VIII
M. PROUDHON. «La loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus exceptés sont au dessus ou au dessous de l'espèce humaine.» (Créat. de l'ordre, etc., p. 210.)
MOI. Or, vous avouez que la femme n'est ni au dessus ni au dessous de l'espèce humaine, mais est d'espèce identique à l'homme; donc la loi est la même pour elle que pour l'homme.
M. PROUDHON. Je conclus le contraire, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «Ni la figure, ni la naissance, ni les facultés, ni la fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni rien de ce qui distingue les individus n'établit entre eux une différence d'espèce: étant tous hommes, et la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous.» (Ordre dans l'humanité, p. 209.)
MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme; elle n'en diffère que par des modes et qualités qui, selon vous, ne la font point différer d'essence; donc encore la loi est la même pour elle que pour l'homme.
M. PROUDHON. C'est logique; mais je conclus le contraire, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «La balance sociale est l'égalisation du fort et du faible. Tant que le fort et le faible ne sont pas égaux, ils sont étrangers, ils ne forment point une alliance, ils sont ennemis.» (1er Mémoire sur la propriété, p. 57.)
MOI. Or, d'après vous, l'homme est le fort et la femme le faible d'une espèce identique; donc la balance sociale doit les égaliser, pour qu'ils ne soient ni étrangers ni ennemis.
M. PROUDHON. C'est logique; mais je prétends, moi, qu'ils doivent être inégalisés dans la société et dans le mariage. L'homme doit avoir la prépotence, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du sentiment de respect qui les porte à maintenir à tout prix leur dignité mutuelle, résulte l'égalité devant la justice.» (1er volume De la justice, etc., p. 183.) Chacun est né libre: entre les libertés individuelles il n'y a d'autre juge que la balance, qui est l'égalité; l'identité d'essence ne permet pas de créer une hiérarchie. (2e vol. toute la 8e Étude.)
MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme. Elle est née libre: entre elle et l'homme il n'y a donc d'autre juge que l'égalité; il n'est donc pas permis d'établir entre eux une hiérarchie.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire qu'il faut hiérarchiser les sexes et donner la prépotence à l'homme, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «C'est la dignité de l'âme humaine de ne vouloir souffrir qu'aucune de ses puissances subalternise les autres, de vouloir que toutes soient au service de l'ensemble; là est la morale, là est la vertu. Qui dit harmonie ou accord, en effet, suppose nécessairement des termes en opposition. Essayez une hiérarchie, une prépotence, vous pensiez faire de l'ordre, vous ne faites que de l'absolutisme.» (2e vol. de la Justice, p. 381 et 382.)
MOI. La femme, selon vous, forme avec l'homme un organisme, celui de la justice. Or les deux moitiés de l'androgyne ont, toujours d'après vous, des qualités diverses, appelées à s'harmoniser dans l'égalité sous peine de faire de l'absolutisme au lieu de faire de l'ordre; donc la faculté féminine est appelée à s'équilibrer avec la faculté masculine dans l'égalité.
M. PROUDHON. C'est logique: mais je conclus que la dignité de l'androgyne humanitaire est d'asservir la faculté féminine et de faire du despotisme, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «La justice est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et en quelque circonstance qu'elle se trouve compromise.» (1er vol. de la Justice, p. 182.)
MOI. Or la femme est une personne humaine, ayant une dignité qu'on doit respecter et garantir par la loi de réciprocité; donc on ne peut manquer de respect envers la dignité féminine sans manquer à la justice.
M. PROUDHON. C'est logique; mais quoique la femme soit une personne humaine, identique d'espèce avec l'homme et que je croie qu'il n'y a pas d'autre base du droit que l'égalité, je n'en affirme pas moins que la dignité de la femme est inférieure à celle de l'homme, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «Le droit est pour chacun la faculté d'exiger des autres le respect de la dignité humaine dans sa personne,» le devoir «est l'obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui.» (1er vol. de la Justice, p. 183.)
MOI. Or la femme étant d'espèce identique, l'homme a une dignité égale à la sienne; donc elle doit être respectée dans sa dignité, c'est à dire dans sa personne, sa liberté, sa propriété, ses affections; c'est son droit comme personne humaine, et l'homme ne peut le méconnaître sans manquer à la justice et à son devoir.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais moi, je prétends que la femme n'a pas le droit que mes principes lui attribuent; que l'homme seul a des droits, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «La liberté est un droit absolu, parce qu'elle est à l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une condition sine quâ non d'existence.» (1er mémoire sur la Propriété, p. 47.)
MOI. Or la femme est un être humain, elle a donc un droit absolu à la liberté, qui est sa condition sine quâ non d'existence.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire que la femme n'a pas besoin de liberté, que cette condition sine qua non d'existence pour notre espèce, ne regarde pas la moitié de l'espèce, qu'il n'y a que l'homme qui ne puisse exister sans liberté, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «L'égalité est un droit absolu, parce que sans l'égalité, il n'y a pas de société.» (Id.)
MOI. Or la femme est un être humain et social; elle a donc un droit absolu à cette égalité sans laquelle, dans la société, elle ne serait qu'une paria.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais je n'en conclus pas moins que la femme n'a pas plus de droit à l'égalité qu'à la liberté. Que quoique de même espèce que l'homme, conséquemment devant relever de la loi d'égalité, cependant elle n'en relève pas, et doit être inégale et soumise à l'homme, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Fi! mon Maître. Vous contredire de la sorte est honteux pour votre réputation. Il aurait mieux valu soutenir que la femme n'a pas les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle est d'une autre espèce.
M. PROUDHON. La femme est tenue de sentir qu'elle n'a pas une dignité égale à celle de l'homme; dans leur association formée pour produire de la justice, les notions de droit et de devoir ne seront plus corrélatives. L'homme aura tous les droits et n'acceptera de devoirs que ceux qu'il voudra bien se reconnaître.
MOI. Songez-vous que l'homme, après avoir nié la dignité et le droit de la femme, travaillera de plus en plus à l'abêtir dans l'intérêt de son despotisme?
M. PROUDHON. Cela ne me regarde pas: la famille doit être murée: le mari y est prêtre et roi. Si, comme toute liberté opprimée, la femme regimbe, nous lui dirons quelle ne se connaît pas elle-même, qu'elle est incapable de se juger et de se régir; qu'elle est un néant; nous l'outragerons dans sa valeur morale, nous la nierons dans son intelligence et son activité: et à force de l'intimider, nous parviendrons à la faire taire: car mordieu! il faut que l'homme reste le maître, puisqu'il est le plus fort!
MOI. Niez et outragez; cela ne nous fait rien, Maître: les seigneurs usaient de cette méthode contre vos pères leurs serfs... aujourd'hui on s'indigne contre eux. Les possesseurs d'esclaves usaient et usent de cette méthode contre les noirs, et le monde civilisé s'indigne contre eux, l'esclavage est restreint et tend à disparaître.
En attendant je signale à mes lecteurs vos contradictions: votre autorité sur les esprits en sera, j'espère, amoindrie.
Ceux qui prétendront, d'après la majeure des syllogismes précédents, que vous fondez le droit sur l'identité d'espèce, abstraction faite des qualités individuelles; que vous croyez le droit et le devoir corrélatifs, que vous voulez l'égalité, la liberté, auront tout aussi raison que ceux qui prétendront, d'après la conclusion des mêmes syllogismes, que vous basez le droit sur la force, la supériorité des facultés; que vous acceptez l'inégalité, le despotisme, niez la liberté individuelle et l'égalité sociale, et ne croyez point à la corrélation du droit et du devoir.
S'il est triste pour vous d'être tombé dans des contradictions aussi monstrueuses, croyez qu'il ne l'est pas moins pour moi, dans l'intérêt de ma cause, de les signaler devant tous.
Prenant en main la cause de mon sexe, j'étais dans l'obligation de riposter à vos attaques, en retournant contre vous toutes vos allégations contre nous.
Il fallait le faire, non par des dénégations et des déclamations qui ne prouvent rien, ou par des affirmations sans preuves selon votre procédé; mais en vous opposant la science et les faits; en ne me servant que de la méthode rationnelle que vous préconisez sans vous en servir, en vous chargeant souvent de vous contredire quand les preuves de fait eussent demandé trop de détail et de temps.
Vous accusiez les femmes de prendre des chimères pour des réalités... Je vous ai prouvé que vous méritez ce reproche, puisque votre théorie est en contradiction avec la science et les faits.
Vous accusiez les femmes d'ériger en principes de vaines analogies... Je vous ai prouvé que vous en avez fait autant, en induisant de la prétendue absence de germes physiques chez la femme, l'absence de germes intellectuels et moraux.
Vous accusiez la femme de raisonner à contre sens.... je vous ai mis en présence de vos propres principes, pour en tirer des conséquences contradictoires.
Vous accusiez la femme de ne faire que des Macédoines, des Monstres... L'anatomie de votre théorie prouve que vous en savez faire tout autant.
Vous accusiez la femme d'inintelligence, de défaut de justice, de vertu, de chasteté... J'en appelle à vous même, et vous dites positivement le contraire.
Où vous êtes fantasque, contradictoire, j'en appelle moi, femme, à la logique.
Où vous manquez de méthode, moi, femme, j'emploie la méthode scientifique et rationnelle.
Où vous démentez vos propres principes, j'en appelle à ces mêmes principes pour vous juger et vous condamner.
Lequel de nous deux, Monsieur, est le plus raisonnable et le plus rationnel?
Ma modestie souffre, je vous l'avoue, de penser que j'ai joué le rôle de Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries. Enfin, cet ennuyeux rôle est fini!
Je vous ai adressé tant de duretés, et d'un ton si ferme et si résolu, que j'aurais regret de vous quitter sans vous dire quelques bonnes paroles partant du fond de mon cœur. Vous devez être bien convaincu de ma sincérité, car vous voyez que vous avez affaire à une femme qui ne recule devant personne; qu'on n'intimide pas, quelque grand qu'on soit et quelque nom qu'on porte. Vous pouvez être mon adversaire: je ne serai jamais votre ennemie, car je vous estime comme un honnête homme, un vigoureux penseur, une des gloires de la France, une des illustrations de notre Comté, toujours si chère au cœur de ses enfants, enfin comme une des admirations de ma jeunesse. Vous et moi, M. Proudhon, nous appartenons à la grande armée qui donne l'assaut à la citadelle des abus et y porte la mine et la sape: je ne fuis pas cette solidarité. Est-il donc si nécessaire que nous nous battions? Vivons en paix; je puis vous en prier sans m'abaisser, puisque je ne vous crains pas. Comprenez une chose que je vous dis sans fiel: c'est que vous êtes incapable de comprendre la femme, et qu'en continuant la lutte, vous la rangerez immanquablement sous la bannière de la Contre-Révolution.
Votre orgueil a mis inimitié entre vous et la femme, et vous lui avez mordu le talon: personne ne serait plus affligé que moi de la voir vous écraser la tête.