la beauté du château de Spilberg, qui, placé sur une hauteur hors de la ville de Brinn, en fait la principale défense. Vers la fin du jour, Victor qui pensait sans cesse à Clémence, voulut revoir l'écharpe précieuse dont elle l'avait décoré. Je le couvrirai de baisers, se dit-il, ce voile chéri qui ne me quittera jamais, et je me rappellerai du devoir qu'il m'impose d'être fidèle à l'amour.
Victor découvre sa poitrine, où il croit retrouver l'objet qui lui est si cher. Ô surprise! il ne l'a plus! Où, quand et comment a-t-il perdu ce bijou précieux? qui le lui a pris? Ciel! s'écrie Victor, je me rappelle.... là-bas, dans cette abbaye, j'ai ôté mes vêtemens, je les ai mis sur un siége, et tout-à-coup, frappé par des accens plaintifs, je les ai repris à la hâte. C'est-là, oui, c'est-là que j'ai oublié mon écharpe.... Oh! courons, volons; je perds la vie, je meurs si je ne la retrouve!—Quoi! monsieur, reprit Valentin, nous allons encore revoir ce vilain séjour des morts? Peine inutile! quelqu'un aura pris votre écharpe, vous ne la reverrez plus.—Eh! qui veux-tu? il n'y a personne, qu'une femme ou deux tout au plus, dans cette maison abandonnée; personne ne va où nous avons été; c'est si haut, il y a tant de décombres à traverser, et le bâtiment est si peu fait pour piquer la curiosité! Retournons-y, Valentin; viens avec moi, mon ami. Oh! si tu savais l'étendue de mes regrets!....
Victor se lève, Valentin le suit tristement, et tous deux, après s'être munis en route de plusieurs flambeaux, car la nuit approche, reprennent le chemin de l'abbaye, qu'ils doivent retrouver après quatre heures de marche. Ils entrent dans le bâtiment, après avoir allumé des flambeaux à leur lanterne sourde.... Ils ne rencontrent encore personne. Victor monte précipitamment à la cellule où il s'est reposé la nuit dernière: il la retrouve, la reconnaît bien; mais, hélas! son écharpe n'y est plus! Quelqu'un l'a prise; mais qui? Pendant que Victor se livre à ses regrets, Valentin, qui cherche autour de la cellule avec son flambeau, jette un cri de surprise. Oh, monsieur, monsieur! lisez, lisez donc ce qu'on a écrit là; votre nom, monsieur, votre nom!
Victor s'approche, et reste frappé d'étonnement en lisant ce qui suit:
»Est-ce bien Victor qui est venu visiter, cette nuit, ces lieux déserts? ou bien est-ce quelque misérable qui lui a dérobé son bijou le plus précieux?... Oh! qui que tu sois, si tu reviens ici, daigne dissiper ma mortelle inquiétude! Ou rends-moi mon ami, ou laisse-moi l'écharpe dont je le ceignis moi-même, comme un don de l'amour.
Victor transporté de joie, comprend par ces mots que Clémence est dans cette maison abandonnée; c'est elle peut-être qu'il a vue sous l'habit de religieuse..... Victor et Valentin courent de nouveau toute la maison: ils croient, à tout moment, qu'ils vont rencontrer Clémence: vain espoir! Clémence ne paraît point. Ils vont dans les souterrains, par-tout! personne, personne....
Laissons Victor occupé de cette recherche dont il commence à désespérer, et rentrons dans le village de Bodwits, où nous verrons ce que fit Clémence pour éviter son père, qui était venu loger justement dans une auberge en face de la maison où la bonne Berthe avait donné l'hospitalité à l'amante de Victor.
CHAPITRE VIII.
LE BEAU PÊCHEUR, nouvelle.
Le jour paraît, et Clémence se doute que le baron goûte quelques momens de repos; car il ne se montre plus à travers sa croisée, et le plus profond silence règne chez lui. Clémence, absorbée elle-même par le voyage de la veille et les inquiétudes de la nuit, s'endort insensiblement, mais bientôt on frappe à sa porte; elle se réveille en sursaut, et tremble sans savoir pourquoi. Qui est là, dit-elle en frémissant?—C'est moi, c'est Berthe votre hôtesse: venez donc, venez donc voir un beau carosse, des domestiques richement habillés, tout l'attirail d'un des plus grands seigneurs de l'Allemagne; sans doute qu'il est descendu cette nuit, à l'Épée couronnée?—Ma bonne hôtesse, je ne suis pas curieuse.—On dit qu'il va monter en voiture, nous le verrons.—Permettez-moi de reposer encore?—Dame, je l'ai vu tout-à-l'heure; c'est un beau vieillard! il m'a salué avec une bonté!... moi, j'avais presque envie, si je n'avais craint de lui manquer, de l'engager à venir voir mon clos, que j'ai là derrière ma maison, et qui est tenu!.... Ah!.... je lui aurais donné du bon lait, et vous auriez déjeûné avec lui. Nous aurions eu tout le temps de le voir!
Clémence sent redoubler son trouble: elle craint que la bonne Berthe n'accomplisse son projet, ne rencontre le baron, et ne l'amène chez elle, ce qui serait très-possible. Le meilleur moyen d'arrêter ce malheur, c'est d'occuper cette femme... Clémence ouvre sa porte. Entrez, ma chère hôtesse, dit-elle à Berthe; asseyez-vous donc là?—Vous êtes-vous bien reposée, ma belle enfant?—Très-bien.—Je craignais hier soir en voyant votre air abattu, que vous tombassiez malade; mais vous ne l'auriez pas été long-temps chez moi, car j'ai un compère qui possède des secrets capables de ressusciter des morts?—Ah çà, pendant que nous sommes seules, et avant que je parte, car je ne tarderai pas à me mettre en route, contez-moi donc ces choses si effrayantes que vous n'avez pas voulu me dire hier au soir?—Fort bien, mais c'est que je voudrais le voir partir.—Qui donc?—Ce grand seigneur.—Eh laissez là votre grand seigneur: on dirait que vous n'en avez jamais vu.—Oh! il n'en passe pas beaucoup de ce train là par ici, et moi je suis rarement sortie de ce village, où je suis née.—Vous devez connaître en ce cas l'abbaye de Belverne qui n'est qu'à quatre lieues de cet endroit?—Si je la connais! j'y ai été plus de vingt fois. Défunt mon mari était même sur le point d'y être jardinier.—C'est une belle abbaye, n'est-ce pas? il y a beaucoup de religieuses?—Ah bien oui! des religieuses! vous ne savez donc pas, mon enfant? c'est justement cela que je voulais vous raconter hier soir: mais des histoires de diables, de revenans, dame ça peut faire peur aux jeunes filles, et troubler leur repos; c'est ce que j'ai craint.—Que parlez-vous de diables, de revenans?—Écoutez, écoutez, mon enfant: vous voulez aller à l'abbaye de Belverne? eh bien, vous n'irez pas, vous ne pouvez pas y aller: ce que je vais vous dire vous fera changer de résolution, j'en suis sûre.
La bonne femme, qui allait raconter une histoire, ne songeait plus à guetter le départ du baron de Fritzierne: c'était ce que demandait Clémence, qui s'inquiétait peu du conte qu'elle allait lui débiter. Clémence donc feignit de lui prêter la plus grande attention, et Berthe commença son récit naïf en ces termes.
«Il y avait une fois, il y a trois cents ans peut-être, une belle princesse, qu'on appelait Sigisbethe, si je ne me trompe; oui c'était Sigisbethe qu'elle se nommait. Elle était la fille du duc de Saxe, qui, je crois, alors était roi d'une partie de l'Allemagne; oui c'était le roi ou l'empereur de Saxe. Au surplus, cela est indifférent pour l'histoire de la princesse.
»Sigisbethe donc était belle, jeune et riche, c'était trop de perfection sans doute. Tous les seigneurs les plus galans de la cour de son père, s'empressaient de lui plaire; les souverains même, ses voisins, se faisaient un honneur de briguer sa main et son cœur. Sigisbethe était insensible à tous ces hommages.
»Elle n'aimait point encore, et bravait même l'amour qu'elle jurait, en riant, de ne jamais connaître. Il ne faut point badiner, voyez-vous, avec ce petit dieu, qui fait ses coups à la sourdine, et s'attache plus obstinément à ceux qui ont l'air de le fuir. Sigisbethe un jour était occupée à cultiver des fleurs dans le jardin de son palais, lorsqu'on vint lui annoncer que l'écuyer du prince de Souabe demandait l'honneur d'une audience. Sigisbethe se douta que cet écuyer venait de la part d'un nouvel aspirant à sa main; et, comme elle était, tous les jours, étourdie de semblables visites, elle refusa, pour le moment, de recevoir l'écuyer. Celui-ci insiste; et pour se débarrasser de cet importun, elle dit qu'on l'introduise dans les jardins, où sans façon elle l'écoutera et le congédiera. Elle était à sa volière lorsque l'écuyer se présenta, suivi d'un nombreux cortége de gens chargés de présens. L'aspect imprévu d'une campagne magnifique, au sortir d'une plaine aride, ne frappe pas plus agréablement l'œil du voyageur, que la vue de l'écuyer ne fit d'impression subite sur le cœur de la pauvre Sigisbethe. Le plus beau cavalier du monde se présente à ses regards, met un genou en terre, baisse un œil bleu plein de douceur, et lui dit: Belle princesse, frappé du bruit de votre beauté et de vos vertus, le prince mon maître, vous conjure par ma timide voix, d'agréer ses vœux, son respect, sa tendresse, et le desir qui l'anime de devenir votre époux. Permettez-moi de vous offrir son portrait, et de vous prier d'accepter ces présens, faibles témoignages de son estime pour une si grande princesse!....
»Sigisbethe, frappée soudain d'un trait qui lui perce le cœur de part en part, n'a pas la force de répondre à l'écuyer; elle le regarde, et ne lui dit mot. L'écuyer à son tour, étonné d'un silence qu'il prend pour du mépris, lève ses regards sur les beaux yeux de Sigisbethe, et le même trait que vient de lancer l'amour, blesse deux cœurs à la fois... Princesse, lui dit-il en balbutiant, que dirai-je au prince mon maître?—Loyal écuyer, reprend la princesse aussi troublée, je ne puis vous répondre en ce moment. Vos offres, le cœur que vous me.... Pardonnez si..... Revenez tantôt dans mon cabinet, mais seul..... Nous parlerons, je vous parlerai du moins de votre maître, et vous saurez mes intentions.
»L'écuyer baise le pan de la robe de la princesse et se retire. Sigisbethe, restée seule avec ses oiseaux, continue de leur donner de la nourriture; mais elle est distraite, et ne sait plus ce qu'elle fait. Une tourterelle et son fidèle amant se becquetent dans un coin de la volière, Sigisbethe, qui ne les a jamais remarqués, y fait plus d'attention. Elle soupire en voyant les nids des tendres fauvettes, et regardant peu à peu le portrait du prince de Souabe qu'elle a pris des mains de l'écuyer, elle est effrayée de la laideur de ce prince qui ose prétendre à sa main. Elle compare les traits que lui offre le portrait, avec les traits si beaux de l'homme qui vient de lui parler, et regrette que ce charmant écuyer ne soit pas le prince lui-même. Dès le moment qu'elle a formé ce regret, Sigisbethe, qui a de l'esprit et du jugement, descend dans son cœur. Elle y remarque un amour naissant; et, loin de chercher à le combattre, elle brûle de s'y livrer, tant il est vrai qu'une première inclination est insurmontable. Sigisbethe attend avec impatience le moment qui doit lui ramener le bel écuyer; il arrive, ce moment fortuné. Huguenin est introduit; Huguenin et Sigisbethe s'entretiennent long-temps, d'abord du prince de Souabe; ensuite Sigisbethe lui fait des questions sur son état, sa fortune. Huguenin est sans bien; il n'a que sa naissance et les bontés de son maître. Restez à ma cour, lui dit Sigisbethe, et faites dire à votre maître qu'il vous faut du temps pour lui gagner mon cœur; que j'ai exigé d'ailleurs votre séjour près de moi. Cette préférence que je ne donne à aucun des autres écuyers qui me sont envoyés, ne peut que le flatter.—Je ne le puis, belle princesse, répond Huguenin en soupirant, mon maître va partir pour la guerre qui s'allume du côté de la Prusse, et il faut que je lui rende une prompte réponse.—Partez donc, et revenez, revenez sur-tout... De tous ceux qui m'ont fait, comme vous, des propositions de... mariage, vous seul êtes fait pour réussir à m'enflammer.... Votre parole de franc écuyer que vous reviendrez.—Je vous la donne, princesse. Hélas! que mon maître est heureux!....
»Huguenin prononce ces mots en se retirant. La princesse le rappelle, et lui remet son portrait que le tendre Huguenin admire long-temps. Gardez-le, lui dit Sigisbethe; si vous le trouvez bien fait, gardez-le quelque temps, il vous sera toujours loisible de le remettre à votre maître.
»Huguenin s'en retourne, et dès ce moment la cour de Sigisbethe, ses palais, ses superbes jardins, tout cela n'est plus qu'un désert pour elle. Elle passe les jours entiers sur la plate-forme de sa haute tour, pour regarder de loin si elle voit revenir l'écuyer.... Si son nain donne du cor, s'il entre quelqu'un au palais, le cœur lui bat; elle se lève précipitamment, et court comme si elle allait au-devant d'Huguenin.... Mais hélas! Huguenin ne revient pas! deux années entières s'écoulent, et Huguenin ne paraît plus. Sigisbethe est au désespoir; elle change à vue d'œil: son père, tout le monde s'en apperçoit, et son père s'en afflige avec tout le monde. Sigisbethe n'a plus de goût que pour la solitude, pour les promenades champêtres. Elle sort le matin toute seule, et ne rentre que le soir, sans qu'on sache où elle a été. C'est dans la campagne, c'est dans les bois voisins que Sigisbethe va passer des journées entières; c'est au bord des ruisseaux, au milieu des beautés de la nature, qu'elle va penser au bel écuyer. À la fin, cette conduite déplaît au duc de Saxe son père. Il veut qu'elle choisisse un époux, et lui annonce que puisque son cœur ne s'est décidé pour aucun de ses soupirans, il va les rassembler dans un tournoi dont le vainqueur obtiendra sa main. Déjà le jour est fixé pour cette fête, et de tous les côtés de l'Europe, on voit arriver des paladins plus richement armés les uns que les autres. Sigisbethe voit ces préparatifs avec effroi, elle ne peut supporter l'idée d'être à un homme qu'elle ne peut aimer, quel qu'il soit, puisqu'elle n'en adore qu'un seul, et qui ne peut prétendre à sa main.
«Vous croyez peut-être, ma belle enfant, deviner mon histoire? Oui, vous pensez sans doute que le bel écuyer va revenir, qu'il combattra masqué dans le tournoi, et que, se signalant par ses exploits, il sera le vainqueur et l'époux de Sigisbethe. Point du tout; c'est en effet là la marche de ces sortes d'histoires que l'on m'a lues autrefois; mais celle-ci est véritable, et ne ressemble pas aux autres. Vous allez voir.
»Sigisbethe profite encore des derniers momens de liberté qui lui restent pour aller faire ses promenades champêtres. Un jour qu'elle a retardé son retour au palais, elle se trouve presque surprise par la nuit, et, se sentant accablée par la fatigue et la soif, elle entre dans la cabane d'un pêcheur, dont le toit couvert de paille s'offre à ses regards. Une bonne femme y prépare une collation frugale. J'ai soif, ma bonne, lui dit Sigisbethe, voulez-vous me donner à boire?....—Volontiers, ma belle dame, lui répond la bonne femme, qui s'empresse de lui offrir du laitage. Êtes-vous seule ici, lui demande Sigisbethe?—Avec mon fils, madame, un brave jeune homme qui s'occupe de la pêche pour nous faire vivre. Il va rentrer, madame, vous allez le voir; c'est un bien gentil garçon!
»Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel écuyer, se soucie peu de voir un autre gentil garçon: elle se lève pour se retirer, mais une romance, qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agréablement son esprit, qui croit distinguer une voix trop connue de son cœur. Voilà la chanson du pêcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai été bercée avec cela. Je ne chante pas bien; mais vous entendrez à-peu-près l'air.
CHANSON DU PÊCHEUR.
Au bord d'une rivière
Où tendait ses filets,
Pêcheur, dans sa couleur amère,
Exprimait ses regrets:
Dame de haut parage
Avait touché mon cœur;
Mais, ô douleur!
N'ai pu d'un doux servage
Promettre le bonheur
À mon ardeur.
Bien que de ma naissance
Puisse vanter l'éclat,
Étais plongé dans l'indigence,
Sans honneurs, sans état.
Je pars de ma province,
Plein de timidité,
De loyauté;
Je portais, pour mon prince,
Vœu de fidélité
À la beauté.
Vas trouver châtelaine
Qui soudain prend ma foi:
Un moment la rends souveraine
De mon cœur, de tout moi.
N'ai plus que la puissance
D'admirer ses beaux yeux:
Jour malheureux!
Perds mon indifférence
Et lui fais mes adieux,
Triste, amoureux!
Alors, dans ma souffrance,
Quitte l'habit galant;
Et, sous celui de l'indigence,
Deviens sombre et dolent.
Prends filets et nacelle,
Me fais, dans ma douleur,
Pauvre pêcheur.
Ne pense qu'à ma belle,
Et les coups du malheur
Brisent mon cœur
»Sigisbethe, entraînée par des soupçons bien fondés, court vers le chanteur, qui entre en même temps. Quelle surprise pour la princesse de reconnaître Huguenin!... Huguenin, de son côté, revoit l'objet de sa tendresse, et ne peut croire à son bonheur.... Ah! princesse, lui dit-il, en se précipitant à ses pieds, vous avez entendu ma chanson? elle dit tout, elle m'accuse sans doute; mais vous aurez la générosité de pardonner à ma témérité. Je n'ai pas été maître de mon cœur en voyant tant d'attraits, tant de vertus! vous pouvez punir Huguenin d'oser vous adorer; mais vous ne lui arracherez jamais son amour.—Que dis-tu mon ami, lui répond la princesse en le forçant à se relever; eh! suis-je la maîtresse moi-même de renoncer aux tendres sentimens que tu m'as inspirés! Oui, mon cher Huguenin, si, depuis deux ans tu as renoncé pour moi à la cour, à la faveur de ton maître; si, sous l'habit d'un simple pêcheur, tu as nourri tes feux à la vue de mon portrait, depuis deux ans aussi tes traits sont gravés dans mon cœur; je t'adore, Huguenin, et je vais te le prouver.
»En disant ces mots, Sigisbethe détache son voile brodé, ses aigrettes, ses pierreries; elle ôte sa robe d'azur parsemée de fleurs d'or; tous ses bijoux, tous ses riches ajustemens sont déposés; elle prend dans un coffre qui est ouvert, un simple habit de laine, une coiffe à toque rouge, tous effets appartenant à la prétendue mère du faux pêcheur; et dans un moment, cette belle princesse, dont le faste éblouissait les yeux, n'est plus qu'une simple bergère. Si le respect, dit-elle ensuite au bel écuyer, qui la regarde étonné, si le respect t'empêche de porter tes vœux jusqu'à la princesse de Saxe, tu ne dois plus te reprocher d'oser aimer la bergère Sigisbethe.—Comment?—Je reste ici, je partage tes travaux, ta tendresse, et je dis un éternel adieu à la cour, à toutes ses grandeurs, qui étaient sur le point de me priver pour jamais de mon ami. Huguenin, voilà ma main; je te jure, à la face du ciel, amour fidèle et loyauté.
»Huguenin est transporté de joie; il ne peut concevoir son bonheur, ni l'excès du sacrifice que lui fait Sigisbethe. Ces deux amans se serrent étroitement; bientôt usant des droits d'époux, l'amour vient enrichir de ses fruits précieux un hymen fait seulement sous les auspices de l'Éternel.... Sigisbethe a passé seize années dans cette cabane, où elle est devenue mère d'une fille qui compte quinze printemps. Je ne vous dirai point quelle fut la douleur du prince de Saxe, qui crut sa fille enlevée ou passée dans d'autres climats: il lui prit une maladie si singulière, que, perclus de tous ses membres, ce ne fut qu'au bout de seize ans qu'un charlatan, plus habile que tous ses médecins, lui rendit l'usage de ses jambes. Comme on lui avait ordonné, pour sa santé, de faire de longues courses à pied, le prince allait passer des journées entières à courir les champs, suivi d'un seul écuyer. Un jour qu'il avait été plus loin qu'à son ordinaire, il rencontra une jeune fille dont la vue le frappa singulièrement. Elle était occupée à faire un bouquet; et le prince, dont elle n'était pas connue, ne put résister au desir de lui faire quelques questions. C'est sans doute, lui dit-il, pour quelque berger fortuné, ma belle enfant, que vous faites ce beau bouquet?—Vous vous moquez, monseigneur, je n'ai point d'amant; je n'ai qu'un père et une mère que je chéris.—Que font-ils?—Ils sont pêcheurs.—Ils s'appellent?—Huguenin: pardi tout le monde les connaît et les aime, ils sont si respectables!—Sont-ils riches?—Ils auraient pu l'être, à ce qu'ils disent souvent; mais ils ont préféré la pauvreté à la fortune, parce qu'ils disent qu'ils s'aiment mieux comme ça.—Conduisez-moi vers eux, je veux leur faire compliment d'avoir une fille aussi intéressante; eh puis, ma visite peut leur être plus utile que vous ne pensez.—Avec bien du plaisir, monseigneur; mais, pour le moment, ils ne sont pas dans la cabane que vous voyez là, c'est la nôtre. Mon père et ma mère sont sur la rivière à pêcher dans leur yacht; ils vont rentrer dans le moment, car voilà l'heure de dîner.—Je les attendrai en me reposant, car je suis fatigué.
»La jeune fille fait entrer le prince dans la cabane, sans se douter de l'imprudence qu'elle commet. Le prince s'entretient avec elle; et, suivant la frivolité de son âge, elle lui montre ses beaux ajustemens des jours de fête. Ma mère en a de plus beaux que cela, ajoute-t-elle; mais jamais je ne les lui ai vu porter: tenez, ils sont là, dans ce grand coffre: oh! vous allez voir; ça éblouit, tant c'est riche.
»L'enfant dévoile aux regards du prince les ajustemens brillans que portait Sigisbethe le jour où elle rencontra le beau pêcheur; et le prince, qui reconnaît les bijoux de sa fille, reste saisi d'étonnement. Pendant qu'il cherche à pénétrer ce mystère, Huguenin rentre avec Sigisbethe: tous deux, enlacés amoureusement, s'aident réciproquement à porter le fardeau utile qu'ils viennent de dérober au fleuve. Ils entrent: ô surprise! Sigisbethe reconnaît son père qui l'accable de reproches.... C'est donc pour vivre avec un homme vil, avec un homme des champs, que tu as quitté ton père, lui dit le prince, qui ne sait pas la naissance d'Huguenin?—Mon père, Huguenin n'est point ce que vous pensez: il est....—Il va périr!....
»Le vieillard sent ses forces se ranimer; il se lève, et d'un coup de cimeterre il abat à ses pieds le malheureux Huguenin sans vie et baigné dans son sang!.... Quel tableau pour sa tendre épouse! elle veut se percer d'un fer homicide; son père l'en empêche, et se blesse mortellement lui-même, en cherchant à arracher ce fer des mains de sa fille. Sigisbethe est au comble du désespoir; son époux n'est plus; son père va mourir à ses yeux, quel état!....
»Sur le soir, le prince de Saxe expire, et la princesse prend un parti violent, concentré, qui tarit ses pleurs sans rien diminuer de ses regrets. Elle rentre au palais avec sa fille, y fait transporter le corps de son père et celui de son époux; puis elle se fait reconnaître, dépose les rênes du gouvernement entre les mains d'un de ses plus proches parens, et va demander au prince d'Olmutz, son cousin, la permission de fonder un monastère dans ses états. Le prince d'Olmutz y consent, et Sigisbethe fonde l'abbaye de Belverne du nom de son époux, qui s'appelait Huguenin de Belverne. Sigisbethe fait déposer dans un superbe tombeau les restes précieux du malheureux Huguenin; puis elle ne pense plus qu'à se livrer à l'exercice des devoirs pieux. Sigisbethe avait avec elle sa fille, qu'elle voulait retirer du monde, et détourner des maux que causent les passions: elle appela à elle toutes les femmes que l'amour avait rendues malheureuses, et elle obtint que les victimes de l'amour qui se réfugieraient dans son monastère, ne pourraient plus être réclamées ni persécutées par leurs parens et leurs supérieurs. Telle fut la cause de la règle singulière de cette maison, qui fut bientôt remplie d'une quantité considérable de religieuses, et qui n'en a jamais manqué: tant il y a dans le monde de personnes aimables dont l'amour cause les tourmens!....
»Sigisbethe fut remplacée par sa fille Ragonde, et successivement les femmes les plus distinguées devinrent supérieures de l'abbaye de Belverne, où les étrangers venaient de très-loin admirer les tombeaux et les légendes amoureuses que les saintes personnes de cette maison mettaient par-tout, jusque dans leurs cellules. Les vastes souterrains de l'abbaye servirent souvent de sépulture à des couples malheureux, réunis par la mort. On y voyait la tombe d'un page de Mensterberg et de la belle Adélaïde de Munster: on y voyait des choses très-curieuses pour ceux qui connaissent le sentiment de la tendresse.... Mais tout cela ne s'y voit plus, et vous allez savoir pourquoi.
»Mais pardon si je m'interromps, c'est que j'entends, je crois: oui, c'est ce grand seigneur qui monte en voiture; il faut que je voie cela....».
Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fenêtre de la chambre de Clémence, qui frémit, et lui crie, en regardant dans la rue: «Venez donc, ma chère enfant, venez donc le voir; mettez-vous là, à côté de moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur.... Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voilà dans sa voiture, le laquais est derrière; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh! mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux habits!....».
Berthe se retire de la fenêtre, et Clémence, que son indiscrétion a fait trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'éloigne, qui la sépare peut-être pour jamais du baron. Clémence n'a pas fait beaucoup d'attention à l'histoire de Sigisbethe; elle était trop troublée. À présent qu'elle ne craint plus d'être surprise par son père, elle va écouter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de continuer et d'abréger un peu son récit. Berthe lui dit que ce qu'il lui reste à raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.
CHAPITRE IX.
ON DOIT S'Y ATTENDRE.
«L'abbaye, ainsi que je vous l'ai dit, était une des plus florissantes de l'Allemagne dans ces derniers temps. Cette sainte maison était le recours des jeunes amans, et l'effroi des parens, qui ne pouvaient plus y exercer de droits sur leurs enfans. Tout allait bien, lorsqu'un jour le bruit se répand qu'on entend toutes les nuits un bruit affreux dans les souterrains de l'abbaye. C'est particulièrement du côté des tombeaux que ce bruit sourd et continuel était le plus effrayant. Les uns disent que ce sont des diables qui viennent y tourmenter les morts; d'autres assurent, et c'est le seul bruit qui se soit confirmé, que toutes les nuits, les cadavres de Sigisbethe et d'Huguenin, quoique morts depuis près de trois cents ans, se lèvent de leur tombeau, se dressent, descendent, et vont embrasser étroitement les corps de tous ceux qui, comme eux, ont été fidèles et constans. Plusieurs religieuses ont la curiosité de vérifier le fait; toutes remontent des caves pâles, tremblantes, effrayées d'avoir vu les deux revenans. Plusieurs ajoutent même qu'un grand chien noir, qui a des ailes comme un hibou, empêche les vivans de pénétrer dans cet asyle des morts. D'autres soutiennent encore qu'une espèce de serpent vert se bat avec les deux revenans, et leur dispute l'approche des tombeaux au milieu des sifflemens les plus aigus. Enfin l'abbesse se décide à descendre elle-même dans les souterrains, accompagnée du jardinier et de plusieurs personnes de la communauté.... Bientôt l'effroi s'empare de ses sens, les flambeaux que portent le jardinier et d'autres curieux, sont éteints; et, à la lueur d'une espèce d'éclair, l'abbesse voit clairement Huguenin et Sigisbethe qui se promènent, leurs grands bras étendus comme cela, et s'arrêtent de tombeau en tombeau, le long des vastes caves de la maison souterraine. Ces spectres lugubres poussent des gémissemens, auxquels répondent toutes les ames des autres corps enfermés dans les diverses tombes. Il n'y a plus de doute que ce ne soit des revenans. L'abbesse n'a point vu le grand chien noir ailé; mais elle a vu le serpent vert tout comme je vous vois. On fait des neuvaines, on dit jour et nuit des prières, on met toutes les cloches en branle, tout cela n'y fait rien; toujours le même charivari. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant le jour, on ne trouvait rien de déplacé dans les caveaux; tout y était comme tout avait toujours été; mais la nuit ce n'était plus cela; c'était, comme je vous l'ai dit, un combat épouvantable entre le diable et les revenans qui voulaient absolument embrasser toutes les tombes de ceux qui avaient aimé comme eux. Nous en avions ici des peurs effroyables, ainsi que dans tous les villages voisins. Nous n'osions plus laisser sortir nos enfans, ni revenir trop tard des champs tous les soirs; car il y a des gens du pays qui assurent que, vers le milieu de la nuit, Huguenin et Sigisbethe sortaient de leurs souterrains, et venaient se promener jusque dans la campagne, où le mouvement de leur respiration faisait un bruit comme celui d'un moulin, et qui s'entendait de très loin.
»Enfin, que vous dirai-je après tout cela? Vous saurez que l'abbesse ne pouvant plus vivre dans cette maison où personne n'osait plus venir la trouver, où ses religieuses elles-mêmes se cachaient jour et nuit, l'abbesse, dis-je, demanda à ses supérieurs une autre maison. Comme il n'y en avait point d'assez vastes pour contenir toutes ses compagnes, on les divisa dans plusieurs autres monastères, et l'institution de Belverne se perdit. Il y a à-peu-près une semaine que l'abbaye n'est plus habitée du tout; mais ce qui semble certifier que vraiment le diable y revenait, y revient peut-être encore, c'est que la colère de Dieu poursuit ce bâtiment vide et ruiné. Il y a trois jours environ que le feu du ciel l'a presque réduit en cendres; oui, un violent coup de tonnerre a démoli le peu qu'il y restait de bons murs, et maintenant il serait très-dangereux de visiter ses décombres. On assure d'ailleurs que les revenans y sont toujours, quoique l'on n'y entende plus le même bruit. Personne n'ose s'en approcher, et l'on se croirait perdu, abandonné du ciel, si l'on mettait seulement le pied sous ses portiques démolis.
»Voilà, mon enfant, voilà ce que je ne voulais pas vous dire hier au soir, dans la crainte d'alarmer votre imagination, de vous faire faire de vilains rêves cette nuit. Voilà ce qu'est à présent l'abbaye de Belverne, où vous vouliez vous enterrer. Vous voyez maintenant que j'avais raison de vous prédire que vous n'iriez pas. Vous sentez bien que cela vous est impossible. Qu'iriez-vous faire dans un vaste bâtiment désert, où il n'y a ni portes ni fenêtres, où le diable revient, ce qui est encore pis? Non, mon enfant, vous serez raisonnable, et vous tâcherez de surmonter votre douleur, de rentrer chez vos parens. Vous avez un père, sans doute: je donnerais quelque chose pour qu'il fût là, ici, pour que j'eusse le plaisir de vous réconcilier avec lui. Si je savais où il est, en vérité j'irais le chercher, tant vous m'inspirez d'intérêt, tant je desire de vous voir heureuse. Puisque vous ne pouvez pas aller à l'abbaye, retournez chez vous, mon ange: voilà le conseil que je dois vous donner, et que vous recevrez de tous les honnêtes gens».
Berthe a terminé sa narration, et Clémence n'a été frappée que d'une seule circonstance de son récit; c'est l'impossibilité où elle est maintenant d'aller se réfugier à l'abbaye de Belverne. Que deviendra-t-elle? où ira-t-elle? Retournera-t-elle au château de Fritzierne? elle n'osera jamais; et d'ailleurs son père n'y est plus, il voyage, il cherche sans doute sa fille.... Que deviendra donc Clémence?
En attendant qu'elle prenne un parti, elle se propose toujours d'aller visiter l'abbaye: elle ne craint ni le diable ni les revenans; d'ailleurs elle n'ajoute aucune foi à tout ce radotage de la bonne femme. J'irai, se dit-elle; je verrai ce saint lieu où je me proposais de renfermer à jamais ma douleur; et, lorsque je l'aurai vu, je poursuivrai ma route pour chercher ailleurs une autre retraite pieuse aussi, mais habitée par des femmes respectables.
Clémence a formé ce projet; elle salue l'honnête Berthe, la remercie de l'hospitalité qu'elle a bien voulu lui donner; et sans lui dire où elle va, elle sort de cette maison qui l'a soustraite heureusement aux recherches de son père. La bonne femme la voit partir avec regret; mais enfin elle l'embrasse, et rentre chez elle la larme à l'œil et le cœur serré.
Clémence brûle de voir cette fameuse abbaye fondée par la tendre Sigisbethe. Les quatre lieues qu'elle doit faire lui paraissent bien longues: elle les franchit enfin; elle arrive, et le soleil a marqué déjà la moitié du jour. D'abord les dégradations considérables de cet antique bâtiment lui inspirent une espèce de vénération religieuse; elle entre dans l'église, qui n'est point fermée, s'agenouille au pied de l'autel, prie et devient plus calme. Elle traverse ensuite une vaste cour, monte dans un grand bâtiment, qu'elle visite et parcourt sans y rencontrer qui que ce soit. Clémence se hasardera bien à parcourir de même les souterrains; mais la clarté du jour n'y pénètre pas; et, sans craindre le diable ni les revenans, il est imprudent de se hasarder, sans lumière, dans des caves qu'on ne connaît point. Clémence cependant fait quelques pas dans un caveau, et reste très-étonnée d'y voir un autel chargé de reliques, et devant lequel brûle une lampe qui éclaire ce saint asyle. Clémence est jeune, vive, et sur-tout très-courageuse; elle s'empare de la lampe, et, remarquant bien le chemin qu'elle trace, elle s'enfonce un peu plus avant dans les souterrains. Au bout d'un corridor s'offre une grille de fer qui est ouverte. Clémence passe par cet endroit, et elle apperçoit devant elle le tombeau superbe d'Huguenin et de Sigisbethe: elle n'en peut douter à l'inscription qu'elle lit; mais comme la terreur qu'inspirent les morts est toujours très-forte, Clémence se rappelle les courses nocturnes de ces deux cadavres, qui, dit-on, ouvrent de grands bras.... Il semble qu'elle les voit; sa vue se trouble, son cœur se serre, elle est prête à fuir ou à tomber en faiblesse; mais bientôt elle rappelle ses sens, sa fermeté, sa raison; pour se convaincre de la sottise des contes qu'on a fait courir, elle s'approche du monument, soulève un coin cassé de la pierre sépulcrale qui couvre la tombe, et voit très-distinctement, à la faveur de sa lampe, deux espèces de momies placées l'une à côté de l'autre, et couchées dans le fond d'une tombe beaucoup plus profonde qu'il ne le fallait pour contenir ces deux corps. Vous voilà donc, se dit-elle mentalement, vous voilà donc, amans autrefois si beaux, si tendres et si passionnés; je vous salue, restes sacrés de Sigisbethe et d'Huguenin! je vous salue!... Oh! qu'est-ce que c'est donc que la vie; que sont donc les passions, les vains plaisirs, la vanité des hommes, devant la mort, devant un sommeil éternel!... Qu'elle est forte, la leçon que donnent les tombeaux!....
Clémence va recouvrir le cercueil; mais ô terreur!.... une voix se fait entendre! on s'écrie: Qui vient troubler le silence de ce lieu terrible? vient-on m'arracher à l'empire de la mort à qui j'appartiens?....
Pour le coup, l'homme le plus courageux perdrait ici toute sa fermeté.... Qu'on juge de ce que doit devenir une jeune personne de dix-sept ans!.... Clémence s'est laissé tomber de sa hauteur; elle est restée sans sentiment sur le marbre glacé qui orne cette chapelle.... Je ne sais combien il s'écoule de temps jusqu'au moment où Clémence recouvre ses sens.... Elle revient à elle enfin; mais c'est pour voir redoubler son effroi. Elle n'a plus de lumière, Clémence; sa chute a entraîné sa lampe, qui s'est éteinte. Elle est toujours étendue sur le marbre; mais quelqu'un la tient, quelqu'un la serre dans ses bras, et paraît l'embrasser étroitement. C'est à présent que Clémence, dont l'esprit n'est pourtant point faible, croit sérieusement aux grands bras de Sigisbethe et d'Huguenin; elle s'imagine qu'elle a violé le silence des tombeaux, et que, pour l'en punir, Sigisbethe, qui lui a parlé, est sortie de sa tombe pour la tourmenter. C'est Sigisbethe qui l'étouffe, ce n'est pas Huguenin; car le spectre qui l'écrase a des vêtemens de femme.
Clémence fait rapidement ces réflexions, et va mourir d'effroi, si les embrassemens qu'on lui prodigue se prolongent encore. On se lève enfin, et Clémence entend la même voix qui lui dit: Ne craignez rien, femme, que j'ai trop effrayée sans le vouloir, ne craignez rien; je ne suis point une ombre, je ne suis point un revenant, je suis une mortelle comme vous, qui n'a plus, il est vrai, que quelques momens à vivre, mais qui existe encore, qui existe pour vous rendre à la lumière, pour vous secourir!....
Ce peu de mots calme Clémence, qui rougit de sa terreur de bonne femme. Qui êtes-vous donc, madame, dit Clémence à l'inconnue? comment êtes-vous ici? où suis-je moi-même?—Je ne dois pas vous répondre, répliqua l'inconnue, avant de vous avoir rendue au jour, que vous avez besoin de revoir.... Relevez-vous, aimable personne; et comme je suis faible et mourante, daignez me prêter le secours de votre bras, je guiderai vos pas.
Clémence n'a plus peur; elle se lève, prend le bras de l'inconnue, qui peut à peine marcher, et se laisse conduire. Bientôt elles se trouvent toutes deux sous les voûtes d'un vaste cloître qui donne de plain-pied sur un jardin. L'inconnue fait entrer Clémence dans une espèce de cellule, où elle lui prodigue tous les secours dont elle doit avoir besoin après une frayeur aussi forte. Clémence regarde avec douleur l'inconnue, qui porte des vêtemens de religieuse, blancs et de fin lin. La curiosité sans doute, lui dit cette religieuse, vous a portée à visiter cette maison abandonnée? vous êtes descendue dans le souterrain, vous avez visité la tombe de nos fondateurs, et vous ne m'avez pas apperçue apparemment? J'étais, il est vrai, penchée sur une urne cinéraire dans un coin, où je priais, où je méditais, avant de rendre à Dieu une vie qu'il lui a plu de traverser par mille infortunes. Vous avez troublé ma méditation par le bruit que vous avez fait près du tombeau. Étonnée de voir là, près de moi, une femme que je n'avais pas entendue entrer, je me suis écriée, et soudain je vous ai vue tomber. Vous jugez de ma douleur, en voyant un effet si triste de la peur que je venais de vous inspirer. Je me suis traînée vers vous, et graces au ciel, je me suis apperçue que vous respiriez.
Clémence remercia la religieuse de ses soins obligeans, puis elle la pria de lui raconter ses malheurs, et de lui dire si elle était seule dans cette vaste maison, ainsi que les motifs qui l'engageaient à y rester.
«L'amour a fait le tourment de ma vie, lui répondit la religieuse; c'est ce qui m'a engagée, jeune encore, à entrer dans cette pieuse retraite où l'on recevait alors les infortunées comme moi. Je ne vous dirai point des aventures que je n'ai pu oublier, et qui ont altéré ma raison. Je vous apprendrai seulement la vérité sur les histoires de diables, de revenans qu'on a fait courir sur cette maison, histoires qu'on vous a dites, sans doute, et qui ont peut-être causé votre effroi tout-à-l'heure au tombeau de Sigisbethe».
Ce début piqua singulièrement la curiosité de Clémence, qui s'approcha de la religieuse et lui prêta la plus grande attention.
«Je m'appelle sœur Sophie: élevée pour ainsi dire dans cette maison, j'y avais perdu la santé sans y perdre l'habitude de pleurer mes malheurs. Il y a quelques jours qu'une de mes amies, sœur Bonne, qui vivait ici avec moi, perdit entièrement l'usage de la raison. Elle devint folle, se jeta dans un puits, et dès ce moment on n'en entendit plus parler. Je la regrettais, et je sentais que ma raison à moi n'était guère plus saine que la sienne; je craignais sur toutes choses de tomber en démence, comme si je pressentais que ce malheur devait bientôt m'arriver. Le lendemain de cet événement j'étais au chœur; toutes nos dames étaient rentrées, et j'étais restée la dernière à prier. Un particulier s'approche de la grille qui donnait dans l'église: Sœur Sophie, me dit-il, savez-vous le malheur affreux!......—Quoi donc, m'écriai-je, en m'approchant de la grille?—Votre amant, que son père avait sacrifié à l'intérêt en l'arrachant à votre amour, n'a pu supporter la vie: il vient de s'empoisonner; hélas! il est mort en prononçant votre nom....
»Cette nouvelle est un coup de foudre pour moi... Tout-à-coup un éblouissement vient passer sur mes yeux: mon cerveau se dérange, et je perds à mon tour la raison.... Je ne vois plus le particulier qui vient de m'annoncer la mort de mon amant; je ne vois plus l'église, je ne vois plus rien, que la mort que je cherche. Je cours précipitamment vers le petit cloître; le puits dans lequel s'est jetée mon amie, sœur Bonne, se présente à mes yeux, et je m'y précipite sans être vue de personne. Ce n'est que depuis deux jours que je me rappelle tout ce qui m'est arrivé depuis cet événement; car alors, et pendant tout le cours de mes extravagances, j'agissais sans savoir ce que je faisais, ni sans m'en rendre raison. À présent que le voile est déchiré, je puis vous raconter des folies d'un genre nouveau, et qui ont causé la désertion de cette abbaye.
»Je tombe donc dans un puits très-profond, mais où il y a fort peu d'eau. Le froid que j'éprouve, joint au coup violent que je me suis donné, tout me rappelle un peu à moi; et comme la mort est toujours repoussante quand on la voit de près, je cherche à lui échapper, en gravissant le mur avec les pieds et les mains, jusqu'à une ouverture que j'y remarque à deux pieds au-dessus de ma tête. J'arrive dans cette ouverture salutaire, et je m'y glisse en rampant, attendu qu'elle est très-étroite. À force de travail, je parviens à trouver le terme de cette espèce de soupirail; il me conduit à un souterrain fétide, rempli de bêtes venimeuses, et qui, selon toutes les apparences, était un puisard de la maison. Je détache des pierres qui tiennent à peine, et me voilà dans une vaste salle souterraine, où je suis tout étonnée de rencontrer sœur Bonne, mon amie, qui me regarde, se met à rire du rire de l'insensé, et ne me dit pas un mot... Je ne sais si je lui parlai; car ma tête était encore plus dérangée que la sienne, et ma folie plus triste, en ce que je poussais sans cesse des gémissemens plaintifs, et que je courais toujours sans me reposer. Cependant, comme tout ce qui respire s'entend, en quelqu'état que soit l'esprit, nous nous attachâmes bientôt l'une à l'autre, et nous promîmes de ne jamais nous séparer. L'aspect des étrangers nous fatiguait, nous effrayait même; car je me rappelle que les figures que je voyais, me semblaient monstrueuses, et les tailles gigantesques. Nous restâmes quelques heures dans cette salle souterraine qui était murée, et par conséquent inaccessible.
»Peu à peu le vide de notre tête, qui s'augmentait par le défaut de nourriture, nous porta aux dernières extravagances. Nous parvînmes à faire une brèche au petit mur qui fermait l'entrée de cette espèce de fondation, et de-là, nous nous répandîmes dans les souterrains que nous ne voulûmes point franchir. Le bruit qu'on faisait sur nos têtes nous importunait au point, que pendant le jour nous nous retirions dans la citerne où nous dormions; mais la nuit nous allions nous coucher dans la tombe de Sigisbethe, qui est très-profonde; de-là, nous; nous levions comme des spectres; puis, nous précipitant sur tous les tombeaux que nous pouvions rencontrer, nous les embrassions, nous appelions à grands cris les morts qu'ils renfermaient, et nous bravions les regards de ceux qui venaient nous observer avec effroi. Quant à notre nourriture, il nous était aisé d'en dérober dans les caves que nous parcourions aussi, et dont nous faisions fuir tout le monde.
»Tel est l'excès de démence où nous étions plongées, et qui fit croire qu'il y avait des revenans dans les souterrains. On déserta l'abbaye, et nous eûmes plus d'étendue pour donner carrière à nos courses effrayantes. Vous desirez savoir maintenant comment j'ai recouvré la raison; c'est le coup le plus inattendu, un coup, hélas! qui va me conduire à la mort!.... Il y a trois jours, que courant avec ma compagne dans ces vastes cloîtres que vous voyez d'ici, la foudre est tombée sur le cloître, dont une partie s'est écroulée sur nous. Sœur Bonne est morte, écrasée sur la place; et moi, frappée mortellement de tous les côtés du corps par des pierres énormes, j'ai trouvé le moyen de me retirer des décombres; mais par un effet bizarre, sans exemple, de la peur que j'ai éprouvée, ma folie m'a quittée, et je me suis retrouvée telle que j'étais autrefois. Ce n'est qu'hier, et par un voyageur secourable qui voulait m'arracher à ces tristes lieux, que j'ai su que la désertion de mes compagnes n'avait d'autre motif que nos extravagances: on les a grossies dans le public; on en a fait une histoire de diables, de revenans; on y a joint un serpent vert, un chien noir ailé, et mille autres sottises; mais, dans le fait, il faut convenir que notre apparition nocturne était faite pour effrayer, et que tous ceux qui nous virent à moitié nues, sortant du tombeau de Sigisbethe et d'Huguenin, durent éprouver une terrible frayeur! Voilà, ma chère demoiselle, le malheur affreux auquel j'ai été en butte; voilà l'événement peut-être le plus singulier dont on ait jamais entendu parler. On ne le croira pas, et moi je voudrais bien ne l'avoir pas éprouvé».
Ce court récit de la religieuse pénétra de douleur la sensible Clémence: sa tête se monta, elle jura à sœur Sophie qu'elle ne la quitterait pas qu'elle ne l'ait rendue à la vie, à la santé. Sœur Sophie qui en effet n'avait que très-peu d'heures à vivre, la remercia de ses soins obligeans, et la pria seulement de vouloir bien fermer ses yeux à la lumière qu'elle allait perdre pour jamais.
Clémence la soutint pour remonter dans sa cellule, qui était dans le milieu du premier corridor du bâtiment. J'ai voulu, lui dit là sœur Sophie d'une voix faible, j'ai voulu voir encore, avant de mourir, ces lieux funestes témoins de ma folie. Je disais, lorsque vous êtes entrée dans la chapelle de Sigisbethe, un éternel adieu à cette amante qui a fondé notre abbaye. Je la quitte, hélas! cette maison, au moment où j'aurais pu l'habiter avec plus de facilité; car je ne l'aurais jamais quittée.—Vous ne l'auriez jamais quittée, interrompit Clémence! Eh! comment vous seriez-vous procuré les choses nécessaires à la vie?—Il y a de tout ici, lui répondit sœur Sophie: nos sœurs en se retirant à la hâte, effrayées des revenans, n'ont point tout emporté. Voilà cette armoire, des habits, du linge; plus loin sont des meubles assez commodes encore. Là-bas dans les offices, cuisines, bûchers, &c. il y a des provisions de toute espèce, et pour plusieurs années. Du pain? Eh bien! avec de la farine qu'on a laissée dans les greniers, on peut en faire; mais pense-t-on à tous ces détails, quand on est fortement occupé d'une douleur vive, éternelle! Je ne voulais que vivre et mourir au pied de l'autel qui, le premier, a reçu de moi le serment de me consacrer à Dieu. La prière, la méditation, voilà quelle devait être l'occupation du reste de ma vie..... Hélas! y a-t-il sur la terre une femme capable de faire à l'amour un pareil sacrifice?—Oui, s'écria Clémence comme inspirée; oui, sœur Sophie: il existe une femme aussi pieuse, aussi courageuse que vous, et cette femme, c'est moi.—Vous! à votre âge?—J'ai tout perdu en perdant Victor, je renonce au monde, à tout, et je reste ici.
La religieuse étonnée voulut détourner Clémence de son projet insensé; elle se fatigua sans réussir. Clémence la veilla toute la nuit, et le lendemain matin elle expira dans les bras de l'amante de Victor. Clémence alors ne s'occupa plus que de son projet de retraite; et après avoir employé plusieurs jours à étudier tous les détours de cette vaste maison, elle prit l'habit de religieuse, le grand voile qui leur couvrait autrefois la figure, et elle se détermina à rester ainsi seule, absolument seule, dans une abbaye ouverte de tous les côtés, et dont les ruines inspiraient à la fois l'horreur et l'effroi. Ce genre de vie aurait pu altérer sa santé, et même aliéner son cerveau; mais un enfant de son âge ne réfléchit point: elle se livre au désespoir, et forme des projets d'autant plus bizarres que sa douleur est plus forte. Les impressions d'un premier amour sont violentes, et poussent au délire le cœur sensible qui les éprouve. Clémence ne pouvait plus vivre avec Victor, Clémence devait détester le monde, et chérir la retraite.
Laissons-la flétrir les roses de son printemps au milieu des larmes, des regrets et de l'exercice des devoirs pieux: voyons maintenant ce que devient Victor, après avoir cherché vainement, dans toute la maison isolée, et son écharpe et Clémence, qui sans doute y est cachée, puisqu'elle a écrit de sa propre main le nom de Victor, joint à la phrase la plus expressive pour un amant.
Victor désolé de l'inutilité de ses recherches, jure de ne point quitter ce lieu qu'il n'en ait parcouru jusqu'au moindre détour: il va recommencer ses courses, lorsque Valentin lui crie: Eh! mon cher maître, voilà là-bas, voyez-vous, dans ce jardin, au pied d'un crucifix... C'est une religieuse, je crois; allons la trouver?
Victor regarde: il apperçoit un femme vêtue de blanc, et à genoux: elle tient dans ses mains une écharpe écarlate, qu'elle semble mouiller de ses larmes. C'est son écharpe; c'est Clémence sans doute. Victor vole, il traverse les terrasses, les broussailles de ce vaste jardin, qui n'est plus entretenu. Il s'écrie de loin: Clémence! et arrive à temps pour soutenir dans ses bras son amante, qui ne peut que dire: Victor!.... Ô mon Dieu! vous me l'avez rendu!....
Quoi! c'est Clémence, c'est elle, auprès de laquelle il a passé, hier, toute une nuit sans la reconnaître! C'est Clémence qu'il a vue entrer dans l'église, et son cœur ne lui a pas dit qu'elle était là, sous ce long voile qui la cachait à ses regards! C'est Clémence dont il a entendu les gémissemens! C'est Clémence enfin qu'il a vue dormir dans une cellule, sur une table, la tête enfoncée dans ses deux mains! Dieu! il était si près d'elle, et il la fuyait! Il la fuyait, Victor! c'est son écharpe.... don précieux de l'amour. Ah! Clémence avait bien raison quand elle en orna Victor, de s'écrier: Je ne sais quel pressentiment me dit qu'un jour cette écharpe amoureuse nous servira à nous réunir! Oh Victor! que tu dois la chérir!
Valentin est venu retrouver ces deux amans: il pleure de joie, Valentin, en revoyant sa jeune maîtresse. Mais comme elle est déjà changée! La pâleur de son front, le creux de ses joues, tout annonce qu'elle a bien souffert. Elle a souffert! Elle aime donc bien Victor? Oui, elle le chérit, elle l'adore, et il est difficile de dire lequel des deux a le plus de tendresse pour l'autre. Quitte à l'instant cet asyle de douleur, ma chère Clémence!—Mon doux ami, je te revois! je ne suis plus qu'à toi.
Clémence va reprendre ses premiers vêtemens. Elle reparaît bientôt, mise comme elle l'était le jour de sa fuite, et nos trois amis, heureux, bien heureux d'être réunis, reprennent la route de Bodwitz où ils veulent s'arrêter chez la bonne Berthe, dont Clémence vante à Victor les vertus hospitalières.
Quittons aussi, ami lecteur, quittons avec nos héros la vaste abbaye de Belverne, que nous ne reverrons plus, et laissons là les caveaux, les souterrains, les tombeaux, pour ne plus nous occuper que de l'alégresse de deux amans que le sort n'a cependant point encore cessé de persécuter.
CHAPITRE X.
ILS TOUCHENT AU BONHEUR.
Victor, Clémence et Valentin descendent chez Berthe, qui, fort étonnée de revoir sa belle voyageuse, ainsi qu'elle appelle Clémence, lui donne, de même qu'à ses deux compagnons, les marques de la plus franche amitié. Eh bien! lui dit-elle, je savais bien, moi, que vous ne prendriez pas l'habit religieux?—Pardonnez-moi, ma chère hôtesse, je l'ai pris.—Où donc cela?—À l'abbaye.—Quoi! dans cette maison inhabitée? Et le diable?—J'ai vu le diable.—Ah bon Dieu! et Sigisbethe, avec son fidèle Huguenin?—Je les ai découverts, ainsi que leurs grands bras.—Bonté divine! asseyez-vous donc, ma chère, et contez-moi cela! Je veux être la première à l'apprendre à tout le village.—Clémence lui raconta ce qui lui était arrivé à l'abbaye; elle n'oublia pas de détruire le conte des revenans, en lui faisant part des folies de sœur Sophie et sœur Bonne; puis elle lui apprit qu'elle avait enfin retrouvé son amant, ainsi que son bon serviteur Valentin, qui avait élevé son enfance.
La bonne femme enchantée, lui dit quand elle eut fini: C'est charmant! voilà de quoi m'entretenir pendant un mois au moins avec mes voisines. Ah çà, vous resterez ici tous les trois, n'est-ce pas? Vous vous donnerez le temps de vous reposer de tant de fatigue; écoutez: je ne suis à présent qu'une pauvre femme. Autrefois j'étais plus riche, fille d'un bon fermier, qui m'a déshéritée pour une amourette: j'aurais pu avoir de belles fermes, de bonnes terres; mais j'ai été jeune comme cette belle enfant; j'ai fait des extravagances, je me suis mariée par inclination, et puis il a fallu travailler, dame, travailler comme quatre pour avoir seulement cette petite maison avec le beau clos, qui est derrière, et qui fait vraiment l'admiration des voyageurs. Toute pauvre que je suis, je suis cependant assez à mon aise encore pour pouvoir exercer l'hospitalité, et voilà la seule richesse qui me plaise. Vos malheurs me touchent; je vous aime: ainsi vous resterez ici quinze jours, un mois, tant que vous voudrez.
Nos trois amis acceptèrent ses offres, se promettant intérieurement de l'en bien récompenser. Ils restèrent en conséquence une quinzaine de jours chez la bonne Berthe, et c'est le seul moment de calme qu'ils ont goûté depuis l'entrée de madame Wolf au château de Fritzierne. Cependant Victor voulut mettre à profit ce moment de stagnation. Il engagea Valentin à écrire à la bonne fermière de Bohême, à qui il avait confié l'enfance du jeune Hyacinthe. Tu lui demanderas, ajouta-t-il, des nouvelles de ce qui se passe au château, et sur-tout tu ne lui diras point, dans ta lettre, que tu es avec moi, ni que j'ai eu le bonheur de rejoindre Clémence. Tu feras comme si tu voyageais seul, et dans l'intention de chercher une autre condition: c'est seulement pour satisfaire ta curiosité que tu lui demandes ces détails: tu me comprends?
Valentin répondit à son maître qu'il l'entendait à merveille, et suivit ses ordres avec beaucoup d'intelligence: sa lettre partie, il en attendit la réponse, qui ne tarda pas à lui parvenir par le courrier; mais Valentin, fort étonné de trouver le paquet plus fort qu'il ne le croyait, fut trouver Victor, Clémence, et Berthe qu'on avait mise dans le secret. Il fut convenu que la réponse de la fermière serait décachetée devant Clémence et Berthe. On le fit, et voici ce qu'on y trouva.
Première lettre, de la fermière.
«Pour répondre à l'honneur de la vôtre, mon cher monsieur, j'aurais été bien embarrassée, ne connaissant pas la manière de coucher sur le papier; mais j'ai été trouver, au château de Fritzierne, M. Fritz, qui vous aime toujours beaucoup, et qui regrette tous les jours son ami Victor, ainsi que la belle Clémence. Je l'ai prié de se charger de ma réponse. Il l'a fait, et je vous l'envoie avec celle-ci. Lisez-la; elle sera plus intelligible que tout le griffonnage que j'aurais pu faire. Je vous salue, et prie Dieu qu'il vous fasse rencontrer d'aussi bons maîtres que ceux que vous avez perdus.
Thérèse, femme Toby».
P. S. «Le petit Hyacinthe se porte à merveille. Moi et les miens nous avons toujours le plus grand soin de cet enfant, qui est gentil à croquer».
Seconde lettre, de Fritz à Valentin.
«Tu demandes des détails de ce qui s'est passé au château depuis ton départ, mon cher Valentin! Je vais te les donner le plus clairement qu'il me sera possible, et je dois cette marque de confiance au zèle, à l'amitié que tu as toujours marqués à ton maître, mon ami, l'infortuné Victor que je pleure tous les jours.
»Si quelque jour tu le rencontres, ce malheureux jeune homme, si le hasard te le fait trouver en quelque coin de la terre, montre-lui ma lettre, et qu'il apprenne qu'il a en moi un tendre ami. Que ne puis-je être, hélas! son consolateur!
»Tu sauras donc que ton départ inattendu et précipité augmenta pour nous le deuil qui couvrait déjà cette maison. La mort de madame Germain, la fuite de Clémence, l'absence du père de cette intéressante enfant, tout nous plongea dans la solitude la plus profonde. J'étais là, moi, seul avec les domestiques, et mon père; mais mon pauvre père, le bon Friksy, qui ne connaissait personne au château, et ne pouvait s'intéresser qu'au baron à qui il devait sa liberté; mon pauvre père, absorbé encore par le souvenir d'un long malheur, n'était guère propre à me distraire de mes regrets. Nous passâmes ainsi quinze jours, au bout desquels nous vîmes revenir le baron de Fritzierne, pâle, défait et plongé dans la plus sombre douleur. Nous nous précipitons au-devant de lui. Il nous salue, et nous demande des nouvelles de madame Germain. Elle n'est plus, lui dis-je.—L'infortunée, répond-il! Cette femme généreuse et sensible n'a donc pu résister au regret d'avoir porté le malheur dans le sein de ma famille! Elle n'est plus; et, victime de la fatalité comme moi et mes enfans, elle a souffert pour les fautes des autres! Modèle touchant de la plus parfaite amitié! reçois le tribut de larmes que doit tout homme honnête à la cendre de celle qui sut se faire des peines des chagrins de ses amis, et qui n'a pu leur survivre!... Et.... Clémence n'est point revenue?...—Vous ne l'avez rencontrée nulle part?—Nulle part!... Avant sa fuite, je l'entendais souvent former des vœux pour finir ses jours dans quelque retraite pieuse: dès que je vis qu'elle m'avait quittée, à mon retour de Prague, je me doutai qu'elle était partie pour se rendre dans une maison religieuse; la plus prochaine de ces contrées, est la fameuse abbaye de Belverne, qui n'est qu'à douze lieues de mon château. J'avais entendu parler de cette abbaye célèbre par les amours de sa Fondatrice, et plus encore par l'asyle qu'on y accordait aux jeunes filles qu'un désespoir amoureux engageait à se retirer du monde. C'est-là, me dis-je, que ma fille est allée. Il n'y a pas de doute qu'elle n'ait formé le projet de se retirer dans ce monastère, plus conforme que tout autre à ses goûts, à ses malheurs et à sa mélancolie. J'étais bien éloigné, mon cher Fritz, d'accuser Victor de la fuite de ma fille. Ce jeune homme est incapable de m'enlever mon enfant, de la séduire, de lui conseiller d'abandonner son vieux père. Non, Victor a trop de vertu pour enfreindre les loix de l'hospitalité, pour donner un rendez-vous à Clémence, et la ravir à ma vieillesse. Je me décidai donc à partir sur-le-champ pour l'abbaye de Belverne. Si je n'arrive pas à temps, me dis-je; si ma fille a prononcé des vœux indiscrets, si même elle est entrée avant moi dans cette maison, redoutable aux pères de famille, je ne pourrai plus la reprendre; on ne me la rendra pas, et je serai malheureux à jamais: il n'y a donc pas un moment à perdre.
»Je ne vous dis rien de mon projet, continua le baron; je monte en voiture, et j'arrive vers minuit au village de Bodwitz, qui n'est qu'à quatre lieues de l'abbaye. Là, je m'arrête dans la première auberge. Demain, me dis-je, il sera temps de me présenter à l'abbaye qui doit être fermée à cette heure, et inaccessible à tous les étrangers. Si ma fille, qui n'a pu aller aussi vîte que moi, quelque moyen qu'elle ait pris pour voyager; si ma fille n'y est pas encore arrivée, je l'y attendrai, et je compte assez sur la probité de l'abbesse pour croire qu'elle ne m'enlèvera point mon enfant. Je passai, dans mon auberge, une nuit cruelle, agitée; j'écrivis à l'abbesse, en cas qu'on ne m'introduisît pas sur-le-champ auprès d'elle. Je déchirai vingt fois ma lettre, et je m'arrêtai enfin à un billet très-court, et dicté par le regret, par la tendresse paternelle. Le lendemain matin, je remontai en voiture, et j'arrivai trois heures après à l'abbaye, dont je vis s'élever le dôme à mes yeux, avec un tressaillement de peine ensemble et d'alégresse. Mais quelle est ma surprise! L'abbaye est déserte! elle est ruinée, et n'offre plus, pour ainsi dire, qu'un monceau de décombres! J'y entre, je la parcours, et n'y trouve personne.... Je vous avoue que je ne pus me défendre d'un sentiment tout-à-la-fois respectueux et terrible, en visitant les voûtes silencieuses de ce vaste monument, dont je sors enfin pénétré d'horreur et d'effroi. Je m'informe aux environs des causes de la dégradation de ce monastère: on me fait des contes de diables, de revenans qui me font pitié, et je remonte dans ma voiture, le cœur serré et l'ame brisée de douleur. Puisque cette maison n'existe plus, me dis-je, ma fille ne peut s'y renfermer. Elle aura su plutôt que moi, l'abandon où l'on a laissé cette abbaye. Des contes de revenans, aussi effrayans que ceux-ci, volent de bouche en bouche, depuis les vieilles femmes jusqu'aux jeunes filles. Tandis qu'on craint de nous les débiter, à nous autres hommes graves et incrédules, on en fait le plaisir des veillées, la conversation des enfans et des femmes. Clémence aura su que l'abbaye ne pouvait plus lui offrir un port assuré contre la sévérité de son père, et elle aura tourné ses pas d'un autre côté; mais où? de quel côté? grand Dieu!
»Dans cette incertitude, poursuit toujours le baron, et toujours persuadé que ma fille avait choisi pour retraite une maison religieuse, j'ai parcouru, depuis quinze jours, tous les monastères que l'Allemagne peut contenir aux environs de la Bohême seulement; car je ne suis pas assez insensé pour courir, à mon âge, après un enfant qui a bien su se cacher, puisqu'elle a eu le courage de me quitter. Peut-être est-elle encore dans l'Allemagne, peut-être est-elle passée dans quelque pays étranger; voilà ce que j'ignore. Tout ce que je puis vous dire, mon cher Fritz, c'est que je reviens seul, sans elle, privé de mon enfant, de tout ce qui pouvait faire la consolation de ma vieillesse. Ô mon ami! j'ai tout perdu, ma fille, mon fils adoptif, madame Germain!..... Il ne me reste plus ici personne qui puisse me rappeler ces êtres si chers, personne avec qui je puisse causer de l'enfance de Clémence et de Victor, si ce n'est ce bon Valentin, qui les a vus naître. Où est-il? pourquoi ne s'est-il pas offert déjà à mes regards?—Ce pauvre Valentin, monsieur, vous ne le verrez plus; il a quitté le château sans prévenir d'autre personne que votre intendant, à qui il a remis ses comptes et ses clefs.—Quoi! Valentin aussi?... Tout le monde m'abandonne donc? Quelle ingratitude! On me fuit comme un tyran! on veut me laisser là, seul, mourir consumé par la douleur et les regrets! Qu'est devenu Valentin? est-il allé retrouver son maître, avec qui il pouvait correspondre? Cela est possible: oui, c'est cela sans doute, et je ne puis le blâmer; au contraire, je suis charmé que ce fidèle serviteur puisse accompagner Victor quelque part où il soit, le consoler, et lui tenir lieu d'un ami qu'il a perdu en moi.... Mais aussi, pourquoi l'ai-je banni? Ô mon Dieu! l'homme le moins susceptible d'orgueil, de vanité, est donc encore l'esclave et la victime des préjugés!.... J'aurais dû le rendre plus heureux, ce pauvre Victor; j'aurais dû oublier sa naissance pour l'unir à ma fille.... Oublier sa naissance! je frémis!.... Le pouvais-je? Fritz, dites-moi, le pouvais-je? et tous les pères de famille se seraient conduits comme moi; je dirai plus, il n'y en a pas un peut-être qui ait pu montrer tant de patience et tant d'indulgence au fils de son plus cruel ennemi. Ah, Fritz! que vais-je devenir? que vais-je devenir, mon cher Fritz?
»Le baron pleurait, sanglotait; mon père et moi nous fîmes tous nos efforts pour lui offrir quelques motifs de consolation. Il fut sourd à tout, s'enferma chez lui, et passa la nuit entière à verser des larmes. Il passa toute la journée du lendemain à écrire des lettres aux principaux gouverneurs des villes et provinces de l'Allemagne, il leur désignait sa fille, et les conjurait de la faire chercher, de la lui rendre. Quand ses lettres furent parties, le baron parut plus tranquille. Il fit un tour de jardin avec nous; mais dès qu'il apperçut le tombeau de madame Germain, que tu as fait ériger dans un des bosquets, sa douleur s'accrut, et ses larmes redoublèrent. Nous l'arrachâmes de ce lieu de douleur, et nous rentrâmes avec lui.
»Depuis ce temps, mon ami, le chagrin paraît le consumer visiblement. Il est changé à faire compassion, en un mot, c'est un homme qui approche de sa tombe. Nous aurons la douleur de le voir mourir bientôt dans nos bras. Oui, mon pauvre Valentin, il nous le dit tous les jours, et nous n'avons que trop de sujet de craindre ce coup du sort. Oh! Valentin, si jamais tu rencontres Clémence! mon ami, dis-lui, dis-lui qu'elle revienne, qu'elle ne cause point la mort d'un père qui la chérit. Ramène-la plutôt toi-même, Valentin. Elle n'est point ingrate. Son cœur est excellent, si sa tête est légère. Oh! si elle pouvait lire cette lettre, comme elle se repentirait des maux qu'elle cause au plus tendre des pères!... Ce matin encore, il prononçait son nom, celui de Victor... S'il était là, Victor, si sa fille revenait, je ne doute pas, Valentin, que le baron ne soit capable de faire leur bonheur.... Mais adieu, je ne puis plus écrire, mon cœur est trop oppressé! Quelques larmes même coulent de mes yeux, et mouillent cette triste lettre.... que je finis en te donnant mille assurances de mon affection.
Fritz».
Cette lettre qui avait arraché quelques larmes à celui qui l'avait écrite, en faisait couler de plus amères des yeux de nos trois amis, qui tous y étaient cités; Clémence, sur-tout, Clémence sentit son cœur se briser. L'état affligeant de son père, état cruel dont elle s'accusait, faisait son supplice. Ses remords lui dictent bientôt un avis salutaire, le seul qu'elle pût suivre. Viens, Victor, dit-elle à son ami, viens le retrouver, ce vieillard infortuné. Il est, dit-on, capable de nous unir: il nous unira; oui, il nous unira! Un heureux pressentiment me l'assure.—Clémence, répond Victor, en hésitant, penses-tu bien?... Je ne pense plus qu'au malheur de causer la mort de mon père. Je ne le puis, je ne le puis.....—Clémence, je le chéris autant que toi; mais peux-tu espérer qu'il consente...—J'en suis certaine: Je lui dirai: Mon père, me voilà, soumise et repentante. Je vous ramène Victor, dont l'existence est attachée à la mienne. Le voici près de vous, mon père! unissez-nous, unissez-nous, ou nous mourons tous deux de désespoir à vos pieds... Penses-tu, Victor, qu'après une épreuve aussi douloureuse, après s'être vu privé de sa fille depuis près d'un mois; penses-tu, te dis-je, qu'il aura la cruauté de nous laisser mourir de douleur à ses pieds? Je te jure que je ne m'en relèverai pas qu'il n'ait consenti à notre bonheur. Ô Victor! partons, partons, il n'y a pas un moment à perdre, si nous voulons retrouver ce malheureux père, qu'un moment peut plonger dans la tombe.
Victor entraîné par la touchante éloquence de son amie, cède enfin à ses instances, après avoir résisté quelques instans; mais comme Victor unit la prudence à la reconnaissance, il pense qu'il est à propos de faire écrire de nouveau à Fritz par Valentin, et d'attendre sa réponse pour reprendre la route du château. Valentin, ajoute-t-il, écrira à Fritz qu'il a rejoint Clémence, que Victor n'est pas éloigné non plus; mais que Clémence, avant de se hasarder à reparaître devant un père irrité, le conjure de consentir à son bonheur, et de lui pardonner. Il faut pour ainsi dire, mettre le retour de Clémence à la condition de notre hymen; sinon Clémence, qui est prête à échapper à Valentin, s'éloignera de nouveau, et jamais on ne la reverra. Je ne veux pas que cela soit présenté d'une manière aussi dure que je le propose; mais il faut faire entendre adroitement que notre hymen serait un motif bien puissant pour ramener Clémence à la maison paternelle. Vous m'entendez, mes amis, mieux que je ne puis m'exprimer dans le trouble qui m'agite; et je vais dicter à Valentin la lettre telle que je conçois qu'elle doit être.
Valentin prit une plume, du papier, et Victor lui dicta la lettre suivante destinée à Fritz:
«Je n'ai que le temps de vous écrire très-peu de lignes, monsieur: j'ai découvert l'asyle de Clémence; mais l'homme puissant qui la protége et dont elle s'est fait un appui par l'intérêt qu'elle inspire à tout le monde, est capable de la soustraire à toutes les recherches, à tous les regards, si le plan que lui-même m'a chargé de vous proposer, ne réussit pas. Il pense, cet homme puissant, que monsieur le baron ne doit pas s'opposer plus long-temps à l'hymen de Victor et de Clémence, si toutefois on parvient à retrouver Victor un jour. Il serait fâché, dit-il, de la rendre à son père, pour la voir toujours malheureuse; ce sont ses expressions. J'ai lu votre lettre à ma jeune maîtresse, qui fondait en larmes: elle voulait partir sur-le-champ, aller se jeter aux pieds de son père, implorer son pardon; mais son protecteur l'a retenue; c'est lui qui s'oppose aux élans du repentir et du remords. Voyez, monsieur Fritz, ce que vous pouvez me mander à ce sujet. Indiquez-moi la conduite que je dois tenir, et sur-tout que votre réponse soit prompte; car le protecteur de Clémence est sur le point de l'emmener en France, sa patrie. Je suis, &c.
Valentin».
Dans cette lettre, Valentin ne disait point que Victor fût retrouvé; cela eût donné un air d'intelligence aux deux amans: il valait mieux en effet sonder les dispositions du baron: et, si le lecteur a pensé que Victor faisait un mensonge, en citant un Français protecteur de Clémence, il l'accuse à tort d'une bassesse indigne de sa probité. Je vais le désabuser.
Depuis quelques jours il était descendu à l'auberge de l'épée couronnée un respectable vieillard français qui paraissait riche et bien né. Berthe, qui était à l'affût de tous les voyageurs, avait découvert que c'était un riche seigneur, et qu'il s'appelait le baron d'Ermancé. La bonne femme, bavarde et curieuse à l'excès, avait d'abord lié conversation avec le vieux baron; puis elle l'avait engagé à parcourir son clos. M. d'Ermancé, homme bon et familier, avait vu Victor, Clémence, et s'était singulièrement intéressé à ces deux jeunes gens. Il avait demandé à Berthe ce qu'étaient ces deux Allemands: Berthe, qui ne pouvait jamais parler sans faire des histoires, et ne voulait pas d'ailleurs compromettre ses hôtes en dévoilant leurs malheurs, avait fait à M. d'Ermancé le roman suivant. Le jeune homme est bien né. On l'appelle Victor de Walfein: il est devenu amoureux de la jeune personne, qui est la fille d'un des plus puissans seigneurs de l'Allemagne. Le jeune homme l'a enlevée; ils se sont mariés depuis secrètement, et Victor voyage pour soustraire sa jeune épouse aux recherches de son père à elle, qui la poursuit par-tout. M. d'Ermancé qui ne connaissait point l'empire des préjugés quand ils peuvent gêner l'amour, s'intéressa vivement à nos deux amans, et leur promit même ses secours, son appui, sa protection, si jamais le malheur les forçait à recourir à lui. Berthe avait mis Victor et Clémence au fait du conte qu'elle avait débité à M. d'Ermancé. Les deux amans lui en avaient fait d'abord quelques reproches, mais bientôt ils sentirent qu'il était bien plus décent pour Clémence qu'elle passât pour la femme de Victor, et ils se donnèrent pour époux à M. d'Ermancé, qui leur voua la plus tendre amitié. Tous les soirs ce vieillard venait lire ou causer avec eux. Il paraissait voyager pour son agrément, et n'étant point pressé de quitter ce village, il profitait du séjour que Victor et Clémence y faisaient, pour jouir de leur société. C'est M. d'Ermancé que Victor avait en vue en dictant la lettre de Valentin: Victor était ce protecteur de Clémence; et Victor ne doutait point que s'ils en priaient le vieillard, il ne se fît un vrai plaisir de les mener en France, où il se rendait. Victor n'avait donc point imaginé de mensonge bas et indigne de lui: il était toujours tranquille avec sa conscience.
Dès que cette lettre fut partie, on songea à prévenir les effets qui pouvaient en résulter. Il était possible qu'au lieu de répondre par écrit, Fritz ou M. de Fritzierne vinssent eux-mêmes trouver Valentin, et chercher Clémence. Le baron était capable de se mettre en voyage, pour arracher sa fille des mains du protecteur qui voulait, disait-on, la retenir. Il fallait parer ce coup. En conséquence M. d'Ermancé, à qui l'on dit que le père de Clémence avait découvert la retraite de Valentin, se chargea de conduire Victor et Clémence dans une ville prochaine, et de les protéger contre toute surprise. Le jour même que la lettre partit, M. d'Ermancé monta en voiture avec Victor et Clémence; tous trois partirent pour Bolendith, gros bourg situé à trois lieues, et il fut convenu que Valentin, dont les démarches pouvaient être épiées, rejoindrait ses maîtres par des chemins détournés.
Il fut très-heureux pour eux que, par prudence, ils eussent quitté la maison de Berthe; car quelques heures après leur départ, des agens du gouverneur de la province vinrent faire chez cette femme, comme dans tout le village, des perquisitions inutiles. C'était une suite des lettres que Fritzierne avait écrites à tous les gouverneurs des villes d'Allemagne, pour les engager à faire chercher sa fille. Valentin à qui l'on n'en voulait point, vit cette recherche en riant, et s'applaudit d'être resté seul dans ce village peu sûr. Quelques jours après Valentin reçut une lettre, qu'il se hâta de porter à Bolendith, dans l'asyle où M. d'Ermancé tenait Victor et Clémence cachés. M. d'Ermancé se retira par discrétion, et nos trois amis lurent, avec des transports de joie inexprimable, la lettre suivante, qui était de Fritzierne lui-même:
«Fritz m'a communiqué ta lettre, mon cher Valentin: elle m'a rappelé pour quelques momens à la vie, prête, hélas! à m'échapper. Si je n'étais souffrant sur mon lit de douleur, j'aurais été moi-même chercher mon enfant, mais je ne le puis. Fritz est occupé près de moi, et son père, dont la tête est affoiblie par le malheur, n'est pas capable de me satisfaire sur ce point. C'est donc à toi que j'ai recours, mon ami; à toi, bon et fidèle serviteur, dont les services signalés sont au-dessus de ma reconnaissance. Rends-moi ma fille, Valentin, ramène-la-moi, et dis-lui, que si elle arrive assez à temps pour revoir encore son père mourant, elle recevra de sa bouche la promesse, qu'il jure ici par l'honneur d'accomplir, de l'unir à son amant, à mon cher Victor. Cet infortuné Victor, que je me reproche mille fois le jour d'avoir éloigné de ma maison! Si nous pouvions le retrouver!... Mais au moins j'aurai satisfait ma fille; et, réuni à cet enfant que je chéris, tous deux nous prendrons des moyens pour faire chercher, par toute l'Allemagne, par toute l'Europe, s'il le faut, par le moyen des ambassadeurs, ce jeune et intéressant Victor, que nous reverrons sans doute. Prie seulement le ciel de me conserver assez de jours pour accomplir cet hymen qui me verra entrer plus tranquille au tombeau. Mais sur-tout, Valentin, ramène-moi ma fille: montre ma lettre à l'homme généreux qui lui a donné sa protection, et si cet homme manquant à la délicatesse dont il paraît susceptible, voulait encore la retenir, emploie l'autorité des loix que je te charge d'implorer. Un mot de toi m'engagerait alors à employer le crédit des amis puissans que j'ai dans ma patrie. Adieu, Valentin. Ma fille, ma fille, ou je meurs!...
Alexandre Bolosqui,
baron de Fritzierne».
Rien n'égale l'alégresse de mes héros à la lecture de cette lettre tendre et touchante. Ils s'empressent de dire à M. d'Ermancé que le père de Clémence leur pardonne (ce sont leurs expressions, pour ne point démentir le roman qu'a débité Berthe au vieillard); ils font leurs adieux à ce vieillard respectable, qui leur témoigne ses regrets, et se disposent à partir sur-le-champ, pour le manoir de Fritzierne, où ils vont réunir enfin l'amour, l'hymen et la nature!... Comme il va être surpris agréablement, M. de Fritzierne, en revoyant Victor avec Clémence! on lui dira la petite ruse dont on s'est servi, et il pardonnera!...
Ils vont donc être heureux, mes héros! ils vont donc jouir du repos après tant de traverses! tout est terminé pour eux; il ne peut plus leur arriver d'événemens fâcheux, le malheur ne peut plus les atteindre!...... Doucement, doucement, hélas!.... C'est au faîte du bonheur que l'infortune se plaît à vous saisir!..... Ils vont éprouver cette triste vérité. Ils touchent à l'accident le plus affreux!.... Ô mon esprit, comment auras-tu la force de dicter à ma plume l'horrible catastrophe que je dois retracer à mon lecteur!....
CHAPITRE XI,
QU'IL NE FAUT PAS LIRE SI L'ON EST SENSIBLE.
Ômon cher lecteur!.... réunissez toutes les forces de votre ame pour supporter le coup affreux que je vais vous porter!.... Vous allez voir votre ami Victor en proie aux traits les plus aigus du malheur; et, s'il vous a intéressé dans le cours de cet ouvrage, vous ne pourrez lire, sans verser des larmes, la cruelle aventure à laquelle il va sans doute succomber.... Reprenons nous-mêmes notre fermeté qui chancèle, et poursuivons.
M. d'Ermancé avait loué, à Bolendith, un appartement garni dans lequel, ainsi que je l'ai déjà dit, il avait caché Victor et Clémence, qu'il croyait poursuivis par un père irrité: ce père venait de pardonner, lui disait-on; Victor et Clémence allaient se jeter dans son sein, et M. d'Ermancé, qui souffrait beaucoup de se voir séparé de ces jeunes gens, auxquels il s'était attaché, ne songeait plus qu'à poursuivre le cours de ses voyages. Tandis que Valentin fait les préparatifs nécessaires pour se procurer une voiture, M. d'Ermancé fait ses adieux à ses jeunes amis. Valentin a trouvé une calèche; il revient, et engage ses maîtres à y monter. Victor embrasse encore M. d'Ermancé, qui compte avec son hôte. Cet hôte de la maison garnie était un de ces babillards qui ont toujours quelques histoires à raconter. Monsieur et madame, dit-il à Victor et à Clémence, qu'il croit prêts à faire un voyage de long cours, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas passer par des chemins détournés, car la bande du fameux Roger, qui est dispersée, comme vous le savez, s'est jetée dans nos campagnes, où elle fait les plus grands ravages: on les poursuit cependant, et l'on ne peut manquer de détruire entièrement ces scélérats, puisqu'ils ont perdu l'esprit depuis l'arrestation de leur chef.—Ciel, s'écrie Victor, entraîné par un mouvement involontaire, Roger est arrêté!—Oui, arrêté, heureusement pour toute l'Allemagne; ce monstre a été conduit dans les prisons de Vienne, d'où l'on dit qu'il sera tiré, sous trois ou quatre jours, pour marcher au supplice....—Ah! mon Dieu, s'écrie Victor en tombant de sa hauteur!....
Ce cri douloureux et l'évanouissement subit du malheureux jeune homme, tout fixe les regards attentifs de l'hôte, qui s'écrie à son tour avec effroi: Ciel! je reconnais ce misérable! je l'ai vu chez le vieux Frédérik, mon ami, d'où on l'a chassé avec ignominie. Tremblez tous, c'est le fils de Roger!—Lui, reprend M. d'Ermancé avec le plus grand trouble!.... Infortuné, interrompt Clémence en versant un torrent de larmes! veux-tu mourir, veux-tu rejoindre ta mère, la malheureuse Adèle!...—Adèle, reprend M. d'Ermancé en se jetant sur Victor, qu'il relève et serre dans ses bras! tu serais le fils d'Adèle de Rosange!....
Victor est inanimé, Clémence et d'Ermancé lui prodiguent mille soins, et Valentin cherche à réprimer les éclats de l'hôte, qui crie par la fenêtre: À moi, à moi! arrêtez! un brigand! le fils de Roger! ils vont me tuer si vous ne venez me secourir.
En un instant la maison est cernée, la porte enfoncée, et Victor et Valentin sont au milieu d'une troupe de furieux qui cherchent à les arracher des bras de leurs amis. En vain M. d'Ermancé s'écrie: Ce sont mes enfans, ce sont mes enfans, vous dis-je, j'en réponds!....
On les entraîne....
La troupe est bientôt grossie d'une foule d'archers qui veulent aussi enlever Clémence. M. d'Ermancé s'y oppose. C'est ma fille, leur dit-il, entendez-vous que c'est ma fille avec laquelle je voyage? Voilà mes papiers, je suis connu, je crois, et je n'ai rien à démêler avec vous.
Au moins vous serez témoin dans cette affaire, lui crie-t-on. Oui, certes, je le serai; je serai plus même!.... Hélas! ranime tes sens, ma pauvre enfant, et attends tout de ma protection!—Ils l'entraînent, digne vieillard, s'écrie Clémence, et vous ne voulez point que je suive mon époux!....—Imprudente! taisez-vous, lui répond M. d'Ermancé! nous le suivrons. Croyez-vous que je l'abandonne! puis-je abandonner mon fils!—Votre fils!—Oui, voilà mon secret! Je suis Rosange, et le père d'Adèle qui lui donna le jour!....—Vous, ô bonheur! vous le protégerez, mon père, vous le consolerez, vous prouverez son innocence!—Il est donc innocent?—S'il l'est! son cœur est plus pur que le jour qui nous éclaire.—Viens, ma fille, viens, et espère....
Nous saurons dans un autre moment par quel effet du hasard le marquis de Rosange se rencontre là sous un nom supposé: nous apprendrons comment il a su que sa fille Adèle avait été la victime de la séduction de l'infâme Roger, ce qui lui fait découvrir ici que Victor est son petit-fils: tous ces détails nous les retrouverons ailleurs; mais, pour le moment, nous suivrons tous les infortunés, et nous entrerons avec Victor dans l'affreux cachot où l'on va le plonger. Vous frémissez, lecteur!.... laissez là ce livre, il vous fera trop de mal!....
Il n'est plus question de Fritzierne, d'hymen, ni de bonheur. Clémence ne suit plus que son amant. Elle est montée avec Rosange dans la voiture, amenée par Valentin pour une toute autre destination. Cette voiture devait la conduire aux autels, elle la mène peut-être à la mort.... Ô fatalité! qu'on ose donc nier encore ton cruel empire sur les destinées des mortels!....
Clémence voit de loin le terrible cortége au milieu duquel Victor, lié comme un vil criminel, est en butte aux injures d'une multitude grossière et trompée, qui fait même des efforts pour assouvir sa vengeance, pour déchirer sa victime... Le nom du fils de Roger circule de bouche en bouche, et la foule qui se grossit veut arracher l'infortuné des mains des archers qui l'entourent, et le sauvent heureusement des fureurs populaires.... Valentin est garrotté aussi, il est derrière son maître, le pauvre Valentin! tous deux ont recouvré leur tranquillité: le calme de leur conscience les soutient; ils savent bien d'ailleurs qu'il leur est très-facile de prouver leur innocence, et ils marchent les yeux baissés, fermes et disposés à se roidir contre les coups du sort; mais quelle marche pénible! comme elle est humiliante! comme elle est douloureuse pour la vertu!
M. de Rosange et Clémence suivaient tristement dans leur calèche, et cette troupe arrive en deux jours à Vienne, où elle s'arrête devant la porte de la grande prison, remarquable par un tableau frappant de la mort de Jésus et de celle des deux larrons sur le Calvaire. Victor et Valentin furent jetés dans des cachots séparés, et M. de Rosange prit, avec Clémence, un logement près de la promenade du Prater. Essayons maintenant de décrire la prison de Victor. Un caveau long de treize pieds, large de six à huit, haut de six pieds au plus; une porte de quatre pieds et demi, épaisse de cinq pouces, formée de planches, ayant entre elles des plaques de fer, et surmontée d'une grille de fer très-étroite: une ouverture de quatorze pouces de long sur neuf de large, et qui sert de fenêtre à ce cachot, voilà le réduit de Victor. L'infortuné y est enchaîné comme un grand criminel: sa chaîne pesante tient par une extrémité au mur, et de l'autre aux pieds de l'amant de Clémence: une autre chaîne lie encore ses poignets, qui sont écartés par une barre de fer de la longueur de deux pieds!.... Quel supplice vous font déjà souffrir les hommes avant de s'informer si vous l'avez mérité!.... Il est là, Victor, dans cette cruelle position, et ne sait plus penser, ne peut plus réfléchir. On lui crie à travers sa porte que, dans deux heures, il sera interrogé. Cette nouvelle lui donne un rayon d'espoir; mais bientôt un nouveau sujet de terreur vient accroître ses inquiétudes.... Son cachot est voisin de la chambre appelée des tortures; c'est dans cette chambre, frappée depuis des siècles des cris de douleur des malheureux, qu'on met les criminels à ce que nous appelons en France la question. Tandis que Victor gémit dans son cachot, il entend les cris violens d'un infortuné qu'on torture: le bruit des tenailles, des étaux, des divers instrumens avec lesquels on le martyrise, frappe les oreilles du sensible Victor, qui ne peut que s'écrier: Ô mon Dieu! soutiens mon courage, s'il me faut passer par cette cruelle épreuve!.... Les cris du malheureux redoublent; Victor reconnaît sa voix, c'est celle de son père!.... Victor est abattu, n'est plus soutenu sur la terre que par sa chaîne qui le retient....
Au bout d'un moment on vient le chercher: c'est pour être interrogé. Les Allemands sont prompts à interroger et juger les coupables après leur incarcération. Victor se raffermit; on le fait monter dans une espèce de greffe, tourelle vitrée de tous les côtés, et dont la vue donne sur la grande place. Là, deux juges, un magistrat et trois officiers, lui font mille questions, auxquelles il répond en racontant l'histoire de sa naissance et de son adoption. Comme cette histoire paraît trop longue aux magistrats, qui l'écoutent à peine, on parle de le confronter avec son père. Victor frémit, et bientôt il voit entrer Roger, pâle, défait et chargé de chaînes. Qu'avez-vous fait, barbares, s'écrie Roger? qu'avez-vous fait en arrêtant ce jeune homme, qui n'est point complice de mes excès? Cruels! est-ce pour redoubler les maux que vous me faites souffrir, que vous chargez de fers, sous mes yeux, un fils que m'avait donné l'amour, un fils qui m'a été ravi à l'âge d'un an, que je n'ai revu depuis qu'une seule fois, et pour l'entendre me reprocher mes crimes? Ce fils est moins le mien que celui de l'honnête homme qui l'a adopté, l'a élevé, a formé son cœur à la vertu. Il est vertueux, Victor, et vous le traitez comme un vil criminel. Allez, hommes féroces et plus inhumains que moi, vous avez bien l'art de me délivrer de mes remords; oui, vous me rendez fier de vous avoir persécutés.
Le magistrat veut faire retirer Roger, Roger veut parler à Victor, qui, tremblant, humilié, n'a pas la force de le regarder. On entraîne Roger, qui s'écrie de loin: Tu vois, Victor, la triste fin de mes jours; on n'a pu me vaincre, on a employé la trahison pour me faire tomber dans un piége infâme.
Roger est parti, et le magistrat fait encore quelques questions à Victor, qui y satisfait; puis on le ramène dans son lugubre cachot, où il passe la nuit la plus cruelle.
Le lendemain matin on le fait monter de nouveau au greffe: Dieu! qu'y rencontre-t-il avec les juges de la veille? Clémence, Clémence son amante, et M. de Rosange, qu'il ne connaît pas encore pour son aïeul. Clémence, s'écrie Victor, as-tu pu t'exposer à revoir un malheureux?....—Victor, répond Clémence, espère, mon ami: tiens, tu vois ce respectable vieillard, qui ne m'a pas quittée?....—Digne d'Ermancé!....—Ce n'est point d'Ermancé, mon ami, c'est le père d'Adèle, M. de Rosange.—M. de Rosange!—Oui, mon fils, interrompt Rosange, je suis cet infortuné dont Roger séduisit, enleva la fille... Juges, juges intègres qui m'écoutez, savez-vous qu'au lieu de charger de chaînes ce jeune homme, vous lui devriez justice, vengeance de la séduction qu'un scélérat a employée envers sa mère? Juges qui m'entendez, brisez, brisez soudain ces fers qu'il n'a point mérités, ou je vous appelle tous au tribunal de Dieu, qui doit vous juger un jour à votre tour, et suivant vos actions. La fatalité de sa naissance a seule causé l'erreur du peuple qui vous l'a dénoncé; on a cru que le fils de Roger ne pouvait qu'être un affreux brigand: vain jugement des hommes! Cet enfant n'a rien de commun avec son père, pas même l'éducation, qu'il a reçue d'un autre, d'un autre bien différent de Roger, et qui a donné à Victor son ame et ses vertus. Prononcez maintenant; retiendrez-vous encore injustement l'innocence dans les fers, ou la ferez-vous triompher par une justification prompte, éclatante et solemnelle?
Les juges restent un moment touchés de cette courte harangue; puis ils se consultent tout bas, et ordonnent ensuite qu'on reconduise Victor dans sa prison. M. de Rosange et Clémence sont au désespoir: on est obligé de les arracher des bras de Victor, où ils vont laisser leur ame et leur existence. On les éloigne enfin, et Victor rentre dans son cachot. Le soir M. de Rosange, qui ne cessait de faire des démarches et de solliciter, apprit qu'il était question de faire venir au tribunal le baron de Fritzierne pour être entendu en témoignage. Cette nouvelle pénétra de terreur la sensible Clémence, qui craignit que la nouvelle du malheur de Victor n'abrégeât les jours de son père. Heureusement pour ce vieillard mourant, M. de Rosange obtint qu'on ne lui porterait pas ce coup mortel.
Le lendemain de ce jour de douleur, Victor fut confronté avec son fidèle Valentin, qui, interrogé séparément, avait confirmé les dépositions de son maître. Victor accabla de tendresse et de consolations ce digne serviteur qui ne souffrait que pour lui. Victor lui protesta de ses regrets éternels, et l'assura que les mêmes démarches que son aïeul faisait pour le maître, serviraient à prouver en même temps l'innocence de son estimable ami.
On les sépara bientôt, et tous deux furent rendus à leur triste solitude.
Une nuit s'écoule encore, nuit d'horreur et de deuil qui précédait un jour plus affreux!.... Dès la pointe du jour, le bruit sourd d'un tambour voilé se fait entendre dans la prison; la cloche lugubre du beffroi sonne le lent et triste tintement de la mort. On entend crier: il va mourir; et déjà la fatale voiture, la dernière qu'on donne aux coupables, fait gémir le pavé de la cour sous le poids énorme de ses roues de fer. L'ange exterminateur plane sur la forteresse, et chacun des détenus attend qu'on vienne lui dire si c'est pour lui qu'on fait ces barbares préparatifs.
Victor, que la mort ne peut plus effrayer après avoir supporté l'opprobre et l'infamie, Victor entend passer l'homme sinistre à qui la loi remet son glaive pour frapper les criminels. Victor l'entend demander tout près de sa porte: Dans quel cachot est-il?—Là, lui répond-on; et Victor frémit.
Il frémit, non pour lui, je le répète; mais s'il meurt, le coup qui va l'atteindre va frapper Clémence, sa sensible amie; Clémence ne pourra supporter le jour; Rosange, Fritzierne, et le bon Valentin lui-même, tous ses amis vont le suivre au tombeau. Dieu, s'écrie-t-il, Dieu créateur de tout! m'as-tu donc destiné à une mort si honteuse! as-tu réservé à mes amis des regrets si longs, si cuisans! Non, il n'est pas possible que l'innocent périsse, ou l'ordre de la nature serait renversé: ta justice est pure comme l'azur des cieux que tu as formés! Tu connais mon cœur, tu sais s'il t'adore, s'il a jamais manqué de confiance en ta divine providence: ô mon Dieu! tu ne me laisseras point périr! tu, ne causeras point une douleur si déchirante à ceux qui me sont chers! tu prouveras ta grandeur, ta bienfaisance, et tu ne porteras pas au dernier degré la rigueur que tes décrets ineffables te font exercer souvent sur la vertu malheureuse!.... Ô mon Dieu! pardonne, pardonne, je n'ose point murmurer, je ne puis que me plaindre et te prier!....
Victor est accablé par la terreur, la fatigue, la fièvre et tous les maux du corps et de l'esprit. Ses sens sont troublés: il croit que la mort l'appelle, que c'est pour lui qu'on dresse l'échafaud: il entend, de sa prison, les coups de maillet du charpentier qui travaille à cette machine effroyable.... La voix de l'exécuteur a frappé son oreille, le tambour drapé s'approche, le tintement du beffroi redouble, les cris de la multitude nombreuse qui attend la victime, cris tumultueux et semblables au bruit des vagues de la mer, sont plus aigus; tout annonce qu'il approche, le terrible moment de la destruction d'un homme....
Victor respire à peine.... Dieu! on ouvre sa prison, ses cheveux se dressent sur son front. Un geolier détache ses chaînes, seulement au pied droit; ce geolier est suivi de plusieurs hommes d'une figure sinistre. Il suit. On le fait monter.... où? dans ce même greffe, dont la vue donne sur la place. Il voit cette place couverte d'une foule innombrable. Cette foule curieuse et avide de supplices entoure un échafaud, revêtu d'un drap noir semé de larmes blanches.... Pour qui, grand Dieu! quel sang va couler!....
On entre dans le greffe: c'est Roger, suivi des magistrats, et accompagné d'un ecclésiastique. Je t'ai mandé, mon fils, dit-il à Victor, qui est presque insensible; oui, j'ai voulu te voir à mes derniers momens: j'ai voulu te faire un aveu sincère de mes crimes, que j'ai déguisés en vain sous les systêmes les plus faux et les plus dangereux! Je vais mourir, mon fils; et, si ta douleur te rappelle celle que j'éprouvai jadis en voyant le supplice de mon père, que la leçon qu'elle te donne soit plus forte, plus utile que celle que je reçus alors, et dont je ne profitai point. Tu vas être libre, Victor, tu vas recommencer la carrière de la vie, dans laquelle tu es à peine entré; n'oublie jamais mon exemple, mes remords, et que ce triste moment soit sans cesse devant tes yeux: il te rappellera qu'il est une heure suprême où le coupable ne peut plus se faire illusion sur ses crimes; il te dira enfin combien tu fus heureux de ne pas vivre sous mes yeux, de ne pas céder ensuite à mes perfides conseils, et que si la vertu est quelquefois persécutée, elle est forte, consolée par elle-même au milieu des peines de la vie, tandis que le criminel meurt faible, timide, et rongé par ses remords déchirans..... Adieu, Victor; embrasse-moi, et pardonne-moi ta triste existence!....
Victor ne voit rien, et entend à peine ce que lui dit le coupable Roger. Celui-ci s'approche de son fils, colle sur ses joues ses lèvres dévorées par le feu des douleurs; puis il se retourne, et disparaît avec ceux gui l'accompagnent. Victor est resté seul, et le barbare geolier qui l'a amené a la cruauté, pour n'être pas privé du spectacle de la mort de Roger, de laisser son fils dans ce greffe, ouvert de tous les côtés sur la place, en face de l'échafaud. Victor demande à fuir ce lieu; le geolier ne l'écoute pas, et se met tranquillement à une croisée. Bientôt les cris du peuple annoncent que le coupable est monté sur l'échafaud, la hache meurtrière brille, et la tête de Roger tombe au milieu des applaudissemens d'un peuple dont il était l'horreur et l'effroi.
Soudain des cris nouveaux se font entendre. Une foule immense se précipite vers la prison; on entend cette foule répéter: Le fils de Roger! le fils de ce monstre!.... Victor, anéanti, persuadé que le peuple demande sa tête, n'a pas la force d'adresser une question au geolier inhumain qui va le reconduire dans son cachot. On ouvre précipitamment la porte du greffe; c'est le duc d'Autriche qui se présente lui-même aux yeux de Victor: le duc va droit à ce jeune homme et l'embrasse. Infortuné, lui dit le duc, il n'y a qu'un moment que je sais vos malheurs: on m'a appris votre injuste détention, et je m'empresse de la faire cesser. Venez, venez, et pardonnez-moi, si la curiosité de voir tomber sous le glaive des loix un scélérat qui a ravagé mes états, a retardé de quelques momens l'heure de votre liberté. Vous ne pouvez regretter un homme que vous n'avez point connu, et à qui votre ame est bien éloignée de ressembler: le préjugé du sang ne peut avoir d'empire sur un cœur aussi grand que le vôtre: suivez-moi, jusqu'à mon palais, et que mes bienfaits vous fassent oublier, s'il est possible, la fatalité de votre naissance, et les maux qu'elle vous a causés.
Victor ne sait s'il rêve, ou s'il est éveillé: il ne peut que s'écrier: Et mon fidèle Valentin?—Il est déjà libre, lui dit une voix qu'il croit reconnaître; cette voix, c'est celle même de Valentin, qui presse son maître dans ses bras. D'un autre côté, Clémence et M. de Rosange l'accablent de leur vive amitié; Victor est trop pressé: il a trop de sensations à-la-fois.... Il tombe sans connaissance, cet intéressant jeune homme, et les gens du duc le portent jusqu'à la voiture de ce seigneur, qui y monte aussi avec Rosange, Clémence et le pauvre Valentin dont les malheurs ont fait oublier l'état.
Rosange supplie le duc de permettre que Victor soit transporté chez lui, près de Clémence. Le duc y consent, et la fille de Fritzierne est au comble de la joie: c'est Clémence qui a sauvé Victor, c'est Clémence, qui, ce matin même, en apprenant la condamnation de Roger, a frémi d'horreur, s'est transportée jusqu'au palais du duc, à qui elle a raconté l'histoire de Victor, avec cette touchante éloquence de l'amour et de la candeur qui est peinte sur son jeune front. Le duc s'est attendri, et lui a promis de délivrer son ami, soudain après la mort de l'infâme Roger. Il a tenu parole, cet estimable seigneur, Victor est libre maintenant; mais, hélas! Victor est privé de sentiment: il est plongé dans le sommeil de la mort. Ô Dieu! ses amis vont-ils le perdre au moment où ils le retrouvent!.....
Arrivé chez Rosange, Victor est mis au lit, et le duc se retire, après avoir promis à ces tendres amis de venir souvent lui-même s'informer de la santé de son jeune protégé: c'est ainsi qu'il appelle Victor.
Cependant le fils d'Adèle a recouvré ses sens; mais un transport furieux agite son cerveau, une fièvre brûlante dévore son sang: des gens de l'art sont appelés: ils se consultent; mais bientôt ils apprennent à Rosange et à Clémence, que leur ami n'a plus que quelques jours à vivre....... Ciel! quelle affreuse nouvelle!.....
Les plus grands soins sont prodigués au malade, et Clémence, malgré toutes ses occupations, prend le temps encore d'écrire à son père, de qui elle n'a point eu de nouvelles, et qu'elle appréhende de perdre, s'il apprend les affreux événemens qui viennent de se succéder si inopinément.
Je vais laisser parler Clémence et ses correspondans dans le chapitre suivant: heureux d'être parvenu à tracer celui-ci, avec le plus de rapidité qu'il m'a été possible, pour ne point retenir trop long-temps l'attention de mon lecteur sur des cachots, des échafauds, des supplices, que je n'aurai plus à retracer, heureusement pour mon cœur, que ces tableaux affreux ont brisé.
CHAPITRE XII
EN LETTRES.
Clémence au baron de Fritzierne.
Que faites-vous, ô mon père! où êtes-vous!...... Qu'avez-vous pensé de votre fille? Vous lui écrivez la lettre la plus tendre, la plus touchante; qu'elle vienne, lui dites-vous; cette fille que je chéris, et je ferai son bonheur; je l'unirai à celui qu'elle aime; et votre fille ne vole pas dans vos bras paternels, et vous n'entendez plus parler de cette fille, que vous accusez sans doute d'ingratitude!.... Non, mon père, non, elle n'est point ingrate, votre Clémence; elle ne le fut, et ne le sera jamais..... Elle allait reprendre la route du toit paternel, elle avait rejoint..... Mon père, osera-t-elle vous l'avouer: elle avait retrouvé Victor; tous deux allaient vous presser contre leur cœur qui vous vénère.... Hélas! un malheur inattendu..... inoui.... vous avez sans doute entendu dire, mon père, que Roger était tombé entre les mains de la justice. Victor l'apprend, Victor lui-même est compromis comme fils de cet homme abhorré!...... Une prison devient la sombre demeure de votre fils adoptif; et bientôt, tableau effroyable! il est témoin du supplice de Roger, comme Roger le fut jadis de celui du baron de Walfein; mais, mon père, la situation de Victor a été plus affreuse. Ce monstre lui a parlé à ses derniers momens, il a eu l'audace de souiller, par le baiser du crime, l'incarnat de l'innocence qui décore le front de mon amant! Puis-je vous rendre nos douleurs; Victor est libre enfin, mon père, il est libre, grace à la puissante protection du duc d'Autriche, qui, lui-même, a été briser ses fers dans son cachot. Mais comme il est écrit que je dois être à jamais malheureuse, le désespoir, la honte, l'horreur des cachots, des tableaux horribles qui ont frappé ses yeux, tout a plongé Victor dans une maladie effrayante, désespérée, à ce que disant les médecins. Victor n'a plus que quelques jours à vivre. Tout l'art des docteurs est impuissant, il a trop, trop souffert, l'infortuné!....
Ah, mon père!..........
Daignez me donner de vos chères nouvelles; et si vous pouvez vous transporter ici, vous y trouverez le malade, qui prononce souvent votre nom, votre fille qui ne peut se résoudre à quitter son ami dans cet état funeste, et un bon vieillard, le marquis de Rosange, aïeul de Victor, que nous avons eu le bonheur de rencontrer. Oh! mon père, venez, ou du moins écrivez-moi bien vîte.
Votre fille, Clémence de Fritzierne.
P. S. Pardonnez au trouble de ma lettre: je ne suis pas à moi; je ne suis qu'à l'amour et à la nature....
Vous voudrez bien adresser votre réponse à M. le baron d'Ermancé, près la cathédrale de S.-Étienne, derrière les jardins de Schoenburn, à Vienne.
Fritz à Clémence.
Votre respectable père, mademoiselle, n'a pu répondre à votre lettre; il ne l'a pas même lue, c'est moi qui lui en ai fait connaître les tristes détails. Nous allons perdre M. le baron de Fritzierne, belle Clémence; nous l'allons perdre, et c'est le coup qui vous accable tous, qui vient de le frapper. Je vais m'expliquer le plus succinctement qu'il me sera possible; car il m'est difficile de quitter plus d'un quart-d'heure, le chevet du lit de douleur, où il attend sa destruction.
M. le baron attendait l'effet de sa lettre à Valentin; et déjà dans l'espoir de vous voir bientôt rentrer au château, son front avait repris plus d'éclat, plus de sérénité. Il se sentait beaucoup mieux; il s'occupait des détails d'une petite fête qu'il voulait vous donner, et je le voyais revenir à vue d'œil. Mon père et moi, nous faisions tout pour fortifier son espoir, comme vous pensez bien. Cependant trois jours s'étaient écoulés déjà, et nous n'avions pas de réponse. Ce retard commençait à inquiéter M. le baron, lorsque vers le soir, le bruit court que le trop fameux Roger, qui avait transporté son camp de la Bohême dans l'Autriche, vient de tomber dans une embuscade; il est pris, la nouvelle est sûre, et ses gens, qui n'ont plus de courage, ayant perdu leur chef, fuient, refluent dans nos campagnes, comme ces feuillages que disperse au loin un ouragan furieux. Je sors un moment pour m'informer des détails de cette affaire, qui remplit de joie tous nos habitans, et, au moment où je baisse le pont-levis, un homme s'y précipite, un homme pâle, égaré, qui cherche à s'introduire dans le château. Je le poursuis, il monte, et se jette précisément dans la chambre du baron, aux pieds duquel il tombe. Ne me perdez pas, s'écrie-t-il, je suis poursuivi, ne me perdez pas!..... Je regarde cet homme, et je reconnois Morneck, l'un des infâmes suppôts de Roger..... À l'instant, la justice, qui le réclame, demande à entrer: nous lui livrons ce scélérat, qui, furieux de n'avoir pu nous attendrir, nous dit: Baron de Fritzierne, tu me fais périr; mais j'ai pris d'avance le soin de ma vengeance. Ce cher Victor, ton fils adoptif, je l'ai fait connaître d'abord dans une maison, dont je l'ai fait chasser honteusement, et j'ai eu soin d'envoyer son signalement dans toute l'Allemagne; c'est le fils de Roger, il faut qu'il périsse si Roger périt.
Le farouche Morneck part pour le supplice qui l'attend, et nous restons frappés d'un coup de foudre. Ciel! s'écrie le baron, Victor est en Allemagne, près de nous peut-être; et il est en horreur à tout le monde, désigné comme fils d'un brigand, prêt à succomber avec lui!.....
Le baron n'en put dire davantage ce soir là: il sentit sa faiblesse redoubler, et le lendemain nous apprîmes, par la voix publique, que l'infortuné Victor était renfermé dans la même prison que son père. On nous dit même qu'il était marié, et que sa femme et son beau-père avaient été arrêtés avec lui. Nous ne crûmes point à la fable de son hymen; mais cette affreuse nouvelle, qui nous désola tous, fut plus sensible encore à M. le baron. Il se mit au lit ce jour là, et depuis, il n'en est pas sorti. Je lui ai lu votre lettre, qui nous a tranquillisés sur la liberté de Victor, mais qui a redoublé notre affliction, en apprenant sa maladie mortelle. Ô mon Dieu, que de maux! quand finiront-ils?
Adieu, mademoiselle; votre père m'engage à vous prier de l'instruire, tous les jours, d'heure en heure, s'il est possible, de l'état du malheureux Victor, dont il a la bonté de se reprocher la mort. Il vous prie aussi de lui donner quelques détails sur les aventures de M. de Rosange, dont la rencontre inopinée l'a singulièrement surpris. Je suis avec respect, etc.
Fritz.
P. S. Je vous donnerai souvent aussi des nouvelles de la santé de M. le baron.
Clémence à Fritz.
Je suis au désespoir, bon ami. Eh quoi! sur le point de perdre mon père et mon amant! est-il une situation plus affreuse! De quel côté dois-je prodiguer mes soins? me dois-je plus à la nature qu'à l'amour? Oh! guidez-moi: mes affections sont tellement partagées, que je ne sais plus où les porter tout entières. Cependant, je suis ici près d'un malheureux moribond: irai-je le quitter pour aller rejoindre un père que je ne retrouverai peut-être plus existant? je risquerais à ne fermer les yeux d'aucun des deux. Vous êtes-là, vous, Fritz; vos soins touchans et délicats peuvent remplacer près de mon père ceux de la piété filiale; et je vous conjure de les redoubler, de me conserver le plus tendre des pères: que ne puis-je aussi vous conserver votre ami!
Hier il a eu un léger moment de calme, et nous a tous reconnus pour la première fois depuis son malheur. Cela nous a donné quelque espoir, mais il n'a pas été de longue durée; une heure après il est retombé dans ce délire effrayant qui lui retrace Roger et sa mort funeste. Ah! mon ami, je succombe sous le poids de mes peines, et je sens que mes forces s'affaiblissent aussi de jour en jour.... Si je perds Victor et mon père, je meurs, oui, je meurs....
Vous me demandez le récit des aventures de M. de Rosange: hier il nous les a racontées pendant le moment de calme de mon cher Victor. Mon jeune ami a paru y prêter une grande attention; il a même eu la force d'adresser quelques mots tendres à son aïeul, qui en a versé des larmes de sensibilité. Ces aventures ne sont pas longues; elles sont intéressantes seulement en un point, c'est que Michel, ce bon Michel que madame Germain et Adèle avaient cru voir tomber mort dans la forêt d'Anet, n'était point mort. Michel n'avait été que blessé, mais très-grièvement, comme vous allez le voir. On aime à retrouver les gens qui nous ont intéressés dans un récit. J'éprouvai cette douce satisfaction, en apprenant que le bon Michel n'avait point perdu la vie. Il resta long-temps baigné dans son sang, puis il revit enfin la lumière; mais ce fut pour s'appercevoir de son état et de sa solitude. Il se douta bien que ses maîtresses étaient devenues la proie de l'infâme Roger, et chercha à se lever. Un voyageur en voiture, qui passait justement dans ce lieu, s'apperçut des efforts que faisait un homme blessé pour lutter contre la mort; il descendit, et ne pouvant en tirer une seule parole, il le fit mettre dans sa voiture, et le conduisit à Anet, où il le fit panser. Là, Michel recouvra l'usage de la parole; il remercia son bienfaiteur, et le pria en grace de le conduire à Paris, tout blessé qu'il était, à l'hôtel de Rosange, place Royale. Le voyageur y consentit, quelque imprudent que fût ce voyage; et le fidèle Michel descendit, ou plutôt fut descendu chez son maître, qui, effrayé de le revoir dans cet état, n'apprit de lui que quatre jours après, et la cause de sa blessure, et les malheurs de sa fille. Michel, après s'être accusé d'imprudence, n'eut que le temps de dire à M. de Rosange que le ravisseur de sa fille s'appelait Roger, qu'on le croyait être un des brigands qui depuis long-temps parcouraient la France; que ce Roger était Allemand d'origine, et qu'il lui avait entendu dire souvent que, s'il n'obtenait pas la main d'Adèle, il s'en retournerait dans son pays: il est possible, ajouta Michel, que, si ce misérable a enlevé Adèle, comme j'ai tout lieu de le croire, il l'ait emmenée en Allemagne.
Michel, après ce court exposé, sentit redoubler ses douleurs; et le lendemain il expira, au grand regret de M. de Rosange, qui chérissait ce fidèle serviteur. La situation de M. de Rosange était des plus embarrassantes: il accusait sa fille, il accusait madame Germain, et recourait au gouvernement français, qui lui promettait toujours de l'aider dans ses recherches, et n'avançait en rien. M. de Rosange voyagea, courut tous les pays, et revint en France, où il se décida à traîner sa malheureuse vieillesse loin de sa fille, loin de tout le monde....
Ce ne fut qu'après bien des années que M. de Rosange sentit se réveiller en lui le desir de revoir l'Allemagne, et d'y chercher de nouveau son Adèle. Il avait entendu parler de la célébrité de Roger, et ne doutait pas que ce ne fût le ravisseur de sa fille; mais il savait en même temps que ce Roger était inabordable, et que c'était en vain que les troupes les mieux disciplinées songeaient à l'attaquer. Quoi qu'il en soit, M. de Rosange revint en Bohême, et prit des informations. Il apprit que Roger avait eu en effet une épouse nommée Adèle, mais qu'elle n'était plus depuis long-temps, et que le fils qu'elle avait eu de son séducteur courait le monde, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, si même il était mort ou vivant. M. de Rosange, au désespoir d'apprendre la mort de sa fille, ne prévoyant pas pouvoir jamais rencontrer ce fils, qui sans doute ne se vantait pas de sa fatale naissance, M. de Rosange prit le parti de revenir doucement en France, après avoir essayé de distraire ses chagrins en voyageant. Il avait changé de nom, et pris celui de d'Ermancé pour se soustraire aux perquisitions indiscrètes, et pour oublier, s'il lui était possible, tous les malheurs qu'il avait éprouvés sous le nom de Rosange. Il se persuadait d'ailleurs que la femme de Roger était connue sous le nom d'Adèle de Rosange; il ne voulait plus porter un nom souillé par l'hymen d'un brigand: c'est dans le cours de ses voyages qu'il me rencontra avec Victor chez la bonne Berthe, et qu'il prit à nous un intérêt qui, s'il n'était pas motivé par les liens du sang, ainsi qu'il serait peut-être fanatique de le croire, n'en était pas moins fort; il apprit ensuite, chez le méchant hôte de Bolendith, que Victor était son fils, et réunit ses efforts aux miens pour le soustraire au nouveau malheur qui vint le frapper. Maintenant ce vieillard respectable donnerait sa fortune pour sauver son petit-fils, mais, hélas! son désespoir ne fait qu'accroître le mien, et nous ne pouvons que pleurer ensemble.
Voilà, mon cher Fritz, les détails que vous desiriez savoir: apprenez-les à mon père, et donnez-moi de ses chères nouvelles. Je retourne auprès de mon ami, qui, vient-on de me dire, retombe dans son affreux transport. Ô mon Dieu! peut-être va-t-il expirer dans mes bras!....
Clémence de Fritzierne.
P. S. J'ai appris de vous, avec bien de la joie, que le perfide Morneck avait subi la peine due à ses forfaits: ce misérable a fait dernièrement bien du mal à mon ami!
Clémence à Fritz.
Vous ne m'écrivez pas, Fritz, et votre silence sur l'état de mon père me tue, me désole, et ajoute au chagrin cuisant qui me mine. Je ne sais comment vous dépeindre notre douleur à tous... Nous allons le perdre demain, ce soir, peut-être au moment où je vous écris. Victor, mon cher Victor n'a plus que quelques momens à vivre.... Je suis si troublée!.... je verse tant de larmes, que je ne sais plus où j'en puise encore: il faut que la source de mes pleurs soit intarissable..... Hier au soir il pouvait prononcer quelques mots faibles, que nous avions bien de la peine à entendre. Il nous demanda à se recueillir avec un ministre des autels, et nous dit, avec plus de calme que nous n'en mettions à l'écouter, qu'il sentait s'approcher sa fin sans crainte comme sans regrets.... Sans regrets, lui dis-je; et Clémence, que tu laisses seule en proie à son désespoir!....
Il me serra la main, me regarda d'un œil tendre, quoique mourant, et retomba dans son effrayant transport. Dans ces momens de délire, il frotte sans cesse sa figure avec ses mains, comme pour effacer le baiser horrible que Roger lui donna avant de marcher au supplice.... Ce matin un prêtre est venu: il semble que Victor l'attendait pour recouvrer l'usage de la parole. Nous l'avons laissé seul avec le pieux ecclésiastique, qui, un moment après, est sorti de la chambre du malade, l'œil humide de pleurs, le cœur oppressé: Ô mon Dieu! s'est écrié ce saint homme, c'est un ange que ce jeune infortuné! c'est un ange que tu vas recevoir dans ton sein!....
Puis il est sorti, et nous sommes entrés chez Victor, qui nous a paru tranquille et résigné. Son aïeul et moi, nous lui prodiguons les soins les plus empressés. Son fidèle Valentin ne le quitte pas un moment; il passe toutes les nuits à ses côtés, et pleure sans cesse. M. le duc vient aussi nous voir: il nous a envoyé ses médecins, qui se sont consultés hier..... mais le résultat de leur consultation a toujours été comme avant, la mort. La mort! si jeune, si jeune, et si près du bonheur!.... Ô décrets immuables de la divine Providence, que vous êtes profonds et terribles!....
Je ne puis continuer; mon cœur, brisé par tant de coups, ne bat plus que faiblement; ma main tremble, mes yeux se couvrent de nuages... Adieu... En grace, parlez-moi de mon père; peut-être n'est-il plus; peut-être, trop discret ami, craignez-vous de me dévoiler ce terrible secret: parlez, parlez sans crainte; mon ame est arrivée à un tel point de souffrance, que rien ne peut l'accabler plus qu'elle ne l'est. Je m'attends à tout, je prévois tout, comme le malheureux fixe la pointe du rocher qui se détache, et roule avec fracas jusqu'au lieu où elle va l'écraser.... Adieu.... Demain, ce soir sans doute, je ne vous écrirai que pour vous apprendre..... la mort..... du plus intéressant.... du plus malheureux des hommes.... Je pleure, et ne puis plus que signer:
Clémence de Fritzierne.
Fritz à Clémence.
Il n'est plus, mademoiselle!.... Le respectable auteur de vos jours a fermé les yeux à la lumière, hier, dans mes bras, à quatre heures après midi.... Il vous a nommée, il a nommé Victor.... et sa langue s'est glacée, et la tombe s'est ouverte pour l'engloutir à jamais... Je suis trop troublé pour vous en dire davantage.... Ayez la bonté de me donner vos ordres. Tout le château est dans une consternation!... Heureusement que j'ai les yeux sur tout....
Votre lettre, que j'ai reçue ce matin..... oh! comme elle m'a fait de la peine! comme elle a redoublé ma douleur! Quoi! deux coups aussi violens, ensemble, dans le même moment!.... Je tremble de décacheter la première lettre qui va m'arriver de Vienne!..... Mon bienfaiteur, mon ami, votre père, votre amant, faut-il que nous perdions tout!....
J'ai fait embaumer le corps du vénérable Fritzierne; et, je le répète, j'attends les ordres de son héritière, de sa fille infortunée.
Fritz.
Valentin à Fritz.
Tout le monde est si troublé; il y a tant de désordre, tant de désespoir ici, que c'est moi qu'on a chargé de vous écrire..... Quelle triste nouvelle pour Clémence, que celle dont vous venez de l'instruire!..... Ce n'était pas assez de la mort de son père, il fallait.... Ô Dieu! comment pourrai-je vous faire ce douloureux récit?....
Victor n'avait plus que quelques heures à vivre: c'était l'opinion des médecins, de tous ceux qui connaissaient son état, et ce bon jeune homme, fatigué du poids de la vie, voyait s'avancer, sans effroi, la mort qui devait le plonger dans un sommeil bienfaisant, tandis qu'elle allait livrer ses amis à d'éternels regrets.... Cette nuit, mademoiselle, son aïeul et moi, nous n'avions pas voulu le quitter; cette nuit, nuit d'horreur et de deuil, il a pu appeler mademoiselle; mademoiselle court à lui: Clémence, lui dit-il d'une voix faible, tu ne m'as point donné des nouvelles de ton père.—Mon ami.... mon père..... mon père n'éprouve plus de douleurs.—Il est rétabli?....—J'espère que tu vas bientôt aussi te rétablir.—Je le reverrai donc, ce vieillard respectable, qui a pris soin de mon enfance.—Ciel! que dis-tu?—En effet, insensé que je suis! ma tête faible.... J'ai donc oublié que je vais mourir?—Non, tu ne mourras point....—Clémence, mon heure est marquée. Tout-à-l'heure, dans ce transport violent qui vient de m'agiter, le songe que fit jadis ton père dans le souterrain de la forêt, avant mon adoption, ce songe affreux s'est retracé à mes sens égarés.... Cet échafaud, ces bourreaux, ces tortures, ces flambeaux funèbres, j'ai vu tout cela, j'ai vu.... ce qui s'est présenté à toi-même, à-peu-près de la même manière, la nuit qui précéda mon départ du château pour le camp de Roger.... La foudre grondait sur ma tête; on s'écriait, c'est son père!.... Le sceau de la réprobation attaché sur mon front, par les furies sans doute, me faisait reconnaître et repousser de tout le monde..... Ce signe affreux de l'opprobre et de l'infamie, il le portera toute sa vie, disait-on... Je demandais la mort... L'ange exterminateur a paru alors; je l'ai vu, oh! bien vu, armé de son glaive flamboyant.... Il s'apprêtait à me frapper; il me disait: Péris, enfant du crime.... À l'instant un spectre est sorti de son tombeau: c'était Roger; il m'entraînait dans ses bras décharnés; il m'étouffait, il m'étouffe encore, Clémence, à l'instant où je te parle.... Le vois-tu? tu le vois sans doute, là, là; il me fixe, il veut imprimer encore sur mes joues décolorées le baiser affreux.... qu'il me donna.... Tu ne le repousses point, Clémence, tu ne me délivres point de ce monstre!.... Mon Dieu, mon Dieu!.... oh! comme il te regarde toi-même!.... Clémence!.... il m'entraîne encore.... un gouffre affreux.... l'abîme de la mort, il m'y plonge... c'en est fait... je meurs, je meurs, ô ma chère Clémence!
À ces mots il laisse tomber sa tête: il n'a plus de respiration, et le froid de la mort semble le glacer peu à peu. Nous croyons qu'il n'est plus, et nous remplissons l'air de nos cris aigus. Le médecin, qui le quitte rarement, monte, effrayé de nos gémissemens... Il regarde Victor, et détourne la tête....—Est-il mort, lui crions-nous?...—Je n'oserais l'assurer..... Cette léthargie paraît..... plus.... sérieuse.—Parlez, parlez; il n'est plus, n'est-il pas vrai?—Je vous jure, famille désolée, que je n'en suis pas certain moi-même.
Le médecin l'examine de nouveau, et nous, nous sommes autour de lui, l'œil fixe, le cou tendu, n'osant à peine respirer... Il ne l'est pas encore, s'écrie le médecin.... Écoutez, écoutez tous; entendez-vous comme il soupire?—Oh, mon Dieu!
Nous nous précipitons tous à genoux, les mains levées vers le ciel, que nous conjurons de nous rendre notre ami. Il n'est point mort; et sa jeunesse, le temps, tout peut encore faire espérer... enfin un pressentiment, tout ranime un peu notre espoir et notre courage.
Mais le jour est reparu, et Victor est encore dans la même situation. Au moment où je vous écris.... il est comme inanimé, et sans le léger mouvement de sa poitrine, on le croirait descendu déjà dans la nuit éternelle.... Mademoiselle, fatiguée d'un moment d'effroi aussi violent, m'a ordonné de vous écrire, et je le fais. S'il y a aujourd'hui quelque chose de nouveau, en bien ou en mal, je vous le marquerai sur-le champ. Pour mon pauvre maître, le malheureux baron de Fritzierne, mademoiselle vous prie de conserver ses restes précieux dans la chapelle du château.... Quel que soit l'événement qui doit arriver ici, pas plus tard qu'aujourd'hui, car l'état de Victor ne peut durer, mademoiselle ira, si elle en a la force, nous irons tous rendre les honneurs funèbres au plus respectable des pères. Plût au ciel que nous n'ayons pas à remplir avant, ici, d'aussi tristes devoirs!....
Adieu, monsieur: je retourne auprès de mon pauvre maître... Votre obéissant serviteur,
Valentin.
Valentin à Fritz.
Par où commencerai-je, monsieur, le détail de tout ce qui s'est passé ici, depuis quatre jours que je ne vous ai écrit? Comment vous apprendre un événement qui va bien affecter votre sensibilité! sans doute votre inquiétude est extrême, de n'avoir point reçu de nos nouvelles dans l'espace de quatre jours! j'ai voulu vous apprendre quelque chose de positif, et je le puis enfin aujourd'hui. Rassurez-vous, réjouissez-vous, Victor est sauvé!....
Oui, Victor est sauvé; il respire, il est hors de danger, il est même convalescent. Sa raison est revenue avec sa santé, et nous devons ce bonheur au secours le plus inattendu. Ce pauvre jeune homme!... Nous sommes tous ici dans une joie!.... Prêtez-moi votre attention.
Lors du service que monsieur le duc rendit à mon bon maître et à moi-même, en brisant nos fers, j'écrivis cette heureuse nouvelle à tous ceux qui nous intéressaient, à l'estimable Berthe, sur-tout, cette brave femme du village de Bodwits, qui nous avait reçus chez elle avec tant d'affection, et qui avait bien souffert de l'arrestation de Victor. Depuis, je lui avais fait part de la maladie de Victor, ainsi que de sa condamnation prononcée par les médecins. Cette sensible femme, ne pouvant résister au desir de revoir ceux qu'elle nommait ses bons amis, arrive chez nous, à Vienne, dont elle a fait le voyage, et au moment où nous l'attendions le moins. C'était lundi matin, un instant après que j'eus fait partir la dernière lettre que je vous écrivis. Berthe entre donc: elle est accompagnée d'un vieux laboureur qui lui a donné le bras, et dont les cheveux blancs et la figure vénérable inspirent le respect. Berthe demande à voir son jeune ami. Chacun pleure, chacun gémit.—Serait-il mort, s'écrie Berthe?—Il l'est peut-être à présent! hélas, nous n'attendons plus que son dernier soupir!—Je veux le voir, il faut absolument que mon vieux parent que voilà, l'examine; il peut le rendre à la vie!—Lui, ce vieillard!—Ce bon vieillard. Il n'est pas médecin, lui, ce n'est pas un charlatan, il ne se mêle point de l'art de guérir: il ne possède qu'un seul secret que lui a laissé un brave homme, qu'il a retiré de la rivière où il se noyait. Ce secret est unique pour les maux désespérés; j'ai vu vingt personnes ressuscitées par son moyen.—Grand Dieu, s'il était possible!........—Victor est-il réellement abandonné des médecins?—Tous se sont retirés, même celui qui l'a veillé cette nuit.—Eh bien! que coûte-t-il d'essayer le secret du père Mervel?
Mademoiselle s'oppose d'abord à ce que l'on fasse, sur son amant, l'essai d'une drogue qui peut le précipiter plus vîte au tombeau; mais enfin Victor expire, tous les secours de l'art sont insuffisans: il ne peut revenir seul à la vie qui lui échappe. M. de Rosange, le duc et moi, nous faisons faire à mademoiselle toutes ces réflexions, qu'elle finit par approuver; mais elle ne veut point assister à cette cure douteuse, elle va se renfermer, pleurer et se reprocher, toute sa vie, la mort de son ami, s'il faut qu'elle soit accélérée par le secret qu'on va hasarder.
Mademoiselle se retire en effet, et nous approchons tous de Victor, savoir, monseigneur, M. de Rosange, Berthe, le laboureur et moi. Le vieux Mervel regarde Victor, qui n'a plus de mouvement. Un souffle léger ternit seulement la glace qu'on approche de ses lèvres........ Le vieux Mervel s'empresse de distiller, goutte à goutte, dans la bouche du mourant, une certaine potion, qui peu-à-peu le rappelle au sentiment, à la vie!..... Je ne vous dirai point les effets de ce secret surprenant sur le corps débile de mon chef maître. Il vous suffira de savoir que deux heures après il parlait, et que le lendemain matin, il était hors de tout danger.
Jugez des transports de joie de mademoiselle, qui était restée chez elle, seule, et livrée à la plus mortelle inquiétude. On lui apprend cette espèce de miracle.... Elle accourt, elle se précipite sur son ami, qui la reconnaît, et qui semble sortir d'un rêve effrayant. Plus de transport, plus de fièvre, plus de léthargie; une extrême faiblesse seulement, voilà ce qu'éprouve Victor... Ô mon Dieu! quelle ivresse nous saisit! quelle reconnaissance nous témoignons à Berthe, et sur-tout au vieux Mervel! Ce vieillard généreux nous assure que, sans l'intérêt qu'éprouvait Berthe pour son ami Victor, intérêt qu'il a partagé, il n'aurait point risqué l'épreuve de son secret, tant il a peur de passer pour un charlatan; mais Berthe l'a tant pressé, tant sollicité, qu'il n'a pu refuser de la suivre. Monseigneur le duc d'Autriche, pour récompenser ce brave homme, l'a pris à son service pour la culture de ses jardins, et a bien voulu donner une petite pension à la bonne Berthe, qui a promis de vendre sa maison de Bodwitz, dont elle ne regrette que le beau clos qui faisait l'admiration des voyageurs, et de suivre par-tout nos amans.
Que vous dirai-je, M. Fritz? depuis ce temps tout est bien changé dans la maison. Victor va de mieux en mieux; il s'est même levé un peu ce matin; et les médecins, qui l'avaient abandonné, sont confondus de cette cure étonnante. Nous n'avons plus d'autre chagrin ici, que le juste regret que nous éprouvons tous de la mort de M. le baron de Fritzierne. Victor, qui n'a su qu'hier ce malheur, en a bien pleuré. M. de Rosange lui-même, qui brûlait du desir de voir, d'embrasser M. le baron, de remercier cet homme généreux des soins qu'il a pris de son petit-fils, M. de Rosange partage notre douleur, et nos amans sur-tout sont inconsolables. Cependant, s'ils ont perdu un bon père, le sort leur en a fait rencontrer un autre bien tendre aussi, et bien estimable. M. de Rosange est l'aïeul de Victor; il a connu l'amour, puisqu'il a chéri madame du Sézil et sa fille Adèle. M. de Rosange ne peut que s'attacher de plus en plus à Victor, à Clémence, dont il est maintenant le père, l'appui et le seul protecteur.
Voilà où nous en sommes, M. Fritz. Tout va bien maintenant; et, dès que la convalescence de notre ami commun nous le permettra, nous irons tous en Bohême, où nous vous retrouverons. Attendez-nous incessamment, et remerciez, comme nous, la divine providence, qui a rendu le plus vertueux des hommes à la vie, à la reconnaissance, à l'amour enfin, et sans doute à l'hymen.... Je suis, &c.
Valentin.
CONCLUSION.
Après avoir soumis à mon lecteur les lettres qu'il vient de lire, et qui lui ont appris, avec leurs détails, la mort du généreux Fritzierne, ainsi que l'espèce de résurrection de notre intéressant Victor, il ne me reste plus qu'à l'instruire de ce qui se passa, entre nos amis, depuis la convalescence du fils d'Adèle.
Victor se rétablit très-promptement; et, cédant aux consolations de tous ceux qui lui étaient chers, il oublia, autant qu'il lui fut possible, et sa maladie, et la mort funeste de Roger, qui l'avait causée. Clémence était libre maintenant de lui donner la main, et Clémence, seule héritière du nom et des grands biens d'un des plus riches seigneurs de l'Allemagne, se glorifiait de faire le bonheur de son amant. Elle en parla donc à Victor, qui en fut pénétré de reconnaissance, ainsi qu'à M. de Rosange, qui fut ravi de cet hymen. En conséquence, dès que Victor eut recouvré ses forces, Clémence, Victor, Rosange, Valentin, et Berthe, qui avait eu le temps de revenir de Bodwits, où elle avait arrangé ses petites affaires, tous nos amis furent saluer le sensible duc d'Autriche, qui les accabla de présens, en leur promettant sa protection pour la vie; puis ils retournèrent en Bohême, où les attendaient Fritz et son père.
Quelles émotions diverses éprouvèrent Clémence et Victor, à la vue du manoir de Fritzierne, qui avait vu s'élever leur enfance sous les auspices du meilleur des pères, du plus généreux bienfaiteur! Victor et Clémence, se tenant par le bras, versèrent ensemble des larmes, excitées par les mêmes sentimens. Ils examinèrent l'extérieur de la forteresse, et se dirent réciproquement: Voilà tes croisées, Victor.—Voilà ton appartement, Clémence; ce fut là que je chantai une romance plaintive, la première fois que j'eus l'intention de te fuir.—Et cette petite porte, Victor, la reconnais-tu? ne fut-elle pas ouverte tour-à-tour pour deux amans malheureux?—Ô Clémence! qui nous aurait dit qu'après tant de maux, nous arriverions au même point d'où nous étions partis?—Victor, entrons, soutiens-moi; le cœur me bat: hélas! le maître de ce château, mon père, ton bienfaiteur, il y est encore, Victor, mais il ne peut plus recevoir nos embrassemens..... Ah! mon ami, j'ai abrégé les jours d'un père, ce remords sera toujours là toute ma vie.....
Victor s'efforça de consoler Clémence: le pont-levis s'abaissa devant eux, ils entrèrent; et Fritz, ainsi que son père, se précipitèrent dans leurs bras. Après avoir donné quelques jours au repos, on s'occupa des derniers devoirs à rendre aux restes précieux du baron; et cette cérémonie religieuse et triste se fit avec toute la pompe qu'exigeait le rang de M. de Fritzierne. Son corps fut déposé dans le parc, en face du bosquet où reposait celui de la pauvre madame Germain. Une superbe pyramide fut élevée sur le cercueil du baron: on y grava ces mots:
L'an 1699,
fut déposé le corps d'Alexandre Bolosqui,
baron de Fritzierne.
La tendresse paternelle et la bienfaisance
firent le charme de ses jours;
elles le conduisirent
au tombeau!
Passant, arrête-toi; pleure,
pleure
sur cette pierre, que placèrent
sur sa tombe
sa fille désolée et son gendre Victor,
l'Enfant de la forêt.
M. de Rosange, qui assista à ce convoi funèbre, versa des larmes, sur-tout, sur la tombe de madame Germain, son ancienne amie, la confidente de ses amours, et la victime des erreurs de sa fille.
Quand tous ces embarras furent terminés, mademoiselle de Fritzierne épousa solemnellement son cher Victor, dans la chapelle de son château; et les deux époux, heureux enfin, et réunis pour la vie, ne songèrent plus qu'à partir, avec M. de Rosange, pour la France, où ils voulaient se fixer. Les malheurs de Victor, sa naissance, toutes ses aventures, avaient fait trop de bruit en Allemagne, pour qu'il pût s'y fixer. Le monde est méchant et jaloux: le bonheur actuel de Victor, ses grandes richesses, pouvaient exciter la médisance; on eût peut-être osé le nommer le fils de Roger, titre qui inspirait l'horreur et l'effroi: il valait mieux s'expatrier, et chercher ailleurs un sol qu'il n'eût point arrosé de ses larmes, des hommes pour qui il fût absolument nouveau! c'est ce qu'il fit.
Victor et son épouse vendirent donc toutes leurs propriétés d'Allemagne, ainsi que leur superbe château, en se réservant seulement la portion du parc où reposaient leur père et madame Germain: ce jardin devait rester dans leur famille, et passer à leurs enfans, sans qu'ils pussent s'en défaire, ainsi qu'ils avaient le projet de leur en prescrire la loi. Ce n'est pas que nos deux époux qui allaient habiter une autre contrée, voulussent venir de temps en temps visiter cet asyle des morts; mais ils le gardèrent par respect pour la mémoire d'un père infortuné.
Ils donnèrent à Fritz, une de leurs terres de Silésie; où ils le déterminèrent à vivre avec son père, qui faible et presqu'en démence, avait besoin de tous les soins de la piété filiale. Puis ils partirent, avec Rosange, Berthe et Valentin: après un voyage assez long, ils arrivèrent à Paris, le 20 janvier de l'année 1701, et descendirent à la place royale, dans l'hôtel même de M. de Rosange, que des subalternes fidèles avaient gardé pendant la longue absence de leur maître. Victor ensuite, qui prit le nom de Rosange, d'après le vœu et le testament que son aïeul avait déjà fait en sa faveur, Victor acheta un magnifique hôtel dans le fauxbourg S.-Germain, près de la rue de Condé, qu'avait autrefois habité madame du Sézil, et nos deux époux s'y retirèrent avec M. de Rosange, qui ne voulut point les abandonner. Ce fut même dans ce quartier-là, qu'ils retrouvèrent Henri, marié avec Constance, et qui, comme nos héros, était passé en France avec ses parens.
Victor et son épouse s'aimèrent toujours: Valentin les servit jusqu'à sa mort, avec Hyacinthe, cet enfant adopté par madame Germain, et que Valentin avait retiré, en Bohême, des mains de la fermière à qui il l'avait confié: Hyacinthe fut un bon serviteur, et heureux chez ses maîtres. La bonne Berthe eut la garde de la porte de l'hôtel, et fut accablée de bienfaits. M. de Rosange mourut très-âgé, et Victor et Clémence vécurent très-long-temps: ils eurent des enfans qui leur fermèrent les yeux, et qui, en héritant de leur nom, de leurs grands biens, profitèrent de l'exemple de leurs malheurs, de leur courage, de leur constance, et furent vertueux.
FIN.
NOTES:
[1] Lolotte et Fanfan.
[2] Alexis, ou la Maisonnette dans les bois.
[3] Petit-Jacques et Georgette, ou les Petits Montagnards Auvergnats, trois ouvrages du même auteur, qui se trouvent chez le même libraire.
[4] Le lecteur ne doit pas oublier qu'il y a plus de cent ans que cette histoire est arrivée.
[5] Nom qu'on donne, en Allemagne, à une classe de prisonniers.
[6] Je prie le lecteur de se souvenir que c'est Roger, un chef de brigands, qui parle.
[7] Roger ici manque de mémoire, car ce fut avant le combat du souterrain qu'il poignarda Adèle, s'il faut en croire le récit de madame Germain.
[8] Par le roi de Prusse, en 1751.