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[Transcriber's note: Mme Cottin (Sophie Cottin née Sophie Ristaud 1773-1807), Claire d'Albe (1799), édition de 1824. L'orthographe de l'édition de 1824 a été respectée.]

Opinion sur Claire d'Albe:

— opinion de l'auteur anonyme de la Notice historique sur la vie et les écrits de Madame Cottin (1824)

"(…) Ce roman fut publié en 1798; et, malgré que les esprits fussent encore tout agités des inquiétudes révolutionnaires, tout le monde applaudit à la simplicité de l'action, tellement dégagée d'événemens accessoires et de personnages épisodiques, qu'un auteur ordinaire y aurait à peine trouvé le sujet d'une nouvelle. Elle ne s'est attachée à peindre, dans cet ouvrage, que la naissance et les progrès involontaires d'une passion funeste et criminelle dans deux jeunes coeurs qui semblaient nés pour la vertu; mais elle a su tirer d'une combinaison qui paraissait d'abord si peu féconde, un parti qui atteste toute l'étendue de son rare talent à peindre les affections de l'âme. L'action est bien conduite, les situations se lient entre elles sans gêne et sans effort, elles sont habilement graduées; mais la partie essentielle, la partie la plus estimable de l'ouvrage, est le tableau des progrès successifs de cette passion qui s'empare des deux amans, qui les subjugue, et qui finit par les perdre tous les deux: tableau tracé de main de maître, et d'une effrayante vérité. On a prétendu que ce roman avait été écrit en quinze jours. Mais il faut observer que cet ouvrage n'était qu'un cadre dans lequel elle avait fait entrer le développement de scènes, d'idées et de sentimens sur lesquels elle avait beaucoup réfléchi d'avance. les masses principales, les détails même existaient dans sa tête, il ne s'agissait plus que de les adapter à un plan donné. (…)"

— opinion de Mme de Genlis:

"Claire d'Albe est, à tous égards, un mauvais ouvrage, sans intérêt, sans imagination, sans vraisemblance et d'une immoralité révoltante; c'est le premier roman où l'on ait représenté l'amour délirant, furieux et féroce, et une héroïne vertueuse, religieuse, angélique, et se livrant sans mesure et sans pudeur à tous les emportemens d'une amour effréné et criminel. Cet ouvrage est en lettres, et c'est l'héroïne qui écrit; cette manière, qui sauve la difficulté de varier le style suivant les personnages, est la plus aisée, mais par cela même la moins agréable….. La main d'une femme, ce quelque âge qu'elle puisse être, ne peut copier les scènes cyniques de cet amour adultère, telles qu'on a osé les décrire dans ce roman; la fausseté des sentimens peut seule en égaler l'indécence….. Il fut s'arrêter…. Non-seulement une femme, mais un homme qui aurait quelque respect pour le public, n'oserait transcrire la page infâme et dégoûtante qui suit ce discours, dont l'extravagance et l'impiété font toute l'énergie. Cependant l'auteur, dans l'avant-dernière page de cette coupable et misérable production, consultant enfin sa conscience et ses lumières, fait dire à son héroïne expirante ces belles paroles qu'elle adresse à une amie, en lui recommandant sa fille: qu'elle sache que ce qui m'a perdue est d'avoir coloré le vice du charme de la vertu; dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la méconnaît. Mais à quoi servent quelques lignes raisonnables, lorsque, dans le cour de l'ouvrage, on n'a cherché qu'à colorer le vice du charme de la vertu?…. Toutes les règles invariables du roman passionné se trouvent dans celui-ci: incorrection de style, phrases inintelligibles, impropriété d'expressions, fureurs d'amour; un jeune homme vertueux forcené; une femme céleste, s'humiliant, se prosternant dans la poussière aux pieds de son amant; des adultères parlant toujours du ciel, de la vertu, de l'éternité; tous les confidens et les sages du roman admirant avec enthousiasme ces deux personnages; les passions divinisées, alors même qu'elles font commettre des crimes; et enfin le suicide attribué au héros et comme une grande action!… Voilà ce qui compose Claire d'Albe, premier modèle du genre, qui a produit tant d'autres romans, dans lesquels on a servilement copié toutes ces extravagances. Que dire de ceux qui, n'étant point égarés par leurs propre imagination, c'est-à-dire n'inventant rien, ont eu le double mauvais goût d'admirer de telles choses et de les imiter?"

— opinion du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle [Larousse]:

"(…) Tel est le fond de ce drame intime, dont la couleur sombre est tempérée par une noble et féminine délicatesse, une faiblesse gracieuse et pleine de charme. Claire d'Albe est une soeur de Werther par les sentiments, et, malgré le but moral de l'auteur, il a peint avec tant de vivacité sa passion coupable qu'il y a presque du danger à voir représenter sous des couleurs si séduisantes les égarements de la passion. Mais Mme Cottin a déployé un art infini dans la composition de son roman et a réussi, jusqu'à un certain point, à racheter, par la combinaison des moyens, l'inconvenance inhérente au fond du sujet. Ainsi l'intérêt n'est pas excité par la faute de Claire; on la plaint, mais on la condamne. Subjuguée par degrés et sans s'en apercevoir, elle lutte courageusement contre elle-même, et son plus grand tort est son imprudente confiance en l'inflexibilité de sa vertu. L'imprudence, qui semble le défaut de tous les personnages, est bien moins excusable chez son mari, qui, malgré l'expérience de l'âge, favorise comme à plaisir l'intimité de sa femme et de Frédéric. Une seconde faute, qui diminue de beaucoup l'intérêt pour son caractère, présenté d'abord sous des dehors si généreux, c'est le mensonge auquel il a recours pour arracher du coeur de Claire l'image de Frédéric. Ce procédé de mari de comédie est indigne de M. d'Albe. On pardonne plus aisément à Frédéric son crime commis dans un transport aveugla et si chèrement expié. Ce roman est écrit sous forme de lettres, procédé qui d'ordinaire jette une certaine froideur dans les événements, un récit ne pouvant jamais reproduire l'animation des faits qui se passent sous les yeux. Aussi le meilleur morceau est-il celui de la mort de Claire, à laquelle le lecteur assiste. 'On se sent, dit M. Sainte-Beuve, profondément ému du pathétique de la situation, de l'élévation des sentiments et de la sincérité du repentir de l'infortunée Claire.' On verse des larmes à son lit de mort et on oublie le tableau un peu trop expressif du moment où elle devient coupable. Sa faute est, du reste, naturellement amenée par le jeu des caractères et des événements et par les situations supérieurement développées. Que de scènes attendrissantes, de détails enchanteurs, quelle variété dans le ton et les couleurs, quelle flexibilité de pinceau! C'est le caractère distinctif du style de Mme Cottin: de la chaleur, et surtout de la variété avec une élégance soutenue, qualités qui rendent le lecteur charmé indulgent pour les exagérations de sentiment. (…)"

BIBLIOTHEQUE FRANCAISE

OEUVRES

COMPLETES
DE MME COTTIN

TOME PREMIER

CLAIRE D'ALBE

PARIS,

MENARD ET DESENNE, FILS.

1824

(…)