LETTRE XXXVI.

CLAIRE A ELISE

L'univers entier me l'eût dit, j'aurais démenti l'univers! mais toi, Elise, tu ne me tromperais pas, et quelque changée que je sois, je n'ai pas appris encore à douter de mon amie….. Frédéric n'est point ce qu'il me paraissait être; ardent et impétueux dans ses sensations, il est léger et changeant dans ses sentimens: on peut captiver son imagination, émouvoir ses sens, et non pénétrer son coeur. C'est ainsi que tu l'as jugé, c'est ainsi que tu l'as vu; c'est Elise qui le dit, et c'est de Frédéric qu'elle parle! O mortelle angoisse! si ce sentiment profond, indestructible, qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle, qu'on me trompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment, qui est devenu l'unique substance de mon âme, est réel, c'est donc toi qui me trahis? Toi, Elise! quel horrible blasphème! toi, ma soeur, ma compagne, mon amie, tu aurais cessé d'être vraie avec moi? Non, non; en vain je m'efforce à le penser, en vain je voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la vertu outragée étouffe la voix de mon coeur, et m'empêche de douter d'Elise: ce mot terrible que tu as dit a retenti dans tout mon être, chaque partie de moi-même est en proie à la douleur, et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais où porter mes pas, ni où reposer ma tête; ce mot terrible me poursuit, il est partout, il a séché mon âme et renversé toutes mes espérances.

Hélas! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus; pour sauver Frédéric je me sentais le courage d'en guérir. Déjà, dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succéder à l'orage: déjà je formais des plans secrets pour une union, qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à nous; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux, et nos tendres soins effaçaient la peine passagère que nous lui avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but! nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me rapprocher de Frédéric! Mais quand il a cessé d'aimer, quand Frédéric est faux et frivole, qu'ai-je besoin de me surmonter? ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait fait naître? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et douloureux repentir de l'avoir éprouvée? O mon Elise, tu ne peux savoir combien il est affreux d'être un objet de mépris pour soi-même. Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite des créatures, je pouvais estimer encore une âme qui n'avait failli que pour lui; mais quand je considère pour qui je fus coupable, pour qui j'offensais mon époux, je me sens à un tel degré de bassesse, que j'ai cessé d'espérer de pouvoir remonter à la vertu.

Elise, je renonce à Frédéric, à toi, au monde entier; ne m'écris plus, je ne me sens plus digne de communiquer avec toi; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie que je te donne ici pour la dernière fois; laisse-moi seule; l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi: pleure ta Claire, elle a cessé d'exister.