III

Concluons, Messieurs.

Lors même qu'il serait vrai, ce que je nie, que la femme vous soit inférieure; lors même qu'il serait vrai, ce que les faits démontrent faux, qu'elle ne peut remplir aucune des fonctions que vous remplissez, qu'elle n'est propre qu'à la maternité et au ménage, elle n'en serait pas moins votre égale devant le Droit, parce que le Droit ne se base ni sur la supériorité des facultés, ni sur celle des fonctions qui en ressortent, mais sur l'identité d'espèce.

Créature humaine comme vous, ayant comme vous une intelligence, une volonté, un libre-arbitre, des aptitudes diverses, la femme a le Droit, comme vous, d'être libre, autonome, de développer librement ses facultés, d'exercer librement son activité: lui tracer sa route, la réduire en servage, comme vous le faites, est donc une violation du Droit humain dans la personne de la femme: c'est un odieux abus de la force.

Au point de vue des faits, cette violation de Droit revêt la forme d'une déplorable inconséquence: car il se trouve que beaucoup de femmes sont très supérieures à la plupart des hommes; d'où il résulte que le Droit est accordé à ceux qui ne devraient pas l'avoir, d'après votre doctrine, et refusé à celles qui, d'après la même doctrine, devraient le posséder, puisqu'elles justifient des qualités requises.

Il se trouve que vous reconnaissez le Droit aux qualités et fonctions, parce qu'on est homme, et que vous cessez de le reconnaître dans le même cas, parce qu'on est femme.

Et vous vantez votre haute Raison, et vous vous vantez de posséder le sens de la Justice!

Prenez garde, Messieurs! Nos droits ont le même fondement que les vôtres; en niant les premiers, vous niez en principe les derniers.

Encore un mot à vous, prétendus disciples des doctrines de 89, et nous aurons fini.

Savez-vous pourquoi tant de femmes prirent parti pour notre grande Révolution, armèrent les hommes et bercèrent leurs enfants au chant de la Marseillaise? C'est parce que, sous la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, elles croyaient voir la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne.

Quand l'Assemblée se fut chargée de les détromper, en manquant de logique à leur égard, en fermant leurs réunions, elles abandonnèrent la Révolution, et vous savez ce qui advint.

Savez-vous pourquoi, en 1848, tant de femmes, surtout parmi le peuple, se déclarèrent pour la Révolution? C'est qu'elles espérèrent que l'on serait plus conséquent à leur égard que par le passé.

Lorsque, dans leur sot orgueil et leur inintelligence, les représentants, non seulement leur interdirent de se réunir, mais les chassèrent des assemblées d'hommes, les femmes abandonnèrent la Révolution, en détachèrent leurs maris et leurs fils, et vous savez encore ce qui advint.

Comprenez-vous enfin, Messieurs les inconséquents?

Je vous le dis en vérité, toutes vos luttes sont vaines, si la femme ne marche pas avec vous.

Un ordre de choses peut s'établir par un coup de main; mais il ne se maintient que par l'adhésion des majorités; et ces majorités, Messieurs, c'est nous, femmes, qui les formons par l'influence que nous avons sur les hommes, par l'éducation que nous leur donnons avec notre lait.

Nous pouvons leur inspirer, dès le berceau, amour, haine ou indifférence pour certains principes: c'est là qu'est notre force; et vous êtes des aveugles de ne pas comprendre que si la femme est d'un côté, l'homme de l'autre, l'humanité est condamnée à faire l'œuvre de Pénélope.

Messieurs, la femme est mûre pour la liberté civile, et nous vous déclarons que nous considérerons désormais comme ennemi du Progrès et de la Révolution quiconque s'élèvera contre notre légitime revendication; tandis que nous rangerons parmi les amis du Progrès et de la Révolution ceux qui se prononceront pour notre émancipation civile, FUT-CE VOS ADVERSAIRES.

Si vous refusez d'écouter nos légitimes réclamations, nous vous accuserons devant la postérité du crime que vous reprochez aux possesseurs d'esclaves.

Nous vous accuserons devant la postérité d'avoir nié les facultés de la femme, parce que vous avez eu peur de sa concurrence.

Nous vous accuserons devant la postérité de lui avoir refusé justice, afin d'en faire votre servante et votre jouet.

Nous vous accuserons devant la postérité d'être les ennemis du Droit et du Progrès.

Et notre accusation demeurera debout et vivante devant les générations futures qui, plus éclairées, plus justes, plus morales que vous, détourneront avec dédain, avec mépris, les yeux de la tombe de leurs pères.

CHAPITRE III.
ÉTAT DE LA FEMME FRANÇAISE DANS LES MŒURS ET LA LÉGISLATION.
DIALOGUE ENTRE UNE JEUNE FEMME ET L'AUTEUR.