CHAPITRE IV

Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas éprouvées les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir; il attendait le bonheur de la revoir: les douces espérances du sentiment s'accordent avec la piété; il n'y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux Miserere vanté dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement dernier avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l'a traité. Michel-Ange s'était pénétré de la lecture du Dante; et le peintre, comme le poëte, représente des êtres mythologiques en présence de Jésus-Christ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais principe, et c'est sous la forme des démons qu'il caractérise les fables païennes. On aperçoit sous la voûte de la chapelle les prophètes et les sibylles, appelés en témoignage par les chrétiens[12]; une foule d'anges les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous; mais ce ciel est sombre et redoutable; le jour perce à peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que des lumières; l'obscurité agrandit encore les figures déjà si imposantes que Michel-Ange a tracées; l'encens, dont le parfum a quelque chose de funéraire, remplit l'air dans cette enceinte, et toutes les sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique doit produire.

[12] Teste David cum Sibylla.

Pendant qu'Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne, qu'il n'espérait pas encore, Corinne, vêtue de noir, toute pâle de l'absence, et si tremblante dès qu'elle aperçut Oswald, qu'elle fut obligée de s'appuyer sur la balustrade pour avancer. En ce moment le Miserere commença.

Les voix, parfaitement exercées à ce chant antique et pur, partent d'une tribune à l'origine de la voûte; on ne voit point ceux qui chantent; la musique semble planer dans les airs; à chaque instant, la chute du jour rend la chapelle plus sombre: ce n'était plus cette musique voluptueuse et passionnée qu'Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant; c'était une musique toute religieuse, qui conseillait le renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille, et resta plongée dans la plus profonde méditation; Oswald lui-même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d'exaltation qu'on aimerait à mourir, si la séparation de l'âme d'avec le corps ne s'accomplissait point par la douleur; si tout à coup un ange venait enlever sur ses ailes le sentiment et la pensée, étincelles divines qui retourneraient vers leur source: la mort ne serait, pour ainsi dire, alors qu'un acte spontané du cœur, qu'une prière plus ardente et mieux exaucée.

Le Miserere, c'est-à-dire ayez pitié de nous, est un psaume composé de versets qui se chantent alternativement d'une manière très-différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d'un ton sourd et presque rauque: on dirait que c'est la réponse des caractères durs aux cœurs sensibles, que c'est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les vœux des âmes généreuses; et quand ce chœur si doux reprend, on renaît à l'espérance; mais lorsque le verset récité recommence, une sensation de froid saisit de nouveau; ce n'est pas la terreur qui la cause, mais le découragement de l'enthousiasme. Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse au fond de l'âme une impression douce et pure: Dieu nous accorde cette même impression avant de mourir.

On éteint les flambeaux; la nuit s'avance; les figures des prophètes et des sibylles apparaissent comme des fantômes enveloppés du crépuscule. Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet état de l'âme, où tout est intime et intérieur; et quand le dernier son s'éteint, chacun s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.

Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de Saint-Pierre, qui n'est alors éclairé que par une croix illuminée; ce signe de douleur seul, resplendissant dans l'auguste obscurité de cet immense édifice, est la plus belle image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu'on aperçoit en foule sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle, où se prosterne le pape vêtu de blanc, et tous les cardinaux rangés derrière lui. Ils restent là près d'une demi-heure dans le plus profond silence, et il est impossible de n'être pas ému de ce spectacle. On ne sait pas ce qu'ils demandent, on n'entend pas leurs secrets gémissements; mais ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe: quand nous passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous fera-t-il la grâce d'ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de la vie soit les premiers jours de l'immortalité?

Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, était à genoux derrière le cortége des prêtres, et la douce lumière qui éclairait son visage pâlissait son teint sans affaiblir l'éclat de ses yeux. Oswald la contemplait ainsi comme un tableau ravissant et comme un être adoré. Quand sa prière fut finie, elle se leva; lord Nelvil n'osait l'approcher encore, respectant la méditation religieuse dans laquelle il la croyait plongée; mais elle vint à lui la première avec un transport de bonheur; et ce sentiment se répandant sur tout ce qu'elle faisait, elle accueillit avec une gaieté vive ceux qui l'abordèrent dans Saint-Pierre, devenu tout à coup comme une grande promenade publique, où chacun se donne rendez-vous pour parler de ses affaires ou de ses plaisirs.

Oswald était étonné de cette mobilité qui faisait succéder l'une à l'autre des impressions si différentes; et, bien qu'il fût heureux de la joie de Corinne, il était surpris de ne trouver en elle aucune trace des émotions de la journée: il ne concevait pas comment on permettait que cette belle église fût, dans un jour si solennel, le café de Rome, où l'on se rassemblait pour s'amuser; et regardant Corinne au milieu de son cercle, parlant avec vivacité et ne pensant point aux objets dont elle était entourée, il conçut un sentiment de défiance sur la légèreté dont elle pouvait être capable: elle s'en aperçut à l'instant; et, se séparant brusquement de la société, elle prit le bras d'Oswald pour se promener avec lui dans l'Église, et lui dit: «Je ne vous ai jamais entretenu de mes sentiments religieux; permettez qu'aujourd'hui je vous en parle, peut-être dissiperai-je ainsi les nuages que j'ai vus s'élever dans votre esprit.