CHAPITRE IV
Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble; ils commençaient à dire nous. Ah! qu'il est touchant, ce nous prononcé par l'amour! quelle déclaration il contient, timidement et cependant vivement exprimée! «Nous allons donc au Capitole, dit Corinne.—Oui, nous y allons,» reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que nous pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en est pas une qui ne conserve des traces de l'histoire.»
Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char a passé par là? dit Oswald à Corinne.—Oui, répondit-elle: cette poussière antique devait s'étonner de porter un tel char; mais depuis la république romaine, tant de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le sentiment de respect qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se fit conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien, dit Corinne, que cet escalier fût le même que monta Scipion lorsque, repoussant la calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâce aux dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense de sénateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité cause toujours une sorte d'ébranlement, une sensation assez douce, mêlée de plaisir et de regret. Je demandai l'autre jour à une pauvre femme que je rencontrai, où elle demeurait: A la Roche Tarpéienne, me répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient attachées, agit encore sur l'imagination.»
Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'Égypte; les sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la tranquillité dans la force.
A guisa di lion, quando si posa[5].
Dante.
[5] A la manière du lion quand il se repose.
Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée, que les Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tête ni pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, et la statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques, représentés par les Dioscures; la république, par les lions; les guerres civiles, par Marius; et les beaux temps des empereurs, par Marc-Aurèle.
En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et à gauche deux églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine présidée par deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est un des plaisirs de Rome que de dire: Conduisez-moi sur les bords du Tibre; traversons le Tibre. Il semble qu'en prononçant ces paroles on invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole, du côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamertines. Ces prisons furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de beaucoup plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces criminels n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards puisqu'il peut y avoir de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de Catilina périrent dans ces prisons; on dit aussi que saint Pierre et saint Paul y ont été renfermés. De l'autre côté du Capitole est la roche Tarpéienne; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital appelé l'Hôpital de la Consolation. Il semble que l'esprit sévère de l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la réflexion.
Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole, Corinne lui montra les sept collines; la ville de Rome, bornée d'abord au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient les sept collines, enfin aux murs d'Aurélien, qui servent encore aujourd'hui d'enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin fut à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais dans la suite le palais des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un poëte du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme[6]: Rome ne sera bientôt plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce palais n'occupe pas déjà Véies même.
Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;
Si non et Veios occupat ista domus.
Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne l'étaient autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de monts escarpés. Rome moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le temps et par les ruines des édifices; mais, ce qui est plus singulier encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles[7], et c'est presque une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes les belles inégalités produites par la nature.
[7] Le monte Citorio et Testacio.
Trois autres collines[8], non comprises dans les sept fameuses, donnent à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être la seule ville qui, par elle-même, et dans sa propre enceinte, offre les plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la perspective opposée.
[8] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario.
Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de l'histoire, les réflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre âme que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vécu de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'étude; les souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi dire témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris; mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, un tombeau servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se laisser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.
Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme. Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut à peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre d'une ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, par les souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps? Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux et libres, puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postérité!
Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à Rome que très-peu de débris des temps républicains. Les aqueducs, les canaux construits sous terre pour l'écoulement des eaux, étaient le seul luxe de la république et des rois qui l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle que des édifices utiles: des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands hommes et quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la première fois, du marbre pour leurs monuments; mais il suffit de voir les lieux où de grandes actions se sont passées, pour éprouver une émotion indéfinissable. C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en tout genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes et de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce qui frappait les regards n'existe plus, mais le charme du souvenir y est resté.
On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d'où le peuple romain était gouverné par l'éloquence; on y trouve encore trois colonnes d'un temple élevé par Auguste en l'honneur de Jupiter Tonnant, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper; un arc de triomphe à Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de ses exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta étaient inscrits sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta, il fit ôter son nom, et l'on voit encore la trace des lettres enlevées. Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de Marc-Aurèle; un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple dédié au Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui était jaloux d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr pour avoir blâmé les proportions de son édifice.
De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques monuments consacrés à des souvenirs plus nobles et plus purs: les colonnes d'un temple qu'on croit être celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis; une colonne, débris d'un temple de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de l'abîme où s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être les peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et pensent-ils qu'il ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l'univers. A l'extrémité du mont Palatin s'élève un bel arc de triomphe dédié à Titus, pour la conquête de Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont à Rome ne passent jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin qu'ils prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs ressouvenirs conviennent aux longs malheurs.
Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui voulaient décorer le monument consacré au fondateur du repos: c'est ainsi que Constantin fut appelé. Les arts, à cette époque, étaient déjà dans la décadence, et l'on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes triomphales qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs sommets une place destinée aux joueurs de flûte et de trompette, pour que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la musique et par la louange, et goûtât dans un même moment toutes les émotions les plus exaltées.
En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix, bâti par Vespasien; il était tellement orné de bronze et d'or dans l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le consuma, des laves de métaux brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute l'histoire. Ce superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de l'or et des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait et trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors que les sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par deux portes dans le Colisée: l'une qui était consacrée aux vainqueurs, l'autre par laquelle on emportait les morts[9]. Singulier mépris pour l'espèce humaine que de destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme au simple passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs, dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec elles un si beau caractère de magnificence et de génie, qu'on est tenté de se faire illusion sur la véritable grandeur, et d'accorder aux chefs-d'œuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments consacrés à des institutions généreuses.
[9] Sana vivaria, sandapilaria.
Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait Corinne en contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices s'élevant les uns sur les autres, ce mélange de pompe et de vétusté qui tout à la fois inspire le respect et l'attendrissement: il ne voyait dans ces lieux que le luxe du maître et le sang des esclaves, et se sentait prévenu contre les beaux-arts, qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de combattre cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord Nelvil, la rigueur de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des monuments d'Italie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit, plutôt la splendeur, l'élégance et le goût des formes antiques, que l'époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe gigantesque des monuments qui leur ont succédé? La dégradation même de ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la liberté couvre le monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains immenses, ouverts à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés orientales; ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup un lac de ces arènes, où les galères luttaient à leur tour, où des crocodiles paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient montrés: voilà quel fut le luxe des Romains quand ils placèrent dans le luxe leur orgueil! Ces obélisques amenés d'Égypte et dérobés aux ombres africaines pour venir décorer les sépulcres des Romains, cette population de statues qui existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: c'est le génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d'une forme extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel dans cette magnificence, et sa splendeur poétique fait oublier et son origine et son but.»
L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient morts victimes de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les autels élevés en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son cœur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile que tous les élans de l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les miracles du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion ou à ses sentiments qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la serrât contre son cœur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou des devoirs dont il aurait fait choix.