I

Nous sommes convenues, Madame, que l'éducation privée est toujours défectueuse, parce que l'enfant, ne vivant pas dans la société de ses égaux, ne s'habitue pas à la vie sociale, et qu'il s'imprègne de tous les préjugés de la famille.

Nous sommes convenues encore que la fonction d'éducateur, requérant des facultés spéciales, ne peut pas être remplie par tous les pères et toutes les mères; ce qui conduit encore à la nécessité de l'éducation collective.

Vous voulez fonder, dites-vous, une maison modèle et vous me demandez mes conseils. Je vous les donnerai bien volontiers; mais vous tâcherez de me comprendre à demi-mots; car je ne puis vous donner ici que des indications très générales.

Nous définirons l'Éducation: l'art de développer l'être humain en vue de sa destinée particulière, mise en harmonie avec la destinée collective de notre espèce.

Vous et vos collaboratrices devez donc vous être formé l'Idéal de cette destinée, et avoir en elle foi complète.

En outre, vous et vos collaboratrices devez connaître la nature humaine en général, et vous faire une idée nette de celle de chacune de vos élèves.

Enfin, il faut que vous possédiez une bonne méthode, c'est à dire une méthode rationnelle de direction.

Parmi les définitions qui ont été données de notre nature, se trouvent celles-ci:

L'homme est un composé d'esprit et de matière;

L'homme est une intelligence servie par des organes;

L'homme est sensation—sentiment—connaissance;

L'homme est une liberté organisée.

Mais ni vous ni moi ne savons ce que c'est que la matière, ce que c'est que l'esprit ou l'âme, où finit l'un où commence l'autre; ces définitions, fussent-elles vraies, ne nous peuvent servir à rien.

La troisième est incomplète, puisqu'elle néglige le libre arbitre, la meilleure arme de l'éducateur.

La quatrième, qui est de P. J. Proudhon, flatterait assez notre penchant; mais nous sommes bien obligées de nous dire qu'elle n'est pas exacte, puisqu'une partie de notre vie se passe dans la fatalité de l'instinct.

Vous vous rappelez que nous avons défini l'être humain: un ensemble de facultés destinées à s'harmoniser par la liberté sous la présidence de la Raison; mais cette définition a besoin d'être développée par l'éducateur; c'est à dire qu'il doit bien connaître nos divers groupes de facultés, l'âge de leur prépondérance, leur antagonisme, etc.

Il doit considérer chacun de nous comme une synthèse vivante, où l'organe et la fonction sont inséparablement unis; tellement dépendants l'un de l'autre, qu'on ne peut opprimer, exalter l'un, sans opprimer, exalter l'autre; qu'en un mot toute manifestation de ce qu'on nomme l'âme, se révèle comme fonction d'une partie de notre corps, conséquemment que, cultiver le corps, c'est cultiver l'âme et réciproquement.

Ceci bien entendu, vous devez avoir toujours présent à la pensée que la vie n'est pas un être en soi, qu'elle est le produit d'un rapport: ainsi il n'y aurait pas de vie végétative au cerveau, si cet organe n'était excité par la présence du sang, s'il n'était pas mis en contact, en rapport avec lui; il n'y aurait point d'images dans le cerveau, s'il n'était mis en rapport, par les sens, avec les corps qui les occasionnent, pas plus qu'il n'y aurait vie de l'estomac, s'il n'était mis en rapport avec le bol alimentaire.

De ces observations, vous devez conclure qu'il suffit, pour développer un organe et le rendre fort et vivant, de l'exposer, dans une juste mesure et graduellement, à l'action de ses excitants propres: que tout organe grandit vitalement par la lutte et s'étiole par le repos.

L'exercice soutenu d'un organe quelconque, outre qu'il le développe, le rend plus fort, plus vivant, produit l'habitude. L'habitude qui, vous le savez, modifie profondément notre être, nous imprime un cachet particulier, nous rend indifférentes, agréables, nécessaires mêmes, des impressions et des choses d'abord désagréables ou nuisibles; nous rend facile ce que nous croyions impossible; nous fait, en un mot, une seconde nature, transmissible par la génération.

Toutes ces lois physiologiques sont vos armes: c'est à vous de savoir convenablement les employer.

Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du libre arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos impulsions simples et involontaires.

Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs groupes: celles qui sont les premières éveillées, se rapportent à la conservation de nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé. Vient ensuite le groupe des impulsions sociales qui nous relient à nos semblables; puis les impulsions conservatrices de l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse, et entrent en lutte contre les facultés sociales.

Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle, à celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui nous mettent en rapport avec la nature pour la connaître et la modifier: telles sont les facultés intellectuelles, scientifiques, artistiques, industrielles, la tendance à l'idéal, etc.

Toutes ces impulsions ont pour ministre la volonté, qu'il faut bien se garder de confondre avec le libre-arbitre, ou faculté de choisir, entre deux incitations contemporaines, celle à laquelle on obéira de préférence.

Une division et une analyse philosophique de nos facultés, de l'influence que chacune d'elles exerce sur toutes les autres, ne saurait trouver place dans ces indications générales; nous dirons seulement que vous devez donner une grande force, par un exercice continuel, aux instincts sociaux et à la Raison qui juge de la vérité des rapports, afin que les facultés égoïstes et celles de la conservation de l'espèce demeurent dans leurs limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses et plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables.

Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est son œuvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est et sera le résultat du développement de ses facultés, du triomphe de sa volonté, de sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles. Un tel idéal vous oblige, non seulement à cultiver la Raison de vos élèves, mais encore à respecter en elles la liberté, la volonté, l'instinct de lutte: vous persuadant bien que les êtres de volonté faible ne sont bons qu'à porter des fers et ne peuvent être vertueux.

Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se sentir libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans vos élèves le sentiment de leur valeur et de leur dignité.

Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence, de notre Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre à les développer chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire de ce qui contredit la science; car tout serait perdu si vous placiez en elles la contradiction.

La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon état de nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour que la santé de vos élèves soit solide, vigoureuse. Une santé faible fait autant d'esclaves que le défaut de volonté ou de dignité, ou que la prédominance des instincts égoïstes.

Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne, puisque vous ne devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni briser leur volonté, ni leur ordonner de croire, ni les punir en nuisant à leur santé, ni leur tolérer la soumission au mal physique ou moral qu'elles peuvent empêcher.

Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique.