CHAPITRE IV
Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entraînaient triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini.
En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de passer en Italie n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie; c'était comme une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées que le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparaître. Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui s'offraient à ses regards; les penchants, les habitudes, les goûts nés avec lui, se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays, où les hommes ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux séduisants, les impressions poétiques faisaient place dans son cœur au profond sentiment de la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours Corinne, il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans une contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous ses souvenirs, toute son âme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie; mais il échangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but. La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré.
Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies sérieuses qui se développent tout à coup quand les affections profondes triomphent de leur réserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire des découvertes dans les cœurs qui se révèlent par degrés aux regards observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère. Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d'aucune des impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais à l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'éloignement pour la quitter de nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d'épouser Corinne, et de se fixer en Écosse avec elle.
Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition dont son régiment faisait partie; mais on annonçait en même temps que d'un jour à l'autre ce retard pourrait cesser, et l'incertitude à cet égard était telle, qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être séparé de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il était obligé de perdre loin d'elle. Enfin il résolut d'employer ces jours d'attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond, et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était faussement répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l'on avait mis des insinuations très-défavorables sur l'existence de Corinne, et il se sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui lui étaient dus.