CHAPITRE II
Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d'un mois. Elle eut presque toujours la fièvre pendant ce temps; et son abattement était tel, que, la douleur de l'âme se mêlant à la maladie, toutes ces impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une répugnance insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où elle avait connu Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux fois par jour en venant chez elle, et l'idée de se retrouver là sans lui la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence; et comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l'on essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce qu'elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait tout effort odieux.
En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin l'Italie, Corinne n'éprouva que de la tristesse; toutes ces beautés de la campagne, qui l'avaient enivrée dans un autre temps, la remplissaient de mélancolie. Combien est terrible, dit Milton, le désespoir que cet air si doux ne calme pas! Il faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et, dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion seule peut donner aux âmes sensibles et malheureuses.
La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il ne frappe point l'imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien effacé les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la Toscane, qu'il n'y reste presque plus aucune des antiques traces qui inspirent tant d'intérêt pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un autre genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la place publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son magistrat le haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de réflexion; on sent qu'il a existé là un gouvernement démocratique.
C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans, de la classe même la plus inférieure: leurs expressions, pleines d'imagination et d'élégance, donnent l'idée du plaisir qu'on devait goûter dans la ville d'Athènes quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui était comme une musique continuelle. C'est une sensation très-singulière de se croire au milieu d'une nation dont tous les individus seraient également cultivés, et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du moins l'illusion que fait, pour quelques moments, la pureté du langage.
L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation des Médicis à la souveraineté; les palais des familles principales sont bâtis comme des espèces de forteresses d'où l'on pouvait se défendre; on voit encore à l'extérieur les anneaux de fer auxquels les étendards de chaque parti devaient être attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour maintenir les forces individuelles que pour les réunir toutes dans l'intérêt commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines entre les familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement construits, parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu qu'ils s'étendissent sur le sol où des maisons ennemies avaient été rasées. Ici les Pazzi ont conspiré contre les Médicis; là les Guelfes ont assassiné les Gibelins; enfin les traces de la lutte et de la rivalité sont partout; mais à présent tout est rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont seules conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il n'y a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme sans puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie qu'on mène à Florence, de nos jours, est singulièrement monotone; on va se promener tous les après-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande les uns aux autres si l'on y a été.
Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de distance de la ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle voulait s'y fixer: cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, car elle avait pris une telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre résolution à prendre, le moindre ordre à donner, lui causait un redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une inactivité complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait avec rapidité dans son jardin; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant à s'étourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l'existence la poursuivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille ressources pour calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui présentait plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son cœur.