CHAPITRE II
Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent d'abord la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou retirés dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit. Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque chose de très-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe à Naples une grotte sous terre, où des milliers de lazzaroni passent leur vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement très-indépendant et très-actif pour donner à la nation une émulation suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance, combinées avec l'air volcanique qu'on respire dans ce séjour, doivent produire la férocité quand les passions sont excitées; mais ce peuple n'est pas plus méchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui pourrait être le principe d'actions désintéressées; et avec cette imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et religieuses étaient bonnes.
On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les terres, avec un joueur de violon à leur tête, et dansant de temps en temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, près de Naples, une fête consacrée à la Madone de la grotte, dans laquelle les jeunes filles dansent au son du tambourin et des castagnettes; et il n'est pas rare qu'elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans, qui, depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur rôle comique national, le polichinelle. Se représente-t-on ce que sera l'immortalité de l'âme pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie? Le peuple de Naples n'a d'autre idée du bonheur que le plaisir; mais l'amour du plaisir vaut encore mieux qu'un égoïsme aride.
Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus l'argent: si vous demandez à un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la main après avoir fait un signe, car ils sont plus paresseux pour les paroles que pour les gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point méthodique ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent. Si l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation en général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des actions généreuses et bienveillantes par bon cœur plutôt que par principe; car leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et l'opinion, en ce pays, n'a point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes échappent à cette anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-même, et plus digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la prend tout entière dans son âme. Les lois ni les mœurs ne récompensent ni ne punissent. Celui qui est vertueux est d'autant plus héroïque qu'il n'en est pour cela ni plus considéré ni plus recherché.
A quelques honorables exceptions près, les hautes classes ont assez de ressemblance avec les dernières: l'esprit des unes n'est guère plus cultivé que celui des autres, et l'usage du monde fait la seule différence à l'extérieur. Mais, au milieu de cette ignorance, il y a un fonds d'esprit naturel et d'aptitude à tout, tel qu'on ne peut prévoir ce que deviendrait une semblable nation, si toute la force du gouvernement était dirigée dans le sens des lumières et de la morale. Comme il y a peu d'instruction à Naples, on y trouve, jusqu'à présent, plus d'originalité dans le caractère que dans l'esprit. Mais les hommes remarquables de ce pays, tels que l'abbé Galiani, Caraccioli, etc., possédaient, dit-on, au plus haut degré la plaisanterie et la réflexion, rares puissances de la pensée, réunion sans laquelle la pédanterie ou la frivolité vous empêche de connaître la véritable valeur des choses!
Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout civilisé; mais il n'est point vulgaire à la manière des autres peuples. Sa grossièreté même frappe l'imagination. La rive africaine, qui borde la mer de l'autre côté, se fait presque déjà sentir, et il y a je ne sais quoi de numide dans les cris sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces visages brunis, ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge ou violette dont la couleur foncée attire les regards; ces lambeaux d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent quelque chose de pittoresque à la populace, tandis qu'ailleurs l'on ne peut voir en elle que les misères de la civilisation. Un certain goût pour la parure et les décorations se trouvent souvent, à Naples, à côté du manque absolu des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont ornées agréablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes ont un air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la félicité publique, mais seulement à la vivacité de l'imagination; on veut réjouir les yeux avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers en tout genre de travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs leurs repas; et les occupations de la maison, se passant ainsi au dehors, multiplient les mouvements de mille manières. Les chants, les danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle, et il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement la différence de l'amusement au bonheur; enfin, l'on sort de l'intérieur de la ville pour arriver sur les quais, d'où l'on voit et la mer et le Vésuve, et l'on oublie alors tout ce que l'on sait des hommes.
Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l'éruption du Vésuve durait encore. Ce n'était de jour qu'une fumée noire, qui pouvait se confondre avec les nuages; mais le soir, en s'avançant sur le balcon de leur demeure, ils éprouvèrent une émotion tout à fait inattendue. Le fleuve de feu descend vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables aux vagues de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature, lorsqu'elle se transforme en des éléments divers, conserve néanmoins toujours quelques traces d'une pensée unique et première. Ce phénomène du Vésuve cause un véritable battement de cœur. On est si familiarisé d'ordinaire avec les objets extérieurs, qu'on aperçoit à peine leur existence, et l'on ne reçoit guère d'émotion nouvelle, en ce genre, au milieu de nos prosaïques contrées; mais tout à coup l'étonnement que doit causer l'univers se renouvelle à l'aspect d'une merveille inconnue de la création: tout notre être est agité par cette puissance de la nature, dont les combinaisons sociales nous avaient distraits longtemps; nous sentons que les plus grands mystères de ce monde ne consistent pas tous dans l'homme, et qu'une force indépendante de lui le menace ou le protége, selon des lois qu'il ne peut pénétrer. Oswald et Corinne se promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu'il pouvait y avoir de périlleux dans cette entreprise répandait un charme de plus sur un projet qu'ils devaient exécuter ensemble.